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Décembre 2009

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fleche28 décembre 2009 : Abou Dhabi
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Alors, comme ça, Abou Dhabi a privé la France, via Areva, de 27 milliards d’euros en n’achetant pas les réacteurs nuclaires que l’on croyait leur avoir vendus, préférant les produits coréens ! Pourtant, c’est facile de vendre à Abou Dhabi. Ils viennent justement d’acheter les droits de traduction en arabe du « Que Sais-Je ? » sur La Tradition orale que j’avais publié il y a bien vingt ans. Remarquez, le contrat n’implique qu’une avance de 1000 dollars…

Bon, restons sérieux (même si les deux informations ci-dessus, concernant l’EPR et La Tradition orale, sont tout à fait sérieuses). Je pars demain pour Cuba et ne sais pas si j’aurais accès facilement à Internet. Au pire, donc, rendez-vous dans dix jours pour mes carnets de voyage.

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fleche24 décembre 2009 : Politiquement peu correct

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Les hasards de la vie font que, pour la première fois depuis longtemps, je passe ce soir le réveillon de Noël seul chez moi. Je ne suis pas mécontent de ne pas voir la fureur consumériste des enfants se jetant sur leurs cadeaux, arrachant les papiers d’emballage, jetant un coup d’œil rapide sur l’objet, passant au suivant, puis au suivant, avec dans les yeux comme une calculette, se demandant s’ils en ont plus que le copain d’en face, enfin je parle des enfants de riches, ou des enfants de parents gâteaux, ou de parents qui pensent qu’il suffit de couvrir les gosses de cadeaux une fois l’an pour leur faire croire qu’ils les aiment. C’est aussi une occasion comme une autre de réfléchir aux religions, pendant que les radios ou les télévisions souhaitent à tous « de très bonnes fêtes de Noël ». Une occasion aussi de développer des idées politiquement peu correctes. Je suis ce qu’on appelait naguère un bouffeur de curés, et comme je ne suis pas raciste je croquerait aussi bien de l’iman, du pasteur  ou du rabbin. Quand je vois un porteur de kippa je me dis que c’est bien utile pour planquer une calvitie, et les gens qui se pressent à Jérusalem (Al Qods de son nom arabe) devant le mur des lamentations en le fourrant de bouts de papiers me font penser à des Hollandais frénétiques tentant de colmater des fuites dans leurs digues pour sauver leurs polders. D’ailleurs c’est peut-être ce qu’ils font, devant le mur des lamentations : colmater des brèches et tenter de sauver leur pays colonialiste. La débilité fascisante des évangélistes américains, omniprésente, me désole. Les musulmans accroupis, fesses en l’air, me donnent une furieuse envie de coups de pied aux culs (et je n’ose imaginer ce qu’écrirait quelqu’un qui, comme moi anticlérical, serait en plus homo). Les catholiques avec leurs simagrées et leurs pompes me font ricaner. Mais nous avons réussi en France à nous débarrasser du pouvoir exorbitant de l’église. Au XIX° siècle La Marseillaise anti-cléricale, un détournement de ce qui allait devenir en 1879 l’hymne national, chantait:

« Aux urnes citoyens

Contre les cléricaux

Votons, votons, et que nos voix

Dispersent les corbeaux ».

Le résultat de tout cela s’appelle la laïcité. Chacun est libre de croire en ce qu’il veut, ou de ne pas croire, c’est un droit imprescriptible. Mais nul n’a le droit de nous polluer avec sa croyance ou sa non croyance.

Pour l’instant, ce qui nous pollue c’est un pseudo débat sur l’identité nationale qui tourne à un autre débat, sur l’islam celui-ci. Je ne sais pas si l’histoire retiendra messieurs Besson, Guaino et Sarkozy comme des bouteurs de feu, ou si elle les oubliera au fond de ses poubelles. Mais ce dont je suis sûr, c’est que l’islam ne nous aide pas à lui donner la place qui lui revient à côté des autres religions, au sein de la laïcité. La laïcité. Il n’y a pour l’instant rien de semblable dans les pays musulmans. Tout au contraire : l’islam est devenu chez lui (je veux dire dans les pays historiquement musulmans) une religion intolérante, qui n’accepte guère les autres, les réprime plutôt, les pourchasse et parfois les massacre. On nous parle régulièrement des « musulmans modérés », j’aimerais bien entendre leur voix, mais ils sont singulièrement silencieux. Personne par exemple ne s’est à ma connaissance levé face à la fatwa visant Salman Rushdie pour affirmer hautement, publiquement, par une contre-fatwa, que nul ne pouvait être condamné à mort au nom de la religion pour ses idées. Dans mon enfance tunisienne, juifs chrétiens et musulmans vivaient une coexistence plutôt pacifique. C’est aujourd’hui la haine qui a pris la place de cette coexistence. L’état d’Israël y est à l‘origine pour beaucoup, bien sûr, mais les barbus hystériques ont fait depuis beaucoup mieux. Et, je le répète, les « musulmans modérés » restent muets. Il est dès lors facile d’en conclure que leur silence est hypocrite, qu’ils se passeraient bien du problème de la burqa mais ne veulent pas, en public, la condamner, qu’ils se passeraient peut-être bien de Ben Laden mais que celui-ci est en train de devenir le Che Guevara de jeunes banlieusards un peu paumés, qu’ils se passeraient bien de certains imams tonitruants mais n’osent pas ou ne veulent pas le dire. Si modération il y a, elle s’apparente à la collaboration. Si tout cela tourne mal, un jour ou l’autre, messieurs Besson, Guaino et Sarkozy y auront en France leur part de responsabilité, mais les musulmans sont les premiers concernés, les premiers responsables, les premiers qui devraient prendre en main leur destin. Il en ont d’ailleurs un moyen bien « simple », à la source : faire des pays musulmans des démocraties, se débarrasser de l’emprise du religieux sur le politique, et vivre ainsi leur croyance en privé. Nous en sommes loin puisque, au contraire, l’islam se voit comme principe directeur de la vie publique.  De la même façon, puisqu’on nous dit qu’il y a en Israël des citoyens progressistes, révoltés par le sort réservés aux Palestiniens, qu’attendent-ils pour se débarrasser de leurs colons hystériques ? Nous en sommes loin puisque, au contraire, toute critique de la politique d’Israël est immédiatement, et avec une très grande mauvaise fois, taxée d’antisémitisme. Dans les deux cas, cela s’appelle du totalitarisme. En cette soirée de Noël, j’ai décidément le sentiment que les religions sont la source de bien des maux. Et malgré le profond mépris que j’ai pour ceux qui ont lancé ce faux débat sur l’identité nationale, je ne me précipiterai pas, comme beaucoup de mes petits camarades, pour signer des pétitions. « Le jour du quatorze juillet je reste dans mon lit douillet, la musique qui marche au pas cela ne me regarde pas » chantait Brassens. Il avait bien raison, le vieux Georges. Laissons les cons régler entre eux  leurs problèmes de cons. Moi, ce soir, je vais jouer de la guitare. Tiens, du Brassens !

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2 décembre 2009 : Donneur d'ordres...
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Hier soir, le journal de 20 heures de France 2 s’ouvrait sur un tableau effarant des transports : grève du RER A, la gare d’Austerlitz paralysée par un accident, de gros retards à la gare de Lyon, les avions bloqués par la neige à Roissy et puis l’Eurostar, le train qui passe sous la manche pour joindre Paris à Londres (ou Londres à Paris, comme vous voudrez) en panne… Marie Drucker donc, qui fait le bouche trou quand les journalistes titulaires sont en vacances, annonce ces titres en début de journal et continue (j’ai scrupuleusement noté, et je suis allé vérifier sur TV5 monde, qui repasse le même journal 30 minutes plus tard) : « Nicolas Sarkozy ordonne le redémarrage dès demain du trafic trans Manche ». On voit mal comment le président de la République pourrait ordonner quoi que ce soit à une entreprise, même si l’Etat y possède des parts, mais, Marie Drucker l’a dit, il a « ordonné le redémarrage dès demain du trafic trans Manche ».   

Cinq minutes plus tard le correspondant de France 2 à Londres explique les difficultés techniques d’Eurostar et annonce une probable reprise limitée pour mardi. Et ce matin on parle dans la presse que j’ai pu consulter sur Internet de reprise « très limitée », on dit que « les trains vont timidement reprendre du service ». En fait, semble-t-il, seuls les gens qui avaient des billets pour samedi dernier pourront voyager ce mardi. Et tout cela, bien sûr, n’a rien à voir avec Sarkozy mais dépend de la lente résolution de problèmes techniques. Mais, Marie Drucker l’a dit, Sarkozy a ordonné le redémarrage du trafic. Et ce qui est le plus étonnant n’est pas ce vocabulaire napoléonien, nous sommes habitué à ces rodomontades, non, ce qui est étonnant et guère rassurant est qu’une journaliste le reprenne sans rire. Elle espère une promotion?

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fleche21 décembre 2009 : Le comique de répétition et le syndrome gestuel du pouvoir hystérique

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Le vieux Charlot avait décidément bien du talent. J’ai revu hier Le Dictateur et, face à certaines postures ridicules que Chaplin prête à Adenoid Hynkel, je ne pouvais pas m’empêcher d’y voir, de façon toute subliminale, les tics de notre président. Hynkel n’arrête pas de regarder sa montre, court sans cesse, prend des décisions, les réfute, en prend d’autres, prend des poses, embrasse ses collaborateurs avec chaleur puis les destitue, ou se fâche et leur arrache leurs médailles. Bref tout cela me rappelait quelque chose. Test projectif ? Sans doute, mais il y a aussi là comme un syndrome gestuel du pouvoir hystérique, que Chaplin avait bien saisi, ce je-ne-sais-quoi  qui dénote un trouble de la personnalité histrionique…

S’il en est un qui présente ce syndrome, c’est bien Berlusconi. Un ami italien me disait un jour avec dégoût qu’il était comme un furoncle sur le visage de l’Italie. Le furoncle est, comme on sait, produit par le germe du staphylocoque doré, et cet adjectif, doré, nous ramène au bling-bling caractéristique de Berlusconi comme de Sarkozy. Il y a bien des points communs à ces deux personnages, le goût de la magouille, de l’argent, l’inculture, mais il en est un qui domine, leur conception de l’humour, qu’il faudra décrire comme l’un des symptômes du trouble de la personnalité histrionique ou du syndrome gestuel du pouvoir hystérique. L’un comme l’autre disent souvent n’importe quoi et s’empressent d’en rire pour être sûrs que les autres riront avec eux. Il faudrait avoir le talent d’un La Bruyère pour les décrire. Deux exemples parmi des dizaines. Le président du conseil italien reprenait fin septembre une « plaisanterie » déjà utilisée il y a un an à Moscou, disant qu’Obama était « jeune, beau et bronzé », et il en riait, toutes dents dehors, déclenchant les rires de ses affidés. Le président français se déclarait il y a deux semaines directeur des ressources humaines du parti socialiste et, d’un geste, déclenchait les rires et les applaudissements de sa cour.  Les courtisans ne sont pas avares de rires. Ah qu’il est drôle ! Ah qu’il a de l’humour ! Leur principe n’est pas rira bien qui rira le dernier mais ira bien qui rira le premier, ou vivra bien qui rira le premier. Il faut regarder les vidéos. Valérie Pécresse par exemple se débrouille toujours pour être juste derrière Sarkozy, dans le champ de la caméra et des objectifs, lorsqu’elle le suit en déplacement, pour être vue en train de rire à ses plaisanteries, si possible la première. On imagine, à l’Elysée, quelqu’un qui visionnerait ensuite les films et noterait : celui-ci a rit trois fois, cella-là six fois, un autre a fait la moue… A la fin du mois, chacun aurait sa fiche de rires gras, son quota, et sa carrière en dépendrait: ce ministre n’a pas assez ri des plaisanteries du patron ? A la trappe. Celle-là rit à gorge déployée ? Promotion ! J’exagère ? Pas vraiment.

Tant que nous en sommes à imaginer, imaginons un duo Sarkozy-Berlusconi, faisant assaut de plaisanteries devant un public moitié français moitié italien, espérant que la salle rira plus des siennes que de celles de l’autre, surveillant du coin de l’œil un applaudimètre comme on surveille les sondages. C’est ce qu’ils font séparément, tous les jours, et le spectacle n’en serait que meilleur si l’on réunissait les deux histrions et leurs publics respectifs. Car c’est là, à mes yeux, le problème central: le public. Le peuple italien, dans sa majorité, encense Berlusconi, lui pardonne tout. Certains, certes, le haïssent mais au bout du compte, malgré ses trafics, ses turpitudes, ses rodomontades, il conserve sa popularité. Et la droite française, comme un seul homme, salue les initiatives de Sarkozy, même si certains font, en privé et « off the record », la fine bouche. Il peut mentir, se contredire, être brutal ou grossier, ils n’ont que lui pour l’instant. Et pourtant…

Revenons à son histoire de DRH. Il a cité trois noms, Strauss-Kahn, Kouchner et Lang : « Strauss-Kahn ? A Washington ! » Et il fait un geste du bras, le pouce tendu vers l’arrière, comme pour dire « bon débarras » (Quelqu’un, dans l’assistance, crie « Laissez-le là-bas »). « Kouchner ? Avec nous ! ». Et de la main droite, paume vers le bas, il a le geste de qui caresse un toutou. « Jack Lang ? Avec moi ! »  Et il fait le même geste de la paume, mais vers le côté gauche. Et tout le monde s’esclaffe : Qu’il est drôle ! Qu’il a du talent !

Cela, c’était donc début décembre 2009. Mais en septembre 2008, près de La Rochelle, il lançait : « Je suis devenu leur directeur des ressources humaines. Savez vous que le problème des socialistes, c'est qu'ils ont des talents, mais ils ne les connaissent pas. Donc, Kouchner avec moi, Strauss-Kahn à New York avec un bon salaire. Jack Lang, pas loin de moi, en tout cas pas à La Rochelle. Et s'il faut continuer avec Claude Allègre, on continuera ! » Et fin août 2007, devant le MEDEF réuni en université d’été : « Peut-être que je suis celui qui sait le mieux exploiter les richesses humaines du Parti socialiste. Ils ont des gens très bien, ils ne les utilisent point. Dans une autre vie, je pourrais peut-être faire directeur des ressources humaines ». Bref, de la même façon que Berlusconi reprenait son histoire de bronzé, Sarkozy reprend son gag du DRH. Tout ceci pour dire que lorsqu’on décrira une certaine forme d’humour comme l’un des symptômes du trouble de la personnalité histrionique ou du syndrome gestuel du pouvoir hystérique, il ne faudra pas oublier de préciser qu’il s’agit d’un comique de répétition.

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fleche16 décembre 2009 : Jeune français

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Il se passe tous les jours quelque chose dans la droite française. Après l’incroyable play back des jeunes de l’UMP, Tous ceux qui veulent changer le monde (voir 12 décembre),  c’est Nadine Morano qui fait maintenant le spectacle. Interrogée lors d’un débat sur l’identité nationale sur la compatibilité entre la république française et l’islam elle a répondu « On ne fait pas le procès d’un jeune musulman,. Sa situation, moi, je la respecte. Ce que je veux c’est qu’il se sente Français lorsqu’il est français. Ce que je veux c’est qu’il aime la France quand il vit dans ce pays, , c’est qu’il trouve un travail, et qu’il ne parle pas le verlan, c’est qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers ».

Analyse de texte: Oublions tout d’abord le jeune musulman et considérons une phrase qui serait « Ce que je veux c’est qu'un jeune Français se sente français. Ce que je veux c’est qu’il aime la France quand il vit dans ce pays, , c’est qu’il trouve un travail, et qu’il ne parle pas le verlan, c’est qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers  ». Qu’un jeune Français aime son pays, cela relève de l’idéologie, du nationalisme, du lieu commun ou de l’intimidation, et pour ma part, quand j’entends quelqu’un déclarer sa fierté d’être français, cela me donne parfois froid dans le dos, non pas la phrase en elle-même mais la façon dont elle est le plus souvent prononcée. Ce qui est sûr, et c’est une tautologie, c’est qu’un jeune Français est français. Qu’un jeune Français trouve du travail, il aimerait bien, mais le chômage des jeunes est endémique et madame Morano est ici plus qu’injurieuse. Après tout elle est membre d’un gouvernement qui a supprimé les emplois jeunes et elle ferait mieux d’infléchir sa politique sociale pour que les jeunes Français trouvent du travail. Qu’un jeune Français parle verlan est effectivement, de mon point de vue, une difficulté, en particulier pour trouver du travail, mais après tout monsieur Sarkozy parle français comme un cochon et il a pourtant trouvé du travail et a même été augmenté peu de temps après son embauche. En outre le verlan est une des formes du français et ce qui m’importe c’est qu’un jeune Français, qu’il parle ou non le verlan, puisse dominer différents registres de la langue, qu’il puisse se mouvoir sans trop de difficultés dans les rouages linguistiques et sociaux. Cela, c’est le problème de l’école, et madame Morano est membre d’un gouvernement qui supprime à la fois des postes d’enseignants et la formation pédagogique des futurs maîtres. Elle ferait donc mieux d’infléchir la politique scolaire de ce gouvernement. Reste la casquette à l’envers. Je trouve cela assez ridicule, mais c’est la mode, et ce qui me gêne plutôt est que quelqu’un garde sa casquette sur la tête quand il rentre quelque part. Bon, on peut discuter de tout cela, c’est affaire de goût ou d’idéologie.  Mais qu’est-ce que cela a à voir avec l’islam. En quoi « un jeune musulman lorsqu’ il est français » est-il différent d’un « jeune Français » du point de vue du travail, de la langue, de la coiffure ou de l’amour du pays ?

En fait madame Morano fonctionne comme un révélateur, qui nous montre, si nous ne le savions déjà, ce qu’il y a derrière le débat sur l’identité nationale : une volonté de montrer du doigt une communauté religieuse pour aguicher les électeurs du Front National, c’est-à-dire tout sauf une approche laïque, et justement la laïcité est un des piliers de l’identité française. On peut discuter de n’importe quel sujet, de l’islam comme du quotient intellectuel de Nadine Morano, mais il faut le dire clairement, et jusqu’à plus ample informé ni l’islam ni le quotient intellectuel de Nadine Morano n’ont de rapport avec l’identité nationale. Bref tout cela fait un peu désordre, mais ne l’est peut-être pas. Encore une fois des dérapages très volontaires servent de test, pour voir jusqu’où la droite peut aller trop loin. Si ça marche, ils continueront, si ça coince, le surveillant général Sarkozy sifflera la fin de la récréation, mais dans tous les cas cela donne une image peu flatteuse de ce gouvernement qui marche à tâtons, en essayant toutes les provocations. Nous vivons une démocratie moderne.

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fleche12 décembre 2009 : A bout de nerfs

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Vous allez me trouver casse-pieds, à toujours taper sur le même clou. Mais je n’ai ni le temps, ni le goût, ni les moyens de suivre, de vérifier, de rappeler tous les enfumages (pour ne pas dire les mensonges) que nous assène Sarkozy. Alors je me contente de suivre l’affaire des Rafales « vendus » au Brésil.

Rappel. Le 8 septembre la voix de son maître, je veux dire Le Figaro, annonce : « Le Brésil va acquérir 36 avions de combat Rafale ». D’autres media sont plus prudents, parlent de promesse de vente, de vente en voie de finalisation, de presque vente, mais le ton général est partout le même : notre hyper président a fait un voyage éclair à Brasilia et hop, en deux coups de cuiller à pot il a débloqué la situation. Il est décidément très fort, notre VRP. L’ennui c’est que cet enfumage date de plus de trois mois et que l’armée de l’air brésilienne vient d’annoncer qu’elle n’a pas encore fait son choix, qu’on verra cela en 2010. Pendant ce temps, Dassault a déjà baissé le prix de l’avion de 40%. Ce qui signifie soit que l’avionneur fait des profits énormes (s’il peut se permettre une telle baisse)… soit qu’il est prêt à vendre à perte, à brader (vous connaissez : « liquidation avant fermeture définitive). Il est décidément très fort, notre VRP. Et si cela continue, ce n’est pas dans un  trou d’air que risque de disparaître cette « vente » d'avions mais dans un trou de mémoire.

Vous voulez rire un peu , malgré ces perspectives moroses ?  Allez voir l’incroyable clip des jeunes de l’UMP, où l’on voit se trémousser en faisant des mouvements de bras aléatoires de joyeux drilles comme Christine Lagarde, Frédéric Lefebvre (tiens ! Il n’est pas encore ministre ?), Patrick Devedjian, le fourbe Besson, Nadine Morano et quelques autres, sur l’air d’une chanson de Luc Plamondon, Tous ceux qui veulent changer le monde. Tout ce beau monde chante en play-back, bien sûr, le vieux tube (1976) québécois, et j’avoue avoir d’abord été étonné. Qu’est-ce qu’ils faisaient donc dans ces postures ridicules ? Nadine Morano se dandinant en faisant tressauter ses seins, Valérie Pécresse faisant du bras droit un grand cercle, bientôt imité par Xavier Darcos. En voyant Christine Lagarde, les mains tendues, paumes vers le ciel, puis repliant les doigts vers elle j’ai hésité entre une interprétation christique ou pédophile (« Laissez venir à moi les tous petits enfants »…) et puis j’eus soudain la révélation : il s’agit d’un clip subliminal. Que je vous explique. Lagarde, ministre des finances, n’a que faire des petits enfants, ce qu’elle veut c’est du fric. C'est pourquoi elle a envoyé son Eric Woerth piquer des listings dans une banque en Suisse, pour faire rentrer de l'argent. Et donc son geste signifie tout simplement « aboule le fric ». Elle ne parle pas comme ça, Lagarde, direz-vous. Mais c’est là où se trouve l’astuce. En fait le clip a été réalisé par un scénographe et sémiologue palestinien, qui nous propose un message crypté fondé sur le mot abou   (en arabe palestinien : « père », ce pourquoi les noms de guerre des membres du Fatah commencent toujours par Abou). Et Christine Largarde avec son « Aboule le fric » donne la clef. Dès lors nous pouvons aisément décoder le reste. Eric Besson par exemple, qui va aisément de gauche à droite (et peut-être un jour de droite à gauche), c’est Aboustrophédon (si vous ne comprenez pas, cherchez dans le dictionnaire). Devedjian, qui fait semblant de chanter (je vous l’ai dit, ils sont tous en play back) « un chant de fraternité », c’est A bout d’arguments, Chatel, ministre de l’éducation nationale, Abourricot, Rachida Dati, qui bouge les lèvres sur « j’entends la révolte qui gronde », A bout de (grosses) ficelles ou A bout de nerfs, Raffarin qui chante « une nouvelle société », A bout de souffle, Lefebvre qui du bout des lèvres vante « les chemins de la liberté », Abouffon. Pour le grand absent de ce clip, le président Sarkozy, on peut hésiter entre Aboulangisme et Aboulimique. Et je vous laisse deviner à quels ministres ou secrétaires d’état peuvent renvoyer Abouportant, Aboutique, Aboulot, Aboudinée, Abourbier ou enfin Abourré

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fleche9 décembre 2009 : Sémiologie de la peur

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Dans une tribune filandreuse publiée par Le Monde daté d’aujourd’hui, tribune signée Sarkozy mais, dit-on, écrite par Henri Guaino (si Sarkozy savait écrire des textes à prétention théorique, cela se saurait), l’hôte de l’Elysée tente de brouiller les cartes mais se piège lui-même. Beaucoup de gens  ont protesté contre ce débat sur l’identité nationale qui a surtout pour objet de faire du pied aux électeurs du Front National en montrant du doigt les émigrés en général et les musulmans en particulier. Comme si la religion avait quelque chose à voir avec l’identité nationale d’un pays laïque. Or qu’écrit Guaino-Sarkozy ? Voulant traiter de l’identité nationale, il entame longuement sur les minarets suisses ! Et il explique en gros qu’il ne faut pas critiquer les citoyens suisses, que ce serait un « mépris du peuple », « une méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple ». Populisme, populisme, quand tu nous tiens ! Après tout, c’est vrai, Hitler a été élu par le peuple allemand… Mais Guaino-Sarkozy va plus loin, faisant allusion au référendum de 2005 sur la constitution européenne (qui, faut-il le rappeler, donna une réponse négative), en expliquant que ne pouvant changer le peuple il avait fallu changer l’Europe. On croit rêver. Je suis de ceux qui ont voté non, majoritaire donc, et le démocrate minimaliste qui nous sert de président est plus tard passé outre, faisant du référendum un joujou pour apprentis tyrans : le résultat nous convient, on le garde, il ne nous convient pas, on le contourne. Mais qu’importe. Revenons à l’identité nationale de Guaino-Sarkozy. Après avoir longuement parlé du référendum suisse (sans jamais dire s’il en approuve ou non le résultat : il doit avoir un sondage disant que les Français sont partagés, alors il ne se mouille pas), il en vient aux compatriotes musulmans (Qu’est-ce que ces deux termes ont à faire ensemble ? Suis-je un compatriote athée ?), insiste lourdement sur la civilisation chrétienne, bref souligne le trait : la chrétienté est une composante de l’identité nationale française. Et la laïcité, dans tout ça ? Ainsi les choses sont claires : ce débat sur l’identité nationale confond ou mélange ou amalgame nation, religion et immigration. On croirait lire du Le Pen.

Pour ma part, quand j’entends parler d’identité nationale, j’ai envie de citer Georges Brassens (« les imbéciles heureux qui sont nés quelque part ») ou Maxime le Forestier (« être né quelque part pour celui qui est né c’est toujours un hasard »). Brassens chantait aussi : « Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on est plus de quatre on est une bande de cons ». Plus de quatre, Georges ? Alors, dans une équipe de foot (ils sont onze, plus les remplaçants), c’est une foule de cons ? Tiens, voilà : cette histoire d’identité nationale est semblable à la grande bêtise du football, à l’hystérie des supporters, à leur racisme aussi.

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Mais revenons à ce qui sert de point de départ à l’argumentation de Guaino-Sarkozy : la votation suisse. Regardez cette affiche  qui proclame : Stop ! Oui à l’interdiction des minarets . Nul besoin d’être un sémiologue de haut niveau pour en voir les ressorts. L’œil perçoit d’abord le noir  des minarets, de la burqa et du Stop ! Puis le drapeau suisse pollué par cette noire présence de l’islam et, en rouge, comme un rappel du drapeau, un OUI salvateur. OUI en rouge, du côté de la Suisse, STOP en noir, du côté de l’islam. Le noir établit d’abord une égalité entre minarets et burqa : l’islam, c’est la burqa. Puis on note que les minarets, dressés en formation serrée vers le ciel, piétinant ou polluant le drapeau, évoquent des fusées, des missiles, des ogives nucléaires, que sais-je : l’islam c’est la violence, la menace, les bombes. Cette lecture, c’est sans doute celle qu’ont faite les Suisses, et ils se sont fait prendre, ils ont voté en conséquence. Cette affiche relève d'une sémiologie de la peur. Et même si tout cela est parfaitement dégueulasse, il faut reconnaître que l’affiche est exemplaire, du beau travail, dans le genre Allemagne nazie ou France de Pétain : les musulmans ont remplacé les Juifs, c’est tout. Qu’on me comprenne bien : je n’ai aucune sympathie (et c’est un euphémisme) pour l’islam en particulier et pour les religions en général. Mais ce genre d’amalgame, (minarets =burqa= bombes)  n’honore pas ceux qui le pratiquent. Et pourtant, Guaino-Sarkozy a choisi de consacrer le tiers d’une tribune consacrée à l’identité nationale française à la votation suisse, à l’expression d’un peuple, à « la souffrance des électeurs ». Oui, vous avez bien lu : Guaino-Sarkozy compatit à la souffrance des électeurs suisses face aux minarets. Comme je l’écrivais plus haut, tout cela est parfaitement dégueulasse. Ce qui, étymologiquement, signifie que ça donne envie de dégueuler.

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fleche7 décembre 2009 : Mensonges, lapsus, rêve....

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Non, je ne vais pas vous parler de psychanalyse... On est en train d’organiser pour moi une tournée de trois semaines de conférences aux USA pour début 2011 (et oui, on s’y prend à l’avance…) et l’on m’a proposé quatre thèmes :

1. Le poids des langues à l’heure de la mondialisation, la place du français : cartographie évolutive 1990-2010 et perspectives
2. Le discours des politiciens et des journalistes : mensonge ou vérité ?
3. Ce que révèlent les lapsus…
4. Les nouveaux langages/sociolinguistique urbaine.

Les quatre correspondent en gros à mes travaux actuels, mais le second (que j’ai refusé) est intéressant en ce qu’il témoigne d’un certain état d’esprit. Les hommes (et les femmes) politiques mentent-ils ? Sans doute parfois, mais le plus souvent ils disent ce qu’ils pensent qu’on attend qu’ils disent, quitte à dire le contraire quinze jours plus tard, jouant sur l’amnésie collective. Les journaux mentent-ils ? Sans doute aussi parfois, et certains plus que les autres. Mais ils ont surtout ce pouvoir exorbitant de choisir l’actualité, de braquer le projecteur sur certains événements, et de négliger les autres. Ils ont aussi le pouvoir de classer. Au début des années 1970, face à la vague d’actions de l’extrême gauche, en particulier maoïste, Le Monde avait pas exemple créé une nouvelle rubrique, « Agitation », pour ne mettre les occupations d’usines ou les séquestrations de patrons ni en « politique » ni en « faits divers ». Il ne s’agissait pas de mensonge, mais d’une forme de manipulation par le titre même, agitation.

Pourquoi pense-t-on aujourd’hui que les politiciens et les journalistes mentent ? Encore une fois, certes, certains mentent sciemment, mais dans l’ensemble ils restent semblables à eux-mêmes. Pourquoi, alors ? Sans doute parce qu’Internet a pris une place énorme dans notre vie, que la vieille formule selon laquelle « c’est écrit dans le journal, donc c’est vrai » est désuète. Le drame des politiciens, c’est qu’ils sont dorénavant comme des insectes sous un microscope, observés en permanence. Par des caméras cachées, par des micros ouverts. Ils sont nombreux à s’être fait piéger, ils prennent maintenant garde, ce qui va sans doute créer d’autres comportements et, pour le chef de l’état, plus encore de gros bras pour écarter les indiscrets enregistreurs. Mais cela ne changera rien au fonds. Lorsqu’on sait que l’Elysée se paie un sondage tous les deux jours et que les discours du président sont écrits en fonction de ces sondages, on se dit que s’il ne ment pas, il ne pense pas ce qu’il raconte mais, encore une fois, raconte ce que la majorité des sondés attend. Tiens, raconter, c’est le bon verbe. Comme on raconte une histoire. Les politiciens racontent des histoires, les journaux écrivent des histoires. Que nous gobons le plus souvent. Et, à propos d’histoires, vous avez des nouvelles des 36 rafales que le président a raconté avoir vendus au Brésil à la mi septembre ? Il rêvait ? Arrangeait un peu le récit? Parlait trop vite ? Nous le saurons bien un jour, mais la notion de mensonge, trop morale à mon goût, ne convient guère.

J’ai donc refusé ce thème du mensonge, et je parlerai de poids des langues, de langues des cités ou de lapsus. Tiens, à propos de lapsus : une étudiante m’a donné ce matin la partie théorique d’un mémoire qu’elle est en train de rédiger et au milieu de la première page j’en vois un, énorme et amusant. Elle traite d’intertextualité mais elle a écrit intersexualité. Tout le monde se souvient du député gaulliste Robert-André Vivien qui, lors d’un débat à l’assemblée nationale sur le classement des films X, avait lancé : « Monsieur le  Ministre, vous devez durcir votre sexe…euh, votre texte ».  Mais le sexe était, si je puis dire, dans l’air, au centre du débat, et le lapsus était aisément explicable. A quoi pensait mon étudiante en rédigeant son mémoire ? Qu’en sais-je… Pas à moi, bien sûr, je n’ai plus l’âge de rêver. Mais demain je dois lui rendre son papier, le commenter. Ca va être amusant.

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fleche4 décembre 2009
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Vous avez peut-être vu ce matin dans Libération une sorte d'interview de mézigue sur l'opération Besson concernant l'identité nationale. En fait, Libé m'avait demandé un papier, dont ils ont extrait des passages. En voici le texte complet

UNE SYNTAXE DE L’INTIMIDATION, UNE SEMANTIQUE DE L’EXCLUSION

Au cours de la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy s’est souvent inventé des censeurs, prétendant que certains voulaient museler sa parole, lançant des affirmations comme  « on n’a plus le droit de parler de »,  « il n’est pas possible de dire »… L’artifice était évident,  la ficelle grosse: qui donc voulait l’empêcher de parler de quoi que ce soit ? Personne, bien sûr.  Pourtant, dans son discours du 12 avril 2007, à Toulouse, il faisait une longue liste de prétendues interdictions (parler des voyous, des racailles, de la baisse du niveau scolaire, de la dévalorisation des diplômes,  du respect,  des patrons voyous, de la monnaie, de la hausse des prix imputable à l’euro, de Dieu, etc…) Et il concluait en gonflant ses biceps et ses cordes vocales : « Et bien moi, figurez-vous, je veux parler de tout… ». Dans cette liste, deux phrases venant l’une après l’autre  prennent aujourd’hui une singulière actualité : « Un homme politique n’a pas le droit de parler de l’immigration. Ce n’est pas un sujet, ça ne se fait pas… Un homme politique n’a pas le droit de parler de l’identité nationale, cela ne se fait pas ». Le questionnaire proposé par Eric Besson est dans le droit fil de ce discours,  au point qu’on peut se demander  si les deux ne sont pas de la même plume, si derrière Besson ne se profile pas Henri Guaino. Personne n’a jamais interdit à personne de parler de l’immigration, personne n’a jamais interdit à personne de parler de l’identité nationale. Mais le rapprochement de ces deux thèmes, impliquant une contradiction entre immigration et identité nationale, fait problème. 

De ce point de vue, le questionnaire de monsieur Besson est exemplaire. Dès sa deuxième phrase, il pratique en effet une curieuse rhétorique.  « Pourquoi nous sentons-nous proches des autres Français, même sans les connaître ? » La seule réponse possible serait ici de questionner la question : « Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que je me sens proche des autres français, même sans les connaître ? ». Posant cela comme une vérité, le texte donne la réponse dans la question et truque d’entrée de jeu l’ensemble de l’entreprise. Imaginez un questionnaire dans lequel on nous demanderait pourquoi nous allons voter pour Sarkozy en 2012. Tout le monde verrait la ficelle. Derrière cette ruse de la raison se met en place une syntaxe de l’intimidation : vous vous sentez, cela ne se discute pas, proche d’un Français, même si vous ne le connaissez pas. Mais le trucage ne s’arrête pas là. Qu’est-ce en effet qu’un Français, dont nous devrions nous sentir proches ? Eric Raoult, député maire UMP, à propos des déclarations d’une Française  prix Goncourt, a récemment dit que "même Yannick Noah et Lilian Thuram n'en ont pas fait autant qu'elle", citant donc deux autres Français. Il se trouve que les trois sont noirs. Un hasard ? Un détail ?  Sûrement pas, et se met alors en place une sémantique de l’exclusion : Ndiaye, Thuram, Noah… Et tout cela commence à être singulièrement nauséabond.

Mais revenons au questionnaire. « Quels sont les éléments de l’identité nationale ? », nous demande-t-il. Et il liste plusieurs réponses possibles : Nos valeurs,  notre universalisme, notre histoire, notre patrimoine, notre langue, notre culture, notre territoire, notre art culinaire, notre vin, nos églises et nos cathédrales, etc  Sur chacun de ces points, il peut y avoir discussion. Un Français musulman peut-il considérer que notre vin ou nos cathédrales participent de son identité ? Et le couscous ou le chop suey font-ils partie de notre art culinaire ? Encore une fois, sémantique de l’exclusion. Autre question : « Quels sont les symboles de l’identité nationale ? ». L’article 2 de la constitution nous donne une réponse : « La langue de la République est le français, l’emblème national est le drapeau tricolore, l’hymne national est la marseillaise, la devise de la République est liberté, égalité, fraternité. Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Que voulons-nous de plus ? Parler de religion ? De couleur de la peau ? Tout cela témoigne d’une chose inquiétante : une langue est lentement en train de se mettre en place, s’appuyant sur une syntaxe de l’intimidation  et sur une sémantique de l’exclusion, une langue qui nous rappelle ce qui s’est passé en Allemagne ou en Italie dans les années 1930, une langue dont les académiciens s’appellent Sarkozy, Hortefeux, Besson, Guaino et quelques autres. Et l’on peut songer avec effroi à cette phrase de René Char, qui ne pensait pas, bien sûr, à notre République à la dérive :  « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux ».

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Novembre 2009

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fleche28 novembre 2009 : Pas vu pas pris, suite

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Après mon court billet d'hier, un lecteur fidèle me rappelle que nous sommes souvent amenés, dans des documents administratifs, à "certifier sur l'honneur". Comment, me demande-t-il (mais la question est toute rhétoriques) une telle formule peut-elle encore subsister avec un "pas vu pas pris" instauré en haut lieu comme règle de conduite? Eh oui, il y a là de quoi faire un sujet de morale pour le baccalauréat...

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fleche27 novembre 2009 : pas vu pas pris

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Voici enfin la (presque) fin d'une semaine qui pour moi a été un peu chargée (eh oui, le boulot!). Je jette un coup d'oeil sur mes notes et vois qu'il y a quatre jours j'ironisais sur le duo Carla Bruni et Harry Connick Jr (qui était vraiment nul) mais que j'ai laissé de côté le pire. Michel Denisot demande à son invitée ce qu'elle pense de la fameuse main de Thierry Henry qui a valu à la France sa qualification pour la coupe du monde de football. Et avec un grand sourire elle répond: "pas vu pas pris". Oui, frottez-vous les oreilles et les yeux. La première dame de France, comme on dit (même si cette formule me paraît stupide), une dame qui n'est pas seulement une médiocre chanteuse mais se trouve être la femme du président de la République, qui a normalement une fonction de représentation, bref une voix (je ne parle pas, vous l'aurez compris, de chanson...) autorisée utilise un argument de tricheur, de mafieux, de petite frappe, de maquereau, de voleur, de dealer, d'assassin, de délinquant, de banquier véreux, de détourneur de fonds, de ce que vous voudrez: "pas vu pas pris".

A l'heure où le harki Besson voudrait nous faire débattre de l'identité nationale, voici une contribution de haut niveau. L'identité nationale française, serait-ce "pas vu pas pris"?

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fleche23 novembre 2009 : choses vues et entendues

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Le Grand Journal de Canal + m'a ravi, ce soir.

Chose vue: Laurent Wauquiez, ministre, et Serge Moscovici, socialiste et donc dans l'opposition, invités conjoints. Ils ont tous les deux la même cravate, d'un mauve horrible. Uniforme?

Chose entendue: Carla Bruni et Harry Connick Jr chantent en duo un titre des Beatles, And I love her. C'est littéralement soporifique. Tiens, elle ne s'appelle plus Bruni-Sarkozy?

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fleche21 novembre 2009 : Identité et appartenance

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Le débat sur l’identité nationale me hérisse le poil, non pas en tant que tel mais par la façon dont, et les raisons pour lesquelles, il a été lancé. Pourtant, lorsqu’on se promène entre les langues, lorsqu’on butine, comme j’aime à le faire, des différences sémantiques, on récolte des points de vue différents qui peuvent éclairer le débat. Pour faire simple, tenons nous-en au français et à l’anglais. Dans la première langue on est de quelque part, dans la seconde on belong to somewhere. La structure française permet, en passant, de régler définitivement la vieille série de questions (Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ?) : je suis moi, je viens de chez moi, je retourne chez moi…. Mais restons sérieux : entre être de quelque part et to belong to somewhere il y a plus qu’une nuance, il y a toute la différence entre identité et appartenance, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Justement, Michel Serres, dans Libération  de jeudi dernier, proposait de distinguer, à la lumière des mathématiques, entre ces deux notions: a est a, c’est une identité, a est inclus dans l’ensemble X, c’est une appartenance. Or, poursuit Serres, confondre les deux conduit non seulement à une erreur logique mais au racisme. Tout individu est lui-même, et n’est que lui-même, mais il peut avoir plusieurs appartenances. Suis-je Français ? Méditerranéen ? Français de Tunisie ? Linguiste ? Guitariste du dimanche ? Ecrivain ? Je suis tout cela à la fois, et d’autres choses encore, j’ai plusieurs appartenances, qui constituent peut-être mon identité. Et, dès lors, le syntagme identité nationale confond deux choses, une identité (un individu) et une appartenance (ici nationale) parmi d’autres. C’était juste une modeste contribution à l’éducation de monsieur Besson. Mais il est vrai que pour lui ses appartenances successives peuvent lui poser des problèmes d’identité.

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fleche18 novembre 2009 : Vous vous aperceveriez que nous ne savons pas ce que sera les conditions

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J’étais un peu déprimé hier soir après avoir vu Entre les murs, cette improbable palme d’or à Cannes en 2008. Non pas déprimé par le film mais par la réalité dont il procède, dont il témoigne, par cette condamnation sociale à l’échec scolaire, par cette fracture linguistique omniprésente. Puis je suis passé sur France 3, l’émission  Ce soir (ou jamais) et j’ai été immédiatement rassuré. Il y avait là Eric Raoult, député UMP, maire du Raincy. Florilège: « vous vous aperceveriez… », ou encore « nous ne savons pas ce que sera les conditions de la prochaine présidentielle »…Ca va, la fracture linguistique est partout, et les élèves d’Entre les murs peuvent espérer devenir un jour maire du Raincy ou député. Quant à Eric Raoult, il ne sera jamais prix Goncourt.

Car Raoult était là pour son incroyable sortie concernant un supposé « devoir de réserve » des prix Goncourt. Et sa défense est remarquable, lorsqu’il déclare par exemple « J’ai eu l’impression que la peine de mort a été rétablie pour moi », ou encore lorsqu’il cite Guy Béart, « le premier qui dit la vérité il doit être exécuté ». Ainsi, donc, il aurait dit la vérité ! Il y aurait bien un devoir de réserve pour les prix Goncourt ! Et il insiste : Marie Ndiaye va être invitée, elle donnera des conférences dans la Francophonie, elle doit représenter la France…. Un autre invité, Michel Serres, faisant preuve de beaucoup d’humour, lui lance : « vous devriez attaquer mes livres, monsieur Raoult, ça les ferait vendre plus ». Puis il redevient sérieux et exprime son désaccord avec cette idée stupide de devoir de réserve. Et Raoult, après le « vous vous aperceveriez » cité plus haut, dit quelque chose comme « Vous avez beaucoup de talent, plutôt quand vous parlez de DSK que de Sarkozy ». Je crois avoir noté la phrase exacte, même si je ne la comprends pas tout à fait. Que vient faire DSK ici ? Après le récent sondage selon lequel il battrait Sarkozy aux futures présidentielles (dont nous ne savons pas ce que sera les conditions…), l’UMP a-t-elle vraiment peur de DSK? Ou bien s’agit-il d’une manipulation pour mettre la zizanie au PS ?

Il faudrait élaborer un jour une théorie du discours politique fondée sur l’hypothèse toute simple que les hommes politiques mentent toujours, avec dès lors deux questions : quel est le mensonge dans tel ou tel discours, comment le repérer, et quelle est la fonction de ce mensonge ? Si vous adoptiez cette grille d’analyse, vous vous aperceveriez de beaucoup de choses. Mais il reste à savoir quel sera les procédures de description dans une telle théorie du discours politique.

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fleche16 novembre 2009 : Recadrage

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Ce soir, Rama Yade était invitée au grand journal de Canal+. Un sondage d’opinion la place parmi la préférée des Français, et les journalistes la titillent. Pour les élections régionales ? Elle ira là où on lui dira d’aller, même si elle a une implantation dans sa banlieue d’origine, mais elle est au service de l’UMP.Un bon petit soldat, Rama Yade. On lui demande quels sont ses rapports avec Sarkozy. « Normaux », répond-t-elle, « d’ailleurs il m’a nommée deux fois ministre ». Jean-Michel Apathie lui rétorque « Allons, vous l’énervez, il ne vous supporte pas ». Elle dégage en touche, ce qui pour une sous-ministre des sports est assez logique. La journaliste qui présente la météo arrive avec un « morceau du mur de Berlin », montre une photo d’elle à Berlin le 9 novembre 1989 (elle devait avoir à l'époque trois ou quatre ans), une autre d’elle, casquée, sur un char en 1944 (elle devait avoir moins 45 ans), bref sans faire aucune référence aux petits mensonges de Sarkozy ni même à son nom elle se paie sa tronche, Rama Yade devient grise, mais ne souffle mot. On sent qu’elle a la trouille, la trouille de déplaire au prince. Bref, Rama Yade a été recadrée. Elle s’est fait un petit succès avec deux ou trois répliques, sur Kadhafi, sur les impôts des sportifs, elle a pris quelques coups de pieds aux fesses et elle est rentrée dans le rang. Quand on veut rester au gouvernement….

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fleche14 novembre 2009 : Réponses

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Après mon précédent billet j'ai reçu:

1) Un proposition d'asile politique en Gaspésie. Je vais y réfléchir (mais il fait froid, là-bas).

2) Cette réponse à ma question sur la différences entre Sarkosy et Berlusconi: http://www.lepotlatch.org/images/carla-bruni-sarkozy-nue.jpg

3) Cette délicieuse petite histoire que je partage volontiers avec vous:

Un jour de Mai 2012, un vieux Monsieur est assis sur un banc, face à la grille du Coq du Palais de l’Élysée.
 Après quelques minutes, il se lève et va voir le Garde Républicain.   :
 « Bonjour monsieur, j'aimerais visiter l’Élysée et rencontrer le
président Nicolas Sarkozy ». Le Garde Républicain lui répond :
 « Monsieur Sarkozy n'est plus président et il n'habite plus ici ».
 Le vieux Monsieur s'en va sans dire un mot.....
 Le lendemain le vieux Monsieur est encore assis sur le banc.... Il se lève, va voir le Garde Républicain et lui dit : « Je veux visiter l’Élysée et rencontrer le président Nicolas Sarkozy ».
 Le garde lui répond : « Monsieur Sarkozy n'est plus président et il n'habite plus ici »  Le vieux Monsieur s'en va sans dire un mot.....
 Pour une troisième journée consécutive le vieux Monsieur est assis sur le même banc du parc et regarde toujours l’Élysée.
 Il se lève enfin et va voir le Garde Républicain et lui dit à nouveau : « J'aimerais visiter l’Élysée et rencontrer le président Nicolas Sarkozy ».

Le pauvre Garde Républicain est très embêté. « Monsieur, ça fait trois jours que vous me demandez de rencontrer
Monsieur Sarkozy et ça fait trois jours que je vous dis que Monsieur Sarkozy n'est plus président et qu'il n'habite plus ici. Est-ce qu'il y a quelque chose que vous ne comprenez pas? »

 «  Non..... Non. .... dit le vieux Monsieur, c'est juste que ça
me fait tellement plaisir de l'entendre dire... »
Alors le Garde Républicain se met au garde-à-vous, le salue et lui dit : « A demain, Monsieur ».

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fleche13 novembre 2009 : Proto fascisme ?

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Cela me paraît parfois vain, vain et prétentieux, d'écrire ces billets, pour une centaine de lecteurs quotidiens. Qu'ai-je à dire que vous ne puissiez penser par vous-mêmes, ou trouver ailleurs? Et puis me revient cycliquement une sorte de nausée, qui me pousse à pousser un coup de gueule. Depuis quelques mois, en lisant chaque jour Libération, j’ai le sentiment que les noms des journalistes changent sans cesse. Mis à part Laurent Joffrin et quelques chroniqueurs, on a l’impression que tout le personnel rédactionnel a été remplacé. Parallèlement, bien sûr, le journal change, plutôt en mieux à mes yeux. Mais Libération n'est pas mon sujet du jour, c'est le changement subreptice qui m'intéresse, cette synchronie dynamique comme disent certains linguistes, qui fait que chaque matin nous avons l'impression de nous réveiller dans le même monde que la veille, ou de lire le même journal que la veille, alors que les choses bougent sans cesse. Il en va de même de la France. On nous inonde d'effets d'annonce quotidiens, de pseudo réformes vite oubliées, on joue sur notre amnésie, et il est facile de conclure que derrière ce guignol il n'y a rien. Mais c'est faux. Le guignol fait bouger les lignes, sans cesse. Laïcité, fichier Edvige, un président qui ne préside plus mais gouverne, les juges d’instruction qui vont disparaître, le népotisme, les courtisans qui ont la trouille et disent n'importe quoi un jour, le contraire de ce n'importe quoi le lendemain, pour plaire au Prince, la liste est longue de ces "petits" détails qui font que notre pays n'est plus le même, que notre démocratie vacille. Une des ruses de la raison du pouvoir consiste à lancer des ballons d'essai. Un affidé déclare quelque chose, ça passe ou ça ne passe pas. Si ça passe, c'est acquis, on continue dans le même sens. Si ça ne passe passe on dément, on relativise, et on oublie pour passer à autre chose. De ce point de vue, l'incroyable sortie du député UMP Eric Raoult donne froid dans le dos. Marie Ndiaye a quitté la France pour Berlin il y a deux ans et demi. Interrogée il y a quelques mois par un magazine, elle a déclaré ceci:

"Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy... Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité...Besson, Hortefeux, tous ces gens-là je les trouvent monstrueux"

A-t-elle raison? Tort? A vous de voir. Pour ma part je pense exactement comme elle, sauf que je n'ai pas les moyens de quitter la France. Mais elle a le droit absolu de dire ce qu'elle pense. Or voici qu'Eric Raoult s'insurge et réclame un devoir de réserve pour les prix Goncourt. On se frotte les yeux et les oreilles devant une telle idiotie. Idiotie? Monsieur Raoult a été ministre, c'est un homme politique élu, ce n'est pas un ivrogne du café du coin qui dit n'importe quoi. Et s'il n'y avait pas eu ces réactions salutaires (au milieu desquelles la prudence trouillarde du ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, tranche) , que ce serait-il passé? On aurait demandé au comité Goncourt de lui retirer son prix? Car, derrière la sortie imbécile d'Eric Raoult, c'est une police de la pensée qui pointe le bout de son nez. Exiger d'un écrivain primé qu'il ne critique pas le régime, cela a existé en URSS, en Allemagne nazie, et cela existe aujourd'hui en Chine, ailleurs aussi, je ne vais pas entamer une longue liste. Cela pourrait exister en France? Et bien oui, la police de la pensée existe déjà dans le personnel politique de droite. Ils sont des centaines à se mettre au garde-à-vous devant le président, à le défendre mordicus publiquement, et à dire off the record qu'il délire, qu'il est dangereux. Sans être spécialement parano, j'ai le sentiment que notre démocratie bat de l'aile, que ce président élu est en pleine dérive proto fasciste, et qu'une partie de nos concitoyens aime bien ça. Question subsidiaire: Expliquez en une page quelles sont les différences entre Sarkozy et Berlusconi.

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fleche11 novembre 2009 : Ich bin ein gross menteur

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Mais qu'est-ce qu'il a dans la tête, cet homme? Passons sur sa piètre prestation linguistique (Wir sind Bruder, Wir sind Berlin...). Certains ont entendu quelque chose comme Wie sind Brüher, qui pourrait signifier "nous sommes de la sauce", mais tout le monde a bien perçu qu'il voulait dire "nous sommes Berlinois" et n'y est pas parvenu. Personne ne peut soit lui donner des cours de phonétique soit le convaincre de ne pas frimer? Enfin, ce n'est pas grave. En revanche, pourquoi ment-il? Vous êtes tous au courant: sur Face-book (quelle idée, et quelle vulgarité d'être sur Face-book!) il a affirmé, photo à l'appui, avoir été parmi les premiers, le 9 novembre 1989, à donner quelques coups de marteau sur le mur. Et bien sûr ses affidés (Fillon, Juppé) sont venus confirmer. Manque de chance, tous les témoignages s'effondrent. Selon Fillon, il y avait là une équipe de télé avec le journaliste Ulysse Gosset qui le 9 novembre était à ....Moscou. Et, sur la photo, il y a Jean-Jacques de Peretti, qui est bien allé à Berlin, mais le 16 novembre. Alors, soit cet homme ment, soit il a de graves problèmes de mémoire. Dans les deux cas, est-il vraiment à sa place?

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fleche10 novembre 2009 :
Air pur
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Hier soir, au Grand Rex, concert de la délicieuse Cesaria Evora. Une dizaine de musiciens, deux femmes choristes et un choriste aveugle, nous sommes loin de ses débuts (je me souviens de l'avoir vue au Printemps de Bourges avec trois musiciens), mais là n'est pas mon propos. Au milieu de son spectacle elle laisse la place, pour un titre, au choriste (fort belle voix un peu androgyne, sens du rythme, mais là n'est pas mon propos), elle s'assied, à moitié cachée par lui, et pendant qu'il chante, elle allume une cigarette. Et les volutes de cette clope, sur la scène du Grand Rex, devant deux mille spectateurs, sont subitement comme une bouffée d'air pur en ces temps de répression politiquement correcte.

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fleche9 novembre 2009 :
Saur ou pas saur, coquin de saur !

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J’ai vu hier le dernier film d’Alain Resnais, Les herbes folles et je me suis senti rajeunir : en 1959, dans ma Tunisie natale, j’étais sorti d’Hiroshima mon amour (« tu n’as lien vu à Hiloshima ») dans le même état d’esprit, ébloui, bluffé, et pas sûr d’avoir compris la moindre chose. J’ai eu, avec Les herbes folles, l’impression de passer sans cesse de l’autre côté du miroir, d’un côté puis de l’autre donc, de changer chaque fois de point de vue, mais de point de vue sur quoi ? Peut-être, tout simplement, sur la magie du cinéma. Le film se termine sur un plan intrigant, sans aucun rapport avec tout ce qui le précède. Une petite fille, dans son lit, dit à sa mère : « Maman quand je serai un chat, je pourrai manger des croquettes ? » Allez savoir pourquoi, j’ai immédiatement transformé la phrase en: « Quand je serai un rat, je pourrai manger de la roquette ? » Peut-être parce que le film est bourré d'humour et de jeux de mots. Dès le début. Sabine Azéma qui va essayer des chaussures: lorsque la petite vendeuse prend son pied, elle a du plaisir... Et les chaussures lui vont comme un gant... Cela n’a rien à voir, mais Christine Boutin vient d’apporter une importante contribution au renouvellement de la langue française en traitant Martin Hirsch de « peau de hareng ». Là aussi je suis bluffé. Quelle inventivité ! Quelle poésie ! Pauvre de moi, je ne connaissais que peau de zebbie. Bien sûr, madame Boutin a sans doute voulu glisser une peau de banane sous les pas de son ex collègue, mais, manque de pot, on retient surtout l’insolite formule qui laisse finalement Hirsch indemne et ridiculise plutôt celle qui l’a lancée. Peau de hareng : vous rendez-vous compte que vous êtres en train de vivre, en direct, l’histoire de la langue ? Il y a vingt ans, jour pour jour, tombait le mur de Berlin et la presse aujourd’hui ne parle que de ça. Dans vingt ans, utilisera-t-on encore  l’expression peau de hareng ? Madame Boutin passera-t-elle ainsi dans l’histoire du français ? Je le lui souhaite, puisqu’elle a peu de chance de laisser une trace dans l’histoire politique. Vous imaginez l’article d’un Dictionnaire des expressions de la langue française :

« Peau de banane, 2009, C. Boutin. Individu supposé de gauche mais travaillant pour un gouvernement de droite et collant comme une peau de hareng ».

Au fait, saur ou pas saur le hareng ? Madame Boutin ne l’a pas précisé et cela est pourtant de la première importante. Un hareng saur, en effet, s’appelle aussi un gendarme. Madame Boutin a-t-elle traité Martin Hirsch de gendarme ? Et Alain Resnais pourrait terminer son prochain film de la façon suivante: "Maman, que je serai gendarme, je pourrai manger du hareng?" Décidément, notre vie politique est passionnante. Coquin de saur!

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fleche6 novembre 2009 :
Failles du milet
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Lorsqu'on va faire son marché linguistique dans les discours publics on rentre parfois bredouille. Mais, cette semaine, la pêche a été plutôt bonne. Deux délicieux néologismes, tout d’abord. L’un chez le premier ministre, François Fillon, déclarant qu’il était inénervable. Remarchez, on s’en doutait déjà : pour supporter les couleuvres qu’il avale tous les jours sans recracher de vipères il faut effectivement l’être, « inénervable », et cela témoigne de sa bravitude. L’autre néologisme est en  revanche plus intéressant. Christian Estrosi a en effet déclaré qu’il rendrait la Poste imprivatisable, et nous avons là matière à réflexion. Rien à dire sur l’adjectif : il n’existe pas mais il est parfaitement formé, et nous faisons sans cesse des enfants illégitimes aux langues: c'est ainsi qu'elles évoluent. Mais tout le monde sait qu’ « ILS » veulent, d’une façon ou d’une autre, privatiser la Poste. Donc, monsieur Estrosi ment. Et s’il ment, c’est que la langue permet de mentir. Aucun linguiste, même parmi ceux qui considèrent platement que la langue est un instrument de communication, aucun linguiste ne dirait que la langue sert à dire la vérité. Communiquer, ce n’est pas dire la vérité, ce peut être aussi communiquer le mensonge. Ce qui nous permet en passant de renvoyer aux oubliettes le vieux paradoxe du menteur (un Crétois dit tous les Crétois sont menteurs etc.) dont se gargarisent les apprentis philosophes : la langue n’étant pas faite spécialement pour dire la vérité le Crétois peut communiquer un mensonge ou une vérité et la question serait donc de savoir quels sont les rapports entre langue et logique. Mais je n’aurais jamais pensé que monsieur Estrosi puisse être matière à réflexion… Autre butinage, ce matin, sur France Inter, un banquier (je n’ai pas capté son nom, j’étais dans mon bain à lire la presse et je n’écoutais que d’une oreille) un banquier donc, voulant dire que les systèmes de surveillance des traders étaient efficace, explique qu’on ne passe pas facilement entre les failles du milet puis se reprend : entre les mailles du filet. Failles/mailles: Quand je vous disais que la langue ne sert pas à dire la vérité.

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fleche4 novembre 2009 : Si vous voyez Morin

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Ca continue. Après Accoyer c'est maintenant Hervé Morin, notre ministre de la défense, qui est au Brésil. Et il en fait des tonnes, ironisant en expliquant que le Rafale est le meilleur avion, que si l’offre suédoise est moins onéreuse (127 millions de R$, contre 258 pour le Rafale, cela fait tout de même une différence), au moins le Rafale, lui, vole (l’avion suédois est un projet en cours de réalisation), que la proposition française de transfert de technologie est inespérée. Bref, c’est le forcing. Mais pourquoi se fatigue-t-il ? Le 23 septembre, son patron Sarkozy a martelé à la télévision : « La semaine dernière j’ai été au Brésil pour vendre nos Rafale, meilleurs avions du monde, et Monsieur Lula nous fait confiance…le contrat sera signé ». Il faut le lui dire, à Hervé Morin, l’affaire est déjà faite. Cela ne m'étonne pas qu'ils aient des problèmes, dans la majorité, les ministres ne savent même pas ce que fait le président. Et, comme il dit, en français dans le texte, il a "fait le job". Alors, les cariocas, si vous voyez Morin, dîtes-lui qu'il peut rentrer en France: Nicolas a tout réglé depuis longtemps.

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fleche3 novembre 2009 : Phonétique
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Tiens, la presse y vient enfin. Deux pages dans Libération d’hier sur le contrat brésilien, les Rafales, etc. On y apprend ce que je disais ici le 22 octobre, que Bernard Accoyer était allé voir le président brésilien pour obtenir des assurances, mais que l’armée de l’air renâclait, qu’elle préférait l’avion suédois, bref que rien n’était joué. Mais on y apprend aussi qu’un grand marchandage se poursuit, et je ne résiste pas au plaisir de vous citer Lula : « Ces avions, je vais finir par les recevoir gratuitement ». Décidément, il est fort, notre président, il va finir par faire accepter des Rafales aux Brésiliens, cadeau. Cela s’appelle avoir le sens des affaires.

Ca n’a rien à voir, mais le prix Goncourt donné hier à Marie Ndiaye ravive mon énervement face aux journalistes qui ne font pas souvent d’efforts phonétiques. Elle s’appelle Ndiaye, avec une prénasalisée notée ND, et non pas èmme  diaye, de la même façon que la capitale du Tchad s’appelle Ndjamena et non pas èmme djamena. Petite manie de linguiste ? Peut-être, mais il y a beaucoup de citoyens français qui se nomment Mba, Ndiagne, Ndiaye, et qui ont le droit qu’on les appellent par leur nom.

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Octobre 2009

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fleche31 octobre 2009 : RIP
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Vous souvenez-vous ? Lorsque la presse avait parlé des dépenses incommensurables du couple Chirac à la mairie de Paris, l’ancien président avait déclaré que tout cela allait faire « pschitt ». Et lorsque Jean-Claude Méry, sur une cassette vidéo, déclarait avoir remis, en sa présence, cinq millions de francs à son chef de cabinet, il considérait que cela était «abracadabrantesque ». Pschitt ou pas, abracadabrantesque ou pas, Chirac est donc renvoyé en correctionnelle. Coupable, ou simplement responsable de détournement de fonds publics? Nous verrons bien. Mais ce sera sans doute la dernière fois. Eh oui, le parquet (aux ordres du pouvoir) avait requis un non-lieu, et c’est un juge d’instruction qui est passé outre. Le parquet, en l’occurrence, c’est Jean-Claude Marin, celui qui s’est acharné contre Julien Coupat, contre Julien Dray, plus récemment contre Dominique de Villepin, celui qui semble avoir pesé lourd dans le projet de réforme de la justice. Si ce projet passe (et comment ne passerait-il pas, avec les députés UMP aux ordres ?), aucun juge d’instruction ne pourra plus aller contre les injonctions du procureur (c’est-à-dire contre les injonctions du pouvoir politique) puisqu’il n’y aura plus de juge d’instruction, ou du moins que les enquêtes seront désormais menées par les procureurs, et donc par le pouvoir politique. Requiem In Pace. Alors, profitez du procès Chirac (s’il a lieu, il peut encore y avoir des rebondissements), ce sera le dernier du genre. Après, RIP, le juge d’instruction.

Un qui est gonflé, tout de même, c’est Nicolas Sarkozy ! N’a-t-il pas déclaré : « Il existe un principe qui est celui de la séparation des pouvoirs… Quels que soient les sentiments que j’ai pu avoir à l’endroit de Jacques Chirac, je n peux faire aucun commentaire ». Et que faisait-il de la séparation des pouvoirs lorsqu’il déclarait à la télévision que les inculpés du procès Clearstream étaient coupables ? C’est sans doute un séparation des pouvoirs à géométrie variable. Nous vivons une démocratie moderne !

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fleche29 octobre 2009 : Copié collé

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Notre vénéré président a fait mardi à Poligny (Jura) un discours intitulé Un nouvel avenir pour notre agriculture. Vraiment nouveau, cet avenir ? Il y a huit mois, le 19 février 2009, il prononçait à Daumeray (Maine-et-Loire) un discours intitulé L’avenir de l’agriculture. Passons pour une fois sur les problèmes de langue (dans le discours du 27 octobre il témoigne de la solidarité de la nation pour le travail des paysans, et non pas avec…, dans celui du 19 février on lit dans le texte officiel, sur le site de la présidence de la république, « vivre des produits que l’on vent… Mais qu’importe). Si l’avenir de l’agriculture présenté à Poligny est nouveau, c’est donc que celui de Daumeray est désormais obsolète. Pourtant, si vous allez sur le site de la présidence de la République et comparez les deux textes, vous aurez une impression de déjà entendu et, pour tout dire, de copié-collé. En voici quelques extraits…

27 octobre 2009 Poligny

19 février 2009 Daumeray

Je veux témoigner de la solidarité de la Nation française pour le travail des paysans français, de leurs conjoints, de leurs familles…

Un agriculteur est donc un entrepreneur, mais un entrepreneur qui ne compte pas ses heures, qui porte la responsabilité d’investissements importants, qui doit relever tous les jours des défis humains, financiers, techniques, administratifs considérables . C’est un chef d’entreprise qui doit s’adapter en permanence au climat, aux marchés, aux technologies, aux réglementations….

 

La France a un lien charnel avec son agriculture, j’ose le mot : avec sa terre. Le mot « terre » a une signification française et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale française…

Dire la fierté de notre Nation pour me travail des paysans français, de leurs conjoints et de leurs famille…


Un agriculteur, c’est d’abord, et je ne me lasserai jamais de le dire, un entrepreneur, un entrepreneur qui ne compte pas ses heures, qui porte la responsabilité d’investissements importants, qui doit relever quantité de défis humains, financiers, techniques, administratifs considérables. C’est un chef d’entreprise, un agriculteur, mais qui doit s’adapter en permanence au climat, au marché, aux technologies et aux réglementations….

Renouveler le lien charnel que la France a avec son agriculture et avec sa terre. Le mot « terre » a une signification française, et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale française…

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fleche27 octobre 2009 : Alto-scéniques

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En avril 2007, à la fin de la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy avait lancé, semblant improviser, que s’il était élu il instituerait un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Le lendemain tous, Jean-François Copé en tête, reprenaient la formule. Identité nationale, identité nationale, ils n’avaient que ça à la bouche. Il y eut donc un ministre de l’immigration et de l’identité nationale, Brice Hortefeux, puis un second, Eric Besson. Eric Besson qui veut maintenant lancer « une vaste débat sur l’identité nationale ». Immigration et identité nationale : la formule était radicalement (je veux dire, au sens propre, à la racine) raciste, opposant les migrants et la nation, et ce n’est pas par hasard qu’on lance ce débat aujourd’hui : Les élections régionales approchent et l’on tente de faire oublier les problèmes sociaux, le chômage, en braquant le projecteur sur « l’identité nationale », c’est-à-dire bien sûr sur l’immigration , sans le dire, tout en le disant. C’est drôle, la façon dont l’histoire se répète. Hitler avait les juifs, nous avons les migrants.

Hier soir, dans l’émission Mots croisés, le ministre de l’immigration et de l’identité nationale a eu cette phrase: « Quoi que nous pensions, nous, les élites intellectuelles ». C'est ce qu'on appelle de l'auto proclamation, mais si Besson fait partie des élites intellectuelles, je revendique d’être classé dans la catégorie des jardiniers, ou des éboueurs, ou de n’importe quoi d’autre, mais ni élite ni intellectuel.

Nous le savons, en Sarkozie, un événement remplace l’autre, un effet d’annonce succède à un autre. C’était la semaine dernière, il y a quelques jours. C’est déjà oublié, ou presque. Le numéro de Jean Sarkozy, à la télévision, vous souvenez-vous ? Avec un texte peut-être écrit par Henri Guaino, « Si la question est est-ce que j’en ai parlé au président, non. Est-ce que j’en est parlé à mon père ? Oui ». La coupe de cheveux, la montre modeste, les lunettes, on avait l’impression non seulement d’entendre le dialogue d’une pièce de théâtre mais encore de lire les didascalies prévoyant tout, jusqu’au look. La ficelle était si grosse qu’on a envie d’écrire désormais Hauts-de-Scène à la place d’Hauts-de-Seine. Le saviez-vous, les habitants des Hauts-de-Seine s’appellent des Alto-séquanais. Mais, en Sarkoland, nous avons plutôt des Alto-scéniques. A chaque jour son spectacle. Quel sera le suivant ?

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fleche22 octobre 2009 : Courage et maturité

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Sarkozy a donc fait machine arrière dans cette affaire d’EPAD. Quel Sarkozy? Le père ou le fils ? Cela n’a aucune importance. Depuis deux semaines les députés UMP, les ministres, les courtisans se précipitaient dès qu’ils apercevaient un micro ou une caméra pour dire tout le bien qu’ils pensaient du fiston, pour expliquer qu’il ne serait pas nommé mais élu (ce qui est vrai), qu’il était tout à fait capable d’occuper ce poste (ce qui restait à prouver). Pris à contre-pied par l’annonce d’hier, après avoir défendu mordicus l’opération, ils se retrouvent finalement sur une position unitaire (les SMS ont dû crépiter) : louer le courage et la maturité du fils. Mais ils claquent ainsi les talons, effectuent un demi-tour et disent le contraire de ce qu’ils disaient hier. A les écouter il n’y avait rien à dire hier contre cette candidature mais c’est aujourd’hui une preuve de sagesse que de l’avoir retirée. Allez comprendre…

Je ne suis pas spécialement grand stratège, et je peux donc me tromper, mais j’ai l’impression que c’est là où le piège se referme. Car il y a une chose de sûre : dans tous les cas de figure, des clignotants rouges (sans doute des sondages, puisque personne n’ose dire ce qu’il pense au président) ont indiqué qu’il y avait danger. Si c’est le fils qui, faisant preuve de « courage » et de « maturité » comme le chante le chœur élyséen, a décidé de reculer, alors c’est qu’avec une grande sagesse il a réparé la grosse bêtise faite par son père, son immaturité. Si c’est le père qui a dit à son fiston « stop, on arrête tout, va voir mon conseiller en communication il t’expliquera quoi dire et comment t’habiller » (et les phrases ciselées comme « je n’en ai pas parlé au président, mais j’en ai parler à mon père » semblent montrer que c’est le cas), il est difficile de considérer que l’opération EPAD était judicieuse. Dans les deux cas, nous sommes devant un recul ou un échec de Sarkozy le père, et il est savoureux d’entendre qu’on l’explique par la sagesse du fils. Le père ne serait-il pas sage ?

Au fait, à propos du père, il y a exactement un mois il rentrait triomphant de Brasilia en claironnant qu’il avait vendu 36 rafales. Et, rentrant moi aussi du Brésil j’écrivais ici que j’avais entendu un autre son de cloche, que l’armée n’était pas contente, etc. Depuis lors ? Depuis lors on ne nous parle plus des rafales. Or, dans O Globo d’hier, à la page 9, on lit : « Caças : França reforça lobby com Lula ». Inutile de traduire, vous avez compris. Et sous ce titre on explique que Bernard Accoyer vient d’être reçu par Lula. Tiens, je n’ai pas entendu parler, en France, de ce voyage. Et je n’ai pas vu non plus de compte-rendu de cette démarche. Par ailleurs des bruits circulent au Brésil sur un accord imminent avec la Suède. Enfumage pour faire croire à une réelle mise en concurrence ? Ou vérité. Je n’en sais rien, bien sûr, mais nous sommes loin des tambours et trompettes du mois dernier. Les flonflons reviendront si le Brésil achète finalement ces avions, on parlera d’autre chose dans le cas contraire.

Et puisque je parle d’enfumage : je ne suis pas convaincu que le retrait de la candidature du fiston soit définitive, et je prends date. Attendons quelques mois, puisque toute la communication gouvernementale repose sur l’hypothèse que les Français ont la mémoire courte. Dans l’affaire des rafales comme dans beaucoup d’autres, et peut-être dans celle de l’EPAD.

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fleche22 octobre 2009 : L'écume des jours

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N’étant pas électeur dans ses quartiers, je n’ai pas assisté aux meetings électoraux (s’il en a tenus) de Dédé (pardon, de David Douillet), récemment élu député. C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai suivi sa prestation hier soir sur Canal +. Il arrive, grosse masse de chair que je n’aimerais pas rencontrer au coin d’un bois, affichant à la boutonnière le ruban rouge de la légion d’honneur (qui pour moi, mais je suis un incorrigible anarchiste, représente le rouge de la honte), et répond à la première question : « On peut avoir tous les mandats possibles et inimaginaux », formule qu’il répète deux fois. Je suis rassuré, il parle comme son maître.

Eric Besson, le harki, ayant expulsé en douce, au milieu de la nuit, trois Afghans vers Kaboul, a déclaré dans un point de presse, qu’ils seraient logés dans un hôtel « payé par la France ». Ca change tout ! Et il déclare : « Le seul fait que leur pays soit en guerre ne vaut pas aucun titre de séjour ». Là aussi je suis rassuré, il parle comme son maître.

Enfin, l’intelligence étant la chose la mieux partagée au monde, les Verts n’ont rien trouvé de mieux que de proposer comme candidate dans le sud-ouest la fille de José Bové. Je sais que Noël Mamère est cumulard, mais au moment où tout le monde s’excite sur la petit à son papa candidat à la présidence de l’EPAD, ils auraient pu trouver autre chose. Ou alors (mais ont-ils cette intelligence), ils projettent devant les protestations de retirer cette candidature pour dire que la parano le l’Elysée devrait faire de même avec son rejeton….

Mais c’était juste pour soulager ma bile, car j’en ai ras le bol (et je suis poli) de ce spectacle désolant que donne de la France le pouvoir actuel. J’y reviendrai sans doute une autre fois

Allemagne, Espagne, Belgique, Grande-Bretagne, Chypre, j’ai traversé ces dernières semaines cinq pays membres de l’Union Européennes, six si j’y ajoute la France. Passant à l’aéroport de Bruxelles (pour me rendre à Bilbao…), j’ai bu une bière que j’ai payée en euros. Arrivant de nuit à la gare d’Oxford, j’ai dû chercher un distributeur de billets avant de pouvoir prendre un taxi.  Il y a ainsi deux Europe, celle de l’euro, et l’autre. A Chypre comme à Oxford j’ai roulé à gauche : il y a encore là deux Europe, celle qui roule à gauche et l’autre. A l’aéroport de Madrid j’ai acheté Libération, deux euros, mais la vendeuse m’a dit  en espagnol « deux cents », sans que je sache si elle comptait en centimes ou encore en pesetas. A Nicosie, le long de la « ligne verte », puisqu’on peut désormais franchir la « frontière », les uns comptent en euros, les autres en livres turques. A Hambourg, à Bilbao, à Bruxelles, je n’ai pas eu à montrer mon passeport en débarquant de l’avion, à Londres et à Larnaca oui : il y a encore deux Europe, celle de l’espace Schengen et l’autre. Dans le taxi qui me menait de l’aéroport de Bilbao à Santander, en pleine nuit, j’ai vu des enseignes illuminées, Carrefour, Leroy Merlin, et je me suis dit qu’il y avait une Europe du capital. Mais, à l’inverse, je n’ai vu qu’en Espagne des Corte Inglès : ces grands magasins ibériques n’ont pas encore franchi les frontières. Capitalisme inégal ?

Au total, qu’est-ce que l’Europe ? Un culture commune ? Sûrement pas, même si l’on trouve de la moutarde et du ketchup sur toutes les tables. Et suis-je européen, moi qui me considère d’abord comme méditerranéen ? J ‘en doute. L’Europe était un beau projet, mais celle qu’on nous construit, bureaucratique, technocrate, me dégoûte. Au fait, qu’est-ce qu’ils pensent de l’Europe nos nouveaux hommes politiques, tous nouveaux tous beaux, David Douillet et Jean Sarkozy ? Et d’ailleurs, est-ce qu’ils pensent ? Bref, l’écume des jours. Et je vais de ce pas fumer une pipe en écume.

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fleche21 octobre 2009 : Dans le ventre de leur mère

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« Les commentateurs y commentent, moi chui du côté des acteurs, j’agis ». Questions : 1) De qui est cette citation ? 2) Justifiez votre réponse à la question 1 par une analyse stylistique appropriée.

Cet homme est décidément aux limites de la paranoïa. Je suppose qu’en les traitant de commentateurs, il a voulu humilier les journalistes, en même temps qu’il voulait se placer au centre du tableau : l’acteur qui agit et dont on commente les actions. Commentez, commentez, il en restera toujours quelque chose. Influencé par le bouche à oreille et sans doute la pub, je viens de lire un petit livre de l’Egyptien Khaled Al Khamissi, Taxi . Il s’agit de commentaires, justement, 58 brefs récits de discussions avec les chauffeurs de taxi du Caire, de leur regard sur la vie politique. Un ami arabisant me dit qu’en version originale le livre est savoureux, écrit dans un délicieux arabe populaire cairote ; en français il est d’une triste platitude. Mais on y trouve cependant quelques détails amusants. Par exemple, pendant une campagne pour un référendum, des affiches « spontanées » appellent à dire « oui » à Moubarak. Et l’une d’entre elles lance fièrement : « Les fœtus dans le ventre de leur mère disent « oui à Moubarak » ». Magnifique ! Songez que certains commentateurs osent dire que le régime égyptien n’est pas très démocratique, alors qu’on s’y attache à donner au peuple une culture politique dès le stade prénatal. Ce n’est pas chez nous qu’on formerait si jeunes les citoyens. Pourtant, cela sonnerait bien : Les fœtus, dans le ventre de leur mère, disent oui à Jean Sarkozy à l’EPAD…

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fleche19 octobre 2009 : Oxi

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La fièvre monte à Nicosie ! Je plaisante un peu, mais le quotidien anglophone Cyprus mail titrait samedi, à la une et sur les trois quarts de sa largeur, Hands off our avenue, « pas touche à notre avenue ». Que se passe-t-il ? Les autorités veulent débaptiser la « vieille » (elle a soixante ans…) avenue Athalassa pour en faire une avenue Tassos Papadopoulos, du nom de l’ancien président de la République, mort il y a un an. On parle de « nom historique » (étymologiquement, Athalassa pourrait signifier qu’il y eut, en ces lieux, la mer),  « béni de Dieu », certains calculent que ce changement de nom coûterait un million d’euros aux riverains (changer les plaques, les enseignes, la papier à lettre, les cartes de visite…), un lecteur explique qu’il ressent la même douleur que lorsque le Turcs ont débaptisé son village, Peristerona, pour l’appeler Famagusta, bref il y a beaucoup d’agitation et de pathos autour de ce projet. Un comité de riverains s’est formé et déclare que 97% des gens sont opposés à cette mesure, la municipalité doit voter demain soir, les partis Diko (centre) et Disy (droite), pour une fois d’accord, sont décidés à aller contre la volonté du peuple, certains disent qu’ils testent une hypothétique union pour les prochaines présidentielles et, à lire l’article passionné du quotidien, on peut se demander comment cela va finir. Moi qui me suis toujours intéressé à l’environnement graphique et aux toponymes, je ne peux que m’interroger sur ce qui certes ressemble un peu à Clochemerle, mais génère pas mal de passions. Pourquoi cette mobilisation? Je ne sais pas, mais… Revenons à la une du Cyprus mail. En sous-titre on lit « oxi » to Tassos road name change, c’est-à-dire « non (en grec) au changement de nom », et ce « code switching », ce passage par le grec donne une autre coloration à la polémique. Le président Papadopoulos est en effet celui qui, en 2004, a dit oxi, « non », au plan du secrétaire général de l’ONU, Koffi Annan à propos de la réunification de l’île. Et sa position a eu une influence sans doute décisive sur le référendum, qui aboutit à un refus du plan Annan. Mais, et j’atteins là mon niveau d’incompétence, je ne comprends pas pourquoi on refuse de donner le nom de cet homme qui a défendu des positions apparemment partagées par la grande majorité des chypriotes grecs à une avenue dont le nom actuel est somme toute récent. Quelqu’un peut m’éclairer ?

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fleche17 octobre 2009 : Clownclusiones

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A Santander se tenaient cette semaine les « septièmes journées nationales des sections bilingues », et j’y ai prononcé hier la conférence de clôture (El peso de la lenguas, « le poids des langues », ceux qui connaissent mes recherches actuelles comprendront) devant quelques centaines de profs. Je n’avais pas vraiment regardé le programme, on m’avait vaguement dit qu’il y avait un « événement » après moi et je n’avais pas noté  que cet « événement » s’intitulait clownclusiones. A peine avais-je fini, à peine les applaudissements s’étaient-ils taris, que bondit sur la scène une femme fagotée  comme l’as de pique, avec un gros (faux) nez rouge, des godasses trop grandes pour elle, portant avec difficulté une valise sur l’épaule. Pendant plus d’une demi-heure, dans un espagnol truculent, elle improvise autour des thèmes de la journée, et surtout à propos de ma conférence, se plaignant sans cesse du poids de sa valise (« qu’est-ce qu’elles pèsent lourd, ces langues »), racontant des histoires de souris qui imitent l’aboiement des chiens pour faire fuir les chats et en concluent qu’il est fondamental d’apprendre les langues étrangères, etc. Il est impossible de résumer, mais entendre des mots techniques que j’ai prononcés se retrouver dans un discours hilarant, et prendre un autre sens, était proprement hallucinant. Et puis le clown (la clown ?) se rend compte que sa valise a des roulettes, et elle la pousse avec un plaisir évident, expliquant que les langues ont un poids absolu (sur son épaule) et un poids relatif (lorsqu’on fait rouler la valise)… Bref, cela fait du bien d’être contraint de ne pas se prendre au sérieux. Je pars tout à l’heure pour Chypre, où je dois prononcer la conférence finale (ça devient une habitude ! C’est la conf fi-na-le…) d’un colloque sur les politiques linguistiques en Méditerranée. Que vont-ils encore imaginer ? Et comment dit-on clownclusiones en grec ?

Au fait, vous avez remarqué? Interrogée mercredi dernier sur TV5 à propos de "l'affaire" Jean Sarkozy, Rama Yade avat répondu: «Je pense qu'il faut que nous soyons attentifs à cette opinion, il ne faut pas donner le sentiment qu'il y ait une coupure entre les élites qui se protégeraient (...) et puis les petits (...) cela risquerait de remettre en selle le Front national ». Elle déclare maintenant qu'on a voulu instrumenter ses propos, qu'elle ne parlait pas du tout du fils du président, etc. C'est beau, le courage, quand il rime avec rétropédalage. Elle se fait taper sur les doigts par l'Elysée, et elle dément. Remarquez, au moins elle a essayé de dire ce qu'elle pensait. Les autres ministres pensent la même chose qu'elle, mais n'osent pas ouvrir la bouche. J'espère que lundi matin, sur France Inter, Stéphane Guillon en tirera ses clownclusiones...

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fleche15 octobre 2009 : Liseron

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Patrick Devedjian, protecteur ou ironique, a déclaré  à propos du fiston Sarkozy: « Il apprendra. C’est en forgeant qu’on devient forgeron ». C’est beau, la sagesse des nations. Surtout lorsque, comme dans cette formule, elle ouvre un paradigme productif. Par exemple :

C’est en lisant qu’on devient liseron

Mais nous pouvons aussi tricher un peu en changeant légèrement la racine verbale :

C’est en l’aidant qu’on devient laideron

C’est en hélant qu’on devient aileron

C’est en tachant qu’on devient tâcheron

C’est en moussant qu’on devient mousseron

C’est en mourant qu’on se fait du mouron

C’est en sauçant qu’on devient saucisson

C’est en cirant que l’on devient ciron

C’est en raillant que l’on devient rayon

En se pognant on se fait du pognon

C’est en vivant que l’on devient Villon

C’est en baillant que l’on devient bâillon

C’est en violant que l’on devient violon

C’est embêtant si l’on devient béton

C’est en s’marrant que l’on devient marron

C’est en priant que l’on devient prion

C’est en torchant que l’on devient torchon

C’est en massant que l’on devient maçon

Il est bien sûr possible de se donner une contrainte supplémentaire, en décidant par exemple que l’expression nouvelle doit faire référence au domaine géographique :

C’est en broutant que l’on devient Breton

En insistant on devient Sisteron

C’est en tonnant que l’on devient Thonon

C’est en bossant qu’on devient Beauceron

En s’en allant on devient Alençon

C’est en touillant que l’on devient Toulon

C’est en mentant que l’on devient Menton

C’est en chinant que l’on devient Chinon

Au domaine animal :

C’est en errant que l’on devient héron

En s’étalant on devient étalon

En s’hérissant on devient hérisson

C’est en matant que l’on devient mouton

Ou encore au domaine politique :

C’est en briguant qu’on va à Brégançon

C’est en matant qu’on va à Matignon ….

Bref, monsieur Devedjian, vous avez le choix. Et je ne demande même pas de droits d’auteur.

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fleche14 octobre 2009 : Cellules grises...

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On a pu distinguer, depuis deux jours, les éléments de communication sans doute élaborés à l’Elysée à propos de la promotion du fils du président. Ils étaient plusieurs, en effet, à dire à peu près la même chose, sur différentes radios ou chaînes de télévision. En gros : 1. Il est élu. 2. Martine Aubry est aussi la fille de son père (Jacques Delors). Les logiciens percevront peut-être une certaine contradiction entre ces deux arguments (s’il est élu, ce qui est vrai, pourquoi rappeler qu’il est le fils de son père mais qu’il n’est pas le seul ?). Mais, au-delà de ce psittacisme, il a aussi été commis quelques perles. Florilège :

"Aux âmes bien nées la valeur n'attend point le nombre des années" (Patrick Devedjian, mais il s'agit bien sûr d'une citation du Cid)

« Je peux vous dire  que Jean Sarkozy, à 23 ans, a peut-être encore plus de talent que n’en avait son père à son âge » (Patrick Balkany, député UMP).

« Jean est le fils d’un génie politique, il n’est pas étonnant qu’il soit précoce » (Thierry Solère, conseiller général UMP des haurs-de-Seine) »

« Du temps de l’empereur, il y avait des généraux de vingt ans » (anonyme).

Empereur, génie politique, talent : qui dit mieux ? Allez, les godillots, faites travailler vos petites cellules grises.

Mais vous aurez du mal à égaler le maître qui, hier, présentant la réforme des lycées, a lancé: "Désormais, ce qui compte en France pour réussir, ce n'est plus d'être bien né, c'est d'avoir travaillé dur et d'avoir fait la preuve par ses études de sa valeur". On croit rêver. Bien sûr, il n'écrit pas ses discours, il les lit. Mais on aurait pu lui supprimer cette phrase. Sauf s'il y a provocation volontaire. Ou si tout est dans la syntaxe. Analyse grammaticale: désormais, ce n'est plus, c'est-à-dire " à partir de maintenant, après l'adoubement de mon fils". En d'autres termes, c'est la dernière fois. Ah, ces cellules grises...

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fleche13 octobre 2009 : Esprit de famille

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Je me suis amusé il y a quelques jours à me moquer de l’université d’Oxford, qui a perdu une place au classement mondial et dont la literie (du moins celle du collège dans lequel j’étais logé) laissait à désirer. J’ai oublié d’ajouter qu’Oxford jouissait cependant d’un privilège exorbitant, ou d’une classe exceptionnelle, comme on voudra : deux mots de la langue anglaise y ont un sens unique, un sens oxfordien donc. Le premier, scout, qui désigne de façon générale un « éclaireur » ou, dans la marine, une « vedette », signifie à 0xford et à Oxford seulement (du moins en Grande Bretagne, car il en va de même à Yale et à Harvard) un garçon ou une femme de chambre. Le second, battels, n’existe nulle part ailleurs qu’à Oxford et désigne les frais qu’un étudiant doit payer à la fin du trimestre. C’est chic, pour une université, d’avoir ainsi son lexique particulier… Et ça donne aux étudiants une sorte de solidarité linguistique, comme un esprit de famille.

A propos : j’écris ce matin depuis quatre heures trente, et j’écoute donc toutes les trente minutes le journal de France Inter. On y évoque, entre autres choses, ce dont je vous parlais hier, les visées de Jean Sarkozy sur la présidence de l’EPAD , mais avec une phraséologie intéressante. Jusqu’au journal de six heures trente j’ai en effet entendu à plusieurs reprises parler de « l’élection » du rejeton, ou de sa « probable élection ». Ce n’est qu’à sept heures qu’on a un peu corrigé, en parlant de « possible arrivée »  Pas de suspense, donc. Je croyais pourtant que, de la même façon qu’un prévenu est présumé innocent jusqu’à la fin d’un procès, un candidat n’est élu qu’après une élection. Mais non, il est déjà en place, ou presque. En fait, il s'agit d'une promotion, et d'une promotion très démocratique, puisqu'elle tend à mettre fin au pouvoir des diplômés, des énarques, des élites. C'est le peuple (oui, à Neuilly aussi ily a un peuple) qui accède enfin aux responsabilités.

Ceux qui s’opposent à cette démocratique promotion, ou s’en offusquent, ou s’en gaussent, parlent de népotisme. Non, messieurs ! Le népotisme consiste à nommer son neveu, ou sa nièce, à un poste non mérité, et c’est très mal. Ici il s’agit simplement de promotion filiale, et c’est très différent. Les mauvais esprits parlent de pouvoir héréditaire, voire de monarchie. Comme au Gabon, en Corée du Nord et, peut-être, bientôt en Egypte. Mais ces gens sont méchants et refusent de voir les immenses talents du rejeton du président. Après tout, il a son baccalauréat ! Il le mérite, ce poste de président de l’EPAD. Et nous n’allons pas reprocher au président d’avoir l’esprit de famille ! Voilà le fond de la chose : tous ceux qui trouvent exagérée cette probable promotion sont de mauvais parents. Ils n’ont pas l’esprit de famille.

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fleche12 octobre 2009 : Démocratie ?

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Nous assistons quotidiennement dans ce pays au bal des lèche-culs, ou des faux culs, comme vous voudrez ! Tous, saisis au hasard du zapping, de Copé à Lefebvre, de Bertrand à truc muche, tous les lèche-bottes de l’UMP, tous les terrorisés par la parano du président, tous dis-je ont volé au secours de leur maître ou plutôt des cibles à travers lesquelles ils pensaient (ou on leur avait dit) que l’on visait leur maître. Ces derniers jours, les cibles étaient Frédéric Mitterrand puis Jean Sarkozy. Oublions le premier, qui ne marquera sans doute pas l’histoire de la fonction qu’il assume. Quant au second ! Le presque petit dernier (il en reste un, fils de Cecilia, mais il est encore un peu jeune), qui s’est fait élire conseiller municipal de Neuilly en trahissant un certain Martinon, depuis exilé aux EU, vous vous en souvenez, devrait être élu à la présidence de l’établissement public d’aménagement de la Défense. Par qui ? Par le couple Balkany (oui, les repris de justice), par Devedjian et par quelques autres  qui constituent comme une sorte de groupe d'amis de la famille qui doivent leur carrière au papa. L’élection, si elle a lieu (on peut toujours rêver) ressemblera à une remise de cadeaux un jour de première communion : une montre, un stylo et trois sucettes pour le petit, avec un regard en coin vers le papa, en espérant qu’il appréciera à leur juste valeur ces cadeaux qui lui sont en fait destinés.

Question toute bête : Que dirait-on en France si Poutine, Hu Jintao ou Berlusconi plaçaient leur fiston boutonneux à un poste comparable (remarquez, Berlusconi, lui, il y place ses maîtresses, vénales ou pas), oui, que dirait-on ? Que le stalinisme n’est pas mort, pour la Russie ou la Chine, que la mafia est au pouvoir, pour l’Italie ? Et que dit-on en France ? Que dîtes-vous, vous ? J’aimais bien ponctuer parfois mes billets par Nous vivons une démocratie moderne. Mais là, je ne suis pas vraiment sûr que nous soyons en démocratie.

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fleche10 octobre 2009 : Ambulance

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Des problèmes techniques m’ont éloigné de mon blog pendant une dizaine de jours, c’est réparé (merci Michel) et me revoilà. Entre temps je suis passé par Oxford, et cette honorable institution britannique se désespérait d’avoir été rétrogradée dans le tout récent classement mondial des universités. Moi, ça ne m’étonne pas. Jugez-en : j’étais logé à l’Oriel College, dans une chambre en sous-sol, avec une vague lumière venant d’un soupirail, la peinture des murs et du plafond s’écaillait et, pour couronner le tout, il n’y avait pas de sommier mais une planche sous le matelas. Oxford rétrogradée : c’est bien fait ! Remarquez, ils sont passés de la quatrième à la cinquième place. Quand nous verrons une université française dans cette zone…

Ce qu’il y a d’intéressant, lorsqu’on ne peut pas mettre de billet sur son blog, c’est qu’avec le recul on voit l’actualité d’un autre œil. Je lis mes notes de la semaine et j’ai l’impression qu’elles traitent d’évènements lointains. Vous souvenez-vous du crime commis par un condamné pour viol qui avait fini sa peine et des gesticulations dans notre vénéré parti majoritaire? Le ministre Hortefeux, qui ne connaît visiblement pas le dossier, a incriminé les juges, cible habituelle (au fait, qu’allons-nous entendre si Villepin est déclaré innocent ?). Alliot-Marie lui a répondu, pour une fois avec raison, qu’il ne savait pas de quoi il parlait. Le président Sarkozy s’est mêlé, comme d’habitude du problème, mais la palme est revenu, bien sûr (c’est le champion toutes catégories) à Frédéric Lefebvre, notre vénéré porte-parole de notre vénéré parti majoritaire. Voici le communiqué d’une agence de presse que j’ai trouvé sur Internet :

Le porte-parole de l'UMP Frédéric Lefebvre a prôné jeudi le recours à la "castration chimique" après le meurtre d'une joggeuse près de Milly-la-Forêt (Essonne), dont un homme déjà condamné pour viol a reconnu être l'auteur.

"Ne doit-on pas enfin décider la mise en oeuvre de la castration chimique pour ce type d'individu ?", écrit M. Lefebvre dans un communiqué, jugeant nécessaire de "tirer les conséquences immédiates en termes de responsabilité et de modification de la loi".

Voilà une idée qu’elle est bonne. D’habitude, le système Sarkozy se ramène au principe un fait divers, une loi. Il faudra un jour faire l’inventaire des lois votées et jamais appliquées, qui dorment dans les placards. Ici, au moins, on innove :La castration. Se débarrasser du problème de façon radicale. Je trouve d’ailleurs que Lefebvre est trop modéré. Il faudrait élargir son projet, le généraliser. En latin castratio signifiait à la fois  « castration » et « élagage ». Je propose donc que nous élaguions tout ce qui est de trop, tout ce qui dépasse ou dérange : tailler dans le vif, comme dans une haie. Par exemple élaguer la sale gueule de Brice Hortefeux et d’Eric Besson. On pourrait leur greffer autre chose, et comme je suis libertaire, je leur laisse le choix : la gueule de Pinochet ou de Franco s’ils veulent faire militaire, de Salazar s’ils veulent faire petit commis, de Poutine ou de Bush, s’ils veulent faire intellectuel… Et puis nous pourrions aussi élaguer Frédéric Lefebvre. Le plus simple et le plus efficace serait, pour lui, de lui couper les cordes vocales. Il ne dirait plus de bêtises.

Ca n’a rien à voir, mais ils avaient bu, à Abu Dhabi, pourtant terre bénie de l’islam ?  (à propos, cela me rappelle le slogan d’une manifestation lycéenne à une époque où le ministre de l’éducation nationale se nommait Haby :  Nous viendrons à bout d’Haby). A Abou Dhabi, donc, l’UNESCO a décidé ceci :

Le tango figure désormais au patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO. La décision a été prise lors d'une réunion à Abu Dhabi, ont indiqué des sources diplomatiques.Le tango est une danse d'origine argentine et uruguayenne pratiquée partout dans le monde. Le patrimoine immatériel regroupe des pratiques, des connaissances ou des savoir-faire reconnus par des communautés comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Il complète les listes du patrimoine mondial réunissant des centaines de sites naturels et culturels.

La tango patrimoine mondial ! Et la java ? La valse musette ? La lambada ? Ils n’ont que ça à faire, à l’UNESCO ? Réflexion faite, ils n’avaient pas bu, en terre musulmane ce n’est pas pensable. Ils avaient sans doute fumé. Il nous faudrait donc non pas élaguer mais éradiquer les plans de cannabis. Vaste programme, je sais. A moins que l’UNESCO ne classe le cannabis au patrimoine mondial. Là je serais plutôt pour. Mais que dirait Hortefeux ? 

Tiens, au fait, on ne l’a pas entendu, Hortefeux, sur « l’affaire » Mitterrand. Les chiens se déchaînent, aboient, du Front National au PS, dans une étrange convergence. C’est vrai que c’est étrange, une République qui punit le tourisme sexuel et se donne comme ministre de la culture un (ex) pratiquant du même tourisme sexuel. Et tant que je suis dans le désordre absolu, en essayant de rattraper cette semaine de retard : un hebdomadaire US, Newsweek, expliquait après le G 20 que Sarkozy était complexé, qu’il était jaloux d’Obama.  Cela ne va pas s’arranger, maintenant que le président américain a eu le prix Nobel de la paix. Et cela aussi, c’est étrange, un prix Nobel de la paix qui se prépare à envoyer de nouvelles troupes en Afghanistan…

Bref, rien de nouveau dans notre beau Sarkoland. La droite continue publiquement à encenser le président et, en privé, le voue aux gémonies. Cela s’appelle de la schizophrénie, et ils doivent en raconter de belles, à leurs psys ! Bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à en rester à leur slogan pas très lointain, vous vous souvenez, TSS, « tout sauf Sarkozy ». Ils l’ont voulu, ils l’ont eu. Avec son bling bling, ses effets d’annonce non suivis d’effet, sa furie mise à ruiner le pays, ses colères, et son ministre (ex) pratiquant du tourisme sexuel. Je sais qu’on ne tire pas sur une ambulance, mais que faire lorsque c’est l’ambulancier qui canarde ? J’ai en effet l’impression que Sarkozy est en train de se tirer régulièrement des balles dans le pied. Un de ces jours, il va finir par avoir mal.

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fleche1er octobre 2009 : Ca va le faire

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L’avantage d’être prof c’est qu’on est en contact permanent avec les jeunes (eh oui, ils ont chaque année le même âge, les étudiants, alors que nous prenons un an de plus chaque année) et que, lorsqu’on est linguiste, on peut suivre ainsi les mouvements de la langue. Ainsi, il y a trois ans, j’avais noté l’arrivée d’une nouvelle expression, ca va le faire (pour « ça ira », « ça marchera »), ou ça va pas le faire, ça le fera pas, etc…. Vous l’avez sans doute entendue, et vous la comprenez, même si vous ne l’utilisez pas. Hier soir, à la télévision, j’ai pour la première fois entendu un homme politique (Jean-François Copé) dire « ça ne va pas le faire ». Volonté de faire « jeune » ou usage « normal » ? Je n’en sais rien, mais il intéressant de voir comment la langue se renouvelle et comment elle se débarrasse tout aussi vite de ses innovations. Chaque génération apporte son lot de néologismes ou d’usages nouveaux. Souvenez-vous de c’est bath, c’est chouette, c’est super, c’est extra, puis c’est giga, c’est trop, etc… Nous pourrions presque mettre des dates sur ces expressions, qui fonctionnent comme des fossiles dans une couche géologique. Il y a un peu plus de trente ans, le pied s’abattait sur le français : c’est le pied, prendre son pied… Ce matin, mes étudiants me disait que « ça faisait vieillot ». Je ne sais pas quel est l’avenir de ça va le faire, si l’expression va perdurer ou disparaître, si elle fera vieillot dans un an, dans dix ans… Mais il serait amusant de faire un relevé de ces expressions météorites, qui passent dans le ciel linguistique, font trois petites tours et puis s’en vont. La langue est comme une éponge : elle se gorge d’eau puis, si on la presse, rejette cette eau mais reste humide, retient certains des mots nouveaux, en général une minorité. Alors, ça va le faire, ça va le faire ? A suivre.

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Septembre 2009

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fleche30 septembre 2009 : Penser bien, penser mal

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J’ai participé hier à une table ronde franco-portugaise, portant sur la coopération linguistique dans le cadre européen, et plus précisément sur « l’importance internationale du français et du portugais ». C’était un peu étrange d’entendre des Portugais parler de l’importance de leur langue : un peu comme si les francophones suisses se faisaient les hérauts de la grandeur du français. Je veux dire que les 10 millions de Portugais ne pèsent guère face aux 183 millions de Brésiliens, et que l’importance de cette langue repose bien sûr sur le Brésil… Mais qu’importe. Ce qui m’a surtout frappé, dans ces débats, c’est le déséquilibre entre la situation du portugais dans le système scolaire français et celle du français au Portugal. Là-bas, le français est la deuxième langue étrangère dans l’enseignement, après l’anglais et avant l’espagnol. Chez nous, il y a (je cite de mémoire) 30.000 lycéens apprenant le portugais, 250.000 l’italien, 800.000 l’allemand et 2 millions 200.000 l’espagnol. Quant à l'anglais…. C’est-à-dire qu’on ne peut guère parler de réciprocité. Le ministère de l’éducation nationale vient de rétablir UN poste d’agrégé de portugais, et il n’y a aucun poste au CAPES. Vous avez bien lu : on recrute un professeur de portugais cette année. Mais les chiffres ci-dessus justifient en partie cette rigueur. La France aimerait bien que le français soit plus présent dans l’enseignement allemand et recrute chaque année plus de lecteurs allemands que nécessaire : maquillage politique des chiffres, qui n’empêche pas la baisse régulière des élèves en allemand. Il se passe la même chose pour l’italien : baisse régulière des élèves, et baisse tout aussi régulière en Italie des élèves étudiant le français. C’est dire que la réciprocité ne peut pas jouer. il n’y a qu’en Grande Bretagne que l’enseignement du français n’est pas menacé : les élèves parlent déjà anglais, ils peuvent donc apprendre le français…. Ce qui est sûr, c’est que notre pays est celui qui offre le plus de langues dans son système scolaire, une vingtaine, même si les élèves choisissent massivement l’anglais comme première langue.

Ceci dit, moi qui n’ai pas beaucoup de respect pour les hommes politiques,  j’ai été surpris par la prestation du ministre portugais de la culture, José Antonio Pinto Ribeiro, improvisant pendant une heure, en français, sur les problèmes des politiques linguistiques, des rapports entre langue et identité , sur l’importance du plurilinguisme, de la traduction. Parlant de l’anglais international que, dans la plupart des cas, l’on parle mal, il a eu cette formule : « Si  l‘on pense dans une langue que l’on parle mal, on pense mal ». Cela fait plaisir, parfois, de rencontrer un homme politique qui pense.

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fleche29 septembre 2009 : Défense de classe
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Bon, j'antidate légèrement, mais demain matin je prends un avion tôt, pour un aller-retour à Paris. En fait il est 21heures lundi.

Il y a beaucoup d’inconnues derrière cette histoire d’arrestation en Suisse de Roman Polanski. Il possède un chalet dans ce pays, s’y rend fréquemment, et la police helvétique aurait pu l’arrêter plusieurs fois. Il faut donc supposer que la justice américaine a récemment décidé d’activer, ou plutôt de réactiver, une procédure judiciaire. Pourquoi ? Je n’en sais rien, mais c’est une bonne question. Les juges fachos pullulent là-bas, ils sont élus et suivent leurs électeurs, qui le plus souvent ne sont pas spécialement progressistes. D’où une justice démagogique. Autre question : pourquoi la justice suisse n’a-t-elle pas prévenu la France ? Parce qu’elle a des choses à se faire pardonner par les USA dans le domaine du secret bancaire ? Bonne question, camarade Calvet, mais je n’ai pas non plus de réponse. Dernière question : puisque la « victime » de Polanski a depuis longtemps retiré sa plainte, comment cette procédure peut-elle se poursuivre ? Encore une fois je n’en sais rien, je ne suis pas juriste. Et tout cela me semble bien trouble.

MAIS. Mais je suis scandalisé par les réactions qui se succèdent en France. Une sorte de front commun sur le thème « il a du talent », « c’est un génie », « quel cinéaste » (Ah ! La prestation hier soir de notre ministre de la culture, F. Mitterrand ! Une pièce d’anthologie !), un front commun qui me rappelle l’union sacrée des intellos lorsque Louis Althusser avait assassiné sa femme. Bien sûr que Polanski a du talent, qu’il est un grand metteur en scène. Et alors ? Si c’était mon concierge, ou le balayeur de mon université, qui en vacances aux Etats Unis avait fait la même chose, est-ce qu’il serait défendu avec une telle unanimité ? Bien sûr que non.

Contrairement à notre vénéré président de la République, je respecte la présomption d’innocence, et je n’ai donc rien à dire sur le cas Polanski. En revanche, cette réaction de classe (classe sociale, classe intellectuelle) me dégoûte profondément. Il fallait que cela soit dit, non 

PS. Ce lundi soir à 19 heures, j’apprends que le PDG de France télécom a été tué aujourd’hui à Annecy. A 20 heures sur la 2 j’apprends qu’il a été hué. Intéressant, les fausses liaisons…

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fleche28 septembre 2009 : Une université française...

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J’ai visité depuis un an une dizaine d’universités (Split, Tel Aviv, Ottawa, Chicago, Brasilia, Rio, Hambourg….). A chaque fois, je rentre honteux. Il y a dix ans que je suis à Aix-en-Provence (la Sorbonne c’était un peu mieux…), et que je vois chaque jour le même chantier. Les murs extérieurs sont recouverts de plaques qui se cassent la gueule. Plutôt que de les remplacer, on a tendu des filets mécaniques pour éviter que les facades ne tombent sur la tête des passants. Les chiottes (il n’y a pas d’autres mots) sont dégueulasses, les couloirs répugnants, on voit des fils électriques dénudés qui pendent un peu partout. Bref, il y a longtemps que je voulais vous faire profiter de ce lieu idyllique dans lequel je n’ose pas inviter mes collègues étrangers. Mon complice Jean Véronis l’a fait avant moi. Allez visiter : http://aixtal.blogspot.com/2009/02/universite-concours-photo.html

Cela vaut le déplacement.

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fleche26 septembre 2009 : A small Town in Germany, et infaillibilité présidentielle

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A small town in Germany, c’était le titre d’un roman de John Le Carré, qui se passait à Bonn, alors capitale de la République Fédérale Allemande. Je suis actuellement à Brême, toute aussi petite et toute aussi allemande, mais avec sans doute moins d’espions qu’à Bonn à l’époque, à la veille d’une journée d’élections. Je me suis baladé dans les rues où fleurissent des affiches et des slogans. Pour la CDU, wir haben die Kraft, en gros « nous savons faire ». En face, le SPD (le parti social-démocrate) qui fait référence au système de vote allemand en jouant sur la rime : Zweitstimme ist Kanzlerstimme (« le deuxième vote c’est pour le chancelier »). Quant aux verts, les seuls à parler de la crise, ils annoncent avec optimisme: Aus des Krise hilft nur Grün (« c’est les verts qui nous sortirons de la crise »). C’était juste pour vous donner un peu de couleur locale. En fait, les Allemands n’ont pas l’air d’être passionnés par la campagne, même si l’on annonce que la chancelière aura peut-être du mal à constituer une coalition. A small town in Germany...

Mais je me suis surtout intéressé aux retombée, en France, de la bévue de Sarkozy sur les « coupables » (Est-ce d’ailleurs une bévue : avec lui on ne sait jamais : plus retors tu meurs. Mais là, tout de même…). Et je dois dire que la lecture de la presse française, trouvée ce matin à la gare, est réjouissante. Thierry Herzog, l’avocat du président va jusqu’à mettre en doute la formule : « C’est un verbatim d’agence, il y a toujours des raccourcis ». Comme s’il n’avait pas, avec des millions de français, entendu l’interview de son client à la télévision. Au sénat, l’UMP Gérard Longuet commence par affirmer qu’un prévenu doit être présumé innocent, et rappelle que Michel Poniatowski, pour des raisons similaires, avait failli passer en Haute cour de justice. Quelques heures plus tard, sans doute dûment sermonné par l’Elysée il présente ses excuses pour cette allusion : il n’a bien sûr pas voulu dire que le président pouvait être menacé de cette juridiction. Mais qui aurait pu penser cela? Pour Xavier Bertrand, « aucun nom n’a été cité par le président. Alors où est le problème ? ». Où est le problème, en effet ?  Et la prime revient, comme toujours, à Frédéric Lefebvre, qui déclare : « Les coupables sont toujours parmi les prévenus ». Comme on sait, en France, on n’a jamais mis en examen des innocents qui ont ensuite été acquittés… Cette cacophonie pose quelques questions. Lefebvre est-il un électron libre qui dit n'importe quoi, et le plus souvent de grosses bêtises, ou bien transmet-il un message, et lequel? Sarkozy est-il définitivement maladroit (pour rester poli) ou bien fait-il exprès de semer le trouble dans sa majorité, pour sortir ensuite de son chapeau de bonimenteur la bonne réponse, la bonne posture, la bonne explication ?

Ce qui ne frappe le plus dans dans tout cela, c’est d’une part le silence prudent de Michèle Alliot-Marie et de Jean-François Copé (au moins, ils ne diront ni bêtises ni contre vérités), et d’autre part un petit rappel de lapsus célèbres dans Libération : Villepin et sa « démission du conseil constitutionnel », Robert-André Vivien et son « Monsieur le ministre, il faut durcir votre sexe ». Cette dernière allusion me donne l’impression que le journaliste de Libé  a lu Véronis et Calvet. Mais l’analyse la plus fine est peut-être celle de Robert Solé, dans Le Monde, pour qui il y a deux façons de réparer un lapsus (le rectifier tout de suite, ou ne rien dire et attendre que passe la tempête). Le problème, c’est que la garde du président a choisi une troisième voie : justifier la phrase incriminée (c’est le cas de Bertrand et de Lefebvre, voir plus haut). Et Solé de conclure  qu’ils « portent atteinte à un principe sacré : la présomption de lapsus ». Le plus simple aurait en effet été de publier un communiqué d'excuse, expliquant que préoccupé par les enjeux du G20 le président n'a pas utilisé le bon mot. On nous a bien expliqué il y a quelques semaines que le ministre des affaires étrangères, le harki Kouchner, était fatigué et qu'il avait confondu les Ouigours et les yaghourts... Mais voilà, cela aurait signifié que le président peut se tromper, cela aurait violé le dogme de l'infaillibilité pontificale, pardon, présidentielle. Mais alors, si Sarkozy ne s'est pas trompé, s'il n’a pas fait de lapsus, c'est donc qu’il a violé le principe de la présomption d’innocence, qu'il a violé une institution dont il est le garant. Bref, il s'est mis, et a mis en même temps sa majorité, dans un cercle vicieux, et l'on sait que tous les cercles vicieux ont cette particularité que plus on les caresse et plus ils deviennent vicieux. Bref j'attends la suite avec intérêt. Mais tout de même, ce spectacle à la Dallas, ne sert-il pas en même temps à nous faire oublier que la dette du pays explose, que le chômage augmente, que, que, que.....?

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fleche24 septembre 2009 : Modifier le dictionnaire

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J'en ai raté une, hier soir, dans l'interview de Sarkozy. "Les coupables doivent être jugés". Le Monde daté d'aujourd'hui titre Le "J'accuse" de Dominique de Villepin et je me suis dit qu'ils exagéraient un peu, qu'en comparant Villepin à Zola ils lui donnaient un costume un peu trop grand pour lui, et voilà que Sarkozy leur donne raison. Pas de présumés innocents mais des coupables. Vous entendez, messieurs du tribunal? Le président vous a soufflé la réponse: ils sont coupables. Cet homme est avocat, il doit connaître un peu la loi, il a des conseillers qui, c'est leur métier, le conseillent. Et il sort une telle gaffe! Il n'est pas seulement président de la République, il est aussi président du tribunal, procureur, jury. D'ailleurs il rêve d'être tout à la fois. Nous assistons régulièrement à un ballet qui, d’abord, paraît désordonné : les sous-ministres ou les ministres de seconde zone disent des choses apparemment contradictoires, mais en fait ils interprètent des partitions différentes, comme on lance un ballon d’essai. Puis un ministre de rang supérieur (afin, n’exagérons rien, dans la république zarkozienne aucun ministre n’est de rang supérieur, ce qui est bien normal, le mot même de ministre signifie le contraire : tout petit, serviteur), un ministre de rang un peu moins inférieur donc déclare d’un ton docte que rien n’est décidé, qu’aucun arbitrage n’a été rendu… Pendant ce temps on a habitué les gens à la menace annoncée (augmentation du forfait hospitalier, augmentation du prix des cigarettes, niveau de la taxe carbonne, etc… observez, vous verrez) et l’arbitrage arrive. C’est-à-dire la décision de Sarkozy. Il va falloir modifier les dictionnaires et dire qu'en politique française "arbitrage" signifie "décision du président". Et le président a décidé qu'ils étaient coupables. Enfin qu'il était coupable. Fermez le ban! Bon, c'est bien beau tout ça mais je vais rater mon avion. Je donne une conférence à 18 heures à Hambourg, et ce n'est pas la porte à côté.

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fleche23 septembre 2009 : Les linguistes sont chiants...

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Il s’est passé hier sur Canal + une drôle de chose. Jean-Michel Apathie, journaliste confirmé et francophone natif (j’insiste sur ce point, vous verrez plus loin pourquoi), voulait se moquer de France 2 qui, annonçant en boucle l’interview que, de New York, Sarkozy devait accorder aujourd’hui à David Pujadas (F2) et Laurence Ferrari (TF1) semblait assimiler la journaliste de la chaîne privée à la publique, disant en gros : « Sur France 2 une interview du président Sarkozy à Laurence Ferrari et David Pujadas ». Rien à dire, il avait raison. L’ennui est que, deux fois de suite, il a parlé de Ferrari et Pujadas en disant qu’ils étaient des journalistes « assermentés ». Je suppose qu’il voulait dire « accrédités ». Ou alors il a beaucoup de malice, ce qui est possible. Mais ce lapsus (ou pas lapsus) devrait nous faire réfléchir. Il y aurait des journalistes « assermentés » au président de la république ? Cela donne froid dans le dos. Dans quel pays vivons nous ?

Ceci dit, j’ai écouté cette interview (sur France 2, bien sûr : je ne me branche jamais  sur TF1, mais c’est mon problème). Sarkozy :

« Les paradis fiscaux, le secret bancaire, c’est terminé ». A suivre.

Sarkozy toujours :

« J’ai dit aux Français que je ne leur mentirai pas ». Chiche ! Mais comment le président transcrirait-il cette phrase ? Mentirai ou mentirais (s’il connaît la nuance, ce dont je doute) ? Dans le premier cas, futur, je ne mentirai jamais. Dans le second, conditionnel : je ne mentirais pas, si.. Je sais, les linguistes sont chiants.

Sarkozy encore, à propos du sommet de Pittsburg et des bonus : « C’est ce que nous décidons…euh discutons en ce moment ». Prendre ses désirs pour des réalités ?

Sarkozy enfin, toujours dans le même entretien :

« Cette lettre que j’ai faite à tous nos partenaires…avec Madame Merckel ». Et pourquoi pas « cette lettre que nous avons faite.. » ? . Oui, les linguistes sont chiants. Mais j’assume.

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fleche22 septembre 2009 : Paradoxe

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C’est marrant, il y a un peu plus de trois ans nous défilions contre Villepin, contre le CPE qu’il s’acharnait à vouloir imposer et que Chirac voulait désamorcer (voir l’analyse que nous donnions de ce mouvement avec Jean Véronis dans Combat Pour l’Elysée au Seuil). Déjà, mais nous ne l’avons appris que plus tard, Sarkozy téléphonait à Bruno Julliard, alors président de l’UNEF, pour l’assurer de son soutien. C’est ce qu’on appelle la solidarité gouvernementale. Nous défilions contre Villepin. Et voici qu’aujourd’hui il me paraît presque sympathique, Villepin, pas le CPE. Cette obscure affaire  Clearstream est sans doute la plus grande erreur de Sarkozy. Il croit tenir les cartes, tenir le procureur, tenir les juges, mais si comme cela semble, le dossier est vide ou ambigu, si Villepin s’en sort, si Sarkozy ne gagne pas ce procès, le retour de bâton sera dur pour lui, il aura Villepin à ses basques pour longtemps… Mais tout de même, le fait que cette idée me fasse plaisir tient vraiment du paradoxe.

Ca n'a rien à voir, mais chaque 22 septembre je pense à Brassens: "Le 22 septembre, aujourd'jui, je m'en fous..."

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fleche21 septembre 2009 : Retour

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Le retour du Brésil est un peu accablant, lorsqu’on redécouvre la France, ses media, son pouvoir politique et ses contradictions, ses effets d’annonce, ses palinodies.

Commençons par les media. Samedi soir, sur la deuxième chaîne, un reportage sur la journée du patrimoine. Valery Giscard d’Estaing a ouvert son château et reçoit les visiteurs. Commentaire : il « est fier de son ascendance aristocratique ». Tout le monde sait que Valery Giscard d’Estaing s’appellerait Giscard tout court, comme son père Edmond,  si ce dernier n’avait pas acheté le titre de d’Estaing (oui, cela peut paraître étrange, mais les titres de noblesse se vendent…), et qu’il a acheté « son château » il y a quatre ans. Nous payons des impôts pour que la télévision publique nous parle de « l’ascendance  aristocratique » de monsieur Giscard !

Passons au pouvoir politique. Nous avons déjà parlé des connotations un peu vichystes des déclarations récentes de monsieur Hortefeux (on peut plaisanter, faire des blagues racistes, à condition de ne pas être filmé et enregistrer). Monsieur Sarkozy a changé de cap à 180 degrés sur la question des tests ADN, et c’est tant mieux. Mais pourquoi affirmer il y a deux ans avec autant de force des positions que l’on réfute aujourd’hui? Parce que l’on pense que les gens n’ont pas de mémoire ? Peut-être. Qui se souvient par exemple du battage organisé, il y a deux ans, sur la journée Guy Môquet dans les écoles, et sur l’idée stupide de faire « parrainer » par les élèves de CM2 un enfant mort dans les camps nazis ? Effet d’annonce, encore, et non suivi d’effet. Revenons à aujourd’hui : Sarkozy est rentré triomphant de Brasilia, annonçant que Lula allait acheter 36 Rafales. Là-bas j’ai entendu un tout  autre son de cloche. L’armée a fait savoir que c’était elle qui déciderait, que les rafales n’étaient qu’une option et que d’ailleurs elle n’avait même plus assez d’argent pour nourrir les soldats… On va encore m’accuser d’être un antisarkozyste systématique, mais comment accepter que chaque déplacement du président ressemble à un état de siège ?  Vendredi, il a rendu visite à l’hôpital Paul Brousse de Villejuif. Selon les syndicats, sa venue aurait coûté 200.000 euros, à la charge de l’hôpital, « soit le salaire de huit infirmières pendant un an ». Giscard se prend pour un aristocrate mais lui se prend pour un empereur !

Gardons le meilleur pour la fin. On connaît le goût du président pour les talonnettes, on a remarqué que sa femme ne portait plus que des chaussures plates, on a vu comment il se débrouillait sur les photos pour être sur une marche, plus haut que les autres. Voilà que la RTBF, télévision belge, explique dans un reportage sur la visite de Sarkozy à une usine de Normandie que l’on avait choisi pour l’accueillir des personnes plus petites que lui. Ridicule, dit-on à l’Elysée.  Mais le quotidien anglais The Independant , les quotidiens belges Le Soir et Die Morgen disent la même chose.  Et selon Het Laatste Niews il est impossible de savoir quelle est la taille exacte du président français : entre 1,65 et 1,70 mètre… Mais tous sont d’accord sur un point : au dessus de 1 mètre 65, les « figurants » sont interdits. C’est comme ça qu’au sommet de l’Etat on atteint le sommet du ridicule. Remarquez, je ne devrais pas me plaindre : je mesure un mètre soixante cinq…

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fleche16 septembre 2009 : Sens uniques

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Je suis en train de finir l’écriture d’un livre sur le signe, ce signe qui est généralement considéré comme le vecteur naturel et évident du sens. Il y a là une vision dominante, euphorique et un peu naïve, selon laquelle, de l’émetteur au récepteur, le sens passe aisément. Comme, d’un souffle, on envoie à l’aide d’une sarbacane une fléchette vers sa cible, on envoie un message, qui passe, naturellement. Il n’y a de communication que réussie, selon cette illusion étroitement liée à la conception saussurienne du signe et à la théorie de l’information. On encode, on décode et le sens passe, comme une lettre à la poste ou comme la fléchette de la sarbacane qui vole vers sa cible. Les choses sont en fait un peu plus complexes, il n’y a pas de sens unique mais parfois des doubles sens, des impasses, des voies sans issues ou des labyrinthes : le signe est certes nécessaire à la transmission ou à la construction du sens, mais il n’est pas nécessairement suffisant. Et ceci, sens unique, double sens, impasses, me ramène à Brasilia. J’ai parlé de ses avenues, larges et nombreuses, mais j’ai omis de dire qu’elles étaient à sens unique, ce qui force les véhicules à des trajets un peu insensés, étranges. Il est fréquent de voir son hôtel de l’autre côté de la rue, mais le taxi doit faire tout un périple pour y parvenir, et il est inutile de lui demander de vous laisser là, vous n’arriveriez jamais à traverser. Il n’y a pas de double sens à Brasilia. La métaphore que j’amorce entre les problèmes posés par l’analyse de la construction du sens et la circulation automobile à Brasilia pourra surprendre. Mais pourtant… L’illusion du sens unique, du signe qui dit à coup sûr, de la communication toujours réussie, certains ont cru pouvoir la réaliser, dans l’espéranto par exemple, mais nous savons que nous ne sommes alors pas très loin de la newspeak  de George Orwell. Brasilia, dans sa conception futuriste, se trouve de ce côté là (décidément, s’il me lit, Marcos va s’étrangler !), du côté du sens unique, et vous pouvez ici donner à sens le sens que vous voudrez.

Bon, cet après-midi je prends un avion dans le sens du retour, pour Paris, au départ de l’aéroport de Rio, l’aéroport Tom Jobim. Je connais les aéroports Charles de Gaulle, John Kennedy, Indira Gandhi, Georges Bush, mais il n’y a que les Brésiliens pour donner le nom d’un compositeur de « chansons » à un aéroport international. Et c’est pour ça qu’on les aime. Malgré les sens uniques de Brasilia.

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fleche15 septembre 2009 : Centre et périphérie

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(Je n’ai pas ici les moyens de scanner un plan de Rio et de l’insérer dans ce billet, mais vous le trouverez aisément sur Internet et cela vous facilitera la lecture de ce qui suit)

Brasilia a –évidemment- un centre, autour duquel gravitent les « villes satellites » : la ville a été conçue comme ça, avec ce paradoxe que les piétons, la vie, sont exclus de ce centre-ville. A Rio, le paradoxe est ailleurs (des piétons, de la vie, il y en a partout) : ce qu’on appelle le centro, le centre, semble totalement excentré, à l’extrême Est de la ville. Il est, comme souvent, difficile de dire exactement où elle commence et où elle finit, mais sous le regard du touriste elle s’étend le long de la mer, d’Ipanema ou Leblon à l’Ouest jusqu’à Urca et le pain de sucre à l’est, en passant bien sûr par Copacabana et Leme. Sous ce même regard, le centre est à Copacabana, et les quartiers de Flamengo et de Gloria sont déjà un peu lointains. En traçant des cercles concentriques, nous aurions alors, dans une périphérie proche, les quartiers de Tijuca, de Cosme  Velho, puis dans une périphérie plus lointaine Grajaù, Maracanã et enfin, presque à l’extérieur, São Cristovão et le Centro. Bien sûr la vérité est ailleurs. Le « centro » correspond à la partie de la baie de  Guanabara où s’installèrent en premier lieu les Portugais, et c’est à partir de ce centre que l’on délimite une zone Sud, une zone Ouest et une zone Nord. Pas de zone Est, puisque le centre est à l’Est, au bord de l’eau. On voit donc qu’il y a conflit entre l’histoire (le centre historique est bien sûr ce qu’on appelle centro), la géométrie (pour laquelle le centre se situerait du côté du jardin botanique) et le ressenti (pour lequel le centre serait à Copacabana et le centro à la périphérie). Je donne sans doute l’air d’énoncer des évidences, ou de tomber dans un relativisme primaire, mais je n’en suis pas sûr. En Argentine, la météo donne deux températures, distinguant entre la température « thermique » et la température « ressentie ». Le première est scientifique, la seconde relative (dépendant du vent, de l’humidité, etc.). De la même façon les villes ont un centre « scientifique » (la science étant ici l’histoire, ou l’urbanisme) et un centre « ressenti ». Quel est, pour vous, le centre de Paris (ou de toute autre ville dans laquelle vous vous trouvez) ? Il y aurait de belles enquêtes sur les représentations à faire en demandant aux habitants d'une ville où en est, pour eux, le centre.

A ce propos, je ne voyage pas avec ma bibliothèque, mais il faudrait relire ce que Roland Barthes, dans L’Empire des signes, écrit sur le centre de Tokyo. Bon, je vais rejoindre mon colloque (« représentations réciproques dans les discours francophones et lusophones ») en passant par le centro pour m’acheter du tabac.

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fleche13 septembre 2009 : Nasales brésiliennes
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Je continue mon approche contrastive de Brasilia et de Rio et m’a frappé une chose évidente, que j’aurais dû percevoir dès le premier jour. J’ai toujours été amusé de voir qu’à Rio, à chaque feu rouge, les automobilistes sont sollicités par des vendeurs de bouteilles d’eau, de mouchoirs en papier, de billets de loterie, mais aussi par des acrobates de toutes sortes. Hier, en sortant de l’université, dans le quartier Leblon, j’ai vu un adolescent debout sur un bidon, face aux voitures, jonglant avec quatre balles rouges. Quelques secondes avant que le feu passe au vert, il mettait son bidon sur le trottoir et allait quémander des pièces auprès des premiers automobilistes. Tout cela, c’est un spectacle quotidien à Rio, un spectacle inimaginable à Brasiia. Vendeurs d’eau ou acrobates, personne ne parviendrait à un feu pour pratiquer son petit commerce : ils se feraient écraser avant, tant il y a de voies et d’avenues à traverser.

Modern Sound, à Copacabana, est une sorte de FNAC où l’on trouve des disques de tous genres, brésiliens ou étrangers, classiques ou modernes, des milliers de disques. Au fond, un peu surélevé par rapport à la boutique, un espace bistrot, restaurant et spectacle. Toute la semaine s’y produisent des artistes, le plus souvent pour promouvoir un disque qui vient de sortir. Hier c’était Orchestra Lunar, un orchestre de femmes, neuf femmes plus un homme à la batterie (pas la batterie de cuisine, les drums), neuf femmes qui interprètent les standards de la bossa nova et de la samba. Trois d’entre elles, multi instrumentistes (saxo, trombone, trompette, flûte traversière, etc.) constitue une efficace section de cuivres sur laquelle une pianiste, une guitariste, une joeuse de caraquinho (je ne suis pas sûr de l'orthographe) et deux chanteuses semblent improviser. En fait tout est orchestré et écrit, elles lisent leur partition en donnant l’impression d’improviser, et le résultat est impressionnant. En les écoutant interpréter des morceaux de Chico Buarque, Jorge Ben ou Zé Kette je me rends compte que ce qui, à mon oreille, fait la bossa nova, sa langueur, tient beaucoup à l’intonation, à la douceur des nasales brésiliennes qui donnent toujours l'impression de glisser. Chanté avec l’accent portugais, Chico Buarque serait insupportable. Je sais, il s’agit de représentations et, concernant les langues, je devrais m’en méfier. C’est ce qu’on pourrait appeller la schizophrénie du linguiste (ou du mélomane). Mais qu’importe. Si vous passez par là, ça se trouve rua Barata Ribeiro 502,les groupes se produisent de 14 à 20 heures, on peut manger ou simplement boire un coup, le spectacle est gratuit et la caïpirinha parfaite.

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fleche12 septembre 2009 : Un beur ça va, deux beurs, bonjour les dégâts
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Vue du Brésil, la France est bien sûr un petit pays : trois fois moins d’habitants, treize fois moins de superficie, nous ne sommes pas à la même échelle. En outre, peut-être à l’image de son président, la France apparaît vue d’ici comme trop pressée, fébrile, et du coup superficielle. Un exemple : il y a à peine cinq jours la presse française annonçait une sorte de blitzkrieg sarkozien, la vente des rafales, la victoire. Et aujourd’hui on n’en parle plus (je lis la presse française sur Internet), on a tourné la page, on est passé à autre chose. Ici certains disent que rien n’est définitif, que cette vente n’est pas encore finalisée : je ne sais pas où est la vérité. Mais surtout on analyse ce qu’il y a derrière cet achat potentiel. Pourquoi armer le Brésil ? Je n’ai lu aucune analyse dans la presse française sur le conflit qui traverse l’UNASUR (union des nations sud-américaines), sur les prises de bec récurrentes entre Hugo Chavez et Alvaro Uribe et sur les enjeux importants qui se profilent derrière tout ça. La Colombie vient en effet d’ouvrir sept de ses bases militaires aux USA. Officiellement pour mieux lutter contre les trafiquants de drogue. Mais certains prêtent aux Etats Unis le projet de faire de la Colombie l’Israël de l’Amérique Latine. C’est dans ce contexte que la France participe à l’armement du Brésil, et les enjeux qui se profilent derrière méritent peut-être un débat ouvert. Mais non, on vend des armes… Je me souviens d’un meeting à la Mutualité sur l’Amérique Latine, au milieu des années 1960,  meeting dans lequel Jean-Paul Sartre avait rappelé la doctrine de Monroë, l’Amérique aux Américains, la commentant ainsi : « doctrine qu’il faut bien sûr entendre l’Amérique du Sud aux Américains du Nord ». Eh oui ! Et nous, nous vendons des armes.

Et pendant ce temps la France parle d’autre chose, du « dérapage » de Brice Hortefeux dont ce n’est pas la première formule à tendance raciste. La vidéo, telle que je l’ai entendue, n’est pas très probante. Mais Le Monde en donne une transcription qui ne laisse guère de doute :

« Une militante UMP présente autour du ministre lui lance : "C'est notre... C'est notre petit Arabe." C'est alors que M. Hortefeux lui répond : "Quand il y en a un ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes." »

Un beur ça va, deux beurs bonjour les dégâts, en quelque sorte. Un dérapage, donc. Ce mot, dérapage, mériterait une longue analyse. Si le ministre de l’intérieur a dit ce qu’on lui reproche (et tout semble le prouver) est-ce un dérapage ou des propos racistes ? Hortefeux nie, et des ministres se précipitent à son secours. Mais d’autres pédalent dans la choucroute et apportent du même coup des témoignages indirects plus probants encore que la vidéo. Henri Guaino par exemple qui déclare : « La transparence absolue, c'est le début du totalitarisme. Il n'y a plus d'intimité, il n'y a plus de discrétion ». Se rend-t-il compte qu’en disant cela il avalise les reproches faits à Hortefeux ? Qu’il confirme que, dans ce qu’il croyait être l’intimité et la discrétion, le ministre a bien tenu des propos racistes ? Guaino poursuit d’ailleurs, en expliquant qu’Internet est une zone de non droit : « Je ne crois pas à la société de délation généralisée, de la surveillance généralisée ». Nous avons, bien sûr droit à notre intimité, mais nous avons aussi droit à la logique. Si Hortefeux n’a pas dit ce qu’on lui reproche, pourquoi se plaindre de la surveillance et de la délation généralisée ? Claude Guéant, un autre conseiller du président de la république, déclare selon Le Monde : « on ne peut plus faire des plaisanteries spontanées, dans un monde où tout le monde, tout le temps, est filmé ». Donc, encore une fois, Hortefeux aurait bien dit ce qu’on lui reproche. Mais c’était une plaisanterie. Bien sûr. Comme Le Pen, sans doute, chaque fois qu’il sort des énormités sur les Noirs, les Arabes ou sur le détail que constituent les camps nazis. Il est un métier qu’on appelle la communication. Il existe des conseillers en communication. Et l’on peut considérer qu’ils vendent essentiellement du vent. Mais, à en juger sur les cafouillages gouvernementaux en cette affaire, sur les répliques tous azimuts qui disent tout et son contraire, on se dit qu’ils ont du pain sur la planche, les conseillers en communication. En règle générale, Sarkozy tient sa meute dont les membres disent à peu près la même chose, même s’ils ne le pensent pas. Ici la cacophonie dénote à tout le moins le trouble, sinon l’affolement. Tiens, à propos de meute et de canidés, je n’ai entendu nulle mention d’une déclaration de Frédéric Lefebvre. Mais c’est loin, le Brésil.

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fleche11 septembre 2009 : Fin de journée

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Je viens d’arriver à Rio. Hôtel un peu vieillot, à Flamengo, mais vue imprenable sur la baie et le pain de sucre. Sans doute le saviez vous déjà mais, le 1er janvier 1502, lorsque Gaspar de Lemos et Amerigo Vespucci arrivent dans cette vaste baie de Guanabara, ils la prennent pour l’embouchure d’un fleuve et baptisent le site Rio de Janeiro, fleuve de janvier. Seraient-ils arrivés la veille, je serais aujourd’hui à « fleuve de décembre ». Délices de la toponymie coloniale…

Ce matin, du balcon de ma chambre (au quinzième étage) je contemplais Brasilia. A perte de vue des immeubles et d’immenses avenues mais ce qui frappe le plus, vu de haut, c’est l’espace et la verdure, du gazon partout, le lac au loin. Cette ville, au petit matin, sous un ciel resplendissant est attrayante. Ai-je été injuste ? Les choses sont plus compliquées. La construction de Brasilia a été une folie, qui à l’époque a d’ailleurs fait un trou énorme dans le budget du pays. Une folie de gauche, une folie communiste disent certains. Un projet fou. Mais cette folie a débouché sur son contraire, l’absence de folie. Je veux dire que dans les représentations collectives (qui n’ont rien de scientifique mais qui existent et qu’il faut prendre au sérieux et analyser scientifiquement), le Brésil est un « pays de folie », une folie qui passe, dans les stéréotypes, par la musique, le carnaval, les femmes peu vêtues, la plage, la mer (oui, je sais, on ne peut pas reprocher à Brasilia de ne pas être au bord de la mer), bref par une série de comportements un peu ludiques, un peu décalés. Et la folie de Brasilia a finalement conduit, du moins est-ce ma perception, à la négation de cette folie mythique du Brésil. Le même mot, folie, recouvre deux choses très différentes et celle de Brasilia a produit du contrôle, de l’ordre, bref le contraire de la folie. Il y a folie et folie, et il faudrait refaire les dictionnaires. Ceci pour dire que je ne regrette pas ce que j’écrivais avant hier. Entre Brasilia et Rio il y a beaucoup plus qu’une heure trente de vol, il y a un monde. Je me suis promené cet après-midi dans le quartier de Flamengo où je loge : la foule, le bruit, les cris, les bistrots, les boutiques. Cela change de Brasilia où le seul bruit qu’on puisse entendre est le bruit des voitures. Mais je suis sûr que mon ami Marcos me pardonnera…

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fleche11 septembre 2009 : En vrac

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Je reçois un mail en commentaire de mon billet du 7 septembre, me signalant que l’utilisation par les intellos d’un vocabulaire « vulgaire » est une façon de vouloir « faire peuple », ce qui n’est pas nécessairement faux. En juin dernier, nous avions à Rouen un colloque autour d’Alain Rey, et comme je m’interrogeais sur les fondements scientifiques de catégories proposées par les dictionnaires (argotique, populaire, vulgaire, injurieux…) il (Rey) nous expliquait qu’il sortait de l’hôpital et qu’il avait été frappé par une inversion des registre. Naguère les infirmiers ou les infirmières disaient pisser et les médecins uriner, aujourd’hui ce serait l’inverse. Tout cela est à soupeser et, comme disait Mao Tse Toung, « qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole ».

Nouvelles du congrès des profs de français du Brésil. Hier soir, un très beau concert de Lokua Kanza mais… Mais, voulant expliquer au public  brésilien et francophone, donc, une chanson en lingala concernant un ami triste et qui avait besoin de soutien il se lance dans un long discours sur la « banane » (c’est-à-dire, pour lui, le sourire). Il explique qu’il faut « donner la banane » aux amis tristes, et scande « donnez la banane, donnez la banane ». Problème numéro un : les profs ne connaissent pas cette expression française. Problème numéro deux : dar uma banana, en brésilien, signifie faire un bras d’honneur. Comme quoi l’interculturel, ça existe…

Un collègue brésilien de Brasilia a lu mon blog d’hier et me dit qu’il n’a pas du tout apprécié. « J’aime ma ville, et je n’aime pas qu’on la critique ». Que dire?

Et puis une remarque que j’ai oublié de faire il y a quatre jours. Lundi, en fin de journée, dans le salon d’Air France à l’aéroport de Roissy, on ne trouvait plus un seul Figaro, mais on trouvait pas mal de Monde et quelques rares Libération. Conclusion :  les mecs qui prennent Air France lisent surtout le Figaro. Je crois que je vais me mettre à la marine à voile.. Mais demain je pars à Rio. En avion.

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fleche10 septembre 2009 : l'ordre et le désordre
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Ville concept, sans histoire ou du moins sans passé humain, social ni architectural, Brasilia a jailli il y a 50 ans de la forêt tropicale, le Cerrado, c’est-à-dire au milieu de nulle part. Elle est née des rêves d’un peuple, d’un président de la république, Juscelino Kubitschek, d’un urbaniste, Lucio Costa, et d’un architecte, Oscar Niemeyer. Le plan d’ensemble (qu’on appelle ici le « plan pilote »), marqué par de larges avenues, est celui d’un avion qui semble vouloir pénétrer un lac artificiel. L’eixo monumental,  250 mètres de large, douze voies, représente, dans l’axe est-ouest le fuselage et la queue de l’appareil. L’eixo rodoviaro, dans l’autre sens, en représente les ailes. Tout cela vu du ciel, bien sûr. En bas on ne voit rien, sinon des voitures et des bâtiments. Au centre, l’administration : cathédrale, congrès, palais de la présidence, tribunal suprême, ministère des affaires étrangères… L’assemblée nationale se trouve au niveau de la cabine de l’avion et, sur l’eixo monumental, les ministères sont alignés à gauche et à droite, comme à la parade : le même immeuble dix, vingt fois répété, avec juste l’indication du ministère dont il s’agit. Aux alentours, les quartiers résidentiels, autosuffisants, chacun ayant ses écoles, ses parcs, ses centres culturels. Il y a un an et demi j’avais travaillé dans l’extrême Nord du pays, à la frontière avec la Guyane, et j’y avais rencontré un grand désordre. Ici, c’est l’ordre qui règne. Deux visions du Brésil.

Les problèmes commencent d’ailleurs là : il n’y a pas de petites boutiques, de bar du coin de la rue, de petite gargote sous un manguier… Pas de place non plus pour les piétons, je veux dire pas de place humainement utilisable, car de la place il y en a partout au contraire, du vide, du gazon, mais personne ne s’y promène : il est pratiquement impossible de traverser les axes et les piétons sont renvoyés dans des passages souterrains. Brasilia est une ville pour la voiture, une ville sans vitrine, et en même temps une ville vitrine. Les hôtels semblent tous regroupés dans un même carré, les restaurants dans un autre, les administrations ailleurs, et encore ailleurs les « clubs ». Et l’on a l’impression que ce monstre surgi du cerveau d’un architecte et d’un urbanistes soucieux de marquer l’histoire n’est pas investi par les gens. Où sont-ils, les gens ? Au centre, dans le « plan pilote », ils sont sous terre : Brasilia me fait penser à Métropolis, le film de Fritz Lang.

En fait il faudrait quitter le centre, la ville « historique » (une histoire d’à peine 50 ans) et aller vers les « villes satellites » (il y en a une quinzaine) pour trouver le « peuple ». Hier soir, dînant avec des amis linguistes, je les ai interrogés sur la langue de Brasilia. Et ils m’ont expliqué que l’on parlerait plutôt dans le « plan pilote » le portugais de Rio de Janeiro (l’ancienne capitale, d’où viennent tous les fonctionnaires) et dans les villes satellites le portugais du Nordeste, la partie la plus pauvre du pays. La différence géographique s’est ainsi transformée en différence sociale (mais c’est aussi comme ça qu’a fonctionné  Paris, brassant les variétés régionales et les  transformant en variétés sociales). Ainsi Brasilia semble avoir reconstitué un microcosme du pays, un microcosme à la fois linguistique et social. La ville n’existe que par les pauvres, qui en sont exclus et lui tendent un miroir dans laquelle elle ne se voit pas mais peut lire ce qu’elle n’est pas : la vie.

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fleche9 septembre 2009 : créolité=impureté ?

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Finalement je n’ai rien à vous dire sur l’auguste visite : la délégation (président de la république et une poignée de ministres) n’a pas eu le temps, ou l’envie, de faire un saut dans ce colloque qui réunit tout de même 1100 professeurs brésiliens de français. Dommage... Demain, peut-être, je vous parlerai de cette étrange ville, Brasilia. Pour l’instant je sors d’une séance au cours de laquelle un français (Bernard Cerquiglini) et un brésilien (Marcos Bagno) sont intervenus sur le même thème générique : le français et le portugais langues créoles. A les écouter, toutes les langues sont le résultat d’un processus de créolisation. Ils expliquent qu’il n’y a pas de races pures, pas de cultures pures, pas de langues pures, ce qui est indiscutable. Que les langues romanes ne viennent pas du latin de Cicéron mais de celui de la rue, des soldats, des commerçants, mélangé d’ibère, de gaulois, des germanique, c’est une évidence. Mais pourquoi appeler ça « créolisation ». Depuis que la créolité est à la mode (en fait depuis l’ouvrage de Chamoiseau, Confiant et Bernabé,  Eloge de la créolité, publié en 1989), il est politiquement correct de parler à propos de tout et de rien de créolité ou de créolisation. J'ai même entendu des japonais dire que leur langue était un créole. Mais si une langue n’est pas « pure », est-elle pour autant un créole ? Les créoles seraient-ils des langues « impures » ? Cela n’a aucun sens. A l’origine le terme « créole » désignait plutôt ce qui est endogène, né sur place, et on voit par exemple sur certains marchés de Louisiane des panneaux annonçant que l’on vend des « tomates créoles »… Les créolistes ne sont toujours pas d’accord entre eux pour définir ce qu’est une langue créole (entre les conceptions qu’en ont Bikerton et Chaudenson par exemple, il y a un gouffre). Or les deux intervenants de ce matin, affirmant que le français et le portugais étaient des créoles, n’ont jamais défini ce terme. J’ai l’impression qu’il y a derrière cet usage comme un sanglot de l’homme blanc qui cherche à se donner une image encore une fois politiquement correcte : nous ne parlons pas des langues « pures » (en cela nous sommes d’accord : il n’y a pas de langues pures), nous parlons des créoles, comme vous tous. Mais du même coup, ne disent-ils pas le contraire de ce qu’ils veulent dire ? Ne font-ils pas des créoles le modèle de l’impureté ? Il y a des conformismes qui sont parfois dérangeants.

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fleche7 septembre 2009

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Lundi, donc. Je me lance dans un itinéraire aérien un peu fou : Marseille-Paris-Sao-Paulo-Brasilia, en gros 24 heures. Cela laisse le temps de lire la presse. Et justement la voix de son maître, je veux dire Le Figaro, annonce que Sarkozy , vous verrez plus loin que je le savais déjà, va « au Brésil avec 25 chefs d’entreprise » (on ne précise pas si son ami repris de justice Balkany  est du voyage) pour moins de 24 heures et doit visiter le site du futur métro de la capitale brésilienne, assister au défilé militaire à l’occasion de la fête nationale, vendre des rafales à foison, bref, qu’il sera très occupé. Comme il lui faut (peut-être) dormir un peu et (sûrement) pisser et déféquer, et que la voix de son maître (pardon, Le Figaro) semble ignorer (mais ces journalistes ne cherchent plus les informations, ils se contentent de celles que leur donne l’Elysée), semble ignorer donc que Sarkozy devrait aussi assister à l’ouverture du congrès des professeurs de français au Brésil (pour lequel je me trouve dans ce vol Marseille-Paris-Sao-Paulo-Brasilia), on peut légitimement s’interroger sur l’efficacité de tout cela. Mais comme demain je serai au Brésil, loin de la presse française et de la pub de l’Elysée, vous aurez la réponse avant moi : combien de rafales ? (Faut-il préciser que je m’en tamponne le coquillard ?) Sauf que je saurai demain, de vive voix (j’arriverai trop tard, et j’en suis bien sûr inconsolable, mais on me racontera), combien de temps Sarkozy a passé au colloque auquel je vais, combien de fautes de français il a prononcées, combien de SMS il a envoyé pendant que les autres parlaient, s’il s’est gratté les couilles, bref je ferai mon enquête, les linguistes savent faire ça. Et je vous jure, je vous raconte.

 Mais n’allons pas trop vite. Pour l’instant je suis donc dans le salon Air France de Roissy, attendant mon vol pour Sao Paulo. A deux mètres de moi un Libanais hurle dans son téléphone. Je l’engueule en anglais, il ne comprend pas, je passe au français pour lui demander de parler moins fort, il obtempère mais reste audible. Et j’ai le sentiment (mais mon arabe imparfait d’origine tunisienne ne me permet pas nécessairement de comprendre un Libanais hurlant dans son portable), j’ai le sentiment, donc, qu’il est en train de gérer le  transport de quelques tonnes de haschich… Question : à partir de quand quelqu’un hurlant dans son téléphone dans une langue qui n’est pas celle du pays dans lequel il se trouve pense-t-il ne pas pouvoir être compris ? Ce serait pas mal comme sujet de bac, non ? Allez, demain si j’ai Internet je vous raconte ce qu’on me racontera sur Sarkozy.

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fleche4 septembre 2009 : Petits problèmes lexicologiques

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La chose que je supporte le moins au monde (non, ce n’est pas Sarkozy, d’ailleurs Sarkozy n’est pas une chose, c'est le président, et nous allons y revenir), la chose que je supporte le moins, donc, c’est de rencontrer un mot que je ne connais pas. Et c’est là où Sarkozy pointe tout de même le bout de son nez, car il a eu il y a trois ou quatre semaines de petits ennuis de santé qu’après quelques hésitations les services de communication de l’Elysée ont présentés comme un malaise lipothymique. Voilà, je ne connaissais pas cet adjectif, lipothymique, mais j’avais autre chose à faire, j’étais en train d’écrire un livre, et j’ai repoussé à plus tard une chose très facile à faire : ouvrir un dictionnaire. Et, dans le Robert, je n'ai pas trouvé l'adjectif lipothymique mais le substantif lipothymie :

"Perte de connaissance avec conservation de la respiration et de la circulation (premier degré de la syncope) »

Pour aller plus loin et être sûr de comprendre j’ai donc cherché syncope :

« Arrêt ou ralentissement marqué des battements du cœur, accompagné de la suspension de la respiration et de la perte de la conscience ».

Et comme  le dictionnaire donne pour malaise : « Sensation pénible (souvent vague) d’un trouble dans les fonctions physiologiques », j’ai enfin compris, après ce périple dans un labyrinthe lexicologique, de quoi avait souffert notre président :

Le président a eu une sensation pénible et peut-être vague d’un trouble dans ses fonctions physiologiques (ça c’est pour le malaise), avec perte de connaissance mais conservation de la respiration et de la circulation (ça c’est pour lipothymique) et a failli  avoir un arrêt ou un ralentissement marqué des battements du cœur, accompagné de la suspension de la respiration et de la perte de la conscience (puisqu’il était au premier stade de la syncope). En d’autres termes il a perdu connaissance et a failli perdre conscience. C’est beau, un dictionnaire ! Mais ce qui est encore plus beau, c’est la communication politique. Car il y a au moins deux façons de mentir. La première est de dire le contraire de la vérité: Non, je n'y étais pas, non, je n'ai pas détourné l'argent de la mairie, oui, j'ai payé de ma poche tous les travaux d'aménagement de mon appartement, non, je n'ai pas fait venir des militantes UMP dans un supermarché pour faire la claque, etc... La deuxième façon de mentir, c'est de dire plein de choses, sans cesse, dans tous les sens, pour brouiller les cartes afin qu'on ne comprenne plus rien. Voilà, si j'avais à rédiger un article de dictionnaire sur communication politique j'écrirais: "Le fait de dire plein de choses, sans cesse, dans tous les sens, pour brouiller les cartes afin qu'on ne comprenne plus rien". Mais tout cela m'a donné mal à la tête: je frôle la lipothymie.

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fleche3 septembre 2009 : Petit bonheur du jour

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C'est toujours agréable de commencer la journée avec une pensée forte, ou une idée lumineuse. Je vous propose aujourd'hui cette perle que nous devons à Gilbert Montagné, l'un des fleurons de la sphère culturelle du président Sarkozy: "Depuis que je suis né je suis aveugle de naissance". C'était à la télévision française.

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fleche2 septembre 2009 : Par la bande

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Vous ne connaissez sans doute pas Hassan Hamze. Professeur d'arabe, il est aussi traducteur et vient d'obtenir le prix de la traduction Ibn Khaldoun et Léopold Senghor descerné par l'OIF (organisation Internationale de la Francophonie) et l'ALECSO (l'organisation de la l'éducation, la science et la culture du monde arabe, une sorte d'UNESCO arabe) pour sa traduction en arabe de mon livre La guerre des langues et les politiques linguistiques. Je sais, je fais ma promo, mais comme on dit au billard, par la bande.

Cependant, il y a une faute de frappe dans la lettre officielle qui m'annonce cette nouvelle: mon ouvrage est devenu La guerre des langes. Et je rêve soudain d'un remake de la Guerre des boutons, ou plutôt du Zéro de conduite de Jean Vigo, dans lequel les batailles de pelochons, avec des plumes qui volent dans tous les sens, seraient remplacées par des jets de langes, de couches culottes polluées de matières fécales, la merde flottant dans l'air, et tout cela bien sûr sous la patronage d'Ibn Khaldoun et de Léopold Senghor... Vous connaissez un producteur ?

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Août 2009

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fleche26 août 2009 : Espoir ?

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La Turquie traîne depuis longtemps deux boulets : le massacre des Arméniens, qu’elle se refuse toujours à reconnaître, et le problème kurde. Le second est peut-être en voie de résolution. Et ce qui m’intéresse, c’est que cette porte de sortie passera peut-être par la linguistique, ou plutôt par la politique linguistique. On parle en effet depuis quelque temps de la possibilité d’accepter l’enseignement du kurde et peut-être de l’enseignement en kurde, de la possibilité de rendre aux lieux (villages, etc.) leur nom kurde, bref le début de la fin de la crise pourrait passer par des décisions que certains trouveront sans doute symboliques mais qui pèsent lourd. En effet le PKK (le parti des travailleurs du Kurdistan) envisage la fin de la lutte armée. Cela me paraît fondamental, ce fait qu’au delà du racisme, des spoliations, de l’économie, du mépris pour un peuple qui représente 15 millions de personnes (sur 70 millions de Turcs), la reconnaissance d’une identité culturelle et linguistique puisse débloquer, enfin je l’espère, une situation jusqu’ici inextricable. Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le gouvernement turc, et peut-être  cherche-t-il à nous bourrer le mou. En outre les sourcilleux censeurs de l’orthodoxie kémaliste, je veux dire les militaires, auront leur mot à dire. Mais qu’une lueur d’espoir apparaisse est pour moi la démonstration que le travail que nous sommes quelques uns à faire depuis des années, en particulier pour les langues africaines, leurs rapports avec les langues héritées du colonialisme, les rapports entre langues et développement, n’est pas nécessairement inutile.

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fleche24 août 2009 : Ostentatoire, ostensible, visible...

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Dans Libération  du 21 août dernier  Leïla Sebbar intervenait à propos de « voile, haïk, hijeb, niqab » pour conclure qu’il devrait être interdit à une citoyen (et ici à une citoyenne) de « dissimuler » son visage et que l’Etat devrait donc intervenir par décret sur ce point. Immédiatement en dessous, une autre tribune défendait le point de vue contraire, expliquant qu’interdire quoi que ce soit revenait à imposer à l’autre une idéologie, une norme… J’avais il y a trois ou quatre ans, en pleine polémique sur le voile à l’école, publié dans le même journal et à la même place un papier sur le même thème. J’ai eu du mal à le retrouver dans le labyrinthe de mon ordinateur, ce qui explique ma réaction un peu tardive. A le relire, mise à part la plaisanterie finale sur l’uniforme à l’école, je me trouve d’accord avec moi-même. J’y discutais des termes ostentatoire, ostensible et visible. Evidemment, les termes du débat ont changé. D’une part il ne s’agit plus de l’école mais de la société, et d’autre part un hijeb ou un niqab sont à la fois ostentatoires, ostensibles et visibles. Mais on trouvera cependant mon texte ci-dessous. Pour alimenter la discussion.

La France politique discute aujourd’hui sur l’adjectif qui conviendrait le mieux dans une loi visant à interdire les signes d’appartenance religieuse à l’école : faut-il interdire les signes ostentatoires (montrés de façon excessive, indiscrète) ostensibles (portés avec l’intention d’être remarqués) ou visibles (qui peuvent être vus). On voit bien sûr immédiatement que les deux premiers adjectifs sont problématiques et que seul le troisième ne prête pas à discussion : quelque chose est visible ou invisible, sans possibilité intermédiaire, tandis qu’il n’y a pas solution de continuité avec ostentatoire ou ostensible, qu’il sera toujours possible d’arguer à longueur de journée.  On imagine déjà les débats portant sur le fait que tel ou tel signe serait plus ou moins ostentatoire, plus ou moins ostensible, et ce choix mènerait à des arguties sans fin, au coup par coup, assorties de manifestations diverses, sur la dimension d’un bandana, sur la longueur d’une croix voire même sur la possibilité de porter en classe une casquette qui recouvrirait la kippa. La République entrerait dans le plus grand ridicule puisque la Loi serait incapable de s’auto-intépréter.

 Mais il y a dans ce débat, du moins aux yeux du linguiste et du sémiologue que je suis, une chose étrange : personne ne semble se demander ce qu’est un signe. Tous les intervenants citent le voile, la kippa et la croix (avec ici une restriction : elle ne doit pas être trop grande), c’est-à-dire les manifestations actuelles de ce que l’on considère actuellement comme attentatoire à la laïcité.  Mais demain ? Ne risque-t-on pas d’assister à des discussions sans fin sur d’autres façons d’afficher son appartenance qui pourraient apparaître, d’autres religions ou sectes bien sûr,  mais aussi les nouvelles façons que les musulmans, les juifs ou les chrétiens pourraient inventer pour se manifester.

Mon propos n’est pas ici d’intervenir dans ce débat, mais de souligner d’abord que la différence entre les adjectifs visible et ostensible ou ostentatoire est, bien sûr, que le premier entretient une opposition digitale avec non visible ou invisible tandis que les deux autres relèvent de l’analogique. Cependant ce problème n’est pas sans lien avec la notion de signe, oubliée dans cette discussion, et l’on peut se demander si ce n’est pas sur elle que devrait porter le débat, si le problème du digital et de l’analogique ne se pose pas au sein même du signe.

On sait que l’ancêtre de la linguistique structurale, Ferdinand de Saussure, considérait que le signifiant et le signifié, étaient aussi indissociables que les deux faces d’une feuille de papier, qu’en coupant dans l’un on coupait dans l’autre. Jacques Lacan a mis un peu de désordre dans cette vision euclidienne (la feuille de Saussure ne peut se concevoir que dans un espace à deux dimensions) en donnant au signifiant une place prépondérante. C’est à partir de lui qu’on cherche à atteindre le signifié, en tenant de franchir la « barre ». Or ce que nos politiques veulent interdire ce n’est pas un signe mais un signifié (qui dit en gros « je revendique mon appartenance à telle ou telle religion ») et ils ne disposent pour l’instant que de trois exemples de signifiants, la kippa, le voile et la croix. Mais une grande maison de vente par correspondance vient de se rendre compte qu’on lui avait fourgué des T-shirts sur lesquels s’inscrivait, en arabe, un passage du Qoran : personne n’avait perçu le signifié derrière ce signifiant. L’anecdote est intéressante car elle préfigure de futurs débats et de futurs conflits. Pour renvoyer au signifié que veut proscrire la loi des petits malins vont s’ingénier à produire du signifiant à la pelle ou, si l’on préfère, inventeront des formes nouvelles pour le même contenu. Que faire si les chrétiens se mettent à porter un poisson ? Si les musulmans exhibe une sourate du Qoran ?

La sémiologie pose parfois des questions embarrassantes et l’on peut se demander si la meilleure façon d’interdire ce signifié anti-laïque n’est pas d’imposer un signifiant unique. L’uniforme à l’école ? Cela fait bien sûr un peu rétro, un peu réac. Mais le signe ainsi émis ne poserait plus de problème.

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fleche21 août 2009 : Qui ne dit mot consent ?

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Il se passe des choses étranges dans le discours gouvernemental. Nous avons vu le premier ministre se rendre sur la plage de Saint-Michel-en-Grève et promettre que la pollution qui produit cette invasion d’algues vertes sera prise en main. Contre la pollution, donc, c’est-à-dire en l’occurrence contre le lisier pourri que les agriculteurs bretons envoient dans la nappe phréatique. Vaste programme, mais programme courageux dans un pays où les paysans ont tous les droits : ils représentent environ deux pour cent du corps électoral et les élections présidentielles se jouent en général à deux pour cent…

L’ennui est que nous apprenons en même temps une modification de la loi concernant les industries polluantes. Jusqu’ici, pour en créer une il y avait deux catégories. Les projets les moins dangereux pouvaient être créés avec une simple déclaration. Pour les autres, considérés comme plus dangereux, il fallait remplir un dossier compliqué, avec enquête publique, étude d’impact, et il fallait attendre l’autorisation de la préfecture. Mais voici que l’on crée une troisième catégorie, avec dossier plus simple (finie l’enquête publique par exemple) et surtout avec ce changement fondamental : si la préfecture n’a pas réagi avant six mois on considèrera qu’elle est d’accord. Vous voyez que tout tourne autour de la fonction du silence. Le silence de la préfecture signifiait un refus (ou une absence d’accord), il signifiera désormais un accord. Les porcs bretons bourrés de produits chimiques pourront continuer à polluer, mais j’ai du mal à voir la logique de cette décision si on la rapporte aux déclarations du premier ministre à Saint-Michel-en-Grève. Sauf s’il s’agit de mettre le discours gouvernemental en accord avec la voix populaire : Qui ne dit mot consent.

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fleche19 août 2009 : Xburger

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Je faisais allusion le 31 juillet à la création, à partir du nom de lieu Hollywood, capitale du cinéma américain, de néologismes comme Bollywood, à partir de Bombay, pour désigner celle du cinéma indien. Voici qu'en j'en trouve la confirmation dans le tout nouveau Nollywood, pour désigner le cinéma du Nigéria, et nous pourrions imaginer Follywood pour le cinéma français... Ce qu'il faut remarquer dans ces créations, c'est une segmentation originale: dans Bollywood comme dans Nollywood la consonne initiale, B ou N, donne par une sorte de rétroaction un sens au H de Hollywood, qui n'en a pas, bien sûr, puisque la bonne segmentation est holly + wood...

Et cela me fait penser au hamburger. Etrange association d'idées, direz-vous? Pas du tout. Un hamburger est à l'origine une spécialité culinaire (enfin, culinaire, il faut le dire vite) de la bonne ville de Hambourg, un Hambourgeois donc, comme un berliner est un Berlinois, un natif de Berlin. Mais nous avons eu là aussi une segmentation originale qui a vu dans hamburger ham (en anglais: jambon) + burger. Ce qui d'une part a porté sur les fonts baptismaux un nouveau mot, burger, et d'autre part a permis l'apparition de nouvelles créations comme cheeseburger, que l'on peut multiplier à loisir selon un modèle que j'appellerai Xburger: fishburger, chickenburger, etc... Les étymologies populaires sont toujours intéressantes, et couper hamburger en ham + burger est bien sûr une étymologie populaire, mais elles sont encore plus intéressantes lorsqu'elles produisent ainsi tout un paradigme. Il existe à Paris une rue des francs bourgeois et, vous me voyez sans doute venir, si jamais le nom de la rue était anglicisé en francs burgers, nous aurions la possibilité de comprendre que cette rue rend hommage à un vendeur d'une spécialité culinaire faite de viande hâchée de Francs dans un bout de pain, avec si vous le voulez quelques oignons et du ketchup! Je ne suis pas sérieux? Non, c'est vrai, mais il y a aussi à Paris une rue Gît le coeur, et qui sait qu'elle doit son nom à un certain Gilles, tenant restaurant, Gilles le maître queue, Gilles le queue...

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fleche15 août 2009 : Ouverture, miam miam et digestion

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Je vis dans un appartement « traversant », comme ils disent dans le jargon immobilier, c’est-à-dire que j’ai des ouvertures, des fenêtres, des deux côtés, vers le Nord et vers le Sud. Cela me permet, par les jours de grande chaleur, de faire des courants d’air, ce qui n’est pas toujours sans risque : les portes peuvent claquer. Vous vous en foutez ? Je comprends, mais c’est la notion d’ouverture qui m’intéresse ici, au sens que tente de lui donner l’UMP. Voici en effet  que le parti de notre vénéré président, après avoir débauché quelques mercantis socialistes pour en faire des ministres aux ordres, se tourne vers l’extrême droite ou presque en accueillant à la fois le vicomte de Villiers, fondateur du MPF (Mouvement Pour la France) et souverainiste patenté, et Frédéric Nihous, le chef de file du parti de CPNT (Chasse, Pêche, Nature et Traditions). Dans le premier cas, donc, ouverture vers un esprit particulièrement fermé, de l’autre ouverture de la chasse, si je puis dire.

Ouverture : Il ne s’agit pas d’ouverture d’esprit, ou de cœur, ni d’ouverture d’une symphonie (on peine à voir la partition), ni même d’ouverture au sens de faire des ouvertures, des propositions, puisque dans tous les cas ces ralliés le sont sans conditions, non, le mot est devenu polyvalent dans le discours sarkozyste, presque magique, une sorte de passe, comme ces clefs qui ouvrent tout, il couvre toutes les magouilles, toutes les opérations destinées à brouiller les cartes ou à renforcer le parti au pouvoir. Il y a en arabe un mot, fath (« ouverture », justement) qui sert traditionnellement à désigner aussi les conquêtes, les invasions, bref, l’impérialisme : douce métaphore. Et le brillant colonel Kadhafi utilise la forme al-fâtih pour désigner son coup d’état du 1er septembre 1969, autre douce métaphore. Mais l’ouverture sarkozyste, si elle n’est pas sans rapports avec cette fath, est plus floue. Elle n’a pas de sens politique (on ouvre en nommant des ministres de gauche mais ils feront une politique de droite), elle couvre toutes les magouilles destinées à renforcer le parti au pouvoir et à préparer les futures élections présidentielles, en fait elle renvoie à la volonté de bouffer le plus grand nombre possible d’opposants potentiels. Vous savez sans doute qu’un apéritif est, étymologiquement, ce qui ouvre l’appétit, et je m’étonne d’ailleurs qu’à côté des pastis, cinzano, martini et autres  anisettes, personne n’ait songé à lancer la marque miam miam. C’est cela le sens de l’ouverture sarkozyste, miam miam. Je ne sais pas  si elle peut entraîner des problèmes de digestion mais, comme dans mon appartement, elle peut générer des courants d’air : gare aux portes qui claquent.

Pour finir, j’ai vu hier dans un journal télévisé un reportage sur l’usine Molex, où comme vous le savez peut-être la direction et les ouvriers s’opposent, la première ayant décidé le lock-out et les autres ayant décidé de ne plus bloquer (ils ont l’esprit de contradiction, ces ouvriers futurs chômeurs !). Les journalistes arrivent avec une caméra et un responsable patronal de la « sécurité » s’avance et lance : « Retournez derrière les barreaux…euh, derrière les grilles ». Derrière les barreaux ! On pense bien sûr immédiatement à une prison, ce qui n’est pas une mauvaise image pour une usine. Mais, grilles ou barreaux, il peut aussi y avoir des courants d’air et des portes qui claquent, l’avenir nous le dira. Tiens, cette histoire de grille et de barreaux me ramène à l’arabe, langue dans laquelle le mot pour fenêtre, šubbâk,  signifie également « filet, grillage ». En somme, l’ouverture est aussi une fermeture. Je sais, c’est évident, et comme disait l’autre, « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Mais dès lors la fonction apéritive (miam miam) de l’ouverture sarkozyste pourrait aussi couper l’appétit.

Enfin, on peut toujours rêver…

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fleche11 août 2009 : "Charia compatible"

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Dans la deuxième sourate du Qoran apparaît la notion de riba, qui interdit le prêt à intérêt. Comme toujours quelques herméneutes inoccupés ont commencé à ratiociner: la riba interdit-elle simplement l’usure ou l’intérêt en général ? En d’autres termes, si un bon musulman n’a pas le droit de prêter à intérêt, peut-il placer de l’argent et en tirer bénéfice ? Et s’il a besoin d’argent pour s’acheter une maison, un autre bon musulman peut-il lui prêter de l’argent et en tirer bénéfice ? Je suppose que, comme moi, vous vous en foutez. Sauf que, pour les banques, il y a du fric à rafler. Nous avons donc vu naître « du golfe à l’océan », formule consacrée pour désigner les pays arabes, des tas de banques islamiques proposant des produits financiers « halal ». Pourquoi pas, c’est leur problème. Mais du coup, les banques « non islamiques », les nôtres (enfin, les nôtres c’est vite dit, pour ma part je n’en possède pas, disons les banques occidentales) se sont intéressées à ce problème, ou plutôt à cette source d’argent. Ainsi, depuis quelques mois, deux produits financiers spécifiques sont autorisés en France : la murabaha (une banque sert d’intermédiaire entre vous et le vendeur d’un bien, et reçoit en échange une somme convenue) et le sukuk (des  obligations grâce auxquelles les investisseurs ne reçoivent pas des intérêts mais une part de profit). Je vous laisse juge des nuances sémantiques et vous assure que je ne plaisante pas : le Bulletin officiel des impôts  du 25 février 2009 vous donnera toutes les précisions que vous souhaitez. Le Bulletin officiel des impôts français, cela va sans dire…

Comme on n’arrête pas le progrès, voici que l’université Paris IX (Dauphine) lance à la rentrée un diplôme (master 2) de finance islamique. Il ne s’agit pas de former des barbus affublés de pantacourts aux subtilités des murabaha, ijara (location en crédit bail),  sukuk, musharaka (partenariat entre institutions financières) ou istinah (paiement fractionné d’un travail) mais de préparer une génération de financiers capables de soutirer leur fric aux cheiks (aux chiyuh, si vous préférez le pluriel arabe) du pétrole, à la bourgeoisie musulmane ou aux immigrés épargnants. Dans Libération d’aujourd’hui le directeur de l’IFD (Institut Finance Dauphine) explique qu’il s’agit de répondre à la demande  d’ institutions non islamiques qui veulent former leurs collaborateurs aux approches de leurs clients islamiques. En gros, oublions la laïcité et par ici les gros sous, grâce à une formation financière « charia compatible », comme on parle à l’UMP de politiciens « Sarko compatibles ». Les politiciens font ce qu’ils veulent, mais l’université Dauphine est un établissement public, normalement supposé respecter la laïcité. Ce master nouveau est-il « laïc compatible », ou « loi française compatible ? ». Je n’en sais rien, j’espère simplement que quelqu’un saisira le conseil constitutionnel.

Mais il y a plus. Il ne vous a pas échappé que le mot charia désigne en araba la loi islamique. Celle au nom de laquelle on lapide les femmes infidèles, on coupe la main aux voleurs, on donne aux fils deux fois plus d’héritage qu’aux filles, etc. En Arabie Saoudite on vient de mettre en prison un certain Abdel Jawad parce qu’il avait détaillé sa vie sexuelle dans une émission de télévision : c'est cela aussi la charia.

Alors un conseil à l’université Dauphine : elle devrait élargir sa compatibilité avec la charia en formant des juristes « charia compatible », capable par exemple de demander aux  charitables tribunaux islamiques de donner à leur cliente infidèle non pas cinquante mais trente ou quinze coups de fouet…

 Encore une fois, on n’arrête pas le progrès. Et nous vivons une époque moderne !

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fleche7 août 2009 : Hamas et hoummous

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Après la relative lourdeur de mon billet d’hier, un peu de légèreté aujourd’hui. On parle beaucoup en ce moment du dernier film de Sacha Baron Cohen, Brüno, que je n’irai pas voir, sauf peut-être si je tombe par hasard dessus dans un avion, et encore. Mais on ne peut pas ne pas être au courant, et j’ai donc appris que ce héros gay et autrichien, voulant faire la paix au Proche-Orient, confondait le Hamas et le hoummous, un mouvement palestinien et une purée de pois chiches. C’est supposé être drôle, et l’est peut-être dans le contexte du film. Cela m’a fait bien sûr penser au harki Kouchner qui a récemment confondu les Ouïgours et les yogourts. Le ministère des affaires étrangères a ensuite publié un communiqué expliquant que le ministre était « fatigué ». J’ai un temps vécu en Haute-Normandie, où cet adjectif, « fatigué », avait le sens de « bourré », « saoul ». Mais je doute que cela soit la cas ici : Kouchner cire tellement les pompes de Sarkozy que, comme lui, il ne doit pas boire. Cela me rappelle une sortie de Patrick Font qui, à propos des frères Léotard, l’un alors ministre et l’autre comédien, avait dit: « y’en a un qui boit et l’autre qui devrait boire ». Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos pois chiches et à nos yogourts.

Hamas et hommous, Ouïgours et yogourts, il y a là l’idée d’un paradigme réjouissant, propre à alimenter les lapsus volontaires ou les plaisanteries de fin de repas de famille. Quelques idées, pour l’amorcer : Anglais et engrais, Gaulois et Gallois (spécialement pendant les tournois de rugby), Chinois et sournois, Iran et tyran, Ivoirien et aveugle ou mal voyant (oui, je sais, celle-ci est un peu tirée par les cheveux, ou par les yeux), etc. Mais vous n’êtes pas obligés de vous confiner aux noms de peuple ou de pays. Vous pouvez par exemple penser à kacher et cachot, halal et anal, curé et purée, amour (de Dieu) et à mort (les hérétiques), etc. Alors je lance un concours. Envoyez-moi vos trouvailles. Même si elles sont foireuses, vous pourrez toujours dire que vous étiez fatigués. Surtout en fin de repas.

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fleche6 août 2009 : Le droit, le devoir de gueuler

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Je reçois un mail d’une lectrice de ces billets me disant qu’elle apprécie ce que j’écris malgré, dit-elle, mon antisarkozysme systématique. Je ne vais pas, bien sûr, jouer à l’outragé : « antisarkozyste systématique, moi ? ». Je suis bien conscient du fait que je puisse lasser en tapant trop souvent peut-être sur le même clou, mais j’ai le sentiment d’une sorte d’obligation face à ce qui est en train de se mettre peu à peu en place dans notre pays. Je ne parle pas de la vulgarité et de l’inculture de notre président de la république, de son goût pour les effets d’annonce peu suivis de résultats (le nombre de « réformes » dont on nous bassine régulièrement et qui ne changent rien à rien..), ni des pratiques qu’il a instituées, menant l’Etat français à vivre d’expédients et de magouilles (le bouclier fiscal, bien sûr, ou encore la toute récente baisse du taux de rémunération du livret de caisse d’épargne qui a sans doute pour objet de préparer à un succès relatif de l’emprunt national qu’on nous annonce et dont le taux sera bien sûr supérieur à ces pauvres 1,25%). Non, je veux parler de sa pratique du pouvoir. Ce qui m’a frappé, dès son élection, ce n’est pas le bling bling du Fouquet’s ou du yatch à Malte, nous savions déjà quel individu la majorité des Français avait, hélas, élu. Non, ce qui m’a frappé c’est sa mainmise sur la Lanterne, la résidence secondaire du premier ministre. Je me fous comme de ma première chemise de l’endroit où  le premier ministre passe ses week ends, mais en l’occurrence nous avons assisté à un coup de force, un véritable racket.Monsieur Sarkozy voulait cette résidence, il l’a prise, comme un gamin qui veut le jouet du copain et le vole. C’est ce qu’on appelle  le fait du prince… Et nous vivons depuis deux ans sous le règne du fait du prince, un prince capricieux, caractériel et semble-t-il incompétent dans bien des domaines, en particulier l’économie.

Bien sûr, vue de Birmanie, de Chine ou de Côte d’Ivoire la France peut apparaître comme un modèle démocratique. Nous y avons le droit de vote, le droit d’opinion… Pourtant, depuis la dernière élection présidentielle, des pans entiers de cette démocratie sont lentement, subrepticement,  rongés, dissous, annihilés. Qu’il s’agisse de la désignation des dirigeants des chaînes publiques, de la justice mise au pas, de la presse jugulée ou terrorisée, des députés UMP même qui ont sans cesse la trouille, bien des remparts démocratiques, des garde-fous contre les tentations de pouvoir personnel s’écroulent. Sarkozy met lentement en place une sorte de proto fascisme. Et je me dis que, si par malheur il est réélu (mais, s’il est candidat, cela dépendra des sondages qu’il affectionne, je n’en doute guère, vue la connerie de cette droite qui il y a encore quatre ans criait « tout sauf Sarkozy » et qui lui a fait un triomphe), dans dix ans nous nous demanderons : « Comment en sommes-nous arrivés là ? ». Je me dis que mes petits-enfants me demanderont peut-être : « qu’est-ce que tu as fait contre ce mec ? ». Que pouvons-nous faire ? Voter, bien sûr, militer. Mais en tant que travailleur intellectuel (c’est comme cela que je me définis : je gagne ma vie avec ma tête), en tant que travailleur intellectuel donc, j’ai le devoir de dire ce que je pense de ce massacre systématique de la démocratie et des libertés auquel nous assistons. Sarkozy est pour moi un bébé facho. Je délire ? Non, je prends date. Et avec tout le respect que j’ai pour la lectrice qui me trouve antisarkozyste systématique, je réclame le droit de gueuler chaque jour, quoi qu’il en coûte. Le devoir de gueuler.C’est une question de dignité. Tiens, ce mot, dignité : les députés UMP malmenés, les ministres méprisés, les juges et les journalistes aux ordres savent-ils ce qu’il signifie ? Bon, je vais boire un whisky et regarder à la télé le film de Wim Wenders, Paris Texas.

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fleche2 août 2009 : piratages à la chaîne

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La justice britannique vient de rendre à Matthew Fisher, organiste du groupe Procol Harum, 40% des droits d’auteur de A Whiter Shade of Pale, jusqu’ici squattés par le chanteur du groupe, Gary Brooker, qui ne touchera donc dorénavant que 60% des royalties de ce tube planétaire que l’on entend par exemple dans le film de Lars von Trier Breaking the Waves

Rendant compte de la chose, Libération rappelle malicieusement que le véritable auteur en est Johann Pachelbel (1653-1706) dont le Canon et gigue en ré majeur pour trois violons et une basse a également été pillé par le groupe Aphrodite’s Child  dans Rain and tears. Mais ces quelques mesures, à peine plus de trois minutes, ont « inspiré » bien d’autres compositeurs. Michel Sardou, dans La Maladie d’amour par exemple, Georges Moustaki dans Le Temps de vivre ou encore Charles Trenet dans Mes jeunes années ne sont pas loin de ces quelques harmonies, et le dernier pirate en date, le taïwanais JerryC (pour Jerry Chang), a fait un énorme succès sur You Tube avec son Canon Rock. Bref le Canon  de Pachelbel fait recette depuis une quarantaine d’années dans les productions du show biz (ou, si l'on veut être charitable, appartient à l'inconscient musical collectif). Mais l’ironie ne s’arrête peut-être pas, car certains considèrent que Mozart s'en est inspiré dans un passage de sa Flûte enchantée… Comme quoi il y a des œuvres destinées à être piratées. Si vous cherchez bien, vous retrouverez le Canon dans d’autres succès de la chanson. A vos oreilles !

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Juillet 2009

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fleche31 juillet 2009 : Sarkowood

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J’ai pris quelques jours de vacances et me voilà de retour devant mon clavier. Suivant de loin l’actualité française, je me suis amusé de quelques détails savoureux. Imaginez que le chauffeur d’un bus soit malade, ou que le pilote d’un avion se casse un bras : il faudrait immédiatement les remplacer pour que le bus circule ou que l’avion décolle. En France où nous avons connu il y a quelques semaines un remaniement ministériel, il manque toujours quatre secrétaires d’état et l’on vient de nous annoncer qu’ils ne seraient pas nommés avant la fin août. Frédéric Lefebvre, qui attend un poste, doit se ronger les ongles. Mais cela prouve qu’au contraire d’un chauffeur de bus ou d’un pilote d’avion qu’il faut immédiatement remplacer s’ils sont défaillants, un secrétaire d’état ne sert pas à grand chose, surtout lorsque c'est le président qui décide de tout…

A propos de président, Emmanuel Todd, dans son dernier livre, Après la démocratie, habille Nicolas Sarkozy pour l’hiver en le définissant par trois mots, violence, vacuité et vulgarité. Cela m’a rappellé une chanson d’Afrique de l’Ouest, vieille de plus de vingt ans et dont je ne retrouve pas le titre, qui faisait le portrait robot du mari idéal à l’aide de quatre V, pour Voiture, Villa, Virement et Vacances : ces dames devaient espérer un conjoint véhiculé (voiture), salarié (virement), bien logé (villa) et capable d’offrir à sa femme des vacances..Trois V seulement pour Sarkozy, un cran au-dessous du mari idéal africain… Et puisque nous parlons de lui: Après le récent malaise de Sarkozy la communication présidentielle a un peu bafouillé, AVC (accident vasculaire cérébral), malaise Vagal , avant de dire qu’il ne s’était rien passé. Dommage, cela lui aurait donné un V supplémentaire.

Et pour oublier tout cela, on continue de nous gaver avec le virus h1n1 et une grippe dont des gens compétents nous disent qu’elle est bénigne, « une grippette » a même dit un député UMP par ailleurs professeur de médecine. Mais le cinéma continue, the show must go on. Et puisque nous parlons de cinéma : Hollywood, « bois de houx », est comme on sait un quartier de Los Angeles devenu la capitale du cinéma américain. La percée du cinéma indien a donné naissance à un mot valise, Bollywood (à partir de Bombay). Le 19 juillet dernier, le journal italien La Repubblica annonçant la sortie d’un film palestinien, Emad Akel, consacré à la vie d’un chef militaire tué par les Israéliens, parlait de Hamaswood. Un nouveau paradigme est ainsi en train de se mettre en place. A quand Sarkowood ?

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fleche17 juillet 2009 : Pégase

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Petite bêtise du jour (on a le droit de temps en temps, surtout en période de vacances): la vache est un cheval sans ailes (ou sans aile, et surtout sans L).

Je sais : bof!

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fleche16 juillet 2009 : Bouclier, boulet, boulier....

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Il ne vous a pas échappé que, pour des raisons de théorie linguistique, je m’intéressais aux lapsus, et que, pour d’autres raisons, je m’intéressais plus particulièrement aux lapsus des hommes politiques. Or voici que le Parti Socialiste, déposant une motion de censure contre le gouvernement, y réclame la suppression du boulet fiscal . Entre un boulet et un bouclier il n’y a qu’un k et un i de différence, un ki. Qui donc a commis cette erreur ? Mais, s’il est vrai que ce bouclier fiscal, imposé par Sarkozy pour des raisons purement idéologiques, pourrait bien en ces temps de crise devenir un boulet économique pour le gouvernement. Quant à ceux qui profitent de ce cadeau fait aux riches, ils utilisent peut-être un boulier pour calculer leurs bénéfices. Bouclier, boulet, boulier, si tout cela vous fait perdre la boule, si vous vous sentez pris pour un ballot, vous pouvez toujours aller buller, en ces temps de chaleur. Ou boire des bulles. Cela vous changera les idées.

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fleche11 juillet 2009 : Aînés

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Nous avons désormais en France un secrétariat d’état aux aînés. Moins qui en suis un, d’aîné (je veux dire que mon frère et ma sœur sont plus jeunes que moi, des puinés, ou des cadets donc), je ne pouvais que me réjouir : mes droits (et en particulier mon droit d’aînesse) allait enfin être défendus. Ce fut du moins ma première réaction. Mais je me suis rapidement rendu compte de mon erreur. Ce secrétariat d’état n’avait pas pour fonction de me protéger de la rapacité de mon frère, qui rêve depuis longtemps de me dérober la brosse à dent du grand-père dont j’ai hérité, ni de la tromperie de ma sœur, qui veut me faire croire qu’elle a acheté la robe verte dont je sais très bien qu’elle vient de notre tante. Non, hélas, les aînés dont doit s’occuper ce secrétariat d’état sont les vieux. Pourquoi ne pas le dire, pourquoi ne pas avoir  créé un secrétariat d’état aux vieux ? Ou aux personnes âgées, aux anciens, aux seniors, au troisième voire au quatrième âge ? Les mots ne manquent pas. On pourrait aussi imaginer un secrétariat d’état aux gâteux, aux gagas, aux vieux débris, aux passera-pas-l’hiver, aux Alzheimer et j’en passe. Mais non, il s’agit des aînés. Le terme relève évidemment du politiquement correct et il est en effet pratique, évitant l’opposition entre jeunes et vieux et suggérant plutôt une continuité puisque nous sommes tous le cadet ou l’aîné de quelqu’un. Aîné, « né avant »,  ainz né comme on disait en ancien français,  le mot évite de vexer les « anciens», de heurter  les « seniors » (on est senior à 55 ans), bref il caresse les vieux dans le sens du poil. A leur place, je me méfierais… Mais au fait, je n’y avais pas pensé, j’ai justement l’âge de me méfier.

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fleche11 juillet 2009 : Devoir de vacances

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En écoutant hier un ministre, monsieur Darcos, interrogé sur une radio, je me suis rendu compte qu’il avait avec tous ses collègues un trait commun : des formules du genre le gouvernement pense, le gouvernement veut, le gouvernement a décidé, le gouvernement va faire, etc. Que signifie ici « le gouvernement » ? Si Pierre Lelouche par exemple, récent ministre partisan affirmé de l’entrée de la Turquie dans l’Europe,  déclare que le gouvernement s’oppose l’entrée de la Turquie dans l’Europe, s’exclue-t-il du gouvernement ? Veut-il dire « le gouvernement pense ceci mais moi je pense cela » ? Bien sûr que non. Tout le monde sait que les ministres français ne servent aujourd’hui à pas grand chose, sinon à transmettre les décisions de leur patron, que ce qu’ils pensent, s'ils pensent, n’a aucune importance et que le gouvernement signifie ici le président. Nous avons donc là un trope, une figure de style que les citoyens un peu informés perçoivent immédiatement : lorsque nous entendons le gouvernement nous comprenons le président. Et cette particularité du discours politique new look va me permettre de vous donner un petit devoir de vacances. Prenez une feuille de papier, un stylo, et répondez à la question suivante : « Quelle est la figure de style utilisée lorsque le gouvernement signifie le président ? ».

Et comme je ne suis pas chien je vous donne quelques clefs. Une métaphore est étymologiquement un « transport », elle consiste à déplacer (par exemple la racine du mal), tandis que la métonymie est, toujours étymologiquement, un « changement de mot » qui remplace l'effet par la cause, ou le contenu par le contenant. Toutes deux remplacent un mot par un autre, mais dans le cas de la métaphore ces mots n’ont pas de traits sémantiques communs (il s’agit d’une comparaison sans comparatif) alors que dans celui de la métonymie il existe entre eux des relations plus ou moins logiques, des implications. Alors, le gouvernement pense : métaphore ou métonymie ?

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fleche8 juillet 2009 : Vu à la télé...

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C’est écrit dans l’journal. Il n’y a guère, cette expression symbolisait la naïveté du peuple qui ne mettait jamais en question l’information qui lui parvenait : « c’est vrai, je l’ai lu dans l’journal». Aujourd’hui, ce serait plutôt « je l’ai entendu à la télé », ou plutôt « vu à la télé », formule que les grandes surfaces utilisent d’ailleurs, placardant vu à la télé sur les produits qu’elles veulent nous fourguer, comme si avoir fait l’objet d’une pub à la télé était une garantie de qualité. Et lorsqu’on voit de jeunes (ou de moins jeunes) cons se bousculer derrière un reporter pour être vus à l’écran (là aussi sans garantie de qualité) on comprend l’importance que ces étranges lucarnes ont pris dans nos vies.

Vu à la télé, donc. Hier, sur la plupart des chaînes de télévision du monde, en direct de Los Angeles, on nous gavait avec une cérémonie en l’honneur de Michael Jackson. Pendant ce temps, dans le Xinjiang, l’armée chinois brutalisait les Ouïghours : je ne sais pas s’il y a eu des morts, je n’y étais pas et la Chine n’invite pas la presse lorsqu’elle cogne sur la foule. Vu à la télé, encore : Dans un décor très kitch, des vedettes de la chanson venaient rendre hommage au « roi de la pop », comme ils disent. Pendant ce temps, en Iran, on continuait à mettre en taule les opposants, tous ceux qui protestent contre le véritable coup d’état qu’a constitué le truquage des élections. Vu à la télé, toujours : Des pasteurs et prédicateurs divers venaient raconter des âneries sur la vie éternelle et sur la grandeur d’âme de Michael Jackson. Au même moment, en Somalie, ça tirait dans tous les sens et les habitants de Mogadiscio fuyaient les combats pour aller ils ne savaient où. Vu à la télé, enfin, le journal de France 2, à vingt heures, était constitué de minces plages d’information entrecoupées de longs directs avec Los Angeles. Tout cela était obscène, même si nous avons échappé au pire : Sarkozy n’est pas allé à Los Angeles. Mais on y a lu un message de condoléances de Nelson Mandela, et Barack Obama a même fait savoir qu’il avait « toutes les chansons » de Jackson dans son Ipod. Obscène ! Le pouvoir suprême de la télévision est de décider de ce qui est une information, de ce qui mérite d'être montré et commenté. Hier c'était Michael Jackson. Pas les Ouïgours, pas l'Iran, pas Mogadiscio, pas le chômage, pas la pauvreté. Michael Jackson!

L’année dernière, lorsque la Chine faisait de la chair à pâté avec les Tibétains, j’expliquais ici que le vrai problème, stratégique, était que les grands fleuves de l’empire du milieu prenaient leur source au Tibet, et qu’on ne voulait pas en laisser le contrôle à Lhassa. Le Xinjiang est pour sa part un territoire bourré de pétrole et de gaz, et Pékin y tient, bien sûr. Dans les deux cas, on voit que la politique, l’idéologie, le respect de la diversité, ne pèsent d’aucun poids. C’est une froide real politik qui règne et guide les fusils. L’an dernier j’étais en Chine quand on muselait les Tibétains, cette année, alors qu'on bastonne les Ouïgours je suis à Aix-en-Provence. On y vote, dimanche, car les dernières élections municipales ont été invalidées. La maire sortante, par ailleurs députée UMP (qui a la particularité d’aller à l’Assemblée Nationale en moyenne une fois par mois…) se représente et, sur ses affiches, elle exhibe autour du cou une large croix en pendentif. Au moment où l’on parle beaucoup de laïcité dans ce pays, où l’on s’interroge sur la burqa après s’être interrogé sur le voile et la kippa, cette affirmation ostentatoire d’une appartenance religieuse dans la vie politique pourrait étonner. Imaginez un candidat portant la kippa, une candidate portant le voile. Cela ferait scandale. Mais là, non. Madame la maire sortante exhibe une croix, et le bon peuple votera pour elle. Et il continuera à porter sa croix .

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fleche4 juillet 2009 : LA SAINTE-VICTOIRE ET LES TRACES DE LANGUES...

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Il y a actuellement à Aix-en-Provence une exposition sur les rapports entre Picasso et Cézanne et l‘on y trouve une petite anecdote  intéressante. Picasso dit un jour à l’un de ses amis:

« J’ai acheté la Sainte-Victoire de Cézanne »

« Laquelle ? » lui demande son interlocuteur, pensant qu’il a acquis l’une des 36  toiles ou des 45 aquarelles sur lesquelles le peintre a représenté cette montagne.

« La vraie » répond le peintre.

En fait, il venait d’acheter le château de Vauvenargues avec mille hectares, tout le versant Nord de la montagne, la « vraie » Sainte-Victoire, donc, ou du moins une partie d’entre elle, mais sûrement pas celle de Cézanne. Picasso disait en effet une grosse bêtise car la montagne qu’il pouvait voir, s’étendant sur près de dix kilomètres, est bien différente de celle qu’a peint Cézanne, un triangle de trois kilomètres de base : le peintre aixois a toujours saisi la montagne vue de l’Ouest, nous donnant à voir une Sainte-Victoire, la sienne, mais ni celle que l’on voit du Sud ni celle que Picasso avait achetée…

J’avais dans un passage de mes Essais de linguistique, pour expliquer que le point de vue crée l’objet, comparé les toiles de Cézanne représentant toutes la montagne vue de l’Ouest donc avec d’autres points de vue possibles, « d’autres Sainte-Victoire », pour conclure que pas plus que la langue, invention des linguistes, la Sainte-Victoire n’existait pas, ou plutôt qu’il en existait plusieurs. Les langues sont des entités immatérielles dont nous n’avons que des traces matérielles à partir desquelles nous construisons des hypothèses, nous "inventons" une langue comme Cézanne "inventait" une Sainte-Victoire. Je vous raconte cela parce que la semaine dernière avait lieu, toujours à Aix-en-Provence, un colloque sur le thème Questions vives en sociolinguistique avec, en sous-titre, « autour de Louis-Jean Calvet » (Vous avez bien compris, il s’agissait d’une tentative d’embaumement, mais j’y ai survécu). Or Sylvain Auroux, faisant référence à mon bouquin, a lancé en souriant: « La preuve que la Sainte-Victoire existe, c’est que Picasso l’a achetée ».  Frederik Engels disait pour sa part que la preuve du pudding c’est qu’on le mange et nous pourrions le paraphraser en disant que la preuve des langues c’est qu’on les parle, mais en fait il n’y a pas de preuves des langues, seulement des traces. Et si, à un linguiste qui nous dirait « je décris le français », nous demandions « lequel ? », il ne pourrait pas répondre « le vrai ». Le problème est qu’il n’oserait pas répondre « le mien », ce qui est souvent, hélas, le cas…

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fleche2 juillet 2009 : Bis repetita...

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Vous le connaissez, au moins de vue : il est toujours dans le décor. Chaque fois que le chef suprême se déplace il est du voyage, au second plan sur la photo, au deuxième ou troisième rang, dans l’avion. « Il » c’est Patrick Balkany. Petit rappel historique. Elu maire de Levallois-Perret en 1983, il est condamné en 1996 à quinze mois de prison avec sursis, deux ans d’inéligibilité et deux cent mille francs d’amende pour avoir pendant dix ans utilisé à son service, dans son appartement et sa résidence secondaire, trois personnes payées par la mairie. C’est ce qu’on appelle se gaver, vivre sur l’habitant ou vivre sur la bête. Il sera en outre en 1999 condamné à rembourser ces salaires.

Après un « exil » doré à Saint-Martin il revient dans la bonne ville de Levallois-Perret dont il a donc grugé les habitants pendant dix ans. Ils lui en veulent ? Mais non, au contraire : ils l’élisent à nouveau maire en 2002 au premier tour. On pique l’argent des électeurs, la justice vous prend la main dans le sac, vous condamne, vous revenez, vos victimes vous font un triomphe. C’est beau la démocratie ! Mais on se demande parfois s’il ne faudrait pas passer un examen, ou un test de santé mentale, pour obtenir le droit de vote.

Pourquoi vous parlé-je de ça, que vous savez sans doute déjà ? Parce que, comme on dit en latin, bis repetita placent. La chambre régionale des comptes vient de souligner qu’en cinq ans les « frais de bouche » ou de réception de la mairie de Levallois ont été multipliés par cinq, que les frais de voiture et d’essence explosent, que les collaborateurs du maire touchent des heures supplémentaires atteignant parfois 70 heures par mois, y compris pendant les vacances (oui, ça vient de sortir : des heures supplémentaires pendant les vacances !)  Dans le même temps, l’endettement de la ville a augmenté de 51%, et bien sûr les impôts locaux montent en flèche. C’est bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à ne pas voter pour lui.  Mais tout de même, les amis de Sarkozy, ils ont des drôles de manières… Question à suivre : sera-t-il toujours sur la photo, au second plan, Balkany ? Faudrait faire gaffe : il va finir par piquer dans la poche du président.

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Juin 2009

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fleche24 juin 2009 : Prestidigitation patronymique, on comment berner les poulets avec du grain

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C’est aujourd’hui la Saint-Jean, l’une de mes fêtes en quelque sorte. Lorsque  je suis né, au milieu de la guerre de 39-45, ma mère m’a affublé d’un prénom un peu particulier, ce qui fait que l’on se trompe souvent sur lui : certains m’appellent Jean-Louis, d’autres Jean-Yves, d’autres Pierre-Jean : mon prénom, par sa rareté, pousse à l’erreur. Mais, dans la générations des hommes nés dans la même période, il est un prénom très fréquent celui-ci et auquel j’ai heureusement échappé, Philippe, qui, vous l’aurez compris, renvoyait à l’époque à Philippe Pétain, le « héros de Verdun » (on oublie cependant à ce propos les décimations de soldats français auxquelles il s’est livré) et le chantre de la collaboration avec les nazis. Disons que j’aurais détesté me prénommer ainsi et que je l’ai échappé belle. Cette tendance à puiser, pour les baptêmes, soit dans un vivier de prénoms « culturels » (la culture se situant essentiellement aujourd’hui dans les feuilletons télévisés…) soit dans un vivier de prénoms « politiques » n’est bien sûr pas chose nouvelle. A propos, l’INSEE met en ligne la liste des prénoms à la mode, ceux que les parents choissent le plus pour leurs enfants, et du côté des garçons, Nicolas est actuellement en troisième position et grimpera sans doute encore : Rien de nouveau sous le soleil.

Mais tout ce qui précède n’a pour fonction que de m’amener à me (vous) poser cette question : qu’en est-il non plus des prénoms mais des noms propres, des patronymes ? Que connotent-ils ? Peut-être les gens perçoivent-ils l’origine de noms transparents comme Leblond, Legrand, Dumont ou Dupont. Sans doute ont-ils plus de mal avec Lefèvre ou Lefebvre, dans lesquels il faut un certain savoir pour distinguer ce qui fut un forgeron. Mais savent-ils d’où vient Mitterrand ? Ne cherchez pas : le mot viendrait, selon l’ancien président lui-même, d’un mot berrichon qui signifiait « mesureur de grains », même si, lorsque François Mitterrand n’était encore que le candidat de l’opposition de gauche, la droite prenait plaisir à le baptiser  « mythe errant ».

Il demeure, pour conclure en revenant à l’actualité, que confier le ministère de la culture à un Frédéric « mesureur de grains » n’est qu’une prestidigitation patronymique qui tente de nous faire croire que l’existence d’un feu François « mesureur de grains » confère au premier une quelconque valeur symbolique. Un dessin de Cabu, dans le Canard enchaîné de ce matin, nous montre Carla Bruni penchée sur notre bien aimé président qui consulte un annuaire téléphonique et lui soufflant : Après Frédéric Mitterrand, regarde si tu trouves un Gérard Blum ou un Kevin Jaurès ». Il a tout compris, Cabu, y compris la façon dont « on » tente de berner les poulets avec du grain.

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fleche18 juin 2009 : No comment

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En ce 18 juin 2009, Philippe Val est donc devenu directeur de France Inter. Non comment. Pour ceux que ça amuse, voir mes billets des 1er août, 1er septembre et 11 septembre 2008, et du 16 avril 2009.

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fleche16 juin 2009 : Le hurlement des signes

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Je n’ai, comme je suppose la plupart d'entre vous, aucune compétence particulière concernant l’Iran. Je n’y suis jamais allé, je n’en parle pas la langue, je me contente de lire la presse, d’écouter les media audiovisuels. Les « spécialistes » que je lis ou écoute semblent tous d’accord pour dire que les élections présidentielles ont été truquées. Peut-être, sans doute, sûrement, encore une fois je ne suis pas compétent, même si je penche pour le « sûrement ». Mais ce soir j’ai vu à la télé des images. Je ne parle pas de la brutalité de la police ou des supplétifs du régime, de leur violence, des morts dont nous ignorons le nombre, je parle d’images, au sens sémiologique du terme, c’est-à-dire de signes. Et ils sont parlants. D’un côté une manifestations en faveur d’Ahmadinejad : les hommes et les femmes sont soigneusement séparés, et les femmes sont bâchées, recouvertes de cet humiliant appareillage qui les empêche de voir le jour, de sentir le soleil, de vivre, bref la version islamique de la ceinture de chasteté. De l’autre une manifestation en faveur de Moussavi : hommes et femmes mélangés, des foulards laissant paraître les cheveux sur la tête des femmes. D’un côté la barbarie, le mépris et l’oppression de la femme, le machisme, de l’autre la vie. Tout est dit, non ? Les signes, qui sont souvent muets, qu’il nous faut interpréter, faire parler, nous hurlent ici que s’opposent dans les rues de Téhéran et, sans doute, d’autres villes d’Iran, deux conceptions de l’humanité. Peut-être, bien sûr, que si les partisans de Moussavi l'emportent un jour nous serons vite déçus. Mais, pour l'instant, le choix est clair. Même si, hélas, nous sommes plutôt impuissants.

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fleche13 juin 2009 : Langues mortes

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Dimanche dernier, dans les couloirs d’Europe 1, Jack Lang lançait, après l’intervention de Martine Aubry : « Ce n’est plus de la langue de bois, c’est une langue morte ». Et hier, interviewé par Libération, Manuel Valls parlant du PS déclarait pour sa part : « notre langage est devenu une langue morte ». J’ai dit un jour que les hommes politiques étaient tous plurilingues, parlant la langue de bois, la langue de pute et la langue de vipère, et voici qu’on ajoute à cette panoplie une langue morte. L’ennui, bien sûr, est que, par définition, une langue morte n’est plus parlée. Cela signifierait-il que madame Aubry ne parle plus ? Que le PS est muet ? Que nenni ! Ils parlent beaucoup au contraire, et ce que Lang ou Valls veulent dire est sans doute qu’ils parlent vieux, qu’ils utilisent un langage dépassé. Mais j’ai l’impression que c’est surtout leur métaphore qui est dépassée. On dirait plutôt aujourd’hui que le logiciel du PS a un bug, ou que le disque dur de Martine Aubry est rayé. C’est comme ça que les « djeunes » parlent, Jack, il faut te tenir au courant !

Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, nos défenseurs des langues vivantes insinuaient que le PS n’avait plus d’idées, ce qui ma foi n’est pas faux, même si l’on chercherait en vain les idées de Jack Lang. Etait-ce mieux avant ? Eric Besson, le médiocre transfuge devenu ministre des expulsions, était il y a à peine trois ans directeur des études au PS, c’est-à-dire que c’était lui l’homme chargé de la « pensée », l'homme des idées. A tout prendre, on peut préférer les langues mortes…

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fleche11 juin 2009 : Lectures...

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Un peu de lecture, pour vous changer les idées. Tout d'abord un article sur la situation linguistique à la frontière entre le Brésil et la Guyane. Cela s'appelle "Oiapoque/Saint-Georges de l'Oyapock, effets de marge et fusion des marges en situation frontalière", c'est publié dans Thierry Bulot (dir.), Formes & normes sociolinguistiques, l'Harmattan 2009, et vous le trouverez sur ce site, en cliquant sur "textes récents". Par ailleurs, le texte d'une conférence que j'avais donnée l'an dernier à Singapour: "Globalisation: A Gravitationnal Presentation of the World Linguistic Situation". Vous le trouverez dans Christopher Ward (ed.), Language Teaching in a Multilingual World: Challenges and Opportunities, SEAMEO Regional Language Centre, Singapore, 2009. Bonne lecture...

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fleche9 juin 2009 : Les boeufs derrière les oeufs

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Tous les analystes politiques le disent : si François Bayrou a pris dimanche une raclée aux élections européennes, si son Modem est ridiculisé, c’est parce qu’il a commis deux fautes, l’une vénielle et l’autre capitale.

Côté véniel, bien sûr, son dérapage dans son altercation avec Daniel Cohn-Bendit, exhumant un livre de 1975 pour insinuer qu’il était pédophile. Véniel ? Bayrou avait un fiche toute prête, il avait donc préparé son coup, et il montrait que, comme tous les hommes politiques, il manie avec délice et prédilection la calomnie ou l’insinuation….. Côté capital, le fait d’avoir axé sa campagne sur l’anti-sarkozysme alors que les électeurs voulaient un vote européen et non pas national. Par parenthèses, les électeurs, il n’y en avait guère, mais qu’importe. Ce qui importe, c’est que tout le monde conseille à Bayrou la même chose : abandonner l’anti-sarkozysme, parler de politique, de programme, de propositions, de tout ce qu’il veut mais surtout ne plus critiquer le président : ce serait contre productif…

Bon, vous qui me faites l’amitié de me lire, vous devez supposer que je ne suis pas susceptible de voter Bayrou, mais… Mais, même si je ne voterai jamais pour lui, je lui donne un conseil : continue. Je sais, je suis très minoritaire, mais j’ai l’habitude. Continue parce que tu as raison. Petit à petit, la démocratie française est en train de devenir une peau de chagrin et le pays passe lentement sous le régime de l’abus de pouvoir, comme le proclame le titre de ton livre. Nous avons eu en France, à l’époque du général de Gaulle par exemple, une démocratie très relative, mais malgré tout un minimum de morale et de savoir-vivre. Sarkozy, lentement, est en train d’instaurer un régime du bon vouloir, du fait du prince, du moi je, et comme en outre il n’est pas spécialement compétent cela risque de finir en catastrophe. Bien sûr, il a été élu. Il a été élu par des braves gens qui s’inquiètent pour leurs économies, leurs bénéfices, l’avenir de leurs enfants, la sécurité dans les rues ou dans les écoles. Les braves gens sont souvent inquiets, et leur inquiétude leur fait tenir pour négligeables les glissements progressifs vers quelque chose qui n’est pas tout à fait la démocratie . Les journaux, les radios et les télévisions sont aux ordres, ont peur du prince ? Les braves gens ne s’en offusquent pas, puisque les journaux, les radios et les télévisions en question disent ce qu’ils pensent, eux. Les amis du président sont souvent compromis dans des histoires troubles, baignent dans l’affairisme ? Les braves gens ne s’en inquiètent pas : ce sont des ragots malveillants. Le chômage, la pauvreté augmentent ? C’est justement pour cela que les braves gens soutiennent le prince : ils ne sont ni pauvres ni chômeurs et ils espèrent qu’ils les protégera de ces maux. La police dérape souvent, les étrangers sont parfois malmenés ? Mais les braves gens aiment la police et n’aiment pas les étrangers. La justice est muselée, les juges mis au pas ? Les braves gens n’aiment pas beaucoup que la justice mette le nez dans leurs affaires. Toutes ces broutilles, donc, media aux ordres, affairisme, police douteuse, catastrophe sociale, justice contrôlée, les braves gens les tiennent pour quantités négligeables. Ils veulent être protégés, pensent qu’ils le sont et que tout va donc pour le mieux avec ce prince. Et c’est bien le problème. Pour être rassurés, protégés, les braves gens ne regardent pas les détails, même si leur accumulation commence à faire un gros tas d’irrégularité. Mais les braves gens ne sont pas courageux. Maurice Clavel, après avoir quitté le plateau d’une émission de télévision dans laquelle on avait supprimé une partie de son film, c’était à l’époque de Pompidou, avait déclaré: Qui censure un œuf censure un bœuf. Mais les braves gens ne voient pas les bœufs qui se profilent derrière les œufs. Ils ne voient pas, ou ne veulent pas voir, que le « pays des droits de l’homme » est en train de devenir lentement le pays du droit d’un homme. Et il sera peut-être trop tard le jour où il s’en apercevront. Alors, même s’il n’est pas ma tasse de thé, François Bayrou a raison de taper sur ce clou. Il le fait parce qu’il est obsédé par son avenir providentiel ? Bien sûr, mais de toute façon nous ne voterons pas pour lui, n’est-ce pas…

Le hasard a parfois le sens de l’humour. Brice Hortefeux, ci-devant ministre de peu importe quoi, était candidat aux européennes, troisième sur la liste Massif Central-Centre, c’est-à-dire en position théoriquement non éligible.. Et son patron, le prince dont nous parlions, avait annoncé haut et fort qu’un ministre élu irait à Bruxelles, non pas pour dire que les candidats UMP étaient de vrai européens responsables mais pour être sûr de se débarrasser de Rachida Dati. Le bonheur de l’UMP, qui a eu plus d’élus que prévus, fait le malheur d’Hortefeux. Contre toute attente il est élu . Devra-t-il quitter le gouvernement ? Insoutenable suspense ! Pourtant il ne devrait pas y avoir de suspense, la règle était claire, martelée par Luc Chatel, le porte-parole du gouvernement : «Le président de la République a été très clair là-dessus (…) quand on se présente à une élection, c’est pour siéger dans l’assemblée pour laquelle on a été candidat ». Le prince a donc « été très clair là-dessus », et c’est pour cela que les braves gens l’aiment, il est très clair, il dit ce qu’il fera, il fait ce qu’il a dit qu’il fera. Il va donc se priver des service de Brice Hortefeux ? Je vous laisse le soin de suivre l’actualité pour être renseignés sur ce point, et pour savoir si les règles fermement édictées par le prince s’appliquent à tous les amis du prince. Ce n’est pas grave ? Encore une fois, qui privilégie un œuf (et il est vrai qu’Hortefeux a une tête d’œuf) privilégie tous les bœufs de son cheptel…

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fleche8 juin 2009 : Familier et populaire

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Avant qu’on nous gave avec des problèmes de remaniement ministériel (Allègre ou pas Allègre, etc.), une dernière notation sur ce colloque de Rouen dont je parlais jeudi dernier. On m’avait demandé d’y intervenir sur les liens entre la sociolinguistique et l’article de dictionnaire, et je m’étais interrogé sur les classifications du genre fam. (familier), pop (populaire), vulg (vulgaire), arg. (argotique), etc. Un peu au hasard, j’avais pris quelques entrées (fric, piaule, godasse, bagnole, pisser, chier) qui, dans mon édition du Petit Robert (1967) étaient ainsi étiquetées : pop. pour fric, piaule et godasse, fam. pour bagnole, vulg. pour pisser et très vulg. pour chier.

Le hasard (enfin, ce n’est sans doute pas le hasard) a fait que la maison Robert a sorti, au moment du colloque, un nouveau produit, le Dixel, une sorte de croisement entre un dictionnaire des noms communs et dictionnaire des noms propres. Ainsi on y trouve, par exemple, Marxisme après Marx… J’en ai profité pour actualiser ma communication en cherchant ce qu’étaient devenues les classifications ci-dessus. A ma grande surprise, fric, piaule, godasse, bagnole, pisser sont désormais classés « familier» et chier « familier et vulgaire », c’est-à-dire que la classification « populaire » a presque disparu. En fait on trouve deux catégories, l’une dominante et relevant du registre, fam. et l’autre relevant du social, pop., désormais minoritaire, auxquelles on peut ajouter des qualifications comme « et vulgaire » ou « et injurieux ». Mais rien ne s’oppose à fam. dans la catégorie du registre, rien ne s’oppose à pop. dans la catégorie sociale, et nous avons en fait une opposition marqué/non marqué, du type "familier ou standard", "populaire ou normal". La vérité est qu’il s’agit, dans les deux cas, d’un continuum sur lequel on tente de mettre un curseur, et que la linguistique n’est pas capable de digitaliser ce qui relève de l’analogique. Mais un continuum, celui des registres de langue (ou des style, si vous voulez) est en train de prendre le pas sur l’autre. Faut-il en conclure que les différences sociales s’estompent dans la langue ? En fait il ne s’agit bien sûr là que de la vision (ou des décisions) d’une équipe de lexicologues, celle qui travaille chez Robert. Mais le résultat m'intrigue tout de même. A la question qu'on m'avait demandé de traiter, "qu'apporte la sociolinguistique à l'article de dictionnaire?", la réponse est sans doute que nous ne savons pas donner un contenu réel à la notion de variation, sauf lorsqu'elle est régionale. Pour le reste, nous sommes dans le bricolage. Mais que ce bricolage mette en valeur les variations de style plutôt que les positionnements sociaux est peut-être un signe des temps.

C'était une façon de ne pas parler des résultats des élections européennes, tout en en parlant malgré tout...

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fleche4 juin 2009 : Voleurs et valeurs, accents et étrangers

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Le hasard est parfois malicieux. Mercredi soir, en ouverture d’un colloque de deux jours consacré à Alain Rey, « le malin génie de la langue française », j’ai donné une conférence sur « le signe au filtre des lapsus ». Dans le train qui me menait à Rouen, je lis le Canard Enchaîn »  et j’y apprend ceci. Le 27 mai, à Levallois-Perret, Rachida Dati parle devant Isabelle et Patrick Balkany, proches amis du président Sarkozy, condamnés pour différents délits d’abus de bien sociaux à quelques années d’inéligibilité (je ne me souviens plus des détails, ils avaient utilisés des employés municipaux pour leur usage personnel…), Rachida Dati donc termine ainsi son intervention devant ces deux représentants de la démocratie moderne qui gravite autour de Sarkozy :

« Ca vaut aussi peut-être la peine de prendre un peu de temps pour avoir un engagement pour des voleurs…. Des valeurs et des convictions qui sont fortes au niveau européen. Je voudrais remercier Isabelle et Patrick Balkany de nous accueillir ici… »

C’est beau comme de l’antique…

Venons-en au colloque. Animant les débats, le journaliste Stéphane Paoli tend le micro au linguiste québécois Jean-Claude Boulanger en lui disant : « Pour qu’on ne perde pas un mot de ce que vous allez dire dans votre bel accent ». A quoi Boulanger rétorque : « Pour avoir un accent il faut être deux ». Eh oui ! Léo Ferré, dans un de ses textes, disait : « ce qu’il y a d’encombrant avec la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres ». Et ce sont toujours les autres qui ont un accent. De façon plus large, dans ce bas monde, je vous le dis, il y a non seulement beaucoup d’accents, mais encore beaucoup étrangers. Il y en a partout, dès qu’on passe une frontière, nous sommes cernés. Mais que fait la police ?

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Mai 2009

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fleche27 mai 2009 : Encore Chicago

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Encore Chicago, donc! Une collègue de Bâton Rouge explique dans son intervention que le français est en train de devenir à la mode en Louisiane. Oh, on ne le parle guère plus qu'avant, mais on se réclame de cette identité, en disant par exemple, en anglais: "As a French...." Et cela prend des formes marrantes. Dans le sport par exemple. Pour soutenir une équipe locale, les Tigers, on n'écrit plus Go Tiger mais Geaux Tiger, le eaux faisant français. Et un politicien local, sans doute d'origine irlandaise, qui s'appelle O' quelque chose, écrit dorénavant son nom Eau' quelque chose....

Plus marrant, et plus sympathique. Nous allons à une dizaine dans un restaurant libanais. On n'y sert pas de vin, mais on peut apporter ses bouteilles. Avec mon copain Sali (Salikoko Mufwene, un linguiste de premier plan), nous allons donc à une boutique voisine. Je reviens les bras chargés de bouteilles, me dirige vers le comptoir et demande à un garçon s'il peut me les ouvrir. Avec un sourire, et l'air très fier, il me répond: "Yes we can". Nous autres, pour citer notre président, nous n'avons que "Casse toi pauv con". Cela fait une différence....

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fleche26 mai 2009 : Formes vicieuses

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A Chicago, un collègue américain présentait une conférence sur l’histoire de l’hégémonie du français en France, et dans la bibliographie qu’il a distribuée, près de quatre-vingt titres datant de la première partie du XIX° siècle, l’adjectif vicieux apparaît plus de quarante fois ! Expressions vicieuses, locutions vicieuse, prononciations vicieuses, vices du langage, langage vicieux,  phrases vicieuses… Le vice, décidément, va se nicher partout. Je note aussi quelques cacologie (« construction fautive ») et orthologie (« discours correct »). Dans tous les cas, il s’agissait d’ouvrages se proposant de corriger les « gasconismes », « flandricismes », « wallonnismes », « périgordinismes »  et autres « provençalismes », en bref d’imposer la façon parisienne de parler français. Bien sûr, ce rouleau compresseur culturel est connu de tous, mais une telle accumulation dans une petite bibliographie  laisse rêveur. La différence était donc vicieuse, c’est-à-dire à l’époque « défectueuse », « mauvaise ». Aujourd’hui, pour les ayatollahs de la langue, le vice apparaît dans l’usage en français de mots anglais. Et, à ce propos, une joueuse de tennis française commentant Roland Garros à la télévision déclare, alors que débute une partie : « Il va y avoir beaucoup d’entertainment, je sais pas comment on dit ça en français, de show… » Il y a donc de l’espoir : les utilisateurs de formes vicieuses se corrigent parfois instantanément en les remplaçant par des formes bien françaises.

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fleche20 mai 2009 : Media

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Depuis quelques jours les média français n’arrêtent pas d’annoncer la fin de la grève dans les universités. Il n’y en a plus que dix, que huit, que sept et, ce matin, que cinq avec en prime l’annonce que « la Sorbonne », présentée comme « le bastion » de la contestation, a repris le travail. Et, le plus souvent, on cite les rares universités qui sont encore bloquées. L‘ennui est que celle dans laquelle j’enseigne, l’université de Provence, n’est pas citée dans cette liste et qu’elle est, au moment où j’écris, toujours en grève. Comme je suppose que les media ne professent pas un racisme anti-aixois, j’en conclue qu’ils en oublient peut-être d’autres. C’est intéressant, les media: chaque fois qu’on est impliqué dans le sujet dont ils traitent, on se rend compte le plus souvent que les journalistes nous donnent des infos très approximatives. Comme le dit un proverbe marseillais (que j’invente, bien sûr, les meilleurs proverbes sont ceux qu’on invente) : Quand tu ouvres un journal, la radio ou la télévision, mefi !

Autre chose qui n’a rien à voir, encore qu’il s’agisse encore de media : douze artistes viennent de donner chacun une chanson pour soutenir le journal L’Humanité, en grande difficulté financière. Cela donne un disque, avec Cali, Lavilliers, Noir Désir, Renaud,Miossec, Higelin, Moustaki et quelques autres. Je vous le conseille, c’est une belle tranche de musique. Je n’ai pas de sympathie particulière pour l’Humanité, mais quand on peut aider à la pluralité de la presse en se faisant plaisir aux oreilles, pourquoi bouder son plaisir ?

Bon, je pars demain matin à Chicago pour un colloque consacré au thème Globalization, France, and the Future of French. C’est étrange que des Américains organisent une telle discussion. Nous en reparlerons.

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fleche17 mai 2009 : Une politique sans syntaxe...

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Vous connaissez le discours des linguistes lorsqu’ils veulent expliquer qu’ils ne sont pas normatifs ou prescriptifs, qu’ils se contentent de décrire les usages. « Je ne dis pas le monsieur que je parle, je dis le monsieur dont je parle, mais ce n’est pas pour cela que je critique ceux qui disent le monsieur que je parle, je me commente de le noter ou de tenter de l’expliquer ». Cela, bien sûr, peut mener à une forme légère de schizophrénie, lorsque le linguiste, non normatif donc, corrige la langue de ses enfants. On a beau ne pas être normatif, on est tout de même conscient des rapports de classes qui se lisent dans le langage…

Je me suis moi-même interrogé ici (voir billet du 1er avril) sur mon  rapport à la langue de Sarkozy qui, disais-je, était celle de la majorité des Français. Et je n’ai pas réagi, peut-être par mauvaise conscience de linguiste non normatif qui a déjà donné dans la dérision face au sabotage présidentiel de la langue, à une déclaration de Rachida Dati que je vous livre cependant aujourd’hui : « L’Europe s’occupe de ce qu’on lui donne à s’occuper, avec les personnes qui peuvent porter ces affaires à s’occuper ». Car, vendredi, j’ai lu dans Libération une chronique de Pierre Marcelle, intitulée « Le monde sans syntaxe de l’UMP », dans laquelle il développe une analyse intéressante. Il voit dans ces actes de syntaxe défaillante, ici sous forme de « charabia datien »,  le « signe d’appartenance à un clique, un clan, une famille dont Nicolas Sarkozy est le parrain ». De la même façon, poursuit-il, que les truands ont fabriqué leurs argots, « les courtisans et les séides élyséens s’identifient dans ce laisser-aller de leur expression publique ». Et il avance une hypothèse selon laquelle « les mots hystérisés des Dati, des Sarkozy et des Lefebvre esquissent, plus ou moins empiriquement un programme fondé sur la confusion du sens plus encore que sur le mensonge délibéré ». En d’autres termes, une politique sans syntaxe serait une politique sens dessus-dessous, une politique de contresens ou vide de sens. Et même si l’homme politique ne descend ni du singe, ni du songe, mais du mensonge, j’achète volontiers l’idée que ces hommes politiques là (ou ces gens politiques, pour faire plaisir aux Québécois) descendent, par leur syntaxe du non-sens.

Cela n'a rien à voir, mais j'ai été passablement écoeuré par le nationalisme qui a envahi les media français au fur et à mesure que s'approchait le concours de l'Eurovision, à Moscou: Patricia Kaas allait gagner , d'ailleurs on l'adore en Russie, Patricia Kaas allait gagner, la France allait gagner... Elle a fini huitième, et j'en éprouve une certaine satisfaction.

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fleche13 mai 2009 : Convictions

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Le harki Bernard Kouchner votera donc pour la liste UMP aux prochaines élections européennes. Il l'a annoncé haut et fort, et les media se sont empressé de faire écho à sa profession de foi. Rien d'étonnant: quand on va à la soupe, il faut bien payer un jour ou l'autre. Certains, comme Jack Lang, paient par avance, en attendant leur écuelle, et d'autres paient à tempérament. Après avoir donné des leçons de moralité sur le droit d'ingérence, sur l'aide aux pays du Sud, sur plein de choses, Koucher fait ainsi la preuve de la fragilité de ses convictions. Homme de gauche, dit-il, mais qui votera à droite. Je devrais plutôt écrire "qui voterait" à droite. En effet, certains se souviennent peut-être qu'en 1994 Kouchner était en troisième position sur la liste du PS, et qu'il avait ensuite déclaré avoir voté pour la liste de Bernard Tapie, c'est-à-dire contre la liste sur laquelle il figurait. On ne peut qu'être ébloui par une telle cohérence. C'est ce qui s'appelle avoir des convictions bien ancrées. Alors, le 7 juin, Kouchner votera peut-être pour la ligne Besancenot. Allez savoir...

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fleche11 mai 2009 : Economie et ethique

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J’ai toujours été viscéralement opposé à la peine de mort, cet assassinat légal qui plaît tant à la droite. Et lorsqu’il me fallait justifier ma position (qui n’avait pas à l’être, mais on est parfois acculé) je disais qu’une seule erreur judiciaire suffisait à disqualifier cette horreur. Lorsque l’horrible Michel Sardou lança sa chanson slogan Je suis pour, dans laquelle il mettait en scène un père dont l’enfant avait été tué et qui concluait « j’aurai ta peau, je suis pour », j’ai dit et écrit que l’on pouvait comprendre la détresse des parents dans ce genre de situation mais qu’on ne prenait pas de décision politique, qu’on ne votait pas des lois sous l’emprise de la passion. Bref, j’ai été très fier de la France (cela n’arrive pas tous les jours) lorsque François Mitterrand et Robert Badinter ont mis fin à cette infamie.

Et voici que l’état du Nouveau Mexique vient de l’abolir. Je devrais donc être content. Il y a cependant un petit problème.  L’argumentation avancée par ces abolitionnistes est en effet très particulière. Ils ont calculé qu’un prisonnier coûte, en quarante ans de détention, un million de dollars et qu’un condamné à mort en coûte trois (procès à rallonge, avocats payés par l’Etat, frais d’exécution, etc.). Donc ils ont aboli pour faire des économies. Ca c’est un progrès ! Et même si l’on se dit que plus nombreux seront les Etats abolitionnistes et mieux ce sera, on a cependant dans la bouche un goût amer. Faut-il se réjouir lorsque les raisonnements économiques remplacent l’éthique ? Non bien sûr, car si nos abolitionnistes d’un nouveau genre découvraient qu’au contraire les condamnés à mort coûtent moins cher ils préconiseraient de multiplier le nombre de peines capitales. Or ce remplacement de l‘éthique ou de la politique par l’économie est ce qui fonde la fringale de « réformes » qui agite l’Elysée. Prenez tous les conflits actuels, dans les prisons, à l’université, dans les hôpitaux, etc., vous chercherez en vain des raisons éthiques ou politiques aux positions du gouvernement. C’est le règne de l’économie ou plutôt, pire encore, des économies. Enfin, pas pour tout le monde… Nous vivons une République moderne !

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fleche8 mai 2009 : Poids et mesures

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Certains d'entre vous le savent, je travaille depuis des mois sur le "poids" des langues, balances, trébuchets, facteurs, critères, statistiques, bref je voulais juste vous dire que la mesure, ça me connaît. Et, pour mesurer, il faut bien entendu un étalon, un élément de référence. Je vous parlais il y a quelques jours de cette grippe aux multiples noms qui a fait beaucoup parler les media. Une cinquantaine de morts, c'est son poids. A Bala Buluk, en Afghanistan, un bombardement américain aurait fait une centaine de morts, en majorité des civils. Cinquante morts, cent morts, prenez l'étalon que vous voudrez, ou la balance dont vous disposez, et répondez à cette question de devoir de vacances (la France est dans un week-end prolongé): de quoi auraient dû parler les media?

P.S. Le "couple" Calvéronis a encore frappé. Jetez un coup d'oeil sur Le Monde en ligne pour voir notre analyse du discours de Sarkozy sur la crise:

http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/05/06/sarkozy-dans-le-texte-tous-coupables-face-a-la-crise-par-louis-jean-calvet-et-jean-veronis_1189485_823448.html#ens_id=1188907

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fleche7 mai 2009 : HADOPI, PIRATAGE, RATAGE

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On parle beaucoup ces jours-ci de la loi Création et Internet dont l’un des résultats serait la création de l’HADOPI (Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la protection des Droits sur Internet). Cela a d’abord donné lieu à un spectacle réjouissant : des députés socialistes cachés derrière un rideau et apparaissant pour voter. Il faut dire que les députés UMP étaient déjà partis en vacances (à propos, Maryse Joissains-Masini, maire d’Aix-en-Provence et députée UMP, déclare dans le Parisien du 29 avril qu’elle ne va à l’assemblée qu’une fois par mois. Et elle est payée pour ça !) On va donc revoter, avec cette fois-ci les députés UMP au garde-à-vous, cette loi à laquelle le PS s’oppose , opposition qui a suscité une lettre incendiaire adressée à Martine Aubry par des gens respectables et indiscutablement « de gauche » (Pierre Arditi, Juliette Greco, Maxime Le Forestier, Michel Piccoli, Bernard Murat…).

En 2006, ressortant Cent ans de chanson française, j’y avais ajouté un article sur le téléchargement (voir plus bas) avec lequel, à la relecture, je suis toujours d’accord. Sur le fond, je pense en gros que considérer la musique comme devant être gratuite (c’est à peu près l’idéologie des « pirates ») revient à considérer que le braquage de banque est une activité respectable. Si la musique doit être gratuite, pourquoi le pain, les journaux, la viande ne seraient-ils pas gratuits ? Et pourquoi payer le travail ? Et pourquoi accepter qu’on puisse se servir en disques ou en films sur Internet et refuser les attaques de fourgons blindés ou les braquages de banques ? Je sais, je pousse le bouchon un peu loin, mais si vous y réfléchissez deux secondes, vous verrez que je n’ai pas tort. Par ailleurs, ceux qui considèrent que le téléchargement libre est un moyen de se faire connaître sont précisément ceux qui ne sont pas connus et tentent de distribuer leurs œuvres au coin des rues. Pourquoi pas. Mais les compositeurs ou les paroliers, qui ne passent pas sur scène parce qu’ils ne sont pas chanteurs gagnent leur vie de deux façons : par les droits sur la vente des disques et par la programmation de leurs oeuvres en radio ou à la télé. Et l’on peut comprendre qu’ils acceptent difficilement de voir disparaître l’une de leurs sources de revenus.

Cela signifie-t-il qu’il faille accepter cette loi ? Je ne le crois pas, contrairement à mon ami Maxime Le Forestier. Nicolas Sarkozy a essentiellement l’âme d’un flic, c’est une des facettes de sa psychose, et, pour paraphraser Michel Foucault je dirais que la politique se résume pour lui à deux verbes, surveiller et punir. Le problème c’est qu’il n’a pas les moyens de punir. Il suffit de voir le ridicule de ses effets de manche à propos des « patrons voyous » qui se goinfrent de stock options, de salaires faramineux et de retraites obscènes. Il peut dire ce qu’il veut, ils s’en foutent et continuent à se goinfrer. On va donc maintenant surveiller et tenter de punir les internautes, couper Internet aux pirates, mais on n’y arrivera pas et il s’agit encore d’effets de manche. L’HADOPI essaiera d’intervenir contre le piratage et ne parviendra qu’à un ratage. La solution ? Elle ne peut être que dans le prolongement de ce qui fut fait sur les cassettes (encore une fois, voir plus bas), avec des modalités qui restent à imaginer.

L’aspect positif de tout ce bruit, c’est qu’il met une fois de plus en valeur (mais peu de gens le disent) la nature profonde de Sarkozy, flic dans l’âme et qui ne peut imaginer que des solutions de flic. Il ne pourra pas, je le répète, mettre sur pied son HADOPI (j’écris « il » car tout le monde sait que ni les ministres ni les députés UMP n’ont la moindre idée en la matière, ça se saurait, ils sont aux ordres du petit chef), il ne le pourra pas, donc, et sa seule victoire aura été de  diviser les artistes de gauche, de les dresser les uns contre les autres, et cela, c’est son jeu favori. Voici donc, à titre documentaire, ce que j’écrivais en 2006 dans Cent ans de chanson française.

TELECHARGEMENT

La collecte des droits d’auteurs remonte, comme on sait, à 1851 (voir SACEM). Depuis lors, les moyens de diffusion de la musique, et donc de la chanson, ont sans cesse évolué : le disque vinyle (78 tours puis 45 et 33), la cassette, le CD, le DVD... Puis, par le biais d’Internet vinrent le téléchargement et le « peer to peer », élégante façon de désigner le piratage. Déjà la cassette avait posé un problème, résolu par une taxe. Mais la copie d’un disque sur une cassette n’avait jamais la qualité de l’original, tandis que la copie d’un CD restituait l’original. D’où l’idée de mettre dans les fichiers musicaux des verrous anti-copie, rendant les CD inaudibles sur certains ordinateurs. Puis la mise sur la toile de musique disponible à volonté mit le feu au poudre. Débat de société? Peut-être. Mais débat sûrement. Si l’on met de côté l’industrie du disque, qui défend ses intérêts économiques et se positionne évidemment contre le téléchargement, les autres acteurs sont partagés. Faut-il défendre l’idée de mesures techniques de protection (MTP) et poursuivre les pirates, ou doit-on faire payer aux internautes, comme jadis aux acheteurs de cassettes, une taxe (une « licence globale»), qui serait redistribuée aux créateurs (Mais comment? Par qui? Sur quels critères?). Ces derniers eux-mêmes se divisent, les uns affirmant que grâce à Internet il est possible de se faire connaître d’un large public, les autres que la copie privée tuera à terme la création. Les premiers sont en général inconnus et ne vendent aucun disque, les seconds vivent de leur art et entendent continuer.

Ce qui est sûr, c’est que la culture est désormais une industrie, et que l’évolution technologique a des retombées économiques. L’intérêt des maisons de disques en la matière est évident. Mais celui des artistes ne l’est pas moins : les droits d’auteurs sont pour eux un acquis, et si un interprète peut vivre de la scène (c’est-à-dire des billets d’entrées aux concerts), les compositeurs et les auteurs ont tout à perdre dans le téléchargement sauvage. Et la culture ne doit-elle pas être une démarche volontaire et payante? Débat de société? Bien sûr. Débat économique, évidemment. Débat de génération aussi. Car de l’autre côté de la barrière se trouvent les consommateurs, dont certains ont tendance à considérer que la gratuité est chose normale. Quitte à jouer aux apprentis sorciers en mettant en péril la création.

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fleche6 mai 2009 : Prestidigitation

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Pendant que je m’amusais, au Canada, à quelques considérations linguistico-culturelles, le monde bruissait de terreur et d’infos concernant la grippe porcine, dite ensuite grippe A quand il fut démontré que les pauvres porcs n’y étaient pour pas grand chose, ou grippe nord-américaine lorsqu’on se rendit compte que le virus n’avait guère échoué qu’aux rives du Mexique et des USA. Le bilan des contaminés et des morts s’alourdissait chaque jour, l’OMS nous faisait passer de la phase 3 à la phase 4 puis à la 5 sur une échelle de 6, nos ministres bombaient le torse en expliquant que tout était prêt, qu’il ne manquait pas un bouton de guêtre au dispositif de prévention, bref nous étions, à en croire les media, au bord d’une pandémie, ce qui arrangea bien les fabricants de ces masques ridicules et sans doute inefficaces que l’on vit fleurir sur les groins des humains précautionneux. Lundi, bloqué à Roissy par une grève des « essenciers » (ceux qui font le plein des avions) j’en ai vu passer des dizaines, de ces masques, spectacle divertissant… Much ado about nothing, comme aurait dit Shakespeare, « beaucoup de bruit pour rien » ? Beaucoup de bruit en tout cas, pour ce qu’on appelle le « principe de précaution ».

Première analyse : nos politiques ont tellement peur d’être taxés d’incompétence qu’ils en font toujours trop, voyant des terroristes chez des épiciers vaguement post soixante-huitards et des dangers mortels dans quelques nez qui coulent. C'est l'hypothèse basse, toujours plausible pour rendre compte de la médiocrité de ceux qui nous gouvernent: ils sur-réagissent, en font trop, bref ils s'agitent pour faire semblant d'être efficaces, et il est vrai que l'exemple vient de haut.

Deuxième analyse : quand le peuple s’inquiète de son niveau de vie qui baisse, du chômage qui monte et des pitreries d’un président élu il y a deux ans, et oui c’est aujourd’hui un anniversaire, il est bien utile de faire oublier les réalités sociales, l’argent donné aux riches, les inégalités, en parlant d’autre chose. C’est là une vielle technique des prestidigitateurs qui consiste à détourner les regards de la manipulation, ce qui est essentiel, en les attirant vers ce que l’on peut montrer, ce qui est secondaire.

Troisième analyse, certains auraient bien aimé que l’OMS passe à la phase 6, qui implique l’interdiction de toute réunion publique. Vous vous rendez compte : plus de manifs. Le rêve ! Ah, la divine grippe qui permettrait enfin de dissoudre le peuple, ou de le dissimuler derrière des masques ! J’exagère ? Pas tellement. En Egypte, où il n’y avait pas le moindre cas de cette grippe porcine, ou A, ou nord-américaine, le gouvernement a fait abattre tous les porcs. Petit détail : dans ce pays très majoritairement musulman, les seuls éleveurs de porcs sont les Coptes, une minorité chrétienne dont la vie n’est déjà pas facile. Ca leur apprendra à bouffer de la viande impure, à ne pas suivre les préceptes de cette belle religion réac et conne qu’est l’islam. Je sais, c’est un pléonasme, et toutes les religions sont connes et réacs. Mais toutes n'ont pas eu la chance de pouvoir profiter de cette fausse menace de pandémie. Mais je m'amuse, je m'amuse, alors que j'ai mal au crâne, que j'ai le nez qui coule, que je n'ai pas de mouchoir ni de masque et qu'à cette heure plus que matinale tous les commerces sont encore fermés. Mais que font les pouvoirs publics?

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fleche2 mai 2009 : Francophones et francophiles

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On donne au Canada un sens particulier à l'adjectif francophile, qui désigne les anglophones ayant appris ou apprenant le français. Du coup, bien sûr, francophone s'en trouve sémantiquement modifié pour signifier uniquement "francophone natif". Or les "francophiles" sont de plus en plus nombreux: dans les programmes d'immersion, des centaines de milliers d'anglophones apprennent désormais le français, ce qui peut être considéré comme une victoire, comme un progrès de la politique de bilinguisme. Mais cette cohabitation entre francophones et francophiles semble en inquiéter certains. Si les "maudits" anglais se mettent à parler français, leur "francophilie" ne risque-t-elle pas de noyer l'identité francophone? Etrange crainte.

Pour être précis il faudrait distinguer entre trois types de francophones au Canada: les Québécois, vivant dans une province officiellement monolingue, les Acadiens du Nouveau-Brunswick, vivant dans une province officiellement bilingue, et les autres, en particulier, puisque je suis à Ottawa, les Franco-ontariens. Et ces derniers voient intuitivement dans la montée de la "francophilie" un danger de dépossession, comme si les progrès du bilinguisme se faisaient au détriment de leur identité. Dans toutes les situations coloniales, la supériorité du colonisé était qu'il apprenait la langue du colonisateur, qu'il se l'appropriait comme un butin. Mais ce bilinguisme du dominé était en même temps un indice de domination: un bilingue kabyle/arabe en Algérie est toujours de première langue kabyle, un bilingue bambara/français au Mali est toujours de première langue bambara et, pour revenir au Canada, un biligue français/anglais était toujours de première langue française. Cela constitue comme une photo, une synchronie, et la question est bien sûr de savoir comment elle évolue. Le danger réside dans le passage du bilinguisme du dominé vers un monolinguisme: les anciens bilingues provençal/français par exemple ne parlent aujourd'hui que le français. Or c'est un autre scénario qui semble se mettre en place au Canada, et l'on peut considérer cela comme un progrès. Comparée à la situation de la Belgique, avec une cohabitation conflictuelle entre le néerlandais et le français, celle du Canada nous montre à quoi peut parvenir une politique linguistique volontariste. Et pourtant, j'y reviens, les francophones sont mal à l'aise, comme s'ils considéraient que la langue française leur appartenait. C'est bien sûr un problème d'identité qui se manifeste ainsi, et cela nous montre l'importance des représentations linguistiques. Les langues ont deux fonctions principales: la communication et l'identité. La première pousse à la véhicularité et, tendanciellement, au monolinguisme. La seconde pousse à la pluralité des langues, garante des identités. C'est à la croisée de ces deux fonctions qu'il faut analyser l'inquiétude des francophones, et si je vivais au Canada, je saurais sur quel thème travailler. Mais demain je prends l'avion pour la France...

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fleche1er mai 2009 : Se faire crosser ben raide

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Hier, soirée « jeune » : j’étais invité à dîner chez une étudiante en stage à Ottawa : mélange de Français et de Canadiens francophones et, comme souvent dans ce genre de situation, la discussion en vient à la langue, aux spécificités locales, aux différences. Arrive sur le tapis une expression, se faire crosser (« se faire avoir, se faire rouler »), avec des variantes comme tu t’es fait crosser ben raide, ou y’a des limites à s’faire crosser. Assez vite sort un autre sens : se crosser, « se masturber ». En tirant sur le même fil on trouve une fille lui propose une crosse, ou encore un crosseur (un « arnaqueur », mais aussi, si je comprends bien, un « sauteur », celui qui ne pense qu’à mettre les filles dans son lit). Et la partie française de l’assistance s’interroge sur l’origine de l’expression. La croix (de l’anglais cross ) ? La crosse de l’évêque ? Intuitivement je vois bien le rapport entre se faire crosser (se faire rouler, se faire baiser, et la variante se faire crosser ben raide est parlante...) et crosseur (celui qui roule, qui baise), mais cela ne me dit rien sur l’étymologie. Ce matin, je me dis que cela a sans doute un rapport avec la crosse du hockey, le sport national ici. Passer une crosse  doit avoir un sens technique, mais je ne connais rien au hockey (nobody is perfect). Alors, appel aux Québecois ou autres Canadiens francophones qui me lisent : ca vient d’où, se faire crosser ? Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui en France il y aura beaucoup de gens dans les rues, pour les manifs du 1er mai. Y’a des jours où les gens en ont assez de se faire crosser…

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Avril 2009

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fleche30 avril 2009 : rue Machin street

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Je retrouve à Ottawa une conception assez particulière du bilinguisme administratif, que j’avais déjà notée il y a quelques années à Moncton, au Nouveau Brunswick, dans les odonymes (je sais, le mot fait pédant, disons les noms de rue). Le principe est simple : puisqu’en français on dit rue X et en anglais X street, les plaques des rues « bilingues » indiquent rue X street, ou si l’on préfère rue Truc street, rue Machin street, ce qui est bien sûr fort économique : on lira, selon sa langue, les deux premiers ou les deux derniers mots, rue Machin pour les francophones, Machin street  pour les anglophones. Cela donne par exemple rue Rideau street, que l’on pourra lire rue Rideau ou Rideau street, cour Eaton court, pont MacDonald-Cartier bridge, avec parfois des dérapages, comme dans centre Congress centre par exemple : si l’on comprend bien en anglais Congress centre, que peut vouloir dire en français centre Congress ? Bien sûr, lorsqu’il s’agit de noms propres, il n’y a pas trop de problèmes, même si rue King Edward street pourrait se subdiviser en rue du roi Edouard et King Edward street. Mais les rues d’Ottawa portent surtout de noms de personnages célèbres (c’est sans doute le propre des capitales) et ce type d’accident est assez rare. J’avais en revanche relevé à Moncton des exemples comme rue Main street, rue Church street, et entendu des francophones parler de la rue Main (là où l’on attendrait grand rue) ou de la rue Street (là où l’on attendrait rue de l’église). Etrange bilinguisme…

Aux yeux du linguiste, ce que j’appellerais donc volontiers le principe rue Machin street témoigne d’une réalité contrastive : les deux langues construisent la détermination de façon opposée, comme en témoignent de nombreux sigles qui en français et en anglais se lisent comme dans un miroir : OTAN/NATO, ONU/UNO, etc. Mais aux yeux du politologue linguistique, il témoigne d’une certaine nonchalance qui consiste, en guise de bilinguisme odonymique, à ajouter simplement devant un syntagme anglais une mention française, rue, cour, ruelle, avenue, promenade… Je ne voudrais pas mettre de l’huile sur le feu de la politique linguistique canadienne (notons cependant au passage que si c’est moi qui apporte l’huile, il y a déjà le feu), mais on pourrait peut-être passer d’un syntagme à deux et inscrire rue Machin, Machin street. Cela ne coûterait pas beaucoup plus cher. Enfin, ce que j’en dis…

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fleche29 avril 2009 : Surdimensionnement et schizo

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L’aéroport international de Montréal a en commun avec celui de Barcelone d’être surdimensionné. On s’y déplace dans un immense espace que les voyageurs ont du mal à occuper, ce qui en soi n’est pas désagréable, mais on se sent pris dans une architecture à dimension politique. Dans les deux cas, en effet, un même message, destiné à Ottawa ou à Madrid, c’est-à-dire à la capitale « ennemie » : nous avons les moyens de posséder un aéroport international. L’urbanisme a toujours été l’un des discours du pouvoir ou, ici, du contre-pouvoir, mais je me dis que cet immense aéroport Trudeau, à vingt minutes en avion de celui d’Ottawa, est peut-être techniquement inutile. Mais il n’y a pas que la technique, et le symbolique pèse ici bien lourd… Je débarque donc dans un hall grand comme trois terrains de football, passe assez rapidement le contrôle de police (c’est l’un des avantages du surdimensionnement)  et en attendant ma correspondance, je rentre dans un bistrot et commande une bière. On me la sert, je dis « merci » et on me répond « bienvenue ». Et je ne peux pas ne pas entendre derrière ce « bienvenue » (là où j’attendrais plutôt « de rien » ou « je vous en prie ») l’anglais « welcome». Il se trouve que je suis en train de relire le livre de Louis Wolfson, Le schizo et les langues (publié en 1970 mais vient de sortir chez Gallimard un intéressant Dossier Wolfson, avec des textes de Pontalis, Le Clezio, Paul Auster, Michel Foucault…),  l’histoire de cet homme qui fuit la langue de sa mère, l’anglais, et en convertit tous les mots par des procédés de transformations phonétiques fondés sur le français, le russe, l’allemand ou l’hébreu. Il cherche en fait à neutraliser l’agression qu’il ressent dans la voix de sa mère, dans la forme de sa langue, mais ce faisant il ne touche guère à la sémantique, et son livre, écrit en français, semble souvent être traduit mot à mot de l’anglais. Ce « bienvenue » me donne la même impression, d’être quelque chose de plus qu’un calque de l’anglais, qu'une simple transformation phonétique. Fuit-on l'anglais en ce calquant ainsi, ou lui fait-on allégeance? A propos, quelqu’un sait-il ce qu’est devenu Wolfson ? Il aurait, à la mort de sa mère, quitté New York pour Montréal, mais je ne sais pas plus. Et, encore à propos, je ne résiste pas au plaisir de vous donner le titre de son second (dernier ?) livre : Ma mère, musicienne, est morte de maladie maligne mardi à minuit au milieu du mois de mai mille977 au mouroir Memorial à Manhattan. Belle performance que de répéter ainsi autant de fois aime (M) dans un seul titre. Mais Wolfson, il nous l‘a dit à toutes les pages de son Schizo et les langues, n’aimait pas sa mère…

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fleche27 avril 2009 : Notes égyptiennes

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Commençons par une « nokta », ces blagues politiques dont les Egyptiens sont friands. Les blagues politiques sont toujours une sorte de soupape de sécurité dans les pays manquant de démocratie, et je me souviens d’un livre, Le socialisme est-il soluble dans l’alcool, à la belle époque de l’URSS, qui nous en apprenait plus sur la vie quotidienne à Moscou qu'une thèse de sociologie. On raconte donc que le président Moubarak, de retour d’une visite aux USA effectuée à l’époque de Bush, avait convoqué tous ses ministres pour leur expliquer que, dorénavant, il faudrait écrire « Moubarak » sur toutes les portes du pays. Tous acquiescent mais l’un d’entre eux lui demande cependant : pourquoi oh grand Rais ? Et Moubarak d’expliquer qu’aux USA il y a écrit BUSH sur toutes les portes (pour ceux qui ne connaîtraient pas l’arabe, un indice : la consonne p n’existe pas en arabe, et lorsqu’elle apparaît dans un mot étranger elle est prononcée -et transcrite- b…).

Mais il n’y a pas que les noktas, hélas, et la réalité dépasse souvent la fiction. En lisant Al Ahram Hebdo j’apprends qu’on vient d’interdire en Egypte la bande dessinée que Golo a tirée du beau roman d’Albert Cossery Mendiants et orgueilleux mais aussi, pour faire bonne mesure, le roman lui-même. Qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête des censeurs ? Le roman date de 1955, la BD de 1991, et deux films ont été tirés du roman, le premier en 1971 (par Jacques Poitrenaud) et le second en 1991 (par Aswaan El-Bakry). Et tout cela est diffusé en Egypte depuis longtemps. Ou du moins était diffusé…

Comme souvent dans les pays arabes, j’ai été frappé par une sorte de colonisation graphique qui apparaît  dans les transcription de mots étrangers, en particulier des marques. Le nom du Méridien Pyramides, un palace situé près des pyramides, est par exemple transcrit en caractères arabes, méridiane biramids, comme si le terme « pyramides » n’existait pas en arabe, ou encore une marque, Président, est transcrite brésidan… J’ai toujours pensé, depuis mon enfance tunisienne, que le fait de transcrire et non pas de traduire était une forme de soumission. Mais je ne suis pas là pour faire la politique linguistique des pays arabes, même si je considère que l’environnement graphique est une chose fondamentale.

Autre chose qui n’a rien à voir : j’ai lu à mes moments perdus le tome deux de la Chronique du règne de Nicolas 1erde Patrick Rambaud. Bon, ce n’est pas le livre de l’année, et Rambaud s’inspire nettement des chroniques sur La Cour du Canard Enchaîné à l’époque du général de Gaulle. Mais une chose m’a frappé. Le texte est écrit, avec un certain talent, dans un style rappelant celui des mémorialistes du XVIII° siècle, et l’on y trouve, insérées dans cet écrin à la Saint-Simon, des citations réelles de Nicolas Sarkozy. Le contraste entre les deux styles est réjouissant et nous en apprend plus sur le français pratiqué par notre président que quinze articles de linguistes ou de sociolinguistes…

Demain je change de genre de démocratie et pars à Ottawa. Mais il y fera sans doute moins beau qu’au Caire ou à Alexandrie.

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fleche18 avril 2009 : Ditabranda

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Le hasard de l’évolution phonétique a fait que le latin dictatura a donné en portugais ditadura, ce qui a permis au Brésil un jeu de mots à la limite du calembour : ditabranda  (« dictamolle »), pour désigner les situations de pouvoir fort, à la limite intérieure du coup d’état, qu’a connues le pays dans les années 1960 à 1980. Plus tard, un sociologue avait parlé de democradura, tiré par le même type de jeu de mots de democracia. Le terme ditabranda vient de réapparaître dans un journal, A Folha de Saõ Paulo, à propos d’Hugo Chavez, et cela a donné lieu à quelques polémiques. C’était juste un clin d'oeil pour vous dire que je pars demain en Egypte. Retour dans une semaine.

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fleche16 avril 2009 : La pipe de Jacques Tati, Maurice Druon et Philippe Val

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La pipe de Jacques Tati

Ras-le-bol de la connerie ambiante ! Déjà, en 1996, la Poste consacrait un timbre à André Malraux, une photo célèbre, sur laquelle il avait une cigarette aux lèvres. Pas sur le timbre : la cigarette avait disparu. Cinq ans plus tard, ce fut le tour de Jean-Paul Sartre : sur l’affiche que lui consacrait la Bibliothèque Nationale, la cigarette qu’il avait entre les doigts avait été supprimée. Et voilà que la Cinémathèque Nationale consacre une grande expo au grand Jacques Tati. Encore une photo célèbre, il roule sur son solex, pipe au bec. La SNCF et la RATP ont fait supprimer la pipe pour accepter l'affiche. Ils sont devenus fous ! Bientôt on nous montrera Georges Brassens sans sa pipe et, pourquoi pas, le Christ en croix sans les clous Et à quand Sarkozy sans ses talonnettes ?

Maurice Druon

J’arrive à temps en France pour me joindre au chœur des pleureuses. Maurice Druon est mort et l’on nous en rebat les oreilles : un grand Français, un grand écrivain, un grand défenseur de la langue française, et j’en passe. Je n’ai aucune compétence pour savoir s’il fut un grand Français. Grand écrivain ? On nous cite sans cesse Les Rois maudits, une suite de romans historiques dont le seul mérite est d’avoir donné naissance à une série télé, ce qui est un critère littéraire signe des temps. On nous dit aussi qu’il fut l’auteur du Chant des partisans. Disons le co-auteur. Et il est probable que Joseph Kessel, dont le talent littéraire était d’une autre nature, n’y fut pas pour rien. Pour ma part, je me souviens surtout que Maurice Druon fut un éphémère ministre de la culture et qu’il marquera sans doute l’histoire pour avoir déclaré à l’Assemblée Nationale, à propos des revendications des artistes : « Les gens qui viennent avec une sébile dans la main et un cocktail Molotov dans l’autre devront choisir » Comment ? On ne crache pas sur un cadavre ? Ah bon !

Philippe Val. Peut-être vous en souvenez-vous, sinon vous pouvez aller vérifier, voici ce que j’écrivais le 1er septembre : « La saga Siné continue à être un excellent révélateur, au sens photographique du terme, des moeurs de notre belle presse nationale à l'heure sarkozienne. Comme vous l'aviez peut-être remarqué, Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, n'avait pas lu les quelques lignes de Siné au nom desquelles il l'a viré. C'est un dénommé Claude Askolovitch, journaliste au Nouvel Observateur, hebdomadaire de "gôche", qui a dénoncé le dessinateur et déclenché le scandale. Il était en effet scandaleux de suggérer que le fils de notre vénéré président puisse être un tantinet arriviste et protégé (son procès pour délit de fuite...). Or, oh surprise, le dénommé Claude Askolovitch, désormais ex journaliste au Nouvel Observateur, vient d'avoir une surprenante promotion. Il vient en effet d'être recruté par monsieur Lagardère (dont les liens fraternels avec Sarkozy sont connus) à la fois comme directeur des pages politiques du Journal du Dimanche et comme éditorial politique à Europe 1. Bigre! Il doit en avoir du talent, le dénommé Claude Askolovitch, jusqu'ici obscur journaliste. On est à la limite de l'écoeurement devant cet empressement à aller à la soupe. Pour le bien être de ma digestion, j'ose espérer que le prochain promu (A quoi? Tout est possible...) ne sera pas Philippe Val. Nous vivons VRAIMENT une démocratie moderne ». Et voici qu’aujourd’hui on parle de Philippe Val pour diriger France-Inter. J’espère VRAIMENT qu’il ne s’agit que d’un bruit malveillant. Il y a des jours où l'on préfère avoir tort plutôt que d'avoir prévu des comportements de harkis...

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fleche14 avril 2009 : Conflits linguistiques

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Conflits entre langues tout d'abord. Dimanche dernier, le gouvernement de Hong Kong a émis à 8 heures 29 du soir un texte avertissant les citoyens qu’il leur était interdit, sauf circonstances exceptionnelles, de se rendre en Thaïlande. Le même texte fut rendu public en anglais à 11 onze 34. Hong Kong étant officiellement bilingue, certains se sont interrogés sur ce traitement différencié des langue…  Si le chronomètre s’en mêle, nous n’en avons pas fini avec les conflits linguistiques.

Conflit interne, maintenant. En Chine continentale, le pouvoir est en train d’établir une liste officielle des caractères simples parmi lesquels les parents auraient le droit de choisir pour composer les prénoms de leurs enfants. Le but de l’opération est de « discipliner l’utilisation sauvage de la langue chinoise » à laquelle on se livre. « Utilisation sauvage » : bigre ! En fait, si les noms de famille chinois sont en nombre très restreints, le nombre des prénoms (en général composés de deux syllabes, soit deux caractères) est pratiquement illimité, puisque non seulement on peut utiliser tous les caractères de la langue, mais qu’en outre vient d’apparaître une tendance à puiser dans les caractères anciens, désuets, vieillots ou poétiques… Et alors ? Et alors l’écriture chinoise n’étant pas alphabétique, une syllabe ne correspondant pas à la combinaison de deux ou trois lettres mais à un caractère spécifique. Certains sont très fréquents, d’autres complètement hors d’usage. Et à ce titre oublié par les logiciels de traitement de texte. Dès lors  certains noms ne peuvent pas être inscrits à l’état civil… Dorénavant, donc, la liste des prénoms sera fermée. Atteinte aux libertés crient les uns. Les autres répondent que ne pas pouvoir faire enregistrer  son nom à l’état civil est une atteinte aux  droits de l’homme. Allez choisir entre les deux ! A moins que tout cela ne soit réglé et que la liberté des prénoms revienne lorsque les ordinateurs du ministère de l’intérieur sauront reconnaître tous les prénoms. Même ceux des Tibétains…

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fleche13 avril 2009 : choses vues à Hong Kong

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J’utilise depuis longtemps Hong Kong comme sas de décompression entre la Chine et l’Occident. Une façon de me réadapter, à une époque, il y a près de trente ans, où vivre en Chine deux ou trois mois n’était pas une entreprise évidente. Puis j’y ai pris goût et j’ai profité de tous mes voyages vers le Japon, la Corée ou la Chine pour faire ce léger détour, pour le simple plaisir de retrouver ce subtil mélange d’Orient et d’Occident, de modernité et de moyen-âge, bref j’aime Hong Kong, j’aime ce mélange de cultures et la tolérance qui en découle, ce mélange de cuisines aussi, de couleurs, de religions. Et depuis que le territoire a été rétrocédé à la Chine communiste j’observe avec intérêt la ligne de partage des eaux entre ces deux systèmes assez incompatibles.

Et je dois dire que ça commence bien !  Le premier jour, dans le South China Morning Post, je lis que deux tibétains ont été condamnés à mort pour avoir allumé  un incendie pendant les émeutes de Lhassa,, que deux autres viennent d’être exécutés et qu’un cinquième a été condamné à la prison à vie. Puis je vais prendre le Star Ferry pour passer de Kowloon à Hong Kong et je vois des affiches traitant d’assassin le premier ministre chinois, d’autres rappelant les massacres de Tian An Men de 1989. Pas des affiches collées la nuit, subrepticement. Non, des affiches disposées à côté d’un stand où des militants vendent des journaux. Le paradoxe de HK est là, tout entier. En Chine, de l’autre côté de la frontière, ils seraient en prison de puis longtemps.Ici ils vendent leurs journaux tranquillement. Et l’on a beau savoir qu’il y a ici au moins 15.000 soldats de l’armée rouge, on n’en voit rien.

En revanche on repère immédiatement les touristes venus de chine populaire. A leurs vêtements, à leurs gestes, à leur gaucherie. Ils se déplacent en groupe, encadrés, et visa en poche. Car les Chinois doivent demander un visa pour se rendre à Hong Kong redevenue chinoise ; les étrangers, non. Encore un paradoxe. Mais ils ont l’air très fier d’être là. Ceux du Sud, qui parlent cantonnais, sont comme chez eux. Les autres, locuteurs du mandarin, sont un peu perdus. J’avais cru remarquer, au début des années 2000, que le mandarin se répandait (quinze ans avant on ne parlait que cantonnais et anglais), mais le mouvement semble s’être tari. D’accord, je n’ai pas fait d’enquête, mais dès que l’on quitte les grands magasins, impossible d’utiliser cette langue, et lorsque certains la parlent un peu, ils confondent tant les S et les CH qu’ils sont difficiles à comprendre. Remarquez, c’est rassurant : ils me donnent l’impression d’être à leur niveau

A propos de magasins. Un arabe, musulman ostensif, suivi de trois femmes voilées, entre dans une boutique et leur offre à chacune un téléphone portable. Voilà un homme juste, démocrate. A la réflexion non, car l’une d’entre elles a droit à un I Phone 3G et les deux autres à des machines quelconques. Comme il y a des pavés sous la plage il y a donc une hiérarchie sous les voiles, mais laquelle ? Prime à l’âge ? Mais dans quel sens ? A la beauté ? A je ne sais quelles performances ? Elles sont cachées sous leur voile et je suis bien incapable de répondre à ces questions. Mais Dieu, finalement, n’est pas si juste que ça. Planquées sous leurs voiles ou leurs bâches, les femmes semblent égales les unes aux autres. Face aux téléphones portables commencent à apparaître les inégalités et l’injustice. J’avais tenté, il y a quelques années, de lancer au Caire l’idée suivante : les féministes révolutionnaires qui dans les salons sont très combatives auraient pu faire des actions d’éclat en allant systématiquement arracher le voile des victimes du machisme islamiste, dans les rues, dans les lieux publics. Je n’ai sans doute  pas su être assez convaincant, mais je rêve parfois du traumatisme social qui en aurait découlé...

Revenons à Hong Kong. Les traces de l’empire britannique y  sont nombreuses si l’on compare avec la Chine continentale. La politesse exquise par exemple, ou la propreté méticuleuse des rues. Mais les plus frappant, c’est la politique anti-tabac. L’an dernier, à Pékin, des auditeurs m’avaient après une conférence emmené au bar de l’Alliance Française et y avaient immédiatement allumé leurs cigarettes. Je m’étais étonné et ils m’avaient répondu : « Mais enfin, nous sommes en Chine ! ». Et il est vrai qu’en Chine on fume partout. A Hong Kong, non seulement tous les hôtels sont en train de devenir non fumeurs, mais encore il y a de plus en plus de parcs et même de promenades au bord de l’eau interdits aux fumeurs. Insupportable ! Mais la police semble se comporter de façon démocratique. Et je ne parle pas ici des fumeurs mais des opposants politiques. J’ai le sentiment que cette ville est vraiment un indicateur à suivre de près pour savoir ce qui se passe de l’autre côté.

Bon, tout cela est un peu léger, mais je suis en vacances. Demain soir, je rentre en France

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fleche7 avril 2009 : Monarchie ?

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Vous en souvenez-vous? C'était il y a un peu plus d'un an et Laurent Joffrin, lors d'une conférence de presse du président, lui avait demandé s'il ne pensait pas que le régime dérivait vers une monarchie élective. Avec une grande inculture (ou une grande mauvaise foi) Sarkozy avait répliqué quelque chose comme "je ne suis pas l'enfant caché de Jacques Chirac". Il ignorait, ou feignait d'ignorer, la différence entre électif et héréditaire... Dans une réjouissante interview, le père du président revient , sans doute involontairement, sur le même thème en déclarant qu'il est très heureux de voir se constituer une "dynastie Sarkozy" et en précisant: "Il faut trois générations qui réussissent pour faire une dynastie, et je crois que mes petits enfants sont bien partis" (allez-y voir: www.bakchich.info). Ce qui vient de se passer à Radio-France va dans le sens que Joffrin. Non seulement le monarque a viré le patron, Cluzel, pour le remplacer par Jean-Luc Hees (ce n'est pas tout à fait réglé, nous verrons) mais encore l'Elyzée laisse entendre que Philippe Val, l'actuel rédacteur en chef de Charlie Hebdo, serait le futur patron de France-Inter. Ah bon, c'est le président de la République qui nomme maintenant le patron de France Inter? J'espère vraiment que Val refusera car la manoeuvre est perverse. Choisir un directeur qui fut de gauche, mais qui a viré de son journal Siné (en l'accusant d'antisémitisme, ce que la justice a infirmé) parce qu'il avait égratigné le fils Sarkozy, pour faire virer Stéphane Guyon qui ne plaît pas à Sarkozy, c'est en effet d'une habileté diabolique.

Pendant ce temps, Valérie Pécresse fait toujours la sourde oreille. Hier, en Assemblée Générale, les enseignants-chercheurs de la fac d'Aix ont durci le ton, en proposant à l'ensemble de la communauté de poser un ultimatum: si nous n'obtenons pas satisfaction il n'y aura pas d'examens ce semestre. A suivre.

Autre chose qui n'a rien à voir. Dans le numéro d'avril de La Recherche un gros dossier sur les langues ("L'avenir des langues, celles qui vont disparaître, celles qui vont s'imposer") auquel votre serviteur a largement participé: c'était la rubrique "auto promotion". Pour l'instant je pars une semaine à Hong Kong. Je vous donnerai des nouvelles des marges de la Chine.

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fleche3
avril 2009 : Etat policier ?
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Non, je ne vais pas vous parler des fanfaronnades de Sarkozy à propos du G 20, mais de Claude-Marie Vadrot. Je le connais depuis plus de trente ans. Nous étions tous les deux à Politique Hebdo, moi un peu en amateur et lui, journaliste d’investigation professionnel, écologiste de la première heure, était un modèle de fiabilité. Ceci pour dire que lorsqu’il écrit quelque chose, je le crois. Il est devenu enseignant à l’Université de Paris 8 et voici,  telle qu’il la raconte, la mésaventure qui vient de lui arriver. Lisez-le attentivement, calmement. Vous verrez qu’un état policier est lentement, insidieusement en train de se mettre en place en France.

Vendredi dernier, à titre de solidarité avec mes collègues enseignants de l'Université de Paris 8 engagés, en tant que titulaires et chercheurs de l'Education Nationale, dans une opposition difficile à Valérie Pécresse, j'ai décidé de tenir mon cours sur la biodiversité et l'origine de la protection des espèces et des espaces, que je donne habituellement dans les locaux du département de Géographie (où j'enseigne depuis 20 ans), dans l'espace du Jardin des Plantes (Muséum National d'Histoire Naturelle), là où fut inventée la protection de la nature. Une façon, avec ce « cours hors les murs », de faire découvrir ces lieux aux étudiants et d'être solidaire avec la grogne actuelle mais sans les pénaliser avant leurs partiels.

Mardi, arrivé à 14 h 30, avant les étudiants, j'ai eu la surprise de me voir interpeller dés l'entrée franchie par le chef du service de sécurité tout en constatant que les deux portes du 36 rue Geoffroy Saint Hilaire était gardées par des vigiles...

- « Monsieur Vadrot ? ».

- euh...oui

- Je suis chargé de vous signifier que l'accès du Jardin des Plantes vous est interdit

- Pourquoi ?

- Je n'ai pas à vous donner d'explication....

- Pouvez vous me remettre un papier me signifiant cette interdiction ?

- Non, les manifestations sont interdites dans le Muséum

- Il ne s'agit pas d'une manifestation, mais d'un cours en plein air, sans la moindre pancarte...

- C'est non....

Les étudiants, qui se baladent déjà dans le jardin, reviennent vers l'entrée, le lieu du rendez vous. Le cours se fait donc, pendant une heure et demie, dans la rue, devant l'entrée du Muséum. Un cours qui porte sur l'histoire du Muséum, l'histoire de la protection de la nature, sur Buffon. A la fin du cours, je demande à nouveau à entrer pour effectuer une visite commentée du jardin. Nouveau refus, seuls les étudiants peuvent entrer, pas leur enseignant. Ils entrent et, je décide de tenter ma chance par une autre grille, rue de Buffon. Où je retrouve  des membres du service de sécurité qui, possédant manifestement mon signalement, comme les premiers, m'interdisent à nouveau l'entrée.

Evidemment, je finis pas le fâcher et exige, sous peine de bousculer les vigiles, la présence du Directeur de la surveillance du Jardin des Plantes. Comme le scandale menace il finit par arriver. D'abord parfaitement méprisant, il finit pas me réciter mon CV et le contenu de mon blog.

Cela commençait à ressembler à un procès politique, avec descriptions de mes opinions, faits et gestes. D'autres enseignants du département de Géographie, dont le Directeur Olivier Archambeau, président du Club des Explorateurs, Alain Bué et Christian Weiss, insistent et menacent d'un scandale. 

Le directeur de la Surveillance, qui me dit agir au nom du Directeur du Muséum (où je pensais être honorablement connu), commençant sans doute à discerner le ridicule de sa situation, finit par nous faire une proposition incroyable, du genre de celle que j'ai pu entendre

autrefois, comme journaliste, en Union soviétique :

- Ecoutez, si vous me promettez de ne pas parler de politique à vos étudiants et aux autres professeurs, je vous laisse entrer et rejoindre les étudiants...

Je promets et évidemment ne tiendrais pas cette promesse,  tant le propos est absurde.

J'entre donc avec l'horrible certitude que, d'ordre du directeur et probablement du ministère de

l'Education Nationale, je viens de faire l'objet d'une « interdiction politique ». Pour la première fois de mon existence, en France.

Je n'ai réalisé que plus tard, après la fin de la visite se terminant au labyrinthe du Jardin des Plantes, à quel point cet incident était extra-ordinaire et révélateur d'un glissement angoissant de notre  société. Rétrospectivement, j'ai eu peur, très  peur...

CM Vadrot

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fleche1er
avril 2009 : Sarkolangue et schizophrénie
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On parle beaucoup (trop ?), depuis quelques temps, de la langue de Nicolas Sarkozy. Il faut dire que nous en sommes peut-être responsables, Jean Véronis et moi-même : depuis la sortie de notre livre sur  Les mots des Nicolas Sarkozy nous sommes sans cesse sollicités. Rien que la semaine dernière j’ai été contacté pour une interview dans le Times et un débat pour Arrêt sur images. Etant en Espagne, je ne pouvais bien sûr pas répondre positivement mais je suis allé voir ce qu’ils ont fait. Le Times en ligne du 24 mars a un titre sans ambiguité : Nicolas Sarkozy held to ridicule for failing to mind his language. Le journal signale que c’est la semaine de la francophonie et attaque : « Les présidents de la république française conjuguent leurs verbes et utilisent les pronoms correctement, du moins ils le faisaient jusqu’au président Sarkozy ». Puis il rappelle le fameux « casse-toi pauv’ con », traduit piss off, poor sod  (en fait ils écrivent « p*** off »), souligne les nombreux « ch’ais pas » et les « ch’uis » du président, cite quelques interviewés selon lesquels « nous avons un beauf à la tête de l’état », ou « le président n’a pas de culture ». Bref on a l’impression que le journal anglophone vole au secours de la pureté de la langue française, ce qui est un comble. A moins qu’il n’en veuille particulièrement à Sarkozy… Et les choses ne s’arrêtent pas là : plusieurs journaux français (encore une fois : la semaine de la francophonie) ont traité du même sujet, le français parlé par Sarkozy.

Tout cela finit par poser un problème. Sarkozy, c’est vrai, parle comme un cochon. Mais la majorité des Français parle comme ça. Certains pensent qu’il le fait exprès, par démagogie, pour faire « peuple ». Pour ma part je ne le crois pas. Son ignorance de la langue et de ses subtilités est pour moi aussi évidente que sa vulgarité. Et malgré les efforts de communications de Carla Bruni, personne ne croit qu’il lit assidûment. Mais j’explique depuis plus de trente ans à mes étudiants que les linguistes ne sont pas normatifs, qu’il décrivent les pratiques et ne les jugent pas. Dès lors, je me sens un peu en porte-à-faux quand je me moque de la Sarkolangue. Bien sûr, on peut être un peu schizo, linguiste d’un côté et citoyen, voire puriste de l’autre. D’ailleurs, je n’arrête pas de corriger le français de mes petits enfants (et je leur dis, car il faut bien les éduquer ces petits, « ne parle pas comme Sarkozy »…). Mais tout de même, derrière ces plaisanteries sur les dérapages stylistiques du président, il y a plus que du purisme (et, pour un linguiste, autre chose que de la schizophrénie). Il y a une certaine idée de la fonction présidentielle.

Depuis que j’ai l’âge de voter j’ai connu six présidents : De Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand, Chirac et Sarkozy (rassurez-vous, je n’ai voté que pour l’un d’entre eux), et seul le dernier parle, je le disais plus haut, comme un cochon. Le président doit-il parler un français châtié ?  C’est affaire d’opinion. Ce qui est sûr c’est que Sarkozy a toujours parlé de la même façon et qu’il a peut-être été élu pour cette raison. Les électeurs étaient sans doute impressionnés par le verbe du général de Gaulle ou par les références littéraires de Mitterrand, mais ils se retrouvent dans le français relâché de Sarkozy. Du moins est-ce mon sentiment. Alors, peut-être est-il plus efficace de critiquer sa politique que la forme de ses discours, même si ses « moi je » disent beaucoup de lui. A moins que la forme et le fond soient inséparables. Les « bushismes » de l’ancien président américain témoignaient de la profondeur relative de son intellect. De quoi témoigne donc le français de Sarkozy ?

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Mars 2009

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fleche31
mars 2009 : Irresponsabilité
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Le jeune rappeur Orelsan fait parler de lui. Dans son morceau Sale pute il pratique une délicieuse poésie du genre « on verra comment tu suceras quand je t’aurai pété la mâchoire ». Scandale, bien sûr. Crâne rasé (déjà, je n’aime pas trop), l’air faussement naïf, il s’explique : ce titre ne figure pas sur mon disque, je ne l’interprète pas dans mes concerts (mais son clip est à la portée d’un clic sur Internet) et d’ailleurs c’est une fiction, je mets en scène un personnage. Air connu. Dans Les villes de solitude, Michel Sardou nous faisait jadis le même coup. Après avoir chanté (je cite de mémoire) «j’ai envie de violer des femmes, de les forcer à m’admirer, envie de boire toutes leurs larmes, et de disparaître en fumée », il expliquait face aux protestations que ce n’était pas lui mais son personnage qui disait cela. Dans les deux cas, comme on voit, un sens très relatif de la responsabilité. « Ca engage donc, ce qu’on écrit ? » : Sartre se moquait ainsi des écrivains eux aussi faussement naïfs qui feignaient de ne pas être concernés par les effets de leurs œuvres. Oui, ça engage, cde qu'on écrit. Et l’ Orelsan de Sale pute n’est pas plus fréquentable que le Sardou des Villes de solitudes. Il nous reste à écouter Georges Moustaki et sa Chanson cri, consacrée au viol elle aussi. Il y faisait preuve d’une toute autre humanité, et d’un tout autre sens de la responsabilité.

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fleche30
mars 2009 : Retour d'Espagne
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Bon, six conférences en cinq jours dans cinq villes du nord-ouest (Pays basque, Asturies, Cantabrie) puis Madrid, quelques centaines de kilomètres en voiture, ça use son homme. J’ai terminé samedi ce périple par une grande messe de professeurs de français au lycée français de Madrid. Deux cents enseignants motivés, qui s’étaient déplacés un jour de congé. Et, à la tribune, pour l’ouverture, l’ambassadeur de France, mèche avantageuse, sans cravate, un peu bouffi mais bon le métier est nourrissant, qui se lance dans un exposé intéressant sur la politique linguistique conjointe de la France et de l’Allemagne en Espagne. Il raconte que les deux ambassadeurs vont voir les différentes communautés autonomes pour leur expliquer la diversité linguistique, plaider la cause du français ou de l’allemand après l’anglais comme seconde langue étrangère à l’école. Bref l’Allemagne et la France ont une politique linguistique commune, avancent la main dans la main. Parfait ! Hélas, quelques minutes plus tard il lâche qu’il a étudié au lycée l’allemand, et que cela ne lui sert à rien aujourd’hui. On leur apprend leur métier où, à ces diplomates ?

J’ai quitté Madrid dimanche à l’aube. A temps  car 100.000 personnes ont défilé contre l’avortement, sous le slogan débile de la vida no se aborta. Si, justement, elle avorte avec la mort. La vie est la seule maladie incurable… Heureusement, sortait à Madrid le dernier film d’Almodovar, Abrazos rotos, l’intelligence espagnole face à la connerie des cathos.

A Bilbao, j’ai eu le temps (enfin, deux heures) pour aller au musée Gougenheim. Un splendide contenant d’où les différents points de vue sur la ville réservent des surprises. Quant au contenu, ça dépend sans doute des jours. Là, il y avait deux expositions : le japonais Takashi Murakami et le chinois Cai Guo-Qiang. J’avoue que Murakami me laisse froid. On à l’impression qu’il dépose un copyright avant même de prendre ses pinceaux, que tout est chez lui matière à faire de l’argent et de fait, dans la boutique du musée, je découvre une « sous boutique », un coin où ‘on vend les produits de la firme Kaikai Kiki Co. Ltd, la société dont le patron est…Murakami. De son côté Cai propose une énorme installation dans laquelle des personnages grandeur nature illustrent la conditions des travailleurs exploités. Mais les statues, en terre battue, se fendillent et disparaîtront sans doute : l’artiste l’a voulu ainsi. Tous deux disent s’inspirer des techniques artistiques classiques de leurs pays respectifs, l’un en fait une entreprise, l’autre vise l’éphémère.

Retour en France, donc, où Martine Aubry est invitée sur la 2. Elle parle de son père, explique qu’elle aurait aimé qu’il soit candidat à la place de Jospin. Jean-Pierre Coffe lui dit qu’elle est extrêmement sympathique alors qu’elle donne l’impression d’être stricte, autoritaire : « Pourquoi vous n’arrivez pas à faire passer cette bonne femme sympathique, rigolote que vous êtes dans la vie ? ». J’écoute et j’ai la nette impression d’avoir déjà entendu. En fait je l’ai lu dans l’avion, dans Le Monde ou dansLibération. Et, subitement, j’ai l’impression qu’on se fout de nous. On nous présente comme du direct de la conserve enregistrée quelques jours avant et dont les journalistes ont déjà eu connaissance…

Pendant que je parcourais l’Espagne, Sarkozy fêtait à sa manière la semaine de la langue française : « Ca commence par les infirmières parce qu’ils sont les plus nombreux »,  « S’il y en a que ça les démange d’augmenter les impôts », « J’écoute mais je tiens pas compte » … Il a raison, Darcos : il faut vraiment réformer l’école… et y renvoyer Sarkozy.

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5 mars 2009 : Pandémie
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Faisant référence à mon billet du 22 mars, un lecteur me signale que le ministre de l'éducation nationale Xavier Darcos a déclaré le 12 février sur la radio RMC :

 «Il n'y a aucune raison aujourd'hui objectivement de repousser la réforme de la formation et du recrutement des enseignants à 2011, comme le demande le bureau de la CPU. D'ailleurs, on me dit "les universités ne voudront pas préparer les étudiants à cela"  ; vous savez, moi je recrute 14 000 personnes ; on va les trouver les gens pour passer nos concours. Et aujourd'hui, un professeur sur deux qui est recruté par moi, n'est déjà pas passé par des systèmes de formation des maîtres. Il a tout simplement une licence ou une maîtrise, et il se présente à nos concours et il les a. Donc moi je n'ai pas absolument besoin d'entrer dans des discussions sibyllines avec les préparateurs à mes concours. Je suis recruteur. Je définis les concours dont j'ai besoin. Je garantis la formation professionnelle des personnels que je recruterai ».

On voit que le moi je est au gouvernement une maladie contagieuse : deux « nos » (concours) pour dix « moi », « moi je », « mes », « je » ou « me ». Et l’on voit même, à côté des deux « nos concours » un « mes concours ». Les concours de recrutement des enseignants seraient la propriété du ministre! Plus qu’une maladie contagieuse c’est, au sein du gouvernement, une pandémie. Selon l’OMS, une pandémie parcourt six phases, la dernière étant caractérisée par une hausse des transfert d’un virus d’homme à homme dans une population donnée. L’ennui est que l’OMS n’établit pas de hiérarchie entre les individus atteints. Il faudrait ici distinguer entre un malade du « moi je » central et des malades périphériques auxquels le premier transmet le virus. C’était juste une modeste contribution à la science épidémiologique.

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mars 2009 : Environnement graphique
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Il y a longtemps que j’ai envie de travailler sur la présence des langues dans les aéroports et les avions, sur les politiques linguistiques des compagnies aériennes, vieux projet qui traîne à la consigne des recherches jamais entamées… J’y avais repensé vendredi dernier, en atterrissant à Rennes, en entendant l’hôtesse nous souhaiter « bonne arrivée », comme on dit en Afrique, en français et anglais. Elle avait ajouté à la fin de la version française un ken avo de bon aloi (en breton : « au revoir ») qui étaient sans doute les seuls mots qu’elle connaissait dans cette langue. Ce lundi, je prends un avion de Marseille à Madrid. Sur le vol les hôtesses ne parlent qu’espagnol et anglais et là commence la politique linguistique. Sur les vols d’Air France par exemple on utilise systématiquement, outre l’anglais et le français, la ou les langues du pays de destination ou d’origine. Sur Iberia non. Et l’aéroport de Madrid est essentiellement bilingue, anglais/espagnol. Je veux dire que l’environnement graphique, ce que l’on lit, est bilingue, car l’anglais des annonces orales est particulièrement incompréhensible. Il y a cependant une cafétéria qui s’intitule prêt à manger, listo para comer, ready to eat, trilingue donc, mais on n’y trouve que des sandwiches plus ou moins rassis : le plurilinguisme et la gastronomie ne font pas, ici, bon ménage. Deux heures à l’aéroport de Madrid et je repars vers Bilbao, au pays basque. Vol encore bilingue (espagnol/anglais) sauf à l’arrivée une bande enregistrée en basque. Mais, dehors, c’est une autre histoire. Tout l’affichage de l’aéroport est en basque, anglais et espagnol, dans cet ordre, et tous les panneaux routiers sont en basque. Dans les rues de la ville, les plaques des rues sont également bilingues. En revanche les noms des boutiques, les annonces en tous genres, les publicités sont en espagnol, et l’on a l’impression d’une nette différence entre d’une part l’écrit public officiel, bilingue, et le reste d’autre part, en espagnol.

Nous lisons donc les effets d’une véritable politique linguistique intervenant sur l’environnement graphique. Mais dans les rues de Bilbao, dans les bars, je n’ai entendu parler qu’espagnol, même si l’on me dit que tous les enfants apprennent le basque à l’école. Bon, il est tard, je vais me coucher. Je poursuivrai mon enquête demain...

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mars 2009 : Coup d'état ?
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On prête à Louis XIV, le 13 avril 1655, cette formule : « L’Etat c’est moi ». Selon les historiens il n’aurait jamais prononcé cette phrase mais aurait dit à peu près la même chose d’un geste rageur de sa cravache. Peu importe, la phrase est restée dans toutes les mémoires : « L’Etat c’est moi ». Ce soir, dans l’émission Ripostes, sur la 5, le ministre Eric Woerth, avec son habituel ton pédant et sûr de lui, a eu cette incroyable phrase à propos des fonctionnaires (dont il faut, disait-il bien sûr, diminuer le nombre) : « Le premier employeur de France, c’est monsieur Sarkozy, le premier recruteur de France, c’est le président de la république ». On croit rêver ! Et personne ne l’a repris. Je croyais que c’était l’Etat qui était l’employeur des fonctionnaires. Et bien non, selon le ministre Woerth c’est Monsieur Sarkozy ! J’avais beaucoup ri, pendant la campagne électorale, lorsque que Rachida Dati, alors chienne de garde du candidat Sarkozy (depuis, comme vous savez, elle a été renvoyée au chenil), avait fait ce beau lapsus : « Nicolas Sarkozy l’a dit dans son discours du 14 janvier, il veut devenir le patron…le Président de tous les Français ». En fait ce n’était pas un lapsus. Et un ministre le confirme en direct à la télévision : le président serait le patron, l’employeur, le recruteur de tous les fonctionnaires ! J’ai l’air de rire, mais il y a là un véritable coup d’état, et j’aimerais bien avoir l’avis d’un juriste spécialiste de la constitution sur cette déclaration du ministre Woerth. J’ai la vague idée qu’un jour on pourrait devant les tribunaux lui demander des compte sur cette phrase scandaleuse. Bon, je ne ris plus, je m’énerve. Demain je pars pour une semaine de conférences en Espagne. Je vous dirai si la démocratie est aussi vacillante là-bas que chez nous.

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mars 2009 : Entendre et écouter, ou quand Fillon plagie Villepin
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Après la journée de manifestations spectaculaires de jeudi, le premier ministre François Fillon a déclaré au journal de 20 heures de La Voix de l’UMP (pardon, de TF1) : "J'écoute les Français tous les jours, ceux qui ont manifesté aujourd'hui et qui étaient nombreux, qui expriment une inquiétude qui est très légitime face à une crise mondiale d'une très grande gravité (…..) J'agis pour les défendre et les protéger", et encore : «J’entends les manifestants et ceux, plus nombreux, qui ne manifestent  pas ». Dans un cas il écoute (c’est-à-dire qu’il prête attention) dans l’autre il entend (il perçoit et l’on se dit qu’il a la mémoire courte ou qu’il n’a pas de bonnes lectures. Mais surtout, dans la seconde phrase, un balancement du genre "j'entends tout et son contraire" qui me rappelle quelque chose. «J’écoute ceux qui manifestent mais j’écoute aussi ceux qui ne manifestent pas », ou encore « J’écoute la rue qui gronde mais j’écoute aussi la rue qui ne gronde pas » : cela ne vous dit rien ? Prononcées par Dominique de Villepin, alors premier ministre, pendant la crise du CPE, ces phrases, choisies parmi d’autres du même genre  témoignaient d’une rhétorique que tout le monde avait soulignée à sa façon, la presse parlant de surdité ou d’autisme et les étudiants s’amusant à planter dans leurs cheveux du coton-tige. On connaît la suite… Voici donc que Fillon plagie Villepin. Il aurait dû nous lire, notre premier ministre (Louis-Jean Calvet et Jean Véronis, Combat pour l’Elysée), il saurait la différence entre entendre et écouter, et il ne referait pas les mêmes erreurs que son prédécesseur. Mais que voulez-vous, les élèves n’écoutent pas, et s’ils entendent ils ne comprennent pas. C’est lassant, le métier ce prof…

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mars 2009 : Le clown et l'assassin
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Je suivais en cette fin de journée une émission de télé, « C dans l’air » consacrée aux manifestations du jour et intitulée « Un pavé dans les réformes ». Parmi les invités, un homme propre sur lui, affichant la légion d’honneur à sa boutonnière (Bon, je n’aime pas trop ça, mais j’ai aussi des amis décorés, nobody is perfect) et présenté comme économiste. A l’écouter, on croyait rêver. La France, disait-il, vit depuis cinquante ans dans le socialisme (Tiens ! Je n’avais pas remarqué : je dois vieillir) et tous les maux viennent de là : il faut installer d’urgence le capitalisme dans notre beau pays. Sa solution ? Supprimer l’impôt sur la fortune, multiplier le bouclier fiscal, bref donner plus d’argent aux riches. C’est parfois agréable de rire un peu, mais là on a le sentiment de rire jaune : qui est donc ce clown ? Des centaines de milliers de Français vivent à la limite de la pauvreté absolue, le chômage augmente sans cesse, et ce monsieur déclare que nous vivons dans un pays socialiste et que c’est là le problème ! Le monsieur en question s’appelle Pascal Salin, économiste donc, si j’en crois le sous-titre de l’émission lorsqu’il parlait. Moi je me demandais s’il était porte-parole de l’UMP, du MEDEF ou des deux à la fois. Mais comme je suis pour la circulation de l’information, je suis allé voir sur Wikipedia si cet animal existait. Oui. Et pour participer encore plus à cette circulation de l’information, je vous livre l’article que j’ai trouvé.

Pascal Salin (né le 16 mai 1939 à Paris) est un philosophe et économiste français, professeur à l'université de Paris IX Dauphine, spécialiste de la finance publique et ancien président de la Société du Mont Pèlerin (1994-1996). D'inspiration libérale et libertarienne, son œuvre marche dans les traces de Frédéric Bastiat, Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Il contribue régulièrement au Québécois Libre. Il a pris position en faveur du projet de directive sur la libéralisation des services dans l'Union européenne (directive Bolkestein) et en défaveur du Traité de Rome de 2004. Il a travaillé comme consultant, notamment, pour service d’études du Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement du Niger, l’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), et le Harvard Institute for International Development.

Lui, donc, c’était le clown. L’assassin, c’est le pape. Dans l’avion qui le menait au Cameroun (et en plus au moment où il survolait la Tunisie, mon pays natal), il a renouvelé la connerie qu’avait proférée son prédécesseur : surtout pas de préservatifs ! Ce type va dans un continent dans lequel la polygamie et le vagabondage sexuel sont courants, dans lequel le SIDA est une catastrophe, dans une partie duquel des gens écoutent la parole du pape, et après avoir levé l’excommunication d’un évêque négationniste, après avoir excommunié au contraire ceux qui ont aidé une gamine brésilienne violée à avorter, voilà qu’il donne un sage conseil, lui qui est sûrement expert en sexualité (la morale, c’est autre chose, je crois me souvenir qu’il était dans les jeunesses hitlériennes) : baisez si vous voulez, mais surtout pas avec un préservatif. Quand donc va-t-on inculper le pape de crime contre l’humanité?

Entre le clown et l’assassin, nous vivons dans un monde heureux !

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fleche17
mars 2009 : Sortir de...
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Jean-Pierre Chevènement est un homme politique français qu'on ne présente plus. Je voudrais juste préciser qu'il fait partie de cette caste qui est sortie de l'ENA (Ecole Nationale d'Administration), productrice d'une "élite" autoproclamée, spécialisée dans le général, c'est-à-dire dans rien, sûre d'elle et qui truste tous les pouvoirs dans les rouages de la république. Ce matin il était invité sur France-Inter et, parlant du projet de Sarkozy de réintégrer le commandement de l'OTAN (au fait, en passant, un rappel: dans OTAN il y a Atlantique Nord. Qu'y font donc la Grèce et la Turquie?), il a commis ce joli lapsus: "Lorsque la France est sortie de l'ENA...euh de l'OTAN). Il est donc si imbu de ce passage qu'il y pense sans cesse? Etonnant! Sauf s'il y a une pique sous-jacente: Même si l'on n'est pas sorti de l'ENA (ce qui est le cas de Sarkozy), on doit comprendre qu'il ne faut pas réintégrer l'OTAN.... Quoi qu'il en soit, cette anecdote sans importante me pousse à proposer aux professeurs de français langue étrangère un petit exercice pour leurs élèves. A part l'ENA et l'OTAN, de quoi peut-on sortir? Du bois, comme le loup lorsqu'il a faim? De prison? De l'hôpital? Ou encore, comment sortir? Les pieds devant? En grand équipage? En tenue de soirée? A poil? Cela laisse à J-P Chevènement un éventail de possibilités que vous pouvez élargir...

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fleche15 mars 2009 : La chanson réduite à ses mots
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Alain Bashung est mort hier d'un cancer du poumon. Il y a moins d'un mois il triomphait aux Victoires de la musique et, pour remercier ceux qui l'avaient distingué il lançait: "merci à tous ceux qui m'ont fait conscience" (il voulait dire confiance), poursuivant, comme pour profiter de son lapsus comme on accélère pour sortir d'un dérapage, "ils ont été bien inconscients"... C'est, bien sûr, un grand du rock français qui s'en va. Mais il y a une chose qui me frappe, ce matin, dans les nombreuses réactions, des journalistes comme des gens interviewés par les radios: tout le monde cite les textes de ses chansons, Gaby, Vertige de l'amour, Osez Joséphine, Ma petite entreprise, La nuit je mens, etc., en détaillant les subtilités. Or Bashung n'a jamais écrit le moindre texte, il composait, et fort bien, il chantait, il jouait de la guitare, mais il laissait à ses paroliers le soin de lui concocter ses paroles. Lors de la mort de Brassens la presse avait parlé du "poète", oubliant le compositeur, on oublie aussi le compositeur que fut Bashung, pour en faire un poéte qu'il n'était pas. Et cela témoigne bien de la façon dont on considère en France la "bonne" chanson: celle qui mérite d'être imprimeée dans les manuels de littérature ou les livres scolaires, sans la moindre portée, sans la moindre note. La chanson est réduite à ses mots, voire à ses maux lorsque les textes sont nuls (suivez mon regard). Et l'on oublie du même coup qu'une chanson est au contraire un subtil mélange de mots, de voix, de notes, de rythme... Vision réductrice, donc, qui illustre une conception uniquement littéraire de la chanson. Bashung avait un sens de la mélodie et de l'orchestration remarquable, il avait une façon détachée et ironique de chanter, et les textes qu'on écrivait pour lui était parfois de qualité, pas toujours, mais il n'était responsable que de leur choix. Et son dernier apport à la chanson sera peut-être de nous aider à réfléchir sur ces points, à rappeler que la chanson mérite mieux que ces analyses vaguement littéraires et largement réductrices.

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mars 2009 : Simplifier le paysage
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Notre vénéré président fait un travail (il dirait sans doute un job, un boulot ou un truc) éreintant. Il doit supporter des ministres plus nuls les uns que les autres (il le sait, c'est lui qui les a choisis), et il doit donc tout faire à leur place, il a dû épouser une chanteuse sans voix, il doit aussi supporter des enseignants-chercheurs effrontés, des chômeurs pas contents, des juges d'instruction qui veulent faire leur travail, il doit aller au Mexique, un pays de métèques, rencontrer le président de ces métèques, bref il est sur tous les fronts à la fois, il se dévoue, il mouille sa chemise, et on n'arrête pas de le critiquer! Regardez ce qui vient de se passer. Avant de rencontrer le président des métèques il prend deux jours de vacances, dans une villa luxueuse, au bord de l'océan, un repos bien mérité, si vous relisez tout ce qui précède. Et voilà que la presse dit qu'il n'a rien payé, qu'il était logé gratis pro Deo par un riche Mexicain (oui, les Mexicains riches ne sont pas des métèques, eux). Elle dit aussi que ce riche Mexicain a quelques accointances avec le milieu, la drogue, les laveries automatiques (celles qui blanchissent l'argent)... Et elle met du même coup dans l'embarras les services de l'Elysée qui ne savent pas quoi dire. Alors moi je dis à la presse: ça suffit! Arrêtez de l'embêter, ce travailleur infatigable, lachez-lui les baskets à cet homme qui se tue à la tâche! Hélas, je doute qu'elle m'entende, cette presse acharnée contre lui. Mais il y aurait, peut-être, une solution. On dit que notre président est fasciné par les Américains. Or il devrait plutôt jeter les yeux vers la Chine. On fêtait (si l'on peut dire) cette semaine le cinquantième anniversaire de la révolte du Tibet. Et qu'à fait l'Etat chinois? Il a interdit aux journalistes l'accès au Tibet, sauf ceux qui font leur travail (leur job, leur boulot, leur truc) "de manière juste et objective". Elle est là, la solution: interdire désormais en France les média qui ne font pas leur travail de manière juste et objective ou, si vous préférez, ne conserver que les média justes et objectifs. En gros, ne conserver que Le Figaro et TF1. Cela aurait l'avantage de simplifier le paysage. Et surtout, nous ne lirions plus ni n'entendrions des méchancetés injustes sur notre vénéré président.

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mars 2009 : Dictionnaire
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J'aurais pu, c'est vrai, y penser avant. Cela fait des mois que je réfléchis sur le signe linguistique et que l'une de mes voies d'accès à la critique de la théorie saussurienne est le lapsus. J'en ai une véritable collection, des dizaines, je les triture dans tous les sens, au filtre de Freud, de Lacan, bref je commence à être une sorte de petit spécialiste. Et puis voilà que nous organisons dans mon université, lundi prochain, une journée sur le thème de rêvons la langue, pour montrer que la grève n'est pas seulement un arrêt de travail, au contraire, que nous manifestons, bien sûr (Pécresse t'es foutue les linguistes sont dans la rue), que nous nous réunissons, mais surtout que nous sommes près des étudiants, pour expliquer notre mouvement et pour penser avec eux. Penser, ce verbe qui doit paraître obscène aux oreilles de notre vénéré président, et apprendre à penser aux étudiants, c'est aussi notre fonction. Donc, lundi, je vais intervenir, parmi une dizaines de mes collègues, pour montrer aux étudiants en quoi la linguistique peut aider à comprendre le monde. J'ai choisi de parler des lapsus des hommes politiques, et, je l'ai dit, j'aurais pu y penser avant, je suis allé voir comment le dictionnaire les définissait. Celui que j'ai sous la main, sans quitter le fauteuil devant mon bureau (oui, je suis feignant), c'est le Petit Robert. Et à l'article lapsus, donc, on lit:

"Faute machinale commise par inadvertance en parlant ou en écrivant".

Donc, lorsque notre vénéré président à répondu récemment à la patronne du syndicat des patrons qui lui reprochait de ne pas faire de pédagogie "mais je fais de la démago...euh de la pédagogie", il a fait une faute machinale, par inadvertance. C'est marrant comme les dictionnaires nous font parfois réfléchir. Qu'est-ce qui est machinal, dans cette "faute"? Le fait de parler de démagogie? Tiens, à propos, les instances dirigeantes de l'UMP viennent de s'enrichir: un (mauvais) chanteur aveugle pour s'occuper des handicapés, un (ancien) judoka pour s'occuper du sport. Mais le dictionnaire ne nous dit pas si ces nominations peuvent êtres classées comme des lapsus.... ou comme de la démagogie.

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Louis-Jean Calvet 2005-2030

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