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Décembre 2013

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fleche25 décembre 2013 :  Un peu de politique... linguistique

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Une bonne partie de cette année, de mars à juillet, j’ai consacré beaucoup de mon temps au Comité consultatif pour la promotion des langues régionales et de la pluralité linguistique interne mis en place par Madame Fillippeti, ministre de la culture, comité dont le but était de faire des propositions de politique linguistique au gouvernement. Il y avait dans ce comité deux juristes constitutionnalistes, deux linguistes, deux députés, deux sénateurs et deux personnes nommées par deux président de conseils régionaux. C’est-à-dire quatre « experts » ou présumés tels et six élus politiques. Dès le début, nous nous sommes rendus compte que la ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, que nous pouvions bien sûr proposer, serait impossible. Le Conseil d’Etat s’opposant à cette Charte il fallait en effet pour cela réunir le Congrès (c’est-à-dire l’Assemblée nationale et le Sénat) et y avoir une majorité qualifiée des trois cinquièmes, ce qui n’est pas le cas dans l’état actuel des choses. Nous avons donc pris le problème d’un autre point de vue (après avoir, bien sûr, reçu et auditionné de nombreuses personnes concernées), en décidant de faire des propositions allant plus loin que celles de la Charte. Ces propositions, nombreuses, vont de l’élaboration d’une loi cadre à la rédaction d’un code des langues de France en passant par un certain nombre de mesures comme l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en créoles dans les Département d’Outre Mer et bien d’autres qu’il serait fastidieux de citer ici : notre rapport est disponible sur le site du Ministère de la Culture.

Pendant ces mois de travail, je me suis soigneusement abstenu d’intervenir publiquement sur les réflexions et les propositions de notre comité, considérant que la ministre devait en avoir la primeur, mais je me suis toujours dit qu’une fois le rapport rendu je redeviendrai un citoyen comme les autres et retrouverai ma liberté de parole. En gros, j’attendais de voir ce que le gouvernement allait faire de nos propositions. Et voici que le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, en visite en Bretagne, a annoncé le 13 décembre dernier qu’il envisageait de passer par une loi constitutionnelle pour ratifier la Charte. En gros cette démarche implique que le texte de loi soit voté dans les mêmes termes par l’Assemblée et le Sénat puis qu’il soit adopté par référendum. Or, la popularité du gouvernement étant ce qu’elle est, il est difficile d’imaginer que le moindre référendum organisé par lui (sauf peut-être s’il proposait une distribution gratuite de foie gras et de vins fins...) recueille aujourd’hui l’assentiment du corps électoral. Dès lors, que veut le Premier ministre ? En ces temps de trêve des pâtissiers je laisserai de côté l ‘hypothèse simple mais désagréable selon laquelle il ne saurait pas ce qu’il veut. Donc, s’il sait ce qu’il veut, que veut-il ? Faire croire aux militants des langues de France qu’il va répondre à leurs voeux, puis s’abriter derrière le résultat d’un vote en disant « c’est pas moi c’est les sénateurs », ou « c’est pas moi, c’est le corps électoral » ? Ce serait bien sûr une manoeuvre minable, un tour de passe-passe, d’illusionniste. Inimaginable ? Alors avançons une autre hypothèse : il veut tout faire pour que la stratégie choisie réussisse, que les deux chambres puis le peuple accepte une loi constitutionnelle ? Cela semble tellement irréaliste que j’ai du mal à le croire aussi naïf. Le problème est qu’il ne me reste pas d’autre hypothèse et que je crains fort que la première soit la bonne. En gros François Hollande a promis de « faire ratifier la charte », nous allons faire comme  si nous voulions tenir cette promesse et la représentation nationale ou le corps électoral se chargeront de nous en empêcher... Si cela était, ce serait minable, donnerait une triste image de la politique, fût-elle seulement la politique linguistique, et témoignerait de peu d’intérêt pour la cause des langues. Alors attendons. Mais le gouvernement devrait prendre garde : on ne fait pas croire impunément aux gens que l’on va réaliser des choses qu’on sait ne pas pouvoir réaliser.

Bon, je ferme boutique pour causes de vacances. A l'année prochaine.

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fleche23 décembre 2013 :  Paranoïa ou tris croisés?

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J’ai déjà parlé ici de la liste d’information et de débats du RFS (Réseau Français de Sociolinguistique), liste sur laquelle je ne m’exprime plus, trouvant  son ton politiquement correct et mélodramatique peu propice à la discussion scientifique. Mais cela ne m’empêche pas de faire parfois écho à ce qu’il s’y passe. Or, depuis quelques jours, les esprits s’y échauffent à propos d’une note de l’INSEE dont le titre est effectivement intriguant : Les personnes en difficulté à l’écrit:  des    profils régionaux variés. Cette note s’appuie sur des données venant de l’enquête IVQ (information et vue quotidienne) de 2011, menée auprès d’un échantillon aléatoire de 14.000 personnes et qui avait pour objectif de « mesurer le degré de compétence de la population adulte en calcul et en compréhension orale». Elle s’appuyait sur un certain nombre d’exercices « fondés sur des supports de la vie quotidienne : programme tv, CD de musique, ordonnance médicale... ». Et deux des questions biographiques concernaient les langues parlées à domicile à l’âge de cinq ans et langues parlées à domicile aujourd’hui. Revenons donc à la note incriminée. Le passage qui a mis le feu aux poudres est le suivant : 

« Un éloignement prolongé du marché du travail peut agir à   la fois comme une cause et une conséquence sur les  difficultés  à l’écrit. D’autres facteurs pourraient être  évoqués. Le risque  accru   observé dans certaines régions  pourrait aussi trouver son  origine   dans un usage plus fréquent  des langues régionales au  cours de   l’enfance : par exemple, 19  % des Nordistes déclarent  avoir utilisé   une langue régionale ou  le patois autour de l’âge  de 5 ans et  parmi  ces personnes, près  d’un quart est en  situation préoccupante  à  l’écrit. Ces  difficultés plus  fréquentes à l’écrit ne sont pas  sans  rapport  avec leur niveau  d’études plus faible, 21 % d’entre  elles   n’ayant pas poursuivi  leurs études au-delà de l’école  primaire ».

Immédiatement, les réactions ont fusé, dans tous les sens et avec beaucoup d’imprécisions. Certains ont confondu cette enquête de 2011 avec le recensement de 1999, d’autres s’insurgent contre « le lien de cause à effet » entre difficultés à l’écrit et pratique des langues régionales, d’autres encore confondent « difficultés à l’écrit » et « illettrisme », ce qui n’est pas tout à fait la même chose, d’autres enfin parlent de « rapprochements hâtifs, d’attitudes stigmatisantes », etc., etc. Tout se passe en fait comme si l’INSEE (institut national de la statistique et des études économiques) avait la volonté nuisible de faire croire que la pratique des langues régionales était néfaste, et que le devoir des sociolinguistes était de dénoncer cette vilénie. J’avoue pour ma part être confondu à la fois par l’aspect un peu paranoïaque des réactions de certains de mes collègues (du genre touche pas à mes langues régionales) et par tant d’ignorance. Dans le texte incriminé, on lit en effet que les difficultés à l’écrit pourraient aussi trouver leur origine   « dans un usage plus fréquent  des langues régionales au  cours de   l’enfance ». La réaction normale devant cette hypothèse, du moins celle qu’on attend de scientifiques, devrait alors être d’interroger le lien entre pratique des langues régionales (ou d’ailleurs des langues issues de la migration) et situation sociale. De se demander si c’est la pratique de ces langues qui explique des difficultés à l’écrit ou le fait qu’on ne parle pas ces langues dans tous les milieux sociaux. De se demander s’il y a un lien entre la pratique de ces langues et les catégories socioprofessionnelle. Ce n’est pas tout à fait la même chose en effet de parler une langue régionale ou une langue issue de la migration dans un milieu intellectuel, dans un milieu paysan ou dans une famille de chômeurs. L’INSEE, il est vrai, ne pose pas cette question, et ce n’était pas son propos. Cet institut a mené une enquête et en publie les résultats, le problème n’est pas alors de savoir si ceux-ci nous plaisent mais d’essayer de les interpréter.

Derrière tout cela apparaît une sorte de crainte de la quantification, qui pourrait très vite tourner à une façon de se voiler la face.

Et pourtant les données chiffrées, dès lors qu’on accepte de considérer que ceux qui les établissent sont de bonne foi et ne se livrent pas à d’horribles tripatouillages, sont toujours intéressantes. Pour finir dans la bonne humeur (ce qui ne s’oppose pas au sérieux), je voudrais vous proposer un petit rappel historique. A la fin des années 1970 nous disposions de quelques données statistiques sur le comportement du corps électoral français, qui pouvaient se ramener aux trois affirmations suivantes:

1) Les jeunes votaient plus à gauche que les vieux

2) Les hommes votaient majoritairement à gauche

3) Les femmes votaient majoritairement à droite.

 Fort bien. En outre nous savions que l’espérance de vie des femmes était beaucoup plus grande que celles des hommes. Dès lors la question qu’il fallait se poser était de savoir si c’était en tant que femmes ou en tant que vieilles que les femmes votaient plus à droite que les hommes. Et la réponse ne pouvait se trouver que dans des analyses plus fines, par tranches d’âge. Car le B.A. BA du traitement statistique des enquêtes réside dans les tris croisés, et nous aurions beaucoup à apprendre de l’enquête IVQ si nous avions les moyens d’approcher ses résultats de ce point de vue.

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fleche21 décembre 2013 :  Un Vert ça va...

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Les écologistes ne sont jamais les derniers à s’élever contre la pollution dont sont responsables les automobilistes, et ils ont bien raison. Ils veulent réduire la vitesse sur les autoroutes ou sur les périphériques, et ils n’ont pas tort. Ils plaident de façon générale pour que se développent les comportements citoyens et l’esprit de responsabilité, et nul ne saurait le leur reprocher. Et tout cela rend particulièrement savoureux ce que l’on vient d’apprendre sur Jean-Vincent Placé, sénateur d’Europe-Ecologie les Verts et éminence grise du parti vert français. Avant d’être sénateur, Placé était conseiller régional d’Ile-de-France et, à ce titre, il bénéficiait d’une voiture de fonction. Et voilà que ladite région reçoit 133 amendes liées à cette voiture, amendes pour excès de vitesse ou fautes de stationnement. Cela se passait en 2010, et la région se tourne vers le conducteur de la voiture, Placé donc, et lui demande de payer la note. La suite est un peu confuse, le sénateur affirme avoir payé, l’administration fiscale lui réclame des pénalités pour paiement tardif. Ce qui est sûr c’est que la note se montait à 22.000 euros et qu’il doit encore plus de 18.000 euros. C’est le Canard enchaîné qui a sorti cette histoire, ce qui prouve au moins que la presse est toujours utile. Que Placé soit mauvais payeur n’a en soi aucun intérêt : il n’est pas le seul et nul ne saurait lui jeter la pierre. En revanche que ce donneur de leçons, grand défenseur de l’écologie, s’adonne au volant aux pratiques qu’il dénonce chez les autres est  plus surprenant. Les Verts prétendent depuis leur naissance vouloir faire de la politique autrement. Certes Placé n’est pas à lui tout seul « les Verts », même s’il aimerait bien le faire croire, mais les adhérents de son parti pourraient peut-être se demander s’il n’est pas un Vert de trop. Je sais que le jeu sur l’homophonie est ici facile, mais je n’y résiste pas : un Vert comme Placé ça va, deux Verts bonjour les dégâts. Allez, à votre santé.

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fleche16 décembre 2013 :  Ni fleurs, ni couronnes, mais vin à volonté

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C’était au milieu des années 1970 et nous passions une bonne partie de la nuit (« nous » : des chanteurs, des musiciens, des journalistes, dont moi) dans un studio de France-Inter, une véritable tabagie où officiait Jean-Louis Foulquier. A l’époque c’était entre trois et cinq heures du matin. Puis, horaire un peu plus humain, ce fut entre minuit et trois heures, pour finir de 18 à 19 heures. On y fumait, donc, on y buvait, on y parlait dans le micro, et les chanteurs chantaient, en direct. Les émissions s’appelaient, Studio de nuit, Y’a d’la chanson dans l’air, Pollen, d’autres noms encore, mais toutes avaient le même propos : servir la chanson française et francophone. Et ils sont beaucoup à lui devoir beaucoup, des artistes débutants à qui Jean-Louis offrait ses ondes, d’autres confirmés qui venaient le soutenir de leur présence. Plus tard encore il créa les Francofolies de la Rochelle, où la même bande se retrouvait, chaque année en juillet, les uns sur scène, les autres, dont encore moi, en coulisse. Emissions ou festival, Foulquier était au centre d’une véritable galaxie de la chanson.

Jean-Louis Foulquier est mort la semaine dernière et a été enterré samedi matin, au cimetière de Montmartre. Une foule énorme est venue l’accompagner, ses amis, ses collaborateurs, et « ses » artistes dont la liste complète constituerait un véritable  annuaire du show biz, enfin du show biz de qualité. Citons au hasard Louis Chedid, Jean-Louis Aubert, Bernard Lavilliers, Alain Souchon, Laurent Voulzy, Lucid Beausonge, Arthur H, Maurane, Francis Lalanne, Sapho, Nilda Fernandez,  Alice Dona, Catherine Lara, etc., etc.

J’ai dit qu’ils étaient beaucoup à lui devoir beaucoup, mais il faut leur ajouter les millions d’auditeurs amoureux de chansons qui n’auraient jamais manqué une de ses émissions, puis les millions de spectateurs qui se pressaient à la Rochelle.

Il faisait beau, samedi et, à l’entrée du cimetière, trônaient deux tonneaux de vin. Ni fleurs ni couronnes, mais vin à volonté. A chacun son verre. Et cette phrase, entendue dans la foule : « Il aura réussit à nous faire boire du vin rouge à dix heures du matin jusqu’au bout ». Ni fleur ni couronne, donc. Mais, à côté du trou dans la terre, nous avons déposé nos verres vides, des verres qui s’entassaient en dernier hommage. Sacré Jean-Louis, il nous aura ému. Jusqu’au bout.

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fleche10 décembre 2013 :  Profs de prépas, mauvaise foi ou cupidité?

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Il y a dans l’enseignement secondaire deux types de titulaires, tous recrutés par concours : les capésiens (ceux qui ont réussi au CAPES) et les agrégés (ceux qui ont réussi à l’agrégation). Cette dernière étant considérée comme plus difficile que le CAPES, les agrégés sont mieux payés et travaillent moins : ils doivent quinze heures hebdomadaires, contre dix-huit pour les capésiens. Tout cela est public, connu de tous. Mais il y a dans certains lycées des classes préparatoires aux concours d’entrée dans les grandes écoles, dont les enseignants, des agrégés comme les autres, jouissent de certains privilèges. D’une part leur service est de huit heures  par semaine, car les programmes des concours changent tous les ans et ils ont donc plus de préparations, d’autre part ils font des « colles » (des interrogations écrites) qui leur sont grassement payées.

Hier, les enseignants de classes préparatoires étaient en grève, à l’appel de deux syndicat, SNALC et SNES, et défilaient dans certaines villes avec des élèves et leurs parents. Tiens, que faisaient là ces derniers ?  Ils venaient défendre les classes préparatoires, dont on leur avait fait croire que l’existence était menacée par les projets gouvernementaux. Or la seule chose menacée est en l’occurrence le bien-être des agrégés profs de prépa. Le ministre voudrait en effet ramener leur service de 8 à 10 heures, et ils protestent, expliquant qu’ils sont surchargés. Très bien. Mais si le passage de huit à dix heures de cours par semaines éreinterait ces enseignants, on comprend mal comment ils peuvent sans problème faire six ou huit heures supplémentaires, bien sûr grassement payées. En fait, en y regardant de plus près, on se rend compte que la rémunération moyenne de ces enseignants est largement supérieure à celle des enseignants du supérieur, qui comme eux doivent préparer leurs cours, corriger des copies, mais en outre dirigent des thèses et font de la recherche. Alors, les profs de prépas qui considèrent que leur métier est menacé : cupides ou de mauvaise foi ? Les deux, peut-être.

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fleche9 décembre 2013 :  Ah les mots et leur pouvoir, une petite réflexion suite à une polémique sur les expressions de tous les jours...

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Sur une liste de diffusion de sociolinguistique à laquelle je suis abonné, celle du Réseau Francophone de Sociolinguistique,  a éclaté il y a quelques jours une mini tempête. Le phénomène est cyclique : des polémiques y éclatent, enflent et s’éteignent sans qu’on sache vraiment pourquoi... Cette fois, en réponse à un appel à communication pour un colloque, dont un passage disait « At a time when many scholars are asking whether it is the relative homogeneity of European French, at least at the diatopic level, which renders it ‘exceptional’ », un de mes collègues, en fait un copain (nous l’appellerons X), sur-réagissant sans doute sur le fond, qui n’était pas bien méchant (on peut effectivement considérer que les formes de français parlées en Belgique, en France et en Suisse sont « relativement » homogènes si on les rapporte aux formes européennes d’anglais ou d’allemand), écrivait ceci :

« Bon comme ça fait deux fois que ça passe sur la liste, ce coup je ronge plus mon frein, je rène, comme on dit dans un de mes chez moi. C'est quoi cteu couillonnade: At a time when many scholars are asking whether it is the relative homogeneity of European French, at least at the diatopic level, whichrenders it ‘exceptional’ ??? Faut avoir jamais voyagé à travers l'espace francophone européen pour le croire même "relativement" homogène at the diatopic level! Y a 10 jours j'étais dans le pays bigouden (Bretagne), y 4 en Provence, purée la différence de françaisss! Les many scholars faudrait qu'ils aillent un peu sur le terrain (les cafés, les écoles, les stades, les marchés...) avant de nous déclarer homogénéisés, ma doué beniguet et fan de chìchou! Because de la socioling sans terrain, c'est comme une belle fille qu'il y manque un œil ».

Je ne sais pas quelles auraient été les réactions de nos collègues masculins si une collègue de l’autre sexe avait par exemple écrit, dans le même style : « because de la socioling sans terrain, c’est comme un mec bien monté qu’il y manque les bourses ». 

J’avais envoyé un mail privé à mon copain, car pour les raisons qu’on verra plus bas je n’interviens plus sur cette liste, pour lui dire qu’à mon sens il était un peu limite dans sa dernière phrase. Je ne suis pas soupçonnable d’être un adversaire de la linguistique de terrain, loin s’en faut, mais je n’apprécie pas nécessairement le style volontairement populiste, voire vulgaire, dans le débat scientifique, et « la belle fille qu’il y manque un œil » me défrisait plutôt. Il y eut d’abord quelques réactions, les unes de type féministe, les autres de type presque « identitaire» (« on parle comme ça à Marseille, c’est peut-être maladroit mais c’est populaire, on aurait pu dire « pute borgne » et pire encore »). Et puis, hier (ce qui semble prouver que les universitaires travaillent en semaine et ont plus de liberté le dimanche), cela a été un tir groupé, essentiellement féminin et critique. Première leçon à ce stade : il y a des sociolinguistes des deux sexes, et cette différence révèle parfois des oppositions, voire des ruptures.

Mais il y a d’autres leçons à tirer de cette histoire, et il me faut d’abord préciser quelques petites choses. Mon copain X, celui qui est donc à l’origine de l’affaire, et celle qui la première a réagi à sa phrase malheureuse, appelons-la Y, appartiennent à un tout petit groupe de personnes qui prennent régulièrement la « parole » sur ce site, y affichent une sorte de légitimité autoproclamée et y prennent parfois une posture de donneurs de leçons, bref s’y comportent comme des « patrons ». J’y avais il y a quelques mois participé de façon active à un débat, avec X, Y et quelques autres, et j’avais eu au bout de deux ou trois jours la surprise de recevoir un message de X, Y  ou Z, me disant que le sujet était important mais qu’il n’intéressait pas tout le monde et que nous allions donc en débattre entre nous, sur une liste privée, ad hoc, en quelques sortesUn tel mépris pour les centaines d’abonnés à cette liste a fait que je m’abstiens donc d’y intervenir désormais. Car il y a dans tout cela des enjeux de pouvoir qui me sont insupportables. Si Y n’avait pas répondu immédiatement à X il n’y aurait pas eu de débat sur cette «belle fille qu'il y manque un œil » (et je veux bien passer pour un vieux con puriste mais le fait même d’avoir à citer à nouveau ce segment de phrase me gêne). C’est-à-dire que la liste de diffusion du RFS s’est enflammée parce que la discussion était entamée par Y répondant à X : seule la présence à l’origine de deux membres de l’ « orchestre invisible » pouvait déclencher de telles réactions.  Revenons donc à ces réactions, inhabituellement nombreuses, au mail (ou à la phrase) de X. Hier matin elles ont pris un titre, celui qu’une intervenante avait donné à son mail : « Ah les mots et leur pouvoir, une petite réflexion suite à une polémique sur les expressions de tous les jours... ». Et l’intervenante écrivait :

« Je vous lis quotidiennement avec intérêt, mais permettez-moi une humble contribution cette fois-ci. Je suis personnellement pour la diversité du français y compris dans son innovation, y compris dans sa créativité à nommer un monde dans lequel je me sens autre chose qu'une femme - qui doit être belle et séduisante (et donc se garder d'être borgne) ou bonne à marier. Permettez-moi de croire que la langue française peut aussi se renouveler quant aux rapports de force reliés au genre, sans que ses locuteurs se sentent brimés dans un monde aséptisé. Moi j'y crois et j'ai autant le droit de m'étaler sur vos boîtes courriels que vous, Messieurs. Sur ce, bonne fin de semaine (car je ne me sens pas brimée ni aseptisée d'utiliser cette expression au Québec, même si je suis française) ».

A partir de là, à une exception près, les hommes se sont tus. L’exception, un autre copain que j’appellerai W, lui aussi membre de l’ « orchestre invisible », qui a posté un très long texte proposant in fine  d’en venir à la solution cette fois-ci explicite qui a fait que je ne m’exprime plus sur cette liste :

« J'ai déjà eu l'occasion de m'expliquer sur ce point sur cette même liste, en proposant deux solutions : quand il y a une discussion, on peut mettre dans la rubrique "Sujet" : "DISCUSSION", et celles et ceux qui ne veulent pas recevoir les discussions mettent en place un filtre dans leur navigateur pour filtrer tous ces messages (où on peut mettre le nom de celle ou de celui dont on ne veut plus entendre parler !  :-)) ). Ou bien on crée une liste de discussion séparée. Jusqu'ici cette seconde option n'a pas emporté l'adhésion, les membres de la liste qui se sont exprimés préférant apparemment filtrer les discussions qui ne les intéresse pas ». En d’autres termes, discutons entre nous. Ce qui n’a pas empêché de réagir de nombreuses autres personnes. Le plus drôle est que Y, la première à intervenir, membre de l’ « orchestre invisible » qui communique parfois secrètement les élus de l’orchestre, a posté ceci : « D'abord un grand merci à toutes ceux et celles qui prennent la parole et qui ne le font pas d'habitude, c'est tellement nécessaire. Et j'espère que ça donnera le courage à celles qui m'écrivent en privé. Je remercie également toutes ceux et celles qui insistent que la question est aussi théorique et épistémologique, et que nous nous devons de débattre à tous les niveaux pertinents. Je suis très reconnaissante du rappel qu'il ne s'agit pas d'un truc purement personnel ». Encore des stratégies de pouvoir, donc, et de démagogie : En d’autres occasions elle n’a pas fait preuve d’une telle ouverture à l’expression démocratique...

Bon, je vais m’arrêter là, l’analyse des dizaines de messages qui ont suivi le texte de X épinglé par Y mériterait au minimum un long article. Mais cet « incident » me paraît exemplaire, s’agissant d’une liste supposée ouverte et surtout consacrée à la sociolinguistique. On a vu, soudain, y apparaître une sorte de libération de la parole, une prise de la parole par « les petits, les sans grades », ce qui est salutaire, au bénéfice peut-être de l’un des membres de l’ « orchestre invisible », ce qui le serait moins. Dans tous les cas, une leçon de choses.

 

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Novembre 2013

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fleche29 novembre 2013 : L'âne national

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Non, il n’y a pas de faute de frappe dans mon titre, il s’agit bien d’âne et non pas d’âme. Vous comprendrez plus loin. Lorsque j’étais jeune j’avais une tendresse particulière pour les ânes tunisiens, de petits ânes gris avec, de chaque côté du cou, un trait noir dirigé vers le bas, comme une flèche vers le sol. En arabe ils s’appelaient bim, ils s’appellent toujours bim d’ailleurs, sauf que l’école est passée par là et que tous les Tunisiens ont en outre appris le nom du même animal en arabe standard, himar. Qu’avons-nous à faire de ces histoires de bim et de himar ? Là aussi, vous le comprendrez plus loin.

Me voici donc de retour de Tunisie où, depuis des semaines, on cherche à mettre sur pied un « gouvernement de compétences », des ministres techniciens qui n’auraient pas pour but de faire une carrière politique mais de redresser le pays. Durant les  quelques jours que je viens d’y passer, la situation semble se débloquer, de deux façons différentes. D’une part parce qu’un consensus montre le bout de son nez sur le nom d’un nouveau premier ministre, et d’autre part parce que l’exaspération populaire contre les islamistes atteint des sommets inattendus. Ceux-là mêmes qui avaient voté pour En-Nahda mettent aujourd’hui le feu aux sièges régionaux du parti, et les nahdawis sont détestés par toutes les couches de la population, depuis les classes populaires qui avaient voté pour eux jusqu’aux grands patrons. Le pays est dans un état économique lamentable, les agences de notation renvoient la Tunisie dans le fin fond des classements, le tourisme manque à l’appel, la production de phosphate est bloquée par de petites mafias locales et pourtant le gouvernement fait des promesses que personne ne pourra tenir, comme de construire une faculté de médecine dans chacune des villes du pays. Les nahqawis savent qu’ils vont devoir laisser la place et ils placent des grenades dégoupillées un peu partout pour le prochain gouvernement. Au début du règne d’Ennahda, on se moquait des fonctionnaires suivistes et opportunistes en les félicitant pour leur barbe, soudainement apparue, bientôt, peut-être, ce sera les barbiers que l’on félicitera pour leur bonne fortune, lorsqu’armés de leur rasoir ils débarrasseront de leurs poils ces convertis de la vingt-cinquième heure.

Quoiqu’il en soit, la constitution d’un « gouvernement de compétences » semble être la seule solution, et même si En-Nahda met des bâtons dans les roues à l’entreprise de toutes les façons possibles, le dialogue se poursuit. Ce dialogue porte un nom, « dialogue national », en arabe hiwar el watani. Mais voilà, le malheureux lapsus d’un malheureux homme politique a fait rire une grande partie de la population dès le lancement de l’opération. Et vous allez maintenant comprendre le pourquoi de mon introduction. En effet, au lieu de dire hiwar el watani, « dialogue national », il a dit himar el watani, « âne national ». Depuis lors on entend fréquemment demander : « où en est l’âne national ? »

 

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fleche25 novembre 2013 : Equitaxe

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Après l’écotaxe l’équitaxe. Cette fois-ci le néologisme (équitaxe pour taxe sur les chevaux, ou taxe chevaline si vous préférez) ne vient pas du ministère des finances mais d’un regroupement imprécis de propriétaires de manèges, de bourgeois pratiquant l’équitation, accompagnés bien sûr des enfants nécessaires (mais qui, précisons-le, n’avaient pas de banane à la main  mais une bombe sur la tête). Et tout ce beau monde hennissait des choses comme « Hollande démission » et déclarait à qui voulait l’entendre que la hausse de la TVA allait ruiner le commerce de l’équitation. Je n’ai rien, bien sûr, contre les cavaliers mais une rapide analyse économique montre qu’en général ils ont les moyens de se payer leurs séances de tape-cul. Après les bonnets rouges bretons manipulés par les patrons voici donc la bourgeoisie cavalière refusant de payer trop cher ses loisirs. On peut imaginer, dans la même lignée, les joueurs de tennis s’insurgeant contre la hausse du prix de la terre battue, les amateurs de bonzaïs se plaindre... Tiens ! De quoi pourraient bien se plaindre les amateurs de bonzaïs? Peu importe, se plaindre. Et les collectionneurs de timbres, les malheureux collectionneurs de timbres qui voient le prix des albums monter en flèche ? Sans oublier les éleveurs de hamsters qui sont étranglés à la fois par les tarifs des vétérinaires et le prix des graines. Je vous laisse compléter la liste, j’ai un avion à prendre. Je vais travailler quelques jours en Tunisie, où les gens n’ont pas ces problèmes de riches. Je vous en parlerai, peut-être, à mon retour.

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fleche24 novembre 2013 : Intellos de bistrot

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Ce matin, en dernière page du Journal du dimanche, une publicité agressive. En grosses lettres blanches sur fond de ciel : n’oubliez pas votre maillot. En dessous, une grande photo du pain de sucre et de la baie d’Urca puis en bas, en plus petit, Rendez-vous au Brésil avec les Bleus et, en plus gros et en bleu blanc rouge le sigle de TF1. Décryptage facile. Nous sommes à Rio de Janeiro, le mot maillot est à prendre en deux sens différents, maillot de bain et maillot de l’équipe de France de football, et, surtout, TF1 joue financièrement très gros sur la coupe du monde. C’est en gros ce que je vous disais mardi matin, avant le match France-Ukraine. Je vous disais aussi que je m’étais rendu compte, en prenant mon café, qu’il y avait dans la salle autant de clients que de sélectionneurs potentiels. Et cela m’a donné l’idée de livrer ici, de temps en temps, ce que j’entends dans mon bistrot, ce que les gens y racontent, bref vous mettre en liaison directe avec les « intellos de bistrot ». Voici donc un premier florilège :

Un jour de pluie, un mec bourré (il n’est jamais que neuf heures du matin) sort en lançant : « les parapluies c’est comme les amis, ils ne sont jamais là quand on en a besoin »

Dimanche, un groupe de joggers arrose le sport et commente l’actualité : « Hollande, il devrait intervenir en Corée du Nord.

Et puis, sans que je puisse juger du degré d’alcoolémie du locuteur : « Moi je rentre dans les pissotières que quand elles sont propres, sinon je pisse à côté ».

Ca vaut bien les émissions de France-Culture, non ?

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fleche20 novembre 2013 : Sauvés!

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Ils sont sauvés! Qui? Eh ben les livreurs de pizza, les vendeurs de télés, TF1, François Hollande, les brasseurs, la FFF (voir hier).

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fleche19 novembre 2013 : La flamme du footballeur inconnu

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Tous les média sans exception, tous, ne parlent aujourd’hui que de ça. Ce soir l’équipe de France de football joue sa qualification pour la coupe du monde : ira-t-elle ou n’ira-t-elle pas au Brésil ? Grave problème, qui va plus loin que le simple domaine du sport puisque Bernard Pivot a même dit que la popularité du président de la république ou du premier ministre, qui n’est déjà pas très élevée, pourrait en être encore affectée. Je ne sais pas si vous saisissez l’extrême importance de l’évènement. Car l’enjeu dépasse largement l’avenir de nos hommes politiques. Si la France ne va pas au Brésil,  la fédération française de foot perdra de l’argent, beaucoup d’argent. Et songez à la télévision, à cette pauvre (enfin, pauvre...) chaîne, TF1 pour ne pas la nommer, qui a payé très cher les droits de retransmission, 130 millions d’euros si je suis bien renseigné,  et qui compte bien évidemment sur un afflux de téléspectateurs pour engranger de la publicité : pas d’équipe de France au Brésil, moins de téléspectateurs et donc moins de recettes publicitaires. Pensez encore aux grandes surfaces et à l’industrie de l’électroménager. Chaque fois qu’il y a un évènement sportif de cette importance, les ventes de téléviseurs explosent, c’est la valse des écrans plats : les amateurs en profitent pour s’équiper afin d’être au top dans leurs fauteuils. Vous rendez-vous compte du manque à gagner ?  Et ce n’est pas tout. Que font les sportifs  en chambre devant leur écran de télé tout neuf lorsqu’ils regardent jouer l’équipe de France ? Ils boivent de la bière et mangent des pizzas. Vous imaginez la détresse des livreurs de pizzas et des fabricants de bières si la France ne va pas au Brésil? Pauvres brasseurs, pauvres pizzaiolos ! Je les vois déjà, coiffés d’un bonnet rouge ou vert, jaune ou brun, de n’importe quelle couleur mais surtout pas bleu, manifester contre... Contre quoi, au fait ? Ah oui, contre quelques millionnaires en short courant après un ballon, quelques enfants gâtés, quelques sales gosses (les deux vont souvent ensemble) bourrés de fric qui, dans leurs clubs respectifs, tentent de justifier leur salaire en marquant des buts mais qui, en équipe de France, sont incapables de jouer en groupe.

Pourtant ils sont très capables de gagner, ils auraient dû gagner, l’un d’entre eux, Karim Benzema, a même déclaré que, « sur le papier on est meilleurs qu’eux, on a plus de talent », mais que... Mais quoi ? Pourquoi perdent-ils ? C’est, bien sûr, à cause du gouvernement. Souvenez-vous, il est question d’imposer durement les salaires de plus d’un million d’euros et le monde du foot a même plus ou moins annoncé une grève pour la fin du mois de novembre. Et voilà, ils ont simplement pris de l’avance sur le calendrier : c’est face à l’Ukraine qu’ils ont fait grève. Ouf ! Nous voilà rassuré : ils sont meilleurs sur le papier, ils ont plus de talent, mais ils sont en grève. Nous voilà même doublement rassurés puisqu’un autre de ces millionnaires en culottes courtes, Olivier Giroud, a affirmé qu’il était prêt à mourir pour la victoire. Alors là je dis non ! Arrêtez le massacre ! Vous imaginez: devoir ajouter des noms de footballeurs sur les monuments aux morts ! Vous imaginez une hécatombe digne de Verdun, du chemin des dames! Vous imaginez le président de la république devoir ranimer la flamme du footballeur inconnu et se faire encore siffler !  D'ailleurs, ils ne sont pas assez nombreux: une hécatombe c'est le sacrifice de cent boeufs, et il y en a moins que ça, dans l'équipe de France.

Bref, vous aurez compris que je me fous comme de ma première chemise de l’avenir de l’équipe de France, et en plus je n’y connais rien. Pourtant, ce matin, en prenant un café au bistrot, j’ai entendu des commentaires éclairés sur la tactique à adopter, sur la sélection la meilleure: tous les clients de sexe masculin faisaient preuve d'une grande compétence... Le sélectionneur de l’équipe devrait prendre son café avec moi, il apprendrait son métier.

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fleche17 novembre 2013 : C'est grand, l'Europe...

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Hier soir, sur la 2, Laurent Wauquiez, jeune loup de l'UMP, était invité de l'émission On n'est pas couchés. Son fonds de commerce est simple: se démarquer de ceux (Copé, Fillon, Sarkozy...) qu'il pourrait rencontrer sur le chemin de ses ambitions, et prétendre ne pas utiliser la langue de bois. La journaliste (pourtant bien à droite) Natacha Polony lui dit que la droite est singulièrement absente du débat politique. Il ne répond pas immédiatement, semble chercher au fond de ses neurones de quels éléments de langage il dispose et, sans doute pour gagner du temps, lance: "on est le seul pays européen au monde qui...". Le seul pays européen au monde! C'est mignon comme formule. Le seul pays européen devrait suffire, le seul pays européen d'Europe serait redondant, mais le seul pays européen au monde laisse entendre qu'il y aurait des pays européens hors d'Europe. C'est grand, l'Europe, du moins pour Laurent Wauquiez...

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fleche15 novembre 2013 : Si on s'amusait!

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Je vous parlais dans mon précédent billet de ceux qui avaient de la suite dans les idées et de ceux qui avaient des fuites dans les deux, mais dans les deux cas, il faut en avoir (des idées). A ce propos, connaissez-vous Nabila ? Non ? Alors, présentation rapide. Une sorte de bimbo dont la poitrine évoque immédiatement une pompe à bicyclette et qui s’est rendue célèbre en lançant dans une émission de téléréalité cette formule : « t’es une fille et t’a pas de shampoing ! Allo, non, mais allo quoi ! ». L’expression a très vite fait le buzz, elle a été détournée par la pub  (« t’es un fruit et t’as pas de pépins, non mais à l’eau quoi », pour la boisson Oasis, « t’es une chaise et t’as pas de coussin ? Allö, Allö » pour les coussins Hallö d’Ikea, etc.). Et ce succès a poussé la maison de production et l’émission, puis Nabila elle-même, à protéger la formule en la déposant à l’Institut National de la Propriété Industrielle, histoire de récupérer des sous. Il n'y a pas de petits profits... Fin du premier acte, qui en dit long sur l’état intellectuel d’une partie de ce beau pays qu’est la France: le connerie peut aujourd'hui être source de revenus.

Or voici que Nabila, tous seins devant, est invitée à une émission hebdomadaire de Canal +, le « supplément politique », dans laquelle l’humoriste belge Stéphane de Groodt fait une chronique délirante, à mi-chemin entre Raymond Devos et Boby Lapointe, qui ravit tous les amoureux de la langue. Voici donc  Nabila et de Groodt côte à côte. Il commence par « ola ! », pour allo bien sûr, en la regardant. Nabila ne comprend pas l’allusion. Elle a chaud, enlève sa veste, sans se rendre compte qu’elle enlève du même coup les micros, on s’empresse autour d’elle, bref de Groodt attend puis se lance dans son texte. «  Sans vouloir prêter la Flandres à la critique... »  « le pas pays qui est le mien »... Tout le monde sur le plateau rigole à chacune de ses saillies, sauf Nabila, qui, ne supportant sans doute pas de ne pas être au centre de l'attention et de l’écran, lance tout haut « Je comprends rien du tout ». Du coup, bien sûr, la caméra se braque sur elle puis nous présente les deux protagonistes. De Groodt raconte une visite à Londres, à la famille royale :  « n’ayant plus le temps de serrer la pince de Monseigneur », « Anvers et contre tout »,  « la reine Elizabeth comme ses pieds », « Charles n’est pas encore marinier » (allez, j’ai pitié de vous, il s’agit d’une allusion à Boby Lapointe : « mari niais »).  Il continue à défiler son texte tandis que le visage de sa voisine exprime la stupeur, voire l’effroi, et comme le public rit, applaudit, elle ne veut pas être larguée, après tout c’est elle l’invitée, et se met à l’interrompre : «C’est trop grave ce qui se passe », « il est chelou ce mec », «non pitié ! », « j’peux avoir une oreillette pour traduire »...  Il s’amuse à répéter pour elle des phrases, qu’elle ne comprend toujours pas, tout le monde rigole, applaudit à chaque bon mot, et elle, ne voulant pas donner l’impression d’être à côté de la plaque, ou ne pas être à l’image, en rajoute dans la bêtise... Bref, elle s’est tiré une rafale de balles dans les pieds (« Elizabeth comme ses pieds »), en nous  fournissant du même coup une excellente définition télévisuelle de ce qu’est l’inculture et l’imbécilité. J’arrête là, vous trouverez facilement la scène sur Internet, vous y trouverez également toutes les chroniques de Stéphane de Groodt, et j’invite instamment les amateurs de calembours à les déguster.

Tiens, à propos de langue française. Il y a ce soir un match de foot décisif pour l’équipe de France qui, si elle ne bat pas l’Ukraine, n’ira pas à la coupe du monde au Brésil. Même Libération consacre deux pages à l’évènement, c’est vous dire, avec pour titre Frank Ribéry dans la posture du messie. Inutile de demander à Nabila si elle perçoit dans cette phrase une allusion malicieuse au joueur de Barcelone, Lionel Messi, mais on pourrait se demander si Ribéry lui même l’a comprise. Or, justement, un petit bouquin, en fait une petite compilation, vient de paraître, Les perles de Ribery. Extraits :

« Je pense que ce soir ça été beaucoup meilleur. »

« On dirait c’était comme si que y avait rien changé hier. »

« J'espère que la roue tourne va vite tourner. »

« Le Touquet, c’est toujours une ville que j’aime bien venir. »

« On est des joueurs qu'on va vite avec le ballon. »

« Il fait attention pour qu'on a du peps. »

« Je pense qu'on espère qu'on va gagner. »

« Là, on est en train de rentrer dans un truc que tout le monde sont en train de s’foutre de nous, c’est-à-dire dans le Monde. »

 

Je vous avais invités à vous amuser, contrat rempli, je l’espère. Ce n’est pas tous les jours que nous pouvons rire, dans la France d’aujourd’hui.

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fleche13 novembre 2013 : Fuites dans les idées

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Minute, vous connaissez ? Un hebdomadaire d’extrême droite qui éructe depuis 1962 et que l’humoriste Pierre Desproges avait parfaitement défini en 1984 dans l’un de ses sketches : « Vous lisez Minute ? Non ? Vous avez tort, c'est intéressant. Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La nausée et Les Mains sales ». Raciste, réac, colonialiste, Le Péniste, Minute a été, comme vous voyez, de tous les combats sympathiques... Pour compléter le tableau, ajoutons qu’un de ses dirigeants fut  Patrick Buisson, oui, le Buisson de Sarkozy... Et voilà que Minute, qu’aucune revue de presse ne cite jamais, fait soudain parler de lui sur toutes les ondes, tous les écrans, tous les journaux. A la « une » de son édition d’aujourd’hui on lit en effet Maligne comme un singe Taubira retrouve la banane et dans un bel élan tout le monde s’indigne, condamne, tandis que le premier ministre annonce qu’il va saisir la justice. On parle même d’interdire le titre.

Je ne sais bien entendu pas ce qu'il en sera, mais j'avoue que cette hypothèse me gêne. Le 16 novembre 1970, après la mort du général de Gaule, Hara Kiri avait titré  « bal tragique à Colombey, un, mort », parodiant la presse qui, la semaine précédente, avait parlé de bal tragique à propos de l’incendie d’une boite de nuit dans lequel avaient péri 146 personnes. Hara Kiri avait été interdit, et nous étions nombreux (enfin, pas très nombreux...) à protester contre cette interdiction. Celle de Minute déchaînerait aujourd’hui la même réaction, venue d’un autre bord politique, et je ne suis pas sûr que la démocratie et la liberté de la presse y gagneraient.

Autre chose. Imaginons que le même titre, Maligne comme un singe Taubira retrouve la banane, soit apparu à la « une » de Charlie hebdo. Nous aurions tous trouvé que Charb, le rédacteur en chef,  dépassait les bornes, mais habitués que nous sommes aux exagérations de Charlie nous aurions peut-être souri, peut-être pas, mais sûrement pas demandé l'interdiction de l'hedo. Je veux dire que ce n’est pas seulement le titre qui indigne, mais son émetteur. Il nous révolte chez Minute, il nous aurait agacés dans Charlie hebdo. Il y aurait beaucoup à dire sur ce genre d'accident de la communication, lorsque le sens n’est plus dans le message mais dans la personnalité de celui qui l’émet. Un peu comme ces histoires plus ou moins drôles qui sont considérées comme antisémites si elles ne sont pas racontées par un Juif. Mais c’est bien sûr une autre histoire.

Il demeure qu’il y a actuellement en France une atmosphère abjecte, détestable, que la droite extrême parle haut et fort, décomplexée, et que nous ne serions pas étonnés si elle réclamait demain la réhabilitation de Pétain. Le versant raciste de cette  abjection s’est étalé en plein jour lorsqu’une candidate du FN a comparé Christiane Taubira à un singe. Nul n'était étonné que cette horreur vienne de ce bord politique, et je m'étais dit que la candidate du Front National méritait une paire de baffes. Puis nous avons vu une gamine accompagnée de ses parents tenir une banane à la main au passage de la ministre, disant quelque chose comme « pour le singe, la banane ». Il est question d’interdire de frapper les enfants, mais en l’occurrence la paire de baffes seraient plutôt pour les parents. Et puis ce fut le titre de Minute, et cette généalogie nous montre que si le journal Minute, réactionnaire depuis plus de cinquante ans, a de la suite dans les idées, il y en a, parents ou pas parents, candidats du FN ou adversaires du mariage pour tous, qui ont des fuites dans les leurs.

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fleche11 novembre 2013 : Plomberie...

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J’avais chez moi en fin de semaine deux plombiers venus réparer quelques dégâts. L’un, râblé comme un indien des Andes, était péruvien, l’autre, grand, mince, français. Ils étaient tous les deux occupés, dans une position inconfortable , à changer un siphon lorsque une sonnerie du téléphone les interrompit. C’est le patron, dit le péruvien en regardant son portable. Et il se mit à parler dans un espagnol typiquement argentin, avec des che et des vos à tous les coins de phrases. Un peu surpris, je lui demande s’il était péruvien ou argentin. « Péruvien. C’est le patron qui est argentin ». Ainsi, parlant avec son patron, il parlait comme son patron. Bel exemple de croisement entre variation dialectale et division sociale. Discutant avec moi il parlait, naturellement, son espagnol péruvien, mais il se pliait à la norme du patron lorsqu’il parlait avec lui. On ne peut pas rêver plus bel exemple d’aliénation sociolinguistique. Ce n’est certes pas une chose nouvelle, nous voyons tous les jours des Méridionaux qui tentent de masquer leur accent pour parler « pointu » et faire ainsi, pensent-t-il, plus chic. Mais le changement instantané de façon de parler, pour revenir ensuite à sa pratique normale, était ici une vraie démonstration de soumission.

Les deux plombiers m’ont encore appris, sans le savoir, autre chose. Le péruvien était très content d’être en France, d’avoir un travail fixe, tandis que le français rêvait de partir travailler au Canada (il disait Canada mais il pensait Québec, comme on verra). Il m’expliqua qu’il était facile d’y aller, qu’on y recrutait des plombiers, qu’on y était mieux payé et que Montréal était une belle ville. Puis, après un silence, il ajouta : « La seule chose qui m’embêterait, ce serait de prendre leur accent, leur français n’est pas beau ». Si le péruvien se soumettait à la langue de son patron, le français pour sa part ne voulait pas se plier à celle des Québécois, et pour un peu il serait parti en croisade pour leur imposer la sienne.

Laissons de côté l’idée d’aller travailler outre-Atlantique, qui tenait plus d’un rêve de jeune que de la fuite fiscale, mais en revanche le bal des variétés linguistiques du Péruvien et les représentations linguistiques du Français sont un bon sujet de réflexion

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Octobre 2013

 

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fleche30 octobre 2013 : Audiarderies...

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Les paysans français en général et bretons en particulier me les brisent menues depuis longtemps (que l’on m’excuse pour cette formule un peu osée, mais je prépare une conférence que je dois donner la semaine prochaine sur la langue de Michel Audiard, et l’expression vient tout droit des Tontons flingueurs). Les paysans, donc, me les brisent menues. Aussi loin que ma mémoire remonte, je les ai entendus se plaindre de la sécheresse, des inondations, de la surproduction, de la chute des prix, des grandes surfaces, je les ai vus accumuler les subventions européennes, les aides, les détaxes, préférer la productivité à la qualité. Et le pouvoir politique les a toujours choyés : ils ont longtemps représenté autour de 3% du corps électoral et l’élection présidentielle se joue en France à 2 ou 3% des voix... Ajoutons à cela qu’ils (les paysans) polluent sans vergogne avec leurs engrais ou leur lisier, qu’ils empoisonnent la nappe phréatique, qu’ils sont largement responsables des algues vertes en Bretagne et, pour couronner le tout, qu’ils produisent des poulets immangeables et du porc dégueulasse. Manipulés ou pas par le patronat, le lobby agro-alimentaire, ils se révoltent alors qu’ils ne se sont pas préoccupés de se moderniser, de traiter le méthane qu’ils surproduisent, bref ils me les brisent menues, je sais, je l’ai déjà dit. Arnaud Montebourg doit cependant être content : les bonnets rouges sont s’affublent les bretons sont fabriqués en France. Mais comme il est toujours content de lui... Quant aux routiers qui bloquent cycliquement les routes, polluent, ont des tarifs préférentiels aux péages et paient leur fuel à des prix imbattables, ils me les brisent tout autant.

Tout ceci dit, et je sais que cette expression de mauvaise humeur ne suffit pas à constituer une analyse politique, tout ceci dit, donc, les cafouillages du  gouvernement et du président de la République font singulièrement désordre. Absence d’autorité, de cohésion, de cohérence, on a l’impression qu’ils ne savent pas où donner de la tête et naviguent à vue. La « communication » des  paysans bretons brûlant des pneus et déversant des tonnes de choux sur la chaussée n’est pas nouvelle, elle est même éculée, mais elle est encore efficace. Celle du gouvernement est inexistante, ou alors elles est déléguée aux guignols de l’info, ce qui n’est pas nécessairement le bon choix.

Bon, essayons quand même de finir dans la joie. Je vous ai dit  que je préparais une conférence sur Michel Audiard, qui a écrit les dialogues de plus de cent films mais en a aussi réalisés une dizaine. En voici certains titres. A vous de savoir lequel correspond le mieux à la situation que je viens d’évoquer : Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvage, Le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques, Le drapeau noir flotte sur la marmite et, pour finir, Comment réussie quand on est con et pleurnichard...

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fleche28 octobre 2013 : No woman no drive

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Si j’en juge sur certaines réactions, j’ai visiblement raté mon coup avant-hier . J’ai voulu m’amuser, ou exprimer mon agacement (agacement parce que j’aime beaucoup les animaux mais je trouve qu’il y a des causes plus urgentes à défendre) face à un manifeste signé par quelques « éminents » intellectuels. J’ai donc tout bêtement pris une pétition de « 30 millions d’amis » et systématiquement remplacé animaux par fleurs en pots. J’essaierai de faire mieux la prochaine fois.

D’autres causes, disais-je. En Arabie Saoudite, ce grand pays démocratique, les femmes n'ont pas le droit de conduire. Certaines (une dizaine) ont manifesté hier, en se mettant tout simplement au volant. Interviewé par la presse occidentale, le ministre des affaires religieuses a expliqué que « dans la religion rien n’interdit aux femmes de conduire mais rien ne le permet. Nous avons donc pesé le pour et le contre, et le contre l’emporte ». Ces deux phrases méritent quelques commentaires. Tout d’abord on voit mal comment cette religion aurait quoi que ce soit à dire sur la conduite des voitures puisqu’elle repose sur un livre datant de près de quatorze siècles et qu’à ma connaissance la voiture à moteur n’existait pas. Mais peut-être suis-je mal informé. Deuxième commentaire : le respectable ministre des affaires religieuses ne nous dit pas la position de la religion sur la conduite des voitures par les hommes... Nous vivons une époque moderne.

Alors, finissons en riant. Un gag fait depuis hier le buzz sur Internet. Un certain Hisham Fageeh a détourné un reggae célèbre de Bob Marley, No woman no cry. En voici quelques extraits, dans lesquels les amateurs retrouveront facilement la trace de l’original :

No woman no drive (...) I remenber when you used to sit in the family car, but backseat (...)

Good friends we had good friends we lost on the highway (...)

You can’t forget your past so put your car key away (...)

Hey little sister don’t touch that wheel (...)

Of course the driver can can take you everywhere

But you can cook for me my dinner

Your feet is your only carriage, but only inside the house (...)

Et, bien sûr, cela se termine par :

Everything’s gonna be alright

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fleche26 octobre 2013 : Pétition

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À l'attention de Christiane Taubira, ministre de la Justice

Le pays des Droits de l’Homme ne serait-il pas assez éclairé pour reconnaître les droits des êtres vivants doués de sensibilité ? Nos concitoyens sont parmi les plus favorables au respect du bien-être des fleurs en pot : pour 90% d’entre eux, il fait même partie intégrante de la famille (Ipsos, 2004). Plus de 200 ans après sa rédaction en 1804, notre Code civil n'a toujours pas évolué et considère encore les fleurs en pot comme des "biens meubles" (art. 528). Il accuse donc un décalage certain avec la mentalité contemporaine qu'il est grand temps de combler. Aujourd’hui, les fleurs en pot sont devenues une préoccupation sociale suffisamment forte pour que le législateur s'interroge sur une nouvelle définition de son régime juridique, comme l'a déjà fait la plupart de nos voisins européens.

Je m'associe donc à la demande de la Fondation des Amis des fleurs en pot de faire évoluer le régime juridique des fleurs en pot et demande au législateur de retirer les fleurs en pot du droit des biens et de créer dans le Code civil, à côté des “Personnes” et des “Biens” une troisième catégorie pour les “ fleurs en pot ”.

En ce sens, je soutiens la proposition visant à modifier l’intitulé du Livre II du Code civil comme suit : “Des fleurs en pots, des biens et des différentes modifications de la propriété” avec un Titre 1er “Des fleurs en pots ” où il devra être spécifié que les fleurs en pots sont des être vivants et sensibles.

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fleche22 octobre 2013 : Majorité/opposition

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Durant l’été 1981, travaillant à Quito  dans un programme d’alphabétisation des indiens quichua, j’avais beaucoup de mal à expliquer à mes collègues équatoriens que l’alternance politique que nous avions vécue en France s’accompagnait d’une alternance sémantique un peu compliquée. Après plus de vingt ans de pouvoir de droite, la gauche l’avait emporté avec l’ élection de François Mitterrand. C’est-à-dire qu’après avoir été, depuis 1958, l’opposition, elle était devenue la majorité tandis que la droite et le centre avaient bien sûr connu la rotation inverse. Et des habitudes profondément ancrées faisaient que nous étions un peu perdus, qu’il nous était difficile de considérer la droite comme opposition et la gauche comme majorité. Et puis, avec le temps, nous nous sommes accoutumés, jusqu’à ce que de nouvelles élections fassent encore une fois tourner la roue...

Si je vous parle de ces souvenirs presque médiévaux, c’est que j’ai aujourd’hui l’impression que le PS et les Verts n’ont pas encore compris qu’ils ne sont plus dans l’opposition. La grande cacophonie qui règne au gouvernement et dans les partis qui devraient le soutenir tient bien sûr à des egos démesurés, à des conflits de personnes et à une certaine impréparation (sur l’immigration par exemple, il semble n’y avoir eu aucune réflexion, et nous vivons le règne de l’improvisation). Mais, surtout, le personnel politique socialiste et écolo a des réflexes qui le pousse systématiquement à prendre position contre, à alimenter les querelles contre la police ou le ministère de l’intérieur, contre toute velléité de réforme scolaire, en bref contre tout ce qui vient du gouvernement. Et parfois contre ce que l’on suppose venir du gouvernement (je pense par exemple à Samia Ghali accusant Patrick Mennucci d’être l’homme de Paris, de Matignon ou de l’Elysée...). Il en résulte une sorte de délire, au sens technique du terme, une perturbation de la pensée qui ne fonctionne plus sur la réflexion mais sur l’affect. C’est grave, docteur ? Ma fois, ça se soigne, mais il faudrait s’y mettre très vite...

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fleche21 octobre 2013 : Les chiens du langage

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Je voudrais revenir sur le thème que j’abordais dans mon billet précédent, celui des injures dans la vie politique française, car nous vivons une période inédite. N’étant pas sous la table de Sarkozy, Hollande, Le Pen, Copé, Fillon, Montebourg ou quelques autres je ne sais évidemment pas ce qu’ils peuvent dire en privé, mais l’expression publique est suffisante : une foire d’empoigne. On traite madame Taubira de « sauvage », on la compare pratiquement à un singe, on traite Nadine Morano ou Marine Le Pen de « salopes » et de « connes ». Bref, les chiens du langage sont lâchés et l’on ne voit pas très bien qui pourra les arrêter.

Laissons de côté Cécile Duflot (de paroles) ou François Fillon qui, bien que déversant du fiel à tout va sont finalement les plus mesurés, et intéressons-nous plutôt à Jean-Luc Mélenchon qui a fait de la « capacité d’indignation » son fonds de commerce. Il s’est révélé pendant la campagne présidentielle : alors que Marine Le Pen tentait de « dédiaboliser » le FN et que son père était pratiquement forcé au silence, c’est Mélenchon qui a repris le flambeau, traitant par exemple le journaliste David Pujadas de « salaud » et de « larbin », madame Le Pen de « semi-démente », et j’en passe Plus tard il déclarera que Pierre Moscovici « ne pense plus en français mais dans la langue de la finance internationale » et il vient, à propos de l’expulsion la jeune Leonarda et de sa famille, de parler de rafle et de traiter une journaliste d’auxiliaire de la police. Comme dans des vases communicants, on a l’impression que plus le FN fait semblant de policer son discours plus Mélenchon durcit le sien : on attend les vipères lubriques  et les poubelles de l’histoire. Sémiologiquement, le contraste entre son look « respectable » (costume sombre, cravate grenat ou rouge) et son discours de voyou est frappant. Il est bien sûr difficile d’affirmer que c’est lui qui a ouvert les vannes du populisme aujourd’hui ambiant, mais il a joué un rôle non négligeable dans ce qui se produit actuellement.

Plus largement, nous assistons à ce qu’on appelle en psychiatrie une désinhibition, une perte de contrôle qui mène à la violation de la plupart des règles comportementales : la disparition de l’autocensure en quelque sorte. Cela semble se manifester par une vaste déculpabilisation face à l’insécurité, à l’immigration, à la violence. L’élection de Brignoles et le premier tour de la primaire socialiste de Marseille par exemple répondent aux mêmes ressorts : dans les deux cas c’est la victoire de la crainte, du populisme, et surtout du simplisme. On se dit que le FN saura mettre fin à l’immigration et que Samia Ghali mettra la police dans les quartiers nord, que tout ira bien, et l’on vote donc pour eux... Et j’ai entendu ce matin, après la victoire de Patrick Mennucci à Marseille, un militant socialiste partisan de Ghali dire qu’il fera la campagne de Gaudin !

J’ai dit que les chiens du langage étaient lâchés, mais les mots ne sont que la traduction ou l’expression de cette ambiance nauséabonde. Parler de rafles à propos de l’action du ministre de l’intérieur, le traiter donc de nazi, c’est considérer que les mots ne signifient pas grand chose et que l’on peut donc dire n’importe quoi. Il y a derrière tour cela une totale perte de repère, un déboussolage généralisé. Mais, encore une fois, c’est le langage du Front National, celui que Marine Le Pen feint d’avoir enterré, qui passe dans le sens commun. Face à cette débauche sémantique elle peut se frotter les mains, la bonde a sauté et le discours de l’extrême droite est banalisé.

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fleche17 octobre 2013 : Retour en France

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Pendant une semaine je n’ai eu accès qu’à la télévision chinoise, et l’on y parle bien peu de notre douce France. J’ai donc découvert à mon retour qu’à Brignoles le Front National avait gagné une élection et qu’à Marseille Samia Ghali était en tête de la primaire du Parti Socialiste. Je ne peux pas m’empêcher de voir un lien entre ces deux scrutins. Samia Ghali c’est cette femme politique au sourire plein de dents qui a proposé d’envoyer l’armée rétablir l’ordre dans les quartiers nord. L’armée! Cette idée paraissait baroque, mais les électeurs socialistes ne semblent pas en avoir été choqués. Face à l’insécurité, à Brignoles comme à Marseille, on vote de la même façon, et madame Le Pen a donc deux raisons de se frotter les mains.

J’ai aussi appris, et de cela non plus on ne parlait pas à la télévision chinoise, que Guy Bedos avait traité Nadine Morano de conne et de salope. Pourquoi salope, Guy? Bedos a d’ailleurs fait école puisqu’un attaché parlementaire socialiste a utilisé la même formule à l’endroit de Marine Le Pen. Mais pourquoi conne?

J’ai enfin découvert qu’on nous rejouait le scénario de la rumeur d’Orléans. C’était en 1969, à Orléans donc, et une rumeur persistante prétendait que dans des boutiques de lingerie tenues par des Juifs de jeunes femmes disparaissaient et se retrouvaient dans des réseaux de prostituion. Et bien sûr il n’y avait eu aucune disparition... Cette fois-ci une autre rumeur urbaine prétend que certains maires se font payer pour accueillir des Noirs venus du département de la Seine Saint-Denis. Des Noirs! Et pauvres de surcroît! Et bien sûr cette histoire semble entièrement fausse.

Tout cela est nauséabond, et la vie politique française est tombée bien bas. Mais tout celà va dans le même sens, non? Les français un peu déboussolés seraient-ils en train de pencher vers l’extrême droite?

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fleche16 octobre 2013 : Retour de Chine

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Celà fait plus d’un quart de siècle que je vais régulièrement travailler en Chine. J’ai vu au fil des ans des centaines de millions de bicyclettes remplacées par des voitures privées, j’ai vu les vieilles maisons traditionnelles (en particulier les hutongs de Pékin) rasées pour faire place à des immeubles modernes et hideux. Mais je n’avais jamais vu de mendiants dans les rues. C’est fait. Ils sont nombreux dans les rues de Nankin: Ce pays “communiste” est décidément entré dans le libéralisme.

Mais je n’étais pas là pour compter les mendiants. Un siècle après la mort de Ferdinand de Saussure se tenait à l’université de Nankin un colloque au titre  délicieusement ambigu, La linguistique structurale à l’épreuve de sa réception : l’exemple de Saussure. Colloque international comme on dit puisque aux quinze intervenants chinois s’ajoutaient un Japonais (Kazuhiro Matsuzawa), un Taïwanais (Zhu  Jianing), un Coréen (Choi Hong Ho) et trois Français (Gabriel Bergounioux, Claude Hagège et moi-même). J’ai parlé de titre « ambigu » car il pouvait fonctionner comme les poupées gigognes russes, ou comme une auberge espagnole dans laquelle, comme on sait, on trouve ce qu’on apporte. La linguistique structurale par exemple: les mots structure et structuralisme n’apparaissent nulle part dans le CLG, et le structuralisme conquérant, issu de la phonologie de l’école de Prague, s’est en quelque sorte annexé le Saussure public, celui d’avant les textes inédits, pour en faire son père fondateur, voire son créateur. Or rien n’est moins sûr... D’autre part ce titre annonçait, ou ouvrait la voie à, une réévaluation historique du structuralisme et de Saussure, alors que la majorité des interventions allaient plutôt dans le sens d’une réhabilitation ou d’une défense et illustration de Saussure. Ainsi les intervenants chinois ont surtout tenté d’évaluer Saussure à la lumière de la philosophie analytique: pas la moindre référence au marxisme (à une exception près) ni même à la sociolinguistique. En linguistique comme en économie on est entré directement dans le libéralisme.

Bien sûr la Chine éternelle n’est pas tout à fait morte. J’ai ainsi assisté à un spectacle de kunqu, un art vieux de six siècles, qui est à l’origine de l’opéra de Pékin. Le libéralisme n’est pas encore passé par là. Mais on tremble en imaginant ce qui pourrait se passer…

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fleche3 octobre 2013 : Histoire russe

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Après les Suisses, les Russes. Certains d'entre eux, des "personnalités" comme on dit, artistes, journalistes, mais tous poutinophiles, viennent de proposer le camarade Vladimir Poutine pour le prix Nobel de la paix. Poutine prix Nobel de la paix? Oui. Selon ces "personnalités" il aurait évité qu'une troisième guerre mondiale ne débute en Syrie. Poutine serait donc un grand pacifiste: ce doit être de l'humour russe, ou plutôt de l'humour noir russe. On se demande ce qu'en pensent les Tchétchènes.

Je pars quelques jours en Chine. Je vous en parlerai à mon retour (pas des Tchétchènes, de la Chine).

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fleche2 octobre 2013 : Histoire suisse

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L’armée suisse vient de faire de grandes manœuvres en partant d’une étonnante fiction. Sous la pression de la crise, la France éclate en petites entités régionales et l’une d’entre elles décide d’envahir la confédération helvétique pour y prendre tout l’or qui se cache dans ses coffres. L’armée avait donc pour mission de montrer qu’elle pouvait résister à l’envahisseur gaulois. Il y a comme ça des jours où la réalité est bien plaisante ! Mais cette histoire, si elle prouve ce que nous savions déjà, qu’il y a beaucoup d’or en Suisse, a un goût déplaisant. Comment cette pauvre armée suisse pourrait-elle faire le poids face à une armée venue de France, fût-elle seulement savoyarde ou provençale ? Ils sont fous ces Helvètes ! Bon, si l’Italie les envahissait, ils les bouteraient très facilement hors de chez eux. L’armée allemande ne ferait guère mieux. Les valeureux soldats du Liechtenstein résisteraient sans doute un peu plus avant d’être défaits. Mais des Français !

Enfin, oublions l’insulte, ces Suisses sont dépités, vexés que l’on ait piqué les listings d’une de leurs banques, et ils se sont bassement vengés. Et pour qu’on ne les y reprenne plus, je vais, dans ma grande mansuétude, leur proposer d’autres scenarii, plus plausibles, pour leurs prochaines manœuvres. Une invasion de chamois par exemple : il y en a des tas dans les Alpes françaises, et ils ne demandent qu’à aller brouter l’herbe helvète. Ou encore une invasion de marmottes. Elles se cachent tout l’hiver au fond de leurs trous pour mieux préparer, secrètement, un raid d’envergure sur les réserves de gruyère et d’emmenthal. Mais surtout, les stratèges de Berne devraient songer au réel danger qui les menace : une invasion d’abeilles. Comme chacun sait, elles ont tendance à dépérir en France, grâce aux petits malins qui les empoisonnent en déversant des tonnes de produits phytosanitaires sur les cultures. Or les abeilles se tiennent informées, elles savent qu’il y a en Suisse de délectables fleurs à butiner et elles peuvent très bien migrer vers la confédération qui croulera très vite sous le miel. Que pourront faire les guerriers suisses, poursuivis par des dizaines d’essaims et englués dans le sucre ? Il y a là un vrai thème de manœuvres. D’autant plus que les abeilles seront très vite suivis par d’autres envahisseurs, les frelons asiatiques, le redoutable vespa valutina, grand prédateur d’abeilles dont il aime à se nourrir et qui ne pourra que se déplacer vers les alpages suisses pour y poursuivre ses orgies.

Voilà, mon général, sur quoi il conviendrait de réfléchir sérieusement. Mais oubliez cette histoire d’invasion française. Sinon, nous qui sommes déjà spécialistes des histoires belges, nous pourrions vous accabler d’histoires suisses.

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Septembre 2013

 

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fleche28 septembre 2013 : Retour du Brésil

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Je viens de passer dix jours au Brésil et, durant les longues soirées d’hiver (oui, c’était la fin de l’hiver à Rio, un hiver avec une moyenne de 30 degrés …), durant les longues soirées d’hiver donc j’ai lu des mails qu’en général je mets directement à la poubelle, sans les ouvrir, parce qu’ils ressemblent à de la publicité. Et je me suis rendu compte qu’une bonne partie de ces pubs visait juste, me proposait des choses qu’effectivement j’étais susceptible d’acheter. Par exemple, la FNAC me signalant la sortie de CD dans le domaine musical que j’’achète en général, ou encore Air France m’envoyant des propositions de vols au départ de Marseille. Je sais, c’est le B A BA du commerce, cibler le client. Mais nous nous habituons tellement à être fichés que nous ne nous rendons même plus compte. La FNAC connaît mes goûts musicaux ou littéraires, Air France mes habitude de voyage, mes relevés de cartes de crédit disent tout de moi, à quelle heure j’ai pris un autoroute, dans quel restaurant j’ai mangé, dans quelle ville ou dans quel pays… Ajoutez à cela que tous nos mails sont sans doute lus, passés au filtre de moteurs de recherche, stockés quelque part. Nous pourrions bien sûr ne payer qu’en liquide, incognito, mais les caméras de surveillance sont là pour prendre le relai. Bref, vous saviez déjà tout ça, big brother is watching us, mais c’était la séquence « plus naïf que moi tu meurs ».

Retour du Brésil, donc. O Globo, le journal que je lisais tous les jours, ne parle que rarement de la France et j’ai suivi l’actualité nationale de loin, en jetant un coup d’œil sur Libération ou Le Monde sur Internet. Et j’arrive en plein bordel gouvernemental. Bien sûr, Manuel Valls n’est pas vraiment d’extrême gauche, d’ailleurs quelqu’un d’extrême gauche pourrait-il vouloir être ministre de l’intérieur ? Et bien sûr ses déclarations sur les « Roms » laissent rêveur. Mais ce qui m’a surtout frappé c’est la réaction de Cécile Duflot. Cette dame, chacun le sait, est écologiste. Elle aurait donc dû être particulièrement intéressée par le rapport du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) expliquant que d’ici la fin du siècle la température pourrait augmenter de près de 5 degrés (cela va faire plaisir aux ours polaires) et que 95% du réchauffement climatique est dû à l’activité humaine. Mais Duflot est surtout politicienne, et plutôt que d’intervenir dans son domaine de compétence elle tente de se payer Valls. Je dois dire que je n’ai pas beaucoup de respect pour ces magouilleurs qui, ayant eu 2% des voix à l’élection présidentielle intriguent pour avoir des postes ministériels, des sièges de députés et de sénateurs et bientôt des mairies. Duflot est l’archétype de cette dérive, façon péronnelle, Placé (qui rêve d’être ministre et se désole de n’être que sénateur) n’est pas mal non plus, façon arriviste. Et tous deux, qui tiennent leur parti d’une main de fer, nous donnent un bel exemple de politique façon grand-père. Tout va mal chez eux, Noël Mamère les quitte en dénonçant une mafia (il a parlé à leur propos de firme, de clan), Cohn-Bendit exprime lui aussi son ras-le-bol, et madame Duflot, pour détourner l’attention, fait son clash. Ils nous annonçaient leur volonté de faire de la politique différemment, ils nous montrent qu’ils sont pires que les pires des politiciens.

Au Brésil, comme souvent en voyage, je n’ai pas écouté mes messages téléphoniques. En rentrant je découvre donc qu’une journaliste de RTL a cherché à me joindre. Elle voulait m’interroger sur une phrase de Jean-Marc Ayrault. Le premier ministre a en effet déclaré  qu’il assumait « avoir été obligé d’augmenter les impôts ». Intéressante formule en effet. Obligé par qui, ou par quoi ? Par la conjoncture ou par quelqu’un ? La langue est parfois imprécise, ou permet certaines ambiguïtés. Mais les Verts, eux, ou du moins leurs dirigeants, n’ont rien d’ambigus. Leur obsession c’est le pouvoir, le pouvoir et encore le pouvoir. Je vous le disais, c’est de la politique autrement.

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fleche11 septembre 2013 : Repository/suppository

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Bon, on va essayer de rire un peu. Il y a eu le mois dernier, en Australie, dans le cadre des élections législatives, un débat télévisé entre Tony Abbott, leader libéral, et le travailliste Kevin Rudd. Abbott est connu pour ses positions réactionnaires et pour ses gaffes. Et, au cours du débat, il a voulu dire que le travailliste n’était pas le « dépositaire de la sagesse » (en anglais repository of wisdom), affirmation sur laquelle je n’ai pas les moyens de me prononcer. Mais il a en fait prononcé suppository of wisdom, « suppositoire de la sagesse» (je n’ai d’ailleurs pas plus les moyens de me prononcer sur la véracité de cette affirmation). Les libéraux ont gagné les élections et Tony Abbott va prendre les rênes du pays. A suivre, donc, en espérant qu’il tiendra non pas ses promesses électorales mais humoristiques, en poursuivant sur la voie des lapsus.

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fleche10 septembre 2013 : Jean Véronis

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Il était célèbre pour ses travaux sur le traitement automatique des corpus oraux ou écrits, pour les moteurs de recherche qu’il avait construits et j’avais été frappé par l’analyse qu’il avait proposée sur son blog du texte de la Constitution européenne, par sa critique des pratiques de Google, et par deux instruments, le nébuloscope et le chronologue, qu’il avait mis à la disposition du public : son blog était régulièrement cité par la presse et lu par des milliers de personnes.  Ce fut la raison de notre première rencontre privée, en 2005, dans un restaurant près de l’université. J’avais en particulier aimé un texte qu’il avait posté sur son blog en avril 2005, un billet intitulé La constitution européenne pour les cons pressés dans lequel il démontrait avec brio, en utilisant la technique de la compression de texte, que c’était le texte le moins informatif, le plus redondant qu’on puisse imaginer.

Nous nous étions bien sûr croisés dans diverses réunions, commissions, mais nous ne nous connaissions pas vraiment, sinon de réputation.  Nous discutions donc, autour d’une table, de l’état de notre science commune, de sa marginalisation, de sa balkanisation, de sa pauvreté théorique, et il me lança « La linguistique ne fait plus rêver ». Après avoir évoqué notre découverte enthousiaste, ancienne pour moi, plus récente pour lui, de cette science à laquelle nous avions consacré une partie de notre vie, nous en vînmes à la raison de notre rencontre. J’avais suscité ce rendez-vous pour lui proposer de travailler ensemble sur le discours politique à propos de l’élection présidentielle qui se profilait. L’idée lui plut, quelques semaines plus tard le projet était sur les rails, un éditeur convaincu, et nous avons déroulé, à quatre mains et en deux ouvrages, nos analyses. Trois ans de travail passionné et passionnant. Lorsque nos livres sur la campagne présidentielle sont sortis, je craignais un peu les frictions entre nous face à la médiatisation. Pourtant, ensemble ou séparément, nous avons fait face aux interviewes, aux émissions de radio et de télévision, avec une tranquillité, une équanimité, une fraternité presque, inoxydables.

Ces années de travail avec lui furent pour moi une aventure enrichissante (j’ai grâce à lui beaucoup appris dans un domaine qui ne m’était pas très familier), mais surtout une découverte. La découverte d’un être humain que je n’avais pas perçu à prime abord derrière le théoricien brillant et le praticien inventif des technologies du langage. Un être délicat, cultivé, ouvert. Ancien élève du conservatoire, il était pianiste. Curieux de toutes choses, de musique, de littérature, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, collectionnait les dictionnaires, les recueils de poésie. Nous parlions de chansons, de vins, de voyages, de romans, de cuisine, d’émissions de télévision. Il suivait en particulier la vie politique avec gourmandise, avec une acuité comparable à celle d’un Daniel Schneidermann, qui était d’ailleurs un grand lecteur de son blog.

Nous nous sommes moins vus après notre second livre, et les mails, les SMS, devinrent notre forme de communication. Il m’écrivait parfois, au retour d’une promenade matinale à cheval, pour me dire le plaisir qu’il avait eu à voir la nature se réveiller. Il volait à mon secours lorsque j’avais un problème d’analyse statistique d’un texte, ou d’une œuvre complète, comme celle de Georges Brassens par exemple. Tout récemment, après la mort de Georges Moustaki, il me disait que c’était le dernier, après Brassens et Ferré, ajoutant « j’ai senti qu’une page, une époque de ma vie se tournait ». Il ne savait pas, hélas, qu’il était très près de la vérité… Jean Véronis est mort accidentellement le 8 septembre, et je suis bien triste. Allez-voir son blog (http://blog.veronis.fr/), prenez le temps de remonter le temps, de lire tout ce qu’il a écrit. Vous saurez alors quel homme nous avons perdu.

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fleche6 septembre