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24 décembre 2011 : Les harkis ne manquent pas d'air
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Il y a une quarantaine d’années, en 1970 ou 1971 (il faudrait que je consulte mes carnets de bal pour être plus précis), j’avais longuement interviewé Yves Montand chez lui, place Dauphine, pour l’article que je préparais sur lui dans un livre paru en 1972, Cent ans de chanson française. Je dois dire que j’avais été à la fois impressionné (j’avais moins de trente ans et me trouvais face à un mythe) et déçu. Je l’avais trouvé un peu fat, un peu limité, et j’avais surtout été étonné de le voir, pendant deux heures, surveiller du coin de l’œil le photographe venu avec moi. Il ne voulait absolument pas qu’on le prenne du côté droit, pensant sans doute avoir un mauvais profil, et dès que le photographe passait du mauvais côté il le rappelait à l’ordre : « Non, petit, tu seras mieux là… ». Mais bref, j’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour le chanteur comme pour l’acteur, et ces petites choses ne pèsent guère. Hier soir, j’ai vu à la télévision une émission présentée par Laurent Delahousse et consacrée à la vie de Montand, intéressante, comme tout ce que fait Delahousse. Un passage m’a particulièrement retenu. Après la mort de Simone Signoret, en 1985, Signoret qui était la tête pensante et politique du couple, ou de ce qu’il en restait, Montand s’était cru pendant quelques temps un avenir présidentiel. Deux émissions de télé, l’une sur la politique et l’autre sur la crise, l’avaient plongé dans un tourbillon médiatique et beaucoup croyaient qu’il serait candidat en 1988. Cela, nous étions beaucoup à le savoir, et à en ricaner, mais il s’était repris : Montand ne serait pas Reagan. Ce que je ne savais pas en revanche, et que j’ai appris hier, c’est deux de ses amis le poussaient dans cette direction, André Glucksmann et Bernard Kouchner, aujourd’hui ralliés au sarkozysme. Bien sûr Yves Montand n’est pas responsable, vingt ans après sa mort, de la dérive de ses anciens amis, ayant trahis leurs idéaux. Une question un peu bête m’a cependant taraudé : Montand serait-il aujourd’hui sarkozyste? Je sais, cela n’a aucun sens. Mais voir Glucksmann et Kouchner parader en parlant de lui et, surtout, de Signoret m’a tout de même mis les boules. Ces harkis, décidément, ne manquent pas d’air. La grande Simone leur aurait donné une fessée.

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fleche23 décembre 2011 : Lois électorales

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Les dénégations de la Turquie à propos du génocide subi par les Arméniens en 1915 sont à la fois ridicules et insupportables mais ce comportement inexcusable n’excuse en rien le petit jeu de Sarkozy, aidé en cela par son équipe de supplétifs arméniens au premier rang desquels Patrick Devedjian. L’Assemblée nationale française a donc voté hier en première lecture une loi visant à réprimer la négation des génocides. C’est-à-dire que, si cette loi était finalement adoptée, nous n’aurions pas le droit de dire que le génocide des Juifs, des Hutus ou des Arméniens n’a pas existé. D’où la fureur des Turcs, qui sont aujourd’hui les champions du monde du négationnisme. Vu sous cet angle unique, l’événement ne mériterait guère de commentaire. Mais le problème est ailleurs. Tout d’abord la France connaît depuis quelques années une intrusion de la loi dans des domaines que l’on croyait réservés à l’histoire. Loi Gayssot contre le négationnisme (1990), loi Taubira sur la reconnaissance de l’esclavage (2001), loi sur le rôle positif de la colonisation (2005),  loi sur la reconnaissance du génocide arménien (2006) : l’Assemblée Nationale a décidé non pas de ce qui était interdit ou punissable mais de ce qui était historiquement vrai et qu’on n’avait pas le droit de mettre en question. Ces interventions législatives ont suscité bien des protestations, venues bien sûr des pays anciennement colonisés et de la Turquie, mais surtout des historiens qui se demandent ce que des députés ou des sénateurs ont à faire dans un débat sur des points d’histoire. On peut en effet trouver risible cette prétention des politiques à dire l’histoire et souhaiter que l’on laisse les historiens faire leur travail. Mais l’épisode de la loi votée hier pose d’autres questions. Pourquoi la France serait-elle le seul pays au monde à voter de telles lois ? Aurait-elle une vocation de redresseuse de torts ? Serait-elle porteuse de la vérité universelle ?

Il faut en fait chercher ailleurs l’explication de cet étrange ballet parlementaire. Certains commentateurs disent qu’en mettant le gouvernement turc devant ses mensonges Sarkozy rendrait définitivement impossible l’adhésion de la Turquie à l’Europe. Mais il y a longtemps que les Turcs savent qu’ils n’intégreront jamais l’Union Européenne, et ce raisonnement ne tient pas. La vérité est ailleurs. Il y a, en France, environ 500.000 électeurs d’origine arménienne, et c’est leur vote qui est visé. La loi votée hier ne sera sans doute jamais définitivement adoptée mais elle sera d’évidence évoquée pendant la campagne électorale : souvenez-vous, électeurs d’origine arménienne, que c’est Sarkozy qui a voulu faire passer cette loi ! Edgar Faure avait fait passer en 1966 une loi créant une niche fiscale au bénéfice des fabricants de pipes de Saint-Claude, dans le jura, circonscription dont il était député. Je ne sais pas combien il y avait à l’époque d’électeurs fabricants de pipes, mais Sarkozy devrait faire l’inventaire de ces sous-groupes, ces communautés qu’il convient de caresser dans le sens du poil. Dans ma grande mansuétude, je lui en propose une première liste. Les Pieds Noirs, bien sûr, bien plus nombreux que les descendants d’Arméniens, les propriétaires de chiens et de chats, avec une possibilité de cibler plus précisément (propriétaires de teckels, de chats persans, de lévriers, des caniches, de chats de gouttière, etc…), les amateurs de jazz ou de bossa nova, les abonnés à La vie catholique, les consommateurs de foie gras, les natifs des gémeaux ou de l’année du cheval dans le système chinois, les porteurs de lunettes, les gauchers, les éleveurs de lamas, les motards, bref je ne vais pas vous étouffer sous une liste qui pourrait être longue mais Sarkozy, s’il veut gagner des voix, a tout intérêt à viser plus large que ces quelques Arméniens. En outre, s’il fait voter une loi au bénéfice de chacune de ces catégories, les Pieds Noirs, les propriétaires de chiens et de chats, les amateurs de jazz ou de bossa nova, les abonnés à La vie catholique, les consommateurs de foie gras, les natifs des gémeaux ou de l’année du cheval dans le système chinois, les porteurs de lunettes, les gauchers, les éleveurs de lamas, les motards, etc., non seulement il gagnera des électeurs mais en outre il ne mettra pas en péril les exportations françaises en Turquie, par exemple les exportations de sous-vêtements affriolants à porter sous le voile islamique, ou les exportations d’armes à diffuser un peu partout, ou encore le matériel aéronautique militaire… Ajoutons-y, dans l’autre sens, le fait que l’importation en France de loukoums ou de raki ne sera pas menacée. Bref, oubliez les Arméniens et penchez-vous sur le lamentable sort des Pieds Noirs, des propriétaires de chiens et de chats, des amateurs de jazz ou de bossa nova, des abonnés à La vie catholique, des consommateurs de foie gras, des natifs des gémeaux ou de l’année du cheval dans le système chinois, des porteurs de lunettes, des gauchers, des éleveurs de lamas, des motards, sans oublier les lecteurs de ce billet débile : eux aussi sont des électeurs.

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fleche19 décembre 2011 : Le petit ministre

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Alain Souchon vient de sortir un disque un peu particulier. Cela s’appelle A cause d’elles, et il s’agit de chansons de sa jeunesse, de chansons que lui chantaient ses parents et qui, dit-il, lui ont donné envie de devenir chanteur, d’où le titre de l’album. Ca va de J’ai lié ma botte à En sortant de l’école, de La VChanson de Marianne à Menphis Tennessee (oui, le succès de Chucxk Berry). Mais au milieu de tout ça, une surprise, L’hirondelle. Il s’agit à l’origine d’un texte très court, qu’il chante a cappella :

« Qu’est-ce qu’elle nous a fait, la p’tite hirondelle

Elle nous a volé trois p’tits sacs de blé

Nous la rattraperons la p’tite hirondelle

Et nous lui donnerons trois p’tits coups d’bâton »

Sauf que Souchon a ajouté un second couplet :

« Qu’est-ce qu’il nous a fait, le petit ministre

Il nous a volé trois p’tits sacs de blé

Nous le rattraperons le petit ministre

Et nous lui donnerons trois p’tits coups d’bâton »

C’est tout, et c’est magnifique, cette façon d’ancrer la conscience citoyenne dans la mémoire des chansons de notre jeunesse. En outre, ce disque est vendu au profit de la lutte contre le cancer chez les enfants. Au moins deux raisons de l’acheter. Et n’oubliez pas, ne quittez pas le petit ministre des yeux. Il pourrait bien tenter un autre coup.

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fleche17 décembre 2011 : Sodade, saudade

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Sodade c’est quelque chose comme le « vague à l’âme », la « nostalgie », en créole capverdien, la langue de Cesaria Evoria, la papesse de la morna, qui est morte hier, à 70 ans. Elle avait été découverte hors de son archipel en 1988, à presque cinquante ans, et sa voix entre douceur et douleur en avait scotché plus d’un. Je l’avais vue, à cette époque, sur la scène du printemps de Bourges, pieds nus, charriant ses musiciens et tétant parfois, entre deux chansons, une bouteille de cognac déposée à côté de son sac à main. Plus récemment, en novembre 2009, je l’ai revue à Paris, sur la scène du Grand Rex. Nous avions changé d’époque, étions passés à l’ère du politiquement correct et de la traque anti-fumeurs. Et je vois soudain cette petite vieille laisser ses musiciens accompagner un chanteur invité, allumer une sèche et aller la fumer vaguement cachée derrière la batterie, ses volutes montant dans la lumière des projecteurs comme un chant entonné par des milliers de manifestants. Rien que pour ça, pour ce pied de nez à l’hypocrisie, merci ! Elle fumait, elle buvait mais, surtout, elle chantait. Il faut donc l’écouter, écouter aussi Elle chante, un duo enregistré avec Bernard Lavilliers, une chanson dans laquelle il la croquait avec gourmandise et talent : « Elle chante un peu voilée … une mélodie sans paroles, hors du temps…  mais d’où lui vient cette infinie douceur… ces belles mains quand elles se posent sur une épaule ou sur mon bras… on oublie la mort, on s’en va ». Et il concluait par deux mots, « la fragilité et la force ».  Sodade, donc.

Saudade, c’est à peu près la même chose que sodade, mais en portugais, et ce doit être le sentiment des parents des passagers du vol Air-France Rio-Paris qui s’est écrasé en juin 2009. Hier François Fillon était au Brésil et il est allé nous dit-on se recueillir devant le mémorial érigé en souvenir de ces victimes. Et en même temps, il cherche toujours à vendre des Rafales aux Brésiliens ! Il ne manque pas d’air, Fillon.

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fleche16 décembre 2011 : Cartes

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Vient de sortir un hors série du Monde et de La Vie, L’Atlas des minorités, qui en  186 pages et 200 cartes couvre à peu près toutes les situations, toutes les approches, tous les types de minorités. On y trouve de tout, de la langue de bois parfois à quelques idées nouvelles, et surtout des cartes. J’aime bien les cartes lorsqu’elles sont heuristiques, qu’elles font réfléchir et nous mènent plus loin que la simple représentation graphique de données chiffrées. Prenons deux exemples concernant mon domaine de compétence, celui des langues et de la politique linguistique. Le premier est une carte présentant la trentaine de pays ayant signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, et une différence de couleurs fait ressortir ceux qui l’ont également  ratifiée. Deux pays sautent alors aux yeux, la France et l’Italie, cernées par les nombreux pays étant allés jusqu’au bout, et partageant avec la Moldavie et la Russie le fait de ne pas avoir ratifié le texte. A partir de ça, vous pouvez réfléchir, vous demander ce qu’il y a de commun entre la France, l’Italie, la Moldavie et la Russie, et pourquoi ils se singularisent ainsi dans le domaine de la politique linguistique.

Le second exemple est plus intéressant encore. Une carte présente la biodiversité dans le monde et montre qu’elle est forte dans trois zones, l’Amérique centrale et une partie de l’Amérique du sud, l’Afrique centrale et de l’est, l’Inde et la Mélanésie. Une autre carte montre la diversité linguistique : Amérique centrale, Afrique centrale, Mélanésie. La superposition des deux pose alors une question : y a-t-il un rapport entre biodiversité et diversité linguistique, et si oui, lequel ? Voilà, avant les fêtes vous avez de quoi réfléchir un peu.

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fleche12 décembre 2011 : Taxis

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Rassurez-vous, je ne vais pas vous parler de la série de films éponymes (Taxi 1, 2, 3…). Le taxi est pour moi, de façon générale, un excellent terrain d’enquête. Il suffit de le brancher et le chauffeur vous raconte tout et davantage encore sur sa vie, sa ville, sa   vision du monde, une véritable coupe sociologique. A Paris plus particulièrement, les taxis vous permettent de vous renseigner sur l’état de la « pensée » populiste, réac, enfin pour la partie blanche, car vous avez aussi des chauffeurs blacks ou beurs un peu plus nuancés. Je viens justement de passer cinq jours à Paris, d’où mon absence sur ce blog, et j’ai pu apprécier l’avancée du « dossier taxi ». Vous voyez de quoi je veux parler ? De toutes les villes que je connais, Paris est celle dans laquelle il est le plus difficile de trouver un taxi. A Londres, à New York, à Hong Kong, vous avez à peine le temps de lever la main et hop, une voiture s’arrête. A Paris vous pouvez attendre une demi-heure, faire la queue sous la pluie, vous énerver…. Regardez ce qui se passe devant les gares aux heures de pointe, les queues interminables, les voitures qui arrivent au compte-goutte et vous comprendrez. La solution peut paraître simple : multiplier le nombre des véhicules. En 2008, le rapport Attali avait proposé de multiplier le nombre de licences, de les rendre gratuites.  Levée de boucliers immédiate ! Les chauffeurs ont protesté en chœur, ont bloqué la circulation et le gouvernement Fillon a reculé. Il a accepté une augmentation des tarifs, mais pas du nombre de voitures. Ils sont moins de 20.000 dans la capitale, et ces moins de 20.000 là ont réussi  a faire plier le pouvoir. Il faut dire que les licences sont l’objet d’un véritable trafic, et qu’elles servent aussi de capital retraite. Alors, les rendre gratuites ! Il faut dire aussi que les taxis sont contre la concurrence. Ils sont contre les Vélib’, contre les Autolib’, contre les motos taxis. Ils sont en nombre insuffisants mais ils sont opposés à la concurrence. Allez comprendre…

Mais il n’y a pas que ça. Paris est aussi une ville dans laquelle il est extrêmement difficile de savoir si un taxi est libre ou pas. Après soixante ans de pratique, je sais à peine interpréter le jeu des petites lumières blanches, et je me suis toujours demandé comment pouvaient faire les touristes. Là, en revanche, une réforme est intervenue. Dorénavant il y a (ou du moins il devrait y avoir) sur le toit du véhicule, le mot TAXI s’affichant en vert s’il est libre, en  rouge dans le cas contraire. C’est d’une simplicité biblique : vous voyez à cinq cents mètres une lumière rouge ou verte et vous savez qu’arrive un taxi libre ou pas. Enfin presque car, ici aussi, les 20.000 chauffeurs ont fait reculer le gouvernement. La mesure devait être appliquée au 1er janvier prochain mais les chauffeurs ont renâclé : cela coûte trop cher. Certains ont obtempéré, d’autres non, et la mesure a été repoussée : nous approchons de l’élection présidentielle et il ne faut pas mécontenter les taxis parisiens. Vous avez donc des taxis affichant clairement leur état, libre ou pas, et d’autres conservant le système ancien, illisible. Bien sûr tout cela est mineur. Mais à l’heure où l’on nous abreuve de discours laudateurs sur l’action internationale du président de la république, sauveur de l’euro, de l’Europe, du monde, de l’univers, il est intéressant de remarquer qu’il n’est pas capable (puisqu’il s’occupe de tout) de faciliter la vie des gens en imposant aux chauffeurs de taxis de respecter la loi. Cela me fait penser à une vieille chanson, Pour me rendre à mon bureau, qui racontait les problèmes de circulation dans Paris pendant la guerre. Si cela vous amuse, écoutez-la chantée par Georges Brassens (http://www.youtube.com/watch?v=qQiFWDvHjcs). Et, même si cela n’a rien à voir, écoutez du même coup votre serviteur parler sur RFI de son dernier bouquin (http://www.rfi.fr/emission/20111205-il-etait-une-fois7000-mille-langues).

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Novembre 2011

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fleche30 novembre 2011 : Recrutement

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J’ai hier expliqué que le ministre de l’intérieur Guéant était un menteur patenté, lorsqu’il tentait de faire l’amalgame entre droit de vote des étrangers aux élections locales et droits d’être candidat (et, éventuellement, élu). Pourtant il lui arrive de dire la vérité, à la faveur il est vrai d’un lapsus. Durement attaqué à l’Assemblée Nationale par Manuel Valls sur l’échec de la droite en matière de sécurité, il a en effet répondu : « Depuis 2002, la délinquance n’a pas cessé de recruter dans ce pays ». Il voulait, bien sûr, dire qu’elle n’avait pas cessé de reculer. Mais nous savons que les lapsus ne sont jamais gratuits, et si nous prenons l’inconscient au sérieux, se pose alors une question. Guéant, c’est indéniable, a dit recruter. Mais il pensait (inconsciemment, nous en sommes d’accord) à quel recrutement ? La délinquance a-t-elle selon lui recruté dans les banlieues, dans les quartiers, dans les cités ? Et dans ce cas, que fait la police ? Ou a-t-elle recruté au sein des élites ? En d’autres termes, en s’exprimant ainsi, Guéant pensait-il à Mamadou, Jeannot ou Mohamed, pour prendre des prénoms évoquant des jeunes « black, blanc, beur »,  ou à Erie ou Michèle, pour évoquer deux anciens ministres

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fleche29 novembre 2011 : Dégueulasse, du verbe dégueuler

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Il y a des années, je dirais même une trentaine d’années, que le problème est posé en France. Les étrangers non communautaires (c’est-à-dire non membres de l’Union Européenne) qui travaillent dans notre pays, qui paient des impôts, ont-ils le droit de voter localement ? Ont-ils le droit de donner leur avis sur la gestion de la ville ou du village dans lequel ils vivent, dans lequel leurs enfants vont à l’école ? La gauche est pour depuis longtemps mais ne l’a jamais fait lorsqu’elle était au pouvoir. La droite est contre, depuis tout aussi longtemps. Enfin, pas toute la droite. Sarkozy, qui en ce moment est prêt à tout pour rafler des voix au Front National, vient d’affirmer qu’il était contre. Problème, les archives montrent qu’il a dit exactement le contraire il y a quelques années : il était alors pour. Remarquez, comme dit le dicton populaire, « il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ». Sarkozy a donc trouvé un moyen de prouver qu’il n’était pas un imbécile. Démonstration peu convaincante, car il prouve surtout qu’il est faux cul et qu’il change d’avis comme de chemise. Mais le summum de la mauvaise foi a été atteint par son ministre de l’intérieur, Guéant, qui apparaît de plus en plus comme le perroquet du Front National au sein du gouvernement. Sa dernière sortie vaut son pesant de chouchen (ne cherchez pas : c’est un hydromel breton imbuvable. Ca tombe bien, je ne boirai jamais rien au nom de Guéant). Il a en effet expliqué qu’il ne voulait pas voir des étrangers devenir maires, qu’il ne voulait pas que dans certains départements de la banlieue parisienne la majorité des maires soit constituée d’étrangers. Imbécile, Guéant ? Ou de mauvaise foi ? Je ne sais pas si tous les gens qui écoutent le soir le journal télévisé et y voient le cul serré de Guéant débiter n’importe quelle bêtise s’en rendent compte, mais il déshonore sa fonction de ministre de l’intérieur. En effet, en public, en direct, il fait semblant de confondre droit de vote et droit d’être candidat. Il n’a jamais été question de donner aux étrangers le droit d’être candidat mais le droit de participer au choix de ceux qui seront en charge de la communauté locale. Pouvoir voter et pouvoir être élu, ce n'est pas tout à fait la même chose, un enfant de cinq ans peut comprendre ça. Donc Guéant, qui connaît ses dossiers, ment. Et il ment sciemment. C’est dégueulasse. Du verbe dégueuler.

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fleche22 novembre 2011 : Eléments de langage

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Il va falloir nous y faire : nous sommes d’ores et déjà entrés en campagne présidentielle et nous en avons pour six mois. Ce qui signifie que vous en avez pour six mois à supporter mes petites remarques linguistiques sur les discours de notre personnel politique (et oui, ils sont à notre service ! D’ailleurs, ministre, cela veut dire « serviteur »). Alors, allons-y.

Le 15 novembre, Sarkozy fait un discours pour expliquer qu’il y a plein de voleurs et de tricheurs (je reviendrai sur ces deux verbes) et lance que nous sommes « face à un choc démocratique…euh…démographique ». Le choc démocratique, c’est sans doute dans son inconscient l’affrontement électoral qui s’annonce. Mais pourquoi choc ? Il pense aux sondages ?

Le 17, à la télévision, c’est Jean-François Copé, langue de bois comme jamais, et je suis frappé par une formule qu’il utilise à plusieurs reprises, opposant Paris au reste de la France. « Paris »,  « le système parisien », c’est-à-dire pour lui les intellectuels et les journalistes, et puis en face, « dès qu’on franchit le périphérique », la France, la vraie. Remarquez, je suis sauvé, puisque j’écris d’Aix-en-Provence, bien loin du périphérique. Mais cette volonté de cliver annonce-t-elle l’un des arguments de la campagne?  Je ne sais pas pourquoi, alors qu’il répète une fois de plus qu’il est maire de Meaux (et il ne vous échappe pas qu’il faut franchir le périphérique pour se rendre à Meaux), je songe à Georges Pérec et à son roman La Disparition (vous vous souvenez, un roman écrit sans e). Meaux sans e, cela donne Maux. Et nous savons déjà que les mots ça fait mal…

Le 19, toujours à la télévision, c’est notre brillant ministre des sports, David Douillet, commentant les déclarations de Yannick Noah sur la drogue. Citation : « Ceux qui vont dans cette voie trichent et volent la carrière des autres ». C’est marrant, tricher, voler, les deux verbes employés par Sarkozy quatre jours plus tôt.

Et aujourd’hui, toujours à la télévision, un autre ministre, Laurent Wauquiez (représentant de « la droite sociale », ça ne s’invente pas) présente son livre, La lutte des classes moyennes (ça aussi, dans le genre jeu de mots vaseux, ça ne s’invente pas) et attaque « les riches qui fraudent l’impôt », dénonce « les profiteurs d’en haut » et surtout « l’assistanat ». Les assistés, les voleurs, les tricheurs, un discours est lentement en train de se mettre en place. Alors, à vos oreilles ! Guettez les voix de l’UMP, pour voir s’ils emploient dorénavant plus que d’habitudes ces éléments de langage, comme on dit désormais

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fleche16 novembre 2011 : Vel d'hiv

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Hier soir sur France 3 il y avait une émission sur l’histoire des élections présidentielles en France dont le titre (« La folle histoire des présidentielles ») annonçait la couleur : la bataille des présidentielles est toujours une histoire de folie, de larmes, parfois de sang. Parmi les anciens candidats interrogés, Jean-Marie Le Pen qui explique qu’il faut être en forme pour une campagne, que c’est une épreuve physique, et déclare : « J’ai fait quand même le vel d’hiv…euh…le vélodrome de Marseille ». Nous pourrions en rester là : il y a des lapsus qui n’ont pas besoin de commentaires. Sauf que je ne suis pas sûr que tout le monde comprenne. Alors, avec mes excuses envers certains d’entre vous, un petit guide de lecture.

Le vélodrome de Marseille, ou plutôt le stade vélodrome, c’est le temple marseillais du football, la pelouse de l’OM, et c’est effectivement un énorme espace pour un meeting politique. Mais il est vrai que, dans la région, 25% des gens votent Front National… Le vel d’hiv, ou vélodrome d’hiver, c’est autre chose, une structure aujourd’hui disparue qui, dans le 15ème arrondissement de Paris pouvait accueillir 17.000 spectateurs fanatiques de vélo. Mais  les 16 et 17 juillet 1942 la police française y parqua près de 13.000 Juifs, hommes, femmes, enfants, qui furent ensuite déportés vers Auschwitz et dont bien peu revinrent. Connu sous le nom de « rafle du vel d’hiv », l’événement est un des moments d’horreur et de déshonneur du régime de Vichy, car il y en eut d’autres. Voilà, vous savez tout et pouvez apprécier le lapsus de Le Pen. Il a fait, comme il dit, le vel d’hiv. Précisons tout de même qu’il avait alors 14 ans et n’était pas membre de la police nationale. Mais cette confusion entre stade vélodrome et vélodrome d’hiver mérite d’être soupesée

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fleche16 novembre 2011 : Lecture

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 Publié en 1994 il était épuisé depuis longtemps. Il vient de sortir en format de poche: Louis-Jean Calvet, Les voix de la ville, introduction à la sociolinguistique urbaine, petite bibliothèque Payot. C'était la rubrique "publicité personnelle".

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fleche13 novembre 2011 : Jornal do Brasil

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Chaque fois que j’arrive à Rio de Janeiro, je suis touché en débarquant dans un aéroport qui porte le nom d’un géant de la MPB, la « musique populaire brésilienne, Carlos Jobim, l’un des fondateurs de la bossa nova. Cette fois-ci j’ai en outre découvert que le 31 octobre était désormais le Dia D, non pas le Jour J mais le jour de Carlos Drummond,  sans doute le plus grand poète brésilien, pour célébrer la date anniversaire de sa naissance, il y a 109 ans. Drummond entre donc dans le calendrier culturel du Brésil, comme Jobim est entré dans la liste des aéroports, et un pays qui honore ainsi ses poètes ne peut pas être tout à fait mauvais. Pourtant, et les poètes n’y peuvent rien, la circulation à Rio est aussi toujours insupportable. Il y a bien longtemps j’avais interviewé René Goscinny pour une émission de télévision à laquelle je collaborai, et il m’avait expliqué qu’il était très fier d’une de ses trouvailles linguistiques, dans je ne sais plus quel album d’Asterix. Dans les rues de Rome, la circulation des chars était bloquée et un personnage lançait: « Encore les amphorissages ». Bouteille/embouteillage, amphore/amphorissage, le néologisme était effectivement bien venu, même si Goscinny était bien sûr incapable de prouver qu’il y avait eu réellement des embouteillages, pardon des amphorissages, dans la Rome antique. Arrivant donc à Rio de Janeiro, je retrouve la même image, garrafamiento pour embouteillage  (en portugais bouteille se dit garrafa). Les embouteillages datent sans doute d’après les amphores mais ils datent encore plus sûrement d’après la dispersion indoeuropéenne, et c’est pourquoi ils portent des noms assez différenciés, traffic jam en anglais, atasco en espagnol, Verkehrsstockung en allemand, ingorgo en italien, etc. L’expérience de l’embouteillage est venue après la dispersion des langues indoeuropéennes, et elles se sont débrouillées comme elles pouvaient pour la nommer. Mais trêve de pédanteries, même si je reviendrai plus loin sur des problèmes linguistiques…

J’ai à Rio quelques endroits de prédilection, un petit restaurant où j’aime aller manger du poulpe, un bistrot pour la caïpirinha, un coin de plage à Copacabana, le toit d’un hôtel d’où l’on a une vue sur la baie à vous couper le souffle, mais dans cette liste somme toute assez limitée il y a un lieu particulier, l’Academia da cachaça, l’académie de la cachaça, où mon ami le linguiste Jürgen Heye m’a initié aux diverses variétés de cet alcool de canne à sucre, bien sûr, mais aussi à des petits plats inattendus, comme des cœurs de palmiers grillés à la braise dont je garde un souvenir ému. Nous parlions anglais ou espagnol, il me lançait parfois une phrase ou deux en français, je lui répondais du mieux que je pouvais en allemand, nous fumions, nous étions bien, parfois un peu saouls mais bien. Jürgen était le plus carioca des Allemands, il vivait là depuis plus de trente ans, professeur à l’université où ses étudiants, et surtout à vrai dire ses étudiantes, l’adoraient. Il avait peu publié mais beaucoup lu, il venait parfois suivre mes cours ou mes conférences et ses interventions, ses remarques, étaient toujours judicieuses. L’Academia da cachaça était donc pour moi le lieu de rencontre avec lui. Jürgen me faisait toujours des petits cadeaux, il m’avait un jour offert un instrument de musique qu’il avait ramené d’Amazonie, une autre fois un pilon pour écraser le citron dans la caïpirinha, et l’an dernier, lors de ma précédente visite à Rio, alors que nous étions à la terrasse de l’ Academia da cachaça il avait disparu quelques minutes, puis était revenu avec un paquet qu’il m’avait tendu, un Tshirt à l’effigie des lieux. Cette année, je me suis rendu compte que je n’y irai plus à ces rendez-vous. Jürgen est mort il y a quelques mois et, sans lui,  cela n’aurait plus de sens. J’ai à Rio quelques endroits de prédilection, un petit restaurant où j’aime aller manger du poulpe, un bistrot pour la caïpirinha, un coin de plage à Copacabana, le toit d’un hôtel d’où l’on a une vue sur la baie à vous couper le souffle, mais l’Academia da cachaça ne sera désormais qu’un lieu si plein de souvenirs de Jürgen que je n’y retournerai plus.

Bon, changeons d’atmosphère. En route pour une conférence à 200 kilomètres de Rio, à Juiz da Fora, je remarque le long de l’autoroute de nombreuses pancartes annonçant borracharia. Je rigole, explique qu’en espagnol borracho signifie « ivrogne », qu’une borracharia est donc sans doute un endroit où l’on se saoule, on m’explique que non, que c’est un endroit où l’on répare les pneus, un vulcanisateur. Tout cela se passe dans un mélange d’espagnol et de portugais, le chauffeur a capté au passage le sens espagnol de borracho  et lance : « ah bon, alors la prochaine fois que je rentre bourré je dirai à ma femme que c’est à cause des pneus ». Nous rions, et voici que nous passons devant une capotaria, l’endroit où l’on répare les capots. J’explique qu’en français une capote est un préservatif et le chauffeur enchaîne : après la borracharia la capotaria, c’est logique ! Ma conférence, portant sur le baromètre des langues du monde, sera plutôt sérieuse, mais le chemin qui m’y mena fut plutôt joyeux.

Le Brésil vit à l’heure de la coup du monde de football, qu’il doit accueillir en 2014. Le football mondial au Brésil, pays roi du football, cela devrait être une fête. Mais les choses ne sont pas si simples. En effet la FIFA, la fédération internationale, se livre à un véritable chantage, exigeant de fixer les prix des billets, exigeant également la suppression des billets à demi-tarif (pour les étudiants, les personnes âgées), cherchant à imposer les entreprises chargées des travaux, à mettre la main sur les marchés publicitaires, bref se comporte comme un pays impérial dans une colonie. Le Brésil étant un pays fédéral, c’est donc état par état que la FIFA exerce son chantage : si vous ne passez pas sous nos fourches caudines, vous n’aurez dans vos stades que des matches sans intérêt, les petites équipes, bref vous perdrez de l’argent. Ce qui est sûr, c’est que la FIFA, elle, n’en perd pas, de l’argent, non plus que ses dirigeants. Nous savions depuis longtemps qu’avant d’être un sport le foot était une industrie, il apparaît presque comme une mafia. Et il sera intéressant de suivre la suite des évènements car si le Brésil parvenait à résister à ces pressions, la défaite de la FIFA serait une première.

J’ai terminé mon séjour au Brésil dans l’état du Parana, tout au sud, à la frontière avec le Paraguay et l’Argentine, où j’ai donné des conférences dans plusieurs pôles universitaires. Itaipu, Ipiranga, Iguaçu, les noms de lieux sont très souvent guaranis. Mais inutile de chercher, vous ne trouverez pas d’indiens guaranis, et vous n’entendrez pas parler guarani. Il se trouve que j’ai été pris en charge par des linguistes d’origine allemande, que j’ai assisté à une soutenance de maîtrise sur l’identité germanophone, bref que mon attention était attirée sur cette présence allemande statistiquement importante. Or, en me promenant dans les rues de Cascavel, de Rondom ou de Missal, je n’ai pas vu trace de cette langue, si ce n’est bien sûr des noms propres. Rien sur les murs des villes, dans les enseignes des boutiques, sur les bâtiments officiels, ne témoigne de cette présence. En revanche, au cimetière de Rondom, l’allemand fleurit. Symboliquement, une tombe réunit un père et son fils. Pour le premier, épitaphe en allemand, et en portugais pour le second : en une génération on a changé de langue. A Missal (oui, vous ne vous trompez pas, la ville s’appelle « missel » et la religion est ici omniprésente) j’assiste à une fête du troisième âge : chorale allemande, danses allemandes, costumes traditionnels allemands, tout y est. Tout sauf une langue vivante, une langue qui se transmettrait de génération en génération, et nous avons là tous les signes extérieurs d’une langue qui disparaît. Mais, paradoxe, il s’agit d’une langue internationale qui disparaît localement. J’ai vu les mêmes symptômes en Louisiane, avec le français, et puisque je parle de symptômes il serait possible d’établir une symptomatologie de ce processus. En Louisiane, cependant, l’implantation du français a près de trois siècles. Au Parana l’histoire est beaucoup plus récente : les villes que j’ai traversées ont en moyenne soixante ans d’âge ! En fait les Guaranis ont été expulsés et remplacés par des migrants d’origine allemande venus d’autres parties du pays. Paradoxalement, encore une fois, on s’attendrait à des traces de ressentiment ou de nostalgie de la part des Indiens, mais les Indiens sont invisibles, comme s’ils avaient été déportés, et la nostalgie est du côté des Allemands : on se souvient, on affiche une identité un peu fanée, et l’on change de sujet lorsqu’on interroge sur ce que sont devenus les indiens... Un signe qui ne trompe pas : les musées. J’en ai vu deux, à Porto Mendes et à Missal. Dans les deux cas, la même surprise : l’histoire est ici singulièrement brève. On y trouve des « antiquités », les mêmes dans les deux musées, qui datent des années 1950 et 1960 : glacières, téléphones, ordinateurs, fers à repasser, électrophones, lampes à pétrole, machines à écrire, bref tout un fatras qui relève plutôt du marché aux puces que du musée. Et, dans les deux cas toujours, quelques pierres polies présentées comme des outils indiens. D’un côté des primitifs, de l’autre une technologie d’hier.

Bon, j’arrête là ce Jornal do Brasil. J’aurais pu parler de la guerre entre l’armée et les bandes de trafiquants des favelas, en particulier à Rocinha, mais vous en trouverez des échos dans votre journal favori. Je n’ai pas, bien sûr, trouvé de Rafales mais, c’est promis, je continue à me renseigner.

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Octobre 2011

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fleche30 octobre 2011 :  Le temps ne fait rien à l'affaire

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Cette semaine en France, radios et télévisions ont toutes consacré des émissions au trentième anniversaire de la mort de Georges Brassens. Il venait d’avoir soixante ans et avait derrière lui une douzaine de disques, moins de cent cinquante chansons, c’est-à-dire relativement peu au regard de la production de ses contemporains les plus notables. Mais quelles chansons ! J’écoute et j’essaie de jouer tonton Georges depuis plus de cinquante ans et je me suis toujours insurgé contre des stéréotypes imbéciles selon lesquels « les musiques de Brassens sont monotones », « tout passe sur quelques accords, toujours les mêmes », etc. Seuls les musiciens savaient à quel point ses mélodies et ses harmonies étaient sophistiquées. Et les amoureux de la langue ne peuvent ignorer son sens de l’image, son talent d’artisan en mots, ses jeux sur les syllabes, sur les sonorités. Paradoxalement, Brassens est à la fois l’auteur de chanson le plus difficile à traduire et le plus traduit. Il faut l’écouter en allemand (Peter Blaikner), en brésilien (Bia), en espagnol (Paco Ibañez et quelques autres), en créole martiniquais (Sam Alpha), en russe (Alexandre Avanessov), en japonais (Koshiji Fubuki), en d’autres langues encore : chaque fois le défi est relevé et le linguiste reste pantois. Traduire Brassens est une gageure qui pousse au surpassement tant la qualité de ses textes mérite non pas qu’on les restitue dans une autre langue mais qu’on cherche à leur donner un équivalent. Et ses mélodies sont dans toutes les têtes, au point que je me demande souvent comment des gens de vingt ans peuvent aujourd’hui les connaître. Comme dans les cultures de tradition orale, la transmission est ici constante.  La Chanson pour l’auvergnat ou La Mauvaise réputation bien sûr, mais aussi Au bois de mon coeur, La non demande en mariage, La Marche nuptiale, Bonhomme, autant de petits bijoux qui traversent les générations. On peut aimer le rock, la pop, le rap, le blues et Brassens en même temps. J’essaie sur ma guitare d’interpréter Gainsbourg (La Chanson de Prévert est un petit Chef d’œuvre) ou Lavilliers (Fortalezza est une épreuve pour les doigts), Beau Dommage ou Moustaki, Salvador (Ah ! Les accords de Syracuse), les Beatles, Dylan ou Dutronc, mais je reviens toujours à Brassens. Dans les mythologies au sens où Barthes prenait ce mot, il se résume à trois traits. Laissons de côté la pipe et la moustache et soupesons le troisième, la guitare. On n’imagine pas Brassens sans sa guitare : sur scène il s’accrochait à elle et, entre les chansons, la trimballait comme un instrument aratoire, comme un outil. Mais, et c’est sans doute le secret de son univers musical, il composait sur un clavier. Ce n’est qu’après avoir trouvé ce qu’il cherchait qu’il transposait sur le manche de son instrument les accords qu’il avait inventés au clavier. D’où leur aspect souvent étrange, inhabituel.

Bon, je pourrais vous parler de Brassens pendant des heures, mais j’ai un avion à prendre. Demain je serai au Brésil, pour deux semaines. Si je rencontre des Rafales, je ne manquerai pas de vous en faire part. Pour ceux qui ne comprendraient pas ce « private joke », il suffit de remonter dans le temps à travers ces billets pour retrouver la chronologie des forfanteries sarkozistes relatives à la vente de cet avion aux Brésiliens. Au fait, dans la liste des petites merveilles de Brassens, j’ai omis de citer Le temps ne fait rien à l’affaire (« quand on est con, on est con »)

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fleche22 octobre 2011 :  Platiniste

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Je sais, il est un peu facile de se moquer des gens qui, dans les commissions de terminologie des différents ministères, travaillent sur le problème des néologismes à inventer pour remplacer les vilains emprunts à l’anglais. En des temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, aux débuts de l’informatique, on nous avait proposé pour remplacer le hard et le soft deux mots sur lesquels personne n’aurait parié : quincaillerie et logiciel. L’histoire nous montre que, pour le second, nous avions tort de ne pas y croire. Mais cela n’excuse pas les grosses bêtises que nous voyons cycliquement fleurir. La dernière en date concerne les DJ, ou deejay, ou Disc Jockey, encore un vilain emprunt à l’anglais qu’on nous propose de remplacer par … platiniste. Bon, nous voyons bien l’idée : le DJ utilise des platines sur lesquelles tournent des disques, d’où platiniste. Mais il demeure que, même si l’on n’est pas spécialement intéressé par le foot, ce mot nous fait immédiatement penser à Michel Platini. Pas vous ? Comme toujours, le problème avec la néologie est que deux voies peuvent y mener : celle de la création in vivo, populaire ou spontanée, c’est-à-dire celle des utilisateurs de la langue, et celle de la création in vitro, c’est-à-dire celle des fonctionnaires de la langue. Dans un cas la langue vit sa vie, dans l’autre elle est dirigée, asservie

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fleche21 octobre 2011 : Poker menteur

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Un colonel de moins en Libye, une petite fille de plus en France.

Quel rapport ? Aucun. Ou plutôt si, car nous assistons à une vaste partie de poker menteur qui a été dérangée par la bousculade des évènements. Une naissance, donc, dont on nous dit depuis des semaines qu’on n’en parlera pas, qu’elle relève de la vie privée, ce qui est, vous me le concéderez, une manière comme une autre d’en parler : discrétion mon œil, jamais discrétion n’aura été aussi bruyante, jamais l’annonce du refus de communiquer n’aura été à ce point une forme de communication. Ainsi, hier soir sur la 2 était programmée une émission de la série Complément d’enquête au titre accrocheur : « Sarkozy peut-il encore gagner ? ». En fait nous eûmes un bref reportage assez instructif sur la façon dont on prépare les déplacements du président en province et pour le reste un festival de brosse à reluire, en particulier Carla Bruni minaudant sur le rôle qu’elle pourrait jouer dans la campagne à venir. Enregistrée trois jours avant, l’interview était évidemment destinée à venir renforcer le buzz sur cette naissance dont personne ne devait parler. Quant à la question du titre, « peut-il encore gagner ? », elle ne fut pas abordée.

Revenons à la discrétion, à cette naissance traitée « à la muette » (ou, si vous préférez, à la Muette, mais la formule sans majuscule désigne une forme de troc silencieux) : avez-vous compté le nombre de photos de madame Bruni sur lesquelles on voyait son ventre s’arrondir ? Encore une fois, discrétion mon œil. Mais discrétion tout de même car, comme je l’ai écrit plus haut, dans cette partie de poker menteur s’est introduit un élément perturbateur. Les radios et les télés « discrètes » n’avaient même pas eu le temps de s’interroger sur le prénom de la petite fille que, venue de Libye, une autre nouvelle balayait tout : la mort de Kadhafi. Comme pour Napoléon, auquel on compare souvent Sarkozy, on attendait Grouchy, ce fut Blücher. Ou plutôt on attendait Morano, Pécresse ou Bachelot venues nous parler, des larmes dans la voix, de maternité, et au lieu de ces Grouchy-là ce fut Blücher-Henri Levy venu parler… de lui.

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fleche17 octobre 2011 : Candidat naturel

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La sémantique est parfois floue (et, comme dit l’autre, quand il y a du flou c’est qu’il y a un loup). Prenons un exemple. Si j’en crois mes notes, c’est le député du Nord Marc-Philippe Daubresse qui, début avril 2011, a lancé l’idée que Sarkozy était «le candidat naturel de l’UMP ». Depuis lors la formule a fait florès, elle a été martelée, en réponse le plus souvent au défi des primaires socialistes : pas besoin de primaires à droite puisque nous avons un « candidat naturel ». Coppé, Juppé, Morano et quelques autres, dans un magnifique chœur de psittacidés  (ne cherchez pas : il s’agit de la « famille d’oiseaux grimpeurs exotiques, au plumage vivement coloré, au bec court, très courbé, à la langue épaisse et très mobile », en un mot des perroquets), nous le disent tous les jours, « nous avons un candidat naturel ». Mais ce naturel-là mérite que nous nous y arrêtions un instant, que nous soupesions son sémantisme. Jetez un coup d’œil sur votre dictionnaire favori. Vous y trouverez d’abord cette définition : « qui appartient à la nature d’un être, d’une chose ». Il appartiendrait donc à la nature de Sarkozy d’être candidat. Mais mon dictionnaire ajoute « qui appartient à la nature des choses » et indique qu’en ce sens naturel est le contraire de miraculeux et de surnaturel. Sarkozy ne serait donc pas miraculeux. Je continue à consulter l’article et trouve un peu plus loin « qui correspond à l’ordre habituel, est considéré comme un reflet de l’ordre de la nature » et le dictionnaire me donne alors comme synonyme de naturel normal. Sarkozy serait donc un candidat normal (Tiens ! J’ai déjà entendu ça, mais pour un autre candidat). Pour finir, mon dictionnaire m’indique que naturel s’oppose à légitime, et donne deux exemples : « enfant naturel, bâtard ».

Résumons-nous : le candidat naturel de l’UMP serait donc tout à la fois candidat par nature, ni miraculeux ni surnaturel, normal et enfin illégitime, bâtard. C’est beau, la sémantique 

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fleche15 octobre 2011 : Irresponsabilité
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Jusqu’ici la primaire socialiste avait échappé à tous les dangers : pas de coups bas, pas d’injures, une leçon de démocratie qui laissait la droite verte de rage et en proie à de ridicules réactions contradictoires. Ils étaient six candidats, développaient des arguments souvent intéressants, un vrai débat citoyen comme il n’y en a que très rarement en France. Puis ils ne furent plus que deux, pour le dernier sprint, et l’on aurait pu espérer que se poursuive la même ambiance. Et voici que Martine Aubry rompt le pacte, multiplie les attaques ad hominem et fournit à la droite des arguments pour demain contre Hollande, s’il est choisi. Il y a dans cette subite rage une grande part d’irresponsabilité et quelque chose de moralement assez répugnant. J’entends des féministes appeler à voter pour une femme, et je trouve cet argument stupide : une femme présidente, bien sûr, ce serait bien, mais ça dépend de quelle femme. Nous voyons subitement apparaître celle qui a, peut-être, truqué des élections il n’y a pas si longtemps, pour se débarrasser de Ségolène Royal, celle qui préférerait, peut-être, voir Sarkozy l’emporter en mai plutôt que d’être battue aujourd’hui par Hollande. Bref, et même si mon avis n’a guère d’intérêt, alors que dimanche dernier je n’ai pas pu voter, j’étais au Niger, demain j’irai voter pour François Hollande en espérant que sa victoire soit la plus nette possible. Je n’ai pas vraiment de raisons idéologiques ou politiques pour le choisir lui, plutôt qu’elle, mais des raisons pragmatiques : il faut que Sarkozy dégage, et Hollande me semble avoir plus de chances qu’Aubry de le battre

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fleche12 octobre 2011 : Ca coule ?

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Lundi soir, à la télévision, Jean-François Kahn écoutait, hilare, Nadine Morano puis lançait, en brandissant une feuille, qu’elle venait de débiter les éléments de langage élaborés par l’UMP. Cette feuille, distribuée aux responsables du parti majoritaire dès le 5 octobre, constituait un argumentaire en trois points :

« -Une consultation privée, aussi grande soit-elle, ne fait pas une élection. C’est en 2012 que l’élection présidentielle aura lieu, pas en octobre 2011.

-La primaire PS montre bien la difficulté du PS à désigner un candidat. Faire arbitrer les querelles d’ego par les électeurs, cela montre bien le désarroi de cet ancien grand parti devenu parti de chapelles, de clans.

-Le choix d’un candidat ne résout pas le problème du programme, inapplicable parce que déconnecté des réalités économiques de notre pays. Il faudra un président protecteur et volontaire sur le plan international comme l’est Nicolas Sarkozy plutôt qu’un président de conseil général, ou maire d’une grande ville. »

Munis de leur feuille, les ténors de l’UMP se sont donc répandus sur les media, en improvisant parfois. Certains, comme Claude Guéant ou Bernard Accoyer, n’ont pu s’empêcher de trouver « intéressante » l’initiative socialiste, alors que Sarkozy déclarait de son côté qu’elle était contraire aux principes de la V° république : cela faisait un peu cacophonie. Jean-François Copé de son côté expliquait que « 4 Français sur 100 » seulement s’étaient exprimés, argument repris par Nadine Morano qui ajoutait que les primaires italiennes avaient mobilisés quatre millions de personnes, deux fois plus… Elle aurait pu ajouter (mais sans doute n’y a-t-elle pas pensé) que 100% des électeurs de droite n’avaient pas le droit de choisir leur candidat… Bref, derrière tout cela, on sentait comme un certain flottement. A propos de flottement, justement, Jean-Michel Apathie lançait hier sur Canal +  à Brice Hortefeux, faisant référence aux hésitations de l’UMP, « Ca flotte ». Réponse d’Hortefeux : « On ne flotte sur rien ». Cela veut-il dire que ça coule ?

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fleche11 octobre 2011 : Candidats impétrants

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Depuis dimanche soir Arnaud Montebourg a plusieurs fois parlé, à propos de François Hollande et de Martine Aubry, des candidats impétrants. Etrange formule que, pour les raisons qu’on va voir, je connais fort bien, mais qui risque de surprendre bien des Français. Le verbe impétrer signifie en gros « obtenir ce que l’on demande d’une autorité compétente », et l’impétrant est donc celui qui a obtenu. Qui a obtenu quoi ? Le seul usage vraiment fréquent du participe présent impétrant, et c’est pourquoi je le connais bien, désigne celui qui vient d’obtenir une thèse devant un jury. Dès lors la formule candidats impétrants laisse rêveur. En effet l’ impétrant n’est, par définition, plus candidat : il était candidat avant la décision du jury, il est impétrant après cette décision : candidat est tourné vers le futur (la candidature sera-t-elle retenue ?)  et impétrant indique une chose obtenue. Dès lors, qu’a bien voulu dire Montebourg ? Il suffit de réfléchir deux secondes pour se rendre compte qu’il ne connaît sans doute pas le sens du terme qu’il utilise. Aubry et Hollande étaient candidats au premier tour des primaires, ils ont obtenu le droit de se présenter au second tour et ils sont effectivement de ce point de vue impétrants : ils ont obtenu ce qu’ils demandaient des électeurs. Et s’ils sont encore candidats, c’est pour le second tour : impétrants du point de vue du premier tour, candidats du point de vue du second.  Montebourg aurait-il un problème avec le sens de l’histoire ( :-) ) ? J’ai plutôt l’impression qu’il se paie de mots. Pierre Bourdieu se serait sans doute régalé de cette formule, candidats impétrants , car utiliser une phrase que personne ne comprend témoigne d’un grand mépris pour les auditeurs, et l’utiliser de façon fautive témoigne au choix d’inculture, de bêtise ou de prétention…

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fleche10 octobre 2011 : Les jeux sont faits ?

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J’arrive évidemment après la bataille (je veux dire le premier tour des primaires socialistes) car je viens de passer une semaine au Niger, dont je suis rentré ce matin. Mais les quelques remarques ci-dessous gardent je crois leur pertinence. Après le troisième débat télévisé entre les six candidats Pierre Moscovici avait lancé : « Les jeux sont faits ». Hurlements du côté des autres candidats, qui voyaient là une affirmation selon laquelle Hollande aurait définitivement gagné, qu’à la limite il serait inutile de voter… Moscovici tente de s’expliquer : les jeux sont faits signifie que les dés sont jetés et non pas que les carottes sont cuites. Il n’est pas sûr que cette précision éclaire beaucoup son propos, mais il serait intéressant de faire une petite enquête pour savoir quel sens les locuteurs du français donnent à ces deux expression. Les dés sont jetés et les carottes sont cuites ont-elles, comme le suggère Moscovici, des sens opposés?

L’ennui, avec ces expressions issues d’une lointaine histoire de la langue, c’est qu’on ne sait plus très bien d’où elles viennent et ce qu’elles veulent dire ou ce qu’elles en sont venues à dire. Il faut par exemple pratiquer la cuisine pour savoir que, parmi l’ensemble des légumes, la carotte est celle qui prend le plus de temps à cuire. Dès lors, les carottes sont cuites signifie que l’ensemble, le bœuf bourguignon ou la daube, est prêt, et donc que « c’est fini ». L’expression a pris ensuite le sens de « ça s’est mal fini », ou « c’est foutu », mais ce n’est sûrement pas ce que voulait dire Moscovici.

Et les jeux sont faits ? L’expression est utilisée dans les casinos, à la roulette : les jeux sont faits, rien ne va plus. Elle signifie que les joueurs n’ont plus le droit de miser, que l’on va jeter la boule qui déterminera quel est le numéro gagnant. De ce point de vue, Moscovici aurait voulu dire qu’après ce troisième débat il n’y avait plus rien à ajouter, qu’il fallait désormais attendre le verdict des urnes. Dont acte. Mais il proposait comme équivalent les dés sont jetés. Or, lorsque les jeux sont faits on n’a on n’a pas encore jeté les dés (ou la boule), et les carottes bien sûr ne sont pas encore cuites. Je sais, je pinaille, mais Pierre Moscovici s’est visiblement pris les pieds dans le tapis métaphorique. Il ferait peut-être mieux d’aborder les problèmes en termes politiques, ou chiffrés, ou statistiques. D’ailleurs, les résultats d’hier montrent qu’en fait les jeux ne sont pas vraiment faits…

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fleche1er octobre 2011 : Quarante ans après

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Je pars travailler une dizaine de jours en Afrique de l'ouest et je voudrais vous laisser un élément de réflexion sur la république bananière que la France est en train de devenir. Si vous ne l'avez pas déjà dans votre discothèque, allez acheter un vieux disque (1971) de Léo Ferré, La Solitude, et écoutez soigneusement la dernière plage, Le Conditionnel de variétés. Vous verrez, quarante ans après, rien n'a vraiment changé depuis l'époque où l'on mettait en prison le directeur d'un journal maoïste, où l'on licenciait à tour de bras dans le textile, où les procureurs etc. etc. Sacré Léo, ton souffle nous manque.

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Septembre 2011

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fleche29 septembre 2011 : Accents

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On prend les mêmes et on recommence : je veux parler du débat d’hier soir, dans le cadre des primaires du PS. J’avais souligné la façon dont les candidats se citaient les uns les autres, par leur nom ou leur prénom, et nous avons assisté à une légère mutation : les prénoms fleurissaient hier, seuls Jean-Michel Baylet restant Jean-Michel Baylet (sauf pour Valls qui l’a appelé une fois Jean-Michel) et Ségolène Royal restant Ségolène Royal pour Hollande et Montebourg. Mais au delà de ce que j’avais appelé un ballet de références, au delà de ce jeu de proximité ou de distance, quelque chose pesait sur le débat. Ils avaient tous en tête les récents sondages selon lesquels Hollande continuait à prendre de l’avance sur Aubry et Royal baissait, talonnée par Montebourg, et cela contribuait au formatage de leurs postures. Royal gardait un ton mesuré et un sourire permanent, un sourire de cobra, certes, mais un sourire tout de même. Hollande, victime de sa victoire annoncée, avait tendance à jouer à l’arbitre sur chacun des thèmes annoncés, à prendre du recul, de la hauteur, ou du moins à en donner l’impression, et je ne suis pas convaincu que ce soit un bon choix. Quant à Aubry, voulant peut-être conjurer le danger d'élimination qu'elle anticipe, elle a conclu de façon étrange, par une série de « j’ai besoin de vous pour… », « j’ai besoin de vous pour… », « j’ai besoin de vous pour… », procédé  anaphorique que pratique généralement Henri Guéno lorsqu’il écrit les discours de Sarkozy (souvenez-vous des « pourquoi tant de haine ? », des « j’ai changé » ou des « je veux être le président de… »). Parmi ces six personnages en quête l’électeurs, trois au moins savent qu’ils n’ont aucune chance, et plus particulièrement Jean-Michel Baylet. Est-ce pour cela qu’il détonne un peu, dans le groupe, par son impassibilité, sa volonté de témoigner alors qu’il connaît déjà son sort ? Peut-être, mais il y a autre chose dans sa singularité. Les cinq autres ont cette forme d’accent neutralisé, asseptisé, qui caractérise les énarques, les hauts fonctionnaires, cette façon de gommer leur origine régionale. Nous avons tous un accent, bien sûr, seuls les parisiens pensent le contraire, feignant de croire qu’ils parlent « le » français standard, contrairement aux provinciaux. Or ces cinq-là  parlent « pointu » comme on dit à Marseille, ce qui est d’autant plus frappant que Montebourg par exemple, lorsqu’il est sur son terrain, face à ses électeurs, affecte un accent morvandiau presque caricatural. Or, et c’est là sa singularité, Baylet ne cherche pas à masquer son accent du sud-ouest, il est ce qu’il est, parle comme il parle, et c’en est presque rafraîchissant.

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fleche26 septembre 2011 : Concours ou contours ?

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Surprenant : il y a eu hier de l’agitation au Sénat ! De l’humour aussi. Ainsi un sénateur socialiste rappelait-il le slogan lancé en janvier 2007 par Sarkozy, « Ensemble tout devient possible » et ajoutait « même perdre le Sénat ». Mais le plus drôle, le plus significatif peut-être, fut un lapsus de Gérard Larcher, président sortant de la haute assemblée. Voulant déconnecter sa défaite de la future élection présidentielle (ce qui était sans doute la consigne venue de l’Elysée) il expliqua doctement : « la majorité du Sénat n’avait pas le concours…euh, les contours de la majorité présidentielle ». Il a failli dire qu’il avait été lâché par l’UMP ! Bien sûr, entre concours et contours il n’y a qu’une consonne de différence, comme dans la plupart des lapsus qui reposent justement sur ces oppositions phonologiques. Mais vous imaginez quelqu’un demandant à son épicier une boîte de con à l’huile ? Un journaliste parlant du bon coquet de tel ou tel ministre ? Un sénateur commentant les résultats d’hier en disant que c’est la caca ? Ou encore qu’un admirateur de Sarkozy, voulant dire que le président combat prononce le président tomba ?

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fleche25 septembre 2011 : Histoires d'eau

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Je ne cite que rarement ici le courrier que me vaut mon blog : je réponds directement à mes interlocuteurs, ce qui me permet d’éviter des réponses aux réponses, des interventions sur les interventions, tout cela étant chronophage… Mais je viens de recevoir coup sur coup deux messages que je voudrais vous faire partager. L’un, qui me vient d’une collègue australienne, concerne Orwell. Elle me cite un passage de Politics and the English Language que je vous donne : « In our time, political speech and writing are largely the defence of the indefensible.[...] Political language [..] is designed to make lies sound truthful and murder respectable, and to give an appearance of solidity to pure wind." Gardez cela en tête lorsque vous écouterez les explications emberlificotées des ténors de l’UMP à propos de l’affaire de Karachi… Il faudra un jour écrire un essai sur l’art de noyer le poisson dans le discours politique. Cette expression est d’ailleurs curieuse : comment noyer un poisson qui, vivant dans l’eau, est par définition insubmersible ? En fait il s’agit d’une formule technique des pêcheurs, mais peu importe. Dans le cas précis qui nous retient, c’est dans la salive qu’on le noie, par des discours ni chair ni poisson, pour nous tenter de rendre muets comme des poissons. Mais je m’amuse.

Un autre message, d’une collègue française celle-ci, concerne les sigles, à propos de mon billet du 19 septembre. Je la cite : « S'agissant des sigles, il y a en a un intéressant "MAM "  du point de vue presque "psychanalytique", cette MAM qui justement n'est pas mère et n'a rien de bien "maternel" et qui je crois a été nommée ainsi quand elle dirigeait l'UMP, cette  « communauté des frères » qui met à mal nos institutions… ». Pour continuer à nous amuser, ce MAM pourrait faire songer à une racine phénicienne qui signifiait « eau », et il est vrai qu’en Tunisie par exemple cette MAM-là nageait en eau trouble… Nous n’en sortons pas ! En fait il pleut aujourd’hui sur la Provence, ce qui explique sans doute que je m’aventure dans ces histoires d’eau.

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fleche23 septembre 2011 : Irréprochable...

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Toute la presse quotidienne d’hier (enfin presque car Le Figaro semblait pris d’une soudaine cécité, ou surdité, ou les deux à la fois, comme vous voudrez), toute la presse donc sauf Le Figaro titrait en une sur les « proches de Sarkozy » mis en examen, ou sur « la Sarkozie » menacée. Et bien sûr cette Sarkozie s’affole, d’autant plus que le président est à New York et qu’elle ne sait où prendre les ordres. Le soir, au Grand Journal de Canal +, Nadine Morano est là, et le journaliste Michel Denisot précise qu’elle est la seule de l’UMP et du gouvernement à avoir accepté l’invitation, que les autres « n’étaient pas libres ». Tiens donc ! L’avocat des familles de victimes de l’attentat de Karachi est là aussi et la titille sur cette « république irréprochable » qu’avait annoncé Sarkozy pendant sa campagne. « La preuve que nous avons une république irréprochable », réplique Morano, « c’est qu’on a mis en examen des amis de Nicolas Sarkozy ». Etrange argument. Si, plus de dix ans après les faits, des gens sont mis en examen, cela prouve que la justice est lente, ou méticuleuse, qu’elle ne lâche pas sa proie, mais la phrase de Morano signifie qu’ils ont été mis en examen malgré leur qualité d’amis de Sarkozy, ce qui est la moindre des choses dans un régime de séparation des pouvoirs. D’ailleurs l’avocat lui lance avec délicatesse « La république irréprochable vous pouvez vous la mettre où je pense ». Ambiance sur la plateau ! Pendant ce temps, à l’Elysée, on dénonce la calomnie en soulignant que le président n’a rien à voir avec cette histoire (et l’on voit déjà se profiler à l’horizon le lâchage d’Edouard Balladur), et que d’ailleurs « le nom de Nicolas Sarkozy n’apparaît pas dans le procès verbal » de l’instruction.   Aïe ! Comment le savent-ils ? Bien sûr le secret de l’instruction est en France une plaisanterie, mais là, de deux choses l’une : ou bien la garde rapprochée de Sarkozy bluffe, ou bien elle a eu accès au dossier. Et ce serait la première fois que l’Elysée violerait ouvertement ce secret de l’instruction. Vous avez dit république irréprochable 

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fleche19 septembre 2011 : DSK

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L’avantage d’arriver en retard sur un évènement (j’ai été loin de mes ordinateurs pendant quatre jours) c’est que tout a été dit (je veux parler du débat  de jeudi soir entre les six candidats à la primaire socialiste). Enfin, presque tout. J’ai en effet été frappé par la façon dont les six personnages parlaient les uns des autres, faisaient référence les uns aux autres. Entre Valls et Montebourg c’était « Arnaud » et « Manuel », pas de problème, on se nomme par son prénom et on se tutoie  (mais rarement : les candidats ne s’adressaient pas directement la parole.). Aubry parlant de sa rivale alternait entre « Ségolène Royal » et « Ségolène » mais ne parlait que de « François », alors que Valls l’appelait pour sa part « François Hollande », que Montebourg citait « Ségolène Royal », qui elle ne citait personne. Et personne ne citait Baylet. Intéressant, ce ballet de références, cette façon de marquer une proximité ou une complicité en utilisant un prénom, ou au contraire une distance en y ajoutant le nom de famille…

A propos de nomination, j’ai été frappé en parcourant hier Le Monde  par la fréquence du sigle DSK : une fois en page une, deux fois en page trois, en ne prenant en compte que les titres. Frappé parce que faire référence à quelqu’un en utilisant les initiales de son nom témoigne de sa notoriété, et l’augmente en même temps. Les premières personnalités françaises à avoir été ainsi siglée sont je crois B.B. (Brigitte Bardot) et J-J.S-S. (Jean-Jacques Servan-Schreiber) mais depuis lors le procédé n’a guère été utilisé. Pas de F.M. pour Mitterrand, de J.C. pour Jacques Chirac, de N.S. pour Nicolas Sarkozy, qui le pauvre doit en être bien marri : il ne parvient pas à égaler J-F.K. (Kennedy). Il est vrai que FM renvoie aussi à une arme, JC au Christ et NS à Notre Seigneur… DSK, donc. Oui, je sais, il a parlé hier à la télé, mais j’étais dans le train. En revanche, plus tard dans la nuit, j’ai entendu l’impayable Nadine Morano lancer, dans son français sarkosien : « Y’a pas qu’vous qu’êtes père de famille, j’le suis aussi ». On en apprend tous les jours.

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fleche10 septembre 2011 : Nouvelles

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Et tout d’abord nouvelles du feuilleton lexical libyen : dans Libération d’aujourd’hui on parle du « nouveau régime ». Finis les rebelles, les insurgés, la victoire sémantique sémantique dont je parlais dans mon président billet est quasiment complète. Mais ce décalage entre les évènements et leur nomination est historiquement intéressante…

Nouvelles lectures, maintenant : le Calvet nouveau est arrivé. Je viens de sortir, aux éditions Fayard, Il était une fois 7.000 langues (voir le monde des lettres de cette semaine : http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/09/08/le-double-langage-de-la-france_1569281_3260.html). Lectures encore, pour vos longues soirées d’hiver (!), mon  Histoire de l’écriture vient de ressortir  en format de poche dans la collection Pluriel. Enfin  le Glossaire des expressions et termes locaux employés dans l’ouest africain, de Raymond Mauny (1912-1994) vient de sortir aux éditions Ecriture. Publié à Dakar en 1952 par l’IFAN (petite remarque lexicale : le sigle signifiait à l’époque Institut Français d’Afrique Noir puis, après l’indépendance, le F renvoya à « Fondamental »), ce travail constitue l’une des toutes premières descriptions du français d’Afrique. Il était depuis longtemps introuvable et je suis content d’avoir pu le préfacer et le mettre à la disposition d’un large public.

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fleche7 septembre 2011b : Victoire sémantique

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A propos de mon billet d’hier, en particulier du couple majorité/opposition,  je reçois une information savoureuse de M. Walter. Au début du premier septennat de F. Mitterrand, m’écrit-il, en Alsace, les élus de droite incapables de se considérer comme opposition s’étaient auto baptisés majorité alsacienne… Cependant, les choses changent vite. Hier, vingt minutes après avoir mis mon billet en ligne, j’ai écouté les informations sur France Inter et entendu ceci : « Les forces du CNT ». Les insurgés, ou les rebelles, sont donc en train de changer de nom. Après les victoires militaires, les victoires sémantiques.

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fleche6 septembre 2011: Lexique et méthode Coué

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Au cours de l’été 1981, j’avais eu un certain mal à expliquer, lors d’une conférence en Equateur (et en espagnol) la situation sémantique dans laquelle se trouvait la France après la victoire de la gauche. Pendant vingt-trois ans nous avions eu en permanence un majorité de droite et une opposition de gauche, les choses s’étaient inversées mais il était malaisé pour les électeurs de droite de se considérer comme opposition (ou comme minorité) et, à l’inverse, difficile aussi pour la gauche de se sentir majoritaire. Petit problème de nomination, bien sûr, mais que nous retrouvons aujourd’hui avec la façon dont la presse parle de la Libye.

J’ai déjà signalé ici que pendant les trois premiers mois de l’année, sur la toile, les termes désignant ceux qui avaient pris les armes contre Kadhafi étaient insurgés (55%), rebelles (34%) et combattants (11%). Depuis lors la situation a changé, comme elle avait changé en France en mai 1981 avec l’élection de François Mitterrand puis d’une assemblée nationale à majorité socialiste. Qu’en est-il dans le discours? Dans la semaine du 22 août, alors que Tripoli était prise, on trouvait les mêmes termes, avec parfois des mots composés comme combattants rebelles, et en face, armée loyaliste ou khadafistes. Et, sur une carte, Libération indiquait les villes tenues par le gouvernement et celles tenues par l’opposition. En vérifiant, ville par ville, on se rendait compte que le gouvernement désignait les  kadhafistes. C’aurait pu être le CNT, Conseil National de Transition, mais non, la capitale était tombée mais le CNT était toujours l’opposition.   D’ailleurs, le 31 août, j’ai entendu à la radio la ville de Syrte qualifiée de « ville loyaliste » Le 5 septembre, toujours dans Libération, une autre carte distinguait entre les villes contrôlées par les pro-Khadafi et celles contrôlées par les insurgés. En deux semaines le gouvernement s’était donc transformé en loyaliste puis en pro- Khadafi. Et ce matin la presse parle de tension entre  « les rebelles et les Touaregs » à la frontière avec le Niger. Passons sur le s qui n’a pas lieu d’être puisque Touareg est un pluriel dont le singulier est Targui, ce qui me frappe est que, malgré la défaite qui semble inéluctable de Khadafi et de ses troupes, ceux qui ont défait son pouvoir, qui sont reconnus par de plus en plus de pays, en bref le CNT, sont toujours baptisé rebelles, oppositions, insurgés… Les habitudes lexicales ont la vie dure, à propos de la Libye aujourd’hui comme en France en 1981, et il sera intéressant de noter quand le CNT sera appelé gouvernement ou gouvernement provisoire...

Alors, préparez-vous pour l’an prochain. En juin 2012 il faudra vous habituer, chers électeurs de droite, à parler de ce qu’il restera de l’UMP comme de l’opposition. Et pour les autres, il faudra vous (nous) considérer comme la majorité. Je sais, cela relève de la méthode Coué. Mais on reparle beaucoup ces temps-ci d’Emile Coué, de façon plutôt positive…

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fleche4 septembre 2011 : Repérages

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Nous venons d’assister à une réjouissante guéguerre au sein de l’UMP. Les mesures économiques annoncées par le gouvernement n’ont pas convaincu les spécialistes et ont hérissé les chiens de garde de certains lobbies (rappelez-vous, dans chaque niche il y a un chien qui mord). L’un d’entre eux, Jean-Pierre Raffarin, a par exemple protesté contre l’augmentation de la TVA pour ce qu’on appelle les « parcs à thème ». C’est normal, il y en a un chez lui… Immédiatement, Sarkozy réagit et le taxe d’irresponsabilité. Raffarin dit n’importe quoi et la TVA sera augmentée,  circulez, il n’y a rien à voir. Mais voilà, le rocker du Sénat ne l’entend pas de cette oreille, et sur son blog il réplique vertement :

 "Les déclarations brutales à mon endroit, en mon absence, de Nicolas Sarkozy au cours du petit-déjeuner de la majorité sont surprenantes et méritent clarification. D’ici là, je me place en congé de cette instance dite de concertation."

Le président, bien sûr, a toujours raison et ses affidés l’approuvent. Lionnel Luca par exemple, membre de la « droite populaire », le pont entre FN et UMP, lance : « Raffarin est un has been » et il commente : « Un ancien premier ministre qui n’est pas devenu président de la république est un has been ». Aïe ! Et Juppé ? Et Balladur ? Mais qu’importe, Luca espère ainsi être bien vu par le président. L’ennui est que le président recule devant le has been : la TVA incriminée ne sera pas augmentée. Fermez le ban. Marrant, non ?

Plus marrant encore est le délicieux euphémisme de notre ministre de l’intérieur. Le 1er septembre nous apprenons qu’un journaliste du Monde, Gérard Davet, a été espionné par  la DCRI (Direction Centrale du Renseignement Intérieur). C’est déjà une vieille histoire, Le Mondei avait porté plainte il y a un an, mais dorénavant les investigations d’une juge ont montré que c’était vrai. Il y a un an, donc, Sarkozy avait été le premier à réagir : « Je ne l’imagine pas, je ne le crois pas » et il ajoutait « cela ne servirait à rien parce que tout se sait ». Tu l’as dit, bouffi !

Bernars Squarcini, le patron de la DCRI, avait lancé : « Je ne m’intéresse pas aux journalistes ». Hortefeux, Guéant, Frédéric Péchenard (directeur général de la police), tous avaient nié. Et voici que, devant l’évidence, le même Guéant avoue des « repérages de communications téléphoniques ». On cherche à qui un journaliste téléphone, qui lui téléphone, ce n’est pas de l’espionnage mais des repérages de communications téléphoniques. Imaginons que la même officine gouvernementale fouille notre cave, interroge nos fournisseurs, nos amis, se procure nos analyses de sang. De l’espionnage ? Non, des repérages de consommation. Qu’elle s’intéresse à nos amis, nos amantes. De l’espionnage ? Non, des repérages de fréquentations. Qu’elle fouille notre discothèque. De l’espionnage ? Non, des repérages d’audition… On croit rêver ! Car ou tout ce beau monde était sincère l'an dernier en niant tout, et du président de la république au directeur de la DCRI ils sont incompétents, ne tiennent pas leurs troupes, ou alors ils cachaient la vérité et nous vivons dans un monde politique de menteurs. Dans une république « normale », cela aurait dû faire scandale et entraîner quelques démission. Et bien non. Je parlais il y a quelques jours de république bananière et de monarchie absolue, c’est pire. A force de repérages, c’est la Stasi qui se profile.

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fleche1er septembre 2011 : Explication de texte

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Tout le monde en France est au courant, mais pour mes lecteurs étrangers (eh oui, il y en a), je rappelle brièvement les faits. Dans un livre qui vient de sortir, Sarko m’a tuer (non, il n’y a pas de faute d’orthographe, mais je ne vais pas tout raconter aux étrangers, ça leur apprendra à ne pas être français), une quinzaine de personnalités qui ont eu à souffrir de la haine de Sarkozy (ici une explication s’impose. Noam Chomsky dirait que ce syntagme, la haine de Sarkozy, peut avoir deux sens, Sarkozy hait quelqu’un ou quelqu’un hait Sarkozy. Il s’agit du premier, ce qui n’exclut pas le second), une quinzaine de personnalités donc qui racontent comment Sarkozy les a fait virer, déplacer ou rétrograder parce qu’il leur en voulait. Et, parmi elles, la juge Prévost-Desprez, qui fut il n’y a guère dessaisie de l’affaire Bettencourt (bon, les étrangers, abonnez-vous au Monde ou à Libé, à ce que vous voulez sauf Le Figaro, maintenant je n’explique plus), raconte que l’infirmière de celle-ci aurait dit hors procès-verbal avoir vu Sarkozy recevoir des enveloppes pleines de fric. Bien sûr, cela fait les unes, les grands titres, les émissions de radio et de télévision, bien sûr encore les chiens de garde du président montent au créneau, dénoncent les magouilles, les boules puantes , les mensonges, et puis tout d’un coup on apprend que l’infirmière en question nie, déclare sur le site de l’hebdomadaire Marianne qu’elle n’a rien dit de semblable. Je vais sur le site et je trouve ceci :

« Lorsque j’ai été auditionnée par la juge Isabelle Prévost-Desprez, assure-t-elle, je ne lui ai pas parlé de remise d’enveloppes à Nicolas Sarkozy, ni à personne d’autre. Je n’en ai parlé ni à la juge, ni à sa greffière ». En revanche, « H.Y. » confirme le climat de peur qui règne autour de cette affaire : « J’ai reçu des menaces de mort. On m’a fait savoir qu’à cause de mon témoignage dans l’affaire Banier-Bettencourt (NDLR, le 24 janvier 2008), on allait retrouver mon corps dans la Seine ». Pour autant, « H.Y. » n’a pas souhaité porter plainte après ces menaces. « Porter plainte contre qui ? Contre l’invisible ? Contre l’Etat ? (…), dit-elle à Marianne. A l’époque, aucun avocat n’a voulu s’occuper de moi au motif qu’il s’agissait d’une affaire sensible. Aussi, désormais, je ne parlerai plus qu’aux juges. Si un juge veut m’entendre, je suis à sa disposition ».

Allez, je vous laisse cinq minute pour lire ce texte avant de passer à une interrogation écrite. Ce passage mérite en effet une analyse attentive. « H.Y. » ne dit pas qu’elle n’a pas vu Sarkozy recevoir des enveloppes, elle dit qu’elle n’en a parlé à personne, ce qui est différent. Vous voyez que l'explication de texte est une discipline qui peut être utile! Et comme elle déclare avoir reçu des menaces de mort, on se demande bien pourquoi, qu’elle ajoute ne pas pouvoir porter plainte contre l’Etat, on est bien obligé de lever les yeux vers le haut : à qui aurait-elle bien pu faire du tort en témoignant. Bref, vous m’avez compris, les media ont surtout retenu dans leurs titres le fait que l’infirmière niait avoir dit ce que prétendait la juge, mais sa déclaration n’absout pas du tout Sarkozy. Si, donc, les citations de Marianne sont exactes, nous n’en avons pas fini avec cette affaire. Pour les étrangers, je souligne que personne en France n’a paru s’étonner de ce passage : « On m’a fait savoir qu’à cause de mon témoignage dans l’affaire Banier-Bettencourt on allait retrouver mon corps dans la Seine ». Personne n’a crié qu’il était impossible, dans la « patrie des droits de l’homme », que l’on menace de mort un témoin. Et dans le contexte actuel, dans cette république française qui tourne à quelque chose d’intermédiaire entre la république bananière et la royauté absolue (on vire à tour de bras, en ce moment, sur un simple geste du prince), je conseillerais à l’infirmière de se planquer. Elle pourrait demander l’asile politique en Libye…

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Août 2011

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fleche30 août 2011 : A la niche !

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Curieuse histoire que celle de la niche. Issu de la racine latine  nidus, en passant par le verbe nicher, le mot désigne à l’origine l’enfoncement dans un mur servant à accueillir un vase ou une statuette. Puis il a pris le sens de ces petites maisons de bois servant d’abri pour les chiens, et c’est cette idée d’abri que l’on retrouve dans ses usages récents, dont deux au moins sont très fréquents niche écologique ou niche fiscale. Ces deux niches n’ont cependant pas la même vitalité : à coups de marées noires, de pollutions diverses, d’accidents nucléaires, les niches écologiques tendent à se raréfier tandis que les niches fiscales se comptent en France pas centaines. Il y en aurait actuellement 538, mais des dizaines d’autres auraient disparu de la liste officielle d’une façon simple : on les a tout bêtement débaptisées, elles ne s’appellent plus niches mais quelque chose comme abattements fiscaux. Et l’ensemble s’élèverait à 95% du déficit annuel du pays ! Mais revenons au mot lui-même : la niche et le nid sont directement apparentés, l’un abrite les œufs des oiseaux et l’autre protège les gros sous de ses bienheureux bénéficiaires. Bien sûr, en bons citoyens, les français sont opposés aux niches fiscales, mais attention, pas à toutes. Il y a de bonnes niches, celles dont on profite, et de mauvaises, celles dont profite le voisin. On peut supprimer celles-ci mais il ne faut pas toucher à celles-là, et nous voilà face à un cercle vicieux qui, comme ont sait, devient de plus en plus vicieux au fur et à mesure qu’on le caresse. Comme on caresse un chien. Avec un flair sociologique remarquable, le député UMP Gilles Carrez vient d’avoir cette analyse judicieuse : « Dans chaque niche, il y a un chien qui mord ». Judicieuse mais ambiguë. En effet, veut-il appeler le gouvernement à la prudence (« attention, ne touchez pas trop aux niches, vous risquez de vous faire mordre ») ou lui conseiller la fermeté (les chiens, cela se dresse) ? A quelques mois d’une élection importante, le choix est crucial. Pourtant je me demande si monsieur Carrez est conscient des implications sémantiques de sa sortie. En effet, s’il est selon lui dangereux de toucher aux niches (fiscales), c’est que leurs bénéficiaires sont des chiens. Lorsqu’on veut imposer son pouvoir à un chien on lui crie : « à la niche ! ». Tiens, ce pourrait être un bon slogan de campagne, « à la niche ! ». Mais pour qui ? On imagine mal Sarkozy l’adresser aux grosses fortunes qui le souviennent. Le PS ? A voir. Mélenchon ? Il y a sûrement déjà pensé. Mais, derrière les slogans, il faut bien avancer des propositions, annoncer des actions concrètes. On peut penser à des solutions intermédiaires, par exemple mettre aux chiens des muselières, ce qui permettrait de toucher à leurs niches sans avoir à trop souffrir de leurs crocs. Et surtout, il ne faut pas avoir peur des mots, craindre de traiter les chiens de chiens, comme on appelle un chat un chat : Selon le psychologue américain William James, repris par le linguiste Saussure, « le mot chien ne mord pas ».

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fleche24 août 2011 : Sauriens

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Libération est abonné aux titres jeux de mots mais joue rarement sur les photos. Lundi pourtant une page entière était consacré de Jean-Louis Borloo, en déplacement dans la Drôme, où il a successivement visité un centre équestre pour jeunes délinquants, une usine de semences, Marsanne, village natal d’Emile Loubet et enfin la ferme des crocodiles de Pierrelatte. Et c’est là qu’intervient la photo, sur trois colonnes, au centre de la page. On y voit Borloo penché sur une mare dans laquelle somnolent de gros sauriens. La légende ne dit pas grand chose : « Jean-Louis Borloo (3° à partir de la gauche) à la ferme des crocodiles, à Pierrelatte, mercredi ». Mais, à la fin de l’article, après avoir dit que l’ex-ministre se garde bien de lancer des réflexions désagréables sur le gouvernement, le journaliste poursuit : « Pas question non plus de se laisser aller aux petites phrases sur le marigot politique ». Et c’est là que la photo prend tout son sens. En la regardant de près, on voit que Borloo contemple au moins six bestioles, et l’on songe au proverbe africain disant qu’il n’y a pas place pour deux crocodiles dans le même marigot. Il y en a donc au moins cinq de trop, et l’on a envie de les baptiser : le crocodile Bayrou, le crocodile Morin, le crocodile Villepin, le crocodile Sarkozy…  Au fait, et pour sourire un peu, avez-vous remarqué qu’il n’y a qu’une lettre de différence entre saurien et vaurien ? Pour sourire encore, hier soir, au journal de la 2, Manuel Valls a répété deux fois de suite un joli lapsus : « Il faut lutter contre le désendettement ». Il voulait bien sûr dire exactement le contraire, mais il lui faudra  faire attention à ce qu’il dira dans le marigot socialiste…

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fleche21 août 2011 : Brassens, Echos du monde

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Georges Brassens est un des auteurs français de chansons le plus difficile à traduire (il y a pire encore, bien sûr : Boby Lapointe), tant ses textes sont travaillés, ciselés et il est pourtant le plus traduit, dans un nombre invraisemblable de langues. Un CD récent (Brassens, échos du monde) vient apporter une pierre de plus à ce monument de belles infidèles. Les amoureux des bancs publics en japonais, Mourir pour des idées en russe, La Mauvaise réputation en créole réunionnais, 95% en anglais, Heureux qui comme Ulysse en brésilien, Saturne en polonais ou La Prière en corse, il y a là de quoi faire une belle promenade plurilingue dans l’œuvre du grand Georges. Mais surtout de quoi tordre le cou à une rumeur imbécile, propagée par ceux qui ne connaissent pas la musique, et ils sont nombreux, selon laquelle les musiques de Brassens seraient monotones. La voix de Brassens, ses interprétations, pouvaient donner cette impression, mais ses mélodies sont au contraire variées et son rythme d’un swing remarquable. Sur ce disque les uns conservent le rythme de Brassens (Koshiji Fubuki) voire son jeu de guitare (Alexandre Avanessov), tandis que Danyel Waro transforme La mauvaise réputation en  maloya, que Sydney Bechet fait de Brave Margot une petite sœur de Petite fleur ou des Onions, que Justyna Bacz travaille Saturne en percussions et que Carina Iglecias traite Heureux qui comme Ulysse en bossa-nova. L’interprétation de Waro est sans doute la plus surprenante, même si Pierre de Gaillande et Keren Ann font de Ninety-five percent une petite merveille tant pour la traduction que pour le traitement rythmique. N’oublions A l’ombre du cœur de ma mie dont la mélodie revisitée par le duo  Debademba (en bambara « la grande famille ») prend des accents mandingues, la guitare d’Abdoulaye Traoré devenant kora. Un seul regret, Nina Simone qui, croyant peut-être rééditer le coup de Ne me quitte pas, massacre proprement Il n’y a pas d’amour heureux. Nobody is perfect… Il demeure que si vous aimez et Brassens et les voyages à travers les musiques et les langues, courrez de toute urgence acquérir ce disque.

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17 août 2011 : mi short mi costard

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Je ne peux pas dire qu’il me manquait, mais on n’échappe pas aux media : depuis mon retour de Tunisie, à chaque journal télévisé, je vois Sarkozy. Trois fois sur quatre, il pédale, encadré par ses gardes du corps. Et parfois, tel un ludion sautillant, il fait un saut à Paris, pour une réunion avec le ministre des finances ou pour rencontrer Angela Merkel. Entre les deux, rien. Nous ne savons pas s’il passe du cap Nègre à la capitale en hélicoptère, en avion, en train ou à cheval. Mais d’un côté, comme un petit garçon en culottes courtes, il pédale (dans la choucroute ? Le yoghourt ?), de l’autre, ayant revêtu son costume du dimanche (ou de communion) il parade face à la crise et à la bourse en chute. On parle beaucoup, ces dernières années, d’éléments de langage, ces phrases toutes faites et en général creuses, que l’on prépare aux politiques et qu’ils vont répétant, il faudrait parler ici d’éléments de vêture, ou d’éléments de gestuelle. Je ne sais quel gourou, ou quel spécialiste autoproclamé de la communication lui a conseillé cette posture, entre vélo et Elysée, mi short mi costard, mais le but visé se lit aisément. Il est simple dans ses loisirs, ni golf ni tennis mais bicyclette, il est actif, prêt à interrompre ses vacances pour courir au turbin. Vous noterez que ses conseillers ne lui ont pas choisi la pétanque, trop populaires ça foutrait les boules à la population huppée du cap Nègre. Au fait, je n’ai pas encore vu de sondage sur l’efficacité du président auprès de cette population. Ce serait pourtant intéressant. Cela va faire quatre ans qu’il leur a promis le tout-à-l’égout….

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fleche11 août 2011 : Alors, la Tunisie ?

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Je viens de passer deux semaines en Tunisie, dont dix jours en plein ramadan, le premier après la « révolution ». Carnet de voyage d’un « retour au pays ».

A la sortie du bateau, un flic prend mon passeport, le feuillette, me demande où je vais, je réponds Sidi Bou Saïd, Kairouan… je n’ai pas le temps de finir, il a vu mon lieu de naissance et me dit : « tu es fou, il fait trop chaud à Kairouan, va chez toi, à Bizerte !» Après cet accueil sympathique (« chez toi »), on passe aux choses sérieuses, et moins plaisantes. A la douane, une queue insensée, un véritable bordel, il faut passer par trois points différents pour faire tamponner un papier, puis un autre, et enfin retirer une autorisation de circuler avec son véhicule. J’écoute une conversation entre deux travailleurs migrants revenant au pays pour le ramadan, dans un mélange savoureux d’arabe et de français.

-Avant c’était mieux, on faisait tout ça sur le bateau, ça allait plus vite

-Ca c’était l’ancien gouvernement. Mais ils vont s’organiser, ça ira mieux…

Avant, ancien gouvernement: tout au long de mon séjour j’entendrai ou je lirai dans la presse différentes façons de nommer l’ancien régime : le régime novembriste, le régime benaliste, le passé Rcédiste (sur RCD, nom du parti de l’ancien président), dictature, tyrannie, ancien régime et pour Ben Ali le déchu, ou encore ZABA (sigle de Zine Abidine Ben Ali, mais qui en arabe peut avoir une connotation sexuelle injurieuse), etc… Reste le futur, la nouvelle société à construire, et là les choses sont plus embrouillées. Il y a aujourd’hui en Tunisie  plus de cent partis politiques. Il est peu probable que tous présentent des candidats aux prochaines élections, beaucoup d’entre eux vont fusionner ou disparaître, mais le problème est ailleurs. Tout d’abord les inscriptions sur les listes électorales piétinent. Désenchantement ou désintérêt ? Le 30 juillet, à trois jours de la clôture des opérations, seuls 16% des Tunisiens s’étaient inscrits sur les listes électorales, ce qui ne semblait pas prouver une grande mobilisation. La date d’inscription est reculée jusqu’au 14 août, le 4 août, le nombre d’inscrits se montait à 27%, il atteignait hier, à mon départ, autour de 30%, mais cela reste assez bas et certains parlent de permettre à tous les détenteurs d’une carte d’identité de voter. Tous les jours, dans les journaux, d’immenses placards publicitaires appellent à s’inscrire, et l’on indique aux Tunisiens résidant à l’étranger qui sont en vacances en Tunisie qu’il y a pour eux des bureaux spéciaux. Bref, on fait tout pour mobiliser les électeurs, mais il faut cependant noter cette désaffection. Pourtant les élections qui auront lieu le 23 octobre doivent mettre en place une assemblée constituante, ce qui n’est pas rien, et l’on attend des futurs candidats qu’ils présentent leurs positions sur ce point. Pour l’instant, rien, si ce n’est un avant-projet de Sadok Belaïd, professeur de droit, qui a le mérite de balayer l’ensemble des problèmes, liberté de conscience et de culte, indépendance de la justice et séparation des pouvoirs, etc. Mais il s’agit là d’une initiative personnelle et l’on ne sait toujours pas ce que proposeront les partis.

Dans ce contexte, on apprend que sur la chaîne privée Hannibal TV une émission sera assurée pendant tout le ramadan par Abdelfattah Mourdou, fondateur du pari islamiste En Nahdha. Le Temps  titre, avec un joli néologisme, « Brik et chorba aux épices nahdhaouies ? » (« Brik et soupe à la sauce du Nahda ? » Mais la chose est sérieuse car le statut du monsieur est assez ambigu, politique, religieux, sans doute bientôt candidat, et lui confier une émission « religieuse » semble pour beaucoup relever de la confusion des genres. Ce qui donne, dans un dessin humoristique de Lotfi, la réplique suivante : « Ils n’ont pas de programme économique, ils n’ont pas de programme politique, mais ils ont un programme à la télé ». Et cette question de la place de la religion dans la vie du pays et, surtout, dans la future constitution, est comme en Egypte centrale. Le 31 juillet, à la veille du ramadan, le ministre des affaires religieuses rencontre les imams de tout le pays et leur conseille un « discours éclairé » : « Les mosquées servent de lieux pour la diffusion du discours religieux, pour la tenue de cours  et pour la prière, et non pour la campagne électorale ». Il ajoute que la fermeture des cafés et restaurants pendant « le mois saint » est un obstacle aux libertés individuelles des visiteurs étrangers. Ce qui semble signifier que les Tunisiens, eux, doivent jeûner… Ce problème des rapports entre le religieux et le politique est partout dans la presse francophone, parfois traité, comme au billard, par la bande. Ainsi, dans La Presse de Tunisie du 31 août un article relate les manœuvres des islamistes en Egypte. « A les voir, à les entendre, tous ces problèmes seront résolus le jour où les femmes se voileront de la tête aux pieds, les hommes porteront le qamis et la barbe et les uns et les autres se conduiront conformément à ‘la parole de Dieu’ (….. ) Que proposent-ils, ces frères musulmans, pendant tout ce temps, à part le voile pour la femme, quatre épouses pour l’homme et la stricte application de la chariia pour deux ? ». Bien sûr, ces passages visent les islamistes égyptiens, mais on peut voir derrière une autre cible, plus proche… Pendant ce temps Rached Ghannouchi, figure emblématique du parti islamiste En Nahda, en visite en Egypte, déclare le 3 août dans l’émission de télé Sabah el Khir ya masr (« bonjour l’Egypte ») que le but ultime des Musulmans est l’instauration du Califat. Nous voilà prévenus…

Le ramadan est un bon révélateur de l’état et de la tolérance (ou de l’intolérance) d’une société musulmane. Malgré les déclarations  du  ministre des affaire religieuses, le mufti de la République, Othmane Battikh, a appelé à la fermeture des cafés et gargotes. Le résultat de ce double langage officiel est qu’ il est impossible de trouver en ville, dans quelque ville que ce soit, un café ou un restaurant ouvert dans la journée. En outre il est impossible d’acheter du vin ou de l’alcool : les commerces sont fermés pour la durée du « mois saint ». Tout cela a un double effet. Les Tunisiens qui ne veulent pas jeûner ne trouvent nulle part où manger ou boire, et les touristes ne peuvent manger que dans des hôtels de luxe, ce qui creuse un fossé entre Tunisiens et touristes. Pendant ce temps, les affaires continuent. En particulier le prix des œufs et du poulet, une des bases de l’alimentation, monte en flèche, et l’eau en bouteille manque. La presse s’inquiète de la montée des prix et  du couffin de la ménagère, bien sûr adaptation locale du panier de la ménagère, on évoque la Libye, qui a besoin d’eau et de nourriture, mais c’est en fait la spéculation ramadanesque qui fait monter les prix et prend les gens à la gorge…

Alors, la Tunisie ? On a un sentiment plus que mitigé. D’une part, comme une cocotte minute dont on a ouvert trop vite le couvercle, la soudaine liberté successive au départ de Ben Ali a déclenché une prise de parole qui va dans tous les sens. Dans la presse on lit tous les jours des tribunes libres, des opinions, à la télévision on assiste à des débats désordonné, comme si l’on rattrapait le temps perdu  après trente ans de mutisme. On assiste en fait à une sorte d'apprentissage de la liberté et de la démocratie. Mais cette aspiration à la liberté pousse aussi certaines femmes à faire ce qui n’était pas admis jusque là, par exemple à porter le voile intégral, la burka, ce qui constitue bien sûr un symbole paradoxal de liberté. On a souvent dit que la Tunisie était un pays « laïque », disons à tendance laïque, et la « révolution » a fait pencher la balance dans l’autre sens: j'ai rarement vu en Tunisie un ramadan aussi fermé. D'autre part, on a une forte impression que les débats à la télévision, les tribunes libres dans la presse, les revendications islamiques, sont des affaires de « vieux », de politiciens qui jusque là n’avaient pas la parole et qui la prennent dans un désordre au bout du compte sympathique. Mais la jeunesse qui a « fait la révolution » semble avoir abdiqué devant le retour des gérontes et  se réfugier dans l’indifférence ou le scepticisme. En Egypte, il y a deux mois, j'avais rencontré des jeunes enthousiastes, rieurs, fiers. Rien de semblable ici. Par exemple l'élection des présidents d'université, qui jusque là étaient nommés, ne produit que du scepticisme. La Tunisie semble vivre à l'heure du "bof". La police se cache et les gens font n'importe quoi, les voitures brûlent les feux rouges, les scooters roulent en sens interdit. Le pays a une opportunité de faire son avenir et les jeunes, qui sont la majorité, s'en foutent. Bon je n’ai peut-être rien compris à la situation, et au fond je l’espère, mais j’ai tout de même comme un goût amer.

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Juillet 2011

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fleche23 juillet 2011 : Torchon

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En janvier 2007 j’avais relaté ici une petite histoire qui montrait la déontologie à dimension variable du Figaro. Nicolas Sarkozy, en pleine campagne présidentielle, était allé au Mont Saint Michel, où il avait lancé: "Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit: Vous n'avez pas le monopole du coeur. Moi je laisserai le monopole du sectarisme à tous ceux qui veulent être sectaires". Les « quelques années » faisaient un peu anachroniques (la scène s’était passée en 1974) mais surtout la phrase n’était pas de Mitterrand mais de Giscard d’Estaing. Or, le lendemain dans le Figaro, le journaliste Charles Jaigu avait transformé ce qu’avait dit Sarkozy, pour gommer son erreur comme on rectifie une photo : "Je laisse aux autres le monopole du sectarisme, a-t-il lancé. Une allusion à la réplique de Valery Giscard d'Estaing à François Mitterrand en 1974: Vous n'avez pas le monopole du coeur". En juillet 2008, rebelote. Ingrid Bétancourt, à peine libérée, remerciait devant les caméras le président Sarkozy,  Jacques Chirac,  Dominique de Villepin et sa femme. Sur le site du Figaro, la séquence était coupée,  Chirac, Villepin et sa femme disparaissant pour ne laisser la place qu’au seul Sarkozy. Peu de gens, à ma connaissance avaient protesté contre ces libertés prises avec la réalité, peu de gens avaient dénoncé le parti pris systématique de ce journal qui se revendique de Beaumarchais et de la liberté de blâmer. Or voici que quelques protestations montent au sein même de la rédaction. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est un montage, en une, présentant François Hollande et la présumée victime de DSK Tristane Banon côte à côte. Et, sous couvert d’anonymat, des journalistes se plaignent , considèrent que leur journal est en train de devenir le bulletin de l’UMP, que son directeur, Etienne Mougeotte, prend ses ordres à l’Elysée, qu’il a une ligne directe avec Serge Dassault (patron du journal, sénateur UMP, homme d’affaires) qui contrôlerait tout ce qui s’écrit. Si jamais des lecteurs du Figaro lisaient aussi mes billets, ce dont je doute, je leur dirais : faites gaffe, votre journal vous empoisonne lentement les méninges. Mais elles le sont déjà. Quant aux journalistes qui se plaignent en douce mais continuent à trafiquer l’info, on se demande qui les a obligés à travailler dans ce qui apparaît de plus en plus comme un torchon.

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fleche21 juillet 2011 : Lecture

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Je tiens depuis cinq ou six mois un « blog langues françaises » (vous aurez noté le pluriel) sur le site de la revue Le Français dans le monde. J’y interviens une fois par mois en moyenne mais, surtout, j’y invite en même temps des collègues de la francophonie du nord (Belgique, Canada) ou du sud (Algérie, Sénégal, Gabon, Congo) qui m’aident à rendre compte de ce qui se passe à la fois du point de vue de la langue et du point de vue des politiques linguistiques dans l’ensemble de l’aire francophone. Ca vous intéresse ? Juste un clic : http://nathan-cms.customers.artful.net/fdlm-v2/langue-francaise/

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fleche19 juillet 2011 : Pleurer les morts

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Je ne parle pas beaucoup ici de mon travail au jour le jour, mais je suis en train de préparer une grosse étude sur les langues africaines, le pendant africain du baromètre des langues du monde que vous connaissez déjà. Se dégagent des langues en expansion, des langues émergentes, et d'autres menacées de disparition à court terme. En Somalie par exemple, le somali est parlé par près de 9 millions de personnes, soit pratiquement toute la population, alors que des langues comme l’aweer, le dabarre ou le tunni y sont au bord de l’extinction. Ce qui nous mène au thème éculé de la mort des langues, approche larmoyante qui m’a toujours un peu énervé et qui m’énerve d’autant plus dans ce cas particulier qu’une bonne partie de la population du pays est menacée de disparition du fait de la sècheresse. « Mort » des langues, mort des populations, ce n’est pas tout à fait la même chose, métaphore dans un cas, réalité dans l’autre… Imaginons par hypothèse que l’on tue l’ensemble des locuteurs d’une langue. La langue disparaîtra, bien sûr, mais surtout ses locuteurs, non ? Et puisque nous parlons de morts : Depuis deux jours radios et télévisions nous annoncent « l’hommage national » qui a eu lieu ce matin aux Invalides pour les soldats français tombés en Afghanistan. On peut, on doit avoir de la compassion pour leurs familles et ne pas supporter ces manifestations funèbres. Ne pas supporter la tête de circonstance qu’affiche Sarkozy en ces occasions. Et surtout ne pas supporter cette idéologie de la nation, ne pas se sentir concerné. Les soldats ont été décorés à titre posthume de la légion d'honneur. Ca leur fait une belle jambe, et ça m’en fait une plus belle encore, moi qui ricane de ces breloques que certains arborent à leur boutonnière, rouge pour ce qui concerne la légion d’honneur, rouge comme la honte.

Il y a donc eu en Afghanistan 70 morts français depuis 2004.  Et voici que l’on parle de « sécuriser » l’armée. Sécuriser l’armée ! Oui, c’est nouveau, ça vient de sortir. On n’arrive pas à sauver la Somalie de la famine mais on veut sécuriser les soldats français ! J’ai lu dans Le Figaro du 15 juillet que Gérard Longuet, ministre des armées voulait « sécuriser la transition » mais qu’il reconnaissait « ignorer comment parvenir à cet objectif ». Toujours dans Le Figaro on apprenait que Sarkozy, en visite à l’hôpital militaire de Percy, avait déclaré : « Nous sommes maintenant davantage face à des actions de type terroriste que seulement des actions militaires ». Quel stratège ! Quelle hauteur de vue ! Et il a ajouté : « Face à ce nouveau contexte, il faut de nouvelles mesures de sécurité ». On dit souvent qu’il fonctionne sur le modèle « un fait divers, une nouvelle loi », mais là il se surpasse. Et ce matin tous les moyens de la télévision publique et de l'armée ont été mobilisés pour une belle cérémonie. Un curé, ou peut-être un évêque, je ne sais pas, célébrant un office, lance qu'ils "sont mort pour la France" et parle de "notre drapeau". Le drapeau de qui? Des catholiques? Des Français? Il parlait au nom de qui, le curé ou l'évêque? Des catholiques ou des Français? Des Français, bien sûr, mais alors de quoi se mêle-t-il? La laïcité, ça marche dans les deux sens, et un curé ou un évêque ne peut pas parler au nom des Français. Je suis français et je ne partage rien avec lui.... Quant à la télévision publique: la 3 parlait d'un "pays qui pleure ses morts", la 2 annonçait que "la France a rendu hommage à ses soldats". Désolé, ils ne sont pas à moi, même si mes impôts contribuent à les payer. Et Sarkozy: "vous vous êtes sacrifiés pour une grande cause". Bon, fermons le ban. Des soldats sont morts, et c'est triste. Il en est mort 70 en 6 ou 7 ans et c'est toujours trop. Pour mémoire, dans la boucherie de 14-18, il y eut 1.315.000 morts militaires français, plus de 300.000 par an, environ 900 par jours, 37 par heure. Mais que Sarkozy profite de ces quelques morts pour peaufiner son image et préparer sa campagne, ça me gonfle. Si les langues votaient, ils pleurerait sur la mort des langues.

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fleche17 juillet 2011 : Nous sommes cernés

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Après avoir tiré à boulets rouges sur les primaires socialistes, au motif qu’elles permettraient de « ficher les électeurs » (c’est marrant, non, on n’en parle plus du tout), voici que la droite se déchaîne contre Eva Joly qui a eu le malheur de suggérer que l’on puisse bannir les défilés militaires du 14 juillet. On parle d’anti-France, de Vichy ( !), de Maurras, d’esprit munichois, bref de n’importe quoi, la palme revenant bien sûr à François Fillon : « je pense que cette dame n’a pas une culture très ancienne des traditions françaises, des valeurs françaises, de l’histoire française ». Derrière tout cela la volonté de surtout ne pas couper le lien avec l’électorat d’extrême droite, de le caresser dans le sens du poil, de coller au front national, mais en même temps la réapparition de la lutte contre les binationaux (vous vous souvenez ? ). En gros, Eva Joly n’est pas vraiment française, pas depuis assez longtemps, donc elle n’a aucune légitimité… C’est vrai d’ailleurs. Non seulement c’est une femme, mais en plus elle n’est pas née française. Berk ! Shame on you ! Il y en a d’autres, qu’il convient de dénoncer. La femme du président par exemple, née italienne, qui s’est permis de déclarer « pas vu pas pris » lorsqu’on l’interrogeait sur une main du footballeur Thierry Henry (voir 27 novembre 2009). Pas étonnant qu’elle soit du côté des tricheurs, elle vient de chez Berlusconi. Et la femme du premier ministre, née britannique. MadameJoly, Madame Bruni-Sarkozy, Madame Fillon: Nous sommes cernés par les femmes binationales. Pauvre France !

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fleche14 juillet 2011 : Le jour du 14 juillet...

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« Le jour du 14 juillet je reste dans mon lit douillet, la musique qui marche au pas cela ne me regarde pas ». J’ai commencé ma journée en écoutant cette chanson de Brassens,  La mauvaise réputation. Mais il est difficile d’échapper à cette musique qui marche au pas. Depuis hier, les media évoquent en boucle les soldats français morts en Afghanistan. On parle de 69 morts depuis 2004, de 17 morts cette année. Bon, ce sont les risques du métier, un métier qu’ils ont choisi, ils sont payés pour ça. Deux jours avant, à propos de la Libye, les mêmes media parlaient d’enlisement. Dans les deux cas, Sarkozy joue au chef de guerre, et il a besoin de résultats en Libye pour enrichir son profil avant les élections. J'ai cependant deux petites questions. La première : depuis juin 1040, lorsque Pétain s’est couché devant Hitler, y a-t-il une guerre que l’armée française n’a pas perdue ? La deuxième : on nous parle des soldats français morts au front mais peut-on savoir combien de personnes les soldats français ont tuées dans leur carrière ? Par exemple, récemment, en Libye ?

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fleche13 juillet 2011 : Joly vs Le Pen, histoire d'accents

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Lorsque l’on veut féliciter un étranger pour sa façon de parler le français on lui dit qu’il le parle « sans accent ». La formule est bien sûr idiote car nous avons tous un accent, parisien ou marseillais, pied-noir ou BCBG, alsacien ou breton… Certains en sont fiers, le revendiquent, d’autres tentent de le masquer, de le transformer. Et les étrangers ont, bien sûr, un accent qui témoigne de leur première langue. Eva Joly, dans son premier discours de candidate a, hier, innové sur ce point. Après avoir souligné que « c’est la première fois que se présente à la présidentielle une Française qui est née et a grandi à l’étranger » et avoir affirmé « je suis une Française par choix et par conviction » elle a lancé « mon accent est la marque du rayonnement de la France dans le monde entier ».

Etre française par conviction (et non pas par filiation, par le sang), cette formule mérite d’être soupesée et je suppose que beaucoup de nos compatriotes pourraient se l’approprier face aux délires xénophobes de Madame Le Pen.  Sans doute sa première réaction serait-elle de dire que ce n’est pas la même chose d’être française (par conviction) d’origine norvégienne et française (par conviction) d’origine algérienne ou sénégalaise, mais du même coup elle se piégerait elle-même en soulignant son racisme. Ce n’est cependant pas cela qui me retient dans le discours d’Eva Joly mais la phrase suivante, « mon accent est la marque du rayonnement de la France dans le monde entier ». On pourrait bien sûr dire cela de tout accent étranger, comme on pourrait dire qu’un accent étranger en anglais est la preuve du rayonnement de l’anglais dans le monde entier. Cela devrait plaire à madame Le Pen, si prompte à défendre la nation française, ce « rayonnement de la France dans le monde entier ». J’ai écrit « devrait » car il lui faudrait admettre que l’accent arabe, wolof, soninké, bambara, etc. participent à ce rayonnement. Bref, c’est la première fois que, dans un discours d’écologiste, j’entends des accents politiques. Et c'est bien venu, à la vieille du 14 juillet, où certains chanteront La Marseillaise dont je vous rappelle le dernier couplet:

Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs, Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseur! Sous nos drapeaux que la victoire, Accoure à tes mâles accents..... Décidément cette histoire d'accents est bien intéressante!

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fleche7 juillet 2011 : Que les hommes et les femmes soient belles...

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Victor Hugo, dans un long poème, du livre 1 des Contemplations, « Réponse à un acte d’accusation », dressait un tableau de la langue  française figée et décrivait ce qu’il croyait avoir été son action :

« Je suis le démagogue horrible et débordé, et le dévastateur du vieil ABCD… La langue était l’Etat avant quatre-vingt-neuf, les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes… Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire… Je fis une tempête au fond de l’encrier »

Mais, dans ce beau programme, s’il évoquait l’alphabet et le lexique, il n’évoquait pas la syntaxe. Or voici que, sous le titre que les hommes et les femmes soient belles, circule une pétition contre la « syntaxe antifemme ». Vous avait compris, il s’agit de protester contre la vieille règle qui veut que le masculin l’emporte pour l’accord sur le féminin : Cet homme et ces trois soixante cinq femmes sont beaux. Cela peut paraître stupide, illogique, dans certaines langues on accorde avec le dernier terme, ce qui donnerait Cet homme et ces trois soixante cinq femmes sont belles, mais aussi Ces trois soixante cinq femmes et cet homme sont beaux, ce qui serait tout aussi stupide et illogique. Mais dans la pétition à laquelle je faisais allusion on considère la règle en question comme sexiste. Il se trouve qu’il y a un accord en français, et qu’il force donc à choisir. Ce problème ne se poserait pas en anglais, mais il s’en pose d’autres autour du problème du sexe, et il est de bon ton depuis quelques années de les traiter en termes de domination machiste. La domination de la femme par l’homme, la non parité, le traitement inégal des femmes dans le domaine des salaires par exemple sont des réalités indiscutables. Mais j’ai toujours pensé que vouloir les combattre à travers la langue était une illusion. Une certaine Henriette Zoughebi, présidente du collectif l’égalité c’est pas sorcier, a déclaré au Nouvel Observateur : « Il faut en finir avec cette règle de grammaire qui perpétue l’idée de supériorité masculine et s’ancre dans la tête des enfants avec une lourde valeur symbolique ». Je suis tout à fait convaincu que certains combats symboliques sont fondamentaux, mais j’ai aussi le sentiment qu’il est parfois plus urgent d’agir sur la réalité que sur sa traduction linguistique. En anglais un président de séance n’est plus appelé chairman mais chairperson. Pourquoi pas, mais qu’est-ce que cela change à la situation de la femme. J’ai l’impression de me répéter, car j’ai souvent posé cette question, mais je la réitère : est-ce que la condition des Noirs aux USA a été améliorée par le fait qu’on ne les appelle plus black ni black american mais african american ? Tout cela nous ramène à George Orwell et à son 1984 et aux illusions qui en découlent… Bref, je pourrais continuer pendant des pages sur ce thème, mais cette pétition me suggère d’autres remarques.

Car, à propos de cette règle de grammaire, il semble que l’on déclare la guerre au père Bouhours, (1628-1702), jésuite de son état, successeur de Vaugelas, dont le nouvel Obs, juste après avoir cité Henriette Zoughebi , écrit qu’on lui doit cette règle. Est-ce elle qui le déclare ? Ce n’est pas clair et je sais qu’il faut se méfier de la façon dont la presse rapporte les propos. Mais Henriette Zoughebi écrit sur son blog que « le père Bouhours est l’un des grammairiens qui a œuvré à ce que cette règle devienne exclusive ». Je suis toujours un peu gêné lorsqu’on tente de rendre responsable de n’importe quoi quelqu’un qui ne peut plus se défendre, et toujours surpris par cette tendance à chercher des boucs émissaires. Alors, pour ma propre gouverne, je suis allé voir du côté de ce père Bouhours. Il est vrai qu’on lui prête une formule particulièrement stupide, voire raciste : « De toutes les prononciations, la nôtre est la plus naturelle et la plus unie. Les Chinois et presque tous les peuples de l’Asie chantent ; les Allemands râlent ; les Espagnols déclament ; les Italiens soupirent ; les Anglais sifflent. Il n’y a proprement que les Français qui parlent. » Mais on prêtait ce même type d’ânerie à Charles quint plus d’un siècle avant lui. En revanche, dans le 7ème volume des Lecons de linguistique  de Gustave Guillaume, qui en matière de syntaxe est une autorité, on trouve ceci dans une leçon du 11 avril 1946 : « Les règles du P. Bouhours ont disparu des ouvrages didactiques, mais elles continuent néanmoins d’exprimer à un certain degré la réalité linguistique : ce qui est éprouvé, senti par les sujets parlants ». Tiens, Bouhours aurait été du côté de l’usage ? Et en 1968 Théodore Rosset publiait Entretiens, doutes, critique et remarques du Père Bouhours sur la langue française et, dans une partie intitulée « remarques sur la morphologie et la syntaxe » il écrivait dans le paragraphe consacré à l’accord de l’adjectif : « Lorsqu’un adjectif se rapporte à deux substantifs de genres différents, l’usage tolère, selon Bouhours, qu’on ne fasse accorder cet adjectif qu’avec le dernier substantif ; mais les personnes qui se piquent d’une grande justesse évitent cela comme un écueil ». Et il cite Bouhours lui-même : « qui peut seule lui donner un secours et une consolation parfaite ». Encore une faut, Bouhours n’est peut-être pas le machiste que l’on croit. Je n’aime pas particulièrement les jésuites, je n’ai aucune raison de voler au secours de celui-là, mais je trouve spécialement désagréables les propositions du type C’est la faute à… Pour finir avec le sourire, et le verbe finir est ici à prendre en différents sens, on raconte qu’au moment de mourir Bouhours aurait déclaré : « Je vais ou je vas mourir, l’un et l’autre se dit ou se disent ». Anecdote apocryphe, sans doute, mais on ne prête qu’aux riches. Et puis un petit conseil. Pour éviter les difficultés et le ridicule qui mèneraient à des phrases comme les hommes et les femmes sont connes, mais les femmes et les hommes sont cons, choisissez donc des adjectifs comme bête, stupide,  imbécile, ridicule, plutôt que con ou idiot…