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Décembre 2010

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fleche18 décembre 2010 : Imprimatur
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Pour les lecteurs du soir, je concède que cette chronique est antidatée: j'écris en fait le 17 au soir, mais je vais entrer dans une zone de turbulences (déménagement, voyage) et je vais en outre être privé d'Internet pendant une quinzaine de jours (conséquence du déménagement), alors j'ai pris de l'avance. Dans le Nouvel Observateur de cette semaine, un article sur la Côte d'Ivoire dont j'extrais ce passage, à propos de Guillaume Soro, nommé premier ministre par le président élu Ouattara:

"Visiblement plus impatient que son nouveau patron, il promet de prendre le contrôle de la RTL, la Radio Télévision Ivoirienne, le 16 décembre, et de regagner ses bureaux à l'imprimatur le lendemain".

L'imprimatur, comme chacun sait, est une autorisation d'imprimer un ouvrage, donnée par une autorité ecclésiastique ou universitaire, et l'on peut se demander comme un premier ministre peut avoir ses bureaux à l'imprimatur. En fait, les correcteurs de l'hebdomadaire ont fait du zèle. En Afrique francophone on a assisté à un certain nombre de néologismes dans le domaine du vocabulaire politique, et parmi eux la primature pour désigner les locaux du premier ministre: à Abidjan ou à Dakar la primature est l'équivalent de l'hôtel Matignon à Paris. Le journaliste a donc certainement écrit primature mais, à Paris où l'on ne connaît pas ce mot, on a corrigé avec le mot le plus prôche, imprimatur. Sauf que la phrase n'a plus aucun sens. C'est ce qu'on appelle de l'hypercorrection.

Ceci dit, si vous vous ennuyez de moi en ces périodes de fêtes (et de déménagement), vous pouvez aller jeter un coup d'oeil ( ou plutôt aller jeter une oreille) sur la conférence que j'ai donnée le 19 novembre dernier à l'Université de Provence. Adresse ci-dessous

http://www.univ-provence.fr/webtv/?x=conf_calvet_191110

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 fleche17 décembre 2010 : Ample création d'emplois
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Il y a des jours où la réalité dépasse la fiction. Imaginez que vous vouliez critiquer la politique du gouvernement (c'est juste une hypothèse, je sais bien que ce gouvernement est parfait, qu'il n'y a pas lieu de le critiquer), imaginez donc que vous vouliez critiquer le gouvernement avec beaucoup de mauvaise foi, par exemple sur sa politique sociale. Vous inventez donc une contre-vérité, disons qu'il y a du chômage en France, vous expliquez qu'il faudrait créer des emplois, mais que le gouvernement en est incapable, vous cherchez une belle formule pour clouer ce gouvernement au pilori, vous aimeriez une rime à emploi, ou des allitérations, vous songez à empiler des emplois, ou à empaler, à ample, tiens ce serait pas mal, "si le gouvernement n'a pas une ample politique de l'emploi nous empilerons nos critiques, nous empalerons les ministres", non, ça ne va pas, et puis vous vous rendez compte que vos efforts sont inutiles, que la réalité dépasse la fiction:

Invitée hier soir sur Canal + Christine Lagarde, ministre des finances (soyons précis: elle est ministre de l'économie, des finances et de l'industrie) a fait ce délicieux lapsus: "L'économie française recommencera à créer des impôts... euh des emplois".

Et vous vous dîtes que vous auriez bien aimé le trouver tout seul. Vous en aviez rêvé, Lagarde l'a fait pour vous. Vous voyez bien qu'il n'y a pas lieu de critiquer ce gouvernement.

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fleche16 décembre 2010 : La Le Pénophobie et le politiquement correct

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Droite et gauche confondues, on se jette donc depuis quelques jours sur la récente sortie de Marine Le Pen qui, parlant de musulmans priant dans la rue et interdisant toute circulation, a déclaré: « C’est une occupation de pans de territoires . Certes il n’y a pas de blindés, il n’y a pas de soldats, mais elle pèse sur les habitants ». Et chacun de dénoncer cet insupportable amalgame entre islam et occupation allemande, sans se rendre apparemment compte que, du coup, on fait exactement ce que Madame Le Pen attendait : donner  de l’écho à ses déclarations et lui faire de la publicité. Ainsi le CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France, organisme dont je ne sais rien) porte plainte contre elle. Ou encore une vingtaine de « personnalités » demandent l’annulation des « Assises internationales sur l’islamisation de nos pays » qui doivent se tenir le 18 décembre à Paris, faisant du même coup de la publicité à quelques imbéciles qui se sont fait connaître en voulant distribuer dans les rues de la soupe au cochon. Notons en passant qu’en lisant la liste des signataires de cet appel on découvre que l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant s’appelle désormais Raphaël Idriss Confiant… Il y a aussi des réactions plus traditionnellement politiques. Ainsi, les sarkozystes ayant la trouille pour la prochaine élection présidentielle, Jean-François Copé annonce-t-il qu’il va relancer le débat sur l’identité nationale, faisant de la surenchère sur le FN pour récupérer ses voix et affirmant qu’il ne faut pas laisser le FN dévoyer les idées de l’UMP, c’est tout dire ! Quant au PS, toujours aussi courageux, il évite soigneusement d’aborder le problème de fond (à la fois celui qui concerne le droit d’avoir des lieux de culte privés et celui qui concerne le débordement dans la rue de pratiques qui devraient rester privées) pour taper sur le Front National. Dans les deux cas, on tombe dans le piège tendu par Le Pen fille et père.

Il est vrai que, dans une dizaine de villes en France, la prière du vendredi a lieu dans la rue. Ce n’est pas, on s’en doute, parce que ces croyants adorent l’air pur, mais plutôt parce qu’ils n’ont pas assez de place dans les mosquées. Mais il y a aussi des processions catholiques, pour certaines fêtes traditionnelles, qui gênent tout autant la circulation et sont également « une occupation de pans de territoires ». Marine Le Pen, à ma connaissance, ne s’en plaint pas et l’on peut donc légitimement considérer que, par cette réaction sélective, elle fait preuve d’islamophobie. Pour ma part, je crois que le problème est ailleurs. En dénonçant ce qu’elle a dénoncé, ou en protestant contre ce contre quoi elle a protesté, la prière du vendredi dans la rue, Madame Le Pen dit tout haut ce que pense sans doute tout bas une très grande majorité de Français, mais elle va plus loin en cherchant le « dérapage », le mot qui fait « scandale », ici dans sa comparaison avec l’occupation. Le procédé est caractéristique du populisme d’extrême droite : prendre un thème qui fait l’unanimité et le traiter d’une façon qui ne fait pas l’unanimité. Laurent Fabius disait naguère que le Front National posait les bonnes questions mais apportait de mauvaises réponses. Il avait, je crois, raison, et cette polémique récente le montre une fois de plus. La présence religieuse dans la rue, qu’elle soit musulmane, chrétienne, juive ou bouddhiste peut incommoder (et j’avoue qu’elle m’incommode). Je ne supporte pas non plus les cloches des églises lorsqu’elles me réveillent ou l’appel du muezzin de plus en plus envahissant dans les pays musulmans. Il m’est arrivé, contre la loi, de refuser de faire cours parce qu’il y avait en face de mois une étudiante voilée, je lui ai demandé de retirer son voile ou de ne plus venir, et j’étais, je le sais, en pleine illégalité. Mais j’ai aussi demandé à une religieuse catholique de ne plus venir à mes cours ou de venir « en civil ». Et j’ai régulièrement mis à la poubelle les lettres du grand rabbinat que je recevais à une certaine époque (comme, je suppose, tous mes collègues) me demandant de ne pas faire de cours importants ou de ne pas organiser d’examens les jours de fêtes religieuses juives.

J’ai le plus grand dégoûts pour les dirigeants du Front National et j’essaie de comprendre les mouvements sociologiques qui leur apportent des voix aux élections successives. Mais je considère que les nombreuses réactions aux déclarations de Marine Le Pen relèvent du politiquement correct et évitent soigneusement la vraie question. L’écrivain Michel Houellebecq avait, en 2001, déclaré dans un entretien donné à la revue Lire, que l’islam était « la religion la plus con ».  Et il avait fait un petit scandale, à juste titre. L’islam, en effet, n’est pas « la religion la plus con », elle est aussi conne que les autres. Je suis, en ce domaine, peu enclin aux palmarès et je les classe toutes ex æquo : toutes les religions sont connes, fermez le ban. Ce qui n’enlève rien à l’ignominie de la rhétorique de Marine Le Pen. Il faut l’analyser, la disséquer, montrer comment elle fonctionne, mais pas pour autant défendre l’islam, ou n’importe quelle autre religion. Car nous ne faisons pas seulement de la publicité au Front National, nous mettons l’islam en situation de victime et offrons une tribune à ses porte-parole les plus extrémistes. Ainsi, de façon peut-être paradoxale, la Le Pénophobie, un des avatars du politiquement correct, renforce-t-elle l'islamophobie.

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fleche10 décembre 2010 : L'hacktiviste et la transparence
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Pendant mon séjour australien j’ai, bien sûr, entendu parler des fuites de Wikileaks mais je n’avais pas perçu le bruit que cela faisait dans le monde et en particulier en France. Il y a peut-être une bonne raison à cela : l’Australie n’apparaît guère dans les documents mis en ligne, n’est pas concernée par des « révélations » tapageuses et s’amuse surtout de ce qu’on y dit sur les autres. On a beaucoup commenté cet « événement », parlé de dictature de la transparence, de ses excès, du droit d’informer, et tout cela pose d’intéressantes questions, en particulier du point de vue de la théorie de la communication. J’ai toujours eu l’impression qu’en tentant de décortiquer les novlangues, de dénoncer les langues de bois sous tous les horizons ou de souligner les faiblesses et le ridicule de certains dirigeants politiques nous ne faisions que pisser dans un violon, comme on dit en français populaire, et nous exposer à une réplique définitive : « cause toujours, tu m’intéresses ». Si un scandale financier avéré peut parfois faire mal (nous verrons à propos de Woerth ou de Balladur-Sarkozy, si ces affaires sont un jour résolues), le fait de souligner ce qu’il y a de retors ou de mensonger dans le discours politique ne fait finalement pas grand mal à ses pratiquants. Or ce qui ressort des révélations de WikiLeaks est d’un autre ordre. Certaines théories confondent allégrement l’information et la communication et considèrent la langue comme un instrument permettant d’encoder et de décoder des messages, de transmettre en quelque sorte la « vérité ». Mais la « vérité » n’est pas la même selon le côté de la porte où l’on se trouve... Nous avons tous, un jour ou l’autre, eu une réaction du type « mon interlocuteur me dit ça, mais qu’est-ce qu’il pense vraiment », ou encore eu envie de savoir ce que, dans notre dos, nos présumés « amis » disaient de nous. Eh bien voilà, nous savons ce que les amis américains pensent de leurs amis étrangers. Nous savons, pour ne prendre que quelques exemples, qu’Hillary Clinton s’interroge sur la santé mentale de Madame Kirchner, la présidente argentine, que l’ambassadeur US à Paris considère Nicolas Sarkozy comme un empereur sans toge, le décrit comme vulnérable (« thin-skinned ») et autoritaire, que le même Sarkozy aurait annoncé sa candidature à la présidentielle à l’ambassadeur US le 1er août 2005, c’est-à-dire plusieurs mois avant de l’annoncer aux Français, ou que l’ambassadeur US à Kaboul voit le président afghan Karzaï comme un faible dont le frère est un mafieux de la drogue, etc… A un premier niveau, ce peut être marrant, car j’ai choisi mes exemples, puis on se demande ce que cela va changer à la diplomatie. Pas seulement ces fuites mais le fait que dorénavant tout, absolument tout, peut se retrouver un jour ou l’autre sur Internet.  Et les laudateurs de cette entreprise de fuites ne seraient sans doute pas ravis d’y trouver leur correspondance privée, leurs lettres d’amour ou leurs opérations bancaires. Troisième niveau : Nous savons que le langage diplomatique est codé, que des « discussions franches » signifient en général une belle engueulade par exemple. Mais s’il y a engueulade, on peut supposer qu’on se dit des choses que l’on pense. Or en lisant ce que ces rapports, ces télégrammes diplomatiques ou ces comptes rendus de discussions disent nous avons l’impression d’assister en permanence à un théâtre d’ombres. Dorénavant, en voyant à la télévision Sarkozy et Obama par exemple se congratuler en souriant devant les caméras, nous nous mettrons dans la tête de l’un et de l’autre. Obama : « Il va arrêter de me peloter, ce nabot ridicule, il me prend pour un pédé ! ». Sarkozy : « Putain de nègre, dès qu’il est quelque part il n’y en a que pour lui. C’est moi le président du G 20, c’est pas lui ! ». Plus sérieusement, et à un quatrième niveau, se pose de problème de l’information réelle que l'on trouve dans tout cela. Ces « révélations » n’apportent en effet pas grand chose, elles nous montrent surtout que le temps où les ambassades faisaient de la diplomatie est révolu et qu’on y fait surtout aujourd’hui de la récolte de cancans et d’informations de seconde main.

J’ai vu dans un quotidien australien une caricature d’Hillary Clinton s’adressant au corps diplomatique US : « Vous avez été envoyés à l’étranger pour mentir pour votre pays, et vous vous faites prendre en train de dire la vérité ». Mentir, mentir pour son pays, dire la vérité : ces catégories ne sont guère scientifiques et cela fait 25 siècles que le paradoxe du Crétois nous confronte à la même question : lorsqu’un menteur reconnu ou autoproclamé dit qu’il est menteur, ment-il ou dit-il la vérité ?  Et le corps diplomatique dont madame Clinton dit , dans cette caricature, qu’il a pour profession de mentir, ment-il ou dit-il la vérité dans les messages que des fuites viennent de rendre publiques ? Comme vous le voyez, nous pourrions raisonner sans fin dans cette direction, mais il me faut finir. La transparence revendiquée par Wikileaks, ses défenseurs ou Bradley Manning, ce soldat américain supposé être l’hacktivist (j’aime bien ce néologisme) responsable des fuites s’apparente largement aux échos que l’on trouve dans les journaux « people ». Information ? Communication ? Encore faudrait-il définir ces termes. Informer c’est faire connaître des choses non sues, ou peu sues, c’est « dévoiler » parfois ou trahir (la police a ses informateurs, comme on sait, venus du Milieu et le trahissant). Communiquer c’est, de façon complexe (voir mon ligne sur le Jeu du signe), construire un sens à partir de formes signifiantes. Ici on n’apprend pas grand chose de nouveau (pas d’information, donc) et le sens que l’on peut dégager de cette masse de documents relève d’un long travail que des analystes, des historiens, feront un jour. Pour l’instant, dans ces tonnes de messages, on ne trouve aucun message, aucun sens, peu de communication sinon celle d’une posture, celle de Wikileaks et son revendication de transparence. «Il paraît que la vérité est allé aux toilettes, et qu’elle n’a pas tiré la chasse » chantait Léo Ferré, et il ajoutait « La vérité c’est dégueulasse ». Mais croyait-il en la vérité, Léo ?

Bref, il nous faut donc finir, mais avec le sourire. Certains spécialistes du renseignement disent que « l’ennemi » nous écoute toujours, à travers par exemple notre téléphone portable, même s’il est fermé (je n’invente rien), et que la seule façon de ne pas être écouté est d’en enlever la batterie. Il me semble cependant qu’il y a une autre méthode pour n’être pas écouté: se taire, ne rien dire. Mais ce serait beaucoup demander à certains…

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fleche8 décembre 2010 : Rafales de vent...

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Depuis septembre 2009 je vous entretiens régulièrement, et avec beaucoup d'ironie, du "feuilleton Rafales", si j'ose dire, que nous conte le président de la République. Il avait vendu je ne sais plus combien d'avions à son "ami Lula", le contrat était sur le point d'être signé, allait être signé, le serait très prochainement. Le verdict vient de tomber: les Rafales, c'était du vent. Lula, qui cédera la place le 1er janvier à Dilma Rousseff, a annoncé que la décision serait prise par la présidente récemment élue. La vérité est que l'armée brésilienne n'a jamais voulu de cet avion invendable (en tout cas jamais vendu) et que Sarkozy nous enfumait. Prend-t-il ses désirs pour des réalités? Pense-t-il que dire c'est faire? Toujours est-il que cela devient une habitude: aucune nouvelle des contrats mitifiques qu'il avait annoncé avoir signés avec la Lybie, et voici que cela recommence avec l'Inde. Il annonce avoir signé des contrats pour plusieurs milliards d'euros et, vérification faite, rien n'est en fait finalisé. Bien sûr, le mensonge en politique n'est pas chose nouvelle. Mais là nous atteingnons des sommets, et sans besoin de Rafales pour y monter: Le mensonge est en train de devenir un moyen de gouvernement. On peut rire de ce président affabulateur, on peut s'en désoler, mais le spectacle deveint navrant. Enfin, j'ai perdu un thème pour ces chroniques: finis les Rafales! Mais j'espère que, lors de la campagne électorale pour la présidentielle de 2012, le candidat de gauche saura mettre en valeur cette étrange habitude, finament infantile, qu'a Sarkozy de raco,nter n'importe quoi et de faire semblant d'y croire. Plus navant encore est le silence de la droite sur ces mensonges récurrents. Tiens, demain, je vais acheter Le Figaro.

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fleche5 décembre 2010 : Lendemains qui chantent pour la francophonie... et la diplomatie française

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Etrange pays que l’Australie, où l’on compte entre 150 et 200 langues aborigènes, et presque autant de langues de migrants, où la présence de ces dernières est palpable dans les rues, pour l‘œil (les enseignes) comme pour l’oreille, et où l’on sent pourtant comme un profond désintérêt pour les langues et le plurilinguisme. Selon les statistiques, 15 % de la population parleraient à la maison une autre langue que l’anglais : par ordre décroissant l’italien, le grec, le cantonais, l’arabe libanais, le vietnamien, le mandarin, etc. Ces minorités ont obtenu que l’on réserve une petite place à leurs langues, dans le système scolaire, dans les média.  Par exemple une station de radio, le SBS (Special Broadcasting Service) émet en 68 langues. Cette relative reconnaissance des langues de migrants aurait, dit-on, profité par contrecoup aux langues aborigènes. Mais il faut le dire très vite, car les aborigènes, auxquels on fait mention régulièrement, presque rituellement, dans les discours officiels, les aborigènes qui ont même désormais un drapeau, ces aborigènes donc, on ne les voit guère. Présents sur ce territoire depuis au moins 60.000 ans ils ont été il y a deux siècles, à l’arrivée des Européens, repoussés vers le désert central et, au sens propre du terme, niés. Il suffit sur ce point de rappeler que les aborigènes n’ont été reconnus comme êtres humains qu’en 1967. Jusque-là, ils faisaient partie de la faune, sans plus…

A Sydney, en ouverture d’un colloque auquel je participais, l’un d’entre eux est venu prononcer des paroles de bienvenue « de la part du peuple aborigène, aux frères et aux sœurs », faisant des déclarations que l’on hésite à classer du côté du mysticisme ou du côté du grand guignol (« we are the land, the land is us, we respect the land... »), bref du grand n’importe quoi, quand on se souvient qu’ils ont été allègrement massacrés et qu’aujourd’hui on se préoccupe bien peu de leurs langues. A l’époque de l’apartheid j’avais dû, en allant au Mozambique, faire escale à Johannesburg. Je n’avais pas voulu sortir de l’aéroport et, déjeunant donc dans un restaurant sous douane, j’avais été frappé par l’affichage, peut-être inconscient mais très visible, de la discrimination raciale : Le maître d’hôtel était blanc, les garçons indiens et en cherchant bien, à travers une porte entrouverte et vite refermée, on apercevait quelques Noirs balayant ou faisant la vaisselle. Il en va un peu de même des aborigènes en Australie aujourd’hui. On les montre ou on les mentionne en ouverture des colloques ou dans les discours officiels. C'est tout.

Quoiqu’il en soit, on enseigne donc les langues communautaires (c’est-à-dire les langues de migrants) en primaire, mais furtivement : un semestre de japonais, un semestre de grec, un semestre d’italien, un semestre de cantonais, etc., selon les écoles. Puis, dans le secondaire, on peut étudier une langue, régionale (indonésien, vietnamien…) ou européenne (italien, français…), mais cet enseignement est facultatif, et en terminale seuls 10 à 12% des élèves étudient encore une langue étrangère. Il en résulte que ce pays extrêmement plurilingue, dans lequel il y a presque autant de langues que de variétés d’eucalyptus, semble tourner le dos à ses langues, à toutes les langues à vrai dire. Ce n’est bien sûr pas surprenant dans un pays anglophone: le fait de parler anglais donne souvent le sentiment qu'il est inutile d'apprendre autre chose. Mais si l’on regarde une carte on voit que bien des villes du pays, au nord ou à l’ouest, sont plus proches de Timor ou de l’Indonésie que de la capitale. On voit que cet énorme pays fait partie d’une niche écolinguistique comportant une bonne vingtaine de pays dont le Japon, la Chine, le Vietnam, la Malaisie, l’Indonésie, que l’on pourrait imaginer des politiques linguistiques correspondant à cette situation. Eh bien non. Il existe pourtant une académie australienne des sciences humaines, présidées par Jo Lo Bianco, un linguiste qui se démène comme un beau diable pour tenter de convaincre les autorités. Mais on a l’impression que la population ne s’intéresse pas à ces choses. Les parents d’ élèves, me dit-on, ont tendance à protester lorsque l’on tente d’introduire un enseignement bilingue, une immersion. Cela peut se lire à un autre niveau, dans la vie quotidienne. A Melbourne, j’étais logé dans un hôtel plutôt haut de gamme, 13 chaînes télé, toutes en anglais. A Canberra, hôtel de classe moyenne, même choix de chaînes. Et à Sydney, dans un hôtel très haut de gamme, même chose : anglais, anglais, anglais…

J’étais venu en Australie pour participer au colloque de la commission Asie-Pacifique de la FIPF (fédération internationale des professeurs de français). Des enseignants venus de vingt et un pays y ont mis en commun leurs expériences et leurs interrogations, leurs espoirs et leurs craintes. En écoutant leurs témoignages, on apprenait bien des choses. Je ne sais plus qui a dit qu’il y avait plus de Chinois apprenant l’anglais que de citoyens américains aux USA, mais, dans cette partie du monde, le français est une langue première bien minoritaire et pourtant paradoxalement bien présente dans les systèmes éducatifs. En additionnant la population de la Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna nous arrivons à peine à 260.000 personnes. Autant pour la Polynésie française, soit un total de 520.000 habitants : une grande ville, en quelque sorte. Et en face de cette minorité nous avons 300.000 apprenants de français en Inde, plus de 80.000 au Vietnam, environ 140.000 au Japon, plus la Chine, l’Australie,… Les langues qui ont le plus de « poids » dans la région, outre l’anglais, sont le japonais, le malais, l’indonésien, le cantonais, le mandarin mais, bien sûr, ni le français ni l’espagnol ou l’allemand. Alors, pourquoi cette (très) relative popularité du français ? Tous font allusion à des arguments esthétiques : belle langue, langue de culture, langue de l’amour, bref tous les poncifs qui traînent dans ce genre de représentations. Mais on voit aussi émerger d’autres motivations : le français faciliterait l’immigration vers le Canada par exemple. Ce qui, derrière les représentations, fait apparaître un facteur économique non négligeable et plus sérieux. Bien sûr il serait idiot de comparer ces chiffres à ceux des apprenants de l'anglais. Mais il se passe des choses intéressantes dans cette partie du monde, par exemple un projet de revue francophone ou d'une université francophone entre le Japon, la Corée, la Chine. A suivre, donc.

Pour finir, j’ai assisté en fin de colloque à une étrange scène. Un repas de gala avait été organisé, honoré par la présence du consul général. Celui-ci fait un petit discours pendant lequel l’une de mes voisines, dont le français n’est pas la langue maternelle, s’amuse à compter ses fautes de syntaxe. Ca commence bien. Puis il vient s’asseoir à table, entre une Indienne et une Chinoise, et lance que « la France va se faire bouffer par la Chine, peut-être aussi par l’Inde ». Et puisqu’il s’agit de bouffe, il explique à sa voisine, végétarienne, que si les Indiens se mettaient à manger du bœuf, la France pourrait leur vendre plein de viande. Entre-temps, comme quelqu'un lui expliquait qu'à l'étranger on percevait assez mal la politique française vis-à-vis des Roms il se lance dans une glorification de la politique de Sarkozy face aux "Roms français". Tiens, je pensais qu'ils étaient français ou roms, pas les deux à la fois, mais qu'importe. Pendant son discours, il a tenu a préciser par deux fois qu’il avait été, jusqu’à une date très récente, directeur de cabinet de Bernard Kouchner. On comprend donc qu’on a dû trouver d’urgence un point de chute à ce pauvre homme, viré d’un cabinet pour cause de remaniement ministériel. Mais accumuler autant de gaffes en si peu de temps relève de la performance. J’ai rencontré quelques diplomates, pendant mon séjour en Australie, cultivés, charmants, attentifs à leurs interlocuteurs. Là, c’était sans doute la nouvelle génération, les clones d’un président de la république qui envoie des SMS devant le pape et met ses pieds sur la table ou presque devant le roi du Maroc. Si cette race devait se multiplier, cela promet des lendemains qui chantent pour la diplomatie française.

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Novembre 2010

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fleche24 novembre 2010 : Pétage de plomb, mensonge et tentative de destruction de preuves

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Intéressant ce qui s’est passé au sommet de l’OTAN à Lisbonne. Acte 1. Lors d’une rencontre informelle avec la presse, interrogé sur la dossier de Karachi, Nicolas Sarkozy se plaint d’être accusé de tas de choses  puis pète les plombs. Sans doute pour montrer que le système des « on dit » est absurde il agresse un journaliste, lui dit qu’il sait qu’il est pédophile, qu’un service de renseignement le lui a dit, qu’il en est persuadé. Son entourage, effaré, tente de l’entraîner, et il lance avant de partir : « Amis pédophiles, à demain ». Fin de l’acte 1.

Acte 2. Lorsque qu’hier on commence à parler de l’incident, l’Elysée dément : non, il ne s’est rien passé.

Acte 3. On apprend que ces échanges ont été enregistrés par les organisateurs du sommet de l’OTAN et que la France a demandé que les bandes soient effacées.

Acte 4. L’enregistrement est publié in extenso ce matin dans Libérartion. Tout était vrai (sauf bien sûr si le quotidien s’est fait poéger, on ne sait jamais).

Analysons tranquillement cette succession. L’acte 1 nous montre que Sarkozy a sans doute une case en moins, qu’il a parfois des bouffées délirantes, mais cela, nous le savions déjà. L’acte 2, lu à la lumière de l’acte 4, nous montre que les services de l’Elysée mentent. Rien de très nouveau. Toujours à la lumière de l’acte 4, l’acte 3 nous montre qu’ils sont prêts à maquiller l’histoire, dans la pire tradition stalinienne (faire effacer des bandes, comme on détruit des preuves), et qu’en outre ils sont inefficaces, ce qui n’est guère rassurant pour les administrés que nous sommes. Pour conclure, quand je vous disais que le Sarkozy nouveau était tout aussi frelaté que le Beaujolais nouveau, je n’étais pas loin de la vérité…

Bon, je pars une dizaine de jours en Australie, voir comment fonctionne la démocratie aux antipodes.

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fleche22 novembre 2010 : Manuscrits royaux... et madrague

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Lors de son voyage éclair en Corée, Sarkozy a annoncé  qu’il rendrait environ 300 manuscrits royaux détenus par la Bibliothèque Nationale. Les conservateurs s’insurgent, l’Elysée fait savoir qu’il s’agit de tenir une promesse faite par François Mitterrand (promesse dont il n’y a nulle trace, mais nous sommes habitués à ces  approximations ou à ces mensonges), Jack Lang, qui attend une faveur, va dans le sens du président, bref encore une tempête dans un verre d’eau. Mais il y a plusieurs années que ce type de problème m’interpelle. Non pas les petites magouilles politiques mais la question de la restitution de collections détenues par les musées du monde entier. Il y a longtemps par exemple que la Grèce réclame le retour de pièces archéologiques détenues par le British Museum. Plus récemment l’Egypte s’est mise à revendiquer elle aussi qu’on lui rende des trésors pharaoniques exposés dans différents musées. Et ces deux pays ne sont pas les seuls. Laissons de côté la question, certes importante, de savoir si ces pièces ont été achetées, données ou volées : cela est souvent indécidable, surtout pour les plus vieilles. Il demeure que, pour l’impénitent visiteur de musées que je suis, la prise en compte de ces revendications souvent fondées mènerait à une situation un peu paradoxale. Un musée a pour fonction de donner à voir des œuvres venues du monde entier. Pour ne prendre qu’un exemple, si le musée du quai Branly rendait toutes ses collections aux pays dont elles proviennent, il n’y aurait plus de musée du quai Branly. Je sais bien sûr la réponse qu’on va me faire: il suffirait que les pays se prêtent des pièces, pour des expositions. Mais, pour revenir au quai Branly (je pourrais prendre des dizaines d’autres exemples), sa spécificité même en disparaîtrait. Bref, ceci constitue peut-être une banale discussion de salon…

Autre chose qui n’a rien à voir. Après Les boîtes noires de Louis-Jean Calvet on m’a refait le coup d’un bouquin d’hommages, vendredi dernier à Aix-en-Provence. Cela s’appelle Pour la (socio)linguistique, pour Louis-Jean Calvet, et c’est publié à l’Harmattan. En outre on m’a fait un second coup, celui de créer sur facebook un site des « amis de Louis-Jean Calvet. Si tout cela vous amuse, allez par exemple voir sur le site http://paradisoaix.blogspot.com/

Avant la remise de ce livre, j’avais fait une conférence sur l’histoire linguistique de la Méditerranée et nous avons eu une discussion passionnante avec plusieurs de mes collègues sur l’étymologie du mot madrague, une technique de pêche au thon rouge qui remonte aux phéniciens. La madrague est une sorte de labyrinthe de filets qui mène les thons dans un piège. On tire alors sur le filet pour ramener le banc de poissons à la surface de la mer où l’on  peut alors les tuer, le plus souvent en les assommant. Mais d'où vient le mot? Je dispose de deux hypothèses arabes, d’une hypothèse sémitique plus ancienne, d’une hypothèse grecque, mais nous n’y voyons pas très clair. S’il y a un de mes lecteurs qui a une idée…

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fleche17 novembre 2010 : Le Sarkozy (pas très) nouveau est arrivé

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Avec deux jours d’avance sur le Beaujolais, le Sarkozy nouveau est donc arrivé. Patelin, modeste, n’agressant personne, pas même les journalistes, il faisait au début peine à voir tant il se contenait. Ses conseillers avaient sans doute pensé que, pour faire calme et posé il suffisait d’adopter un débit lent, une voix basse, et il s’y employa… un temps. Il reprit en effet son ton habituel pour interroger brutalement Michel Denisot et Claire Chazal, l’agressant alors qu’elle tardait à répondre : « J’ai pas entendu ». Le Sarkozy nouveau n’est pas plus nouveau que le Beaujolais.

Sarkozy nouveau ? Il parle toujours français comme un cochon. Petit florilège : « Les Français ne sont jamais été privés de carburants », « Je n’ai pas l’intention que nous acceptions », « J’ai une grande confiance dans Eric Woerth »… Ajoutons-y un lapsus intéressant (« Au fond ma détermination n’a rien changé », voulant sans doute dire qu’elle n’avait changé en rien) et une belle tautologie (« les Allemands sont ceux qui nous achètent le plus et ceux à qui nous vendons le plus »). Il est toujours aussi vantard, prétendant avoir joué un rôle central dans la libération d’Aung San Suu Kyi (« Elle a appelé Carla pour la remercier…Le président chinois m’a aidé.. »), toujours aussi menteur, ressortant l’histoire du soi-disant bouclier fiscal allemand. Utilisant les « éléments de langage » que tous ses affidés suivent à la lettre depuis plusieurs semaines il ne parle pas de journalistes mais de « commentateurs », pas d’articles ou d’analyses mais de « commentaires ». Bref, le Sarkozy nouveau n’a rien de bien nouveau. On l’interroge sur l’écologie et il lance « J’vais vous faire une confidence, monsieur Hulot m’a appelé aujourd’hui», sans dire de quoi ils ont parlé, faisant donc une annonce vide de contenu, on lui parle des retraites, des migrants, et il évoque Michel Rocard (trois fois), comme pour le compromettre, pour insinuer qu’ils sont d’accord, on lui demande pour finir s’il sera candidat, il répond qu’il décidera à l’automne 2011 puis se rendant sans doute compte qu’il n’a pas dit tout ce qu’il avait prévu dire, il se lance dans une énumération qui n’a aucun rapport avec la question: la justice, les libérations conditionnelles, les jurés populaires, les lois sur l’urbanisme… Encore une fois, rien de nouveau.

Une heure avant la prestation présidentielle, Fadela Amara était invitée sur Canal +. Ali Badou lui dit : « Vous avez fait partie d’un gouvernement de droite.. ». Elle corrige : « D’ouverture ». Il insiste : « De droite ». Elle répète : « D’ouverture ». Et se lance dans une apologie de Sarkozy, saluant son courage, affirmant la confiance qu’elle a en lui, vantant au passage les qualités de Brice Hortefeux et l'intérêt du débat sur l’identité nationale lancé par Erie Besson. Et, dans le même temps, elle s'affirme de gauche, militante. Hallucinant ! On finit par comprendre lorsqu’elle indique au détour d’une phrase qu’elle a rendez-vous avec le président dans quelques jours. Ah bon! Elle attend un poste, un point de chute, et lui cire les pompes! Sur ce point, Sarkozy n’a pas changé : il règne par la terreur. Au fait, elle vise quoi, Fadela Amara. La présidence de la HALDE ? Les paris sont ouverts.

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fleche16 novembre 2010: Ma femme va changer de réfrigérateur

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Lorsqu’en 1964 Jean-Paul Sartre refusa le prix Nobel de littérature, j’avais lu dans la presse que François Mauriac avait déclaré : "il a tort, moi j’en avais profité pour faire refaire ma cuisine"… Selon une récente biographie du même Mauriac, il aurait en fait dit, en 1952 : « Ma femme va changer de réfrigérateur. Le nôtre fait trop de bruit, il casse les oreilles de notre vieille cuisinière ». Ce qui me frappe en l’occurrence, c’est le début de la phrase : « Ma femme va changer de réfrigérateur ». Il aurait fait refaire son bureau ou sa bibliothèque qu’il aurait dit « je vais faire refaire… ». Mais le frigo, la cuisine, c’est l’affaire des femmes, bien sûr ! Ceci dit, dans les deux cas, et lorsqu’on sait le montant d’un prix Nobel, cela fait cher le réfrigérateur ou la cuisine.

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fleche15 novembre 2010 : Emaniement
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Il y a une bonne vingtaine d’années je ne sais quel publiciste avait inventé pour la droite le slogan suivant : l’évolution, c’est une révolution qui n’en a pas l’air. Christine Lagarde, qui n’a pourtant pas l’air d’avoir le sens de l’humour, a lancé ce matin que le nouveau gouvernement (qui vient d’arriver en avance sur le Beaujolais) était « totalement révolutionnaire », faisant bien sûr allusion à la définition scientifique de la révolution : « retour périodique d’un astre à un point de son orbite ». Evidemment, et même si ce gouvernement n’a rien d’un astre, on peut se dire qu’en parcourant 360 degrés il revient exactement au même point : on prend les mêmes et on recommence, et l’astre Fillon fait une révoluton pour revenir à la même place. Mais je préfère la formule précédente, l’évolution, c’est une révolution qui n’en a pas l’air, car on peut la décliner. Une mue, c’est une mûre qui n’en a pas l’air. Une ligue, c’est un Ligure qui n’en a pas l’air. Une figue, c’est une figure qui n’en a pas l’air. Et bien sûr, une figue mûre c’est une figure qui a l’air d’une mue. Bon, je vous laisse continuer à vous amuser et je reviens au remaniement qui semble n’en être pas un mais qui, pourtant, est bien un émaniement qui n’en a pas l’air (ou l’R). Le mot émaniement n’existe pas ? Mais oui, il est au remaniement ce que l’accord est au raccord, ce que l’achat est au rachat, ce qu’osé est au rosé, en bref ce que la figue est à la figure : une figue molle qui a perdu la face.

PS: J'écris en écoutant Canal + où est invitée l'intellectuelle du nouveau gouvernement, Nadine Morano. On lui demande quel est le dernier livre qu'elle a lu. Elle ne sait pas, n'a rien lu, puis précise qu'un livre est tout de même entré dans on entourage: "Celui de Houllebecq, on me l'a offert, je l'ai pas acheté, et ça me donne pas envie de l'acheter". C'est beau comme de l'antique!

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fleche9 novembre 2010 : 9 novembre

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Je sais, mon titre peut paraître légèrement tautologique, mais vous allez comprendre. Je vous disais hier que le 18 novembre serait un bon choix pour l‘annonce du remaniement, à la fois pour le Beaujolais et pour la référence au 18 juin. Je ne croyais pas si bien dire. Le discours de Sarkozy à Colombey-les-deux-églises, pour le quarantième anniversaire de la mort du général, a été un étonnant exercice de récupération. Sur le plan sémiologique, rien de très nouveau. Outrageusement maquillé (mais c’est toujours le cas dès qu’il est en public), il ponctuait la plupart de ses phrases d’un sourire satisfait. Si, une nouveauté toutefois, au niveau de la réception. J’ai soudainement vu une évidence : ce sourire fait irrésistiblement penser à celui de Louis de Funès. Il lui reste à monter un peu plus les coins de la bouche et la ressemblance sera totale. Sur le fond, tout le texte (concocté je pense par Henri Guaino, qui était d’ailleurs dans la salle) se ramène à un seul thème : Je suis comme de Gaulle, je réforme la France comme lui. Quelques extraits. Pour le commentaire : « Ces préceptes du Général de Gaulle sont d’une actualité absolument brûlante »,  « faire ce qu’il y a à faire ». Et pour les citations : « si la France m’a appelé à lui servir de guide, ce n’est pas pour présider à son sommeil ». Bref, vous avez compris, de Gaulle et lui c’est pareil, il fait comme lui. Nous découvrons un nouveau gaulliste, qui jusqu’ici avait bien caché cette filiation. Pour finir, un petit hic (il y en a toujours dans la logorrhée verbale de Sarkozy ). Pour bien montrer son émotion, il a lancé : « Qui ne se souvient de cette soirée du 9 novembre 1970.. » L’ennui est que si le général est bien mort le 9 novembre, sa disparition n’a été annoncée que le 10. Il a des problèmes avec le 9 novembre, Sarkozy. N’avait-il pas annoncé qu’il était présent à Berlin le jour de la chute du mur ? C’était, vous vous en souvenez, le 9 novembre 1989… Et nous avons ensuite appris qu'il avait menti. Il n'était pas plus à Berlin le 9 novembre 1989 qu'il n'a pu être ému par la mort du général de Gaulle le 9 novembre 1970.

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fleche8 novembre 2010 : Le 18 novembre

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Le feuilleton continue ! Tout le monde le dit, ce remaniement ministériel annoncé depuis bientôt cinq mois, qui met pratiquement tous les ministres en CDD, sème la zizanie dans les rangs de la droite, introduit une sourde rivalité entre les candidats pour le poste de premier ministre, est d’un grande imbécillité. On peut en même temps supposer que cette tactique, si c’en est une, apporte beaucoup de jouissance au locataire de l’Elysée. « Ah, ils sont tous à me lécher les bottes, à me faire les yeux doux, à espérer que je les garderai ou que je les prendrai… » Et c’est vrai : la cour est égale à elle même, pire s’il est possible, dans la flagornerie et le mensonge. Toute honte bue ils taisent leurs critiques pour flatter en public le Napoléon III de la V° république. Devant ce capharnaüm on se dit que le spectacle politique est décidément tombé bien bas. Les commentateurs disent plein de choses, mais essentiellement que tout le monde se fout de cette histoire, avancent cependant des dates, le 15 novembre, le 20 novembre, en fait personne n’en sait rien. Et je me dis que, dans ma grande sagesse, je détiens la solution, mais, allez savoir pourquoi, personne ne me la demande. C’est le jeudi 18 novembre qu’il faut changer de gouvernement. Oui, le 18, c’est-à-dire le deuxième jeudi du mois, en d’autres termes le jour du Beaujolais nouveau. Vous n’y aviez pas pensé ? Pourtant, quel bel effet d’annonce!  D'une part ce 18 novembre fera un discret écho au 18 juin, puisqu'on parle beaucoup du général de Gaulle en ce moment. D'autre part, le gouvernement et le Beaujolais nouveaux sont arrivés, cela aurait de la gueule ! En outre, dès que l’on aura le résultat des petites manigances de Sarkozy, Borloo aura quoi qu’il arrive une bonne raison de se torcher au Beaujolpif, soit pour fêter sa nomination soit pour se consoler de son échec. Quant à Sarkozy, Beaujolais nouveau ou pas, il mangera du chocolat… Nobody is perfect.

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fleche4 novembre 2010 : Dément

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Je soulignais il y a trois jours l’étonnant silence du pouvoir sur les désagréments endurés par certains journalistes : les seuls mots de Sarkozy, interrogé à Bruxelles sur les vols d’ordinateurs, ont en effet été « en quoi ça me concerne ? ». Or voici que le Canard enchaîné d’hier titre Sarko supervise l’espionnage des journalistes. Tiens ! Tiens ! Bien sûr, l’Elysée dément. Ce qui me rappelle un autre titre du Canard enchaîné, il y a bien longtemps, alors que Michel Debré était aux affaires, un titre qui proclamait Michel Debré dément. Et comme ce titre ne correspondait à aucun article, le lecteur devait conclure que ce dément-là n’était pas la troisième personne du singulier du verbe démentir, mais bien un adjectif. L’Elysée, donc, dément…. Autre chose qui n’a rien à voir, mais il faut bien s’amuser un peu. Entendu l’autre jour sur je ne sais plus quelle télévision, en fin de soirée, Jean-François Copé expliquer que son père était médecin (à la longueur de ses dents, on savait que son père n’était pas dentiste), spécialisé en proctologie. Puis notre futur candidat aux présidentielles raconta que, son père leur parlant beaucoup, les enfants Copé étaient incollables sur cette belle spécialité. Vous savez que j’adore l’étymologie, et je ne résiste pas au plaisir de vous interroger. Sachant que le grec proktos signifie « anus », sur quoi Jean-François Copé est-il incollable ? Et l’étymologie étant une science sérieuse, il ne pourra guère me démentir. Si donc vous voyez quelque part un titre du genre Jean-François Copé dément, vous saurez à quoi vous en tenir.

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fleche1er novembre 2010 : Nauséabond

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Me voici donc de retour du Brésil, et j’avais un peu oublié à quel point ce pays, mon pays, était nauséabond. « On » (qui ?) a donc volé les ordinateurs de journalistes (de Médiapart, du Point, du Monde) qui enquêtaient sur l’affaire Woerth-Bettancourt. Sarkozy, Hortefeux et compagnie nous ont habitués à un système qui peut se résumer ainsi : un fait divers, une loi. Et, pour faire bonne mesure, une visite immédiate sur les lieux du délit. On casse la pipe d’un fumeur de pipe ? Le président ou son ministre des basses œuvres se précipite sur place, cajole le pauvre fumeur de pipe et annonce qu’on fera une loi qui dorénavant punira sévèrement tous les casseurs de pipes. Les télévisions sont là, on nous vante les mérites de la pipe (je n’ai pas dit l’inflation, j’ai bien dit la pipe), on souligne l’aspect paisible de ces adeptes de la pipe, on dénonce l’ignominie de ce crime (casser une pipe !), Frédéric Lefebvre se déchaîne contre la racaille pipocide, Frédéric Mitterrand évoque le doux Georges Brassens, on fait un reportage à Saint-Claude, la capitale française de la pipe (pas de l’inflation), on rappelle que feu Edgar Faure (celui qui, accusé d’être une girouette politique, avait répliqué « ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent », et qui par ailleurs fumait la pipe) avait fait voter une niche fiscale pour les fabricants de pipes, ce qui prouve bien que la droite a toujours défendu les fumeurs de pipe, Sarkozy déclare, en confidence, qu’il adore les pipes, bref l’appareil de l’état se déchaîne : ah mais non, nous ne laisserons pas s’installer un tel climat anti-pipe (anti inflation, c’est une autre histoire). Caricature ? Oui, bien sûr. Mais tout de même : on vole les ordinateurs de trois journalistes et il n’y a pas de réaction officielle, de protestation contre cette atteinte à la liberté de la presse, au secret des sources ? Seule conclusion possible : ceux qui ne réagissent pas, notre président, nos ministres, soit sont très contents de ce vol, soit en sont à l’origine. Vous avez une autre hypothèse ? Nauséabond, je vous disais, nauséabond.

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Octobre 2010

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fleche29 octobre 2010 : enquêtes

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Je vous parlais le 12  octobre de l’existence de deux méthodes Assimil, l’une pour le portugais et l’autre pour le brésilien, et je me demandais ce qu’en pensaient les Brésiliens. Et bien mes étudiants ont, à mon incitation, fait une petite enquête. Résultat : 28% des gens interrogés considèrent que l’on parle portugais au Brésil, 40% portugais du Brésil, 20% portugais brésilien, et 12% brésilien. Il suffisait de demander… Et 75% disent avoir du mal à comprendre les Portugais ou ne pas les comprendre du tout. Il y a visiblement là matière à faire une enquête sur les sentiments identitaires linguistiques. Ce sera pour la prochaine fois.

Je suis dans un hôtel du quartier de Flamengo, et de ma fenêtre j’ai une vue magnifique sur le Pain de Sucre et la mer. Entre la mer et l’hôtel, deux terrains de foot, ouverts à la population. Cette nuit je suis réveillé à 4 heures du matin et je vois qu’il y a un match de foot. A 4 heures ! Enquête faite, il s’agit de garçons de cafés et de restaurants qui s’affrontent, lorsque leur travail est terminé. Là aussi, il suffisait de demander.

En revanche, mon enquête concernant la vente des Rafales n’a abouti à rien. Mais qu’est-ce qu’ils font, ces Brésiliens ! Ils jouent au foot la nuit, ils tournent le dos à la langue de Camoens et prétendent parler une langue à eux, mais ils ne sont pas foutus de nous acheter des Rafales ! Je vous jure, quel peuple !

Reste le principal : dimanche, second tour de l’élection présidentielle. Normalement Dilma, la protégée de Lula, devrait être élue dans un fauteuil. Sauf surprise. Car l’élection se tient au milieu d’un pont de quatre jours. Et même si le vote est ici obligatoire, on peut s’en dispenser si on voyage. Et justement, quatre jours de congé, c’est une bonne occasion d’aller en vacances. Il n’y a pas d’énarques au Brésil, mais il doit bien y avoir quelque chose d’approchant : ceux qui ont décidé de la date de l’élection.

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fleche27 octobre 2010 : Vu du Brésil

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Marseille-Paris-Rio, un petit arrêt pour reprendre mon souffle et, après presque 3000 kilomètres de vol depuis Rio j’ai débarqué la semaine dernière à São Luis, dans l’état de Maranhão. N’importe qui, regardant un planisphère, peut se rendre compte que le Brésil est grand. Mais on a peut-être du mal à imaginer, vu de la France, qu’il faut plus de cinq heures d’avion pour aller du nord au sud du pays. Nous sommes dans une autre échelle. Je sais, j’énonce une évidence, qui cependant me frappe à chacun de mes séjours ici. Ce qui me rappelle une blague. A l’époque où le président du Brésil s’appelait Castelo Branco et avait la réputation d’être un parfait idiot on racontait qu’entendant, dans un avion, le pilote annoncer qu’il allait voler à une vitesse de 800 kilomètres et à une altitude de 10.000 mètres il s’était exclamé : «  je savais que le Brésil était grand mais je ne savais pas qu’il était aussi haut ». Blague au demeurant parfaitement adaptable pour qui vous voudrez…

  En marge du colloque dont je suis venir faire la conférence de clôture (Congresso Internacional de Dialetologia e Sociolinguistica) sont organisés des « minicursos ». J’assiste à l’un d’entre eux, consacré à un thème intéressant, « Geolinguistica, sociolinguistica e a questão da mudança ». Le prof explique longuement ce que sont devenus les verbes latins habere (possession matérielle) et tenere (possession immatérielle), évoluant en espagnol vers haber et tener, en  portugais vers haver et ter, puis devenant auxiliaire (haber en espagnol, ter en portugais). A partir d’exemples comme he leido el libro en espagnol, tenho lido o livro en portugais, il explique qu’on ne peut rien introduire entre l’auxiliaire et le participe passé, que c’est là une loi générale lorsqu’il y a un composé de ce genre. Bon, l’espagnol n’est pas ma langue maternelle et je connais mal le portugais, mais je lui fais tout de même remarquer qu’en français on peut tout à fait dire j’ai vite lu ce livre, j’ai bien lu le livre, introduire donc quelque chose entre l’auxiliaire et le participe passé… Sa réponse est double. « Ah ! Avec la langue française on a toujours des problèmes ». Puis : « Sans doute que le processus de composition n’est pas terminé »… J’adore ces gens qui énoncent des lois générales et se débrouillent comme ils peuvent lorsqu’on leur montre qu’elles ne sont pas si générale que ça… A part ça, dans un colloque qui réunit six cents personnes, je prends le pouls de la linguistique brésilienne. Et je suis frappé par la domination d’une version aseptisée du variationnisme. Les gens que j’interroge me disent  le plus souvent travailler sur la variation et le changement. Qu’il s’agisse des sons, du lexique, de la morphologie ou de l’utilisation des pronoms tu et você, j’ai l’impression d’entendre sans cesse comme des mots magiques, variation et changement, une sorte d’antienne, de passe-partout, au point que j’ai envie de leur demander « et après ? ».

J’ai commencé ce billet en disant qu’entre le Brésil et la France il y avait une différence d’échelle. Et ici, de façon générale, on ne parle guère de notre pays. Cela me rappelle qu’il y a une trentaine d’années, alors que j’avais passé deux mois d’été à travailler en Equateur, je n’avais vu durant toute cette période qu’une seule mention de la France dans la presse locale, lorsque Françoise Sagan, qui avait présidé le jury du festival de Cannes, avait expliqué dans une conférence de presse que les débats avait été truqués, ou qu’il y avait eu des pressions sur le jury, je ne sais plus exactement. C’est un peu la même chose au Brésil : la France c’est loin, et c’est petit. Mais les choses sont aujourd’hui un peu différentes. A l’hôtel, pas la moindre chaîne de télé étrangère. C’est bon pour faire des progrès en portugais, mais lorsqu’on veut se tenir au courant de ce qui se passe en France, cela devient compliqué. De jour en jour j’apprends que l’aéroport de Roissy est fermé, qu’il n’y a plus d’essence, on nous montre des scène de violences, mais, surtout, un mot revient sans cesse, un nom : Sarkozy. Sarkozy a dit ceci, ou n’a rien dit, a fait ceci, cela, ou n’a rien fait : la France se ramène au nom de son Président. Pas une fois je n’ai entendu une référence au « gouvernement français ». C’est ce qu’on appelle la République, la chose publique… Quoiqu’il en soit, les télés et les journaux parlent beaucoup des grèves en France. Et cela me rappelle quelque chose. «Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit». Cette phrase, témoignant d’un sens historique aigu, fut lancée le 6 juillet 2008, lors du conseil national de l’UMP consacré à l'Europe, et chaudement applaudie par l’assistance, en particulier, au premier rang, par Patrick Devedjian, qui semblait se pousser pour que le président l’aperçoive bien. Comme souvent, Sarkozy ponctuait sa sortie d’un large geste des deux bras, et souriait avec un air satisfait, l’air de dire : « elle est bonne, hein ! ». Décidément, chaque fois que je visionne ses vidéos, j’ai l’impression de voir un sosie de Sarkozy faisant un sketch, une imitation. C’est étonnant de ressembler ainsi à sa propre caricature ! Quoi qu’il en soit, en juillet 2010, le monde entier parlait de la « grève des Bleus » lors de la coupe du monde de football, mais il est vrai que cela se passait en Afrique du Sud et non pas en France. En octobre 2010, le monde entier, toujours lui, parle des grèves qui se passent bien sur le territoire français. Pourtant, il l’a dit, « personne ne s'en aperçoit». Ceci dit, il y a trente ans en Equateur, je n’avais pas la possibilité de lire les journaux français sur Internet. Et je me rends compte que l’on parle aussi des grèves en France. Le 25 octobre, parcourant la presse sur mon ordinateur, je lis que, selon Christine Lagarde, ministre des finances, la grève coûterait « entre 200 et 400 millions d’euros par jour ». Tiens, je croyais qu’en France personne ne s’apercevait qu’il y a des grèves…. Pauvre Sarkozy, tout ce qu’il dit devient en quelques semaines ou quelques mois une contre-vérité. Mais ce coup d’ici il risque fort de gagner la partie et de pouvoir se présenter, aux prochaines élections, comme celui qui a eu le courage d’imposer une réforme impopulaire. C’est en tout cas son pari.

Lundi, deuxième semaine brésilienne, j’ai commencé mes cours à l’Universidade Federal Fluminense de Rio, et cette après-midi je vais donner une conférence publique. Ensuite, j’aurai un peu de temps libre. Je partirai à la recherche des Rafales que Sarkozy a annoncé avoir vendu au Brésil il y a plus d’un an…

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fleche14 octobre 2010 : Yad'l'abus

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Je pars demain à l’aube au Brésil, et me réjouis d’explorer l’image que l’on a, ailleurs, de mon pays. En bouclant ma valise, je jette un coup d’œil sur la télé. Rama Yade, hier sur Canal Plus, ce soir sur France 2 (elle a écrit un livre pour la jeunesse que je ne lirai pas, et je ne serai sans doute pas le seul), récite avec une hâte époustouflante le même discours, les mêmes formules, que la veille, parlant le plus vite possible, pour qu’on ne puisse pas l’interrompre, récitant un discours, sous influence. Une caricature « d’éléments de langage » comme on dit aujourd’hui. Puis elle tente d’empêcher de parler Cécile Duflot, en essayant d’occuper l’espace sonore. Des mots, des mots, du bruit, du bruit. J’ai honte pour elle. Elle reprend le thème que tous les membres de l’UMP utilisent depuis 24 heures, sur Ségolène Royal qui aurait appelé les jeunes à descendre dans la rue. Au passage, sans s’en rendre compte sans doute, elle lâche que la jeunesse française est la plus pessimiste d’Europe. Tiens ! Je ne le savais pas, c’est un scoop. Elle cite quelques saints du moment, Luc Chatel, Valérie Pécresse (on a les saints qu’on peut, et seront-ils au gouvernement dans un mois ?). Ce qui m’a le plus frappé c’est que Duflot parlait sans notes et que Yade avait devant elle plusieurs feuilles de papier qu’elle consultait du coin de l’œil.  Elle a les dents qui raclent la moquette. Mais, à l’écouter, et en lui faisant crédit que son problème n’est pas de vendre son livre (vous voyez, il m’arrive d’être gentil), on se dit que Yad’l’abus. Un tel arrivisme laisse pantois . Sera-t-elle encore ministre (ou sous-sous-ministre, c’est tout ce que ses compétences visibles lui permettent d’espérer)  après le remaniement annoncé ? En tout cas, c’est son unique problème elle fait tout ce qu’elle peut pour.

Allez, demain je serai à Rio. Pour prendre le large, et tenter d'échapper à l'air vicié de la Sarkozie.

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fleche12 octobre 2010 : brésilien

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Je pars vendredi au Brésil et j’ai soudain l’idée baroque (j’emploie cet adjectif à dessein car il est d’étymologie portugaise : barroco, « perle irrégulière », d’où perle baroque, art baroque, idée baroque…), j’ai donc l’idée baroque de tenter d’améliorer mes compétences dans la langue de Camoens. Dans le désordre de ma bibliothèque, je finis par trouver une méthode Assimil, Le Brésilien sans peine. Je savais que j’avais ce livre quelque part, mais j’en avais oublié le titre : il existe donc dans cette série deux ouvrage distincts : le portugais et le brésilien (sans peine, dans les deux cas, mais cela reste à prouver). Et cette dualité nous ramène à une question intéressante : le nom des langues. Je vous parlais il y a quelques jours du koro, qui selon ses inventeurs (j’emploie également ce mot à dessein, puisqu’il signifie aussi « celui qui trouve », par exemple un trésor, une grotte, etc.) n’est pas de l’aka, mais plutôt du tani. Je me suis souvent amusé à imaginer un dialectologue qui, arrivant en Alsace, sur les bords du Rhin, aurait demandé quelle langue on parlait de l’autre côté, sur l’autre rive, et aurait conclu des réponses obtenues à un grand plurilinguisme : on y parle en effet boche, chleuh, fridolin, allemand, deutsch… Au départ, une langue n’a pas de nom, c’est tout simplement la langue (c’est encore le cas en Indonésie pour le malais : bahasa), et c’est lorsqu’on en découvre une autre qu’il faut les différencier en les nommant différemment. Le plus souvent on leur donne le même nom que celui du peuple. Et parfois que celui du pays. Il y a ainsi en France des Français qui parlent français, en Italie des Italiens qui parlent italiens, en Allemagne des Allemands qui parlent allemand… Evidemment cela ne marche plus pour la Suisse ou la Belgique ! Et lorsqu’une langue se répand sur un vaste territoire, elle garde en général son nom d’origine : on parle anglais aux USA, en Inde, au Nigeria, en Australie…

Il y a donc un anglais, un français, un espagnol… Mais j’ai noté il y a déjà longtemps que les traducteurs de l’anglais ou de l’espagnol avaient tendance à indiquer « traduit du cubain », « traduit de l’australien », ou « traduit de l’anglais (Canada) », « traduit de l’espagnol (Argentine) », etc. Ils veulent sans doute signaler ainsi qu’ils connaissent particulièrement cette variante de la langue, souligner leur compétence, mais du même coup, en la nommant, ils lui donnent vie. Assimil donne donc vie à la langue brésilienne, distincte de la portugaise. Mais qu’en pensent les Portugais, les Brésiliens ? Je ferai une petite enquête auprès de mes étudiants à Rio . A suivre, donc.

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fleche11 octobre 2010 : Promo

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 Un peu de promo : je sors demain aux éditions Ecriture un nouveau livre, Histoire du français en Afrique, Une langue en copropriété ? Qu'on se le dise!

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fleche6 octobre 2010 : Buzz linguistique

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Peut-être êtes-vous déjà au courant : le buzz du jour c’est le koro. Un chercheur américain, David Harrison, a déclaré avoir trouvé une nouvelle langue de la famille tibéto-birmane, du moins une langue dont l’existence était jusque là inconnue de nous, parlée par un millier de personnes dans le nord-est de l’Inde. Il pensait, explique-t-il, être tombé sur un dialecte de l’aka, mais non, c’est une langue différente, plutôt proche du tani. J’ai appris cela par un journaliste de France-culture qui me téléphonait pour m’interviewer. Bon, je sais bien que l’on trouve parfois des langues dans des coins reculés de ce monde, et qu’on en trouvera sans doute encore, mais je n’avais jamais entendu parler ni du tani ni de l’aka. En écoutant le journaliste, je pianotais sur mon ordinateur. Ethnologue, le site du Summer Institute of Linguistics, qui passe son temps à multiplier les langues comme le Christ multiplia les pains, ne connaît pas le koro bien sûr, puisqu’on « vient de le découvrir ». Mais il ne connaît pas non plus le tani, et donne l’aka comme une langue éteinte. Pourtant Libération qui reprend sans doute une dépêche d’agence écrit que le koro coexiste avec l’aka dans cette partie de l’Inde. Comment peut-on coexister avec une langue morte ? Bref, j’ai les plus grands doutes. Je peux me tromper, bien sûr, mais… Mais il y a quelques années un journaliste (de Libération  cette fois-ci) m’avait téléphoné pour me demander mon avis sur une écriture découverte par des archéologues américains en Egypte. Je lui avais demandé de me faxer le document, il s’agissait d’une écriture connue, de Mésopotamie, mais les chercheurs prétendaient que cela prouvait qu’elle avait été inventée en Egypte, ou quelque chose comme ça. Méchant comme je suis, j’avais avancé l’idée que ces archéologues étaient en fin de contrat, qu’ils cherchaient de nouveaux crédits et avaient besoin de faire un peu de bruit. Depuis lors je n’ai plus jamais entendu parler de cette histoire d’écriture. Le koro, l’aka et le tani me donnent la même impression. Je serais bien sûr enchanté, du point de vue scientifique, de me tromper : une nouvelle langue à se mettre sous la dent, le rêve ! Mais j’ai des doutes. Enfin, l’avenir nous dira ce qu'il en est.

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fleche3 octobre 2010: 3 octobre selon qui ?

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Il y avait, comme d’habitude, des slogans repris en chœur, scandés à pleine voix : « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, on n’en veut pas de cette société là », « De l’argent y’en a dans les caisses du patronat, de  l’argent on l’prendra dans les caisses du patronat », ou encore « Ni amendable, ni négociable, retrait retrait du plan Sarko Fillon ». Il y avait, toujours comme d’habitude, des banderoles : « Ce que le parlement a fait le peuple peut le défaire ». Il y avait aussi des petites pancartes individuelles : « Les caisses ne sont pas vides pour Sarkonanard », « Reconduite immédiate à la frontière pour tous les Hongrois de la deuxième génération ». Il y avait des chansons détournées, « Allons enfants de la révolte.. » sur l’air de La Marseillaise, « Ni 62, ni 67, on veut l’retraite à 60 ans… » sur l’air de When the saints. Il y avait des jeux de mots, Sarko bat la retraite, ou encore la retraite à 60 ans parce que je le vaux bien, because I’m Woerth it. Il y avait des innovations syntaxiques : Je lutte des classes. Il y avait de la dérision, comme ce comédien déguisé en clown qui lançait « Ce n’est qu’un début, continuons le début » ou « c’est nombreux que nous serons plusieurs ». Il y avait des autocollants proclamant Français(se) d’origine incontrôlable, une pancarte sur laquelle le petit prince demandait à Chatel s ‘il vous plaît monsieur le ministre, dessine-moi une maîtresse, une autre sur laquelle on lisait Je pense donc je suis pour la démission de Sarkozy, il y avait même une citation de William Shakespeare («Les frelons ne sucent pas le sang des aigles mais pillent les ruches des abeilles »), une autre de Rousseau (« On a tout avec de l’argent hormis des mœurs et des citoyens ») et une dernière signée « le peuple » («Elle est bientôt finie cette nuit du Fouquet’s ? »). Bref c’était un samedi (2 octobre) à Paris.

Il y eut ensuite, comme d’habitude, la guerre des chiffres. On considère en général que le nombre le plus probable de manifestants se trouve à mi-chemin entre celui de la police et celui des organisations, mais il y avait cette fois un autre enjeu : plus, moins ou autant de manifestants que la dernière fois ? Pour la seule ville de Paris, les syndicats annonçaient 310.000 manifestants (plus 10.000 par rapport au 23 septembre) et la police 63.000 (moins 2.000). Pour la France entière, trois millions d’un côté (en hausse), 900.000 de l’autre (en baisse). Et selon l’Elysée, « ni ni », ni plus ni moins. Vous imaginez que le système se généralise ? Cette copie vaut 18/20 selon l’élève, 7/20 selon la police professorale ! Il est cinq heures (Paris s’éveille) selon le policier Jacques Dutronc, non il n’est que trois heures selon le syndicat des ronfleurs ! La température est de 28 degrés selon les hôteliers de la Côte d’Azur, mais il gèle selon les agriculteurs qui demandent de l’aide à l’Europe ! Ce film est un chef d’œuvre selon son réalisateur, un navet selon la police cinématographique ! Deux et deux font quatre annonce l’instit. Selon qui ? demandent les élèves ! Vous imaginez qu’au soir de l’élection présidentielle on proclame d’un côté le résultat selon le candidat de droite (disons 53% pour lui) et de l’autre le résultat selon le candidat de gauche (la même chose mais dans l’autre sens) ? Remarquez, cela se passe parfois, sous certaines latitudes, ou même chez nous, lorsqu’on publie les chiffres du chômage. Bref, je laisse à votre imagination le soin de prolonger cette liste farfelue et je reviens au principal. Quand est-ce que la presse va se donner son propre instrument de mesure du nombre de manifestants, et ne tenir aucun compte des estimations des syndicats (dont le rôle est ici de manifester) ni des flics (dont le rôle est bien sûr de fliquer) ?

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fleche1er octobre 2010 : Canettes et canetons

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L’assemblée nationale a donc adopté  jeudi une modification de la loi sur la déchéance de nationalités, étendue aux Français naturalisés coupables de meurtre sur agent de la force public. Ils n’étaient guère nombreux dans l’hémicycle (75 pour, 57 contre), d’ailleurs les députés sont essentiellement présents le mercredi, jour où leurs débats sont télévisés, mais là n’est pas la question. Elle est qu’une loi qui s’applique aux Français naturalisés introduit une distinction entre différentes catégories de Français. Les Français, en effet, sont supposés égaux devant la loi, et celle-ci devient du même coup inconstitutionnelle. Alors, pourquoi la voter, puisqu’elle ne sera jamais appliquée et qu’elle sera sans doute bientôt retoquée par le conseil constitutionnel? C’est là où les choses deviennent intéressantes, ou du moins éclairantes. Certains députés UMP ont en effet déclaré que le vote de cet article avait une fonction symbolique forte, du type touche pas à mon flic (remarquez, après le bouclier fiscal et son touche pas à mon fric, ça change). Au même moment, en déplacement dans l’Yonne, Sarkozy expliquait que les nouvelles mesures seraient intégralement appliquées. En d’autres termes, les flics et les gendarmes avec moi. Mais au delà de ces effets d’annonce et de ces exercices de gonflette, il est tout de même surprenant que les députés UMP votent des textes législatifs dont ils savent tous, du moins s’ils ne sont pas analphabètes, qu’ils sont inapplicables et anticonstitutionnels. Pourquoi accepter de perdre ainsi son temps et débats et scrutins inutiles ? Réponse numéro un : ces débats et scrutins ne sont pas si inutiles que cela s’ils permettent à Sarkozy de renforcer son image de marque droitière et ses clins d’œil aux électeurs du front national. Réponse numéro deux : les députés UMP ont peur de Sarkozy, qui les mène à la baguette ou les tient par les roubignoles, et quoi qu’ils pensent ils se gardent bien de le dire. On avait naguère utilisé, pour désigner pareil comportement à l’époque du général de Gaulle, le mot godillots. Pas mal vu, d’ailleurs, pour des suivistes congénitaux. Mais là on a l’impression que nos députés ne veulent pas quitter le chef du regard, comme des animaux qui ne peuvent se séparer de leur mère. Les chiots ont très vite une certaine indépendance, les chatons aussi, mais ce sont les canetons qui suivent aveuglément la cane à laquelle ils doivent la vie, en file indiennes et en piaillant. Voilà, les parlementaires de l’UMP, tout comme les ministres, sont des canetons. Vous ne trouvez pas que Nadine Moreno a furieusement l’air d’une canette ? Que Frédéric Lefebvre a tout d’un caneton? Et Hortefeux qui claque du bec, et Besson, et Coppé ? Une procession de canetons. Je sais, vous allez me dire qu’il y a un hic dans ma comparaison : Sarkozy ne ressemble pas à une cane. Vous en êtes sûrs ? Mais si, regardez bien.

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Septembre 2010

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fleche29 septembre 2010 : Politiques linguistiques familiales

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Le plurilinguisme est le plus souvent étudié d’un point de vue sociolinguistique, voire macro sociolinguistique : enquêtes lourdes portant sur des populations importantes, pourcentages de locuteurs de telle ou telle langue, pourcentages de bilingues ou de plurilingues, analyse des représentations linguistiques, etc. J’ai ainsi passé pas mal de temps dans ma vie à travailler sur les langues des marchés, en particulier en Afrique : quelles sont les langues utilisées dans les transactions commerciales lorsque l’on en dénombre quelques dizaines dans une ville ? Joshua Fishman distinguait naguère entre le bilinguisme, qui relève de l'individu et de la psycholinguistique, et la diglossie qui relève de la société et de la sociolinguistique, mais cette distinction n'est pas vraiment satisfaisante car les individus sont toujours en société et les liens entre eux sont d'une grande complexité. Disons pour faire simple que la coexistence des langues n’affecte pas seulement la société, qu'elle concerne aussi les familles. J’avais par exemple il y a une vingtaine d’années travaillé avec une de mes étudiantes, Martine Dreyfus, sur quelques familles dakaroises : que se passe-t-il par exemple dans une famille peule, dont les enfants parlent wolof dans la rue et français à l’école ? Quelle(s) langue(s) parle-t-on à la maison, avec le père, la mère, la fratrie? Nous avions ainsi mis à jour ce que nous pourrions appeler des « politiques linguistiques familiales », mais aussi vu que la société pénétrait les familles et que la langue de la rue, le wolof, était parlée par les enfants ayant une autre langue maternelle, souvent malgré l’opposition du père. Prenons un exemple simple et amusant de l’effet du plurilinguisme social sur les familles, celui de mon ami Georges Moustaki, né en Egypte dans une famille parlant italien et baptisé par ses parents  Giuseppe. La sage femme qui alla le déclarer à l’état civil égyptien le déclara en arabe : Youssef. Puis à l’école française qu’il fréquenta plus tard on traduisit ce nom en français : Joseph. Giuseppe, Youssef, Joseph, ces trois prénoms sont comme des fossiles qui témoignent de pratiques linguistiques caractérisant à la fois un milieu social et une famille. L’amusant de l’histoire est que Joseph fut abrégé en Jo qui fut ensuite interprété comme l’abréviation de Georges…

Tout cela pour en venir à ce qui suit. J’ai rencontré la semaine dernière à Londres deux exemples originaux de cette gestion familiale du plurilinguisme.  Commençons par le cas le plus simple, une française mariée avec un italien. Ils ont décidé de parler leurs langues en alternance : tous les deux mois à minuit ils passent du français à l’italien, ou l’inverse. Plus original encore le cas d’une grecque mariée à un allemand. Tous deux parlent allemand, anglais, espagnol, français, grec, italien, portugais, et ils ont décidé de parler la langue du pays. Actuellement en Grande-Bretagne, ils parlent anglais. En France ils parlent français, en Grèce grec, etc. Comme elle me racontait être  allé cet été en vacances chez elle en passant par l’Italie, je lui ai demandait quelle langue ils avaient parlé sur le bateau entre Brindisi et Patras. Réponse : le bateau était grec, donc nous avons parlé grec. Aucun de ces deux couples n'avait d'enfant, ce qui facilite bien sûr les choses. Et nous avons là ce qu’on appelle une politique linguistique familiale bien réglée, par le calendrier et la montre dans un cas, par le territoire dans l’autre.

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fleche28 septembre 2010 : Jalousie

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Hier soir, sur France 2, Eric Besson et Luc Ferry participaient à un débat sur la politique du gouvernement. Parlant des Roms, de la déchéance de nationalité, bref des fleurons de la politique actuelle, Besson donnait l’impression d’être surveillé et de penser sans cesse « pourvu que Sarkozy apprécie ce que je dis », et je me disais pour ma part que Stéphane Guillon avait raison, qu’il avait vraiment une tête de fouine, Besson. Mais le plus surprenant était Ferry, volant au secours de son compère, lançant qu’ « on fait un mauvais procès à Yves Besson ». Tous deux avaient trouvé un système de défense original : Si Viviane Reding a épinglé la politique de la France face aux Roms, si la plupart des pays la critique, c’est que « l’Europe déteste le modèle français d’intégration ». Il fallait y penser ! Nous sommes les meilleurs, on nous jalouse, on nous le fait payer ! Voilà un argument sans doute élaboré dans les bureaux de l’Elysée et que nous allons entendre plusieurs fois dans les jours et les semaines qui viennent. Et Besson de dénoncer les « charges contre notre pays ». Non, monsieur Besson, ces charges comme vous dîtes ne sont pas contre notre pays mais contre notre gouvernement. Quoiqu’il en soit, Besson fait ce qu’il faut pour rester au gouvernement. Quant à Ferry, voudrait-il y rentrer ? On l’a entendu un peu partout critiquer le gouvernement (oh, prudemment) et voilà qu’il vole à son secours. A suivre… Pendant que je rédige ce texte, j’entends à la radio la nouvelle du jour : 13% des familles françaises vivent en dessous du seuil de pauvreté. Là aussi les pays Européens doivent nous jalouser.

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fleche27 septembre 201 : Fellation

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Je suis un grand pêcheur devant l’Eternel, pêcheur de lapsus veux-je dire. A la fois lorsque je travaillais sur le discours des politiques et lorsque que je préparais mon livre sur le signe linguistique, j’ai maintes fois lancé mon filet à langues qui fourchent et j’ai souvent ramené de belles pêches. Mais j’avoue que depuis quelques mois j’étais un peu frustré : rien à me mettre sous la dent ! Voici, et merci à elle, que Rachida Dati a eu pitié de moi. Invitée hier sur Canal + elle a lancé, à propos des fonds d’investissement : « Quand je vois certains qui demandent des taux à 20-25% avec une fellation quasi nulle, en particulier en période de crise… ». Qu’est-ce qui lui est passé par la langue ?  Elle voulait bien sûr parler d’inflation, mais comment et pourquoi passe-t-on de l’une à l’autre ? L’inflation est, en latin, une enflure, un gonflement, mais signifie aujourd’hui une dépréciation de la monnaie qui entraîne une hausse des prix. Quant à fellation, son origine, toujours latine, est le verbe latin téter. Nous pourrions bien sûr nous amuser à propos de ces deux verbes, téter et gonfler, mais je doute que madame Dati connaisse le latin et c’est donc ailleurs qu’il nous faut chercher un début d’explication. Bien sûr inflation et fellation se ressemblent phonétiquement, beaucoup même. Mais ce type d’explication ne suffit guère : à ce compte, Madame Dati aurait pu dire inflexion par exemple. Non, elle a dit inflation  pour une autre raison, ou pour d’autres raisons, que je vous laisse imaginer. Mais tout de même, parler de façon très sérieuse de choses très sérieuses, les fonds de pensions, les taux d’intérêts, l’inflation, et avoir au bout de la langue si je puis dire autre chose, cela me réjouit, surtout en début de semaine.

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fleche25 septembre 2010 : Consolations

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Jeudi dernier, dans Libération, je lis un reportage sur Beit Haggai, une colonie israélienne de plus en territoire palestinien où l’on continue à construire, ce qui, après les fallacieuses promesses de Netanyahou, montre que la mauvaise fois règne dans ces discussions « de paix ». A la fin de l’article, cette déclaration imbécile de l’un des fondateurs de la colonie : « En 1967 les territoires ont été libérés pour que les Juifs puissent retourner dans leur pays après deux mille ans d’exil. Nous ne bougerons pas d’ici ». Après deux mille ans d’exil ! A ce compte, nous pouvons fait une très longue liste de ceux qui pourraient prétendre au droit de retourner dans leur pays. Les Indiens n’ont été chassés de Manhattan qu’il n’y a environ trois siècles, les Aztèques de Mexico il y a cinq siècles… Bref, ce type d’argument laisse pantois et j’avoue ne pas arriver à m’y habituer. Les Israéliens de bonne volonté peuvent toujours se consoler en se disant que  c’est leur gouvernement qui est haïssable, pas eux.

J’avais quitté la France le matin, en pleine grève, et c’est à Londres que j’ai pu acheter Libération. Il est toujours intéressant d’analyser l’image de la France à l’étranger. Il y a une semaine le très sérieux The Economist avait consacré sa couverture à notre vénéré président. On y voyait une Carla Bruni toute en longueur et, à ses pieds, à la hauteur de ses mollets, deux petites jambes recouvertes d’un chapeau napoléonien. Le titre : The incredible shrinking président, « le président qui rétrécit ». Pas gentil ? Non, pas vraiment. Mais The Times  de vendredi explique, en citant Paris Match, que l’Elysée aurait demandé de Carla Bruni de repousser la parution de son prochain disque. Sortir un disque quand les Français sont dans la rue, commente le quotidien britannique, ferait de madame Bruni l’égale de Marie-Antoinette : ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche disait l’une, ils veulent la retraire à 60 ans qu’ils écoutent mes chansons dirait l’autre. In cauda venenum, The Times termine perfidement (eh oui, la perfide Albion !): « En 2002 le premier album de Mme Bruni, Quelqu’un m’a dit, s’était vendu à plus d’un million d’exemplaires. Les deux suivants ont eu des ventes plus modestes ». Des ventes plus modestes ! Qu’en termes choisis cela est dit ! Quoiqu’il en soit, Napoléon ou Louis XVI, Sarkozy n’est guère épargné. Après l’affaire des Roms, le mensonge concernant une pseudo déclaration de la chancelière allemande, l’engueulade avec la plupart des pays membres de l’Union Européenne, le bilan s’alourdit, On peut toujours se consoler en se disant que ce n’est pas la France qui est ridicule, mais son président. Il demeure que c’est nous qui l’avons, ce président.

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fleche19 septembre 2010 : Boite à outils

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C’est super, c’est extra,  dans la pléiade de superlatifs à la mode (nous en sommes à c’est trop, si je suis bien renseigné), ces deux là ont la particularité d’être d’origine latine, « au dessus de » pour le premier, « en dehors » pour le second, dans les deux cas « hors du lot ». Hyper pour sa part est d’origine grecque, avec à peu près le même sens que super. Et pourtant il semble bien que, sur une échelle de valeurs, nous distinguions entre les deux. Question : faites-vous une différence entre superchiant et hyperchiant ? Vous hésitez ? Pourtant vous considérez sans doute, sans aucune hésitation,  qu’un hypermarché est plus grand qu’un supermarché. Et lorsqu’il y a quelques années j’ai travaillé sur un modèle gravitationnel des langues du monde j’ai spontanément distingué entre une langue hypercentrale, l’anglais, et des langues supercentrales. Mais ce qui me frappe le plus dans ces exemples, c’est qu’en passant d’hyper à super nous passons du grec au latin. Au delà des fossiles linguistiques que sont  les emprunts, que nous pouvons en général dater et qui constituent donc un témoignage de rapports historiques entre différentes populations, les langues puisent ainsi parfois dans une sorte de fonds commun et construisent à partir de racines grecques ou latines des mots qui n’ont pas nécessairement existé en grec ou en latin. Vassili Alexakis, dans son dernier roman, Le premier mot, cite le cas du mot nostalgie, construit sur une racine grecque signifiant « retour » et une autre signifiant « souffrance »), mais qui n’a jamais existé en grec et apparaît pour la première fois en 1688 dans le titre d’un ouvrage du médecin suisse Johannes Hofer, pour désigner l’humeur ressentie par les exilés, le « mal du pays ». Et, à l’ère de la miniaturisation qui est la notre, nous nommons presque spontanément ce qui est très petit grâce à l’élément grec nano, comme dans nanoseconde. Comment baptiser ceci ? Il ne s’agit pas d’un emprunt, certes, mais d’un néologisme. Tous les néologismes cependant ne sont pas construits à partir de racines étrangères. Lorsqu’en français un pantalon  dont les jambes ne descendent pas plus bas que le genou est appelé pantacourt il y a tout à la fois création d’un nouveau mot, peut-être une étymologie populaire (selon laquelle un pantalon serait un pantalong) mais aucune utilisation d’éléments étrangers à la langue. Lorsque j’ai inventé en revanche le mot glottophagie en partant d’anthropophagie j’utilisais certes des éléments grecs  mais le mot n’existe pas en grec. Les allemands le traduisirent Die sprachenfresser parce qu’anthropophagie se dit en allemand menschenfresser, conservant mon jeu de mots mais l’adaptent à leur langue, tandis que les Galiciens (glotofaxia), les Italiens (glottofagia) les Espagnols (glotofagia) ou les Serbes (glotofagiji) décalquaient mon néologisme dont les deux constituants étaient présents dans leur tête. Comment donc baptiser ce processus ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y a dans la conscience linguistique des locuteurs cultivés de certaines langues une sorte de pot commun, de racines disponibles, grecques ou latines, une sorte de boite à outils néologiques. Il s’agit, bien sûr, d’un héritage méditerranéen, et il est frappant que l’arabe en soit absent. Il a donné beaucoup d’emprunts, aux langues romanes ou au turc, mais nous n’avons pas dans cette boite à outil de racines ou d’éléments arabes (les verbes chouffer ou kiffer ne sont pas des créations du même type, ils sont liés à l’immigration, à l’identité …). C’est super, cet héritage qui nous fait réfléchir sur notre histoire, non ?

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fleche12 septembre 2010 : Histoire belge ?

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Cela fait des années que, cycliquement, on en parle : la Belgique va-t-elle exploser, ou imploser ? La question est bien sûr encore plus d’actualité depuis quatre mois, depuis les dernières élections législatives : le pays semble incapable de trouver une solution. Les francophones, qui freinaient depuis longtemps des quatre fers, semblent maintenant se faire à l'idée d'une séparation. Les Flamands, qui attendent l’occasion de tirer leur révérence, semblent mûrs pour réclamer leur indépendance. Tout ça pour une différence linguistique ? Pas tout à fait. Pendant longtemps les francophones ont tenu le haut du pavé, ils avaient tout à la fois la puissance économique et le capital culturel. Les choses sont aujourd’hui inversées, l’argent a changé de camp et la culture ne suffit plus. Alors ? Alors personne ne sait rien. Il y a bien sûr le problème de Bruxelles : où ira la ville en cas de séparation ? Plutôt francophone mais située en territoire flamand elle constitue un enjeu fondamental. Il y a aussi le problème de l’Europe : celui qui prendra l’initiative d'une scission pourra-t-il ensuite appartenir à la communauté européenne ? Il y a aussi le problème de la minorité germanophone (la Belgique est trilingue, contrairement à ce que pensent beaucoup de Français). Les Flamands évitent de prendre l'initiative du divorce mais grignotent lentement des éléments d'autonomie. Les francophones n'ont jamais vraiment fait l'effort d'apprendre la langues des "autres". Tout cela peut attrister, ou faire ricaner. On peut se dire que les identités linguistiques sont dangereuses, que les identités exacerbées le sont encore plus, on peut aussi se dire le contraire, peu importe. On peut sentir derrière une partie des mouvements flamands des relents de fascisme. Surtout, on peut considérer que les micro nationalismes sont dangereux, haïssables, nauséabonds. Ou encore que cette histoire belge n'illustre guère la défense de la diversité qui est la tarte à la crème de beaucoup de politiques. Il faudrait quelques dizaines de livres et de colloques pour épuiser ces sujets de discussion, et encore! Si vous voulez vous faire votre propre idée, si vous avez besoin de documents, vous trouverez tout et le contraire de tout. Mais allez lire un texte de Julos Beaucarne sur le sujet (http://julosland.skynetblogs.be/), Julos le doux poète wallon.

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fleche4-8 septembre 2010 : Bribes pékinoises
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Quatre jours à Pékin, juste un détour, entre un départ et un retour, pour un jury de thèse, brèves retrouvailles avec cette ville de plus en plus polluée, de plus en plus bétonnée, mais qui se ménage quelques lieux de mémoires, plus tournés vers un passé lointain (cité impériale, temple du ciel, temple de la longévité, palais d’été…) que vers l’épopée maoïste. Sur la place Tian An Men le musée de la révolution est devenu celui de l’histoire chinoise, et s’il y a encore la queue devant le mausolée de Mao, elle est surtout composée de provinciaux, de paysans et de rares touristes. On fête cette année le trentième  anniversaire de Shen Zhen, la zone économique spéciale créée entre Canton et Hong Kong, alors britannique, et l’héritage de Deng Xioaping est plus visible que celui du grand timonier. Dans les mêmes années 1980, pour rassurer l’occident sur l’avenir de Hong Kong, Deng Xiaoping annonçait un seul pays, deux systèmes : la Chine allait être réunifiée, un seul pays donc, mais Hong Kong resterait capitaliste face au continent communiste. Ce programme s’est réalisé, mais d’une autre façon : l’économie de la Chine est résolument capitaliste, le pouvoir continue d’agiter les oripeaux du communisme.

La génération des sexagénaires et au delà continue en majorité à suivre à 19 heures, sur CCTV 1, un journal qui fait le tour des régions du pays, parlent des activités de la nomenklatura, mais celle des quadra ne s’intéresse pas à ce passé et surfe sur Internet tandis que leurs enfants se jettent sur les jeux vidéos. La Chine, comme un mille-feuilles, est déclinée en tranches, à la fois générationnelles et sociales. Il y a de plus en plus de riches en ville, y compris chez les enseignants qui roulent maintenant dans des voitures luxueuses, de plus en plus de millionnaires, l’immobilier flambe (4.000 euros le mètre carré à Pékin), et tout ceci repose sur quelques centaines de millions de paysans qui crèvent de faim.

Dimanche sur CCTV 9, la télé chinoise internationale en anglais, la manifestation parisienne de samedi contre les expulsions de Roms est présentée à chaque journal. On voit une vieille affiche de 1968, « la police à l’ORTF c’est la police chez vous », une foule dense, bref l’événement est visiblement monté en épingle.  Ici, rien n’est laissé au hasard, la presse est tout sauf libre, et si cette séquence passe régulièrement, toute la journée, c’est que le pouvoir en a décidé ainsi. Mais pourquoi ? On m’explique que Sarkozy est peu apprécié, le Tibet bien sûr, le Dalaï Lama, mais j’apprends aussi, ce que personne n’a dit en France, que le 1er mai l’inauguration de l’exposition internationale de Shanghai avait été désorganisée à cause de Carla Bruni, très en retard (« elle se faisait belle », me dit-on avec un sourire), que le festin en avait été abrégé, bref que la France, ou du moins Carla Bruni, avait mis du sable dans une belle mécanique bien huilée… Et une personne proche du pouvoir, revenant sur le Tibet, me dit : « Les Anglais, les Allemands, ont été plus malins. Alors nous avons décidé de punir d’abord les Français ». Punir les Français ? Le lendemain, dans China daily, le quotidien anglophone officiel, sur quatre colonnes à la une s’étale une photo en couleur de la manifestation, avec une affiche sur laquelle Sarkozy, affublé du bonnet rouge de la publicité Banania, tient à la main  un masque de Le Pen. L’analyse sémiologique en est aisée. Et en dernière page un article très bien informé (nombre de manifestants selon la police et selon les organisateurs, déclarations de Delanoë,  d’Hortefeux, etc.) parle de « racisme d’état », mais entre guillemets. Le mardi, rebelote : Entre les élections en Moldavie, le problème palestinien, un remaniement ministériel en Grèce, la misère au Pakistan et quelques autres thèmes internationaux, le journal télévisé de CCTV 9 propose tout au long de la journée un sujet sur les expulsions de Roms en France et sur une manifestation anti française à Bucarest. Le soir, sur CCTV 4, j’ai le plaisir de voir dans le journal en chinois le vieux port de Marseille et une manifestation sur la Canebière. Et mercredi matin, avant de partir prendre mon avion pour Paris, en chinois de nouveau, un long sujet présentant Fillon à l’Assemblée, puis la manif à Paris, avec gros plan sur une affiche représentant Sarkozy et Woerth et déclarant « Dehors », tandis qu’en voix off on explique que l’âge de la retraite va passer à 62 ans, peut-être à 65, à 67… Je ne sais pas ce que l’ambassade de France a fait remonter à Paris de tout ceci, mais il est sûr que la photo de une du China daily, qui ridiculise Sarkozy, n’a pas dû faire plaisir, et que l’insistance répétée sur les manifestations contre la politique du gouvernement français n’est pas anodine. Bien sûr on peut voir dans tout cela la volonté de montrer que le système social marche mieux en Chine qu’ailleurs, mais il y a des manifestations dans bien d’autres pays capitalistes : Sur l’échiquier international, la France n’est pas dans les petits papiers de la Chine.

Le mot chinois qui signifiait « camarade », tongzhi, a changé de sens et désigne aujourd’hui, avec une forte connotation péjorative, les homosexuels. Je me dis qu’il serait intéressant d’analyser ce qu’est devenu le mot camarade dans les langues des anciennes « démocraties socialistes », ou encore d’étudier les mutations du vocabulaire politique chinois sur un quart de siècle. Mais qui oserait écrire que la formule camarade Mao signifie aujourd’hui « pédé Mao » ?

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fleche2 septembre 2010 : Le mot beur a vingt-cinq ans

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Entendu ce matin sur France Inter (d’une oreille distraite : j’étais en train de lire dans mon bain) cette phrase : Le mot beur a vingt-cinq ans. Je pose mon bouquin et j’écoute plus sérieusement le journaliste qui explique que beur est entré dans le dictionnaire Robert en 1985. Beur, vous connaissez, c’est le témoin d’une verlanisation au carré : arabe donne en verlan (avec l’adjonction d’un eu final, nécessaire avec les syllabes fermées) beuraba qui par troncation donne beur qui donnera ensuite (et c’est la verlanisation au carré)  rebeu. Mais ce n’est pas mon sujet. Ce qui m’intéresse, c’est la question de savoir comment nous datons l’apparition des mots. Il fut un temps (et je n’étais pas né) où les seules traces linguistiques étaient écrites. C’est-à-dire, bien sûr, qu’il a existé des centaines de langues dont nous n’avons aucune trace directe, mais aussi que, pour les langues écrites, nous ne savons pas quand un mot, une forme ou une expression dont un texte nous révèle l’existence ont réellement commencé à être prononcés. Et ceci ne concerne pas que le passé lointain. Un exemple. Je ne sais plus quand, il y a une dizaine d’années peut-être, j’ai entendu un Parisien, sur une radio nationale, utiliser l’expression calculer  au sens de « prendre en considération », « respecter ». Je sais qu’elle vient, via le français des pieds noirs, de l’arabe algérien, qu’elle est réapparue dans la région marseillaise et qu’elle est aujourd’hui répandue dans toute la France. Je peux subodorer que le rap a joué un rôle dans cette expansion, mais je n’ai pas la bande de cette émission, et donc la date, la première pour moi, où l’expression est arrivée à Paris. Le mot beur a donc vingt-cinq ans selon un journaliste de France Inter. Et la référence au dictionnaire, au frigo de la langue, nous montre que, dans notre société de l’oralité, du téléphone portable, de la radio, du rap, de la télé, l’écrit reste une référence. C’est écrit dans le journal. C’est dans le dictionnaire… Bon, je pars demain matin à Pékin et une petite partie de mes neurones me souffle qu’il faudrait peut-être que je fasse ma valise.

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Août 2010

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fleche26 août 2010 : 398 années de RSA, 173 années de SMIC

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Un étrange marchandage est en train de se tenir dans les coulisses de la politique parisienne. L’ancien président de la république, Jacques Chirac, traîne depuis longtemps de solides casseroles, depuis qu’il était maire de Paris : valises de billets, voyages en avion payés en liquide et, surtout, une vingtaine d’emplois fictifs, c’est-à-dire de gens payés par la mairie mais travaillant pour le parti politique de droite, à l’époque le RPR, ou ne travaillant pas du tout, allez savoir. Pour ces seuls emplois fictifs, l’addition se monterait à 2,2 millions d’euros, une bagatelle comme on voit. Et nous apprenons que cette somme serait bientôt payée, aux trois quarts (1,65 millions) par l’UMP, le parti de Sarkozy, et le quart restant par Chirac lui-même. En contrepartie la mairie, aujourd’hui socialiste, arrêterait son action en justice. Or, depuis plus de dix ans, les gens qui s’exprimaient au nom de Chirac ont toujours nié ce détournement de fonds et, aujourd’hui encore, son avocat explique qu’aucun de ces emplois n’était fictif, que les gens payés travaillaient bien pour la mairie et pour le bien des Parisiens. On se gratte la tête, on relit les informations, on se gratte encore la tête, et l’on ne comprend toujours pas. Si Chirac est innocent, pourquoi paie-t-il une telle somme ? Si le RPR/UMP n’a pas utilisé des méthodes de gangster, pourquoi paie-t-il trois fois plus encore ? Pour éviter, bien sûr, un procès dont ils craignent les uns et les autres qu’il mette en pleine lumière la façon dont ils ont volé de l’argent public. Ce n’est pas la main qu’ils ont mis dans la caisse mais une pelleteuse ! 2,2 millions d’euros, cela représente 2085 mois de SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance), ou si vous préférez 173 années. Ou encore 398 années de RSA (revenu de solidarité active) pour une personne seule sans enfant, qui touche 460 euros par mois. Que les voleurs remboursent, c’est la moindre des choses. Mais qu’ils remboursent en proclamant qu’ils sont innocents, c’est vraiment nous prendre pour des imbéciles ! Et qu’on ne me dise pas que je fais dans le populisme ! Je constate simplement que certains politiciens pensent qu'ils peuvent nous faire avaler n'importe quoi.

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fleche23 août 2010 : Débouchés, on embauche des "linguistes" dans la police

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Aujourd’hui, un document but de décoffrage, publié par le département US de la justice, que je vous laisse apprécier à sa juste valeur et en version originale. Pour les non-initiés, juste deux ou trois précisions. DEA est le sigle de « Drug Enforcement Administration ». Ebonics est le nouveau mot politiquement correct pour désigner ce que l’on a successivement appellé « black English », puis « African American English ». Pour le reste, je vous laisse déguster. Qui disait qu’il n’y a pas de débouchés pour les linguistes ? On embauche dans la police.

AUGUST 23--The Department of Justice is seeking to hire linguists fluent in Ebonics to help monitor, translate, and transcribe the secretly recorded conversations of subjects of narcotics investigations, according to federal records.

A maximum of nine Ebonics experts will work with the Drug Enforcement Administration‚s Atlanta field division, where the linguists, after obtaining a „DEA Sensitive security clearance, will help investigators decipher the results of telephonic monitoring of court ordered nonconsensual intercepts, consensual listening devices, and other media.

The DEA‚s need for full-time linguists specializing in Ebonics is detailed in bid documents related to the agency‚s mid-May issuance of a request for proposal (RFP) covering the provision of as many as 2100 linguists for the drug agency‚s various field offices. Answers to the proposal were due from contractors on July 29.

In contract documents, which are excerpted here, Ebonics is listed among 114 languages for which prospective contractors must be able to provide linguists. The 114 languages are divided between « common languages » and « exotic languages ». Ebonics is listed as a « common language » spoken solely in the United States.

Ebonics has widely been described as a nonstandard variant of English spoken largely by African Americans. John R. Rickford, a Stanford University professor of linguistics, has described it as « Black English » and noted that « Ebonics pronunciation includes features like the omission of the final consonant in words like Œpast‚ (pas‚ ) and Œhand‚ (han‚), the pronunciation of the th in Œbath‚ as t (bat) or f (baf), and the pronunciation of the vowel in words like Œmy‚ and Œride‚ as a long ah (mah, rahd) ».

Detractors reject the notion that Ebonics is a dialect, instead considering it a bastardization of the English language.

The Department of Justice RFP does not, of course, address questions of vernacular, dialect, or linguistic merit. It simply sought proposals covering the award of separate linguist contracts for seven DEA regions. The agency spends about $70 million annually on linguistic service programs, according to contract records.

In addition to the nine Ebonics experts, the DEA‚s Atlanta office also requires linguists for eight other languages, including Spanish (144 linguists needed); Vietnamese (12); Korean (9); Farsi (9); and Jamaican patois (4). The Atlanta field division, one of the DEA‚s busiest, is the only office seeking linguists well-versed in Ebonics. Overall, the « majority of DEA‚s language requirements will be for Spanish originating in Central and South America and the Caribbean », according to one contract document.

The Department of Justice RFP includes a detailed description of the crucial role a linguist can play in narcotics investigations. They are responsible for listening to « oral intercepts in English and foreign languages », from which they provide verbal and typed summaries. « Subsequently, all pertinent calls identified by the supervising law enforcement officer will be transcribed verbatim in the required federal or state format », the RFP notes.

Additionally, while technology plays a major role in the DEA‚s efforts, much of its success is increasingly dependent upon rapid and meticulous understanding of foreign languages used in conversations by speakers of languages other than English and in the translation, transcription and preparation of written documents.

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fleche22 août 2010 : Anniversaires

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Anniversaire : il y a deux ans, en août 2008, le jeune marié Sarkozy passait ses vacances dans la propriété de ses beaux-parents, au Cap Nègre. Et il s’était invité à une assemblée générale des co-propriétaires, dont le thème était fondamental : fallait-il passer au tout-à-l’égout ou en rester au système des fosses septiques ? Sujet profond, comme on voit, et qui dégageait un fumet de guéguerre entre nantis, mais pour notre président il n’y a pas de problème secondaire. Il défendit donc la position de sa belle-mère, pour les égouts, et comme d’habitude affirma qu’il allait régler le problème. Il convoque le maire, le préfet, donne ses ordres… Deux ans plus tard, la situation reste la même : Sarkozy n’avait pas bien évalué les capacités de résistance des tenants des fosses septiques. Et l’on s’interroge : le préfet va-t-il être viré ? Certains sont sceptiques.

Autre anniversaire, que je célèbre avec un peu d’avance, mais je serai en Chine à la date concernée. L’an dernier, début septembre, je me trouvais à Brasilia et j’ai plusieurs fois évoqué ici les rodomontades de Sarkozy annonçant qu’il avait vendu 36 Rafales au Brésil. Je vous ai tenu régulièrement au courant du dossier, qui n’est toujours pas clos, de la concurrence entre les Etats-Unis, la France et la Suède. Je vous ai rapporté les déclarations de Sarkozy selon lesquelles son « ami Lula » lui avait promis le marché, etc. Bref, l’élection présidentielle brésilienne s’approche, Lula ne sera bientôt plus président, et concernant ses 36 Rafales Sarkozy risque bien de voir 36 chandelles. Là aussi, donc, restons sceptiques. Comme toujours ou presque les annonces présidentielles disparaissent comme des feuilles mortes emportées par le vent. Par rafales.

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fleche19 août 2010 : Apprentis sorciers
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La sarkozye a généré autour du chef des fonctions variées, le harki (comme Kouchner), le vendu (comme Besson), le porte-flingue (comme Lefebvre), l’aboyeur (et ici la  liste en est longue), le tout rappelant une publicité célèbre d’une marque radiophonique, « la voix de son maître ». En effet, dans des styles et des tessitures différents, tous font écho aux pulsions de leur patron. Le dernier en date est un certain Eric Ciotti (mais retenez son nom, il ira loin), député des Alpes Maritimes, qui depuis quelques semaines s’est spécialisé dans les propositions imbéciles et radicales : condamner à la prison les parents de mineurs délinquants, supprimer  les allocations familiales des élèves s’absentant de l’école… Avec Estrosi, dont il est la tête pensante (Estrosi c’est le motodidacte dont je vous ai déjà parlé, qui a deux choses en commun avec Johnny Hallyday : le sarkozysme et les difficultés à écrire trois lignes de suite), ils visent les électeurs du Front Nationa, qu'ils voudraient ramener dans le giron de l'UMP. Sous couvert d’anonymat, quelqu’un déclarait hier à Libération, à propos de Ciotti, donc :

« Il ne pense pas un mot de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, mais il veut paraître plus fachos que les fachos ».

La stratégie serait donc bien de couper l’herbe sous le pied du Front National, mais ces apprentis sorciers devraient prendre garde. Rien ne réussit plus à Sarkozy depuis quelques temps, et ce pourrait bien être le FN qui tirera les marrons du feu. Mais ce jeu est inquiétant. Après les déclarations sur les Roms, les "gens du voyage", les banlieues, nous voyons se multiplier des effets d'annonce et des roulements de mécaniques dangereux. Nous entrons d’ores et déjà dans un Etat de non droit, dans une justice aux ordres de l’Elysée, dans un régime de flics (regardez les préfets qu’ils nomment et surtout la façon dont il les nomme, sans même consulter le ministre de tutelle)… Ce discours électoraliste, tourné vers le Front National, prend des accents vichystes qui ne semblent pas gêner la droite républicaine. Je ne suis pas spécialement alarmistes, et je pèse en général mes mots. Mais là, la côte d’alerte est atteinte. Ce type (je parle de Sarkozy) dérape de plus en plus, et il est capable de n’importe quoi, soutenu par une partie des électeurs dont le seul problème est de protéger leur argent et de veiller à ce que rien ne vienne troubler  leur quiétude et leurs rôts postprandiaux. Alors, peut-être que Ciotti ne pense pas ce qu’il dit, mais d’autres le pensent et ils pourraient bien profiter de cet attaché de presse inespéré.

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fleche14 août 2010 : Diversité
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L’été, les touristes achètent un peu n’importe quoi, ou du moins achètent des choses qu’ils n’achèteraient pas le reste de l’année. Ainsi, dans les vitrines ou sur les marchés artisanaux du Sud de la France j’ai remarqué deux paradigmes parallèles : celui des bols sur lesquels sont peints différents prénoms, et celui des plaques visiblement destinées à être vissées sur les portes des chambres, avec également des prénoms : une plaque ou un bol, un prénom. Et alors, direz-vous ! Rien de neuf ! C’est vrai, rien de neuf, rien que de très banal. Sauf que ce paradigme commun, qui va de A à Z, en gros d’Alain à Zoé, présente une caractéristique remarquable. Alain, Antoine,  Alice, Bernard, Chantal, Christine, Danièle, Elizabeth, Etienne, François, Frédérique, Georges, Henri, Hélène, Jacqueline, Jean, etc, dans cet inventaire à la Prévert il y a d’étranges absences. A la lettre A, pas d’Abdlallah ni d’Ali par exemple. Ou encore à la lettre M on trouve bien Maurice, Michel ou Martine mais pas de Mohamed, pas de Moussa, pas de Mamadou. Pas même un Zinedine à la lettre Z.

Nous pouvons bien sûr trouver à ces absences différents niveaux d’explications. Par exemple considérer que si je visse sur une porte de chambre une plaque indiquant « Julien », c’est que le petit Julien a sa propre chambre, tandis qu’Ali partage la sienne avec Chérif, Mohamed, Abdallah, Karim et Youssef. Ou encore qu’au petit déjeuner Moussa, Mamadou et Hamidou n’utilisent pas de bol mais une calebasse… Je rigole, car ce paradigme témoigne surtout d’une exclusion, il ne donne que des prénoms venus d’une culture chrétienne, ou judéo-chrétienne. Belle illustration de la diversité.

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fleche10 août 2010 : Eclat, Etat

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Je vois dans le Nouvel Observateur du 5 août une double page avec, à gauche, une immense photo de Sarkozy qui déborde légèrement sur la page de droite et en face un titre sur deux lignes :

Le coup d’éclat

permanent

Ce titre me fait immédiatement penser à l’essai de François Mitterrand, Le coup d’état permanent, qui en 1964 constituait une critique serrée des pratiques du général de Gaulle, et du coup en lisant coup d’éclat je sais qu’il sera suivi de permanent. A priori cela illustre la notion de paradigme (éclat, présent, me renvoie à état, absent). Mais s’il n’y avait pas eu la photo de Sarkozy, si l’article avait porté sur un chanteur ou sur un coiffeur, aurais-je pensé à « coup d’état » ? Sans doute pas, ou moins directement. C’est-à-dire que mon interprétation du titre, la perception des liens avec le livre de Mitterrand, ne procède pas seulement de la langue mais aussi d’un contexte plus général. Il y a donc deux processus en jeu: le poids du paradigme qui à partir d’éclat me renvoie à état, et une anticipation qui me fait attendre permanent parce que la photo me dit qu’il s’agit d’un article politique sur Sarkozy Ce qui suppose une culture partagée entre le lecteur et le titreur (tout le monde ne connaît pas le bouquin de Mitterrand), une conscience paradigmatique (éclat, état), une anticipation fondée sur une lecture globale (permanent) mais laisse cependant une interrogation : après tout, le titreur n’a peut-être pas pensé au coup d’état, peut-être ne connaît-il pas ce livre, peut-être suis-je en train d’inventer cette histoire de culture partagée et de connotation…

Et peut-être cette petite digression linguistique en période de vacances vous paraîtra-t-elle saugrenue. Mais  il m’a paru amusant d’esquisser à partir d’une simple double page d’un hebdomadaire tout ce qui agit en même temps dans la construction du sens.

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fleche6 août 2010 : Les mots et la guerre

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Sans doute l’avez-vous deviné, j’étais en vacances, loin d’Internet, cherchant en vain un peu de tranquillité. En vain parce que, tandis que j’aspirais à un peu le paix, notre président déclarait la guerre. Encore ! Oui, encore. Le 30 juillet, à Grenoble, il a déclaré qu’il fallait mener « une véritable guerre » , une « guerre nationale », contre les voyous et les truands. Petit retour en arrière. Le 26 mai 2010 : « La France s’est engagée dans une guerre sans merci contre la criminalité ». Le 17 mars 2009 : « Nous déclarons la guerre aux bandes violentes ». Le 8 février 2008 : « Dès demain c’est une guerre sans merci qui sera engagée à l’endroit des trafics et des trafiquants ». Et enfin le 27 juin 2002, alors qu’il était ministre de l’intérieur : « Nous allons gagner la guerre contre l’insécurité ». Cela fait donc huit ans, un mois et quelques jours qu’il a commencé à déclarer la guerre, et depuis il la déclare à nouveau, régulièrement, cycliquement. Nous savions qu’il avait l’âme belliqueuse, sa maman avait confié à la presse, pendant la campagne présidentielle, que déjà tout petit il organisait dans sa chambre des défilés militaires et qu’elle pensait alors qu’il finirait général. Sarkozy est un déclarateur de guerre, je sais, l’expression n’existe pas mais nous avons encore droit aux néologismes, un déclarateur de guerre permanent, répétitif, obsessionnel. Il a donc depuis huit ans, un mois et quelques jours déclaré régulièrement une guerre sans merci, une véritable guerre, une guerre nationale. En général, les guerres se terminent par une paix, c’est-à-dire, logiquement, une victoire pour les uns, une défaite pour les autres. Mais ici, rien de cela. Déclaration de guerre après déclaration de guerre, le déclarateur continue à déclarer des guerres qui ne débouchent sur rien. Certains diront qu’il a de la suite dans les idées. Certes, mais il faut immédiatement ajouter que, sur le plan stratégique, ce belliqueux général en chef ne brille guère. La guerre dure. Enfin, métaphoriquement : il parle sans cesse de cette guerre dont nous ne voyons pas les résultats, tout comme pour ce qui concerne ses déclarations bellicistes contre les paradis fiscaux, le capitalisme financier et des dizaines d’autres affirmations prétentieuses et non suivies d’effet. Le déclarateur déclare une guerre, puis une autre, sémantique répétitive et inopérante. Quand donc annoncera-t-il qui a gagné une guerre ? A-t-il comme modèle la guerre des boutons ou la guerre de cent ans ? En fait, peu importe. Il fut un temps où les guerres réglaient pour un temps le problème du chômage (plus il y avait de morts et plus il y avait de travail pour leurs enfants ou pour les rescapés). Mais la guerre déclarée par Sarkozy est un rideau de fumée qui a pour unique fonction de faire oublier l’affaire Woeth-Bettencourt.

 Concernant les mots et leur efficacité, il en est d’autres plus malins. Car si les guerres lancées par Sarkozy restent rhétoriques et inefficaces, au Brésil on sait comment atténuer la dureté d’une loi en jouant sur la conjugaison. A Brasilia, en effet, une loi interdisant aux politiciens  ayant été condamnés par la justice d’être candidats aux élections a été adoptée en mai dernier et validée par le président Lula en juin. Etaient déclarés inéligibles ceux qui « tenham sido condenados »  et ceux qui « foram condenados ». Mais, pour « uniformiser » le texte, certains sénateurs proposèrent et obtinrent de remplacer ces deux syntagmes par un seul : « os que forem condenados » Ce qui signifierait que seuls ceux qui auront été condamnés après l’adoption de la loi seront inéligibles. En d’autres termes, même s’il existe des hommes politiques truands, ils ont droits aux avantages acquis. C’est sans doute ce qu’on appelle le respect des anciens.

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Juillet 2010

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fleche21 juillet 2010 : Pardon de dire ça

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Il n’existe pas, à ma connaissance, de définition statistique du tic. Mouvement convulsif, répétitif, automatique, certes, mais cela est bien vague. A partir de combien d’occurrences par jour ou par heure un mouvement est-il un tic ?  Et comment prendre en compte la variation? Les mouvements d’épaule de Sarkozy par exemple : est-ce toujours le même tic ? Ou y a-t-il des variantes, plusieurs tics différents? Face à ce problème dont l’importance scientifique ne vous échappe pas, il faudrait bien sûr de longues observations, si possible en laboratoire, et il n’est pas aisé de garder ce vibrion en laboratoire le temps nécessaire. Les choses, en revanche, sont plus simples pour les tics linguistiques : on peut en effet considérer qu’un mot est un mot, qu’une expression est une expression, qu’ils sont facilement reconnaissables et qu’on peut compter le ombre de leurs apparitions. Ainsi Jean-François Copé, député et président du groupe UMP à l’Assemblée Nationale, répète-t-il sans cesse le même segment de phrase : pardon de dire ça. En fait il dit aussi parfois pardon d’insister, mais pardon de dire ça est sans conteste sa formule préférée et là, pas de problème : c’est bien le même comportement linguistique, donc un tic. Reste alors à l‘interpréter. Lorsqu’on examine les contextes, on comprend que pardon de dire ça signifie chez lui qu’il n’est pas d’accord avec ce que vient de dire son interlocuteur. Mais pourquoi devrait-il en être pardonné ? Il y a dans cette formule soit une politesse affectée douteuse (trop poli pour être honnête, dit la vox populi) soit une sorte de culpabilité subliminale, qui nous pousse à nous interroger. La notion de pardon est liée à celle de péché. Il a péché, Copé ? En quoi ? Il est vrai qu’il se rase de près, et que cela lui laisse le temps de penser(vous vous souvenez : j’y pense en me rasant…). Penserait-il à remplacer l’actuel occupant de l’Elysée ? Verrait-il d’un bon œil ses ennuis actuels, la liste des ministres un peu empêtrés dans certaines affaires ? Serait-il le mauvais camarade ? Le traître potentiel ? Mais qu’est-ce que j’imagine là ! Pardon de dire ça.

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fleche20 juillet 2010 : Wikipédia et les langues

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Lorsque l’on regarde le nombre d’articles par langues sur Wikipédia (270 langues, allant de plus d’un million d’articles à une dizaine (Selon le site suivant, consulté le 14 juillet 2010) on n’est pas surpris de trouver en tête l’anglais, l’allemand, le français, le japonais ou l’espagnol . Plus étonnant est peut-être le polonais, qui se glisse en quatrième position, juste après le français. Mais, surtout, on remarque que des langues très parlées sont peu présentes sur Wikipédia. Ainsi le hindi (181 millions de locuteurs) qui pointe à la 45ème place, le bengali (181 millions de locuteurs également) à la 72ème, l’ourdou (60 millions) à la 85ème, et de façon générale toutes les langues de l’Inde. Il en va de même pour les langues africaines. Le swahili est 75ème, l’afrikaans 80ème, le yorouba 97ème, le lingala 185ème…  Il n’y a en fait  là qu’une contradiction apparente. Le hindi est certes très parlé, mais lorsque les Indiens vont sur Internet ils utilisent l’anglais, de la même façon que les locuteurs du lingala utilisent le français. On aurait pu penser que par militantisme certains assurent à leur langue une place importante (c’est le cas pour le catalan, 14ème, et pour des langues artificielles comme l’espéranto, 23ème, ou le volapük, 27ème), mais il semble que l’héritage colonial pèse encore très lourd sur certaines pratiques linguistiques. Ainsi le baromètre des langues du monde (http://www.portalingua.info/) nous permet-il de réfléchir sur les fonctions des langues. Ni le hindi, ni le lingala ne sont des langues menacées, mais elles ne servent que peu sur Internet.  Et si le Paraguay est un pays bilingue, si presque tout le monde y parle espagnol (7ème langue de Wikipédia) et guarani (182ème), on voit que ces deux langues ne sont pas vraiment à égalité.

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fleche13 juillet 2010 : C'est extra

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Après six mois de silence médiatique Sarkozy était donc de retour hier soir sur une chaîne de télévision. Il n’a pas beaucoup changé : les mêmes tics, le même sourire idiot pour ponctuer les répliques qu’il croit être fines ou définitives, le même air content de lui, même s’il tentait de se donner un air grave. David Pujadas commence par « l’affaire » et Sarkozy nie tout. « J’ai promis une république irréprochable, et c’est ce que nous faisons ». Et l’on voit son nez s’allonger, comme celui de Pinocchio.  La stratégie est simple : tout cela n’est que rumeurs, machinations, calomnies, et « derrière tout ça il y a des officines ». Son nez s’allonge de plus en plus. .Etrangement, Pujadas ne l’interroge pas sur les 150.000 euros que Woerth aurait touchés en liquide. Un oubli, sans doute…  Ou un accord préalable : on ne parlera pas de ça… On passe à autre chose. Sarkozy enchaîne des phrases visiblement préparées, des formules, et l’on a l’impression d’une marionnette, on voit les fils qui tiennent ses poignets, on devine  le ventriloque caché quelque part. J’ai sélectionné quelques formules, qui toutes mériteraient commentaires, mais je vous laisse les faire:

« Je n’ai pas le droit de céder à l’agitation du milieu », « Ce n’est pas le rôle des partenaires sociaux de gérer le problème des retraites, c’est le mien »,  « J’observe que nous sommes le pays d’Europe qui a le moins de seniors au travail et le plus de jeunes au chômage », et je garde pour la fin celle-ci :  « Depuis que je suis président de la République il n’y a plus de grève des chercheurs ». Tiens donc !  Son nez va finir par transpercer Pujadas. Il se trouve que l’Université dans laquelle je travaille était en grève l’an dernier, et qu’aux assemblées générales presque quotidiennes il y avait beaucoup de chercheurs. Cette rodomontade de Sarkozy me rappelle cependant quelque chose. Le directeur d’un laboratoire était présent à toutes ces AG, jusqu’au jour où nous avons décidé par vote de tous démissionner de nos responsabilités administratives. Et il a disparu, le directeur, on ne l’a plus vu aux assemblées générales,  il n’a pas démissionné, au contraire, il est allé recevoir des huiles UMP venues inaugurer les nouveaux locaux de son laboratoire.

Mais revenons à notre vénéré président. Et il a terminé son entretien en parlant de foot,  ou plutôt de foot et d’argent, expliquant qu’il avait décidé que les bleus ne toucheraient pas de prime : « J’ai dit pas de prime, ils n’en toucheront pas ». Voilà un homme de conviction ! Un homme ferme! Mais on se demande à quoi sert la fédération française de football si c’est le président de la république qui décide de tout, même des primes. Le hasard a fait que deux heures avant, sur la 5,  l’émission C dans l’air, consacrée à la coupe du monde de foot, avait invité Bernard Maris, économiste, qui expliquait que le foot était la métaphore d’un pays. En gros, nous avons les équipes nationales que nous méritons. Selon lui, grâce à sa victoire, l’Espagne avait peut-être de meilleures chances de s’en sortir, le pays était uni, le régionalisme, en particulier catalan, reculait et, pour conclure,  il lançait : « l’économie n’aime pas la tristesse, le dégoût… ».  Et je revoyais l’air dégoûté des bleus entrant dans les vestiaires avant leur dernier match.  C’est vrai nous avons les équipes que nous méritons, au foot comme en politique.

Pour finir avec quelque chose qui n’a rien à voir, en passant d’une chaîne à l’autre, entre C dans l’air et le président, je suis tombé sur une publicité pour des sardines en conserve, avec en fond sonore une chanson de Léo Ferré, C’est extra, C’est extra, C’est extra... Dis donc, Mathieu, je sais bien qu’il faut gérer l’héritage mais là… Des sardines ! Et j’ai eu une vision cauchemardesque. Sarkozy devant parler à la télévision et, avant qu’il apparaisse, une publicité pour l’UMP, avec la voix de Léo, une suite d’accords, mi, do dièse mineur, la, fa dièse mineur, si septième… C’est extra, C’est extra, C’est extra… L’horreur ! Tu ne vas pas nous faire ça, Mathieu!

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fleche12 juillet 2010 : La retraite des réformes

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Intervenant ce matin sur France inter, le ministre Christian Estrosi a fait un délicieux lapsus, parlant de « La principale retraite, celle des réformes ». Si l’on donne au mot retraite son sens militaire (souvenez-vous : la retraite de Russie), faut-il en conclure que la réforme est mal partie ? En tout cas, si son lapsus à une sens, Estrosi semble ne guère croire en l’avenir de cette réforme… A propos, si retraite signifie une déroute militaire, réforme a également un sens militaire : était réformé celui qui n’était pas jugé apte à faire son service militaire, lorsqu’il existait. Nous pourrions donc aussi imaginer que le gouvernement sonne la retraite et que la réforme soit réformée. Finalement, Christian Estrosi est peut-être plus profond qu’il n’y paraît (qui donc avait baptisé cet ancien champion de moto, c’est sa seule qualification, motodidacte ?).

A propos de militaire, avez-vous récemment entendu parler d’Ariel Sharon ? Moi non plus. L’ancien officier parachutiste, ancien député, ancien premier ministre serait-il un ancien vivant ? Maintenu en coma artificiel depuis quatre ans, il n’a selon ses médecins aucune chance de se réveiller. Et, régulièrement, un journal ou un autre, se souvenant de son existence, se demande s’il est vivant ou mort. De là à penser, mais j’ai mauvais esprit, qu’il sera déclaré mort le jour où Israël aura besoin faire vibrer la fibre patriotique et de mobiliser les foules autour de funérailles nationales, il n’y a qu’un pas. Ce qui est sûr, sans conteste, c’est qu’il est, lui, à la fois retraité et réformé. En attendant d'être recyclé en symbole d'unité nationale?

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fleche9 juillet 2010 : Pendant l'affaire, les affaires continuent...
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Affaire Bettencourt, affaire Woerth, affaire Woerth-Bettencourt ou Bettencourt-Woerth et peut-être bientôt affaire Sarkozy, toute la presse française, quotidienne ou hebdomadaire, utilise dans ses titres ou ses surtitres, le terme. Mais qu’est-ce qu’une affaire ? Pour une fois, l’étymologie est transparente, d’une simplicité biblique: une affaire est ce qui est à faire. Mais le mot va prendre une infinité de sens, véritable polypode sémantique, au point qu’il est parfois difficile de débrouiller ces méandres. Il apparaît au XII° siècle, d’abord au masculin, avec donc le sens de ce qu’il faut faire, ce qu’il y a à faire  d’où affairé, celui qui est très occupé, puis avec le sens de ce qui concerne quelqu’un (c’est mon affaire, je m’en occupe). Une affaire peut signifier ce qui occupe ou ce dont on s’occupe, un contrat (on me propose une affaire, une bonne affaire), mais elle peut être gênante (un procès, ou encore ce qui arrive à monsieur Woerth), elle peut être, selon les cas, embarrassante ou juteuse…. Nous sommes, comme on voit, en pleine actualité, avec ce qu’elle a de trouble, d’ambigu, de confus.

Mais le mot a pris, au pluriel, un sens légèrement différent: on parle des affaires étrangères, des affaires publiques, des affaires de l’Etat, c’est-à-dire d’un ensemble de préoccupations ou de tâches. Il désigne aussi les effets personnels (range tes affaires !) et enfin ce qui touche à l’économie (être dans les affaires). L’affaire Woerth est donc son affaire, au singulier, et tout le problème est de savoir si elle est liée aux affaires, au pluriel. Pour madame Bettencourt, la question, bien sûr, ne se pose pas : l’affaire Bettencourt touche aux affaires, les siennes, celles de sa fille, de ses amis politiques, et là ce n’est plus son affaire, c’est une affaire d’Etat. L’affaire, ou du moins une des affaires (Woerth, Bettencourt, etc.), finira bien par venir devant un tribunal. En attendant, pendant l’affaire, les affaires continuent. Et réciproquement.

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fleche6 juillet 2010 : Grève, graisse, grivèlerie...
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Après la grève des Bleus en Afrique du sud, la grève du sprint hier sur le tour de France. Après les footballeurs les cyclistes. Pour des raisons différentes, bien sûr, mais tout de même : la grève des sportifs ! En fait, je m’en balance comme de ma première chemise, mais j’y vois l’occasion de raconter une petite histoire que, sans doute, beaucoup d’entre vous connaissent, celle de l’expression faire la grève. C’est mon petit côté pédago, on n’y échappe pas. Cette grève, donc, est en l’occurrence parente du gravier (et des vins de Graves, en Bordelais), désignant les rives sablonneuses ou caillouteuses d’un cours d’eau ou d’une mer. Il y avait à Paris une place de Grève (aujourd’hui place de l’Hôtel de Ville), située comme son nom l’indique sur la grève de la Seine, et qui était connue pour au moins deux choses. D’une part on y décapitait les condamnés. D’autre part c’était là que les chercheurs d’emplois, comme on dirait aujourd’hui, se regroupaient en espérant qu’un patron viendrait les engager. Ils faisaient la grève, comme on fait les Champs-Elysées ou le trottoir, arpentant la place de part en part. L’expression faire la grève signifiait donc chercher du travail et impliquait, bien sûr, qu’on n’en avait pas. Qu’est-ce qu’il fait ? Il fait la grève ! Mais la réponse à cette question aurait pu être il est charpentier et serait aujourd’hui il est au chomedu. Puis faire la grève au sens de « ne pas avoir de travail » a pris celui de « arrêter volontairement le travail », pour protester ou revendiquer. Contre quoi les coureurs du tour de France protestaient-ils donc? Contre quelque chose d’assez proche de ces considérations étymologiques puisqu’il s’agit des pavés de l’enfer du Nord, comme on dit. Pavés, graviers, bon, on peut comprendre, ou confondre… D’ailleurs on dit aussi que les grévistes, lorsqu’ils manifestent, « battent le pavé », et nous restons dans le même domaine. Mais les footballeurs ? Ils jouent sur du gazon, eux, pas sur des graviers ni sur des pavés. Alors, pourquoi cette grève ? Tout bien réfléchi, il y a sans doute eu une erreur de transmission : ils ne voulaient pas faire la grève, les Bleus, ils voulaient faire de la graisse, ou du gras.

Pour finir, dans le contexte de révélations quotidiennes qui animent  l’affaire Bettencourt, ou l’affaire Woerth, comme vous voudrez, inutile de vous mettre en grève : ce mot n’a, étymologiquement, aucun rapport avec grivèlerie.

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fleche5 juillet 2010 : Métaphores ludiques

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La stratégie politique est-elle une science exacte ? Nous avons appris hier la démission de deux secrétaires d’état, Alain Joyandet et Christian Blanc. Aux échecs cela s’appelle un gambit, un coup qui consiste à sacrifier une pièce (ici, deux) pour obtenir un avantage stratégique. En langage courant, cela s’appelle la part du feu. En d’autres termes, Sarkozy aurait sacrifié deux sous-fifres pour sauver Woerth. Cela serait donc une stratégie. Oui mais… Mais le discours de l’Elysée était jusqu’à samedi que rien ne changerait jusqu’au remaniement  ministériel prévu en octobre. Et tout laisse à penser que Joyandet a décidé tout seul de démissionner, et que l’Elysée en a profité pour se débarrasser de Blanc. La formule consacrée est que le président a accepté les démissions, mais ici il semblerait qu’il ait accepté celle de Joyandet (comment faire autrement d’ailleurs: il l’avait annoncée sur son site) et suscité celle de Blanc. Ni gambit ni part du feu donc, mais plutôt improvisation. Improvisation aussi le néologisme de madame Lagarde qui, continuant à nier la rigueur qui pourtant saute aux yeux, a déclaré : « La politique économique que nous menons en France actuellement, c'est une politique de rilance », c’est-à-dire selon elle un "subtil dosage (...) qui consiste en réalité à réduire la dépense publique là où ce sera le moins douloureux pour la perspective de relance de l'activité économique". Ce qui est subtil, ou voudrait l’être, c’est surtout ce mot à deux faces qui, dans la grande tradition orwellienne, veut nous faire croire qu’en jouant sur le lexique on peut jouer sur la perception de la réalité. Nous sommes donc en plein jeu de mots. J’ai parlé plus haut de gambit, la presse (Libération, Politis…) parle de deux de chute : échecs ou bridge nous sommes dans les métaphores ludiques. Et, pour continuer sur le même terrain, nous pourrions faire allusion aux dominos. Deux viennent de s’écrouler, le reste du mur va-t-il tenir ou chuter à son tour ? L’avenir nous le dira, mais aux échecs comme aux dominos ou au bridge l’improvisation n’est jamais payante. Inutile donc de nous demander si la stratégie politique est une science exacte . Dans le cas qui nous concerne il n’y a aucune stratégie. Hier soir un communiqué de l’Elysée déclarait que "Les secrétaires d'État Alain Joyandet et Christian Blanc ont présenté leur démission du gouvernement. Le président de la République et le Premier ministre ont accepté ces démissions".  Rilance, démissions acceptées : Words, words, words…

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fleche27 juin 2010 : Citations

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La langue est décidément à l’honneur dans l’actualité récente. Du moins un certain usage de la langue : l’insulte. Didier Portes est donc viré de France Inter pour avoir en direct suggéré à Dominique de Villepin de se mettre en forme avant une émission, d’expulser son stress, en scandant j’encule Sarkozy (trois fois), il n’a pas de couilles (une fois). Il n’est pas le seul, Stéphane Guillon est également viré. Je reviendrai peut-être sur le duo de censeurs Hees-Val, mais en ce moment je suis un peu à la bourre avec les derniers cours, les soutenances de mémoires et l’administration… Restons-en donc aux insultes. Nicolas Anelka pour sa part a été viré de la coupe du monde en Afrique du Sud pour avoir agressé son entraîneur, Domenech : Va te faire enculer, fils de pute. Et la série continue. Le pauvre Nicolas (pas le même), suivant les injonctions de ses conseillers en communication, se faisait plutôt discret, depuis quelques semaines, laissant ses ministres faire des bêtises à sa place. Ainsi mercredi, contrairement à son habitude, c’est presque secrètement (mais avec un service d’ordre conséquent) qu’il est allé faire une visite surprise à la Courneuve. Mauvaise pioche. Un jeune homme lui lance Va te faire enculer connard, ici c’est chez moi, la police l’arrête de façon violente, il est jugé en urgence et condamné à 35 heures de travaux d’intérêt général. La visite se voulait discrète, elle est médiatisée par la grâce d’une insulte. La radio, le foot, la politique, trois domaines différents mais des évènement comparables, médiatiquement fondés sur l’insulte. De tout cela nous pouvons tirer quelques leçons.

Tout d’abord, ce qui fait l’insulte, c’est qu’elle est publique. Peut-être Sarkozy et Domenech reçoivent-ils (ou vous-mêmes recevez-vous) chaque jour des dizaines de lettres sur le même thème, va te faire enculer fils de pute  ou va te faire enculer connard, mais comme personne ne le sait, tout le monde s’en fout. Peut-être des centaines de milliers de gens pensent-ils quotidiennement à l’endroit de leur patron va te faire enculer connard, mais si personne ne les entend il n’y a pas d’insulte. L’insulte doit être proférée, c’est-à-dire « portée en avant », comme la voix à l’opéra.

Deuxième remarque, le verbe qui est au centre des insultes ci-dessus, enculer. Il y a beaucoup de machisme,  peut-être de l’homophobie, ainsi que bien peu d’imagination dans cet usage d’un verbe qui, pour certain(e)s, connote du plaisir. Mais surtout il y a peu d’originalité dans cette succession d’insultes : on a l’impression qu’ils se copient les uns les autres, ou qu’ils se citent.

 Troisième remarque, mais elle est banale : l’insulte est comme le coup de poing, l’échec de la communication. Peu importe le terme, connard ou enculé, dans tous les cas il est la marque d’une pauvreté linguistique et conceptuelle. Plus on possède de mots et mieux l’on peut argumenter, mais la pauvreté du vocabulaire mène  le plus souvent à la violence.

Bien sûr ces considérations sociolinguistiques seraient incomplètes si j’oubliais de mentionner que l’exemple vient de haut. Lors de la manifestation du 24 juin, un sticker clamant Casse-toi pauv’ con faisait un tabac. Il s’agissait, vous l’aurez remarqué, d’une citation du président, mais aussi d’une pratique rappelant l’arroseur arrosé, puisque l’insulte (ou l’invitation à disparaître) était retournée à son expéditeur. Il demeure que la citation est une pratique qui manifeste le respect, qui grandit celui à qui on l’emprunte. Même lorsqu’elle est fausse. J’ai moi-même, tout au long de ma vie d’étudiant, inventé des citations que je mettais dans la bouche d’un autre : « comme disait le grand Goethe, etc… », ce qui avait l’avantage de faire croire que je l’avais lu, Goethe, mais surtout manifestait mon respect pour lui. Pourtant on a condamné il y a quelques semaines un homme qui, devant le cortège présidentiel, brandissait une affiche sur laquelle il avait écrit la même citation, « Casse-toi pauv’ con »… Allez comprendre !

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Juin 2010

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fleche23 juin 2010 : Têtes vides et poches pleines
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On se souvient de la formule de l’ancien joueur anglais Gary Lineker : Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, et à la fin c’est toujours l’Allemagne qui gagne.  Alors je lance ma formule du jour à moi : Le football est un sport qui se joue à onze contre onze, et à la fin c’est toujours la France qui perd. Je sais, je suis injuste : les têtes vides et poches pleines (tiens, ce pourrait être leur nouveau nom, aux bleus, têtes vides et poches pleines) ont tout de même marqué un but contre l’Afrique du Sud, quatre-vingt troisième ou quatre-vingt quatrième équipe du monde. Après avoir fait la grève de l’entraînement, c’est tout de même pas mal, non ? Enfin, nous allons maintenant pouvoir parler de politique. Et à propos de politique, entendu à la radio après la messe villepiniste du 19 juin : Dominique de Villepin veut séduire tout le monde, la banlieue, la droite, la gauche, le centre… Voici qu’après avoir été pourvoyeuse de footballeurs qui perdent, la banlieue devient un courant politique. Mais ce qui me frappe le plus, après une succession de scandales (le cumul de madame Boutin, le permis de construire truqué de Joyandet, les cigares de Blanc, le rôle trouble de madame Woerth dans les affaires de Madame Bettencourt, etc…) qui tous concernent des membres anciens ou actuels du gouvernement, c’est que sans l’intervention de la presse (et en particulier du Canard enchaîné), tout cela serait resté caché. Est-ce à dire qu’il n’y a personne pour contrôler les permis de construire ou pour modérer les dépenses pétunières (je sais, le mot n’existe pas, mais j’aime bien le verbe pétuner, et puis ça rappelle pécuniaire, et dans ce cas d’espèce, ou d'espèces, le rapprochement est particulièrement justifié) d’un ministre ? Et donc qu’il y a encore des tas de petits coups tordus du même genre à révéler ? Et bien oui. Nous apprenons aujourd’hui que Jeannette Bougrab, militante UMP nommée il y a peu présidente de la Halde (« haute autorité de lutte contre les discriminations »), a fait voter « une modification du règlement de gestion des personnels ». Derrière cette formule alambiquée une « simple » augmentation de la dite présidente, qui passe de 7.000 à 14.000 euros mensuels. Une façon comme une autre de lutter contre la discrimination salariale… Sarkozy avait promis une république irréprochable. C’est plutôt une république des proches qu’il pratique, ou des poches, une  république des copains qui n’imaginent même pas qu’ils puissent de faire prendre : eux aussi, têtes vides et poches pleines.

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fleche20 juin 2010 : Les mots de la mort

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Elle est morte, il s’est éteint, il a disparu, elle est partie. Les verbes pour dire la mort sont variés, et les expressions encore plus. En octobre 1981, à la mort de Georges Brassens, j’avais acheté toute la presse, qui ne brillait guère par son originalité : les journaux dans leur quasi totalité avaient en effet choisi de titrer sur « le poète » : il est mort le poète, la mort du poète, quand il est mort le poète, adieu poète, etc. Bien sûr ils voulaient ainsi lui rendre hommage mais faisaient tout le contraire, oblitérant ce qui était sa grandeur : son œuvre était faite de chansons et non pas de poèmes. Mais là n’est pas le problème. Seul Libération sortait du lot en titrant Brassens casse sa pipe. Chacun se souvient qu’il ne quittait pas sa bouffarde, et une expression disponible était ainsi revivifiée, prenait un petit air ironique ou affectueux.

Si je parle aujourd’hui des mots pour dire la mort, c’est que Libération  a encore frappé, deux fois même, dans son numéro d’hier. Deux autres morts, un écrivain et un soldat, et deux autres titres, Saramago lâche la plume et Bigeard passe l’arme à gauche. Pour Bigeard, cela s’imposait, Saramago est moins bien loti. Mais  il est vrai que le verbe lâcher se prête à toutes les adaptations professionnelles. On peut, selon le métier du défunt, annoncer qu’il a lâché les pinceaux, le burin, les fourneaux, l’archet, la clé à molette, la baguette, le volant, le clavier, le guidon, voire la langue de bois… Et pourquoi pas annoncer une mort collective et métaphorique: Les Bleux lâchent les crampons, ou le ballon... On pourrait aussi imaginer de jouer sur le verbe. S’éteindre par exemple. Un cuisinier pourrait éteindre les fourneaux, un chanteur voir sa voix s’éteindre. Un prestidigitateur pourrait disparaître, bien sûr, ou faire son dernier truc. Un champion du saut en longueur, en hauteur ou à la perche ferait le grand saut, ou son dernier saut (d’autres pourraient faire le grand sot…). Il y a là matière à un jeu. Je vous donnerais par exemple une liste de noms propres et vous demanderais de trouver la bonne formule pour annoncer leur mort. Ou encore, à l’inverse, je vous demanderais de mettre des noms propres face à des expressions. Mais, dans les deux cas, les superstitieux y trouveraient à redire…. Cependant je ne résiste pas au plaisir de vous soumettre deux expressions que j’aime bien, fermer son pébroque et fumer les pissenlits par la racine. Mais je ne voudrais surtout pas vous porter la scoumoune (du latin excommunicare, mettre hors de la communauté), et ne vous souhaite donc pas d’avoir à les utiliser.

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fleche17 juin 2010 : Panem et circenses

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Bon, j’ai voulu être agréable  à Médéric, un fou de foot (nobody is perfect), d’autant plus qu’il vient dîner demain soir chez moi et que j’aimerais bien que nous parlions d’autre chose que de linguistique. J’ai donc regardé ce soir le match, je veux dire le match France-Mexique… Non seulement je n’y connais pas grand chose, mais encore je ne pratique que des sports individuels (sauf lorsque je joue au tennis en double, j’y reviendrai…). C’est donc à une sorte de spectacle que je suis allé en allumant la télé. Et comme, dans une autre vie, j’ai souvent rendu compte dans la presse de spectacles (de chanson), je ne me sentais pas trop dépaysé. Vous connaissez la règle des trois unités. « Qu’en un lieu en un jour un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ». Le spectacle c’est un lieu (théâtre, amphithéâtre, agora), un public, des acteurs, un programme, un temps limité, c’est-à-dire finalement beaucoup de choses à appréhender en même temps lorsqu’on veut le décrire.

Tout d’abord, et j’espère que cela sera porté à mon crédit, j’ai été obligé de regarder ce match sur TF1, chaîne que je boycotte systématiquement. Mais j’ai consommé les hors-d’œuvre ailleurs. Vers 19 heures 30, sur Canal +, je vois arriver les joueurs au théâtre, ou au cirque, enfin au stade, tous en costard (tiens, ça ne fait pas très sportif, mais ils ne sont pas encore en tenue de scène) et surtout un casque sur les  oreilles. Onanisme musical ou autisme ? Quoiqu’il en soit, ils  affichent ainsi une sorte d’absence, ou de désintérêt pour ce qui les entoure qui n’améliore pas vraiment leur image. Vous imaginez un prof entrer dans un amphi avec son walkman ? Mais la comparaison n’est peut-être pas très bonne, d’ailleurs les profs sont payés un peu moins que les joueurs de l’équipe de France. Et puis je suis plein de bonne volonté et je veux bien considérer que ces casques les aident à se concentrer. Je regarde les joueurs défiler. Tiens, Sarkozy ne joue pas ? C’est vrai qu’il aurait du mal à marquer en envoyant des SMS.

Un peu plus tard sur France 2 (qui a la décence de commencer par la catastrophe du Var, puis d’enchaîner sur la réforme des retraites et sur le bac philo) : Ce n’est qu’à 20 heures 20 que Pujadas lance le sujet, parlant de querelles intestines dans l’équipe, de bataille d’égos. Mais TF1 est déjà sur le coup, alors je zappe. La Marseillaise. Ils chantent en chœur, il y en a même un qui verse une larme. Puis les Mexicains entonnent leur hymne d’un air grave. Nous sommes partis pour une soirée sérieuse. L’arbitre est saoudien, et mon concierge proteste : « Quoi, un arabe ! ». Mais ça commence et le concierge se tait. Je n’y connais rien, je l’ai dit, mais j’ai l’impression que les Mexicains sont plus agressifs et que l’arbitre, l’arabe comme dit mon concierge, est un peu tatillon. Et, notation lexicale, je remarque du côté des commentaires que les coups francs ou les corners au bénéfice de la France sont toujours « intéressants ». Mais, intéressants ou pas, les Français ne marquent pas.

Au Guignol, ou au catch, on connaît les rôles par avance, Roland Barthes l’a analysé (pour la catch du moins) longtemps avant moi. Ici on est un peu perdu. Par exemple, Anelka, son rôle est-il de tirer la gueule plutôt que de tirer des buts ? Et pourquoi semble-t-il jouer tout seul ? J’ai fait plus haut allusion aux matches de tennis en double. On y est deux (je sais, ce n’est pas un scoop), et il y faut une certaine connivence. L’un, au filet, tente d’intercepter pour faire un point à la volée, l’autre, derrière, fait l’essuie glace, courant au fond du cours de gauche à droite. Là, j’ai l’impression de beaucoup d’incohérence, et surtout d’individualisme. Vous imaginez un couple de danseurs étoiles incapable de danser ensemble ? Ce ne serait pas un couple, bien sûr. Là ils sont dix à ne pas jouer ensemble. En passant, commentaire du journaliste de TF1 : « Il est impératif de les priver du ballon » (les Mexicains, bien sûr ). Ca c’est une idée qu’elle est bonne. Ils n’auraient pas le droit de toucher le ballon. Le problème c’est qu’ils le touchent. Un but, puis un deuxième, sur penalty. Commentaire de TF1 : « C’est dramatique, dramatique, dramatique (oui, trois fois) pour les bleus ». Non, c’est tout simplement une déculottée .  Commentaire de TF1 : « la situation n’est pas désespérée, mais grave ». Mais pourquoi donc Sarkozy n’a-t-il pas joué ? Il sert à quoi, notre président ? Deux zéro ! Avec lui, ça aurait été un triomphe, il aurait mouillé le maillot, il aurait fait des grimaces aux Mexicains, ils auraient eu peur, on aurait marqué. Donc, pour ce forfait, nous ne voterons pas pour lui en  2012. Si du moins il est candidat.

Finalement, le seul « performer » de cette équipe, le seul dont on parlera (peut-être) dans dix ou quinze ans, c’est Raymond Domenech. « Y’a toujours quelques chose qui coince » dit-il. « Il reste un match, maintenant ça tient du miracle ». C’est beau comme de l’antique. Tous les journalistes se moquent de ses formules décalées, parfois énigmatiques, font écho à ses boutades et se paient sa tête. Mais c’est un vrai pro de la communication. Tenez, je ne résiste pas à le citer. Question (ancienne) d’un journaliste : Vous aimeriez jouer comme le Brésil ? Réponse de Domenech: Vous voulez dire jouer en jaune. Bonne idée, le bleus devraient jouer en jaune.

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fleche16 juin 2010 : Soulages et la vuvuzela

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La bonne nouvelle de la semaine, c’est que Le Canard enchaîné a semé la panique dans le gouvernement. Avec  l’affaire Boutin, vous l’aurez compris (voir mon billet du 10 juin). Soudain le premier ministre Fillon, dans l’urgence, déclare que les ministres qui touchent à la fois leur indemnité ministérielle et leur retraite de parlementaire (ils seraient près d’une dizaine) ne pourront plus cumuler. Comme s’il ne le savait pas avant, qu’il y avait des cumulards au gouvernement! De la même façon l’on commence à parler de réformer le système de retraite des parlementaires, très avantageux pour eux, et qu’ils se sont aménagé, bien sûr, puisque c’est eux qui font et votent les lois. Nous sommes d’accord, ce n’est pas cela qui va rééquilibrer les comptes et régler le problème du déficit, mais cet enchaînement est instructif. Sans l’affaire Boutin en effet, on n’aurait pas parlé du cumul de certains ministres et des avantages dont jouissent députés et sénateurs. Ce qui prouve qu’au moment où la gent politique veut réformer les retraites, elle pense à tout le monde sauf à elle-même. Plus précisément elle éviter soigneusement d’importuner les plus riches et ceux qui sont du côté du manche. Ajoutez à cela un sous-ministre qui obtient un permis de construire illégal, un autre qui se fait payer ses cigares (12.000 euros en moins d’un an : fichtre !) par le contribuable, et vous avez une idée de la façon dont ceux qui nous gouvernent vivent sur la bête. Ils se gavent, se goinfrent, cela se passe entre gens de bonne compagnie, et si ces fouineurs de journalistes ne venaient pas mettre leur nez dans ce cloaque, tout continuerait tranquillement. On comprend dès lors la volonté, chez Sarkozy, de contrôler la presse. Eric Fotorino l’a confirmé : le président essaie de peser sur le choix du repreneur du Monde et l’a convoqué à l’Elysée pour lui expliquer qu’il ne voulait pas d’un des repreneurs potentiels. Ajoutons à cela ce qui est en train de se tramer à France Inter, et vous avez une assez bonne idée de la morale ambiante dans la politique française. Je vous l’avais dit, pendant que le foot bat son plein, les affaires continuent. Ce son, lui, semble incommoder ceux qui suivent les matches et qui se plaignent d’un trop plein, si je puis dire, de vuvuzela, cette improbable trompe qu’un homme d’affaire avisé à fait passer pour un fleuron de la culture sud-africaine. On comprend les plaignants : une vuvuzela à plein régime (oui, le foot bat son plein) dégage 130 décibels ! Mais qu’importe, derrière ce rideau sonore, je l’ai dit, les affaires continuent.

Entre autres choses le peintre Soulages nous a appris qu'une toile blanche ne pouvait pas, à elle seule, représenter la neige s’il n’y avait pas un peu de gris, un peu de noir, pour suggérer ce qui lui préexiste et lui survivra, le paysage sans neige justement, qui réapparaît lorsque cette dernière fond. Le paysage social de la France ne risque-t-il pas de se résumer à quelques traces de gris et de noir lorsque le rideau de fumée et de vuvuzela se sera dissipé?

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fleche12 juin 2010 : Histoire belge ?

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Chacun le sait, les dictionnaires enregistrent les usages linguistiques avec un certain retard, et il faudra un jour introduire dans le Larousse et dans le Robert, un additif à l’article facilité, du genre : « Facilités, belgicisme, etc… ». Les communes à facilités, vous connaissez ? Il s’agit d’enclaves exolingues dans l’un des deux grands ensembles de la Belgique (il y en a un troisième, plus réduit, germanophone), d’enclaves donc, francophones en pays flamand ou néerlandophones en pays wallon. Elles sont au nombre de douze pour les francophones, de quatre pour les néerlandophones. Dans chacune on a le droit à des écoles dans sa langue, à être jugé dans sa langue et à voter pour des partis de sa communauté linguistique. Mais les « locaux » si je puis dire, en l’occurrence les Flamands, ne veulent pas que l’on puisse acheter son pain ou signer un contrat de location dans une autre langue que la leur. Le cas (le problème ?) le plus voyant est celui de la banlieue de Bruxelles. La capitale, officiellement bilingue, est en territoire flamand et la pression démographique pousse des francophones à loger hors de la ville, chez les Flamands, donc. Ils sont environ 150.000, pratiquement majoritaires dans l’ensemble BHV (Bruxelles-Hal-Vilvordre), qui est l’objet de la discorde. Demain, donc, les Belges voteront. Pour quoi ? Pour qui ? Pas sur le problème linguistique mais pour des partis politiques. Et nous allons sans doute assister, sauf retournement imprévu, à une montée en force de la droite flamande, nationaliste et souvent indépendantiste. D’un certain point de vue, c’est un retour de bâton. Les francophones ont longtemps eu le pouvoir, intellectuel et économique. Sur le second point, ils sont aujourd’hui largement à la traîne. Ils ont rarement pris la peine d’apprendre le flamand, alors que le Flamands paraleint souvent français, bref ils se comportaient un peu en colons. En face, ils en ont marre. On peut les comprendre. Mais en même temps ils tiennent (pas tous, bien sûr) un discours ouvertement raciste.

Je me fous comme de l’an quarante que la Belgique implose, ou explose, et se sépare en deux (c’est en fait peu probable, et d’ailleurs que faire de Bruxelles, et de la partie germanophone du pays ?). Mais je suis frappé, moi qui travaille depuis de longues années sur la question des politiques linguistiques, par le degré de violence et d’intolérance que cette question nous donne à voir en Belgique. La nouvelle alliance flamande (NV-A) et le Vlaams Belang tiennent un discours qui fait froid dans le dos. Je m’en fous donc comme de l’an quarante (en fait donc, je me sens finalement très concerné) mais… Mais il ne s’agit pas d’une histoire belge comme les autres. Il s’agit de quelque chose de grave, dont nous voyons aussi un début de manifestation en Catalogne ou en Corse. De quelque chose de trop grave pour en rire, de trop grave aussi pour en traiter dans ces billets que je veux légers. C'est la haine qui se manifeste là, l'intolérance, derrière une évidente absence de compréhension et de communication. Vous pensiez que les langues servaient à communiquer? Il faudrait réviser votre jugement. Elles servent à bien d'autres choses, les langues. A enfumer les citoyens, bien sûr, à prendre le pouvoir et à la conserver, et finalement à faire la guerre.

Enfin demain soir nous aurons les résultats de ce scrutin belge et donc les moyens de réfléchir plus concrètement. Mais demain soir il y a du foot à la télé, et les Français, dans leur majorité, penseront à autre chose.

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fleche11 juin 2010 : Si au moins la France perdait très vite

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C’est parti !

Ce soir je me branche sur France 2 pour les infos, où David Pujadas ouvre sur la coupe du monde de foot. Direct avec l’Afrique du sud, puis interview de quelques jeunes cons au Trocadéro, d’un vendeur de saucisses à Tourcoing, de supporters à Rennes… Total : dix minutes. Ouf ! On enchaîne sur deux minutes pour parler d’inondations à Cahors, vingt secondes sur la grêle à Sochaux, trois minutes sur un procès à Rodez (les parents « indignes » du petit Dylan), un bref passage sur l’assassinat d’un vieil homme en Isère, quelques secondes sur les quotas de pêche du thon rouge (pourtant il y aurait beaucoup à dire), je note à toute vitesse, je me laisse distancer, ce doit être l’âge, ou le souffle (je fume trop). Quelques secondes sur Boutin et le cumul des revenus chez les hommes et femmes politiques, puis Poutine et Sarkozy (on parle de la vente possible d’un navire de guerre français, tiens, à propos, et la vente des Rafales au Brésil ?), je gratte toujours, le pape qui demande pardon pour les prêtres pédophiles, un camping inondé en Arkansas, mon stylo s’emballe, je note comme un fou, à toute vitesse. Puis une pose, ouf, quatre minutes sur le bac de philo. On passe à un sujet « sérieux » : « Dieu, le bing bang et la science ». En fait de scientifiques on entend les frères Bogdanov, ces improbables « journalistes » qui laissent entendre que Dieu existe (mais pas un scientifique n’est interrogé), deux minutes sur un film d’animation, L’illusionniste, et conclusion sur la coupe du monde de foot, avant de passer à la météo. C'était un journal d'information, à vingt heures, sur la télévision publique.

Je crains que cette séquence surréaliste (je n’ai rien inventé, j'ai même pu oublier de noter certaines choses) ne doive se répéter tous les soirs pendant un mois. On va d’une part nous gaver de foot (mais nous avons bien sûr la possibilité d’éteindre la télévision) et d’autre part en profiter pour nous enfumer. Car, pendant ce temps, ils vont nous sortir une réforme des retraites, Sarkozy est en train de magouiller pour que ses petits copains mettent la main sur le journal Le Monde, Hortefeux, condamné pour racisme, est toujours ministre, etc. etc.

J’écris cela avant un match (que je ne regarderai pas, l’opium du peuple ce n’est pas mon truc) entre la France et l’Uruguay. Si au moins la France perdait très vite, nous pourrions peut-être avoir des infos politiques. On peut toujours rêver...

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fleche10 juin 2010 : Problèmes scolaires

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Le Canard enchaîné de mercredi a sorti une information qui a fait quelque bruit.Madame Boutin, ancienne ministre du Logement expulsée il y a un an du gouvernement par Sarkozy et qui s’est répandue en critiques et revendications bénéficie depuis le mois d’avril d’une « mission ». Elle est chargée de réfléchir, dans le cadre du G20, sur les « conséquences sociales de la mondialisation ». Je ne doute pas des grandes qualités de madame Boutin pour traiter de ce grave problème, ni le Canard enchaîné d’ailleurs. Tout au contraire, j’attends avec impatience de pouvoir lire sa prose. Le problème est ailleurs. Députée ayant pris sa retraire, madame Boutin reçoit à ce titre chaque mois 6.000 euros. Conseillère générale des Yvelines, elle touche 2.600 euros. Et chargée de mission sur les « conséquences sociales de la mondialisation », elle touche 9.500 euros, plus une voiture, un chauffeur et, bien sûr, des frais de mission et de représentation. Total, hors ces avantages annexes et en nature, 18.100 euros mensuels net. En ces temps de crise et de rigueur, elle n’a pas à sa plaindre. Moi qui, professeur de classe exceptionnelle en fin de carrière m’estime plutôt bien payé, j’en reste rêveur : je gagne presque quatre fois moins (et pourtant j’ai des choses à dire sur la mondialisation, mais oui…). Mais c’est là un point de vue poujadiste, populiste ou malveillant, et vous savez bien que je ne tombe jamais dans ce travers.

Non, ce qui m’intéresse, ce sont les réactions politiques à ces révélations. La gauche bien sûr parle de scandale, de république bananière, et même certains députés de droite protestent. Mais le ministre de l’éducation nationale et ci-devant porte-parole du gouvernement a déclaré mercredi « ne pas voir ce qu’il y a de scandaleux dans la rémunération de madame Boutin ». Nous sommes rassurés, les choses sont claires, le gouvernement par la voix de son porte-parole ne voit rien de scandaleux dans tout cela.

Pourtant, aujourd’hui (c’est-à-dire moins de vingt-quatre heures après la déclaration du porte-parole du gouvernement), monsieur Eric Woerth, ministre du budget (et donc, vous l’aurez compris, membre du gouvernement), auprès de qui cette chargée de mission fonctionne, déclare que Madame Boutin devra renoncer au cumul et choisir entre sa retraite et ses 9.500 euros. Le gouvernement se contredit : OK. Luc Chate a sans doute parlé trop vite, ou les gens de l’Elysée qui lui soufflent son texte se sont trompés, ou ils avaient oublié de demander l’avis du patron, ou, ou, ou… Mais Luc Chatel, je l’ai dit, est aussi ministre de l’éducation nationale. Il devrait donc profiter de cette petite polémique et de cette grosse bévue pour recycler sa bêtise. Il pourrait par exemple suggérer aux enseignants de français, de mathématiques et de philosophie de travailler ensemble pour faire réfléchir leurs élèves sur la logique interne entre ces deux déclarations de deux membres du gouvernement. Ou donner au baccalauréat un sujet du genre : Commenter le diction populaire « il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche » en vous appuyant sur la déclaration de monsieur Luc Chatel concernant la rémunération de madame Boutin. Ou encore suggérer aux instituteurs de poser à leurs élèves un petit problème de calcul du genre : étant donné qu’une certaine madame B., ancienne ministre, gagne 18.100 euros mensuels tandis que le salaire moyen est à (remplissez), le SMIG est à (remplissez), le RMI est à (remplissez), et le RSA est à (remplissez), que le prix du cigare de Havane est à (remplissez), le prix du kilo de caviar est à (remplissez), et le salaire du président de la République est à (remplissez), y a-t-il des raisons de foutre en l’air ce système ? Les jeunes têtes blondes qui sont la France de demain auront-ils quelque chose à dire ? Non, bien sûr, ces jeunes têtes blondes ne pensent qu’à la coupe du monde de foot. J’y reviendrai.

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fleche9 juin 2010 : Promo

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 A l'automne 2008 j'avais accepté de co-organiser un colloque sur les politiques linguistiques en Méditerranée. J'écris "accepté" car le colloque se tenait à Tel Aviv, que je ne tenais pas à aller en Israël, que j'avais émis une condition (faire une partie du colloque, celle qui concernait l'arabe, à Jérusalem est) qui n'a finalement pas été remplie, bref j'y suis allé à contre-coeur, avec le sentiment de m'être fait piéger. Mais peu importe, le colloque était excellent. Les actes viennent de sortir: Michel Bozdémir et Louis-Jean Calvet (eds), Politiques linguistiques en Méditerranée, éditions Honoré Champion. Il y a plein de choses sur le turc, l'arabe, l'espagnol, l'italien, l'hébreu... Mais le prix (70 euros) est assez exorbitant. Alors faites-le acheter par une bibliothèque, ou volez-le...

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fleche8 juin 2010 : Lili est morte
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Lili est morte, à 94 ans. Elle avait eu un fils, un seul, Maxime (Toi le frère que je ne n’ai jamais eu), et deux filles, Anne et Catherine (à eux trois ils jouaient La petite fugue). En fait elle s’appelait Geneviève mais, je ne sais pas pourquoi, tout le monde l’appelait Lili. A une certaine époque, je la croisais souvent. Surtout lorsque, avec mon pote Maurice Frot, elle avait monté « Spectacle en prison ». Au début, sous la présidence de Giscard, il n’était pas facile d’entrer dans les prisons, et elle avait pensé qu’un universitaire serait une caution intellectuelle. Je suis donc allé trois fois à la centrale de Melun, animer des débats entre des taulards et Renaud, Guy Bedos ou Leny Escudero. Devant un public de condamnés à de longues peines, pas mal d’assassins au mètre carré, des innocents aussi. C’est là que j’ai connu Roger Knobelspiess. A la fin du spectacle-débat nous remballions le matériel et rentrions chez nous, eux rentraient dans leurs cellules. Maurice, mais aussi Daniel Colling, assuraient la logistique, la sono, les éclairages, moi je faisais le clown, et Lili s’occupait des rapports avec des ministres ou des directeurs de prison, pas faciles à convaincre. C’est en partie grâce à elle que j’ai appris beaucoup de choses sur la prison. Que je me suis convaincu qu’elle devait être, légalement, une privation de liberté et rien de plus, surtout pas l’humiliation. Que j’ai touché du doigt une grande misère. Lili, ou Geneviève, est donc morte. C’était une femme bien.

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fleche7 juin 2010 : Les fonds et le fond
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Deux évènements récents devraient retenir l’attention de tous ceux qui s’intéressent à la politique linguistique, deux évènements qui se situent en deux points éloignés de la planète, qui n'ont que peu de liens, sauf que dans les deux cas se pose le problème des rapports entre langues minoritaires et langue du pouvoir, entre le centre et la périphérie.

La Chine changerait-elle de politique face aux Ouïgour ? Les candidats à la fonction publique dans le Xinjiang devront désormais  être bilingues (chinois et ouïgour). Reste bien sûr à savoir ce que signifie « bilingue » pour le pouvoir chinois. Les futurs fonctionnaires seront-ils des Chinois (majoritaire dans le Xinjiang sinisé à marches forcées, comme le Tibet: ça c'est l'aspect colonial de la politique chinoise) ayant eu une formation en ouïgour ou des Ouïgour ayant appris le chinois (ils sont doute plus nombreux que les précédents) ? A suivre, car s’il ne s’agit pas uniquement d’un effet d’annonce, d’autres minorités, au premier rang desquelles les Tibétain, pourraient réclamer le même type de mesure.

Parallèlement, en Espagne, une proposition de loi d’un sénateur indépendantiste catalan pourrait, si elle était adoptée, rendre officielles au Sénat le basque, le catalan et le galicien au même titre que l’espagnol (le castillan, comme il est politiquement correct de dire). «Si la proposition est adoptée, nous verrons le chef du gouvernement espagnol José Luis Zapatero ajuster ses écouteurs pour suivre les débats» auraient déclaré certains sénateurs.

Deux situations très différentes, bien sûr, mais deux décisions qui ne manquent pas d’intérêt. Pour la Chine, poudre aux yeux ou volonté d’apaisement ? Pour l’Espagne, en période de rigueur annoncée, combien coûtera cette mesure (traduction, interprétation simultanée, etc.) ? Il est d’ailleurs prévisible que le débat entre partisans et adversaires de ce projet portera plus sur ce point (combien ça coûte?) que sur le choix politique qu'il représente, sur les fonds si je puis plutôt que sur le fond.

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fleche1er juin 2010 : Corsaire ou pirate ?

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Aujourd’hui billet un peu austère, consacré uniquement à des problèmes linguistiques. Commençons par des considérations syntaxiques. Avez-vous remarqué qu’une simple inversion de mots pouvait avoir une importance insoupçonnable ? A Nice se réunit un sommet, le sommet Afrique-France. Oui, on ne dit plus sommet France-Afrique mais sommet Afrique-France. Il est vrai que phonétiquement, France-Afrique pouvait évoquer France à fric, tout comme la Centrafrique (capitale Bangui) a pu un temps être décodée Centre à fric (oui, les diamants). Afrique France, donc, par la simple inversion de deux termes, marquerait la rupture chère à Sarkozy, même si certains penseront que c’est bonnet blanc et blanc bonnet. C’est beau la linguistique, non ? Mais, depuis deux jours, les média audiovisuel se trompent sans cesse : à la télé, à la radio, on n’entend parler que du sommet France Afrique. Il faudra les rééduquer ! Comme il faudrait rééduquer les journalistes sportifs. Si vous suivez en effet à la télévision la retransmission du tournoi de tennis de Roland Garros, vous bénéficiez d’une étrange stéréophonie. Les arbitres s’appliquent à respecter la loi en annonçant jeu décisif tandis que les commentateurs leur font écho en disant tie break. Ils n’ont pas lu la loi Toubon ? Au fait, pour revenir à l’Afrique France, les pays africains représentent 1/3 des pays membres de l’ONU : quand donc auront-ils une place au conseil de sécurité ? Mais voilà que je parle de politique alors que je voulais traiter de linguistique. Revenons-y donc, par un autre biais.

Problème sémantique, maintenant. Pendant que se réunissait à Tel Aviv un colloque franco-israélien sur la démocratie, la marine israélienne arraisonnait dans les eaux internationales six navires et abattait une dizaine de civils : s’agit-il d’une action pirate ou corsaire ? Je vous le concède, la différence est assez mince, mais nette, cependant. Un pirate tue, viole, vole pour son propre compte, un corsaire fait la même chose mais pour le compte d’un gouvernement qui lui a remis des « lettres de marque ». Autre différence, non négligeable, un pirate pris était immédiatement pendu, un corsaire était considéré comme prisonnier de guerre. Il semble donc que les assaillants israéliens étaient plutôt des corsaires, même si leur gouvernements a le plus souvent une attitude de pirate. Depuis des années Israël bafoue les lois internationales, refuse de respecter les résolutions de l’ONU, se fout de tout le monde, et ment, ment sans cesse, se situant ainsi dans le peloton de tête des pays voyous. Certains disent que c’est la faute des USA, qui passent tout à leur allié, mais c’est en fait « la faute à tout l’monde », comme dit mon concierge, puisque personne ne s’en plaint, personne ne leur donne la fessée qu’il mérite, en lui appliquant par exemple le même embargo que celui imposé à l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid. Mais voilà que je parle encore de politique alors que je voulais traiter de linguistique. Revenons-y donc, par un troisième biais.

Après la syntaxe (France Afrique ou Afrique France) et la sémantique (corsaire ou pirate), voici un petit problème de traduction. Le 22 novembre 1967 le conseil de sécurité de l’ONU adoptait la résolution 242, concernant la situation dans le Moyen-Orient. Il en existe deux versions, l’une anglaise et l’autre  française. La première disait, dit en fait, puisqu’elle est toujours valable, «The Security Council expressing its continuing concern with the grave situation in the Middle East (....) 1. Affirms that the fulfilment of Charter principles requires the establisment of a just and lasting peace in the Middle East which should include the application of both the following principles : i) Withdrawal of Israel armed forces from territories occupied in the recent conflict ». Et la seconde dit « Le Conseil de Sécurité exprimant l’inquiétude que continue de lui causer la grave situation au Moyen-Orient (.....) 1. Affirme que l’accomplissement des principes de la charte exige l’instauration d’une paix juste et durable au Moyen-Orient qui devrait comprendre l’application des deux principes suivants : i) Retrait des forces israéliennes des territoires occupés lors du récent conflit »…  Israël, faut-il le rappeler, n’a jamais appliqué cette résolution, expliquant que, dans la version anglaise du texte, il fallait comprendre « retrait de territoires occupés » (c’est-à-dire de certains...) et non pas « des territoires occupés » (c’est-à-dire tous). Cela devrait me faire plaisir que les gouvernements israéliens successifs soient à ce point intéressés par la linguistique et les nuances de la traduction. Pas vous ?

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Mai 2010

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fleche31 mai 2010 : Sardou/Sarko

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En 1981, pendant la campagne présidentielle, un sondage avait montré que la majorité des Français était pour la peine de mort, alors que François Mitterrand avait mis sa suppression dans son programme.  Et lors d’un « duel » télévisé entre Giscard et Mitterrand, quand un journaliste avait abordé la question, Mitterrand avait répondu avec une certaine grandeur qu’il savait que l’opinion était pour, qu’il était contre, qu’il ne voulait pas être élu sur un malentendu et qu’il confirmait qu’il demanderait à la représentation nationale d’abolir la peine de mort. Cinq ans avant, en 1976, Michel Sardou avait obtenu un certain succès avec une chanson,  Je suis pour (la guillotine, bien sûr), dont la démarche m’était insupportable. L’argumentation reposait en effet sur la loi du talion. Tu as tué mon enfant, j’aurais ta peau, je suis pour. J’étais pour ma part, et depuis longtemps, contre. Mais surtout je ne supportais pas cette façon de raisonner. Je pensais que n’importe qui, dans la situation mise en scène par Sardou, serait peut-être « pour », mais qu’on ne votait pas des lois, qu’on ne réfléchissait pas sur la politique, sous l’influence d’émotions, de pulsions. Ce n’était plus la loi du talion qui était en cause, mais une démarche mécaniste du type  « X donc Y ». Et c’est la démarche habituelle de Sarkozy, du type « un fait divers, une loi ». On ne compte plus les lois qu’il a initiées, les décisions qu’il a prises, en réponse immédiate à des évènements qu’il n’arrivait pas à contrôler. Les lois s’accumulent donc, comme un mille feuilles, des lois le plus souvent inefficaces mais largement médiatisées. La dernière décision en date est celle de distribuer des pistolets Tazer aux policiers municipaux. Le maire de Nice, Estrosi  (Tiens, celui-là, il avait juré que s’il était élu maire il ne serait plus jamais ministre, qu’il se consacrerait à sa ville à 100%…), Estrosi donc a distribué l’arme à ses troupes devant les cameras. « X donc Y » : le X est ici l’assassinat d’une jeune policière, le Y la distribution de Tazer. La prochaine fois on leur distribuera quoi? Des Kalachnikov? Des chars d'assaut? J’ai entendu récemment Michel Sardou déclarer qu’il avait voté pour Sarkozy mais qu’il était désormais déçu par la politique du Président. Il a tort, Sardou : La pratique du mille feuilles juridiques du Président est la meilleure illustration de son « X donc Y »  utilisé dans Je suis pour, ou encore dans Le France. Tiens, à propos, vous souvenez-vous de cette chanson, qui déclarait « Ne m’appelez plus jamais France, la France m’a laissé tomber ». Peut-être Sarkozy pourrait-il l’entonner en juin 2012.

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fleche21 mai 2010 : Evidences démocratiques

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Nous sommes tellement habitués, non, pourquoi vous impliquer dans cela, après tout je n’en sais rien, donc je suis tellement habitué aux Moi Je  de l’égomaniaque sarkopathe qui nous gouverne que j’en perd mon sens critique. Pourtant je suis linguiste, attentif aux sons, aux mots, à la syntaxe, mais quand j’ai entendu hier que Sarkozy voulait modifier la constitution pour y introduire l’interdiction de budget en déficit j’ai d’abord réagi en politique : Le déficit est aussi un mode de gouvernement monétaire, parfois salutaire, et se l’interdire c’est finalement ouvrir la porte à la loi du marché. Je me suis aussi dit que le sarkopathe suivait sans doute une injonction allemande, renvoyant l’ascenseur pour je ne sais quoi. Bref je n’ai pas réagi au quart de tour (je me fais vieux, peut-être) sur la forme linguistique de cette annonce. Mais je ne suis pas le seul. Regardons la presse :

Les Echos, « Sarkozy érige la Constitution contre les déficits »

France2.fr, « A l’issue de la réunion, le Président a annoncé sa volonté de réformer la Constitution pour modifier les finances publiques »

La Tribune.fr « Nicolas Sarkozy annonce son intention de modifier la constitution pour inscrire dans la durée le redressement des finances publiques »

Le Parisien « Déficits publics : Sarkozy veut changer la Constitution »

L’Humanité « Le président de la République veut changer la Constitution pour y graver l’obligation de l’équilibre budgétaire »

Libération « Nicolas Sarkozy entend inscrire l’équilibre budgétaire dans la Constitution ».

A les lire, on a l’impression que demain matin, entre son café ou son chocolat au lait et ses exercices gymniques de périnée, le président pourrait d’un coup de plume modifier la constitution. Or il n’y a que deux moyens de le faire : Soit réunir à Versailles le parlement (l’Assemblée nationale et le Sénat) soit organiser un référendum. C’est-à-dire qu’il ne peut ni « ériger la Constitution contre les déficits », ni « annoncer sa volonté », ni « vouloir changer », ni « entendre inscrire », il ne peut que le proposer au Parlement ou au peuple français, qui décidera ou non une modification du texte. Et nos chers medias auraient donc dû titrer Sarkozy propose de... C’est étrange, non, comme nous passons à côté d’évidences démocratiques ?

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fleche18 mai 2010 : Chèque en bois, en blanc....

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Nos hommes politiques deviennent champions du marchandage sémantique, du mégotage même,  tentant en permanence de démontrer que les mots n’ont pas le sens que nous croyons mais uniquement celui qu’ils leur donnent. Exemple, le « bouclier fiscal », ce fleuron des promesses électorales de Nicolas Sarkozy, la seule d’ailleurs à avoir été tenue, cadeau aux riches qui a en partie plombé le budget de la France. Dimanche le ministère du travail déclarait dans un document écrit qu’il était envisagé une « contribution sur les hauts revenus et les revenus du capital….qui ne donnera pas droit à restitution au titre du bouclier fiscal ». Cela a le mérite d’être du français clair, précis : le bouclier fiscal sera au minimum écorné pour financer les retraites. Pas du tout : lundi un communiqué de l’Elysée expliquait que « on ne touchera pas au bouclier fiscal avec cette contribution. Le bouclier est donc renforcé ». Et  Frédéric Lefevre, jamais en retard d’une bêtise, surenchérissait : « c’est un bouclier fiscal qui est solidifié ». Allez comprendre !

Autre exemple : la rigueur. Le mot est banni, alors que tous ou presque annoncent des mesures qui vont dans ce sens. Rigueur ? Qui a parlé de rigueur ? Ce matin, sur France Inter, Michel Barnier était invité à réagir aux propos de la chancelière allemande Angela Merkel  qui a déclaré que la France et l’Allemagne devraient en venir à des politiques de rigueur et d’austérité. Barnier bredouille l’habituelle langue de bois, explique qu’il ne sait pas comment cela se dit en allemand, mais qu’il n’y aura ni rigueur ni austérité, au contraire, puis trouve enfin une porte de sortie. Il s’agit, explique-t-il, d’une « responsabilité envers les générations futures ». C’est bien ça, le coup de la responsabilité envers les générations futures ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Barnier ajoute : « On ne va pas leur laisser un chèque en blanc… euh… un chèque en bois ». Là, évidemment, ça accroche mon oreille. Un chèque en blanc, comme chacun sait, est un chèque signé mais sans indication de somme, que la personne qui le reçoit peut remplir à sa guise. Et, de façon imagée, l’expression signifie qu’on laisse faire aux gens (et ici aux générations futures évoquées par Michel Barnier) ce qu’ils veulent. Un chèque en bois, en revanche, porte bien une somme inscrite, mais il est sans provision. Qu’a donc voulu dire Michel Barnier ? Que les générations futures n’avaient qu’à se démerder (chèque en blanc) ou qu’elles seraient de toute façon cocues (chèque en bois) ? Ca c’est un choix ! En fait j’ai comme l’impression qu’il ne savait pas trop quoi dire (puisque l’Elysée interdit de parlait de rigueur) et disait donc n’importe quoi. Mais tout cela me rappelle furieusement une chanson de la fin des années 1930, dans laquelle le valet fidèle James annonçait à sa marquise de patronne l’incendie de sa grange, la mort de sa jument, l’incendie du château, la mort de son mari, et ponctuait chacune de ces nouvelles d’un « Tout va très bien, madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien »….

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fleche15 mai 2010 : Impressions d'Egypte

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J’avais un travail urgent à finir, un livre à rendre à la fin du mois, et pour fuir le téléphone, le courrier électronique, les courses ou les tâches ménagères, j’ai pris mon ordinateur sous le bras et je me suis réfugié dans un hôtel, à Louxor. Nous sommes « hors saison » comme on dit, il fait trop chaud (au minimum 40 degrés) pour les touristes, et le Winter Palace est rempli au dixième de sa capacité, malgré les prix cassés. Un peu de piscine, beaucoup de travail, par la fenêtre de ma chambre je vois d’immenses palmiers dattiers dans le jardin, et le Nil coule à deux cents mètres. Pour me changer un peu les idées, lorsque j’en avais assez de mon bouquin, j’ai tapé quelques notes, que je vous livre. Impressions d’Egypte, donc.

Je suis arrivé ici en  pleine polémique. Un groupe d’avocat d’obédience islamique  a porté plainte auprès du Procureur général contre un texte « obscène, portant atteinte aux mœurs, encourageant au vice et au péché », demandant son interdiction et la condamnation de ses éditeurs en vertu de l’article 178 du code pénal, punissant de deux ans de prison les « offenses à la décence publique ». On en frémit ! Quel est donc ce texte terrible ? Et on se lèche les babines : où peut-on donc le trouver ?  Vous êtes bien assis ? Il s’agit des Milles et une nuits ! L’Union des écrivains égyptiens a décidé de réagir de la façon la plus saine qui soit : en organisant une journée de débat sur ce texte du patrimoine arabe, journée au cours de laquelle les romanciers Gamal El-Ghitani, Mohamed Salmawi, l’éditeur Gamal El-Askari et quelques autres ont affirmé haut et fort qu’il n’était question ni d’amputer ce texte ni d’en différer la nouvelle édition. Je ne suis pas sûr qu’ils gagneront. Mais le plus drôle, au delà de cette ridicule pudibonderie musulmane, est ailleurs. Le quotidien francophone Le Progrès Egyptien, rendant compte longuement de cette affaire et voulant soutenir les écrivains, titrait en effet samedi 8 mai : « Victoire contre la sensualité et l’injustice ». Je suppose qu’il voulait écrire « victoire contre la censure et l’injustice ». Mais il n’est pas certain qu’il rende ainsi service, avec ce beau lapsus, à la cause qu’il voulait défendre.

Mon hôtel est plutôt haut de gamme, mais je vois des gens entrer habillés dans la piscine. J’en fais la remarque au responsable des lieux, en lui disant que ce n’est pas très hygiénique. Il sursaute et m’interroge : « des femmes ? ». Non, il s’agissait de deux hommes, dont un américain obèse, qui tous deux entraient dans l’eau pour se rafraîchir avec leur T-shirts dégoulinant de sueur. Et l’homme est rassuré. Derrière ma question il avait eu peur de voir apparaître le problème des femmes en niqab ou en « maillot de bain islamique » (oui, ça vient de sortir), ce qui l’aurait sans doute bien gêné (j’ai  vu il y a quelques années, au Hilton du Caire, une femme en voile intégral s’ébrouer dans l’eau). Mais, derrière cette anecdote, se profile ce qu’il faudra bientôt appeler l’islamiquement correct. Ce que je relatais, à propos des Mille et une nuits, n’est pas un fait isolé. On a depuis un an interdit en Egypte une bande dessinée pour adultes (Metro), les livres du français Golo illustrant les romans du délicieux Cossery et on a même demandé, tout récemment, l’annulation d’un concert d’Elton John (oui, il est homo et l’affiche, et certains trouvent ici cela scandaleux). Mettre tout cela en ligne (je veux dire bout à bout), dire que ça témoigne d’une grande bêtise, d’une totale inculture et d’une intolérance débordante, ne serait-ce pas, aux yeux de l’islamiquement correct, faire preuve d’un anti-islamisme primaire ? A ce propos, et pour finir, il est une information amusante, concernant le supposé polygame nantais dont l’une des femmes ou maîtresses a été verbalisée pour conduite en niqab, et dont le ministre Hortefeux pense qu’il devrait être déchu de la nationalité française. Question angoissante : Va-t-on interdire la polygamie ? Information amusante (et à vérifier, loin d’Internet je n’en ai pas ici les moyens) : Nicolas Sarkozy aurait signé en 2005 la circulaire d’application d’une loi N°2005-158 permettant, à la mort d’un harki polygame, de répartir une somme de 30.000 euros à ses différentes veuves, au prorata de la durée de leurs mariages respectifs. Question à nouveau: Hortefeux est-il au courant de cette loi ? Et pense-t-il que les vétérans harkis devraient être déchus de la nationalité française ? Décidément, tout cela n’a pas fini de nous casser les pieds, et une laïcité rigoureusement appliquée serait tout de même une bien bonne chose. Mais la perfection, dit-on, est inatteignable.

Une partie de l’hôtel, pourtant une institution, a été rasée il y a quelques semaines, et pour faire bonne mesure on a rasé le voisinage, des boutiques, des logements. Un peu plus loin, c’est le massacre. Dans le but (louable ?) de reconstituer l’allée qui va de Louxor à Karnak, on a tout détruit. Où sont allés les gens ? Personne ne le sait. Ont-ils été indemnisés ? Oui : 500 livres égyptiennes  (environ 70 euros). Ils se débrouilleront avec ça… Cette pratique n’est d’ailleurs pas isolée. Vu de la rive Est du Nil,  de Louxor ou Karnak, le coucher de soleil sur Thèbes est une splendeur, surtout lorsque la voile triangulaire d’une felouque vient s’interposer entre vous et le disque en perdition. Mais, en arrivant sur l’autre rive, à Gourna, encore la stupéfaction : tout le village a été rasé. Le vieux Mohamed, qui tient un petit restaurant populaire que j’adore, n’a pas d’explication. Il met le doigt sur sa tempe et me dit maganin, « fous ». Et où sont partis les gens ? Il hausse les épaules d’un air fatalistes. « Dans la montagne  sans doute». La promotion immobilière a des raisons que la raison humanitaire ignore.

Louxor, malgré ses 45 degrés à la mi-journée, dégage une grande douceur, une tranquillité qui tend à nous faire oublier les réalités de la politique au quotidien. Ce matin, j’apprends que l’Egypte va prolonger de deux ans l’état d’urgence. Cela fera bientôt trente ans que le pays vit en état d’urgence. Pourquoi ? On invoque essentiellement le terrorisme et la drogue. Tout de même, trente ans d’état d’urgence, ça pose problème, non ? Mais que fait la police ? En fait, cet état d’urgence n’est sans doute pas étranger aux prochaines échéances électorales, législatives en juin, présidentielles en 2011. Et à propos d’élections, il y a en arabe ce qu’on appelle un duel, une forme intermédiaire entre le singulier et le pluriel. Ainsi les yeux ou les mains ne portent pas la même marque de pluriel que les hommes (sauf, bien sûr, s'il s'agit de deux hommes). Et le nom d'un pays comme le bahreïn s'explique à la fois par la géographie et par la grammaire : il s'agit du duel du mot arabe bahr  signifiant "mer" ou "rivière", et bahreïn signifie donc "les deux mers". Allez voir une carte détaillée, vous comprendrez. Cette particularité grammaticale avait permis il y a une quinzaine d’années au caricaturiste égyptien Osman Bahgat de faire un dessin présentant un bulletin de vote avec trois cercles que l’on pouvait cocher : l’un pour voter oui, l’autre pour voter « deux ouis » (une duel, qui n’existe pas en arabe pour oui) et le dernier pour voter « plein de ouis » (un pluriel). Une bonne définition de la démocratie !

Pour finir dans le nombrilisme, un chauffeur de taxi me dit qu’on ne parle plus de la France, ici, depuis que Sarkozy est président. Il est vrai que Chirac, après son refus de la guerre d’Irak, était très populaire. Chaque fois que dans la rue on apprenait ma nationalité on lançait « Chirac », ponctuant d’un pouce dressé vers le ciel. Sarkozy ne génère pas la même ferveur. « Faut-il pleurer, faut-il en rire ?... ». Quoiqu’il en soit, j’ai terminé mon livre. Je rentre en France. Où il fait froid.

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fleche6 mai 2010 : Anniversaire

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Putain, encore deux ans ! A l’époque où Jacques Chirac rêvait d’être président (il le fut, finalement, vous ne l’avez sans doute pas oublié), les Guignols  de Canal + le mettaient régulièrement en scène, courant à perdre haleine en scandant « putain encore X ans, ou X mois…. ». Cela fait aujourd'hui trois ans que le peuple souverain a élu Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Eh oui « Que le temps passe vite » chantait Mouloudji (je vous parle d’un temps que les gens de vingt ans ne peuvent pas connaître…). ! Putain, encore deux ans ! Il nous reste donc deux ans à le supporter (Tiens, je viens d’écrire un alexandrin, certes imparfait : la césure…. Mais concernant Sarkozy je n’ai pas envie de me casser la tête). Bilan ? Des effets d’annonce permanents, rarement suivis d’effets concrets (oui, cela fait deux effets, l’un médiatique et l’autre tristement concret), de l’esbroufe, de la frime, une parole présidentielle dévaluée à force de pollution des media, une vie privée ans cesse mise en vitrine, bref beaucoup de bruit pour pas grand chose. Putain, encore deux ans ! Et puis des affaires. La presse semble avoir oublié l’histoire de son appartement de Neuilly, et voici que celle de la campagne électorale de Balladur arrive (Sarkozy était alors ministre du budget, et il a bien dû être au courant de ces magouilles de rétro commissions. En plus, il était directeur de campagne de sa suffisance Balladur). Putain, encore deux ans ! Mais nous avons une presse timide, pusillanime, trouillarde pour tout dire, ou aux ordres (coucou, le Figaro). D’ailleurs il les tient aux couilles (excusez l’expression). Une sorte d’omerta, de menace permanente pèse sur ce pays, ses élus, ses journalistes, ses hommes d’affaires. Putain, encore deux ans ! Nous ricanons de Berlusconi, mais nous oublions que nous avons au moins aussi bien, sinon pire. Un ministre, dès qu’il ouvre la bouche, se demande avec effroi s’il dit bien ce que le patron attend qu’il dise. Idem, bien sûr, pour les députés ou les sénateurs. Il en résultera, j’espère, un tsunami, lorsque les électeurs se rendront compte que leurs élus ne sont que des pantins, le petit doigt sur la couture du pantalon, des pantins terrorisés par un sarkopathe omnipotent. Putain, encore deux ans !

Il a neigé hier à Carcassonne, des vagues ont dévasté les plages de Nice ou de Cannes : les éléments ont dignement fêté cet anniversaire. Merci les éléments. Mais tout de même : Putain, encore deux ans !

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fleche3 mai 2010 : Baromètre

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Voilà, nous sommes arrivés au terme de plusieurs années de travail avec mon frère. Sur le nouveau site de l’Union Latine mis en ligne le 30 avril (http://www.portalingua.info/ mais vous pouvez tout simplement taper sur google portalingua), puis en cliquant sur Poids des langues, vous trouverez le Baromètre Calvet des langues du monde. Il s’agit d’un « classement » des langues du monde (dans la version actuelle les 137 langues ayant plus de 5 millions de locuteurs langue maternelle, mais de nouvelles langues seront par la suite ajoutées au baromètre). Partant de la constatation que lorsqu’on s’interroge sur l’importance des langues on ne prend généralement en compte qu’un seul critère, le nombre de leurs locuteurs, ce classement est établi grâce au traitement statistique de dix facteurs à la fois culturels, sociologiques et économiques, retenus pour leur pertinence. Produit d’une recherche à la croisée de la linguistique, de la sociolinguistique et des statistiques, ce baromètre constitue une avancée dans l’approche scientifique des politiques linguistiques.

Vous aurez tout le loisir de vous amuser en vous promenant dans ses potentialités, et je vous donne juste quelques indications. Par exemple, en cliquant sur un facteur, vous aurez des explications techniques ainsi que le classement des 137 langues selon ce facteur (il y a dix facteurs, vous aurez donc dix classements). En cliquant sur une langue vous aurez son comportement par rapport aux dix facteurs, que vous pourrez comparer avec le comportement d’autres langues. Ce baromètre constitue à la fois un observatoire des rapports entre les principales langues du monde et un instrument d’aide à la décision en matière de politique linguistique. Il a aussi une fonction heuristique, permettant de réfléchir sur les évolutions, les changements (le classement sera remis à jour chaque année). Pour avoir une présentation d’ensemble de notre travail, cliquez sur Pour en savoir plus.

Interactif, le baromètre permet aussi à l’internaute d’établir son propre classement en fonction de l’importance relative qu’il veut donner aux différents facteurs. Par exemple, quelqu’un se demandant quelles langues utiliser pour lancer un nouveau logiciel, ou quelles langues utiliser pour lancer une radio internationale, pourra en sélectionnant les facteurs qui lui paraissent pertinents et en supprimant les autres, ou en jouant sur l’importance relative des facteurs, se constituer son propre classement.

Bref, vous verrez à l’usage. J’oubliais : pour l’instant le baromètre est accessible en six langues (catalan, espagnol, français, italien, portugais, roumain). Dès que j’aurai un peu de temps, je le traduirais en anglais. Les commentaires et les critiques sont les bienvenus. Vous pouvez les laisser directement sur le site de l’Union Latine. Au fait, baromètre, cela signifie en grec quelque chose comme "mesure du poids", ou "mesure de la pesanteur".

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Avril 2010

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fleche27 avril 2010 : Rafales et échec

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Il y a longtemps que je ne vous ai pas parlé des Rafales, et je suis sûr que ça vous manque. Libération annonçait hier que les Emirats arabes unis seraient sur le point d’en acheter, mais avec un sacré bémol à la clef. Un industriel cité par le quotidien déclare en effet : « Ce contrat des Rafales risque de nous coûter cher. D’abord parce que le client exige que Paris lui rachète au préalable ses Mirages 2009-9, des avions très sophistiqués dont on ne sait pas quoi faire, ensuite parce qu’il serre tellement les prix qu’on ne gagnera pas grand chose. Souvenez-vous de la vente des 388 chars Leclerc aux Emirats dans les années 90. Conclu à perte, ce contrat a bien failli faire mourir son fabriquant ». Fin de citation. Enfin presque. Car le même industriel, interrogé sur le Brésil, poursuit : « Le président Lula va faire le job : il va signer une lettre d’intention. Puis il faudra négocier le contrat, ce qui va prendre des mois. Entre temps il y aura eu des élections, il faudra sans doute recommencer ». Et là, réelle fin de citation. Fermez le ban.

Quant à l’étonnant feuilleton de la conductrice en burqa et de son mari "polygame", la défense du susdit intéresse le linguiste. Je ne suis pas polygame, j’ai des maîtresses, ce n’est pas interdit, déclare-t-il devant sa femme qui est bien tolérante. Et il ajoute : « Si on veut me déchouer de la nationalité française, il faut déchouer tous ceux qui ont des maîtresses ». Rien de nouveau : chaque fois qu’un verbe est difficile à conjuguer (et ici déchoir) on note une tendance à le remplacer par un néologisme du premier groupe, régulier (ici déchouer, construit sur déchu, bien sûr, puisqu’Hortefeux avait suggéré que le mari polygame ou volage soit déchu de la nationalité française). Mais ce qui me frappe, dans ce déchouer, c’est sa proximité avec échouer. Echec ? Quel échec ? Et pour qui ?

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fleche26 avril 2010 : Poker menteur

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A première vue, ils sont vraiment bêtes comme leurs pieds (et encore, je suis injuste envers ces pauvres pied). D’un côté une automobiliste verbalisée pour conduite en état de burqa qui ameute la presse et du coup attire l’attention sur son mari qui serait polygame et arnaqueur. De l’autre Hortefeux qui se jette sur le sujet, évoque la possibilité d’une destitution de la nationalité française sans se préoccuper de savoir si la loi le permet, puis passe le dossier à Besson, bien ennuyé de cette patate chaude. Des deux côtés, donc, une grosse bêtise. Mais, à y regarder de plus près… L’automobiliste par exemple. Elle a été verbalisée début avril et a attendu le 22 du mois pour en parler à l’AFP, c’est-à-dire le lendemain de l’annonce par le gouvernement de sa volonté d’interdire le port du voile intégral dans l’espace public. Coïncidence ? Et coïncidence, le fait que Tarik Ramadan se soit précipité à Nantes ? Et Hortefeux ? S’il n’y a pas de moyen juridique de sortir de cette histoire de polygamie et d’arnaque, cela ne va-t-il pas justifier l’adoption d’urgence de la loi anti burka, ce que veut justement Sarkozy ? Tout ceci semble bien trouble, et j’ai la vague impression d’un poker menteur.

Autre chose qui n’a rien à voir (encore que…) : Jean-Marie Le Pen, expliquant hier que Pétain n’était pas responsable du sort des juifs pendant la guerre a eu cette phrase : « Les Juifs français ont bénéficié somme toute d’une indulgence que leur a value l’action du gouvernement français ». Indulgence ? Le Pen, qui se flatte de bien connaître la langue française , ne peut pas ne pas savoir qu’ indulgence signifie complaisance, clémence ou bienveillance face à une faute, à un comportement criticable ou condamnable. Ils avaient commis une faute, les Juifs ? Encore une fois,  poker menteur : feignant de défendre Pétain, Le Pen attaque les Juifs. Disons qu’il est indulgent envers Pétain.

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fleche22 avril 2010 : La shopping list du mauvais garçon

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Je suis tombé par hasard hier soir sur un spectacle réjouissant : l’émission de Guillaume Durand sur France 2, L’objet du scandale. Et scandale il y eut, car un groupe de chômeurs avait envahi le plateau (l’émission est en direct) pour annoncer une « grève des chômeurs » le 3 mai, refusant de se retirer avant d’avoir lu un long texte, ce qui fut fait. L’invité principal était Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, conforté aux questions d’un panel de Français. Peut-être frustré par le temps de parole dont l’avaient privé les chômeurs (il fallait voir sa tête tandis qu'une jeune femme énergique lisait sans se laisser démonter sa déclaration), il se mit à parler beaucoup. Mes tendances libertaires me poussent en général à dire, dans ce genre de situation : « Laissez-le parler, même s’il n’a rien à dire », ce qui s’avéra deux fois. On le laissa parler, et il n’avait pas grand chose à dire. Pressé de questions concernant ses choix électoraux, l’air très gêné, il lança cependant qu’il avait toujours voté à gauche sauf une fois. Et comme il déclara qu’il n’était pas en France en 2002, lorsque nous eûmes au second tour entre Chirac et Le Pen, je vous laisse deviner pour quel homme politique de droite il a bien pu voter. Mais ce n’est pas ce qui m’a retenu dans son discours un peu creux. Pour démontrer qu’il avait plein de projets, il utilisa en effet par deux fois une étrange formule, J’ai une shopping list », en faisant mine de sortir un papier de sa poche. Une shopping list ? Nul n’ignore que cela signifie « liste d’achats » : pain, lessive, bière, steak, préservatifs, journal, tabac et allumettes, piles pour le rasoir portatif, tout ce que vous voudrez. Mais qu’est-ce qu’une shopping list  peut bien avoir à faire avec les projets d’un ministre de la culture ? Il voulait dire, bien sûr, qu’il avait un programme, enfin je le suppose, mais qu’un programme culturel porte le doux nom de shopping list laisse rêveur. Lorsqu’un autre ministre de la culture, Jacques Toubon, avait lancé sa loi interdisant l’emploi de mots anglais, je m’y étais violemment opposé, mais je ne digère pas pour autant cette shopping list. A moins qu'il ne s'agisse d'une nouvelle mode linguistique, d'un nouveau tic de langage qui m'aurait échappé (on ne me dit pas tout...) Puis, pour dire qu’il ne cherchait pas à frimer, à brouiller les cartes, le ministre a, encore par deux fois, utilisé une autre formule : J’veux pas faire le bon garçon, mais… Je ne sais pas pourquoi, mais cela m’a immédiatement fait penser à son livre publié en 2005, La Mauvaise vie, qui a récemment fait quelques bruits : bon garçon, mauvaise vie… Et du coup, la shopping list  a pris un tout autre sens. Mais j’ai mauvais esprit.

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fleche20 avril 2010 : Eyjafjallajökul

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Je viens de passer une semaine à Londres, avec mes petits enfants, et comme des centaines de milliers de personnes je n’ai pas pu rentrer par la voie prévue, l’aérienne. Ce qui fut l’occasion d’une belle séquence pédagogique. Leçon de géographie : (re)découvrir que la Grande Bretagne est une île. Leçon de logistique : se rendre compte que les bateaux sont pris d’assaut, qu’il y a 10.000 demandes supplémentaires de billets sur Eurostar. Leçon d’économie : se rendre compte que la location de voitures voit subitement ses prix monter en flèche, et que les hôtels majorent parfois leurs tarifs. Bonne leçon pour monsieur Besson, qui n’a pas pu expulser son lot quotidien d’étrangers. Leçon de patience : faire des heures de queue pour obtenir des billets sur Eurostar. Leçon de choses : un petit point noir, un comédon en quelque sorte, bouleverse la fourmilière du trafic aérien et l’incessant mouvement de nos contemporains.  Leçon d’humilité pour monsieur Jouyandet qui n’a même pas pu se payer un jet privé à plus de 100.000 euros pour une petite réunion. Leçon de calcul : j’ai appris sur les différentes chaînes qu’il y avait 100.000, puis 150.000 puis 200.000 Français bloqués à l’étranger. Nouvelle leçon d’humilité : j’étais l’un de ces 100.000, 150.000 ou 200.000 Français, on se sent tout petit. Bref on apprend bien des choses lorsqu’un volcan qui n’a même pas de nom (celui qu’on nous donne, Eyjafjallajökul,  est en fait celui du glacier) fait la nique aux transports aériens. Et nous n’avons pas fini d’apprendre de cette obscure clarté qui tombe des étoiles (enfin, plutôt du nuage): combien de barils de pétroles économisés, d’émission de CO2 en moins, de décibels épargnés aux voisins des aéroports ? Questions angoissantes aussi : les bombardiers ont-ils pu déverser leurs bombes habituelles en divers lieux de la planète? Monsieur Sarkozy a-t-il pu se rendre en week-end au Cap Nègre ? Enfin, j’ai tout de même réussi à ramener mes petits enfants à bon port. Reste à savoir si je parviendrai à me faire rembourser mes frais. Je sais, tout cela est bien banal. Ce qui l’est moins, c’est le changement à vue de Londres. Il y a un an j’avais été frappé par la quasi disparition des bières locales, au profit de breuvages hollandais, français ou espagnols (rassurez-vous, on trouve tout de même de la Guinness à la pression dans les pubs). Mais je ne m’étais pas promené dans les parcs. Samedi, à Hyde park, amenant mes petits enfants nourrir les canards, j’ai découvert ce que j’ai d’abord pris pour une protection originale contre le nuage du Eyjafjallajökul  (oui, c’est plus facile à écrire qu’à prononcer) : une floraison de linges déposés sur les têtes. Pas même le temps de me demander si cela était efficace que mes oreilles étaient sollicitées: la langue anglaise n’était plus ce qu’elle était ! En fait j’entendais surtout de l’arabe moyen-oriental. Et mes yeux confirmaient ce que percevaient mes oreilles : il ne s’agissait pas de protection contre les retombées du Eyjafjallajökul mais de toute une variété de voiles, de niqabs, de hidjabs, d’ailleurs précédés d’un échantillon de barbes plus ou moins islamiques. Les canards m’en ont paru moins sympathiques. Comme chantait Dylan, The times they are  A-changin…

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fleche12 avril 2010 : Sémantique de la rumeur

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On a donc beaucoup parlé de rumeur en France toute la semaine dernière et j’ai eu sans cesse l’impression, en écoutant ou en lisant les média, que le mot était employé à contre sens. Du latin rumor, « bruit », sens qu’il avait encore sous la plume de Verlaine lorsque de sa prison bruxelloise il écrivait « cette paisible rumeur-là vient de la ville », le terme signifiait aussi, selon le dictionnaire Gaffiot « bruit qui court », « nouvelle sans certitude garantie ». Nouvelle sans certitude garantie : mettre fin à une rumeur, donc, c’est mettre fin à un bruit et non pas démontrer que ce bruit est faux. On parle d’ailleurs de rumeur infondée, preuve qu’une autre puisse être fondée. Les interventions un peu désordonnées de l’Elysée ont ainsi eu pour résultat non pas de démontrer que ce qui se racontait était faux mais de mettre un terme à ce qui se racontait, nuance importante, comme on voit. Et, en bonne logique, cette façon de dire « silence dans les rangs », ou « circulez il n’y a rien à voir », risquerait d’alimenter non pas la rumeur mais son contenu. Pour me faire mieux comprendre, je vais prendre un exemple. En juin 2005 Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, lançait aux socialistes, à l’Assemblée Nationale : « Je comprends pourquoi le peuple vous a quitté, vous ne parlez pas comme lui ». Quelques semaines plus tard, au début de l’été, il inaugurait le thème de la rupture et, un peu plus tard encore, il opposait l’émigration choisie à l’émigration subie. Je ne sais plus sur quelle chaîne de radio ou de télé qui m’avait invité à commenter le discours politique j’avais alors dit qu’il y avait derrière tout cela un écho de sa vie privée, qu’on parlait de rupture à propos des couples, que sa femme l’avait justement quitté, qu’elle était à New York et qu’il n’avait pas choisi mais subi cette migration intempestive. Ce que je racontais là était peut-être de la psychanalyse de bazar mais surtout constituait une rumeur. Nous savons aujourd’hui que cette rumeur était fondée. Elle aurait pu être infondée, mais elle ne l’était pas. Bref, comme vous voyez, nous sommes en vacances de Pâques et je ne résiste pas à l’envie de donner malgré tout un cours de sémantique. On ne se refait pas, et je crains fort que pendant ma retraite, qui s'approche, je continuerai à donner ici des cours du même genre...

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fleche10 avril 2010 : Appeler un chat un chat

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« J’appelle un chat un chat et Rollet un fripon » :  ce vers de Boileau a donné à l’expression ses lettres de noblesse. Appeler un chat un chat  signifie pour tous appeler les choses par leur nom, être direct, «parler cash » comme on dit aujourd’hui. Pourtant les choses ne sont pas aussi simples. Pourquoi un chat tout d’abord, et non pas un chien, un rat, un serpent ou un président ? J’appelle Sarko Sarko et Besson un fripon, voilà qui ferait un bien bel alexandrin ! C’est que le chat n’est pas ici le petit mammifère familier de l’ordre des félidés, et qu’il n’a en commun avec lui que la fourrue. Appeler un chat un chat (ou un chas un chas, celui de l’aiguille) fait référence à l'anatomie de la femme et signifie donc bien appeler les choses par leur nom, mais ne le fait pas. Et si j’évoque cette expression, c’est parce que nous avons tendance à croire que les signes sont univoques : un chat est un chat, un chien est un chien, etc. Et c’est sur ce genre de croyances que se sont construites certaines théories du signe. Venons-en donc à ce qui m’amène aujourd’hui. Depuis quelques semaines Libération se surpasse avec ses titres. Prenons un numéro au hasard, à la mi-mars. Cela commençait à la une, à propos des polémiques sur les humoristes : Le rapport des farces. On continuait en page 2 avec Quand les politiques bouffent du bouffon, en page 4 avec Les élus ne badinent pas avec l’humour, puis en page 9 avec Malheureux qui  comme communistes. L’eau à la bouche, j’ai continué au fil des jours à noter. Voici quelques exemples de ma récolte :

Vu sous cet anglicisme

Le malaise malaisien

Le chemin de croix de Benoît XVI

Un pape à côté de ses mules

L’apple aux œufs d’or

Le général armé de bonnes intentions

L’Elysée remue la rumeur (le même jour, le Canard enchaîné, mieux inspiré encore, titrait Sarko est d’une rumeur massacrante)

Chaque fois ou presque (laissons en effet de côté les approximations phonétiques du genre bouffeurs de bouffons ou malaise malaisien), j’y vois l’illustration de ce que j’essaie de dire sur le signe linguistique, c’est-à-dire sur les effets du signifiant. On peut lire les élus ne badinent pas avec l’humour de façon prosaïque, et c’est vrai qu’en ce moment Besson ne badine pas avec Guillon, mais on peut aussi y entendre l’écho d’une pièce d’Alfred de Musset. Faut-il connaître Joachim du Bellay pour être accroché par malheureux qui  comme communistes ? Ou être spécialiste de polémologie pour entendre rapport de forces  derrière rapport des farces ? Sans doute pas, mais ce qui m’intéresse, au delà ces clins d’œil à un fonds culturel commun, c’est que ces formules constituent ce que j’ai appelé des ambiguillages, des aiguillages ambigus, que le signifiant a donc différents effets sémantiques possibles et que nous construisons un sens complexe en suivant de l’œil des lettres puis des mots qui s’enchaînent, ou de l'oreille des sons qui se suivent . Un pape à côté de ses mules en est un autre exemple, entre être à côté de ses pompes et la mule du pape. L’existence (du signifiant) précède les sens, comme aurait dit Sartre. Dans mon Jeu du signe (en vente dans toutes les bonnes librairies), je prends l’exemple d’une récente chanson de Bénabar dont le refrain dit :

«  j’ai tout vu, j’ai tout lu et j’ai tout fait, j’étouffe encore parfois »

et vous voyez qu’au centre de ce passage, j’ai tout fait pourrait tout aussi bien s’écrire j’étouffais, par rétroaction de ce qui suit. La construction du sens est ainsi un processus complexe, qu’illustrent bien les titres ci-dessus. Et puisque nous parlons de chanson, voici ce qu’on lisait avant-hier à la une de Libération : Quelqu’un m’a dit qu’il n’y avait pas d’enquête.

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fleche9 avril 2010 : Je suis taille de trop refait

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En écho à mon billet d'avant-hier Perrine, toujours au Sénégal (je finirai par vous fournir une carte de mes correspondants, pour vous aider à suivre ce feuilleton), Perrine donc précise ainsi son apport à cette mini enquête lexicale : Pour moi, ce qui correspondrait à "être refait" serait "être taille de content". L'expression "taille de" (ou "tayz de" version contractée) est un synonyme de "très", "trop"  (exemple: "elle a taille de chance", "elle est taille de belle"); dans tous les cas il s'agit d'amplifier l'objet et cela s'exprime en insistant et en prononçant "taaaaille de..."! Et comme je ne suis pas mécontent de ce tour du monde, je dirai que je suis taille de trop refait. Histoire de contenter à la fois Charlotte et Perrine. Bon, je ne me suis pas beaucoup fatigué ce matin, j'essaierai de faire mieux demain.

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fleche8 avril 2010 : Rumeurs

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Nous savions le président de la république vulgaire, inculte et incompétent (comme l’état économique de la France en témoigne), voilà qu’il sombre dans le ridicule. Tout le monde a entendu parler des rumeurs concernant le supposé amant de madame Bruni, la supposée maîtresse de monsieur Sarkozy, et je dois dire que je m’en fous. Mais depuis trois jours les choses ont pris un tour étrange. Pierre Charon, conseiller de Sarkozy, déclarant « nous faisons de cette ignominie un casus belli » et "la peur doit changer de camp" (La peur! C'est dire si la chose était grave), Thierry Herzog, avocat de Sarkozy, évoquant un « complot » destiné à déstabiliser la France ou parlant d’opérations financières, bref on était en plein délire. On parlait même d’enquête menée par les services secrets (ce qui semble établi, si l’on en croit les déclarations de Bernard Squarcini, qui est tout de même le patron des renseignements français), du rôle de commère de madame Dati… Et puis soudain, hier soir, Europe 1 « invite » Carla Bruni qui dément tout : Charon et Herzog ont parlé trop vite, Dati est une amie, il n’y a pas eu d’enquête. On croit rêver devant le gouffre d’inepties, de vacuité, de bêtise dans lequel cet homme (je veux parler du président) a plongé la France : c’est cela la politique ? Des conseillers du président qui disent n'importe quoi et sont démentis le lendemain par la femme du même président (qui, rappelons-le, ne joue en France aucun rôle politique). Quel intérêt la vie privée du président a-t-elle face à la crise, au chômage, à la misère ? Mobiliser les services secrets, son avocat, puis faire « inviter » sa femme par une radio servile pour des histoires d’alcôve ! La politique française est descendue au niveau du théâtre de boulevard. Mais on a en même temps  le sentiment que le président est puni par là où il a péché : son goût des sondages, du buzz, du bling bling, du people, lui revient en pleine gueule, et c’est tant mieux. Mais lorsqu’on voit la somme d’articles consacrés à cette affaire, tant en France qu’à l’étranger, on se dit que notre pays doit faire bien rire. Alors rions.

On se souvient de la sortie imbécile du président Sarkozy contre La Princesse de Clèves, qu’il se proposait de passer au Kärcher, en expliquant qu’il ne servait à rien d’étudier cette œuvre. Avez-vous lu La Princesse de Clèves? Je vous en propose un résumé très libre, et que je n’aurais jamais osé faire de façon aussi cursive lors de mes études de lettres : L’histoire se passe à la cour, où Mademoiselle de Chartres fait sa première apparition. Le prince de Clèves la trouve très belle et la demande en mariage, proposition qu’elle accepte par raison plus que par amour. Puis elle rencontre monsieur de Nemours dont elle tombe amoureuse, tandis que sa mère la met en garde contre l’erreur qu’elle pourrait faire en quittant la proie pour l’ombre.

Première remarque : le roman fut publié anonymement, et ce n’est que plus tard que l’on saura qu’il était dû à la plume de Madame de Lafayette. C’est-à-dire que, dès l’origine, le roman est sous le signe de la rumeur…. Coïncidence, bien sûr. Mais il y a plus intéressant. Pendant sa campagne électorale, Sarkozy avait plusieurs fois martelé un slogan stupide, « liquider l’héritage de mai 68 », alors qu’il est l’un des bénéficiaires de la libération morale qui découla de mai 68 (aurait-on imaginé un président deux fois divorcés, évoluant entre des familles recomposées, à l’époque de Pompidou ou de Giscard ?) Cette haine de mai 68, exprimée dans plusieurs discours, nous avions avec Jean Véronis suggéré qu’elle pouvait cacher la nostalgie de l’autorité, de la famille unie, de la présence du père. Faut-il aujourd’hui suggérer que sa haine de  La Princesse de Clèves cacherait de la même façon quelque chose qu’il ne peut pas supporter dans sa propre vie ? Encore une fois, je m’en fous. Mais, comme vous le savez, je suis avant tout pédagogue et ne résiste pas à la tentation d’utiliser l’actualité pour faire progresser les étudiants. Alors je vous propose un travail : réécrire La Princesse de Clèves en situant l’action à l’Elysée, au début du XXIème siècle. A vos plumes !

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fleche7 avril 2010 : Taille ou taillé ?

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Je vous faisais part avant-hier de l’intervention d’Astrolius, selon qui il y aurait à Aix-en-Provence une expression, taillé de bon, de même sens que trop refait. Je n’ai pas eu le temps de me renseigner, trop de travail hier, et pas un jeune à me mettre sous la main (la fac est en vacances) mais une réaction me vient de Dakar, où une de mes étudiantes, Perrine, est en stage. Voici ce qu’elle m’écrit :

« Je connais bien l'expression " taille de...", qui de manière contractée se dit "tayz de...". Exemple: Elle a un tayz de boul celle-là! Au Sénégal, on dirait: Elle a un diaye fondé (explication: la vendeuse de fondé, bouillie de mil, même si elle ne vend pas tout son stock n'a jamais de "pertement", car elle mange son fondé invendu et son arrière train s'en trouve conforté...). Je m'excuse pour ces divagations et pour ce mail "tayz de long"! »

En fait, si j’en crois Perrine et surtout son exemple, nous sommes dans un tout autre sémantisme. Mais je verse tout de même son intervention au dossier. A suivre, donc. Et surtout, Perrine, ne mange pas trop de fondé.

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fleche5 avril 2010 : Charlotte est refaite

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Lorsque Jules Gilliéron se lança au début du XXème siècle dans les enquêtes préalables à son Atlas linguistique de la France, il utilisa Edmond Edmont (oui, prénom Edmond, nom Edmont) qui, en train ou en vélo, parcourut tout le pays, de point d’enquête en point d’enquête, son questionnaire sous le bras. Cela dura, bien sûr, des années. Or les moyens modernes de communication sont peut-être en train de changer du tout au tout les conditions de l’enquête sociolinguistique ! Dimanche de Pâques, ma copine Claude retourne dans sa Bourgogne natale, pour des agapes familiales, où elle retrouve sa nièce Charlotte, collégienne à Lyon. Elle m’appelle sur mon téléphone portable pour me faire entendre en direct l’interrogatoire suivant. « Qu’est-ce que ça veut dire, je suis refaite ? » Et Charlotte, du tac au tac : Je suis super contente. « Tu dis ça depuis longtemps ? » Oh, depuis  un an. « Aux parents « : vous dîtes ça vous aussi ? Eux : non ! Charlotte : c’est normal, vous êtes vieux. Tout est dit en trente secondes. Ce n’était pas la peine de passer par le Québec, Bruxelles et l’Australie. Reste à peaufiner l’étymologie de l’expression (j'avais ouvert des pistes le 14 mars), mais elle semble définitivement jeune et lyonnaise. Reste aussi à voir si l’expression va gagner la France, comme il y a quelques années le verbe calculer (avec le sens de « prendre en considération ») venu d’Algérie via Marseille a envahi le pays.

Mais nous n'en avons pas fini. A  peine avais-je fermé mon téléphone que je reçois un mail d’un lecteur signant Astrolius :

« J’ai du nouveau pour votre enquête : l’information m’est donnée par un de mes petits fils, en classe préparatoire, il étudie aevec des élèves venant d’autres région. 1) L’expression trop refait est bien lyonnaise car inconnue des autres élèves. 2) En revanche, ceux-ci ont des équivalents, taillé(e) de bon (Aix-en-Provence…vous devriez pouvoir confirmer), gavé(e) bon (Toulouse) qui ont exactement la même signification ».

Et mon correspondant poursuit : « Serait-ce une manifestation de nouveaux patois ? » Oublions le mot patois et disons qu’il s’agit d’une variation à la fois diatopique (à travers les lieux) et diastratique (à travers les classes d’âge).  Mais voilà donc que l’enquête rebondit, vers Aix et Toulouse. On continue ?

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fleche4 avril 2010 : Association de plusieurs jeux

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J’ai un collègue, maître de conférences, que les fonctions administratives qu’il remplit amènent à envoyer quotidiennement ou presque des mails aux membres du département de linguistique. Et, quotidiennement ou presque, ils sont bourrés de fautes d’orthographe. Il est par exemple incapable de faire la différence entre l’infinitif et le participe passé (ou passer) des verbes du premier groupe, et ce n'est là qu'un échantillon... Je suppose qu’il est amené à envoyer (ou amener à envoyé) des mails plus nombreux encore à ses étudiants, qui s’en trouvent dès lors confortés dans leurs propres pratiques. Mais il y a là un tabou : interdit d’en parler. Nos étudiants de première année font des dizaines de fautes par copie. Motus. Les enseignants du secondaire ou du primaire se sentent mis en cause lorsqu’on leur en parle, et ceux du supérieur considèrent qu’il ne faut pas sanctionner ces pauvres étudiants. Le politiquement correct est passé par là. On invoque des phénomènes sociaux, les classes défavorisées, on dit que l’orthographe est la science des ânes, qu’il suffirait de la réformer. Le résultat est là : Le collègue auquel je faisais référence a pu passer un baccalauréat, une maîtrise, un doctorat, il a pu être recruté dans l’enseignement supérieur tout en écrivant comme un cochon. J’entends déjà le chœur des bien pensants : Réac ! Honte à toi! J’en prends le risque et j’ose avouer que les fautes d’orthographe ou de syntaxe me sont aussi insupportables que les fautes de goût ou d’éducation. J ‘ai en fait l’impression que l'on voudrait nous soumettre à une double contrainte : en tant que linguiste et en tant qu’homme de gauche d’une part je devrais considérer comme négligeables ces libertés prises avec l’orthographe, mais en tant qu’enseignant d’autre part je devrais armer les étudiants pour entrer dans la vie professionnelle, dans laquelle cette même orthographe est discriminante. Et, comme chacun sait, cette injonction paradoxale qu’est la double contrainte est constitutive de la schizophrénie.

Bon, en fait je devrais m’en soucier comme de ma première chemise, ou de mon premier cigare, d’ailleurs je prends ma retraite à la fin de l’année… Mais si j’en parle c’est parce que le Nouvel Observateur, hebdomadaire « de gauche », consacre cette semaine un article à ce problème, et que c’est aussi l’occasion de rire un peu. La journaliste explique en effet dans un encadré que l’orthographe n’est pas seule en cause. Des étudiants d’une université parisienne, appelés à définir quelques mots, ont en effet fourni une réjouissante collection de perles. Hémicycle : « vélo à une roue ». Obséquieux : « relatif à la mort ». Circonlocution : « discussion en cercle ». Centrifuge : « centre pour réfugiés ». Frugale: "qui aime les fruits". Et, pour finir, polygame : « qui associe plusieurs jeux ». Quand je vous disais que c’était l’occasion de rire un peu…

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fleche1er avril 2010 : L'enquête continue

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Ce n'est ni un poisson d'avril ni une blague belge mais la suite d'un thème que j'avais lancé il n'y a guère.

Rappel des chapitres précédents : le 14 mars je faisais état d’un message me signalant l’utilisation dans la région lyonnaise de l’expression je suis refait avec le sens de « je suis content ». Le 16  mars je vous disais que cet usage pouvait aussi être québécois. Depuis lors, j’ai reçu un courrier d’une ancienne étudiante travaillant en Australie qui m’écrivait ceci : «  Il y a quelques semaines j'avais remarqué l'expression sur le compte facebook d'un ami belge, où un de ses albums photo s'appelle quelque chose comme "avec ces photos on est refaits!", des photos ma foi festives de je crois un weekend à Barcelone. Je viens de prendre sur mon ego de francophone native pour lui demander ce que ça voulait dire en Belgique... je vous tiendrai au courant. Lyon et la Belgique c'est pas la porte d'à côté, l'enquête me passionne »...

La réponse a tardé à venir. La voici, pas très claire : « Je pense que c'est intraduisible mais ça veut en quelque sorte dire : "On est bien ou on s'est mis à la bien" :-) J'espère que ça pourra t'aider ». Et mon étudiante commente : «  Il utilise l'interjection "refait!" comme en France on dit "énorme!"et il trouve un peu bizarre d'être refait après avoir réussi des exams, même s'il en comprend le sens de la même manière que dans l'exemple. Votre blog a fait le tour de ses amis à Bruxelles, mais il n'a eu de retour de leur part que "on est refait!" et "refait!". J'en conclus qu'ils sont heureux que leur expression vous ait interloqué ! ». A vrai dire, rien ne m'interloque, sauf peut-être le fait que nos amis belges voient dans "refait" leur expression. En seraient-ils l'origine? L'enquête continue...

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Mars 2010

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fleche31 mars 2010 : Francomots

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Alain Joyandet, notre secrétaire d’état à la coopération et à la francophonie, qui comme vous le savez peut-être a coûté au contribuable la bagatelle de 116.000 euros pour un déplacement en jet privé vers la Martinique, n’arrête décidément pas de faire parler de lui. Il remettait hier les prix du concours « Francomot », destiné à couronner les trouvailles néologiques de quelques désoeuvrés à qui il avait proposé de trouver un équivalent « français » à cinq mots anglais couramment utilisés. La récolte est riche : Infolettre pour newsletter, tchatche ou éblabla pour chat,   ramdam pour buzz, bolidage pour tuning, débat pour talk.

Problème : la commission nationale de terminologie et de néologie avait déjà proposé des équivalents à ces anglicismes, respectivement lettre d’information, dialogue, bourdonnement, personnalisation et émission-débat, termes « malheureusement peu entrés dans le langage courant » explique le sous-ministre sur son blog. Peu entrés ? Comme on sait, il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Dès lors, on est entré ou pas, dehros ou dedans, mais que signifie « peu entrés » ? Le ministre devrait lancer un nouveau concours pour trouver une « francoformule » remplaçant cette forme baroque.

Question: Combien a bien pu coûter chacun des cinq mots (lettre d’information, dialogue, bourdonnement, personnalisation et émission-débat) proposé par la commission nationale? Et quel est le surcoût des formes nouvellement proposées? Enfin ce surcoût est-il plus ou moins important que celui d'un déplacement à la Martinique de 116.000 euros par rapport au prix d'un billet normal?

Autre question: Monsieur Joyandet, par ailleurs maire de Vesoul (Oui, je sais, le cumul des mandats... Jacques Brel chantait "t'as voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul...Mais je te préviens, j'irai pas à Paris". Monsieur Joyandet, lui, est allé à Paris tout en restant à Vesoul et en passant par la Martinique à un prix prohibitif), Monsieur Joyandet donc n'a-t-il pas mieux à faire que de ridiculiser la Francophonie avec ces enfantillages?

Quoi qu’il en soit,  les gagnants partiront dix jours dans une capitale francophone (Québec, Rabat, Dakar, etc…), en avion, je suppose. Au fait, monsieur Joyandet n’a-t-il pas trouvé de « francomot » pour jet ?

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fleche24 mars 2010 : Guignols ?

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Passons sur les nombreuses déclarations de Sarkozy expliquant que la taxe carbone était une réforme phare, une réforme d’une urgence absolue. Je n’en retiens qu’une, dans laquelle il la présentait comme « un choix historique, comparable à l’abolition de la peine de mort ». Fichtre ! Aujourd’hui on nous dit qu’elle est différée, disons abandonnée, en particulier parce que les députés UMP le demandaient. Je dois être intellectuellement limité, mais je ne comprends pas : cette taxe avait été votée par ces mêmes députés UMP. Des guignols ? François Baroin, promu ministre, déclarait hier soir sur France 2 : « C’est une bonne décision ». Monsieur le ministre, vous étiez député jusqu’à dimanche dernier, vous avez voté cette taxe. Guignol ? Je reprends la citation de Sarkozy : « un choix historique, comparable à l’abolition de la peine de mort ». Guignol ? Ou bien nous prépare-t-il un rétablissement de la peine de mort ? Cela ferait certainement plaisir aux électeurs du front national.

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fleche23 mars 2010 : Ce siècle avait dix ans...

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Commençons par une image, que vous avez peut-être vue : Xavier Bertrand, il y a deux ou trois jours, en train de faire un discours. Sur le pupitre derrière lequel il se trouve, et dirigé vers le public, on lit un slogan : La France change, nos régions doivent changer aussi. Cela va me permettre de jouer au pédant linguiste. Un rappel tout d’abord: on distingue en linguistique entre deux processus, la commutation et la permutation. Dans un cas on remplace un élément présent par un autre, absent. Par exemple la phrase citée pour haut, La France change, nos régions doivent changer aussi, deviendrait L’Allemagne change, nos régions doivent changer aussi. Dans l’autre cas on intervertit des éléments présents dans la chaîne, ce qui donnerait Nos régions changent, la France doit changer aussi. C’était juste un exemple, bien sûr… Pour l’instant seuls changent deux ou trois ministres. Nous avons donc un nouveau gouvernement, tout nouveau tout beau, cela ne vous a pas échappé. Mais c’est à l’extérieur que les choses importantes se passent et que l’avenir se prépare : comme en novembre le Beaujolais, le Copé nouveau est arrivé. D’émission en émission, d’une chaîne à l’autre, il montre les dents et sa langue de bois, les yeux fixés sur l’horizon 2012. Quoiqu’il dise, et il dit le plus souvent qu’il faut défendre le président, on a l’impression de lire en sous-titre autre chose, une obsession : ce sera bientôt mon tour. Allez, en son honneur, je vous offre deux alexandrins :

Ce siècle avait dix ans, Rome remplaçait Sparte

Déjà bébé Copé perçait sous Sarkopathe

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fleche22 mars 2010 : Oenologie de crise

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Comparées à celles de dimanche dernier, les interventions de membres de la « majorité » étaient hier soir singulièrement ternes. Les aboyeurs (aboyeur, nom masc. et fem. Anciennement : Crieur à la porte d’un théâtre, camelot, bonimenteur), les aboyeurs donc n’avaient que deux thèmes dans leur boite à malices d’aboyeurs: la gauche a gagné, reconnaissons-le, et c’est la faute à la crise. La gauche a donc gagné si l’on en croit monsieur Bertrand, monsieur Karoutchi, madame Jouanno, monsieur Lefebvre même, monsieur Fillon et quelques autres (mais ils n’étaient pas très nombreux sur les plateaux : service minimum), et comme en miroir les représentants du parti socialiste jouaient l’air du « restons modestes ». Et puis la crise, la crise qui explique tout. « Nous sommes dans un contexte très particulier, c’est la crise » dit madame Moreno, « période de crise » lance madame Jouanno, « c’est un vote de crise, la plus importante depuis la fin des années trente » martelle monsieur Bertrand, et madame Yade, avec un sens approximatif de l’histoire : « la crise la plus importante depuis 50 ans ». Tiens, il y avait une crise en 1960?

Rama Yade nous offre cependant une excellente transition vers l’autre aspect des déclarations des aboyeur, leur petite partition personnelle. Il y Karoutchi et son « par définition les électeurs ont raison » (et pan pour madame Pecresse). Il y a Copé qui, sur les deux chaînes publiques, lance « il faut que Nicolas Sarkozy soit réélu en 2012 » (Hou le vilain menteur ! Il espère exactement l’inverse). Il y a monsieur Morin : « Il faut que la famille centriste existe plus ». Il y a madame Pecresse, pitoyable : « Il faut que les régions oeuvrent, il faut que l’Etat œuvre » (Qu’es-ce que ça veut dire, Il n’oeuvrait pas, l’Etat ? Nous entrons donc dans les jours ouvrables…) Et puis il y a Rama Yade qui, fidèle ou voulant le faire croire, défend Sarkozy. Mais la formule qu’elle utilise laisse rêveur : « La France a choisi Nicolas Sarkozy comme guide ». Guide ? Tiens donc ! En italien ça se traduit duce, führer en allemand. C’est vraiment ce qu’elle voulait dire, Rama Yade ? Ou sa sémantique est-elle aussi imprécise que son sens de l’histoire?

Il puis il y a le Front National, presque 25% dans la région PACA, où j’habite. Dans les rues de Marseille, de Toulon, de Nice, vous pouvez compter les gens, un, deux, trois, quatre, et chaque fois il y en a un qui a voté Le Pen. Merci monsieur Sarkozy ! Merci monsieur Besson ! Quel bilan, au bout du compte ? Pour moi il est clair. C'est la crise et il faut des solutions de crise. De la même façon que je boycotte les produits israéliens, je vais bannir les vins d’Alsace de ma cave. Il y a d’excellents blancs en Bourgogne. Et le Sancerre ! Et le Menetou-Salon ! J'entre dans une oenologie de crise.

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fleche20 mars 2010 : Le police et l'UMP

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Hier soir, en zappant paresseusement avant de me coucher, je suis tombé trois ou quatre fois sur le même film tiré d’une caméra de vidéosurveillance d’un supermarché. On y voyait cinq hommes, dont l’un poussait un chariot, en train de faire des courses, et le commentaire nous disait qu’il s’agissait des membres du commando de l’ETA qui avait mardi tué un policier français et précisait qu’il y manquait une femme âgée de 30 à 40 ans qui complétait l’équipe. Je me suis demandé comment la police savait qu’il s’agissait d’eux, comment elle avait pensé à aller voir les bandes vidéo de ce supermarché, et je suis allé me coucher en me disant que cela arrangeait bien Sarkozy qui s’était, à l’enterrement de la victime, livré à son jeu habituel, « nous les aurons très vite, il faut une loi pour que dorénavant les assassins de policiers aient des peines incompressibles », etc.

Hélas, les cinq personnes du supermarché étaient des pompiers catalans en stage dans la région. Mais la précipitation de la police à diffuser cette bande, la veille ou presque du second tour des élections, pose problème. Mauvais esprit comme je suis, je ne peux pas ne pas y voir un rapport avec les rodomontades de Sarkozy. Cela aurait été une divine surprise si les électeurs auxquels on rebat de nouveau les oreilles avec la sécurité avaient appris, ce soir ou dimanche matin, que la police avait arrêté les coupables. Problème : il n’est pas fréquent que de tels documents soient ainsi matraqués sur les ondes. La police serait-elle aux ordres de l’UMP ? Après l’affaire Ali Soumaré (la police a ouvert aux candidats UMP d’Ile de France k’accès à un fichier confidentiel), on peut se poser la question.

Post-Scriptum: Ce soir à 20 heures, sur France 2, j'entends que la vidéo avait été envoyée aux rédactions par le ministère de l'intérieur

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fleche19 mars 2010 : Délégiférer

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La semaine de la langue française et de la Francophonie commence demain et, comme chaque année, la DGLFLF, Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France propose dix mots avec lesquels le public est invité à jouer, dix mots qui doivent stimuler l’inventivité, la créativité , l’imagination des locuteurs. Voici les dix élus de l’année :

Baladeur, cheval de Troie, crescendo, escagasser, galère, mentor, mobile, remue-méninges, variante, zapper

Vous aurez remarqué qu’on y trouve des emprunts, à l’italien, à l’anglais et au provençal, des néologismes. Vous aurez aussi remarqué que ces néologismes s’inscrivent dans le sens de la créativité de la langue contemporaine : verbe en –er, substantif en –eur Mais je suis pourtant déçu. Il manque en effet dans cette liste un mot qui aurait pu, qui aurait dû même l’enrichir, lui donner ce discret cachet de distinction venant de la cour, la marque des grands. Il s’agit du verbe délégiférer. Dans l’interview qu’il a donnée la semaine dernière au Figaro magazine, notre président a en effet expliqué que bientôt, d’ici un an, il ferait une pause (ou une pose ?) dans les réformes pour permettre au Parlement de délégiférer. En voilà un mot qu’il est beau. Les hommes politiques, les juristes constitutionnalistes, les linguistes interrogés (enfin là c’est plutôt un singulier : il n’y a que moi) sur le sens du verbe ont tous répondu la même chose : inconnu au bataillon, pas clair, insensé si je puis dire. Comme on sait, seule une loi peut changer la loi, et pour délégiférer il faut donc légiférer, ce qui est d’ailleurs la seule et unique fonction du Parlement. Qu’a donc voulu dire le président ? Personne n’en sait rien. La DGLFLF précise en présentant sa liste qu'elle "invite le public à jouer avec la langue, outil par excellence du lien social, de l'expression personnelle, mais aussi de l'accès à la citoyenneté et à la culture". Et là, la semaine de la Francophonie aurait pu jouer un rôle salutaire, un rôle citoyen. Les locuteurs invités à jouer avec les dix mots de sa liste auraient été du même coup invités, si délégiférer y avait figuré, à donner un sens aux inventions insensées du président. C’est ça, la démocratie : le peuple participant à la construction sémantique du pouvoir, traduisant les mots du pouvoir en choses concrètes. Même si, comme on sait, traduttore traditore. C'est la lutteu finaleu, délégiférons et demain...

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fleche17 mars 2010 : Zebiba

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Le proverbe moldave que je vous rappelais hier, « lancez un appel au peuple, il vous reviendra toujours quelque chose », est en train de s’avérer. J’y reviendrai prochainement, mais je suis refait suscite des réactions qui vont de l’Australie à la Belgique. Pour l’instant, je voudrais aborder un thème assez proche, puisqu’il concerne toujours l’étymologie. Vous savez que je me penche souvent sur les marges de la loi linguistique, sur toutes les productions, lapsus, jeux de mots, qui mettent en cause les discours pédants et dogmatiques de certains linguistes sûrs d’eux et de leur minable savoir (et j’en croise quotidiennement dans mon université). Dans ces promenades un peu libertaires, je m’amuse parfois à inventer des étymologies. Cela peut passer par la graphie (par exemple un porc de mer pour un port de mer), par l’ironie (lorsque Molière écrit dans Les fourberies de Scapin « Mais que donc allait-il faire dans cette galère », fait-il allusion au rapport étymologique et anagrammatique entre  galérien et algérien ?) ou par le délire. Un exemple, pour nous mettre en bouche. D’où vient le mot amertume ? Le verbe tumer, du latin tumere, « enfler », et qui a donné en français tumeur, aujourd’hui tombé en désuétude (je parle du verbe), était très utilisé en argot médiéval au sens de « gonfler ». « Je tume » signifiait à peu près « ça me gonfle », comme on dit aujourd’hui en français populaire. Ce verbe fut utilisé dans l’expression la mère tume pour exprimer ce que pouvait ressentir une pauvre maman, incapable de contenir les débordements d’enfants hystériques. Puis apparut une autre expression, la mer tume : les jours de grandes marées, la mer enflait, tumait. Dans les deux cas, que la mer ou la mère tume, le résultat était inopérant. La mer, après avoir atteint un niveau inhabituel, redescendait pour être étale, et la mère avait beau protester contre le bruit des enfants, celui-ci se poursuivait. D’où l’amertume. Tour ceci est, évidemment, faux, mais me servira d’introduction à mon thème d’aujourd’hui.

L’islam, qui a généré diverses dérives, a en particulier donné naissance à un pratique étrange et ostentatoire. Certains croyants voulant montrer leur dévotion, ont sur le front et entretiennent soigneusement une forme de callosité attestant que, fesses en l’air, ils se cognent régulièrement le front contre le sol. Cela s’appelle zebiba. Le mot a une étymologie évidente : un grain de raisin sec. Ces croyants ostentatoires exhibent donc fièrement un raisin sec sur leur front. Cela m’a remémoré un mot de mon enfance tunisienne, en fait une insulte, zbouba, et la racine étant importante en arabe (lisez dans mon dernier livre le chapitre intitulé linguistes et langoustes), je me suis demandé s’il y avait un rapport entre zebiba et zbouba. L’arabe n’étant pas la langue que je domine le mieux, j’ai consulté quelques amis plus compétents que moi. Pour la majorité d’entre eux, zbouba est sans doute le pluriel de zeb, le sexe masculin (et il serait intéressant de se demander pourquoi ceci est une injure, mais c’est une autre histoire). Il demeure que les deux formes (zebiba et zeb) sont voisines dans les dictionnaires arabes. Un ami algérien qui a la sens de l’humour et le sens critique (tout ce que j’aime), me suggère que les zebs des Maghrébins (puisque zbouba est une forme maghrébine) sont des zbiba (grain de raisin, donc). Ce qui signifierait que les croyants ostentatoires exhibent sur leur front un pauvre zeb desséché. Mais je ne suis pas sérieux…

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fleche16 mars 2010 : Retour sur je suis refait et sur les rafales

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Comme le dit un célèbre proverbe moldave, que vous n’êtes pas sans connaître: « Lancez un appel au peuple, il vous reviendra toujours quelque chose ». J’ai en effet reçu deux messages en réponse à mon billet sur l’expression. D’une part un lecteur sans doute lyonnais m’écrit ceci :

Aucune indication dans "Le Littré de la grand'côte"  de Nizier du Puitspelu. A l'occasion j'interrogerai ma petite-fille qui fréquente le collège.

Puis cela :

J'ai consulté ma petite-fille qui confirme très exactement le sens de l'expression et son usage réservé aux "jeunes ». Quant à sa localisation à Lyon,  aucune idée ...

Double confirmation, donc, allant dans le sens de ce que j’écrivais. De façon plus surprenante, j’ai aussi reçu un long commentaire d’un lectrice québécoise.

À propos de l'expression "je suis trop refait", disons qu'elle m'est aussi familière, le "trop" n'étant toutefois pas automatiquement intégré. Dès votre première mention, je l'ai aussitôt comprise. Oui, parce que associée au jeu ou à la santé mais pas exclusif, même si pas si en vogue par ici par les temps qui courent. À mon oreille elle résonne comme un "je m'en trouve régénérée", le trop portant son sens vers le jubilatoire ou un grand plaisir, une jouissance. Quant au couple processus/résultat, peut-être que le "me" disparaît du fait que ce(s) jeune(s) soit n'ont pas idée que leur contentement résulterait de leurs efforts ou actions, soit que ça exprime qu'ils n'ont rien à voir avec ce qui les a refaits (ce qui pourrait se comprendre par exemple dans le cas d'une évaluation par un prof qui passerait pour pratiquer le favoritisme...). Voilà, et si ça ne vous avance pas à savoir si ça aurait pu être une pratique nouvelle et courante au Québec, en tout cas ça vous informe que sa pratique n'est pas tombée en totale désuétude.

Mais la dernière phrase laisse entendre que l’expression serait ancienne (« pas tombée en désuétude »), alors que je suppose pour ma part qu’elle constitue une cration récente. On continue l’enquête ? Et à propos d’enquête, qui a des nouvelles des 36 rafales que notre président a « vendus » en septembre aux Brésiliens ?

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fleche15 mars 2010 : Panne

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Une panne de serveur a bloqué ce site pendant trois jours. C'est maintenant réparé et je mets donc en ligne d'un seul coup deux billets rédigés dans l'intervale.

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fleche14 mars 2010 : Psittacisme

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Ce dimanche soir nous avons assisté à une véritable leçon de choses, non pas dans les résultats des élections régionales mais dans les commentaires des politiques. Tous les leaders de la droite avaient en gros les mêmes arguments, du moins à la radio ou à la télévision, récitant un discours sans doute formaté dans des « éléments de langage» distribués par les stratèges de l’Elysée. Dans cet argumentaire nous avons entendu dix fois, dans dix bouches différentes, les mêmes phrases : Nous sommes à la mi-temps, rien n’est joué, un français sur deux n’a pas voté, la gauche va déchirer son programme pour faire aliance avec les verts, etc. Fascinant, cette dénégation du résultat en l’expliquant par l’abstention. Nous n’avons pas perdu, c’est la faute des abstentionnistes. Il y a là quelque chose d’affligeant. L’UMP a pris une claque au premier tour (je ne sais pas, bien sûr, ce qui se passera au second), et si le dicton prétend que l’union fait la force, elle a plutôt ici fait la farce. L’abstention record n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie, mais si les électeurs s’abstiennent c’est sans doute parce que les politiques ne leur offrent rien qui leur convienne. Par ailleurs tous ces « récitants » du discours élyséen pensent pis que pendre de la statégie de leur chef. Lefebvre insiste sur le « record de l’abstentionnisme » Fillon affirme que « rien n’est joué ». Bon, ils font leur travail, il sont payés pour ça. Mais y croient-ils ? Le mot d’ordre est en gros « il faut sauver le soldat Sarkozy », car c’est sa stratégie qui a pris une baffe. Mais ils seraient demain, tous comme un seul homme, ou comme une seule femme, prêts à le déchirer, Sarkozy, si jamais la donne changeait. Nous avons là une belle leçon de choses, disais-je. Nous avons des politicien(ne)s de droite qui ne pensent pas, n’osent pas penser de peur de déplaire au PDG, mais répètent ce qu’on leur dit de dire. Cela s’appelle le psittacisme.

Je suis trop refait

J’ai reçu il y a quelques jours un message d’un lecteur me signalant qu’il entendait souvent dans la bouche de collégiens lyonnais l’expression je suis trop refait(e) avec le sens de « je suis très content(e)», et je lui avais répondu que je n’avais aucune explication à cet usage. Je suis cependant tombé, dans un forum (http://forum.wordreference.com/showthread.php?t=1640183), sur une discussion partant de la forme  « Je suis refait, j’ai réussi mon partiel ». Il en ressort d’une part que l’expression est bien lyonnaise, qu’elle signifie « je suis content » et d’autre part qu’elle correspond à une classe d’âge bien définie. L’un des participants écrit par exemple « ça me choquerait de l'entendre de la part de ma mère et encore plus de ma grand-mère. Pour moi c'est une expression de "jeunes" mais ma mère la comprend par exemple». Nous avons donc comme point de départ une forme, être refait, avec le sens de « être content », qui semble être utilisée par les jeunes de la région lyonnaise. Et il nous faut tenter d’expliquer comment cette forme a pris ce sens, ce qui est une bonne occasion pour tenter d’illustrer ce qu’est une recherche étymologique. Une étymologie doit toujours répondre à deux critères, celui de la forme (tel mot vient de tel autre mot) et celui du sens (voilà pourquoi tel mot a pris tel nouveau sens).  Et ce travail s’apparente parfois à une véritable enquête policière.

Ici nous n’avons pas de problème de forme, refaire existe en français et signifie pour tout le monde « faire à nouveau », par exemple dans une phrase comme Frédéric Lefebvre nous refait encore le coup du moitié sourd (pardon, mal entendant) qui ne répond jamais aux questions qu’on lui pose. Mais, en français populaire, refaire c’est « tromper quelqu’un », tandis que se refaire signifie à la fois « rétablir ses finances », en particulier au jeu, et « retrouver la santé ». Lazare Sainéan, dans ses Sources de l’argot ancien, donnait se refaire avec le sens de « prendre ses repas », « manger » et l’on trouve chez Vidocq refaite avec le sens de «repas ». L’ancien bagnard donne d’ailleurs des formes plus précises, refaite du matois pour « déjeuner », refaite de jorne pour « dîner » (c’est-à-dire le repas de midi), refaite de sorgue pour « souper » et enfin refaite de coni (dans le vocabulaire de Vidocq coni signifie « mort ») pour « extrême onction ». A partir de là, pouvons-nous trouver une explication à l’usage des jeunes lyonnais ? Il est clair qu’il y a un rapport entre les sens de « récupérer l’argent perdu » et « retrouver la santé » : dans les deux cas le verbe se refaire indique que l’on passe d’une situation négative à une situation positive, que l’on recouvre ou récupère une situation antérieure. Dès lors le sens de « manger » n’est pas en contradiction avec les précédents, puisqu’on peut se refaire en mangeant, surtout lorsque la nourriture quotidienne n’est pas assurée ou qu’elle est dure à trouver. Revenons donc à l’exemple « Je suis refait, j’ai réussi mon partiel ». Elle pourrait se comprendre dans les termes du français populaire : j’étais mal, je n’avais pas mon partiel, mais maintenant j’ai réussi, je suis refait. Un étudiant pourraitt « se refaire » dans le déroulement de ses études comme un joueur de poker « se refait » en finissant par gagner. Le problème est que, dans le forum cité plus haut, « je suis refait » est traduit « je suis content ». Passons sur l’usage juvénile de trop, depuis longtemps attesté, il nous faut maintenant expliquer deux choses : pourquoi refait  a pris le sens de content, et pourquoi cet usage est-il lyonnais ? La réponse à la première question est évidente : on est content d’avoir récupéré ce qu’on a perdu ou d’avoir obtenu ce qu’on craignait de ne pas avoir. Simplement on notera que l’étudiant n’a pas dit « je me suis refait » mais « je suis refait » : le résultat plutôt que le processus ? En revanche je reste coi face à la question géographique. Faut-il chercher du côté d’un substrat local? A ma grande honte, je ne sais pas grand chose du parler lyonnais. Mais peut-être y a-t-il des gones parmi les lecteurs de ce billet. Alors je lance un appel au peuple…

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fleche5 mars 2010 : Du signe à la laque

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En visitant ce matin l’exposition Soulages, à Beaubourg, j’ai eu le sentiment de m’embarquer dans une histoire de dilution du signe. Ses premières toiles, datant essentiellement des années 1940 et 1950, au brou de noix, évoquant des graphismes apparemment asémantiques sur fond blanc ou brun, m’ont fait irrésistiblement penser à des caractères chinois, ou à des kanji comme on les appelle au Japon, des caractères déjà en cours d’évolution (ils ont sans doute une histoire, que nous ne savons pas), ayant dépassé le stade du pictogramme, de la signification immédiate, pour en venir à celui de l‘herméneutique, de l’interprétation. Mais cette interprétation relève du "regardeur" comme il dit, de notre œil. Les toiles n’ont pas de nom, elles sont, verbe intransitif, comme un signe qui est signe et dont nous devons construire le sens.

Une évolution technique (qui passe par la peinture à l’huile, puis par l’acrylique), le mène ensuite vers ce qu’il appelle l’outrenoir, une matière selon les cas mate ou brillante, captant et renvoyant la lumière, qu’un regard naïf pourrait croire monochrome mais qui nous introduit à ce que j’appellerais volontiers « les couleurs du noir ». Il y a, bien sûr, une mélanisation de la toile, mais en même temps l’affirmation d’un  polymélanisme, comme on dit polychromie, qui me rappelle surtout une laque travaillée, à laquelle on a donné de l’épaisseur. Accessoirement il en découle la démonstration que le vieux tube de Los Bravos, Black is black (et sa pauvre adaptation interprétée par le pauvre Hallyday, Noir c’est noir) constituent une ineptie absolue. Non, le noir n’est pas le noir, il est pluriel, et si le noir de Soulages garde de Los Bravos le rythme (le rythme de la matière) il rappelle le slogan des militants noirs américains des années 1960: Black is beautiful.

 On dit qu’un calligraphe chinois, ou un peintre, c’est la même chose, peut se concentrer, méditer pendant des  heures avant de tracer ses signes en un instant. C’est un peu comme cela que j’imagine Soulages au travail. Au fond, et quelles que soient les intentions du peintre, il y a de l’auberge espagnole dans ces toiles, on y trouve ce qu’on y apporte avec soi, et j’y ai pour ma part trouvé un parcours asiatique. Encore une fois : du signe à la laque.

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fleche4 mars 2010 : Faîtes-moi signe

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Je sais, je fais souvent de l’auto-promotion, mais bon, c’est aussi de l’information: la semaine prochaine sort aux éditions du Seuil mon bouquin, Le jeu du signe, dans la collection Fiction & Cie. Je l’ai vu pour la première fois hier, tout beau tout neuf. Il aurait dû s’appeler  Le champ du signe, c’était le titre que j’avais choisi, mais il était déjà pris. Avec Bernard Comment, le directeur de la collection (à propos, c’est lui qui a fait la photo de couverture, vous verrez), nous avions alors pensé à Faire signe, qui résumait finalement assez bien mon propos, renvoyant tout à la fois à la construction, à la dynamique et à la transmission du sens. Pas de chance : également pris. La planète des signes, par le biais d’une anagramme, l’aurait fait pencher vers le cinéma, mais n’aurait pas fait très sérieux. Autre miracle anagrammatique, Un signe, tout simplement, aurait constitué un clin d’œil au Singe nu de Desmond Morris, mais à quoi bon ? J’aurais pu tenter de faire un clin d’oeil aux banlieues avec Communique ta mère, ou vers les catholiques avec Se signer. Mais, face à mon idée initiale, Le champ du signe, rien de cela ne me satisfaisait pas vraiment. J’ai pensé un temps abandonner la langue française pour prendre un titre grec, Sêmeion par exemple. Cela aurait cependant été un peu pédant. Il s’appelle donc Le jeu du signe. Vous pourrez y entendre, à votre guise, un peu d’ego (le Je, bien sûr), ou avoir du jeu (car il y a du jeu entre le signe et le sens, comme dans une mécanique qui grippe un peu), ou encore une référence au jeu de piste, car la construction du sens est souvent comme une enquête… Allez, faîtes-moi signe quand vous l’aurez lu.

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fleche2 mars 2010 : Notes congolaises

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Je suppose qu’aux yeux de beaucoup de gens l’Afrique est une entité unique, un continent noir, anciennement colonisé, une terre de famines et de coups d’Etat, une source de migrations clandestines. Mais il n’y a pas que ces représentations populaires. Les linguistes parlent des langues africaines, comme si elles formaient un tout, les anthropologues de la société africaine, comme s’il n’y en avait qu’une, alors qu’on ne parle pas de la société européenne, ni des langues européennes (quelles relations d’ailleurs entre le basque ou le hongrois et le grec ou l’anglais ?). Rares sont les pays africains dont on puisse dire qu’ils sont semblables à leur voisin. Ainsi, passer en quelques jours du Sénégal au Congo, comme je viens de le faire, c’est du point de vue climatique passer de l’Afrique subsaharienne à l’Afrique équatoriale, du point de vue linguistique passer des langues ouest-atlantiques aux langues bantoues, du point de vue alimentaire passer du riz au foufou, et du point de vue religieux passer de l’islam à la chrétienté, avec ses diverses variantes évangélistes. Deux pays, deux mondes différents.

Le Sénégal n’est pas spécialement organisé, mais on peut y travailler dans les archives (ce que j’ai fait), donner une conférence à l’université (ce que j’ai fait aussi) sans trop de problèmes techniques du genre projection de power point… Au Congo, la situation est désespérante. Dans les archives, tout ce qui est intéressant ou important a été volé. Brazzaville, sur les berges du deuxième fleuve du monde pour le débit et la longueur, après l’Amazone, a sans arrêt des problèmes d’alimentation en eau.Ne parlons pas de l’électricité, elle est sans cesse coupée… Les grands hôtels ont été brûlés, l'aéroport est dans un état lamentable, l'administration ne fait pas grand chose...Mais cela je le savais déjà, même si la situation a empiré. En revanche,  la grande nouveauté pour moi a été le mausolée qu’on a élevé à Pierre Savorgnan de Brazza. La III° république, à la recherche de héros, avait voulu mettre cet explorateur au Panthéon : il avait la réputation (justifiée ?) de ne pas avoir versé le sang en Afrique, d’être intègre... Sa veuve refusa et Brazza fut donc enterré brièvement au Père Lachaise, puis son corps fut transporté à Alger où vivait sa famille, et enfin,  exhumée à nouveau en 2006, sa dépouille ainsi que celle de son épouse et de leurs enfants furent transférées dans la capitale du Congo qui porte toujours son nom. Il repose désormais à côté de la municipalité, dans un luxueux mausolée en marbre de Carrare surmonté d’une coupole en acier et en verre. Tous ces honneurs montrent qu’il est toujours considéré comme un homme probe, respectable, comme le proclamait d’ailleurs l’épitaphe due à la plume de son ami Charles de Chavannes, que l’on pouvait lire sur sa tombe, à Alger :

« Sa mémoire est pure de sang humain. Il succomba le 14 septembre 1905 au cours d’une dernière mission entreprise pour sauvegarder les droits des indigènes et l’honneur de la nation ».

Le Congo indépendant, cent ans après la mort de Brazza, lui a donc assuré un retour officiel triomphal. Il s’agit là d’un exemple unique, celui d’un colonisateur dont les cendres sont ramenées en grande pompe sur la terre de ses exploits, d’un colonisateur honorés comme un héros national dans le pays qu’il a colonisé. Au delà de ce paradoxe, et sans vouloir spécialement déboulonner les idoles, il est cependant permis de relativiser un peu cette image. Et puisqu’il s’agit d’image, celle de Brazza allongé dans un hamac porté par des Noirs est connue, symbolisant tout de même certaines pratiques de l’époque coloniale. Qu’est-ce qui a pu pousser le gouvernement congolais à cette opération ?

Autre surprise, dans ce pays qui a souffert de la guerre civile et de coups d’Etat. Je lis un long papier, dans un bi-hebdomadaire d’opposition,Talassa, parlant avec chaleur du coup d’Etat au Niger. On y loue les valeureux militaires putschistes, leur sens de l’état, leur courage, l’admiration qu’ils inspirent etc.  D’abord étonné, je me rends compte que cet article parle en fait, sans jamais le citer sauf en conclusion, du Congo. Le Président voudrait changer la constitution, qu’il a déjà changée, pour se faire élire une fois de plus, ce que voulait faire le Nigérien déchu, et encenser les putschistes de Niamey c’est par la bande, comme au billard, prévenir celui qui voudrait changer à son profit la constitution : pas touche !

Enfin, sans Internet et sans presse pendant une semaine, je me suis rabattu à Brazzaville sur France 24. Pendant trois jours j’entends que toutes les raffineries de Total sont en grève pour défendre celle de Dunkerque, menacée de fermeture, et qu’il s’ensuit des craintes sur l’approvisionnement des pompes à essence. Pendant cinq jours on m’explique que, côté aéroports, la grève des contrôleurs du ciel bloque Orly et gêne Roissy. Et je songe à cette phrase de Nicolas Sarkozy, lancée avec son habituel air du gamin qui dit une chose inconvenante, je cite de mémoire: « Maintenant en France, quand il y a une grève, personne ne s’en rend compte ». En tout cas, la voix officielle télévisuelle de la France en parle ! Mais que fait la police ?

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Février 2010

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fleche21 février 2010 : Buzz

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Je reçois d’une lectrice un message dont j’extrait le passage suivant : « Voilà plusieurs fois que je n'arrête pas d'entendre que de nombreuses choses 'font un buzz' ou 'crée du buzz', voire buzzent. Pujadas, Demorand, Morandini, et maintenant vous même l'utilisez dans un de vos derniers billets! Je me demande comment les journalistes faisaient pour exprimer cette idée si forte et si innovante avant que le mot 'buzz' n'apparaisse dans notre langue, ou plutôt la leur. Devaient-ils avoir recours à d'autres mots comme 'faire scandale', 'créer la polémique' ou 'rencontrer un grand succès'??? Heureusement, 'buzz' remplace tout ça maintenant!
J'ai l'impression que le phénomène est récent, mais je ne suis rentrée de l'étranger que depuis peu alors peut-être que me trompe-je. En tous cas, j'aimerais bien savoir comment ce mot est apparu, et pourquoi?
 »

Me voici donc devenu chroniqueur consultant en langue française. Je ne vous apprendrai rien en rappelant que buzz désigne en anglais un bourdonnement, un vrombissement, bref le bruit obsédant d’un insecte. Mais le mot a donné son nom à une technique de marketing qui consiste à faire le plus de bruit possible autour d’un produit, d’un personnage ou d’une idée, en utilisant divers media. Et le web s’y prête particulièrement bien. Juste avant mon départ pour le Sénégal, j'ai assisté comme vous à une opération de ce genre, magistralement orchestrée autour de la publication de deux livres de Bernard-Henri Levy: on en parlait partout. Et boum badaboum voilà que le Nouvel Observateur lève un lièvre: ce philosophe du dimanche cite avec gravité un ouvrage sur Kant signé par un certain Jean-Baptiste Botul. Mais nous étions nombreux à savoir depuis longtemps que Botul n'existe pas, qu'il s'agissait d'un canular. Hélas, BHL ne le savait pas, et tout le buzz qu'il avait lancé de main de maître s'écroule!

Remplacer buzz par un mot français ? Je ne suis pas spécialement normatif et ce terme ne me gêne pas, mais on pourrait songer à bouche-à-oreille, ou à rumeur. Mais il est une expression délicieuse qui pourrait aussi faire l'affaire: le diable dans un bénitier. C'est le titre d'un ouvrage de Robert Darnton qui vient de paraître, consacré à l'art de la calomnie en France de 1650 à 1800. Bien sûr le buzz ne diffuse pas toujours des calomnies, mais cela arrive. Un exemple récent : rentrant du Sénégal j’entends ou je lis, je ne sais plus, une anecdote marrante. L’armée roumaine aurait voulu envoyer des sauveteurs en Haïti mais ils auraient été mal aiguillés et auraient atterri à Tahiti. Vérification faite, l’info est fausse, il s'agit d'une calomnie lancée par un site satirique (et sans doute pas très militariste) roumain, mais elle a fait du buzz, étant reprise par un certain nombre de télévisions (russe, colombienne et même française : la matinale de Canal +…). Buzzons donc, mais pour la bonne cause : je sors le 11 mars un livre aux éditions du Seuil, Le jeu du signe. Qu’on se le dise, faîtes du buzz, je vous en reparlerai. Pour l’instant je pars travailler huit jours au Congo.

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fleche18 février 2010 : Notes sénégalaises

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Après une bonne quinzaine de séjours, espacés sur  vingt ans, et quinze ans d’absence, je viens de passer dix jours au Sénégal, entre Dakar et Saint-Louis, entre l’université et les archives, et entre les différents marchés sur lesquels j’avais jadis enquêté. Changements ? Continuité ?

Du côté de la continuité, la créativité linguistique a poursuivi son bonhomme de chemin. On cite toujours en exemple, lorsqu’on parle de français d’Afrique, l’essencerie, station service, et la dibiterie, gargote dans laquelle on vend des brochettes. Le paradigme est productif, et j’ai noté bécanerie, boutique dans laquelle on répare les vélos, boiterie, maladie de celui qui boite, ou encore artisaneriei…

Sopi, en wolof « changement », c’était le slogan de Wade, lorsqu’il fut élu président. Selon mes interlocuteurs, il n’a guère tenu ses promesses : Le chômage est endémique (le Sénégal, comme la France, est un grand pays de chercheurs, mais de chercheurs d'emploi). La confrérie des mourides semble avoir accru son empire économique : le nom de Touba (leur capitale, ou ville sainte) apparaît partout, dans les petits commerces, sur les transports en commun, et jusque dans une chaîne de stations service, « Touba Oil ». A l’ombre de la religion s’est ainsi développé un véritable réseau un peu mafieux et très lucratif. Du côté de la pointe des Almadies l’argent est d’ailleurs partout affiché, dans des villas luxueuses qui se sont multipliées. Et lorsque, pour feindre un sourire « naturel » face à un appareil photo, on dit en Europe cheese, au Japon ouistiti, les Sénégalais disent désormais BICIS, l’acronyme d’une banque : tout un symbole. Changement encore : les nouveaux quartiers de Dakar avaient en général des noms français, le wolof étant réservé aux quartiers traditionnels : on commence à voir apparaître des quartiers portant des noms arabes (par exemple Arafat), ce qui est peut-être lié aux choix des entreprises de BTP, mais témoigne en même temps de l’avancée de l’islam.

En allant vers la pointe des Almadies il y avait deux collines, nommées « les mamelles ». L’une d’entre elles a été arasée pour accueillir une immense statue voulant symboliser la « renaissance africaine ». On y voit un homme portant sur son bras gauche un enfant, main tendue vers le ciel, et tenant du bras droit une femme peu vêtue et aux formes plutôt européennes. Tout le monde proteste contre cette initiative du président Wade. Parce que la femme choque les religieux, parce que ce travail monumental n’a pas été confié à des artistes sénégalais mais à des Coréens, parce que, parce que. Mais, surtout, l’ensemble a coûté la bagatelle de 15 milliards de francs CFA…Le fait du prince est onéreux.

Cependant c’est surtout à l’université que le changement me frappe. Prévue pour 600 étudiants, la faculté des lettres en a aujourd’hui plus de 20 .000. Et dans les couloirs, entre les cours, là où naguère ils parlaient français avec ostentation, on entend maintenant des langues africaines. Des langues et non pas uniquement le wolof, comme on aurait pu s’y attendre. Le nombre de lycées a en effet considérablement augmenté et, pour passer son bac, on n’est plus obligé de venir dans les deux ou trois grandes villes dans lesquelles domine le wolof. Du coup, la pratique des autres langues, peul, sérère, mandingue ou joola, est prolongée dans le temps, l’apprentissage du wolof reculé de même. Et l’on sent que ces pratiques linguistiques  génèrent peut-être, ou du moins renforcent, des sentiments identitaires. Question qui plairait à Eric Besson : Cinquante ans après l’indépendance, qu’est-ce qu’être Sénégalais ? Une réponse s’impose immédiatement : c’est soutenir l’équipe nationale de foot lors de la Coupe d’Afrique des Nations. Mais c’est un peu court. Parler wolof ? Peut-être. On dit que Wade voudrait faire de son fils Karim son successeur à la présidence de la république, mais beaucoup protestent : il ne parle même pas wolof. Du coup Wade annonce qu’il sera candidat à sa réélection. A suivre… Pour ma part, je rentre en France demain matin.

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fleche7 février 2010 : Fichu foulard !

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Le NPA (nouveau parti anticapitaliste) a fait parler de lui en cette fin de semaine : il présente sur une liste aux élections régionales dans le Vaucluse, une jeune femme portant le voile islamique. Il y a longtemps qu’un certain gauchisme présente des tendances pro islamiques, par une sorte de convergence entre la frustration face à la disparition d’un prolétariat révolutionnaire, l’idée que les pauvres sont dans les mosquées, et surtout une tendance à passer d’une opposition à la politique d’Israël, que je partage, à un total aveuglement face aux positions d’une partie des musulmans. Mais là on se demande quelle mouche a bien pu les piquer, au NPA. Ils savaient très bien que leur décision causerait du buzz, mais on a peine à croire que c’était là leur but, même si leur score aux élections européennes a été décevant, face au Parti de Gauche en particulier. Sous quelque angle qu’on l’analyse, laïcité, liberté de la femme, contexte général de débat sur la burqa ou l’identité nationale, cette décision me paraît incompréhensible. Fichu foulard ! Bien sûr on peut toujours en rire et dire qu’en matière d’intégrisme les trotskystes s’y connaissent.  Ou encore que dans cette histoire on se demande qui se voile la face. Mais cela ne change rien au fait que le NPA joue un étrange jeu. On avait déjà présenté Besancenot comme le bouffon de Sarkozy, chargé de diviser la gauche, voilà qu’il apporte dans cette affaire un sérieux coup de main à l’UMP et en particulier à Eric Besson. Si le débat qu’a lancé le ministre avait pour but de séduire les électeurs du front National (et comment en douter ?), alors le NPA lui fait un beau cadeau : le petit facteur apporte sa petite pierre à la petite entreprise du petit ministre.

Bien sûr les responsables du NPA nient tout cela et soulignent en outre que la femme voilée est laïque, pro palestinienne, et qu’en outre elle n’est pas en position éligible, ce qui est plutôt injurieux pour elle et confirme qu’elle est surtout là pour des raisons publicitaire. Mais tout cela ne change rien à la question de fond. Comment voter pour une liste sur laquelle figure une femme voilée, ou un porteur de kippa ou de n’importe quel autre signe religieux ? Et comment voter désormais pour le NPA ou tout autre avatar de la Ligue Communiste Révolutionnaire ? Encore une fois : Fichu foulard !

Bon, je vais disparaître pendant trois semaines: je vais travailler au Sénégal puis au Congo, et ne sais pas si j'aurai le loisir et la possibilité de mettre ici quelques billets.

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fleche4 février 2010 : Ze time, ze clock, ze rolex

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Je reçois d'un lecteur féru de langues un commentaire sur mon précédent billet, dont je vous fait profiter immédiatement:

"En fait, l'immortel génie qui nous gouverne n'a pas bêtement confondu time et weather. En homme de profonde culture, doublé d'un cinéphile averti, il a voulu faire une fine allusion à Casablanca, ce film légendaire célébrant l'amitié franco-américaine. Si mes souvenirs sont exacts, on peut y voir un couple de réfugiés, visiblement de l'Est, discutant de l'heure, donc du time. L'homme, s'inspirant du doublet germanique Uhr et Stunde, veut démontrer sa maîtrise de l'anglais en interrogeant ainsi sa compagne : what clock is it ? Et, en Sarkozie, chacun sait que clock se dit Rolex. C'est assurément une subtilité qui n'a pas échappé à Hillary Clinton. Quel bonheur pour la France d'avoir un Président aussi fin, cultivé, polyglotte et amateur de belles choses !"

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fleche3 février 2010 : Bad time

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Accueillant Hillary Clinton à l'Elysée, Nicolas Sarkozy a voulu tout à la fois être poli, lui montrer qu'il parlait anglais et aborder ce que l'on dit être un des sujets favoris des Britanniques (mais madame Cliton n'est pas britannique...), la météo, le temps qu'il fait. Il lui a donc lancé, poliment, météorologiquement et en anglais: "Sorry for the bad time". Problème, il ne disait pas du tout ce qu'il aurait dû dire ("Sorry for the bad weather") et laissait entendre qu'elle allait souffrir avec lui. C'était la rubrique: "je sais, on ne tire pas sur les ambulances mais on peut tout de même s'amuser un peu".

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Janvier 2010

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fleche31 janvier 2010 : Ils z'hurlent

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J’ai eu ce dimanche une matinée un peu schizophrénique, suivant à la télévision la finale de l’open de tennis d’Australie et corrigeant en même temps les épreuves de mon prochain livre, Le jeu du signe. Federer a gagné et j’espère ne pas avoir laisser passer trop de fautes dans mon texte, donc tout va bien. Et puis, écoutant la radio en me préparant à manger, j’entends une phrase qui débute ainsi : Ils z’hurlent quand ils sont… La norme voudrait ici qu’on ne fasse pas la liaison, que l’on marque l’h aspirée : ils hurlent. Mais je sortais de la relecture de mes épreuves, et au début de mon bouquin j’analyse un passage d’un article de Libération  (du 1er novembre 2008) consacré à Meir Dagan, le patron du Mossad (les services secrets israéliens), qui commençait par cette phrase :

« Il est végétarien et aime à en plaisanter ».

Deux information, donc, d’une part il ne mange pas de viande, d’autre part il en plaisante. Et le texte continuait ainsi : « Cela tient de l’oxymore pour un chef du Mossad… ».

Pn peut alors se dire qu’un agent secret ne plaisante jamais et que c’est là l’oxymore : il aime à plaisanter du fait qu’il soit végétarien alors qu’en tant que membre du Mossad il ne devrait pas plaisanter. Mais là n’était pas la bonne interprétation et la fin de la phrase tombait comme un couperet :

« …pour un chef du Mossad connu pour une tolérance à l’hémoglobine particulièrement élevée ».

Donc il y avait, pour le journaliste de Libération, oxymore parce que Meir Dagan est végétarien alors que par ailleurs il ne répugnerait pas à faire couler le sang. Cette courte séquence nous montre que ce que les linguistes appellent le signifiant se déroule, qu’il existe physiquement puisque nous le percevons, mais que le sens se construit au fur et à mesure, dans notre recherche de couplage du signifiant avec l’un des sens possibles. Et cela me ramène à Ils z’hurlent quand ils sont…. En effet, lorsque j’entends ils hurlent quand ils sont…, il me faut attendre la deuxième partie du passage pour comprendre que la première est un pluriel. En revanche, ils z’hurlent  lève immédiatement l’ambiguïté. Ce qui pourrait signifier que l’évolution (les Français finiront tous un jour par prononcer ils z’hurlent), qui comme on sait passe souvent par des « fautes » (qui sont souvent les formes « correctes » de demain) peut avoir pour moteur de lever l’ambiguïté. Mais j’ai dû trop travailler aujourd’hui. Je vais aller me servir un apéritif.

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fleche27 janvier 2010 : A tu et à toi...

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Je n’ai pas regardé le show Sarkozy lundi soir, malgré le quotidien local qui m’avait demandé une interview d’après émission pour recueillir mes commentaires : j’ai expliqué au journaliste que j’en avais ras-le-bol du discours sarkozien. Mais hier en lisant la presse et hier soir en écoutant Yann Barthès sur Canal + je suis tombé sur ce genre de petites choses qui ravissent les linguistes. Il y avait, face au président, onze Français dont il nota soigneusement le nom sur une feuille de papier, afin de pouvoir ensuite leur répondre poliment. Jusque là, rien à dire. L’ennui c’est qu’il va s’adresser systématiquement aux femmes en les appelant par leur prénom. Tiens, pourquoi cette complicité recherchée du côté féminin ? Le re-ennui, c’est que du côté des hommes il y a un beur, un black et des « gaulois » et que le président appelle les deux premiers par leur prénom tandis qu’il donne du « monsieur Truc » ou « monsieur Machin » aux autres. Et là, ça commence à devenir très intéressant. On sait que le président adore être à tu et à toi avec les pipoles, qu’il tutoie facilement. Et l’on sait aussi que le tu est une marque de connivence, d’amitié, de familiarité, s’opposant au vouvoiement, marque de distance ou de respect. Bien sûr il n’y a pas vraiment égalité entre le tu et le prénom, entre le vous et le nom de famille, on peut dire « Nicolas tu… » ou « Nicolas vous… », mais jamais « Monsieur tu… ». Quoiqu’il en soit, appeler quelqu'un Jacques ou Sylvie plutôt que Monsieur Durand ou madame Dupont n’est pas innocent. Et la pratique présidentielle, celle de lundi soir à la télévision,  relevait d’une étrange opposition. Il distinguait en effet d’une part entre les hommes et les femmes, et d’autre part entre les hommes blancs et les autres. Et là le linguiste hésite. Nous avons là une pratique concrète, indiscutable (il suffit de réécouter l’émission), celle que je viens de résumer, mais quel sens fait-elle? Une discrimination positive, qui privilégie les femmes et les minorités visibles (je vous aime, je suis proche de vous, je vous appelle donc par votre prénom) ? Ou une stigmatisation, manifestée par l’usage d’une forme de respect (« Monsieur ») pour les hommes blancs et pas pour les autres? Je vous laisse juge…

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fleche25 janvier 201 : Dissensus

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Le drame d’Haïti, après d’autres, des tsunamis physiques ou sociaux qui viennent régulièrement faire l’actualité, génère du consensus compationnel, bonne conscience chrétienne, priez pour eux, envoyez votre fric, donnez pour eux. Et j’ai envie d’émettre un peu de dissensus, même si cela ne doit pas me rendre sympathique, mais là n’est pas mon but premier. Priez pour eux, donnez pour eux. On monte subitement en épingle une trentaine d’enfants adoptés arrivés à Roissy, on nous parle de l’histoire commune entre cette île et la France, on pleure, et on se rassure : quel grand cœur nous avons. On organise au Zénith une soirée de solidarité. Chantez pour eux, donnez pour eux Cette soirée diffusée sur France 2 puis sur TV 5 monde aura permis à Diam’s de se faire applaudir déguisée en nonne musulmane. Et à Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, de communiquer en ânonnant quelques mots en créole haïtien. Je ne sais pas combien monsieur Besson a expulsé d’Haïtiens depuis qu’il est à la tête du honteux ministère de l’identité nationale et de l’immigration. Mais il a expulsé des milliers de gens originaires de pays dans lesquels se produiront demain d’autres catastrophes. Et, au moment même où l’on exhibait à la télé l’arrivée de ces orphelins haïtiens, monsieur Besson se jetait sur les 124 Kurdes débarqués en Corse, les envoyait en Centre de Rétention Administrative en expliquant qu’ils seraient très vite reconduits à la frontière (la justice les a depuis fait libérer). Personne ne voit de contradiction ? Le spectacle du compassionnel a besoin de chiffres, de milliers de morts, le ministère de l’identité nationale et de l’immigration a, lui aussi, besoin d’autres chiffres, ceux des expulsés. Et de tout cela on ne parlera plus lorsqu’un nouvel événement viendra titiller les media.

Parallèlement on nous parle des millions amassés aujourd'hui et demain par monsieur Proglio, le protégé de Sarkozy, on évoque les milliards de profit des banques, les millions de bénéfices des actionnaires qui se gavent, et qui peut-être ont envoyé un petit chèque pour Haïti. Donnez pour eux, envoyez un peu (pas trop) de votre fric. Tout cela est dérisoire. Un de mes anciens étudiants est mort en Haïti, il était dans son bureau, qui s’est écroulé. Je n’ai pas de nouvelles d’un autre. Mais cela relève du privé. Le public ? C’est bien sûr le devoir des gouvernements d’aider, en ce moment, ce peuple crucifié. Mais c’est surtout leur devoir de savoir et de prévoir. Savoir: Leur niveau de vie et le nôtre. Leur confort et le nôtre. Leur alimentation et la nôtre. Leurs logements et les nôtres. Leurs écoles et les nôtres. Leurs hôpitaux et les nôtres. Et je ne parle pas que d’Haïti, vous l’aurez compris. Tout cela nous le savons. Prévoir: une des priorités de la politique internationale devrait être de se préoccuper du développement endogène d’un bon nombre de pays. Mais nos gouvernements, si prompts à courir au secours des banques ou à vendre des armes et des avions, ont d’autres priorités. Il faut cependant assurer dans les media une certaine image de marque de générosité. Haïti, donc. Demain on passera à autre chose, jusqu’à la prochaine catastrophe.

Je suis injuste ? Peut-être. Mais je suis surtout fatigué, dégoûté par ces grandes messes de la compassion, que viennent démentir tous les moments de la vie quotidienne, les bilans comptables, la bourse, les bénéfices, les ventes d’armes. Dissensus, donc.

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fleche24 janvier 2010 : Bicentenaire

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J’ai reçu, avec un hebdomadaire auquel je suis abonné, une « offre spéciale » : un coffret de dix CD réunissant « les plus grandes œuvres » de Frédéric Chopin. Bon, Chopin n’est pas mon musicien préféré, mais je jette un coup d’œil sur la luxueuse publicité en quadrichromie, histoire de voir qui joue. Chopin n’est en effet pour moi qu’affaire de virtuosité pianistique. Dino Lipatti, Samson François, Arthur Rubinstein, Alfred Cortot, Claudio Arrau, Georgy Cziffra, Sviatoslav Richter, du beau monde. J’hésite car le prix (29 euros pour dix CD) est ridicule. Et puis, en regardant le texte de plus près, la première phrase me saute aux yeux : « A l’occasion du bicentenaire de la mort de Frédéric Chopin… » Je sursaute : bicentenaire de la mort ! 1810 ! Sans être spécialiste, je sais qu’il ne peut pas être mort en 1810. Vérification faite, il s’agit de sa date de naissance. Et mon hésitation s'arrête là : si les artisans d’un coffret consacré à Chopin confondent sa mort et sa naissance, on peut craindre le pire pour le reste, gravure, documentation.... Tant pis, je continuerai à écouter Bach

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fleche18 janvier 2010 : Leçon de linguistique...

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Une fois n’est pas coutume, nous allons aujourd’hui parler boutique. Et tout d’abord: leçon de phonologie. Le phonème, comme certains d’entre vous le savent sans doute déjà, est la plus petite unité dégagée par les linguistes, qui permet de distinguer les mots les uns des autres. Et la preuve de l’efficacité de ces phonèmes est apportée par ce qu’on appelle des paires minimales, des couples de mots qui ne se distinguent que par l’opposition entre deux sons dans le même contexte. Il en va ainsi de pour et port, l’amour et la mort, sourd et  sort, fou et fort, cou et corps, mou et mot, nous  et nos, vous et vos, etc… Deuxième leçon : comment un signe peut-il prendre des sens divers, y compris opposés, dans les usages qu’on en fait. Prenons bougnoule, qui en wolof signifie « peau noire», crouillat qui vient d’un mot arabe signifiant « frère », niakoué qui en vietnamien signifie « paysan», etc…, et qui sont devenu des injures racistes. Je sais, vous vous dîtes : « Mais pourquoi vient-il nous casser les pieds avec sa linguistique ? ». Juste pour revenir sur le concert de Jacques Dutronc auquel j’ai assisté vendredi dernier, pour revenir sur une chanson en fait, dont le texte est de Gainsbourg et la musique de Dutronc. Le texte est en fait une longue énumération : « Bougnoule, niakoué, raton, youpin, crouillat, gringo, rasta, ricain, polac, yougo, chinetoque, pékini »… Puis les musiciens et la choriste entonnent de façon très mélodieuse le refrain, « C’est l’hymne à l’amour », segment de phrase répété et entrecoupé d’une intervention de Dutronc, voix prosaïque : « …moi l’nœud ! ». "C’est l’hymne à l’amour…moi l’nœud " : vous voyez que c’est utile, la linguistique.

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fleche15 janvier 2010 : Langue de bois

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Je suis en train de lire un livre consacré à l’Histoire de la langue de bois (de Christian Delporte, chez Flammarion, ouvrage au demeurant très décevant, mais là n’est pas la question) et, dans le conflit qui vient d’éclater entre la Chine et Google la déclaration du président chinois  Hu Jin Tao tombe à pic. Il demande en effet  aux media étrangers de « promouvoir une information vraie, correcte, exhaustive et objective ». Ce que j’attends pour ma part d’une information est qu’elle soit inédite (sinon, bien sûr, ce n’est pas une information) et vérifiée. Qu’a voulu dire Hu Jin Tao ? Il faudrait bien sûr avoir l’original en chinois, mais faute de mieux la traduction nous suffira. Que signifient ces quatre adjectifs, vrai, correct, exhaustif, objectif ? Vérité et objectivité sont des notions très relatives, mais qu’il faut ici comprendre comme : est vraie et objective toute information correspondant aux positions du gouvernement chinois. L’exhaustivité pour sa part signifie qu’une information est complète si elle est débarrassée de tous les « détails » qui peuvent gêner la Chine, elle est donc exhaustive si elle est incomplète. Quant à la correction, je m’interroge. Faut-il comprendre politesse ? Ou conformité avec le dogme ? Mais dans tous les cas, ce qu’a voulu dire Hu Jin Tao est que les media doivent prendre leurs informations concernant la Chine à la bonne source : le gouvernement chinois. Voilà de la belle et bonne langue de bois ! Ironie de l’Histoire, cette expression semble apparaître en français sous la plume d’Edgar Morin en1961, à propos de la Chine, justement. Et, à l’époque, elle désignait exclusivement les discours des régimes communistes ou des partis communistes. Ceux-ci ont fondu comme neige au soleil et l’expression s’emploie aujourd’hui à tout propos, pour désigner tout discours visant à masquer la réalité, à cacher ce qui est gênant, à détourner l’attention, à enfumer les auditeurs. Nous pouvons alors décoder ce que dit Hu Jin Tao dans les termes de la newspeak de George Orwell : une information vraie est celle qui ne dit pas la vérité, elle est correcte si elle est acceptable par le pouvoir en place, exhaustive si elle gomme ce qui gêne et objective si elle correspond à un point de vue partial, mais pas n’importe lequel, celui du pouvoir encore une fois. On remarquera en passant que cette langue de bois passe essentiellement par les adjectifs. Si Hu Jin Tao demandait aux media de promouvoir de l’information, il n’émettrait jamais qu’un euphémisme. C’est lorsqu’il ajoute que cette information doit être vraie, correcte, etc., qu’il change de genre et lignifie sa langue. J’ai dit plus haut que les pays communistes et les partis communistes étaient de moins en moins nombreux, mais cela ne signifie nullement que la langue de bois disparaisse pour autant. Est-il par exemple plausible que Frédéric Lefebvre demande aux media de « promouvoir une information vraie, correcte, exhaustive et objective ». ? Je vous laisse juge, et vous souhaite une bonne soirée. Moi je vais au Zénith écouter Jacques Dutronc. Oui, celui qui chante L'Opportuniste.

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fleche13 janvier 2010 : Petits problèmes

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Nous allons enchaîner, pour dérouiller un peu vos cellules grises, un petit problème de calcul mental et un autre petit problème de logique. L’UMP comptait le 31 décembre 253.645 adhérents, soit 23.526 de moins que l’année précédente, ce qui signifie une baisse de 8,5%. Jusqu’ici vous me suivez ? Mais le bateleur Frédéric Lefebvre, qui donnait ces chiffres, annonçait en même temps 40.049 nouveaux adhérents (compris bien sûr dans les 253.645). Problème : combien l’UMP a-t-elle perdu d’adhérents dans l’année ? Ne cherchez pas : environ 63.000. Le même Lefebvre explique cette hémorragie par les « décès et départs en retraite ». D’où le problème logique qui en découle: quel est l’âge moyen des adhérents de l’UMP ? J’y ajoute une question subsidiaire. Si l’on ne peut rien changer à l’âge de la retraite (enfin, pour l’instant : il risque d’augmenter prochainement), doit-on considérer que le fait d’adhérer à l’UMP augmente la mortalité ? Ou que l’UMP est un parti de vieillards ? Ou qu’il porte malheur à ses adhérents ? C’était la rubrique « Les petits problèmes de tonton Louis-Jean ».

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fleche12 janvier 2010 : Gott mit uns

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Il se passe actuellement en Malaisie un conflit qui pourrait prêter à rire s’il n’était tragique. Depuis quatre jours des églises sont incendiées par des musulmans. Ces derniers sont majoritaires dans le pays, les catholiques, minoritaires, étant le plus souvent d’origine indienne ou chinoise. Pourquoi ces incendies? Parce que les catholiques appellent leur dieu allah et que les musulmans considèrent que ce mot leur appartient. Déjà, en mai 2008, le haut conseil de la fatwa avait ordonné que l’appellation allah soit réservée aux musulmans. L’affaire est montée jusqu’à la haute cour du pays qui le 31 décembre dernier a  jugé qu’un journal catholique, le Herald the Catholic Weekly avait le droit d’utiliser ce mot, puis est revenu sur sa décision et l’a suspendue après un appel interjeté par le gouvernement. Selon l’AFP, des manifestants portaient vendredi dernier des pancartes proclamant « Allah n’est que pour nous » ou « L’hérésie prend naissance dans la mauvaise utilisation des mots ». La mauvaise utilisation des mots ! En voilà une trouvaille ! Problème : en malais, dieu se dit allah, et les Malais, qu’ils soient musulmans, protestants, catholiques ou non croyants, n’ont donc que ce mot.  Emprunté à l’arabe, il date de l’époque pre-islamique et les chrétiens arabophones l’ont toujours utilisé. Mais voilà, des musulmans malais considèrent que ce mot leur appartient, innovant notablement : l’idée que l’on puisse être propriétaire d’un mot est en effet inédite et vient enrichir la théorie linguistique. Vain dieu ! (ou Vingt dieux ? Ou Vin dieu ?), de méchants chrétiens osent utiliser un mot qui ne leur appartient pas ! Imaginez qu’un musulman anglophone parle de god ou qu’un musulman francophone parle de dieu : quel scandale ! En tant que spécialiste de la politique linguistique, je me sens obligé d’intervenir et de proposer des solutions. Il serait par exemple possible que les chrétiens adorent désormais alloh ou allouh, pour bien montrer que leur dieu n’est pas le même que celui des musulmans, ou qu’ils utilisent le verlan et parlent d’halla. Mais le haut conseil de la fatwa risquerait de ne pas trouver cela très hallal (ou très cacher, ou très catholique, ou très orthodoxe, comme vous voudrez). Autre solution : les chrétiens malais pourraient reconnaître le droit de propriété des musulmans sur le mot allah et leur payer des droits : un ringgit (la monnaie locale) pour chaque utilisation. Mais cela risquerait de ne pas coller avec la loi islamique. Alors, que faire ? J’avoue que devant ce degré de bêtise, je me sens désarmé. Mais j’ai peut-être une solution. Nous connaissons en France un problème comparable : les centristes ralliés à Sarkozy veulent utiliser le sigle UDF dont le MODEM prétend être propriétaire. Or on sait que le meilleur moyen d’enterrer un problème est de créer une commission. Nous pourrions donc demander à Hervé Morin, François Bayrou et un représentant du haut conseil de la fatwa malais de se réunir pour discuter de ce sérieux problème. Ajoutons-y un ou deux linguistes, un avocat spécialistes des droits d’auteurs, un historien des religion, un publiciste, et l’affaire serait réglée…

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fleche8 janvier 2010 : Notes cubaines

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Il y a un quart de siècle, à Canton, un collègue chinois sans doute inquiet de me voir prendre trop de notes m’avait asséné une sorte de proverbe : quand on passe quinze jours en Chine on écrit un livre, quand on y passe plusieurs mois on écrit un article, quand on y passe plusieurs années on n’écrit rien. J’y avais passé trois mois et écrit trois livres : il faut dire que les soirées étaient longues comme une nuit sans musique… De Cuba je n’ai ramené, sous forme écrite, que ce qui suit.

 Cuba est un kaléidoscope de représentations. Dans le désordre : Castro et le Che, une révolution sous les tropiques, une épine dans le pied sensible des Etats-Unis, la musique, partout et toujours, les souvenirs de Carlos Puebla et de son Hasta Siempre, les souvenirs plus récents de Compay Secundo et de Buena vista social club. Cuba c’est aussi, pour le linguiste, la chute des S. Ma o meno pour mas o menos (« plus ou moins ») depue pour despues (« après »), crito pour  cristo (« christ »), il faut s’y habituer, mais pour les langues je suis un peu caméléon. C’est bien sûr los puros, les cigares, le tabac. Cuba c’est la canne à sucre, le rhum, les mojitos. C’est la victoire de playa Giron et de la baie des Cochons. C’est encore  ce garçon de café qui, ouvrant une bouteille de rhum, jette la première goutte sur le sol, pour les Orishas de la Santeria. Cuba c’est tout cela et bien d’autres choses encore. Un cocktail dans lequel on s’enivre, on se noie et, parfois, on se désespère.  Récit désordonné d’un voyage dune dizaine de jours au « pays de la révolution ».

Tabac

Commençons par le tabac. Les puros sont en vente partout, dans les rues (faux ou volés, difficile à dire à première vue), dans les fabriques, dans les bars, les restaurants, les hôtels. Je fume beaucoup (à propos, un Québécois m’ayant observé dans un hôtel à Trinidad me dit : « Tu fumes trop, watch ta santé », ce qui est un conseil judicieux mais constitue surtout une belle contribution à la francophonie), mais pas plus de deux cigares par jour et, pour le reste, la pipe. Et commencent les problèmes. Picadura (tabac à pipe), cachimba (pipe), l’espagnol cubain possède tous les mots pour le dire. Mais il est impossible de trouver du tabac à  pipe. Picadura ? Como no ! « Tabac à pipe ? Bien sûr ! ». On me donne des tuyaux, des adresses, on me garantit que je trouverai ici ou là, mais en vain. A Cuba, pourtant, tout finit par s’arranger et c’est à Trinidad qu’un chauffeur de taxi m’amène chez un fabriquant de cigares qui accepte de me hacher son tabac : je fumerai donc du Havane émietté, ce qui peut passer pour pur snobisme mais n’est ici que nécessité. Et je vais peut-être importer cette habitude en France : Avant mon départ une poétesse dont je reparlerai m’offre une balle entière de tabac, que j'ai réussi à mettre dans ma valise… Pour le reste, il y a des puros pour tout le monde, à tous les prix, à chacun selon ses besoins pourrait être le slogan de la république socialiste du cigare. Il y a aujourd’hui 400 variétés de cigares, selon la marque (Monte Cristo, Cohiba, Partagas, Upmann, Romeo y Julieta, La Corona…) et la taille. Mais le plus souvent les Cubains les roulent eux-mêmes, chez eux, avec des feuilles de tabac achetées, cultivées ou provenant du negocio, de la débrouille. Et dans les rues de Habana Vieja, de vieilles noires vêtues de leurs plus beaux atours mâchonnent d’énormes puros, non allumés, et demandent une pièce pour se faire photographier. Comme quoi le tabac ne profite pas qu’aux gros propriétaires…

Tradition, changement

Quand on aborde la Havane par Vedado, le quartier dans lequel se trouvent les grands hôtels (Habana libre, Presidente, Melia Cohiba, Nacional…) on voit de grandes et larges avenues presque vides de voitures. Il s’agit de l’ancien quartier des riches américains, à l’époque où Cuba était leur bordel privé et les politiciens locaux leurs maquereaux. De ma chambre je surplombe l’avenue de los Presidentes, deux fois trois voies séparées par une large esplanade gazonnée et bordées de palmiers. Tout cela pour une circulation pas plus dense que l’eau des robinets d’Alger… On imagine qu’à l’époque de Batista la mafia, les hommes d’affaire, les riches artistes, les aventuriers, tout cela devait rouler en grosses et nombreuses voitures américaines. Il en reste d’ailleurs, de ces voitures, souvenirs de Chrysler, de Ford, de Chevrolet, de Studebaker ou de Packard sur lesquels on ne distingue même plus de marque, connotant les films des années 1950, vingt fois repeintes, rafistolées avec des bouts de ficelles ou des épingles à nourrice, mais roulant toujours fièrement, certaines faisant même le taxi. Des traces de traditions, un soupçon de changement. Le centre ville, la Habana vieja, est tout différent. De petites rues pavées, des maisons colorées, certaines en ruine, d’autres en voie de restauration. Mais un flux ininterrompu de touristes. Un soupçon de tradition et beaucoup de changement . D’ailleurs, sur la plaza das armas, des bouquinistes vendent comme dans un vide grenier ou une foire à tout des ouvrages de Marx, de Lénine, de Castro, des manuels de matérialisme dialectique, que plus personne ne lit. Sans beaucoup de succès. On vend surtout Guevara, décliné dans toutes les variantes du consumérisme touristique. Mais dès que l’on prend une rue transversale, on tombe sur la vraie vie quotidienne : maisons délabrées, « teneurs de murs », comme on dit « hitistes » en Algérie… Le peuple cubain vit mal, même s’il ne le dit pas ou feint de l’oublier dans la musique.

Musiques

La musique est partout, dans les bars, les restaurants, les hôtels, dans la rue…et à toutes heures du jour ou de la nuit. A Trinidad, petite ville coloniale miraculeusement préservée (ou restaurée, pour partie) la musique commence dès onze heures du matin . Tout contre la cathédrale, à la Casa de la Musica, le groupe Las Cuevas répète dans une étrange stéréophonie discordante avec une sono qui vient d’en face. Puis la sono concurrente se tait et l’on passe aux choses sérieuses, la rumba. A deux pas, le groupe Palenque de los congos reales remporte un franc succès. Dans les deux cas, beaucoup de cuivres et des percussions. Un peu plus bas, dans un bar (el Meson del Regidor), un guitariste, Ismaël Moreno (il a les honneurs du guide Lonely Planet) chante, en espagnol, tout un répertoire aussi bien latino-américain qu’italien ou français comme s’il chantait devant un groupe d’amis. A la Havane, les choses peuvent paraître plus organisées, si l’on songe au Tropicana, le Moulin Rouge local où se pressent les cars de touristes. Mais ce n’est qu’une impression. A la Bodeguita del medio, où Ernest Hemingway venait boire ses mojitos, en bas, face au bar, un guitariste et une chanteuse. A l’étage, dans un coin du restaurant, deux guitaristes jouent et chantent, poliment écoutés par des touristes qui n’applaudissent que ce qu’ils connaissent, Guantanamera et Hasta Siempre. Cette dernière, l’hommage de Carlos Puebla au Che composé après son départ pour la Bolivie, est interprétée avec air de souverain ennui, comme une voie de passage obligé: Guevarra est devenu un objet touristique que l’on débite en chansons, en Tshirt, en bouquin, en photos de Korda, en posters, en montres, comme on vend de l’eau bénite à Lourdes.

Musique dans le jardin de l’Union Nationale des Ecrivains et Artistes Cubains (UNEAC) où montent sur la scène des musiciens ou poètes débutants devant un public averti. Musique encore dans la rue de los Mercaderes, près de la plaza de armas, un vieux bistrot, la Casa de infusiones, où sept pépés (le Septeto tipico de sones) jouent en gros le répertoire de Buena Vista Social Club. Deux guitares, une trompette bouchée, des percussions, un tres, guitare à trois cordes doublées (accordées de haut en bas en la, ré, fa ) et un marimbula, caisse de résonnance en bois, six lamelles d’acier, une adaptation de la sanza bantoue. Derrière le groupe, sur des carreaux en céramique on lit une citation de Eça de Quieros, qui fut consul du Portugal à la Havane de 1872 à 1874 : « Sobre a nudez forte da verdade o manto diàfano da fantasia ». Pour moi (mais peut-être est-ce un effet pervers de la vogue en Europe de Compay segundo), ces pépés constituent le meilleur spectacle que j’ai vu ici. Je dois avouer que je m’y perds un peu dans les genres, les styles (qui varient d’une région à l’autre), les nuances, dont certains comme la rumba sont proprement cubains et d’autres comme la salsa se trouvent un peu partout dans la caraïbe et jusqu’à New York : guajira, mambo, cha-cha-cha, bolero, danzon… Je m’en tiens donc à deux styles, la rumba et le son. Ce qui frappe le plus, cependant, c’est que tous, groupes ou individus, proposent à la vente, après leur prestation, leur disque, enregistré je ne sais comment, sans copyright, sans éditeur, une sorte d’économie parallèle qui leur permet de se faire un peu d’argent sans pour autant faire la manche…

Monnaies

Cuba c’est encore, depuis peu, le pays de deux monnaies, le peso convertible (CUC) pour les étrangers, et le peso cubain pour les nationaux. La première fois que je suis allé en Chine, en 1985, il y avait un système semblable, le  FEC (Foreign Exchange Certificate) pour les étrangers et ren min bi pour le peuple, avec les mêmes enjeux : la monnaie pour les touristes permet d’avoir accès à des magasins où l’on trouve des choses impossibles à acquérir avec la monnaie locale. Mais les boutiques dans lesquelles on peut payer en peso cubain sont particulièrement vides de produits: quelques boites de conserve, des pataes, des oignons, de l'ail, du rir, et basta. Et pour acquérir des CUC, le change est rédhibitoire : 24 pesos cubains pour un peso convertible. Autre changement : il y a dix ans le dollar américain était ici roi, accepté partout, très prisé. Il est aujourd’hui interdit. Enfin, théoriquement puisque j’ai pu changer sans problème et dans des lieux très officiels ceux que j’avais emportés. De toute façon, comme on appelle en espagnol cubain le CUC comme le peso « dollar », nous considérerons tout simplement que l’erreur est humaine…

Guevara et Hemingway

Comme celle de Guevara la figure d’Ernest Hemingway est utilisée un peu partout : la Bodiguita où il prenait ses mojitos, la Floralita où il prenait ses daïquiris (et l’on voit souvent la reproduction d’une de ses phrases autographes : My mojito in the Bodiguita, my daïquiri in the Floralira), etc., et cela se comprend : On ne laisse pas échapper un prix Nobel de littérature qui avait choisi Cuba. Cette île vit de symboles que nous utilisons à notre tour, symboles au second degré, symboles en trompe-l’œil. Mais à l’origine des symboles il y a toujours quelque chose que nous détournons, que nous utilisons. Les symboles viennent de la vie, à la fois dure et fragile, et leur existence précède bien sûr le sens qu’on leur fait porter. Guevara était un médecin asthmatique argentin épris d’absolu. Hemingway un écrivain américain  alcoolo, macho et égocentrique. Leurs routes se sont croisées à Cuba. Hemingway s’accommodait fort bien de la dictature de Batista, il s'en foutait, il était là pour le rhum et la pêche au gros. Guevara ne s’accommoda pas de Castro au pouvoir. Tous deux étaient des électrons libres, aujourd’hui captifs, ils contrôlèrent un temps leurs existence, ils ne contrôlent plus le sens qu’on leur fait émettre, le sens que nous leur donnons. Bientôt il y aura des « Tours Hemingway de la Havane », ou des « Visites des lieux favoris du Che ». On nous vendra du rhum Hemingway, des cigares Guevara. Il y a dans le hall de l’hôtel Ambos Mundos, où il séjourna, des photos de l’écrivain, et sur les tables basses quelques bonzaïs d’âge respectable. On a fait subir à ces deux hommes les mêmes manipulations qu’à ces arbres. Et Cuba elle-même est comme un bonzaï caribéen que l’on triture, que l’on façonne, pour en faire un symbole de la résistance ou de l’oppression, selon les cas et les points de vue. Mais on ne demande leur avis ni aux bonzaïs ni au Cubains.

Environnement graphique

J’avais gardé ce souvenir d’un précédent voyage : les murs de la ville regorgent d’inscriptions révolutionnaires : todo para la revolucion, Patria o muerte, venceremos,Hasta la victoria siempre, Pueblo laborioso, revolucionario y culto, Unidad, firmeza y victoria, Vivo en un pais libre… Parfois les textes font référence à un personnage : Fidel somos con tigo, ou encore, à côté d’un portrait du Che : Con tu ejemplo communista, hasta la victoria siempre ou Tu ejemplo vive, tu ideas perduran. Enfin d’autres font comme un bilan : 50 años de logros et victorias, 50 años en revolucion, mais ceux-ci datent déjà puisqu’après le 31 décembre on est passé à la célébration du cinquante et unième anniversaire de la révolution : Esfuerza, dignidad, victoria 51ème . C’est ce qu’on appelle ici le teke, la langue de bois. Une chose pourtant me gênait, sans que je parvienne à l’identifier. Et soudain j’ai compris : il n’y a que ça sur les murs. Pas le moindre graffiti, pas le moindre texte qui ne reflète pas le discours du pouvoir, juste quelques très rares tags qui ne disent rien, sauf peut-être à des initiés. On me dit qu’en étant pris à écrire sur les murs on risque trente ans de prisons, et j’avoue ne pas avoir eu le goût de vérifier cette information en jouant le cobaye. Les rares inscriptions « spontanées » sont signées des CDR (Comités de Défense de la Révolution) et disent la même chose : Revolucion, Viva la revolucion Et, plus que l’absence de diversité de la presse écrite ou parlée, ce constat illustre l’absence de liberté d’expression. Les murs reflètent un discours unique, celui du pouvoir.

Le principal

Venons-en à ce par quoi j’aurais dû commencer et que j’ai laissé pour la fin : les problèmes idéologiques. Cuba c’est d’abord pour moi (ou c’était pour moi) Guevara : le refus absolu de l’égoïsme de ce monde pourri. Ajoutons-y, puisqu’il est mort jeune et qu’il a échappé à la corruption du pouvoir, un minimum de compromission. N’oublions pas son départ pour la Bolivie, sa mort dans le maquis. Mais Cuba ne se résume pas au souvenir du Che, même s’il est partout. C’est aussi, bien sûr, Castro et ses discours enflammés, mais surtout un peuple pressuré par le système et le blocus américain. D’ailleurs, si je fume des cigares de Havane et si je bois du rhum, c’est bien entendu pour lutter contre l’injuste blocus américain. Je sais, je suis parfaitement de mauvaise fois, mais comme certains laissent leur cerveau au vestiaire lorsqu’ils vont au stade pour un match de foot je laisse mon sens critique à la douane lorsque j’arrive à Cuba. Souvenirs de jeunesse, fidélité à des engagements anciens, tout ce que vous voudrez, mais ce n’est pas négociable. J’ai du mal à critiquer le régime castriste, malgré tout ce que j’en sais, peut-être parce qu’il représente une opiniâtre résistance face à l’impérialisme américain et son stupide embargo. Bref Cuba c’est un peu la révolution que nous n’avons pas su ou pas pu faire en Europe.

La révolution, justement, elle a un musée, situé dans l’ancien palais présidentiel, qui nous montre que la langue de bois  se parle aussi sous les tropiques. La muséographie est ici médiévale, presque religieuse, à base de reliques. On y trouve des objets (lunettes, chaussures, chemises, stylos, briquets…) portés par des révolutionnaires morts au combat, des tracts, des photos. On y trouve aussi un goût prononcé pour les organigrammes. Un exemple parmi d’autres, à propos du Granma, ce yacht sur lequel Castro débarqua, venant du Mexique. Ils étaient 82 à bord, dont on pourrait se contenter de donner la liste, ou les photos. Mais on nous donne d’abord une présentation raisonnée de l’équipée : deux chefs, huit membres du conseil de direction, le reste étant divisé en trois groupes, toutes ces entités étant présentées dans des carrés organisés hiérarchiquement et reliés entre eux par des lignes droites Même chose pour les maquis : chef, sous-chef, escadron 1, escadron 2… Cette représentation géométrique des évènements nous donne ainsi à voir un projet de bureaucratie, avant même qu’elle se soit installée au pouvoir. Je me suis souvent fait une réflexion semblable en voyant en France, dans les manifestations, le service d’ordre de la Ligue Communiste ou d’autres avatars trotskystes, me disant que leur organisation quasi policière nous donnait à voir un avant-goût de la société qu’ils nous imposeraient si jamais ils étaient au pouvoir… En regardant les photos, on se rend également compte que cette révolution fut une révolution de Blancs, alors que dans les rues les Noirs et les Métis sont nombreux.

Mais on ne trouve nulle part mention dans ce musée  d’Eloy Guttierez Menoyo. Né en Espagne il y a soixante-seize ans, il est arrivé à Cuba en 1948, fuyant avec sa famille la dictature de Franco. En 1952, coup d’état de Batista. Son frère, Carlos, milite dans l’opposition et en 1957 tente de tuer le dictateur. Il y parvient presque, abattu au dernier étage du palais, à quelques mètres de Batista. Eloy reprend le flambeau, à la tête du maquis de la Sierra del Escambray. Le 1er janvier 1959 il entre le premier à La Havane, quelques jours avant le Che, Camilo Cienfuegos et les frères Castro. Ensuite, parce qu’il n’est pas d’accord avec le marxiste léninisme affirmé par Castro, ce sera vingt ans de prison, l’exil, le retour à Cuba avec l’espoir d’y construire un pôle démocratique. Mais il a disparu de l’histoire officielle.

Une amie française m’avait confié pour lui quelques petits cadeaux. Je lui téléphone, nous prenons rendez-vous. Il n’y a chez lui ni regrets ni nostalgie, beaucoup d’espoir en l’avenir juste un peu de rancœur, peut-être. Il m’explique que les Cubains ne connaissent pas le goût des crevettes ou des langoustes dont se gobergent les touristes. Que l’on mange tous les jours des haricots noirs et du riz avec, parfois, un peu de viande de porc. Que le salaire mensuel moyen est de 20 euros. Que les jeunes ne pensent qu’à une chose, partir. Que la médecine cubaine, dont la réputation n’est plus à faire, ne sert qu’à une chose, embellir la figure de Fidel. « Nous exportons des médecins partout dans le monde, nous avons envoyé des troupes en Angola », me dit-il, « mais cela ne rapporte rien au peuple, uniquement à l’image de marque de Castro ». Dans tout cela il faudrait faire le tri, et surtout la part de responsabilité du blocus US, ce qu’il ne fait pas. Il a parfois des formules à l’emporte-pièce, « le socialisme c’est la juste répartition de la richesse, ici nous avons la répartition de la pauvreté ». Je suis un peu gêné, n’ose pas interrompre sa véhémence, qui lui vient du fond du cœur, du fond de son histoire. Et puis il a soudain une analyse qui me prend à contre-pied, théorisant la différence entre dictature et tyrannie. Cuba, m’explique-t-il, a été atypique parmi les régimes d’Amérique Latine. Ailleurs il y a eu des dictatures, c’est-à-dire des coups d’état, la violation de quelques articles de la constitution. Ici c’est autre chose, une révolution puis la mise sur pied d’un régime au service d’un seul homme. Que dire ? Je n’en sais rien, je ne vis pas ici. Je lui fais remarquer qu’on ne voit pas de flics à tous les coins de rues (parenthèse : j’ai vu à Trinidad une très jolie policière, en uniforme, bas résilles et talons aiguilles, dont je me suis demandé comment elle aurait pu poursuivre le moindre malfaiteur…), il me répond que c’est inutile, que les gens vivent dans la peur et que la visibilité de l’oppression est superfétatoire. « Si l’on coupe l’électricité 6 ou 7 heures par jour, ou s’il n’y a pas d’eau, personne ne proteste, parce qu’on a oublié ce que signifie la protestation, que l’on vit dans la soumission et dans la débrouille. On a domestiqué le peuple, comme on domestique des animaux sauvages.Tout le monde vole tout le monde, à commencer par l’Etat, à la fois voleur et volé ». Et je passe sur les dizaines d’exemples qu’il me détaille : disons qu’il m’a passé le moral à la moulinette.

Après son départ je fume un cigare en buvant un mojito et je tente de reprendre mes esprits. Sentiments mitigés. Nous avons (enfin, disons certains d’entre nous ont), en Europe, une vision romantique de cette île que nous avons utilisée, par procuration, comme une arme contre l’impérialisme US. Nous l’avons aussi utilisée comme une pierre de touche pour bien faire le départ chez nous entre les renégats (du genre Bernard-Henri Levy ou André Glucksman) qui forgeaient leur statue de belle âme sur le dos de la révolution cubaine, et nous qui lui restions fidèles. Ils avaient tout à y gagner, les renégats, c’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait. Il ne nous reste que la fidélité. Mais à quoi ? A qui ? La réalité est bien sûr plus nuancée que l’image que m’en donne Eloy, grise souvent et parfois lumineuse. L’éducation, la santé, sont ici de véritables réussites, gratuites comme le logement ou l’électricité, et ce n’est pas rien lorsqu’on songe qu’en France l’éducation et la santé justement sont menacées par le pouvoir sarkozyste. Mais la liberté d’expression, je l’ai dit plus haut, n’existe guère. Hasard : il y a quelques semaines une poétesse cubaine était tombée sur mon site, avait lu certains de mes articles et m’avait contacté par mail (rares sont ceux qui ont accès à Internet, pourtant). Nous nous rencontrons. Elle m’explique que le vocabulaire a été restreint, réduit, pressuré. On ne peut, m’explique-t-elle, qu’appeler les gens compañero ou compañera : « or tout le monde n’est pas mon camarade, il y a des gens que j’ai envie d’appeler monsieur ou madame, les mots sont dévalués ». Elle n’a ni l’expérience ni l’emportement d’Eloy, mais elle dit un peu la même chose. Et je pense au 1984 d'Orwell, ou à l'Alphaville de Godard.

Quel avenir pour cette île ? Je crains qu’un jour hélas elle revienne dans le giron américain, dans le giron de l’argent roi. Mais hélas pour qui ? Peut-être pas pour le peuple cubain qui, en partie, n’attend que ça. Pour des gens comme moi, qui y projettent leur romantisme et leurs espoirs déçus ? Je me souviens avoir lu, il y a longtemps, les mémoires de Roger Vaillant, cet écrivain un peu aristocratique et cependant compagnon de route des communistes. Après le rapport Khrouchtchev et la «découverte » des camps et des crimes en URSS il raconte avoir enlevé du mur de son bureau le portrait de Staline, puis les autres, ceux de Jaurès, de Robespierre, de Marx, et il écrit quelque chose comme : « Plus jamais je ne mettrai de portraits sur mes murs ». Moi qui ne mets pas de photos de saints laïques sur mes murs, qui n’ai dans mon bureau qu’une calligraphie de Mao (« Qui n’a pas fait d’enquêtes n’a pas droit à la parole ») et dans mon salon, en lettres rouges sur fond noir, « Ni dieu ni maître », je me trouve tout de même le cul entre deux chaises. Cuba si ? Cuba no ? Je sais, c’est mon problème.

J’ai revu Eloy, que j'appelle en riant « comandante » (en fait il est le troisième des "commandants" de la révolution cubaine avec Guevara et William Morgan, à ne pas être né à Cuba), nous avons mangé ensemble, peut-être parce que je voulais lui offrir des crevettes et de la langouste. Je l’ai questionné encore, écouté et par le plus grand des hasards j’ai eu un scoop. Au musée de la révolution une photo m’avait remémoré un « temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » : en 1958 le coureur automobile argentin Fangio avait été enlevé à la Havane, et ce fut sans doute la première fois que l’on parla en Europe des mouvements d’opposition à Batista. Je lui en glisse un mot, il rigole : « C’était une séquestration combinée ». Combinée par qui ? Il m’explique que Fangio était d’accord, qu’il avait accepté de se faire enlever pour faire de la publicité aux opposants au régime, pour montrer au Monde que La Havane n’était pas le paradis que l’on disait. Allons, je ne suis pas venu pour rien, on en apprend tous les jours…

Et bonne année à tous.

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