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Décembre 2015

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fleche24  décembre 2015 : De la vie sexuelle des rétroviseurs à la déchéance
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Ce matin j’ai croisé dans la rue un employé municipal, un chauffeur, qui avait le plus grand mal à replier le rétroviseur extérieur de son camion. La chose était pour lui importante : il était mal garé dans une petite rue et ne voulait pas se faire accrocher. Je me rapproche et l’entends grommeler : « Putain, il est dur le sale pédé ! » J’ignorais jusque là que les rétroviseurs aient une vie sexuelle et qu’ils puissent être homosexuels : Noël est une période propice à l’acquisition des connaissances.

Avant de passer à une chose plus sérieuse, une précision : je suis totalement hostile à l’idée de pouvoir déchoir quiconque de sa nationalité française, le droit du sol étant pour moi une chose fondamentale. Venons-en donc à mon propos, tout d’abord en deux temps. Premier temps: François Hollande a déclaré en novembre devant le Congrès qu’il allait proposer une modification de la constitution incluant la déchéance de nationalité pour des terroristes binationaux « même nés en France ». Second temps:  Il l’a confirmé en décembre, hier au conseil des ministres. Et, entre ces deux dates, il n’avait pas pris la parole publiquement sur ce point.

Pour moi il persiste dans l’erreur morale, mais là n’est pas la question. Entre ces deux dates, en effet, la classe politique s’est agitée. La droite, coincée, ne pouvait qu’approuver, mais du bout des lèvres. La gauche de la gauche de son côté protestait. Au point que depuis quelques jours le bruit courait que cette mesure allait être abandonnée. Christiane Taubira en profita pour jouer perso. Il y a deux jours, en Algérie, elle annonça que la mesure était abandonnée. Pour je ne sais quelle raison la presse présente régulièrement Taubira comme l’icone de la gauche extrême. Pour moi, elle est surtout celle qui, en se présentant à l’élection présidentielle en 2002 au nom d’un parti plutôt centriste (les radicaux de gauche), a fait passer Le Pen au second tour. Mais qu’importe : son ego est surdimensionné, ce qui explique sans doute son faux pas. En voulant prendre le Président de la République de vitesse elle cherchait sans doute à s’attribuer le mérite de ce recul, à se donner de l'importance. Car, bien sûr, depuis quelques jours la droite avait repris l’initiative, parlant de reniement, d’un président incapable de tenir sa parole. Et, patatra, elle est prise à contre-pied. Et, du coup, elle reporte ses coups sur Taubira, exigeant sa démission.

Tout ça illustre tristement les pratiques politiques. Taubira a voulu faire la maligne, elle a pris une baffe. La droite, qui pense plus à critiquer systématiquement les propositions de la gauche qu’à les analyser, s’est retrouvée piégée. Et Hollande, fin stratège, déstabilise le clan Sarkozy et semble préparer l’élection présidentielle de 2017 comme s'il jouait aux échecs. Tout cela n’est pas joli joli mais peut être en même temps réjouissant pour l’observateur.

Enfin, bonnes fêtes tout de même, pour ceux qui font la fête.

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fleche22 décembre 2015 : Truffe et Tartuffe
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Je suis allé dimanche au marché de la truffe de Rognes, un petit village qui se trouve à quelques kilomètres de chez moi, mais ce n’est pas de gastronomie que je vais traiter. La truffe se disait en latin classique tuber terrae , «tumeur de terre », puis a pris la forme tufer, on l’appelle en provençal trufa, en allemand Trüffel, en anglais truffle, mais turma de tierra « testicule de terre » en espagnol et en italien tartufo (mot qui désigne aussi le topinambour).

Certains disent que Tartufo est un personnage de la commedia dell’arte et que Molière en a emprunté le nom pour son Tartuffe. L’ennui est qu’on ne trouve nulle part le nom de Tartufo dans la liste des personnages de la commedia dell’arte. En revanche truffe  avait en français, entre le 12° et le 14° siècles, le sens de « tromperie », ce qui expliquerait son emploi par Molière, Tartuffe étant un trompeur. Mais le mot a aussi pris le sens d’imbécile (« Quelle truffe ! »). Pourquoi cette évolution ? J’ai peut-être une hypothèse. Truffe désigne encore dans certaines régions française la pomme de terre, la patate, et patate signifie, en français populaire, « imbécile ». Ce serait donc la truffe comme pomme de terre et non pas comme tuber melanosporum (nom latin de la truffe noire) qui aurait pris ce sens péjoratif : quel imbécile, quelle patate, quelle truffe !

Bon, je vais maintenant me plonger dans les recettes utilisant la truffe, pour voir ce que je peux faire de celle que j’ai achetée.

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fleche15 décembre 2015 : Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
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La gauche, à laquelle on prédisait une débâcle, a donc conservé cinq régions. La droite, dont on disait il y a quelques mois qu’elle allait rafler la mise, n’en gagne que sept, dont trois lui ont été offertes sur un plateau par la gauche. Le Front National, qu’on voyait vainqueur dans deux ou trois régions, n’en conquiert aucune. Quant aux écologistes et à la gauche de la gauche, ils sont en pleine perdition. Bilan comptable, donc, une droite et une gauche autour de 30% de voix chacune, une extrême droite à 25%, c’est-à-dire le score que faisaient les communistes au temps de leur splendeur, il y a bien longtemps... Et puis ? On prend les mêmes et on recommence ? Il y a une quinzaine d’années, lorsque je me suis installé à Aix-en-Provence, je me disais chaque fois que j’entrais dans un bar ou un restaurant qu’en comptant les gens il y en avait un sur quatre qui votait front national : un deux trois quatre un deux trois quatre un deux trois quatre... Aujourd’hui c’est un sur deux : un deux un deux un deux.... Alors ? On continue comme avant ? Dimanche soir, après les résultats, Sarkozy a fait une rapide déclaration, en gros pour se congratuler, puis il s’est précipité au stade, pour assister à un match du PSG. Tout un symbole : le foot avant la réflexion. Hollande se dit que le cadeau fait à LR lui reviendra sous forme de renvoi d’ascenseur s’il se trouve en 2017 au second tour face à Le Pen, Sarkozy se dit qu’il faut serrer les boulons de son parti, ne pas voir une tête qui dépasse, Mélenchon se désespère car sa seule obsession est d’être lui aussi candidat, et il espère que dimanche prochain, en Espagne, les résultats de Podemos viendront conforter ses analyses, bref rien de nouveau à l’Ouest, à l’Est, au Nord ou au Sud. Tout cela est tristement dérisoire. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Ah oui, pour finir, une précision: dimanche j'ai voté blanc. Entre Marion  Maréchal nous voilà Le Pen et Christian Estrosi le motodidacte je ne considérais pas pouvoir choisir ou avoir à choisir.

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fleche8 décembre 2015 : Sarkozy, le retour
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Sarkozy est de retour. Non, je ne veux pas parler du champ politique, il y est déjà, même si les choses ne semblent pas vraiment bien se passer pour lui. Sarkozy est de retour dans le domaine du français approximatif. Voulant dire hier, à la télévision, qu’il n’y avait ni discussion ni d’accord entre le PS et le PR, il a cru enfoncer le clou en utilisant une vieille formule bien de chez nous: « Ce n’est pas comme ça que ça se passe, passe-moi la salade, je t’envoie la rhubarbe ». L’ennui est qu’il s’est pris les pieds dans le potager et qu’il a cité de travers l’expression se passer la rhubarbe et le séné. Selon le dictionnaire de l’Académie, cette formule « se dit en parlant de deux personnes qui se font mutuellement des concessions, qui ont l’une pour l’autre des complaisances intéressées. Il ne se dit qu’en mauvaise part ou par plaisanterie ». Son sens actuel est « se congratuler mutuellement », certains l’utilisent avec le sens de « renvoyer l’ascenseur » mais il faut aller plus loin.  

On trouve dans Balzac (La cousine Bette) « je vous passe la casse, passez-moi le séné », la casse étant ici la plante de la famille des fabacées  qu’on utilise contre la toux et la diarrhée. Quant à la rhubarbe et au séné, il s’agit de purgatifs. Nous sommes donc dans le domaine médical et se passer la rhubarbe et le séné pourrait donc être équivalent à quelque chose comme se passer l’aspirine et le doliprane. Ce qui conviendrait  parfaitement après la gueule de bois que nous avons depuis dimanche... On peut aussi penser à Molière qui, dans L’amour médecin, écrivait : «Qu’il me passe mon émétique pour la malade dont il s’agit, et je lui passerai tout ce qu’il voudra pour le premier malade dont il sera question ». Bref Sarkozy, le pauvre, serait malade.

Reste tout de même un mystère : pourquoi a-t-il remplacé le séné par la salade ? A-t-il confondu avec une autre expression, salade bouillie prolonge la vie ? Ce qui signifierait qu’il a besoin de prolonger sa vie de président du parti. Ou bien se demandait-il quelles salades il pourrait bien raconter et a-t-il fait un lapsus ? Bon, je m’amuse, bien sûr, mais il faut bien tenter de rire un peu dans cette France qui tourne au brun.

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fleche4 décembre 2015 : Abstention piège à cons !
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Les sondages donnent le Front National présent au second tour dans toutes les régions françaises. J’ai un peu de mal à comprendre la contradiction (apparente ?) entre le score en forte hausse de François Hollande et l’inertie de celui du Parti Socialiste. Mais qu’importe, à chacun son baromètre. J’ai pour ma part une amie, ancienne communiste, qui malgré son âge avancé (en fait elle a le même âge que moi) fait preuve d’une grande juvénilité, pour ne pas dire d’un grand infantilisme : elle choisit chaque fois qu’elle a à se prononcer dans les urnes d’être la plus minoritaire possible. Il y a dans la région dans laquelle je vote dix listes avec, pour ce qui concerne la « gauche » l’habituelle Lutte Ouvrière, une alliance PS, PSG et quelques satellites, une alliance Front de gauche et Europe écologie Les verts, Nouvelle donne et une Alliance écologique que j’ai du mal à classer, bref quatre ou cinq listes qui n’obtiendront pour la plupart qu’une poignée de suffrage. Mon baromètre personnel votera sans doute Front de gauche et se lamentera certainement lorsqu’elle verra que le FN est largement en tête et risque de l’emporter au second tour. Mais bon, après tout, si je suis incapable de la convaincre de voter PS dès le premier tour, c’est aussi que mes arguments ne sont pas nécessairement convaincants.

Reste que le même problème se pose partout en France : le FN aurait autour de 30% des voix au premier tour, le PS serait en général en troisième position et les résultats au soir du deuxième tour seraient très incertains. Est-il utile de taper toujours sur le même clou, sur ce parti lepéniste qui associe intolérance et incompétence, racisme et nationalisme exacerbés, et qui n’a pratiquement pas de programme régional (d’ailleurs lorsqu’il a tenu une ville dans la région PACA, Marignane, Toulon, les résultats ont été catastrophiques) ? Tout le monde sait que son moteur fonctionne à la haine et aux mensonges. En revanche je supporte assez mal les discours tendant à déculpabiliser les électeurs « populaires », en général anciens électeurs communistes, que la situation sociale rendrait aveugles et qui s’apprêtent donc à donner leurs voix à un parti qui défigure la France, comme un furoncle sur un visage. Cette déculpabilisation s’apparente pour moi à d’autres discours qui, depuis des mois et des années, tentent de démontrer que le jihadisme n’est pas l’Islam. Je n’ai rien contre l’Islam en particulier, j’exècre les religions en général. Mais il suffit de voir ce qui se passe par exemple en Arabie Saoudite pour comprendre que le programme de Daech est déjà appliqué et pour l’analyser. Mais là n’est pas le problème. Les sondages nous disent aussi que le grand vainqueur de ces élections serait l’abstention, qui dépasserait les 50%.  Il fut un temps où certains (dont moi, parfois) scandaient ce slogan : Elections piège à cons ! Il faudrait, si nous ne voulons pas avoir au soir du 13 décembre la nausée, avoir honte de notre pays, le remplacer par un autre : Abstention piège à cons !

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fleche3 décembre    2015 : Ruses de la raison
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On a un peu oublié Herbert Marcuse, ce philosophe dont les travaux, inspirés à la fois de Marx et de Freud, faisaient dans les années 1960 écho aux luttes étudiantes et leur donnaient sens. Dans son ouvrage L’homme unidimensionnel (1968 pour la traduction française), il parlait de « ruse de la raison » à propos de certains sigles qui, oblitérant leur source et donc en partie leur sens, évacuaient les questions que l’on pouvait se poser à propos de leur référent. Voici par exemple ce qu’il écrivait:

« N.A.T.O. ne suggère pas que North Atlantic Treaty Organisation signifie, nommément, un traité entre les nations de l’Atlantique Nord –car on pourrait se poser des questions sur la présence de la Grèce et de la Turquie parmi ses membres. Dans U.R.S.S. il y a socialisme et soviet, dans D.D.R. il y a démocratique... Les sigles renvoient seulement à ce qui est institutionnalisé sous une forme qui le coupe de sa connotation transcendante. Le sens est fixé, truqué, alourdi. Une fois devenu vocable officiel, répété constamment dans un usage général, « sanctionné » par les intellectuels, il a perdu toute valeur cognitive et il sert simplement à la reconnaissance d’un fait indubitable ».

Eh oui ! Il y avait socialisme dans U.R.S.S. ! Mais ce qui m’amuse surtout dans ce passage, c’est ce qui concerne l’O.T.A.N. Qu’est-ce que la Turquie et la Grèce avaient en effet à faire dans un traité regroupant des pays riverains de l’Atlantique Nord ?

Un autre exemple de cette  opacité des sigles est Daech que tout le monde utilise sans savoir exactement ce qu’il signifie. A l’origine, on parlait d’Etat Islamique, traduction exacte de l’arabe ad dawla al islamiyya. Puis on est passé à dawla al iraq al islamiyya, état islamique d’Irak qui est ensuite devenu  Etat islamique en Irak et au Levant, ad dawla al islamiyya fil iraq wa ch-cham, siglé en anglais ISIS et parfois ISIL, et  adapté phonétiquement en français de la forme arabe daesh. Ces appellations successives témoignent assez fidèlement des progrès des islamistes sur le terrain, en partant d’un projet, l’état islamiste, pour passer à des « réalités », en Irak puis en en Irak et en Syrie. Mais le choix de Cham (en arabe Syrie se dit Surriya) témoigne à nouveau d’un projet. Bilad el Cham, « le pays du Cham », désigne en effet  traditionnellement la Jordanie, la Palestine, la Syrie, le Liban voire une partie de la Turquie, en gros le « Levant », et Daesh connote donc une visée expansionniste beaucoup plus large que les territoires aujourd’hui occupés par les islamistes. L’opacité du sigle est donc ici plurielle: il est opaque pour une partie des jihadistes qui soit ne savent pas lire l’arabe soit ne connaissent pas l’histoire, il est également opaque pour les occidentaux qui, bien sûr, ne parlent pas l’arabe, et enfin il est peut-être opaque pour les experts en stratégie qui ne perçoivent pas nécessairement cette expansionnisme affiché dans un simple sigle.

Mais revenons à Marcuse,  à l’O.T.A.N. et à ses membres méditerranéens. Marcuse a eu des ennuis à la fin de sa vie, certaines universités américaines le considérant comme un dangereux idéologue. Pourtant, lorsqu’il écrivait que l’on pouvait s’interroger sur la présence de la Turquie et de la Grèce dans l’O.T.A.N. il prenait une certaine avance sur l’histoire, sans le savoir puisqu’il ne visait que la politique extérieure des U.S.A. Nous découvrons aujourd’hui qu’un pays « allié », membre de l’O.T.A.N. (sigle dont une bonne partie des Français ne connaissent sans doute pas le sens), la Turquie, fricote avec les jihadistes. Tout cela, Marcuse ne pouvait pas le savoir (il est mort en 1979). Mais sur les « ruses de la raison » que constituaient à ses yeux les sigles, il avait sacrément raison.

 

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Novembre 2015

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fleche21 novembre 2015 : Champagne ensangloté
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Je ne vais pas ajouter des larmes aux larmes, de l’indignation aux indignations, mes analyses aux analyses. J’ai d’ailleurs suivi la barbarie du 13 novembre de loin, du Cameroun, à travers quelques chaînes de télévision et quelques coups de téléphone transcontinentaux. Et tout cela paraissait étrangement irréel. Encore une fois, comme en janvier, une unité nationale factice, la droite un peu piégée, l’extrême gauche pratiquement muette et, au delà du drame, une énorme question : comment continuer à construire la France, cette France ouverte qui a successivement accueilli des Russes blancs, des mineurs polonais, des républicains espagnols, des Italiens, des Vietnamiens, des Algériens, des Cambodgiens, brefs des gens venus de tous les coins du monde et qui sont aujourd’hui des citoyens français ? Comment éviter les amalgames, comment ne pas stigmatiser des musulmans pris au piège par le fanatisme imbécile de certains d’entre eux, mais aussi par leur silence ou par leur aveuglement? Et, bien sûr, je n’ai aucune réponse.

Ce matin, j’arrive à l’aéroport de Roissy après avoir suivi hier, depuis Yaoundé, ce qui se passait à Bamako. Et je dévore la presse en attendant ma correspondance pour l’aéroport de Marseille. Le quotidien espagnol El Pais consacre une dizaine de pages à Paris et à la lutte contre le jihadisme,  Libération fait une sorte de résumé de la semaine de François Hollande et j’apprends que mercredi il a, dans une allocution, déclaré que les attentats avaient ensangloté Paris. Ensangloté, le joli mot ! Jamais lapsus, ou langue qui fourche, n’a produit une aussi belle expression : l’erreur a parfois du talent. Et je me dis qu’un peu de rire, ou de poésie, ou les deux à la fois, pourraient constituer un contrepoids, maigre, je sais, à cette ambiance délétère et « ensanglotée ». Alors changeons momentanément de sujet.

Allant faire une conférence à l’institut français de Yaoundé j’ai jeté un coup d’œil sur la carte de son restaurant et les noms des cocktails qu’elle proposait ont attiré mon attention : Le sang à l’œil, Coller la petite, Kongossa, Met l’argent à terre, Frais comme un mbenguiste. Un peu perplexe, j’ai regardé la composition de ces boissons, me disant qu’elle me donnerait peut-être un début d’explication, ou quelques indices. Dans le sang à l’œil  il y avait de l’oseille, de la vodka et de l’orange, dans   coller la petite du gingembre, du rhum café et de la Guinness, le kongossa était composé d’orange, d’ananas et de rhum café, met l’argent à terre de cognac, de whisky single malt et de coca et enfin frais comme un mbenguiste de gin, de tonic et d’un peu d’orange. J’étais bien avancé. Alors, après ma conférence, je me suis livré à une petite enquête auprès de Camerounais, et j’ai découvert qu’avoir le sang à l’œil signifiait en français local  « être agressif », que coller la petite était le titre d’une chanson assez suggestive, que kongossa signifiait « mouchardage ». Toujours en français local, « mettre l’argent à terre » désigne le fait de poser devant un musicien, un chanteur ou une danseuse un billet de banque pour manifester sa satisfaction et enfin, un mbenguiste est un Blanc (mais je ne savais pas que les Blancs étaient particulièrement frais).

Tout cela m’a paru à la fois tout à fait incohérent et extrêmement poétique. Dans Alice au pays des merveilles il y a une duchesse, qui aime tirer la morale de tout et de n’importe quoi et qui déclare: « And the moral of that is – take care of the sense and the sounds will take care of themselves ». Je m’étais intéressé au sens, suivant sans m’en rendre compte son conseil, mais j’avais eu tort : les sons suffisaient, le sens importe peu. Je n’ai goûté à aucune de ces boissons, mais j’avoue que coller la petite ou frais comme un mbenguiste me ravissent, phonétiquement. Et si le nom de boissons alcoolisées peut ravir, il reste de l’espoir : la poésie est du bon côté, non pas celui des islamistes mais celui des buveurs. A votre santé. D’ailleurs la couverture de Charlie Hebdo de cette semaine proclame : Ils ont les armes, on les emmerde, on a le champagne ! Tout un programme.

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fleche8 novembre 2015 : Retour de Chine
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Il y a trente ans, en 1985, j’avais passé trois mois à Canton, sur le campus de Bai Yun Shan, la « colline des nuages blancs », et j’y suis revenu plusieurs fois depuis, notant chaque fois les changements en cours. Ce qui ressemblait lors de mon premier séjour à une petite université tropicale et ne me changeait guère de l’Afrique s’est rapidement transformé en un campus ultramoderne. Il reste bien, un peu à l’écart, quelques immeubles d’habitation délabrés, mais ils coexistent avec des bâtiments et des équipements qu’envieraient bien des universités françaises. La Chine change… Les vêtements aussi ont changé, plus de « vestes Mao » mais une grande variété de formes et de couleurs. Les bicyclettes sont en grande partie remplacées par des motos et surtout par des millions de voitures : Les embouteillages sont partout la règle.

Si orienter une carte c’est, étymologiquement, la situer par rapport à l’Est, on se trouve, en arrivant en Orient, désorienté. L’expression est d’ailleurs curieuse puisqu’on peut aussi perdre le Nord (voire perdre la tramontane, comme le chantait Brassens) ou encore être à l’ouest. Seul le Sud semble préservé et cela tombe bien : je pars au Cameroun la semaine prochaine. Mais bref, le hasard fait que j’ai lu pendant mon séjour les carnets de voyage en Chine de Roland Barthes en 1974, il y a 40 ans, publiés en 2009 (Carnets du voyage en Chine, éditions Christian Bourgois). Et tout ce qu’il écrit montre qu’il était proprement désorienté et cherchait des repères, des choses auxquelles se raccrocher. La Chine vivait alors en pleine campagne pilin pikong (« contre Lin Piao, contre Confucius).  Confucius qui, faut-il le rappeler, a vécu il y a 25 siècles, avait alors tous les défauts, accusé de vouloir défendre le pouvoir du mari sur la femme, du maître sur l’esclave, l’obéissance, et l’on disait qu’il aurait défendu en 1974 le pouvoir d’une classe sur l’autre. Bref Confucius était un capitaliste et un contrerévolutionnaire avant l’heure. Or on m’a amené dîner dans un restaurant végétarien de Canton, un self service à prix unique (20 yuans par personne, environ 3 euros), avec beaucoup de choix dans les plats et une clientèle variée, des jeunes, des vieux, des familles. Ambiance confucéenne, je veux dire qu’il y a au mur un grand portrait de  Confucius et quelques citations, qu’à l’entrée on peut prendre des ouvrages gratuits sur le confucianisme, bref tout cela ressemble à une propagande légèrement sectaire. Renseignement pris, le maître des lieux a fait fortune dans les affaires et a décidé de « faire du bien ».  Caution ? Un power point projette en permanence des photos du président Xi Jinping et de sa femme à différentes époques de leur vie, une sorte de diaporama hagiographique. Mais, après tout, nul n’est obligé de regarder en mangeant…Il y a dans tout cela une forme de retour aux sources, à la tradition, en même temps qu’une précaution prise du côté du pouvoir.

Le pouvoir, parlons-en. Sur les billets de banque, le portrait de Mao est toujours là, et il est toujours sur la place Tien An Men, mais s’il y a dans toutes les villes une grande avenue Zhong Shan (un autre nom de Sun Yat Sen, le premier président de la république chinoise), je n’ai jamais vu d’avenue Mao Tse Tong. Et c’est Xi Jinping qui fait sans cesse la une des journaux. Pendant trois jours toutes les chaînes de télévision ont parlé en boucle de sa visite en Grande Bretagne, de la « golden era » dans les relations sino-britanniques, on a vu Xin dans un carrosse avec la reine Elizabeth, Xin buvant de la bière avec David Cameron, Xin inaugurant l’institut Confucius (encore lui) de Londres, Xin ici, Xin là.  Puis on est passé à la visite du souverain néerlandais à Pékin, ensuite à celle de Merkel, et enfin à celle de Hollande. J’ai l’impression qu’il y avait dans cela deux stratégies: tout d’abord, après le foin autour du succès du voyage de Xi (même si les Chinois se sont rendus compte que la Grande Bretagne n’était pas dans l’espace Schengen et qu’on ne pouvait pas aller avec le même visa à Londres et à Paris ou à Rome…), la volonté de rééquilibrer les relations avec le reste de l’Union Européenne, et ensuite  la volonté de jouer l’Europe contre les USA au moment où se manifeste une forte tension avec les États Unis dans le Sud de la merde Chine. Mais, derrière tout cela, il y a l’idée que le pays est réellement (« réellement » car, en chinois, Chine se dit zhong guo, « pays du centre ») au centre du monde. Pendant la visite de Merkel, une formule revenait souvent sur les chaînes chinoises en anglais : A friend in need is a friend indeed. Traduction libre : l’Allemagne a besoin de nous. Et, pendant celle de Hollande, on expliquait que le président français avait lui aussi besoin de la Chine pour le sommet sur la pollution et que China is a keyword in recent European diplomacy. Traduction tout aussi libre : la Chine est le plus gros pollueur au monde mais elle veut devenir de plus en plus verte. Et la télévision annonçait en même temps une alerte à la pollution… à Paris. Puis on enchaîne. Tenue d’une réunion trilatérale (Chine, Corée du Sud, Japon,) visite de Xin au Vietnam, Xin qui rencontre à Singapore le leader de Taiwan (et l’on parle en Chine de « rencontre historique »), tout cela en quelques jours. Dans cette intense activité diplomatique ce n’est bien sûr plus l’Europe qui est en jeu : dans le même temps John Kerry faisait une tournée en Asie centrale. Les deux pays, Chine et USA, placent leurs pions, tentent de renforcer leurs positions. Mais la Chine joue sur tous les tableaux à la fois. Reste à savoir si tout cela n’a pas pour fonction de faire oublier autre chose : on annonce que la croissance du pays sera dans les années à venir de 6,5% et que cela suffira amplement pour assurer le développement. Mais cette croissance était jusque là de plus de 10%...

 En discutant avec quelques étudiants j’ai noté, une fois encore, leur extrême révérence (peut-être feinte…) pour le pouvoir et son discours. Ainsi le Tibet est toujours pour eux indiscutablement chinois, tout comme Taïwan bien sûr, le président Xi un grand dirigeant. Et ceux qui suivent l’actualité européenne ne comprennent pas pourquoi on critique ou on ridiculise Poutine, qu’ils voient comme un tout aussi grand dirigeant. Bien sûr, si la situation change un jour en Chine, les mêmes étudiants (devenus d’anciens étudiants) ne tariront pas de critiques envers ceux qu’ils vénéraient naguère. Sic transit gloria mundi.

Pendant ce séjour j’ai fait deux escapades, pour des raisons à la fois touristiques (revoir des sites) et professionnelles (donner des conférences). A Guilin, la rivière Li et ses collines karstiques n’ont pas changé. Ces paysages, dont on dit qu’ils sont à l’origine d’une peinture chinoise stéréotypée, laissent muet. La beauté à l’état pur. Le paysage se dit en chinois shan shui, « colline et eau », et la peinture en question shan shui hua. Et l’on a l’impression en descendant la rivière en bateau de se promener dans ces milliers de peintures sur rouleau que l’on trouve dans tous les musées du monde. Mais, il y a trente ans, Guilin était une petite ville avec quelques rares hôtels. Elle compte aujourd’hui 800.000 habitants et s’est industrialisée. Guilin, que j’ai connu comme une toute petite ville provinciale, est aujourd’hui une sorte de Chinatown illuminée et festive dans laquelle les femmes rivalisent d’élégance, en robes sophistiquées et multicolores ou en shorts ultracourts. La tradition et le changement…

A Xi’an, où je suis allé pour donner deux conférences et revoir l’armée enterrée, je reçois un coup de téléphone de France Inter : on m’invite à venir parler le vendredi 30 dans une émission consacrée aux langues minoritaires. Je leur explique que cela ne sera guère possible, que je suis à l’autre bout du monde. Mais, encore le hasard, j’ai entamé avec mes étudiants des enquêtes sur le plurilinguisme à Canton. Sur le marché central de la ville plus de 60% des interactions sont en cantonnais et seulement  25% en mandarin, les autres étant dans différentes langues ou dialectes chinois. Mais personne ne se pose le problème de la défense de ces langues minoritaires. Cela viendra peut-être un jour mais, pour l’instant, on les parle, tout simplement. Il y a ici, tout comme à Hong Kong, à Macao, à Taiwan, des langues que l’on parle à côté de la langue officielle, sans se préoccuper de savoir s’il faut légiférer, et il y a en France des langues dont on parle, qu’on parle de défendre, de sauvegarder, et que peu de gens parlent encore…

Barthes est passé à Xi’an en 1974, et il parle de deux magnifiques pavillons, la tour de la cloche et la tour du tambour. Il raconte être monté au premier palier d’une de ces tours et note : « vue sur la platitude brumeuse de la campagne ». Aujourd’hui ces tours sont en pleine ville et la campagne a été repoussée à plusieurs kilomètres par l’urbanisation. Bref on n’en finirait pas de noter les évolutions, les changements. Mais, tôt le matin, je vois dans la rue le propriétaire d’une boutique de matériel ménager sortir une vingtaine de cages et les accrocher aux arbre qui longent le trottoir : ses oiseaux chanteront toute la journée. On ne voit plus, bien sûr, de Chinois promener leur criquet, dans ces toutes petites cages que l’on peut encore acheter chez des antiquaires à Hong-Kong : cela ne se trouve désormais que dans la littérature classique. Mais dans les parcs, à Canton comme ailleurs, des vieux se déplacent avec une cage : ils promènent leur oiseau, le font chanter et parfois concourir avec les oiseaux des autres promeneurs.

La tradition demeure, en effet, sous différentes formes. A Canton, en face de mon hôtel il y a un pseudo restaurant italien. A droite de la porte un panneau lumineux clignotant, sur lequel sont inscrits, en chinois, les plats du jour. La nuit est belle, je m’installe en terrasse et, en fumant un cigare, j’observe une jeune fille qui, avec un feutre, écrit le nom des plats du lendemain. Elle réfléchit longuement, chaque fois, avant d’écrire très vite. Se recule, contemple ce qu’elle a produit, efface, recommence. Cela dure près d’une heure, pour écrire le nom de quatre plats. Il y a quelques années, à Qingdao, j’avais rendu visite à un calligraphe célèbre qui, avant de tracer très vite les deux caractères de mon nom chinois sur un rouleau, s’était d’abord longuement concentré. Il écrivait au pinceau, elle utilise un feutre mais, dans les deux cas, la même alternance de longue concentration et d’extrême vivacité. Roland Barthes, dans ses Carnets du voyage en Chine, parle souvent de calligraphie, qu’il considère comme « leur seule œuvre d’art » ou « la seule belle chose ; le reste : réalisme soviétique ». Il écrit même : « En Chine, le seul signifiant = l’écriture ». Sans doute était-ce pour lui la marque la plus visible d’exotisme. Il y a plusieurs années déjà que j’ai noté le retour, d’abord subreptice puis de plus en plus affiché, des caractères classiques, en partie expulsés par la réforme de l’écriture. Et la calligraphie reprend ses droits. On vend des sortes d’écritoires en tissu sur lesquels on peut, avec un pinceau trempé dans l’eau, écrire. Les caractères ont une belle couleur noire, mais ils disparaissent lorsque l’eau sèche. Une sorte d’ardoise magique adaptée à la calligraphie. On n’arrête pas le progrès.

J’habite dans un quartier rempli de gargotes où l’on prend, très vite, un plat, du riz sauté ou une dizaine de raviolis, et de restaurants plus huppés où l’on consomme, en prenant son temps, des plats plus sophistiqués. Deux clientèles différentes et surtout deux styles de consommation. D’une côté on ne laisse pas un grain de riz ou pas une nouille au fond du bol, de l’autre on gaspille, on abandonne la moitié des plats (même si l’on commence à pratiquer le « doggy bag »). Consommation et gaspillage vont de pair. La Chine entre très vite dans la modernité, mais elle apparaît comme un pays à deux vitesses, avec une minorité de plus en plus riche face à des pauvres, des mendiants. Le matin, en prenant un café, j’observe la rue. Chaque jour passe un vieil homme sur son vélo, un rémouleur, traînant derrière lui dans une petite charrette son matériel. Il s’installe sur un coin de trottoir et attend le client, aiguisant quelques couteaux, parfois les hachoirs des restaurants. Il ne doit gagner grand chose. De l’autre côté de la rue, sur le trottoir d’en face, la camionnette d’un paysan qui chaque jour vend ses légumes. Je l’ai vu compter sa recette, des petites coupures mais un bon nombre de billets. L’un est riche, l’autre pas ? Entre les deux passent des voitures, parmi lesquelles j’ai vu en une heure une Maserati et une Porsche. Deux Chines, ou plusieurs Chines…

En vrac, maintenant. Les commerçants de mon quartier ne parlent pas un mot d’anglais, seulement cantonais et putonghua (« mandarin »). Mais, lorsqu’après avoir payé mes achats je leur dis zaijian, « au revoir », ils répondent régulièrement bye bye, et cela n’a rien à voir avec ma qualité d’étranger : ils disent la même chose aux clients chinois. C’est aussi à ces petits détails qu’on mesure le changement. Dans les transports publics, personne ne cède sa place à personne, comme toujours, et il n’est pas rare de voir un vieillard debout, chancelant, tandis qu’une mère et son gosse occupent deux places. Mais, dorénavant, une voix enregistrée explique dans les bus qu’il faut respecter les personnes âgées… Dans les rues on voit d’élégantes femmes tenant en laisse de ridicules petits toutous, ceux là-même que l’on vendait naguère dans les magasins alimentaires. Les Chinois crachent toujours par terre, baillent bruyamment, la bouche grande ouverte. Il y a 30 ans, les filles cachaient leur poitrine (pas de décolleté, des cols fermés) mais montraient aisément leurs cuisses sous de longues jupes fendues. Aujourd’hui, rien n’a changé ou presque : toujours pas de poitrines visibles mais des shorts en jean ultra courts. Il y a 30 ans encore, les hommes avaient tous la même coiffure, ou la même absence de coiffure: un uniforme capillaire. Aujourd’hui les jeunes hommes rivalisent d’originalité, à grand renfort de gomina. D’autres se promènent avec des casquettes à l’envers, visière sur la nuque, façon rappeurs. Les Chinois parlent toujours aussi fort en public mais aujourd’hui, trait de modernité, ils hurlent dans leurs téléphones portables, en les tenant très loin de leur bouche.

Bref la Chine change et ne change pas. Je sais que mes notations et mes remarques sont marquées par un certain francocentrisme et qu’à l’heure de la mondialisation il conviendrait d’avoir une vision un peu plus interculturelle. Alors, prenons du recul. Ici les étudiants suivent, à tous les niveaux de leurs études, des cours de marxisme. Mais mon chinois ne me permet pas d’aller écouter ce qu’on leur raconte. Or, à la fin de mon séjour s’est produit une petite révolution. Non, pas ce que vous croyez. La Chine a simplement mis fin à sa politique de l’enfant unique. Dorénavant toutes les familles pourront avoir deux gosses. Quand on entend la façon dont les mioches chinois, pourris gâtés, hurlent sans cesse, on souhaite bien du plaisir aux futurs heureux parents de deux minots. Mais, le lendemain de l’annonce de cette mesure, une chercheuse avec laquelle j’avais rendez-vous m’a dit qu’elle sortait de son cours de marxisme. Je lui ai demandé de quoi il avait traité. « De la fin de la politique de l’enfant unique ». Intéressé, j’ai voulu savoir s’il y avait une position marxiste sur ce point. Oui, le professeur leur a dit qu’il serait bon, dorénavant, que les femmes aient deux enfants et qu’elles cessent de travailler. Devant les réticences de l’auditoire, il a poursuivi, s’adressant aux filles : « Si le gouvernement vous donne un million de yuans pour que vous ayez deux enfants et ne travailliez plus, vous ne seriez pas d’accord ? ». Le marxisme a décidément des ressources théoriques insoupçonnées…

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Octobre 2015

 

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fleche7 octobre 2015 : Gauche bobards ?
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Où que vous vous trouviez, vous êtes sans doute au courant puisque toutes les télévision du monde ont retransmis la scène : deux cadres d’Air France torse nu ou chemise en lambeaux molestés, bousculés, frappés et grimpant une grille pour s’échapper. Je reviendrai plus loin sur ces violences, mais parlons d’abord des transports aériens en général et d’Air France en particulier.

Cela fait plus de cinquante ans que je voyage en avion et, depuis vingt ou vingt-cinq ans, que je le prends au moins une fois par mois, sinon plus. Vers l’Afrique, l’Asie, l’Australie, l’Amérique du Nord et celle du Sud, j’ai le plus souvent utilisé Air France. Et, en un demi-siècle, j’ai assisté à une mutation frappante. Il y a cinquante ans, sur les lignes long courrier comme sur les moyens courriers, les avions étaient souvent à moitié vides et les passagers voyageaient le plus souvent pour leur travail. Peu à peu sont venus les touristes, seuls ou en voyage organisé, et les avions se sont remplis. Air France et ses concurrents se sont alors trouvés face à une autre demande passant d’une clientèle voulant du confort, voire du luxe, à une clientèle demandant les prix le plus bas possible, quitte à être un peu serrés et à devoir payer leurs repas et leurs boissons. Les compagnies à bas coût se sont multipliées, vous en connaissez les noms, et les pratiques sociales, et elles ont tailler des croupières aux compagnies traditionnelles. Or à Air France, où le dialogue social fonctionnait plutôt bien, les pilotes se sont toujours comportés comme s’ils faisaient partie de la direction, imposant des choix qui les favorisaient, ce que tout le monde peut comprendre, mais s’opposant du même coup à une stratégie consistant à baisser les coûts (dont, bien sûr, la masse salariale), à rechercher plus de compétitivité  et à proposer des vols « low coast », voire à créer des filiales « low coast ». En plongeant dans les archives, ou dans notre mémoire, on se rend compte que très majoritairement les grèves des pilotes concernaient leurs salaires, dont chacun sait qu’il ne sont pas vraiment « low ». De la même façon qu’en plus de quarante ans d’enseignement j’ai rarement entendu les syndiqués parler de l’intérêt des élèves ou des étudiants, je n’ai guère entendu les pilotes parler de l’intérêts des passagers... Et je me demande parfois si les pilotes ne devraient pas accepter le fait que leur travail est de piloter et non pas de diriger la compagnie.

Revenons donc aux évènement d’hier. On a parlé de lynchage, de violences inacceptables, peu importent les termes, les images parlent d’elles-mêmes. La classe politique, dans sa quasi totalité, a condamné ce qui s’est passé, la violence contre les cadres de la compagnie, sauf quelques uns... Le secrétaire général de la CGT, tout d’abord, Philippe Martinez, n’a pas condamné. On le comprend : les agresseurs reconnus grâce aux  séquences filmées étaient en partie des responsables syndicaux de la CGT. Et il a ajouté : « Il y a 3000 salariés qui vont perdre leur boulot. Ca c’est violent ». Eric Coquetel, l’un des dirigeants du parti de gauche, a pour sa part déclaré : « s’il y a lynchage, il est social : ce sont les milliers d’emplois supprimés ». Pour Olivier Besancenot, du Nouveau Parti Anticapitaliste, "ce serait plutôt aux salariés de porter plainte pour violences aggravées". Quant à Jean-Luc Mélenchon, il parle de « ceux qui nient la violence faite aux salariés ». Et j’ai soudain eu une impression semblable à celle que l’ont ressent lorsque des membres du gouvernement ou du PR viennent réciter devant des micros le même texte, ce qu’on appelle des « éléments de langage », l’impression que Martinez, Mélenchon, Coquerel ou Besancenot s’étaient concertés. Et qu’ils s’étaient mis d’accord pour pratiquer une inversion sémantique : ce sont les patrons qui sont violents, pas les salariés. Mais est-ce vraiment la même violence ? Ne sommes-nous pas dans la newspeak de George Orwell, dans laquelle le ministère de la paix remplaçait le ministère de la guerre et en supprimant de la syntaxe des phrases comme A bas Big Brother  on rendait impossible la pensée « A bas Big Brother » ?

En 1972 le québécois Felix Leclerc, dans Les 100.000 façons de tuer un homme, chantait :

« La meilleure façon de tuer un homme

C'est de le payer à ne rien faire (...)

L'infaillible façon de tuer un homme

C'est de le payer pour être chômeur »

Le chômage est bien sûr une chose horrible, une violence, pas celle qui cogne ou déchire des chemises, mais celle qui touche la dignité de l’être humain. D’un côté une violence physique inacceptable, de l’autre une violence sociale insupportable. Mélenchon, Martinez, Coquerel ou Besancenot ont choisi de n’en voir qu’une : vision hémiplégique, vision de borgne volontaire.

Or, pour revenir à ce que j’écrivais plus haut, nous sommes confrontés à deux questions, celle de la compagnie et celle des salariés. Sans salariés il n’y a pas de compagnie, c’est évident, mais sans compagnie le problème des salariés ne se posera plus, ils seront tous au chômage. J’ai l’impression que Mélenchon, Martinez, Coquerel ou Besancenot utilisent un peu trop la fonction performative du langage, croyant ou feignant de croire que dire c’est faire. C’est parfois le cas, bien sûr, par exemple lorsqu’un maire dit « je vous déclare unis par les liens du mariage » et que deux individus s’en retrouvent mariés. Mais ce ne l’est pas dans le discours politique. Dire, ce n’est pas faire, même lorsqu’on dit qu’on fera. Et nous le faire croire relève de l'illusionnisme. On dit beaucoup que les hommes politiques sont des menteurs, ils sont plutôt ici des bonimenteurs.On parle beaucoup, depuis quelques années, de la gauche bobo, mais l'illusion performative pourrait bien nous mener à une gauche bobards.

Tout cela dit, je pars pour un mois (sur le lignes Air France) enseigner en Chine. A plus tard, donc.

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fleche2 octobre   2015 : Marathon et sardines
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Ce matin, en feuillant le quotidien local La Provence je vois  un gros titre : « Sébastien Bazeille, roi du marathon de Berlin ». Je ne sais rien de ce Sébastien Bazeille, mais je me dis immédiatement qu’il a gagné ce marathon : qui donc, en effet, pourrait se trouver avant le roi... Pourtant le sous-titre me prouve que ma conclusion était trop rapide : « L’aixois a terminé premier des français ». Ah bon ! Premier des français ! Je parcours alors l’article et j’apprends que le « roi du marathon de Berlin » a en fait terminé...86ème .  Du coup je repose le journal et m’interroge : quelle est l’information ? Elle est plurielle. Tout d’abord il y a eu un marathon à Berlin. En second lieu nous n’apprenons pas qui l’a gagné. En troisième lieu nous apprenons qu’il n’y a aucun français dans les 85 premiers concurrents. Et donc le titre aurait pu être : « résultat catastrophique pour les Français au marathon de Berlin ». Mais non, c’est un Français qui en fut le roi... Bref, je vous laisse réfléchir sur la manipulation de l’information à laquelle se livre parfois la presse.

Pour rester dans l’information locale, très locale (mais je n’ose pas dire « pour rester dans le sport »), j’allais hier soir acheter du tabac et je passe sur une place où se dispute une partie de pétanque. Je ralentis le pas, regarde les joueurs. A ma droite une dizaine de vieux regardent également. Arrive en face de moi une jeune et belle femme, aux longues jambes couvertes d’un collant très moulant, ne cachant rien de ce qui se trouve en dessous. Les regards des vieux spectateurs se détournent de la partie pour suivre cette paire de jambes et j’entends l’un d’entre eux lancer : « Celle-là, je ferais bien griller des sardines dessus ». Le contexte, bien sûr, ne laisse pas de doute sur les connotations égrillardes de cette étrange formule. Mais j’avoue que je n’aurais jamais pensé que « faire griller des sardines » puisse avoir un sens érotique. Là aussi, je vous laisse réfléchir sur la créativité linguistique des spectateurs de pétanque.

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fleche1er octobre   2015 : Frankenstein, ou tuer le père
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Certes, à prime abord, entre le facho breton plutôt cultivé et l’écervelée lorraine donnant l’impression d’être quasi analphabète, il n’y guère de points communs. Et pourtant. Résumons les données du problème. D’un côté un fille qui occupe la tête d’un parti et en vire son père, de l’autre une autre tête de parti qui va peut-être en virer son ancienne ministre et ancienne porte-parole. Jusqu’ici les ressemblances ne sont que de surface. Mais, à y regarder de plus près, elles sont peut-être plus profonde. Marine Le Pen, en excluant son père, a bien sûr voulu ripoliner l’image du Front National, et Nicolas Sarkozy est un peu confronté au même problème : il a déclaré à propos de Nadine Morano qu’il ne pouvait pas accepter les « caricatures » de son parti, ce qui laisse entendre que, comme toutes les caricatures, elle force simplement le trait. Mais je ne crois pas que caricature soit le terme le plus approprié. Dans les deux cas en effet les « caricatures », J-M Le Pen et N. Morano, pensent à peu près la même chose que ceux qui veulent s’en débarrasser, nous pourrions dire  en allant vite qu’elles disent tout haut ce que les autres pensent tout bas. Pour être plus précis, et en empruntant à Freud sa notion de « sur-moi » (Über-Ich dans le texte), je dirai que Le Pen père et Morano sont l’exacte copie de Le Pen fille et Sarkozy, mais sans sur-moi. On dit dans l’entourage d’Alain Juppé que Morano est comme le monstre du docteur Frankenstein. On se souvient de ce personnage, inventé par Mary Shelley il y a bientôt deux siècles, en 1818, qui échappait à son créateur. Morano serait donc un Sarkozy- Frankenstein sans surmoi, sans contrôle, même s’il est difficile de considérer Sarkozy comme quelqu’un se contrôlant, mais cette boutade est en fait plus une façon de critiquer l’ex président de la République que de critiquer sa porte-parole : nous sommes déjà entrés dans les primaires...

Quoiqu’il en soit, le couple Zarkozy- Morano  fonctionne comme le couple Le Pen fille-Le Pen père : un des termes est faussement sous contrôle tandis que l’autre est désinhibé. Ce qui n’empêche pas, au delà de ces considérations psychanalysantes, que tout ce cirque, comme souvent en politique, soit aussi du spectacle. Le Pen père est sans cesse sur scène, il joue le même rôle depuis des décennies, et Morano joue le rôle qui plait aux média, celui d’une imbécile qu’elle n’est peut-être pas entièrement.

Cela n’empêche pas que Morano soit à l’évidence désinhibée, elle qui a déclaré hier à propos de son double : « ce n’est même pas la peine qu’il songe à se présenter à la présidentielle, je le dézinguerai ! ». Et là je reviens à mes obsessions de linguiste. Dézinguer ! Le zinc, qui vient d’un mot  arabe ou persan signifiant « rouille », « vert-de-gris », sert à la galvanisation, c’est-à-dire à la protection de certains métaux. D’où dézinguer, enlever le zinc, la protection. Puis ce verbe a pris en argot le sens de « démolir » avant de signifier « tuer », « flinguer ». Et nous revoilà du côté de chez Freud : tuer le père. Mais les deux couples que je viens d’évoquer sont alors inversés, puisque dans un cas le père (Sarkozy) est au pouvoir et que dans l’autre le « père » (Le Pen) en a été privé. Dans tous les cas, ils sont presque de personnages de roman. Tiens ! Cela me rappelle qu’Amélie Nothomb a écrit un roman qui porte ce titre, Tuer le père...

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Septembre 2015

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fleche27 septembre  2015 : Ca ne s'invente pas
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Je sais, on ne rit pas de la mort des autres. Mais parfois... Cette semaine, je suis tombé trois fois sur la même annonce, dans Libération, dans Le Monde et dans un journal local, au Pays Basque où j’étais allé donner une conférence, une annonce qui me poursuivait, que j’ai d’abord vaguement perçue en tournant les pages d’un journal, puis d’un autre et sur laquelle je me suis finalement arrêté : un monsieur Lavie nous a quitté. Ça ne s’invente pas...

Un autre qui nous a quitté, mais pas de la même façon, c’est le général Diendéré. Son nom ne vous dit rien ? C’était la patron du régiment de la sécurité présidentielle, le RSP, chargé donc de la sécurité de l’ex président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, qui a été viré en octobre dernier par le peuple après 27 ans de pouvoir et s’est courageusement réfugié en Côte d’Ivoire puis au Maroc. Le RSP n’avait donc pas pu assurer la sécurité du président. Il n’avait d’ailleurs pas non plus assuré celle du président Thomas Sankara, assassiné en octobre 1987 , sans doute par le même Diendéré. Et il n’a pas non plus assuré celle du président de transition puisque Diendéré a fait, il y a une semaine, un coup d’état, virant le président de la République et le premier ministre et créant le « Conseil national de la démocratie ». La démocratie ! Mais ce Conseil national n’a pas duré longtemps, une semaine à peine, l’armée l’a viré à son tour pour rétablir le président de transition. Et le putschiste, cela non plus ne s’invente pas, a gravement déclaré : « Le putsch est terminé, on n’en parle plus ». On efface tout, on oublie et on passe à autre chose en quelque sorte. Il n’y a pas de verbe, en français, pour désigner ce genre de bouffonnerie. Du coup le peuple burkinabé, qui ne manque ni d’humour ni de créativité linguistique, en a inventé un, le verbe diendérer. On ne sait pas encore ce qu’en pense l’Académie française. Elle a d’ailleurs le temps puisqu’elle a commencé la rédaction de la neuvième édition de son dictionnaire en 1986, dont le premier tome a été publié en 1992. Cela non plus ne s’invente pas : c’est en 1992 que le mot créativité a été introduit dans ce dictionnaire.  L’Académie en est aujourd’hui qu’à la lettre R. Lorsqu’elle en viendra (dans une siècle ?) à la lettre D de la dixième édition, on aura depuis longtemps oublié le général Diendéré. Mais nous pouvons faire confiance aux militaires et au peuple burkinabés : d’ici là les premiers auront fait d’autres coups d’état, et le second aura créé d’autres néologismes.

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fleche23 septembre  2015 : Maturation et mûrissement
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Les langues, c’est connu, fonctionnent comme des homéostats, sur le mode de l’autorégulation. Des exemples en passent tous les jours devant nos yeux, ou plutôt devant nos oreilles. Ainsi, sans doute fatigués de faire régulièrement des fautes dans la conjugaison du verbe français résoudre (ah ! que nous résolvions, que vous résolviez...) les locuteurs ont-ils inventé le verbe solutionner, qui fait hurler les puristes mais a l’avantage de se conjuguer facilement, comme tous les verbes du premier groupe.

Homéostasie, donc, qui fait qu’un système (et ici la langue) est sans cesse en déséquilibre et retrouve son équilibre pour évoluer. Mais il ne faut pas cependant en rajouter. J’ai entendu ce matin la patronne de France Inter, Laurence Bloch, expliquer qu’un projet « avait maturé ». Oui, maturé, le verbe mûrir étant sans doute trop simple pour madame Bloch, trop vulgaire. Et lorsqu’on est directrice de France Inter on se doit d’être distinguée. Son projet était peut-être  arrivé à maturation, mais il avait tout simplement mûri. Sur France Inter, justement, et toujours ce matin, un journaliste parlait de la magouille de la firme allemande Volkswagen qui a introduit dans ses moteurs un petit logiciel pour tromper les tests d’émission d’oxyde d’azote. En fait Volkswagen faisait croire que ses moteurs ne polluaient pas, et le journalistes expliquait que malgré cette tricherie flagrante le patron allemand était « droit dans ses pots d’échappement ». Là, j’applaudis des deux mains, et j’applaudis des quatre mains (soyons généreux) Libération qui titre aujourd’hui, en une, « les pots pourris ». Mais j’espère que madame Bloch, la prochaine fois qu’elle prendra la parole sur sa chaîne, ne dira pas  que l'enquête sur la peausserie de Volkswagen a maturé.

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fleche22 septembre  2015 : Récupérations ?
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La vie politique est parfois réjouissante. Prenez le cas d’Alexis Tsipras, le leader de Syriza, élu triomphalement il y a neuf mois, confronté aux difficultés européennes que vous savez, décidant d’un référendum qui le conforte dans ses positions mais signant quelques jours après un accord avec l’Union Européenne allant à l’exact contraire du résultat du référendum, démissionnant, suscitant de nouvelles élections qu’il remporte à nouveau tandis que ses « frondeurs », venant de créer un nouveau parti, prenaient une véritable raclée, pas un seul député. Ouf ! Sacrée épopée !

Ce n’est pourtant pas ce parcours qui m’intéresse mais les réactions qu’il a suscitées dans la gauche européenne et plus particulièrement française. Depuis quelques mois, en fait depuis le début de l’aventure de Syrisa en Grèce et de Podemos en Espagne, la gauche de la gauche comme on dit a fait de Tsipras et de Iglesias ses héros. Laissons Iglesias de côté, nous en reparlerons peut-être après les prochaines élections ibériques.  Pour Tsipras, l’icone a lentement décliné après l’épisode du référendum et de l’accord avec l’Europe : un faux révolutionnaire, un traitre. On a alors changé d’icone : c’est Varoufakis qui est devenu le modèle à suivre, encensé par Mélenchon, par Montebourg, invité à la fête de l’Humanité. Patatra, la mouvance Varoufakis se plante aux élections, c’est le « traitre » qui gagne, le traitre Tsipras que François Hollande s’empresse de féliciter, louant le « progressiste courageux », tandis que le porte-parole du Parti de gauche, Eric Coquerel, explique que Tsipras  a « fait des mauvais choix » et qu’on verra plus tard s’il « est du côté de la troika ou du peuple ». Et, de son côté, L’Humanité titrait hier « la leçon d’Athènes » et décrétait que « le peuple grec n’en finit pas de donner à l’Europe une leçon de maturité linguistique ». Alors on ne comprend plus grand chose. Traitrise ou maturité politique ? Ou plutôt oui, on croit comprendre  que la politique grecque est analysée en termes de politique française, que les communistes et Mélenchon ne sont plus d’accord, qu’ils lisent ce qui se passe à Athènes à la lumière de ce qu’ils aimeraient voir se passer à Paris. Vendredi dernier, Pablo Iglesias, de Podemos, Pierre Laurent, du Parti communiste français et Grégor Gysi, du parti allemand Die Linke, étaient aux côtés de Tsipras lors de son dernier meeting de campagne. Par solidarité, sans doute, mais aussi pour des raisons plus symboliques. Mélenchon n’y était pas. Tous utilisent les heurts et malheurs du peuple grec  pour justifier les positions qu’ils défendent chez eux. Et cela s’apparente à une forme de récupération.

Autre histoire, qui n’a rien à voir. Dans une ville moyenne de France, on apprend que le maire a décidé que, désormais, lorsqu’il y aura du porc au menu de la cantine scolaire, les élèves qui refusent d’en manger auront des légumes. Décision qui ne mange pas de pain, si je puis dire : les porcophobes peuvent en effet toujours refuser leur animal honni et ne prendre que de la verdure ou des frites. Mais la télévision nous présente un reportage dans cette ville. Interview d’une mère de famille, une porcophobe, expliquant que cette décision est scandaleuse, stigmatisante. Pourquoi ? Parce qu’elle établit une frontière entre ceux qui mangent du porc et ceux qui n’en mangent pas. Je me gratte la tête et tente de mobiliser le peu d’intelligence dont je dispose. Que ces derniers mangent du poisson, des merguez ou une omelette pendant que les autres mangent du cochon, il y aura toujours deux groupes séparés par une « frontière », et donc risque de stigmatisation. Mais la mère porcophobe continue, expliquant qu’il faudrait de la vache ou du mouton hallal, c’est-à-dire égorgé. Et le peu d’intelligence dont je dispose me permet alors de comprendre que, selon elle, pour éviter cette « frontière », il faudrait que l’on donne à tous les mioches ce qu’elle voudrait que l’on donne aux siens : des menus hallal. Je trouve cette polémique qui court depuis des semaines stérile, mais j’ai soudain l’impression que cette mère de famille porcophobe révèle une stratégie de certains musulmans. Ici, encore, récupération ?

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fleche17 septembre  2015 : Relire
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Cela m’avait échappé mais il y a une dizaine de jours, voulant dans un discours évoquer l'importance de l'Éducation nationale et, bien sûr, attaquer la ministre Najat Vallaud-Belkacem, Nicolas Sarkozy n’a pas pu s’empêcher d’y aller de sa petite référence littéraire. Il a donc cité Victor Hugo :  «Je relisais ce magnifique livre de Victor Hugo, 1793. L'école fut la première décision dans la République». Il faudra un jour étudier avec précision l’usage du verbe relire chez les gens tendanciellement frimeurs : dire « je relis en ce moment » ou « j’ai relu » laisse entendre logiquement qu’on a déjà lu, qu’on a de la culture, qu’on revient sur ce qu’on a aimé. Dans ce cas d’espèce, le fait de relire ce livre n’a cependant pas permis à monsieur Sarkozy de voir que son titre n’était pas 1793 mais Quatre-vingt-treize. Le contempteur de La Princesse de Clèves a encore frappé! Le personnel politique ne brille d’ailleurs pas par ses connaissances littéraires, et on se demande à quoi servent les collaborateurs et les membres de cabinets ministériels : ils pourraient tout de même faire des fiches à leurs patrons. On se souvient de Frédéric Lefebvre disant que son livre préféré était Zadig et Voltaire, ou plus récemment de Fleur Pellerin expliquant qu’elle n’avait jamais lu Modiano et qu’elle ne connaissait pas le moindre titre du prix Nobel de littérature...

Heureusement, il nous reste la poésie. J’ai vu ce matin, collé sur la porte du local poubelle de ma résidence, ce message :

La presone  qui à prix le véllo dans le local pouble serai genti de le remaitre a sa place. Meric. Seul moin de travaille.

Pour vous en faciliter la lecture, car la poésie est parfois ésotérique, deux petites précisions. Méric n’est pas une signature, mais une métathèse de merci. Quant à la dernière phrase, il faut la comprendre « seul moyen de travail ». Ce petit poème est dû à la plume d’un homme, « français de souche », chargé de sortir les poubelles. Il faudrait le présenter à Sarkozy. Ils pourraient relire ensemble, ou se relire mutuellement.

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fleche7 septembre  2015 : Opprimés et dictateurs
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Dans son discours d’ouverture de l’université d’été de LR, Sarkozy a frappé deux gros coups. Le premier pour montrer qu’il n’avait guère changé, du moins pour ce qui concerne ses compétences grammaticales. Qu’on en juge : « Il y a quelque chose que je suis très attaché, c’est que la France... ».  Ah !,  Ce « quelque chose que je suis très attaché » ! Il n’est plus au pouvoir, notre ex président, mais il continue son entreprise de démolition de la langue française. Lui qui a un ego démesuré, il faudra un jour lui inventer une récompense, un prix, quelque chose comme un oscar du fossoyeur de la langue. Ca lui ferait si plaisir!

Que quoi donc (« à quoi donc » si vous préférez) Sarkozy  est-il très attaché ? Regardons l’ensemble de sa phrase. « Il y a quelque chose que je suis très attaché, c’est que la France de toute éternité a toujours été du côté des opprimés, et toujours été du côté des dictateurs ». Oui, vous avez bien lu, la France a toujours été du côté des dictateurs. Il y a deux voies pour comprendre ou analyser un lapsus. Par exemple, lorsqu’en décembre 2006, après son élection à la tête des Verts, Cécile Duflot déclare que « le vol s’est bien passé », on comprend que vol est utilisé à la place de vote et l’on peut en même temps se demander si le scrutin a été tout à fait régulier. D’une part il y a une ressemblance formelle entre les mots qui alternent et d’autre part il y a une raison psychanalytique à cette alternance.

En l’occurrence, avec quel mot dictateur alterne-t-il ? Qu’est-ce que Sarkozy voulait dire ? Nous pouvons chercher du côté de mots rimant en –eur, comme chercheur ou menteur,  de mots commençant par di-, comme dilettante, ou les deux à la fois, comme directeur  par exemple. Mais pourquoi la France aurait-elle toujours été du côté des directeurs ? En fait, le lapsus doit être ailleurs. Ce que voulait dire Sarkozy, c’est sans doute la France, de toute éternité, a toujours été du côté des opprimés et n’a jamais été du côté des dictateurs. Toujours/jamais, le lapsus n’est pas formel, il est purement sémantique. Sarkozy a sous les yeux un joli texte, la France n’a jamais été du côté des dictateurs, et puis  il pense à ses anciens amis, Kadhafi par exemple, et hop, ça dérape soudain, la France a toujours été du côté des dictateurs. Derrière le lapsus se trouve un message plus clair, j’ai été du côté des dictateurs.  Comme d’autres ont pu dire « l’Etat c’est moi », Sarkozy en ajoute donc une couche en laissant entendre que la France c’est lui. Comme pour faire écho à un lapsus de Rachida Dati, pendant la campagne présidentielle de 2007 : Nicolas Sarkozy l’a dit dans son discours du 14 janvier, il veut devenir le patron...euh le président de tous les Français...

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fleche6 septembre  2015 : Elle erre
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Depuis que le 5 mai 2015 l’UMP est devenue Les Républicains pour tenter de faire oublier les liens entre l’ Union pour un Mouvement Populaire et quelques scandales financiers, en particulier l’affaire Bygmalion, je guette la façon dont la presse nomme ce parti. En effet la tendance est, en France, à la siglaison : PS pour Parti Socialiste,  FN pour Front National, jusqu’à des choses quasiment imprononçables comme EELV  pour Europe Ecologie Les Verts... Or l’appellation Les Républicains posait deux types de problèmes. D’une part beaucoup considéraient qu’il y avait abus de langage car nous sommes tous républicains, et d’autre part Sarkozy tenait absolument à cette appellation, dans toute sa taille si je puis dire, c’est-à-dire non siglée.

Je n’ai pas, bien sûr, lu depuis quatre mois toute la presse tous les jours, mais j’avais relevé dans certains journaux une tendance à l’alternance entre Les Républicains et LR, avec parfois l’utilisation des deux formes, Les Républicains (LR) ou LR (Les Républicains). Or Libération a franchi hier le pas en titrant en gros caractères en page 2 Le FN en ordre de percée et en page 5  LR en ordre dispersé. Le parallélisme est  bien sûr intentionnel, jeu sur les mots (ordre de percée / ordre dispersé) et sigle dans les deux cas. Au delà de la formule, on peut se demande pourquoi les ex UMP tiennent tant à s’appeler Les Républicains plutôt que LR ? La réponse est peut-être simple. LR est donc le pseudonyme de l’UMP, parti corrompu, compromis, et qui aura peut-être prochainement à faire avec la justice. L’Union se cache donc derrière LR. Prononcez le sigle à haute voix, vous entendez quoi ? « Elle erre ». Pauvre UMP...

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fleche4 septembre  2015 : Voila
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Hier soir j’ai suivi La grande librairie, émission littéraire de François Busnel qui recevait Amélie Nothomb, Laurent Binet (en fait la raison pour laquelle je m’étais mis sur cette chaîne) et Astrid Manfredi, dont j’ignorais tout et qui vient de sortir un premier roman, La petite barbare. Les interviewes commencent, Nothomb, puis Binet, après Binet un reportage sur l’écrivain américain Jim Harrison et, en fin d’émission, donc, Astrid Manfredi. Busnel la présente et elle se lance avec un débit impressionnant dans un discours de représentant de commerce qui craindrait qu’on lui coupe la parole. On peut être linguiste et n’en être pas moins homme ou femme, et avoir des réactions bien peu scientifiques. C’est ridicule à dire mais sa voix, son ton, son débit m’ont immédiatement excédé. Et surtout, sa première phrase m’a frappé : « Ben voila c’est une jeune femme voila de vingt ans »... Du coup j’ai tendu l’oreille et noté au hasard quelques phrases. « Elle va voila se lier d’amitié avec un type voila un leader charismatique complètement sans scrupules voila et ils vont voila... ». Ou encore : « Ben voila ça veut dire voila qu’il faut vivre,  l’urgence de vivre voila, et alors,  voila... ». Bref j’avais l’impression d’être enterré sous des tombereaux de voila, au point que ce matin j’ai réécouté l’émission et compté le nombre d’occurrences de cette pauvre préposition : en moins de sept minutes, Astrid Manfredi a prononcé 59 fois voila !

En fait, pour tout vous dire, il y a quelques mois déjà que j’ai noté cette tendance nouvelle consistant à parsemer le discours de voila. Ecoutez la radio, soyez attentifs à ce que disent les gens dans le métro ou au bistrot, et vous vous en rendrez compte vous-mêmes. Mais je n’avais jamais entendu un tel déferlement, d’autant plus frappant qu’il venait après Amélie Nothomb et Laurent Binet qui parlent un français extrêmement précis et élégant. Bien sûr on pourrait croire qu’il s’agissait de remplissage, d’une façon de boucher les trous dans un discours hésitant. Mais pas du tout : Astrid Manfredi parlait à toute vitesse et sans hésitation.

Tiens, nous allons en profiter pour vous initier au travail du linguiste. Allez sur Internet, cherchez cette émission et écoutez-la. Vous verrez. Voila !

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Août 2015

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fleche31 août  2015 : Antonomase et dérivation
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L’antonomase est une figure de style consistant à utiliser un nom propre comme nom commun. Ainsi le préfet Eugène Poubelle (1831-1907) a-t-il laissé son nom aux poubelles qu’il avait créées, ou la Bourgogne donne-t-elle son nom à des vins, les bourgognes, etc. Parfois le nom propre peut devenir une insulte : un besson par exemple, ou un tartuffe. On sait par ailleurs que les noms communs, par dérivation, peuvent donner des mots désignant un processus. La vinification par exemple, lorsque le jus de raisin se transforme en vin, ou encore la pétrification, lorsque du calcaire se dépose sur un corps pour le recouvrir d’une couche de pierre. Nous pourrions également imaginer un poubellisation, processus dans lequel quelque chose se transforme en poubelle, et nous sommes alors loin du susdit préfet et de son nom propre.

C’est ce qu’a fait le patron du PS, Cambadélis, en dénonçant ce qu’il a appelé la « mélenchonisation rampante des écologistes » , opérant successivement une antonomase (le nom propre Mélenchon devenant le nom commun mélenchon) et une dérivation. Ni une ni deux, Mélenchon lui répond, dans son discours hier à Toulouse : « Tout organisme de gauche ou qui se veut tel, atteint de "macronite", est promis à la "mélenchonisation", qui est la réaction de l'organisme sain pour conserver son identité. » Macronite  est également un néologisme intéressant puisque, comme otite ou laryngite il désigne une maladie mais fait du même coup du nom propre Macron un nom commun désignant un organe du corps humain, l’égal de l’oreille ou du larynx. Dès lors la mélenchonisation serait un processus à rapprocher de la désinfection, la vaccination, la lobotomisation ou la purification, comme on voudra... Mais l’ennui est que, pour Cambadélis, elle a un sens tout différent. Or, dans le même discours, Mélenchon a évoqué Georges Orwell, l’auteur de 1984, en déclarant : «Le vol des mots, leur falsification, c’est une manière d’empêcher de penser. Les mots, il faut les organiser ». Bien dit, Jean-Luc, mais tu devrais, pour organiser ces mots, te mettre, en collaboration avec Cambadélis, à la rédaction d’un dictionnaire. Et, pour vous faire les dents, vous pourriez commencer par l’article mélenchonisation...

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fleche29 août  2015 : Podium
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Le Courrier International est un hebdomadaire qui publie, en traduction française, des extraits de la presse du monde entier et présente chaque semaine un dossier sur un thème donné. Dans son dernier numéro, il traite des « langues qui dominent le monde ». En couverture, trois d’entre elles sont citées, anglais, chinois, français, mais dans le dossier on en trouve six, arabe, russe et espagnol venant s’ajouter aux trois premières. L’ennui, bien sûr, dans ce type de dossier est qu’il n’y a pas de ligne directrice, de coordination scientifique, mais un choix d’articles d’origines diverses, même si cela en constitue du même coup l’intérêt. En outre, les auteurs sont de compétences variées. Ainsi le texte consacré à l’anglais est-il signé par John McWhorter, linguiste de bonne réputation, tandis que les autres le sont par des journalistes. Mais ce qui m’intéresse est plutôt la liste de ces langues. : pourquoi ces six là ? Pourquoi l’arabe par exemple, alors que l’article extrait d’un journal d’Abou Dhabi explique que cette langue est négligée dans les Etats du golfe au profit de l’anglais et qu’il deviendrait une langue seconde ? Et pourquoi pas le portugais ?

En fait l’importance des langues ne repose pas seulement sur le nombre de leurs locuteurs « langue première » mais aussi sur celui de ceux qui l’étudient, ou encore de ceux qui l’utilisent comme langue véhiculaire. Ainsi, parmi les langues les plus parlées en langues premières on trouve, après le chinois, l’espagnol et l’anglais, des langues auxquelles on ne songe pas souvent, comme le bengali, le hindi et le portugais.

Reste la place de ces langues dans les systèmes scolaires. Dans un encadré le Courrier international donne le nombre d’apprenant de quelques langues. L’anglais vient en tête, champion toutes catégories avec 1,5 milliards d’élèves, suivi par le français (82 millions) et le chinois (30 millions), allemand et espagnol se situant beaucoup plus loin (14,5 millions chacun), l’italien ayant 8 millions d’apprenants et le japonais 3 millions. Mais il faudrait avoir en outre les mouvements, à la hausse ou à la baisse, du nombre de ces apprenants.

On le voit, il est difficile de donner un état exact de la situation linguistique du monde. Mais ce qui est sûr, c’est que le nombre de langues est en diminution constante. Et comme la population mondiale est, elle, en progression, nous allons nécessairement assister à une multiplication du nombre de locuteurs de certaines langues. Comme dans certaines disciplines sportives, la médaille d’or est attribuée par avance. Mais qui sera sur le podium, après l’anglais ? C’est une bonne question, et je vous remercie de l’avoir posée...

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fleche23 août  2015 : La mort de Barthes et les couilles de Sollers peuvent-elles changer le cours d'une élection présidentielle ?
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L’année 2015, centième anniversaire de sa naissance,  a été, de différentes façons, une « année Barthes », qui a vu des expositions, des colloques,  une nouvelle biographie, celle de Tiphaine Samoyault, bref nul ne peut désormais ignorer le nom de celui qui me disait un jour avoir une reconnaissance qualitative mais non pas quantitative.

Dans ce concert de louanges et de célébrations Laurent Binet est venu mettre un petit grain de sable qui fera sans doute grincer bien des dents avec un « roman »,  La septième fonction du langage. Disons-le tout de suite, du point de vue strictement littéraire, le livre est écrit comme un cochon, mais qu’importe, il est plaisant, parfois irritant, souvent délirant, et il porte en sous-titre une question, « qui a tué Roland Barthes ? », qui l’apparente donc à un polar. Mais commençons par des données objectives, ou du moins par deux faits dont je suis en mesure d’assurer l’authenticité. 

-D’une part, le 25 février 1980, Roland Barthes sort d’un déjeuner organisé par Jack Lang dans un appartement de la rue des Blancs-Manteaux, dans le Marais, un déjeuner regroupant autour de François Mitterrand des artistes ou intellectuels  (Barthes donc, et Jacques Berque, Danièle Delorme, Pierre Henry...). Il rentre à pied vers le quartier latin, pour se rendre au Collège de France et, distrait, il traverse la rue des Ecoles sans voir une camionnette qui le renverse. Transporté à l’hôpital il mourra le 26 mars 1980. Ce déjeuner m’a été raconté, dix ans après les faits, par deux témoins directs, François Mitterrand dans son bureau de l’Elysée, et Jack Lang dans son bureau du ministère de la culture. Nous avons donc là un élément de « réalité ».

-D’autre part le linguiste d’origine russe Roman Jakobson, dans un texte célèbre intitulé « linguistique et poétique » a avancé une théorie selon laquelle le langage aurait six fonctions, dont je vous épargne la liste. Je puis par ailleurs vous assurer que Jakobson était doué d’un solide sens de l’humour, ce qui je vous l’accorde n’a rien à voir. Mais je peux subodorer qu’il aurait apprécié les délires de Binet.

Revenons donc au livre de Laurent Binet. Tout part d’une enquête sur les circonstances de l’accident et de la mort de Barthes, avec très vite une intuition selon laquelle on a tué volontairement le sémiologue, pour lui dérober un papier concernant la septième fonction du langage, une feuille recto verso qui se trouve dans la poche de sa veste. Ce court texte, rédigé de la main de Jakobson, serait le mode d’emploi de cette septième fonction, celle qui confère le pouvoir par la parole, la certitude de battre n’importe qui dans un débat. Le policier chargé de l’enquête s’est adjoint l’aide d’un jeune enseignant de sémiologie à l’université de Vincennes qui va lui permettre de s’y reconnaître, enfin, presque, dans les dédales des théories du signe.

Pour simplifier, résumons. Julia Kristeva tout d’abord, s’avère être la fille du patron des services secrets bulgares et elle est chargée de récupérer le précieux texte. C’est donc elle qui fait tuer Barthes, possède le document, en confie une copie à Althuser en lui demandant de la cacher. Hélas, sa femme, Hélène, la jette à la poubelle et fou de rage le philosophe l’étrangle. Les morts se succèdent, assassinés par des Bulgares, et l’on découvre en cours de route l’existence d’une sorte de société secrète, le Logos club avec une organisation strictement hiérarchisée, un « protagoras magnus » au sommet de la pyramide, dix sophistes, ensuite des tribuns, des péripatéticiens, des dialecticien, des orateurs, des rhéteurs et tout en bas des parleurs. Il y a aussi deux Japonais, tout aussi mystérieux et tout aussi barbouzes, pour qui « les amis de Barthes sont nos amis » et qui contrecarrent sans cesse les actions des Bulgares.  L’enquête se poursuit en Italie, puis aux Etats-Unis, tout s’embrouille et tout est clair à la fois.

Beaucoup de gens sont donc prêts à tout pour avoir ce texte, d’où les morts, mais on découvrira à la fin du livre que lors du repas autour de Mitterrand Jacques Lang l’a subtilisé dans la poche de Barthes et, qu’en coulisse, Regis Debray et Derrida rédigent un faux texte qui sera remis dans la poche du sémiologue.

Il y a donc une vraie version de la septième fonction du langage, entre les mains des amis de Mitterrand, ce qui lui permettra un an plus tard de battre Giscard d’Estaing dans un débat télévisé et de remporter l’élection présidentielle, et quelques fausses versions qui circulent et pour laquelle on se bat, on se tue. Mais pourquoi Kristeva accorde-t-elle tant d’importance à cette septième fonction ? Pour la science ? Non, bien sûr. Pour son père tout d’abord, et pour Sollers qui rêve d’aller défier les rhéteurs du logos club. Or les joutes orales ont un règle stricte : celui qui défie quelqu’un de classé immédiatement au-dessus de lui paie cher une éventuelle défaite : on lui coupe un doigt. Sollers, lui, est plus ambitieux, il défie directement le chef suprême, le protagoras magnus, qui se trouve être Umberto Eco. Il est sûr de gagner, il a la septième fonction. Mais elle est fausse et il perd. Dans ce cas la sanction est plus dure, on lui coupe non pas un doigt mais les testicules. Dans Hécatombe Brassens mettait en scène quelques dizaines de mégères attaquant la maréchaussée et racontait qu’à la fin, suprême outrage, elles leur auraient bien « coupé les choses » mais que « par bonheur ils n’en avaient pas ». Selon Binet, Sollers en avait, mais par malheur on les lui coupa....

Ajoutons à cela des considérations sur les styles oratoires, sur les différences entre la sémiologie et la rhétorique, la première analysant, décodant, tentant de comprendre, étant défensive, la seconde persuadant, convainquant, étant offensive, les deux étant comparées aux façons respectives de jouer au tennis de Borg et de McEnroe, lift, passing shots  contre volées, accélérations... Là aussi on rit beaucoup mais, parfois, on réfléchit. Ou encore les libertés avec la chronologie que prend Binet, faisant tuer Derrida  (il ne mourra en fait qu’en 2004) et mettant en scène à ses obsèques Sartre (qui est en fait mort quinze jours après Barthes). Jakobson mourra, lui, en 1982, et il apparaît comme un deux ex machina,  mais je vous laisse tout de même quelques surprises...

Certains diront que ce livre est homophobe, et il est vrai que les scènes d’orgies dans lesquelles brille en particulier Michel Foucault ne sont pas piquées des hannetons. D’autres y verront du poujadisme intellectuel, et il est vrai que Kristeva, Sollers, Bernard-Henri Levy et quelques autres en prennent plein la gueule pour pas un rond. D’autres enfin diront que le personnage de Barthes, furtif puisqu’il meurt dès le début, n’est pas à son avantage, indécis, ombrageux, pleutre, dragueur impénitent de jeunes hommes, incapable de se consoler de la mort de sa mère, toutes que nous savons déjà et qui n’enlèvent rien à son importance intellectuelle. Mais il s’agit d’un livre foutraque et jubilatoire dont je n’ai donné ici qu’une pâle idée. Ah oui, encore une scène, un repas chez Kristeva-Sollers (Sollers que certains appellent –dans le livre- monsieur Kristeva), au cours duquel la maîtresse de Lacan enlève, sous la table, sa chaussure et du bout du pied vient chatouiller le sexe de Levy, assis en face d’elle et qui bande comme, comme quoi, comme un nouveau philosophe, tandis que dans la cuisine Kristeva trousse une attachée d’ambassade chinoise.

Un dernier détail. Un jeune marocain, l’un des amants de Michel Foucault, avait une version du vrai texte de Jakobson, enregistrée sur cassette dans son walkman. Il la connaît donc sur le bout des doigts et en profite pour utiliser son habilité orale pour obtenir une carte verte aux Etats-Unis, et divers autres avantages. Il a sous sa coupe un jeune étudiant noir, futur avocat, dont il veut faire un sénateur, et peut-être plus. Cela se passe il y a 35 ans. Si les petits cochons ne l’ont pas mangé, ce Slimane est toujours vivant... Que nous réserve-t-il ? Ce qui est sûr c’est que, n’étant pas né aux USA, il ne pourra pas, lui, en devenir président. Et que François Mitterrand a été élu en 1981...

En 1973, un film d’inspiration situationniste, détournement d’un film de kung fu chinois, s’intitulait La dialectique peut-elle casser des briques ? Je rebaptisais volontiers le livre de Binet La mort de Barthes et les couilles de Sollers peuvent-elles changer le cours d’une élection présidentielle ?

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