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Décembre 2008

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fleche24 décembre 2008 : Histoire de chaussures et de zaïdism

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Les héritiers de Tino Rossi, comme tous les ans à pareille époque, doivent se frotter les mains: les droits de Petit Papa Noël viennent améliorer leur ordinaire. Vous connaissez, bien sûr: "Petit Papa Noël, quand tu descendras du ciel, avec tes jouets par milliers, n'oublie pas mon petit soulier". De soulier, justement, parlons-en. Monsieur Serkan Türk, le directeur des ventes des chaussures Baydan, est un homme heureux. Il a annoncé, à Istanbul, qu'il venait de recevoir 370 000 commandes alors que la marque vendait jusqu'ici en moyenne 15 000 paires par an. Et du coup, l'usine Baydan a dû recruter 100 ouvriers supplémentaires. Explication: le journaliste irakien qui a envoyé ses chaussures à la figure de Georges W. Bush portait des Baydan, et cette marque est devenue le symbole de l'anti-américanisme. Cent ouvriers supplémentaires, en ces temps de crise et de chômage, ce n'est pas négligeable. En outre, multiplier ses ventes par vingt, ce n'est pas mauvais non plus pour les petites entreprises. Et le zaïdisme (le journaliste irakien s'appelle Mountazer al-Zaïdi) pourrait bien être plus efficace que le keynesisme pour lutter contre la crise. De nombreuses entreprises pourraient en effet à la fois se faire connaître, multiplier leurs ventes et recruter en imitant al-Zaïd. Bien sûr il faut exclure les fabriquants de chaussures, cela ferait un peu plagiat. Et il faut, pour la même raison, trouver une autre cible que Georges W. Bush. Mais les idées ne manquent pas. En voici quelques-unes, présentées en deux listes: celle des projectiles possibles et celle des cibles potentielles.

Vous pouvez donc multiplier les revenus de votre entreprise si vous êtes producteur de marrons glacés, de chocolat, d'huitres, d'hosties, de préservatifs, de téléphones portables, de pipes, de lunettes de soleil, de bibles ou de corans, d'olives, de brandade de morue, d'arachides grillées à sec, de sardines en conserve, de café moulu, de cocaïne ou plus simplement de pavot, de papier toilette, de goudron, de couches pour bébé, de fil à plomb, de tarte à la crème et de ratons laveurs.

Si vous êtes dans ce cas, chers entrepreneurs, il vous faut maintenant choisir une cible: le pape (oui, ne choisissez pas un simple prêtre, pour faire connaître votre marque il vous faut viser haut), la ministre de l'intérieur (oui, ne choisissez pas un simple flic, pour faire connaître votre marque il vous faut viser haut), Poutine, l'ambassadeur d'Israël (ou de Lybie, de Birmanie, de Chine...), le Dalaï Lama (oui, ne choisissez pas un simple bonze, pour faire connaître votre marque il vous faut viser haut), un ancien préfet au nom corse récement libéré de prison par grâce présidentielle (oui, ne choisissez pas un simple casseur libéré, pour faire connaître votre marque il vous faut etc.), la ministre de la justice (oui, ne choisissez pas un simple juge, pour faire connaître votre marque etc.), le président de la commission européenne (oui, ne choisissez pas un simple commissaire, etc.) ou qui vous voudrez à condition qu'il s'agisse d'une personne connue.

Vous avez donc le projectile, vous avez choisi la cible, il vous reste à trouver un vecteur. Ne choisissez pas un journaliste irakien, cela ferait encore plagiat. Ni un journaliste de TF1, de Paris Match ou du Figaro, il n'en aurait pas le courage. Mais vous avez un vaste champ de possibilités, parmi les gens de votre entourage, inconnus mais qui méritent la notoriété. Un marron glacé lancé par votre concierge sur le pape, ou un bible lancée par un facteur à la tête de Poutine feraient par exemple exploser vos ventes. Mais vous pouvez innover, les listes ci-dessus n'étant pas limitatives. Vous voulez faire connaître un député socialiste et vendre plus de brandade de morue? Faites-lui jeter cinq cents grammes de votre production à la tête d'un grand responsable de la bourse. Bref, c'était juste ma petite contribution au plan d'urgence face à la crise.

Et puis, ce soir, n'oubliez pas de mettre votre petit soulier devant la cheminée. Joyeux Noël.

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fleche23 décembre 2008 : Chinoiserie, ou
團  圓
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La Chine vient d’offrir à Taïwan un couple de pandas. Jusqu’ici rien de nouveau : la Chine  offre fréquemment à ses partenaires étrangers des pandas, et les zoos du monde entier, du moins dans les pays qui ont de bonnes relations avec la Chine, ont des pandas de même provenance. Ce cadeau signifie donc simplement que les relations s’améliorent entre les deux pays. Le premier panda offert à Taïwan s’appelle tuan tuan et le second yuan yuan. Et c’est là que commencent les subtilités. Yuan et tuan ont un sens commun : « circulaire, sphérique, boule », ce qui est assez bien vu pour un panda.

Mais le premier, yuan , a aussi le sens de « chef de groupe », « groupe ». Le second, tuan, désigne aussi l’unité monétaire du pays, et la voûte céleste. Et alors, direz-vous. Et alors ? Les subtilités commencent lorsque l’on associe les deux caractères :

團  圓

Tuan yuan a en effet un sens très particulier : « se réunir après une séparation ». Cela vaut pour les couples, bien sûr, mais aussi, pourquoi pas, pour les pays. Nos pauvres pandas, forcés à l'exil, sont donc en même temps le symbole de la volonté de Pékin de remettre la main sur Taïwan. Il fallait y penser!

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2 décembre 2008 : Suivez l'exemple
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Notre vénéré président et son épouse viennent d'arriver à Rio de Janeiro et donnent ainsi un exemple à tous les Sans Domicile Fixe et à tous les chômeurs de France. En effet, au Brésil, c'est l'été, et ces casse-pieds de SDF qui meurent de froid dans le bois de Vincennes ou sous les ponts de la Seine feraient mieux d'aller là-bas, au soleil. Ca les fera suer, et non pas mourir. Quant aux chômeurs, leur douleur sera moins vive au soleil. D'ailleurs le président va assister à un concert de Charles Aznavour, qui chantera sûrement "il me semble que la misère, serait moins pénible au soleil". Alors, les SDF et les chômeurs, qu'attendez-vous? Suivez l'exemple que vous donne le président Sarkozy! Quoi? C'est loin le Brésil! Et alors, suivez l'exemple. Monsieur Sarkozy est parti comme président de l'Union Européenne, oui il l'est encore pour quelques jours, en visite officielle de deux jours. Tous frais payés, donc, en particulier l'avion. Il y reste jusqu'au 29 décembre, soit cinq jours de plus, cinq jours de vacances. Et il sera logé chez son beau-père. Suivez l'exemple, faites comme lui. Quoi? Vous n'êtes pas président de l'Union Européenne, personne ne peut payer votre billet d'avion et vous n'avez pas de beau-père au Brésil! Ah, ces SDF et ces chômeurs sont vraiment d'une mauvaise volonté! Positivez, bordel, suivez l'exemple! Comment voulez-vous que la France s'en sorte si chacun ne fait pas un petit effort.

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fleche19 décembre 2008 : Lapsus encore

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Je sais, vous ne vous souvenez pas de mon billet du 19 août dans lequel j'épinglais Madame Lagarde, notre ministre des finances, qui avait déclaré à propos des rumeurs de récession: "Toute personne qui crierait au loup et à la récession aurait un trimestre d'avance". La formulation était étrange, et l'on pouvait entendre "oui, il y a bien récession mais il ne faut pas le dire tout de suite". Or voici que l'Institut National de la Statistique annonce ce matin un effondrement de 0,8% de la progression du PIB (produit intérieur brut) au dernier trimestre 2008, suivi d'un recul de 0,4% au premier trimestre 2009, bref, c'est officiel, nous sommes en pleine récession. Et du coup la lucidité de madame Lagarde apparaît en pleine lumière. Elle savait, notre grande ministre, elle savait avec trois mois d'avance, que nous allions à la récession. Et les autres, ceux qui comme le premier ministre déclaraient à la même époque qu'il ne fallait pas "laisser s'installer un discours qui ne correspond pas à la réalité", ceux qui début octobre déclaraient comme Eric Woerth (ministre du budget, tout de même) "C'est une récession technique", ceux qui comme Frédéric Lefebvre (porte-parole de l'UMP) parlaient de "passage récessif", ceux qui comme Jean-Claude Trichet (directeur de la banque européenne) paralaient de "croissance ralentie": tous des menteurs? Tous des menteurs sauf madame Lagarde? Pas si vite! Je crois plutôt de madame Lagarde a des problèmes avec la langue française, qu'elle voulait dire elle aussi qu'il n'y avait pas de récession, mais qu'elle avait produit une sorte de lapsus...

A propos de lapsus, hélas, j'entends ce matin sur France Inter le socialiste Paul Quilès, qui avait dirigé en 1998 la mission parlementaire d'information sur le Rwanda, nier la responsabilité de la France dans les massacres et déclarer: "Cette stratégie...euh cette tragédie". Sans commentaire.

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fleche17 décembre 2008 : La rime et la raison

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Il y a une semaine, mardi dernier, le ministre de l'éducation nationale, pour expliquer qu'il irait jusqu'au bout dans sa réforme des lycées, sans tergiverser, droit dans ses bottes, déclarait fièrement: "Je ne serai pas le ministre de l'hésitation nationale". Traduction: contrairement à mes prédécesseurs j'irai jusqu'au bout, je ne reculerai pas devant les minables manifestations des lycéens ou des enseignants, j'imposerai ma réforme. On connaît la suite: six jours plus tard le même ministre annonçait que la réforme était repoussée d'un an, et le ministre l'éducation nationale montrait qu'il pouvait aussi être celui de l'hésitation. Education/hésitation: La rime était acceptable, sans plus. En outre, tout comme comparaison n'est pas raison, la rime n'a pas toujours raison. La morale de tout cela, c'est que le ministre a surtout été celui de l'irritation nationale. Et là, irritation/hésitation,, la rime est plus riche.

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fleche11 décembre 2008 : Cela s'appelle l'élégance

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Commençons par une petite leçon d'étymologie. Il y a une racine indoeuropéenne, *leg, qui recouvre les sens de "cueillir", "rassembler" et "choisir". Elle a donné en français lire ("rassembler les lettres"), élire ("choisir"), négligent ("qui ne recueille pas") et élégant ("qui sait choisir"). L'élégance est donc une question de choix: choix de vêtement, bien sûr, mais aussi de posture et de comportement. Et ceci me mène à mon sujet du jour. J'ai parlé hier du soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'homme, et le gouvernement français a dignement marqué l'évènement. Il a choisi (indoeuropéen *leg) le plus élégant (toujours *leg) de ses membres qui avait lui-même choisi (encore *leg) le statut de harki en allant à la soupe. Aller à la soupe, en Sarkoland, cela ne signifie pas seulement trahir ses principes, cela signifie aussi accepter le rôle de toutou, de petit chien fidèle qui fait ouah! ouah! quand le maître lui fait guiliguili. Le maître a donc décidé que Rama Yade, secrétaire d'état aux droits de l'homme, n'était pas obeissante et méritait une leçon. Il a donc dépêché son toutou pour qu'il la rappelle vertement à l'ordre. Et le toutou a bien sûr obtempéré. On ne discute pas, en Sarkoland, on mange sa soupe et on obéit. Le toutou, vous l'aurez deviné, s'appelle Bernard Kouchner. Il a accepté d'être la voix de son maître (c'est le rôle des toutous) et a aboyé sur Rama Yade (pour laquelle je n'ai aucune sympathie particulière, ce serait plutôt le contraire). Et son aboiement s'est exprimé d'une remarquable manière : "Il y a une contradiction permanente entre les droits de l'homme et la diplomatie d'une état, même en France". Oui, c'est Kouchner qui a dit ça. Remarquez, je pense qu'il a raison, ce secrétariat d'état aux droits de l'homme confié à une jeune noire n'était que de la poudre aux yeux, il s'en fout des droits de l'homme, Sarkozy, il voulait être vu à la télé à l'ouverture des jeux Olympiques pendant que les Chinois passaient les Tibétains au grill, mais là n'est pas la question car la phrase de Kouchner signifiait autre chose: "ras le bol de Rama Yade, c'est Sarko qui me l'a dit, il faut qu'elle fasse gaffe à ses abattis". Quand on va à la soupe, comme Bernard Kouchner et quelques autres, il y a un jour où il faut la payer, la soupe. Cela s'appelle l'élégance.

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fleche10 décembre 2008 : Alcohol de fraternidad

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Nous fêtons donc aujourd'hui le soixantième anniversaire de la déclaration universelle des droits de l'homme. Cela me fait penser que je m'étais amusé il y a deux ans à tester certains systèmes de traduction automatique à partir de l'article premier de cette déclaration. Voici un exemple de ce que l’on peut obtenir en utilisant les traducteurs automatiques disponibles sur Internet. Dans la colonne de gauche du tableau ci-dessous, on lit de haut en bas l’article premier de la déclaration universelle des droits de l’homme dans sa version officielle en trois langues, français, anglais et espagnol. Il s’agit, bien sûr, d’une traduction humaine.

Sur la première ligne on a de gauche à droite le résultat de la traduction automatique du français vers l’anglais par les systèmes Systran et Reverso, que l’on peut comparer à la version originale, dans la case de gauche de la seconde ligne..

Sur la seconde ligne on a la traduction de l’anglais vers le français (Reverso) et vers l’espagnol (Systran), que l’on peut comparer aux versions originales.

Sur la troisième ligne on a la traduction du texte espagnol vers l’anglais (Systran) et le français (Reverso).

Version officielle

Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité

Traduction Systran

All the human beings are born free and equal in dignity and rights. They are endowed with reason and conscience and must act the ones towards the others in a spirit of fraternity.

Traduction Reverso

All the human beings are born free and equal in dignity and in rights. They are endowed with reason and with consciousness and have to act the ones to the others in a spirit of brotherhood.

 

Version officielle

All human beings are born free and equal in dignity and rights. They are endowed with reason and conscience and should act towards one another in a spirit of brotherhood.

Traduction Reverso

Tous les gens sont nés libres (gratuits) et égaux dans la dignité et des droits. Ils sont dotés de la raison et la conscience et devraient agir l'un vers l'autre dans un esprit de fraternité.

 

Traduction Systran

Todos los seres humanos son libres e iguales llevada en dignidad y las derechas. Se dotan con razón y conciencia y deben actuar hacia una otra en un alcohol de fraternidad.

 

Version officielle

Todos los seres humanos nacen libres e iguales en dignidad y derechos y, dotados como están de razón y conciencia, deben comportarse fraternalmente los unos con los otros.

Traduction Systran

All the human beings are born free and equal in dignity and rights and, equipped as they are of reason and conscience, they must behave brotherly with the others.

Traduction Reverso

Tous les êtres humains naissent libres et égaux dans une dignité et des droits et, dotés comme ils(elles) sont d'une raison et une conscience, les uns doivent fraternellement se comporter avec les autres.

On voit que les résultats sont inégaux, allant du plus grand ridicule (spirit of brotherhood, c’est-à-dire « esprit de fraternité », étant traduit en espagnol par « alcool de fraternité », car le mot anglais spirit signifie aussi bien « esprit » que « alcool ») à des variantes diverses qui le plus souvent « sonnent » mal. Par exemple, en français, « ils sont dotés de la raison », en anglais « equipped as they are of reason », etc....On peut aussi essayer de retraduire de la langue cible vers la langue source en utilisant le même traducteur. Par exemple, en retraduisant la version anglaise du texte français vers le français, on obtient le texte suivant, dans lequel la traduction hésite entre deux sens de free (libre et gratuit) et indique cette hésitation entre parenthèses, donne dotés pour doués, etc…

« Tous les gens sont nés libres (gratuits) et égaux dans la dignité et dans des droits. Ils sont dotés de la raison et de la conscience et doivent agir ceux aux autres dans un esprit de fraternité ».

Bref, ce n'est pas demain que nous pourrons faire confiance à la traduction automatique. Mais tout de même, un alcohol de fraternidad, cela laisse rêveur...

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fleche8 décembre 2008 : C'est déjà Noël

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Et oui, c'est déjà Noël! Avec un peu plus de deux semaines d'avance, il est vrai. Plus encore pour Martine ô bris, qui a pris le pouvoir au PS il y a déjà une dizaine de jours et qui a donc de l'avance, elle pourra briser à loisir, mais pour Patrick Devedjian c'est Noël, il est ministre de la relance. Moi qui joue régulièrement (et mal) au tennis, je n'apprécie pas spécialement les relanceurs, ceux qui remettent la balle, régulièrement, sans prendre d'initiative, sans attaquer. Devedjian va donc renvoyer la balle. Il n'y a rien de plus ennuyeux que les relanceurs, mais nous savions déjà que Devedjian était ennuyeux... Et c'est aussi Noël pour Xavier Bertrand, qui sera bientôt patron de l'UMP. Du coup, il devra quitter son ministère: on ne peut pas être à la fois ministre et patron de l'UMP. Pourtant Sarkozy a bien été à la fois ministre de l'intérieur et patron de l'UMP. Mais lui c'est pas pareil, c'est Sarkozy. Il est grand, il est brillant, il est lumineux, il peut cumuler. Pas les autres. Remarquez, je m'en fous comme de ma première chemise que Bertrand cumule ou pas. Mais tout de même, il y a un problème. Xavier Bertrand futur patron de l'UMP c'est acquis, tous les media le confirment. Mais vous avez entendu parler d'élections, vous? Pas moi. Il a été choisi par Sarkozy, notre visionnaire président. Je vous le disais il n'y a guère, il y aura sans doute, in fine, une élection. Mais comme il sera le seul candidat, et en plus le candidat imposé par Sarkozy, il a quelques chances. Tiens, je vais prendre un risque (c'est bientôt Noël et j'ai besoin d'argent pour les cadeaux) : je parie à mille contre un qu'il sera élu. Allez, soyez courageux, pariez contre moi. Au fait, les media n'ont pas posé la question: est-ce au président de la République de nommer le patron de l'UMP. Je n'ai pas sous la main les statuts de cete honorable organisation, mais cela m'étonnait. Au fait encore, Devedjian, le ministre de la relance, a déclaré il y a quelques jours qu'il était contre l'idée de la prime à la casse pour relancer la vente des voitures. Depuis, non seulement Sarkozy a présenté cette idée comme un plan génial mais en plus il a nommé Devedjian ministre de la relance. Alors, bien sûr, il doit être pour, maintenant, Devedjian. Au fait une dernière fois: sitôt élu, Sarkozy avait déclaré qui voulait un gouvernement reserré, "pas plus de quinze ministres". Bon, il a un peu triché, en multipliant les secrétaires d'état. Mais Devedjian, c'est tout de même le dix-septième ministre. Allez, nous n'allons pas chercher des poux dans la tête des compétences mathématiques du président, quinze, dix-sept, c'est presque pareil, comme un alligator et un crocodile, c'est caïman pareil. Reste l'insupportable suspense: sera-ce aussi Noël pour Rachida Dati? Et pour Michèle Alliot-Marie? Et pour Christine Boutin? Allez, les militantes du MLF, réveillez-vous, volez au secours de ces malheureuses. Elles ont droit, elles-aussi, de mettre leurs souliers devant le sapin, et de les trouver rempli le lendemain.

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fleche7 décembre 2008 : Ambidextre

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J'avais hier soir chez moi un ami que je connais depuis plusieurs années et dont je ne m'étais jamais rendu compte qu'il était ambidextre. Ah bon, tu es ambidextre! Nous parlons un peu de piano (comment tu joues?), de tennis (en changeant de main il peut ne faire que des coups droits), de tableau noir (il commence à écrire de la main gauche puis, parvenu au milieu, passe à la main, droite), de la différence entre un ambidextre et un gaucher contrarié, et puis je me dis: pourquoi ambidextre? Selon le dictionnaire, cet adjectif désigne celui ou celle qui a la même habileté des deux mains. Mais selon l'étymologie il désigne celui qui a deux mains droites. Pourquoi pas deux mains gauches? Ou tout simplement deux mains? Tout le monde sait qu'en latin "gauche" se disait sinister et que c'est de là que vient l'adjectif sinistre, parce qu'un vol d'oiseaux venant de la gauche était considéré comme un mauvais présage. Mais on sait peut-être moins que dès l'origine sinister avait à la fois le sens de "gauche", par opposition à "droite", et celui de "mal tourné", "de travers". Le sens politique de gauche et droite n'est venu que bien plus tard, d'après la place des groupes politiques dans les travées de l'assemblée nationale. Etre "de gauche" c'était donc siéger à gauche, mais "être gauche" c'était, c'est toujours, s'y prendre de travers, ou mieux encore, "être maladroit". Et tout est dit. On est adroit et c'est bien, gauche ou maladroit et c'est mal. En ces temps où le politiquement correct est la règle, on peut donc s'étonner que personne n'ait songé à dénoncer ce tort considérable que le vocabulaire fait aux gauchers, bien sûr, mais aussi aux citoyens de gauche, qui sont plus nombreux et se trouvent ainsi injustement vilipendés. Ils sont de gauche, donc maladroits. Remarquez, c'est vrai, l'adresse consisterait plutôt à être de droite, car la droite est une bonne adresse puisque c'est là où se trouve l'argent, le pouvoir, tandis que la maladresse consisterait à être de gauche... Vous comprendrez donc que cet ambidextre m'énerve et cela me donne une idée. La gauche française est en quête de programme, elle ne sait pas trop quoi faire ni quoi dire, Sarkozy lui pique toutes ses idées avant même qu'elle les ait eues. Pourquoi ne se battrait-elle pas pour qu'on qu'on remplace désormais ambidextre par ambisenestre? Elle pourrait appeler à manifester sur ce thème fédérateur, à occuper les locaux du Larousse ou du Robert puisqu'on n'occupe plus les usines, voire même à brûler les dictionnaires. Alain Rey serait mis devant ses responsabilités par la juste révolte des foules, on le sommerait de refaire quelques articles du Robert pour expliquer qu'être droit signifierait désormais être malhabile, qu'être gauche serait le summum. Cela le mènerait à inventer de nouveaux adjectifs, malagauche qui remplacerait maladroit, agauche qui remplacerait adroit, enfin la gauche aurait une victoire significative, une victoire lexicale, certes, mais une victoire tout de même. Il faudrait bien sûr pour cela qu'elle se reprenne, la gauche, qu'elle soit un peu plus adroite, pardon agauche, en bref qu'elle soit de gauche. Mais par les temps qui courent, on aurait plutôt mal à la gauche...

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fleche6 décembre 2008 : Démocratie

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Patrick Devedjian est donc ministre. Il en rêve depuis si longtemps, avalant toutes les couleuvres, acceptant de se faire harceler, voire humilier dans le fief sarkozyste des Hauts-de-Seine par le couple Balkany (oui, l'ami du président qui été condamné pour détournement de fonds et qui pourtant s'affiche à tous propos avec le chef de l'Etat) et par le petit prince (le fils du chef de l'Etat), exprimant parfois sa rancoeur (il a déclaré qu'il était pour l'ouverture à condition qu'elle aille "jusqu'aux sarkozystes"...), bref il est enfin ministre, et son ego est comblé. Bien sûr il visait autre chose, l'intérieur ou la justice, on lui donne un truc au rabais, mais il ne faut pas bouder son plaisir. Du coup il quitte la direction de l'UMP où il va falloir le remplacer.

On a beaucoup ricané (et moi le premier) sur les empoignades meurtrières au Parti Socialiste dans la lutte pour le poste de premier secrétaire. Et l'UMP a jeté avec plaisir de l'huile sur le feu. Or voici donc, puisque Devedjian est désormais ministre (tiens, au fait, Devédjian, je crois me souvenir l'avoir vu, armé d'une barre de fer, dans le service d'ordre d'un groupuscule d'extrême droite, dans sa jeunesse, mais ma mémoire peut me trahir), que le même type de problème se pose à l'UMP. Remplacer Devedjian. Les media bruissent. On parle de Brice Hortefeux, de Xavier Bertrand, de Christian Estrosi, de Nadine Moreno, du beau monde quoi (Pourquoi, cher lecteur, penses-tu que je suis ironique? Oui, du beau monde, et du beau linge aussi, quoique parfois un peu sale...). Les media bruissent donc et se demandent: que va décider Nicolas Sarkozy? Qui va-t-il mettre à la tête de l'UMP? Et le naïf que je suis s'interroge. Lorsqu'il s'agissait de remplacer François Hollande à la tête du PS la presse supputait le poids respectif des différents courants, les alliances. Mais pour l'UMP on se demande ce que Sarkozy va décider. Ils ne votent pas, à l'UMP? Oui, rassurez-vous, ils voteront sûrement, mais pour entériner le choix du président. C'est ça, la démocratie version UMP: on vote démocratiquement pour dire oui au chef. Au PS, parti médiéval, on a voté pour choisir entre différents candidats (tous aussi nuls, mais c'est une autre histoire), à 'UMP on acquiesce, on valide un choix venu d'en haut. Je me suis souvent dit, on voyant par exemple dans des manifs le service d'ordre de la Ligue Communiste Révolutionnaire, qu'un groupe politique nous donnait à voir dans son organisation interne le type de société qu'il nous préparait si jamais il prenait le pouvoir. Pour la LCR, cela me donnait froid dans le dos. Pour l'UMP nous n'avons même pas à nous demander quel type de société ils nous préparent. Ils sont au pouvoir. Et c'est pas mal. Nous visons une démocratie moderne...

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fleche3 décembre 2008 : Girouette

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Quoique n'étant pas né de la dernière pluie (ou du dernier Beaujolais nouveau), je suis abasourdi par le grand silence (je sais, c'est un oxymore: abasourdi signifie "étourdi par un grand bruit", et de bruit, justement, il n'y en a guère), je suis abasourdi, donc, par le grand silence qui entoure les gesticulations contradictoires de Sarkozy. Il y a quelques jours les maires de France réunis en congrès sifflaient le premier ministre Fillon défendant le service minimum d'accueil des élèves imposé par Sarkozy en cas de grève des enseignants. Le lendemain le Sarkozy qui avait décidé de cette loi explique qu'il comprend les maires des petites villes... Un journaliste de Libération est arrêté dans des conditions dignes de l'Espagne de Franco, de la France de Pétain ou du Chili de Pinochet par la police française dont Sarkozy a été longtemps le ministre et qu'il a façonnée à son image. La ministre de l'intérieur prend la défense de la police, la ministre de la justice prend la défense de la juge qui a ordonné cette arrestation, police et juge appliquant à la lettre les comportements de Sarkozy. Et le lendemain Sarkozy désavoue ses ministres (tiens, deux femmes, comme Boutin, elle aussi désavouée il n'y a guère). Il n'y a, disait ma grand-mère, que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, mais tout de même! Hier, le même Sarkozy est allé expliquer dans un hôpital qu'il allait en substance judiciariser l'enfermement spychiatrique. Demain, sans doute, si les protestations des spécialistes se font entendre assez fort, il reculera... Inutile d'allonger la liste, il passe son temps à naviguer à vue, à lancer des idées, à changer de cap. Une vraie girouette qui ne sait pas ce qu'il veut mais le dit très fort. Nous vivons sous le règne des effets d'annonce, annonces dont la presse rend scrupuleusement compte, suivis de palinodies que la presse relève à peine. Depuis quelques jours les média disent ce que tout le monde savait depuis des années, que Georges Bush était un imbécile incapable. Ils ne prennent pas un grand risque, puisque Bush va rejoindre les poubelles de l'histoire. Quand donc diront-ils que Sarkozy dit et fait n'importe quoi? Je ne prends sans doute pas de grand risque en avançant que la moitié au moins des députés UMP pensent cela. Mais il les tient par les couilles, règne au chantage, et malgré quelques émotions exprimées ici ou là ils finissent toujours par voter dans le sens qu'il leur indique. Bien sûr, ils rêvent tous d'être ministres, même six mois, même trois mois, maintenant qu'une loi voulue par Sarkozy permet aux ministres déchus de retrouver immédiatement, sans nouvelle élection, leur siège de député. Et il les tiens comme ça: "tu ne votes pas ma loi, tu ne seras pas ministre". Lamentable!

Voilà, c'est la France d'aujourd'hui. Il y a des mots que je n'utilise qu'avec beaucoup de précautions, mais je crois vraiment que nous sommes dans une situation pré-fasciste, dont Sarkozy est l'instrument. Chaque jour de petites entorses à la liberté, de petits dérapages, accentuent cette dérive. Nous gueulons parfois, sur un point ou sur un autre, l'école, la santé, les retraites, la liberté de la presse, mais nous ne voyons pas tout de cette avancée incidieuse. Car ma grand-mère avait finalement raison, Sarkozy n'est pas un imbécile, puisqu'il semble souvent changer d'avis. Mais en fait il teste. Il lance des projets, les retire si ça gueule trop, en lance d'autres, mais tous vont dans le même sens, celui de la régression. Et lorsque le paysage global nous apparaîtra, nous nous dirons: "mais comment avons-nous pu laisser faire ça?". Mais il sera bien tard... Nous vivons une démocratie moderne.

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décembre 2008 : Tragédie, comédie...
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Voici un texte qui circule depuis quelques jours sur le web, et je ne résiste pas au plaisir de le partager avec vous, si jamais vous ne l'avez pas lu:

"Que peut-il ? Tout. Qu'a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l'Europe peut-être. Seulement voilà, il a pris la France et n'en sait rien faire. Dieu sait pourtant que le Président se démène : il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c'est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide. L'homme qui, après sa prise du pouvoir a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l'argent, l'agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse. Quand on mesure l'homme et qu'on le trouve si petit et qu'ensuite on mesure le succès et qu'on le trouve énorme, il est impossible que l'esprit n'éprouve pas quelque surprise. On y ajoutera le cynisme car la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l'insulte et la bafoue ! Triste spectacle que celui du galop, à travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé ».

Tout cela, on le sait, direz-vous. Oui, mais il y a un "mais". Le président dont il s'agit dans ce texte fut élu il y a cent soixante ans, en 1848, et fit le 2 décembre 1851 un coup d'état (tiens, c'en est aujourd'hui l'anniversaire) pour devenir empereur. La princesse étrangère était espagnole et s'appelait Eugénie de Montijo. Lui-même, bien sûr, était Napoléon III. Et le texte est extrait de Napoléon le petit, de Victor Hugo. Comme disait le vieux Marx, à propos de ce Bonaparte-là, justement, l'histoire se répète toujours deux fois, la première sous forme de tragédie et la seconde sous forme de comédie. Nous devrions donc être heureux, nous vivons une comédie. D'ailleurs, vous l'avez sans doute remarqué, les comiques abondent ces temps-ci, à la radio, à la télé, sur scène, en DVD, ils sont partout. Pour les fêtes, vous verrez, on n'offrira que ça, des comiques. Sans doute parce que nous vivons des temps dont il est préférable de rire ...

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Novembre 2008

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fleche29 novembre 2008 : Atteinte à la dignité du chef de l'Etat

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Vous vous souvenez sans doute de cette histoire de coffrets vudou, l'un assorti d'une poupée représentant Ségolène Royal et l'autre d'une poupée représentant Nicolas Sarkozy, les deux comportant un livret explicatif et des aiguilles. Sarkozy avait porté plainte, Royal non. Le tribubal avait jugé qu'il n'y avait pas atteinte à la dignité du chef de l'Etat. La cour d'appel vient de rendre son avis: il y a bien atteinte à la dignité dudit chef, mais il ne faut pas pour cela interdire l'objet à la vente. Simplement, il conviendra d'ajouter sur l'objet un bandeau indiquant l'injonction du tribunal. Vous pouvez donc acheter le coffret et la poupée (12,95 euros) mais vous serez avertis qu'il y a bien atteinte à la dignité etc.... Quand on sait que le mot chef signifie étymologiquement la "tête" et que l'on regarde la poupée, on se dit qu'il y a erreur: les points à piquer commencent au sternum et ne concernent pas le beau visage de notre vénéré président. On se dit aussi que cette injonction judiciaire rappellent étrangement les différentes variations sur le thème de "fumer tue" que l'on trouve sur les paquets de cigarettes, les boites de cigares et les paquets de tabac: cela ne mange pas de pain et n'empêche pas d'acheter sa drogue, et en outre le tabac rapporte pas mal de blé à l'Etat. Je ne crois pas que les ventes des poupées vaudou incriminées contribuent au budget de la France, mais j'ai une question toute simple, et qui concerne la sociologie des ventes. Le bandeau rouge sur fond noir (qui ravira tous les anarchistes) sera-t-il de nature à multiplier les ventes? L'avenir nous le dira.

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fleche26 novembre 2008 : Question de choix

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J'ai à Paris un copain, Jean-Luc, dont le marchand de journaux affiche régulièrement sur son kiosque sa pensée du jour. Hier c'était "Beaucoup d'Aubry pour rien". Et aujourd'hui: "Fumée blanche au PS. Aubry et orbi". Il mérite qu'on lui achète des journaux, ce mec. C'est rue de Vaugirard, en face du sénat. Le PS a donc choisi sa première secrétaire. Un autre qui a peut-être choisi c'est Claude Allègre, oui l'ancien ministre socialiste de l'éducation nationale, le copain de Jospin. On murmure depuis quelques temps qu'il rejoindrait prochainement le gouvernement de Sarkozy, allant ainsi grossir le corps des harkis. Or ce soir, en zappant sur la télé, je tombe sur lui, à Canal +, assis à côté d'une joueur de foot noir qui vient d'écrire un livre. Ne me demandez pas comment il s'appelle,ce joueur, je suis nul en foot et je m'en fous. Mais bref. On offre à Allègre le bouquin du mec, il le feuillette et veut dire quelque chose. Il parle de défense (le joueur doit être arrière, mais ce que j'en dis...), je me prépare à passer sur une autre chaîne quand Allègre lâche: "Il n'y a pas de quoi fouetter un choix". Il voulait dire "un chat", bien sûr. Joli lapsus! Allègre aurait-il choisi? Pour le savoir, lisez la presse (pas tout de suite, bien sûr, ça se passera peut-être en janvier). Et n'oubliez pas: si vous vivez à Paris, vous savez désormais où les acheter, vos journaux.

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fleche25 novembre 2008 : Que vive le bordel !

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Aujoud'hui à 19 heures 25, réunies à la Mutualité, les instances du parti socialiste ont donc confirmé l'élection de Martine Aubry aux commandes de ce qui devrait être la première force d'opposition. D'opposition à qui? A Ségolène Royal, bien sûr. Non, je plaisante, elle va s'opposer à Sarkozy, la maire de Lille. Promis, juré. Elle a pour cela derrière elle de puissants atouts, parmi lesquels Jospin et ses rots revanchards et surtout Fabius, son principal agent, qui a voté contre l'Europe alors qu'elle en a toujours été partisane. Mais il ne faut pas cracher sur qui vous aide. Aubry est donc la patronne du PS. Belle image, beau symbole. Moi j'aurais aimé qu'ils votent à nouveau, les militants, une fois de plus, deux, trois fois, le plus de fois possible. Et j'espère qu'il y aura des procès, des crépages de chignon, que Ségolène va cracher sur Martine, que Martine va lui arracher des cheveux ou lui déchirer sa robe. Je rêve de faits divers. Imaginez Fabius mis à poil par les royalistes, couvert de goudron et de plumes sur la place de la Concorde, entouré par les photographes et les cameramen. Imaginez Ségolène Royal brûlée en place publique à Rouen, comme Jeanne d'Arc, Rouen, à côté du fief de Fabius justement: il trouverait bien un évêque Cochon pour mener le bal.... Imaginez Hamon kidnappé par les trotskystes, Hollande émasculé, Emmanuelli prenant le maquis dans le Larzac, Jack Lang prêchant à Notre Dame en chasuble pour que revienne la paix. Imaginez Hamon échappant aux trotskystes et se réfugiant au siège du parti communiste, Hugo Chavez intervenant, en parachute et kalachnikov au poing, pour mettre de l'ordre, mais en vain. Imaginez Strauss-Kahn, depuis son bureau new-yorkais, allouant des millions de dollars pour aider au retour à la paix. Imaginez les book-makers du monde entier prenant les paris, les chinois de Hong Kong délaissant les casinos de Macao pour mettre leur fric sur l'une ou l'autre, faisant monter les enchères. Bill Clinton se proposant comme médiateur, monseigneur Tutu s'en mêlant à son tour, certains militants faisant tourner les tables pour faire parler Mitterrand. Mauroy décidant de s'immoler pour faire revenir le calme, mais y renonçant parce que le prix de l'essence aurait subitement remonté et que, finalement, s'immoler cela revient trop cher. Imaginez Mahmoud Abbas proposant d'accueillir Ségolène comme réfugiée politique et du coup le Hezbollah prenant la défense de Martine. Imaginez les Basques de l'ETA décidant d'intervenir à Paris, Al Qaida tentant de leur faire obstacle, les Talibans défendant Martine, ce qu'il reste des Khmers rouges se mettant au service de Ségolène, les vieux nazis grabataires d'Argentine et du Chili publiant un communiqué pour défendre le principe d'un nouveau vote et Le Pen, à la surprise générale, prenant la position contraire mais sa fille le désavouant. Imaginez le Canada défendant Martine et le Québec se précipitant au secours de Ségolène, les Accadiens hésitant sur le parti à prendre. Poutine déclarant qu'il ira chercher les ségolénistes jusque dans les chiottes, pour les attraper par les couilles (enfin, ceux qui en ont) et les pendre à un crochet de boucher. Ben Laden lançant une fatoua contre Martine. On ne saurait plus qui défend qui, CNN rendant compte en direct et en permanence des règlements de comptes socialistes, l'agence Chine Nouvelle déclarant qu'il faut traiter les ségolénistes comme les Tibétains, au napalm, les pays arabes refusant de prendre parti parce qu'aucune des deux n'est voilée, Israël attendant leurs déclarations sur la nécessité de massacrer les Palestiniens pour se décider, Tony Blair se proposant comme Secrétaire Général du PS. Imaginez Bush déclarant qu'il ferait mieux que Blair pour sauver les meubles, et le vieux Jimmy Carter proposant d'offrir des tonnes d'arachides pour calmer le jeu, Ben Ali, le président tunisien, faisant une conférence de presse pour donner des leçon de démocratie aux socialistes français. Imaginez, imaginez...

Bref je rêve d'un grand, d'un immense bordel, qui durerait longtemps, le plus longtemps possible. C'est ainsi que le parti socialiste serait vraiment utile. En plantant une telle merde qu'on ne parlerait que de ça.

Pour une raison toute simple. Depuis quelques semaines, avec les élections américaines, Obama, puis la guéguerre au PS, on ne voyait plus Sarkozy aux infos. Ouf! Ca faisait du bien. Or comme sa gueule me donne envie de vomir, plus il y aura de bordel, moins on parlera de lui et mieux je digérerai. Je sais, c'est un peu égoïste. Mais ça fait du bien de ne pas avoir d'aigreurs d'estomac.

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fleche24 novembre 2008 : Matrice passe-partout

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J'ai récemment entendu, dans une discussion entre musiciens, la devinette (ou le trait d'esprit, ou la méchanceté) suivante:

"Quelle est la différence entre Dieu et un violoncelliste?" Réponse: "Dieu ne se prend pas pour un violoncelliste".

Je ne sais pas pourquoi ces pauvres violoncellistes ont mauvaise réputation parmi les musiciens, mais vous avez là une formule réutilisable. Méchants comme vous êtes, vous pensez immédiatement à quelque chose comme "Quelle est la différence entre Dieu et Sarkozy?" Mais il y a mieux, et plus original à faire. En fait, songez à tous ceux qui se prennent un peu trop au sérieux parmi vos voisins, vos collègues (je n'en manque pas pour ma part, de collègues qui se prennent un peu trop au sérieux). C'est ce qu'on appelle faire jouer le paradigme, ou établir une matrice du type "quelle est la différence entre Dieu et X ?". C'est donc une matrice passe-partout que je vous offre. N'en abusez pas, tout de même, ça fatigue vite l'entourage. Et s'il vous plaît, oubliez "Quelle est la différence en Dieu et Calvet?", ce ne serait pas charitable: c'est moi qui vous ai passé le truc. En revanche, vous pouvez regarder du côté du PS.

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fleche23 novembre 2008 : Les Fossoyeurs
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Ceux qui me font l'amitié de lire mes billets savent que depuis des mois je m'applique à analyser les discours, les postures et la sémiologie de l'individu qu'une majorité de Français a élu président de la République. Sa façon de sautiller d'un sujet à l'autre, de feindre d'être sur tous les fronts, de jeter de la poudre aux yeux m'insupporte, mais il n'y a là rien de nouveau: ministre de l'intérieur il nous a fait le même cirque et il suffit de regarder l'état des banlieues pour voir que son bilan en la matière n'est guère positif. Vous avez sans doute aussi compris que j'ai honte de sa vulgarité, de son inculture, de son aspect gamin mal élevé et content de lui, de ses "moi je", de sa frime, mais tout cela est sans doute secondaire et le plus important est ailleurs. Sarkozy et son gouvernement sont en effet, par petites touches, en train de démanteler le tissu social et politique de la France. Qu'il s'agisse de l'audiovisuel public, de la poste, de l'enseignement et j'en passe ils se comportent en véritables fossoyeurs et notre pays s'en relèvera difficilement: merci à ceux qui ont voté pour cet élève de Berlusconi! Toutes ces mesures qui s'additionnent sont prises pour des raisons purement idéologiques, sans plan, parfois de façon contradictoire, pour favoriser les copains, les relations. Au fond Sarkozy qui dans sa vie privée adore dépenser, il suffit de voir son train et son mode de vie, gère la France de la même façon, en creusant les déficits... Fossoyeur, donc.

Et voici que d'autres fossoyeurs se profilent du côté du Parti Socialiste. Ici aussi pas de débat de société, rien de politique, pas de combat d'idées mais une vaste guerre des egos. Les uns, comme Jack Lang, attendent l'occasion de rejoindre la bande des harkis (je sais, il a juré il y a plusieurs semaines que jamais il ne se laisserait débaucher par Sarkozy: attendons voir). Les autres ne peuvent pas se résoudre à abandonner leur risible pouvoir d'éléphants. Et tous font passer leurs haines, leurs rancoeurs accumulées depuis des années avant la politique. Plutôt crever que de laisser celle-ci ou celui-là prendre en main le parti. Ils me font penser à ces universitaires qui passent plus de temps à surveiller leurs collègues en espérant qu'ils ne travaillent pas trop qu'à travailler eux-mêmes. La recherche française pâtit de ces fossoyeurs. La gauche française pâtit et pâtira tout autant des siens. Allez, buvons donc un coup, des lendemains difficiles nous attendent.

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fleche21 novembre 2008 : Le Figaro journal stalinien ?

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Bon ce n'est pas vraiment la première fois. Les staliniens étaient spécialistes de la retouche des photos. Cela permettait de faire opportunément disparaître des clichés officiels les ex-amis devenus opposants et éliminés. Sarkozy a trouvé plus simple et plus direct: plutôt que de truquer les photos il truque l'original. Ainsi il ne sort pas sans être maquillé, pour ne pas paraître fatigué, et l'on dit que ses talonnettes lui permettent de gagner dix centimètres. Je ne suis pas en situation d'aller vérifier, mais tout le monde se souvient de cette fameuse photo avec Georges Bush sur laquelle, peut-être monté sur un annuaire téléphonique, il paraissaît presque aussi grand que l'américain. Maintenant, avec ses chaussures spéciales, il n'a plus ce genre de problèmes... Mais voici que Le Figaro revient aux techniques staliniennes. Mercredi, à la une, une photo de Rachida Dati, la très contestée ministre de la justice. On n'y voit que sa tête, appuyée sur sa main gauche. Mais nous venons d'apprendre que le journal a truqué la photo en faisant disparaître la bague de la ministre. Et pourquoi? En or gris et bourrée de diamants elle coûterait 15.600 euros. Si j'en crois ce que j'ai trouvé sur le web, le salaire moyen (net) français serait de 1900 euros (il s'agit bien sûr des gens qui ont un salaire). La ministre portait donc au doigt un peu plus de huit mois de salaire moyen français. Mais pourquoi le Figaro s'est-il cru obligé de supprimer cette bague? Après tout, la ministre avait choisi de la porter, et elle est majeure et responsable. "Erreur d'appréciation" dit-on au journal, expliquant qu'ils ont voulu éviter que la bague (sans doute très voyante) détourne l'attention des lecteurs. Ils sont gentils, au Figaro, ils ne veulent pas détourner l'attention du lecteur du visage de la ministre. Ou alors ils ont peur de se faire remonter les bretelles par leur ami Sarkozy? Mais non, qu'allez-vous imaginer! La presse est libre, indépendante, dans notre beau pays, et plus particulièrement Le Figaro.

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fleche19 novembre : Hasard exquis

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Peut-être vous souvenez-vous (sinon, voir 27 octobre) de la bourde commise par la cour d'appel de Paris qui, à cause d'une erreur d'écriture ("la Cour infirme l'arrêt de placement en détention" au lieu de "la Cour confirme...") avait dû libérer un homme accusé de viol et que les psychiatres considéraient comme dangereux. Et peut-être vous souvenez-vous aussi que, de Pékin où il se trouvait, Sarkozy avait alors exigé (étrange intrusion dans une décision -même erronée- de justice) qu'on remette cet homme en prison. Or, par un exquis hasard qui a sans doute rempli de joie le président Sarkozy, quelques jours après cette libération par erreur, une plainte pour agression (qui aurait été commise en juin dernier) a été déposée contre le libéré, permettant ainsi sa réincarcération. Tiens donc! Mais voilà que devant le tribunal la plaignant livre une étrange version des faits. Il déclare qu'il n'aurait pas été vraiment agressé, que le couteau ne lui était pas destiné, qu'en juin les policiers auraient sollicité sa plainte, qu'il aurait en outre été convoqué en octobre pour réitérer son témoignage... En bref on aurait instrumentalisé un plaignant pour faire plaisir à Sarkozy en remettant en garde à vue le libéré par erreur. Vous aurez bien sûr noté que les verbes précédents sont au conditionnel. Car tout ceci est bien sûr impossible. Nous sommes dans une démocratie transparente, j'ai confiance en la justice et en la police de mon pays, et ni les policiers ni les juges ne peuvent craindre le président et considérer ses désirs comme des ordres. Je suis persuadé que, mauvais esprits comme vous êtes, vous auriez pu imaginer le contraire!

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fleche13 novembre : Retour aux réalités

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 Une semaine en Afrique, suivie de quelques heures en France et de quatre jours en Israël, bref je suis de retour... Hier, en parcourant l'aéroport de Tel Aviv pour me rendre à la salle d'embarquement j'ai longé une série d'affiches (très belles) ponctuant année par année l'histoire du pays. Et régulièrement revenait la même formule (en anglais): Xième anniversaire de "l'indépendance". Avec juste une variante: "settlement", établissement. Je me disais que, pour certains, il s'agissait plutôt d'occupation, voire de colonisation... Cela, c'était au départ. A l'arrivée, quatre jours plus tôt, mon passeport a rendu perplexe une policière, au point qu'elle a appelé un supérieur. Je ne parle pas l'hébreu mais j'ai compris qu'elle lui disait: "il est allé en Irak, ou en Iran!". Parmi mes différents visas, chinois ou congolais, burkinabé ou je ne sais quoi, c'est visiblement le visa syrien qui l 'avait fait flipper. Et comme elle ne lisait pas l'arabe (pourtant la deuxième langue officielle du pays), je lui explique que Damas n'est ni en Iran ni en Irak, mais en Syrie. Cela ne la calme pas. "Pourquoi êtes-vous allé en Syrie". Pour la même raison que je viens en Israël, expliqué-je, pour un colloque. Mais tout de même, ces pays dans lesquels il faut se justifier d'être allé ailleurs...

Mais bref, me revoilà en France, le pays des droits de l'homme et des libertés. En lisant les journaux dans l'avion j'ai appris que l'homme qui avait brandi sur le passage de Sarkozy une pancarte proclamant "casse-toi pauv'con" a été condamné par le tribunal de Laval à une amende de 30 euros. Il s'agissait, vous vous en souvenez, d'une citation du président: le tribunal ne considère guère sa prose, pour lui accorder si peu de droits d'auteur! J'apprends aussi que le journal de la une, désormais présenté par Laurence Ferrari, est au plus bas, et que la pauvrette est surnommée PPDA (Petite Part d'Audience). Il y a parfois de bonnes nouvelles. Je lis encore dans Le Monde ce titre: "C'est vrai que Sarkozy ne dit jamais de mal de lui". C'est bien vrai en effet, le contraire serait étonnant. Mais après vérification, le lui renvoie à Xavier Bertrand et non pas à Sarkozy, qui ne saurait dire du mal de lui-même. Et dans Libération, à propos des décrets d'application d'une loi sur la rétention sur ordonnance des personnes relevant de la psychiatrie, cette déclaration d'un psychanalyste: "On a le sentiment que le monde de 1984 d'Orwell est à nos portes". Je vous le disais, je suis de retour en France, le pays des droits de l'homme et des libertés. Et puis, dans Le Figaro (oui, je lis tout, même Le Figaro....) un article d'André Glucksmann sur l'élection d'Obama. L'ancien mao, l'ancien homme de gauche, bref le harki Glucksmann a donc trouvé une tribune à sa mesure. Mais tout de même, écrire dans Le Figaro...

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fleche1er novembre bis : L'existence précède les sens

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Je lis ce matin dans Libération un article sur Meir Dagan, le patron du Mossad (les services secrets israëliens), qui commence par cette phrase:

"Il est végétarien et aime à en plaisanter".

Jusque là, rien à dire. Deux informations, il ne mange pas de viande, il en plaisante (on se demande bien pourquoi, si je ne craignais pas la dictature du politiquement correct je dirais que je n'ai jamais compris l'humour juif -tiens, je l'ai dit!). Mais passons. La phrase suivante commence ainsi:

"Cela tient de l'oxymore pour un chef du Mossad...."

Et l'on se dit qu'on a compris: un agent des services secrets ne plaisante jamais, et c'est là l'oxymore, puisqu'il aime à plaisanter du fait qu'il soit végétarien. Mais pas du tout. La fin de la phrase tombe comme un couperet:

"...connu pour une tolérance à l'hémoglobine particulièrement élevée"

Donc il y aurait oxymore parce qu'il ne mange pas de viande mais aime pourtant à faire couler le sang.

Cette courte séquence me paraît extrêmement intéressante. Je travaille en ce moment à marches forcées à un bouquin sur le signe linguistique dont le titre pourrait être L'existence (l'existence du signifiant) précède les sens. Or la succession de segments de phrases que je viens de présenter illustre parfaitement ce que je veux dire par cette formule. Le signifiant se déroule, nous le percevons, il existe, mais la signification se construit au fur et à mesure, dans notre recherche de couplage du signifiant avec l'un des signifiés possibles. Ce qui met quelques peu à mal la théorie saussurienne. Bon, je vais arrêter de vous embêter avec ces considérations. Demain matin je pars pour une semaine au Burkina Faso et je ne sais pas si j'aurai accès à Internet. A plus, donc...

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fleche1er novembre : Promotion

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On n'est jamais mieux servi que par soi-même, alors je me sers (je sais, ce segment de phrase est ambigu, disons que je fais ma promotion). Cent ans de chanson française, ce livre que nous avions publié en 1972 avec Chantal Brunschwig et Jean-Claude Klein, puis ressorti deux ou trois fois en livre de poche, je l'avais repris tout seul, complété, refondu, et publié en 2006 aux éditions l'Archipel. Voilà donc qu'il sort à nouveau en édition de poche (collection Archipoche): un pavé (600 pages) pas cher (moins de dix euros). J'ai encore ajouté quelques articles d'artistes prometteurs il y a deux ans et qui ont depuis tenu leurs promesses. En fait je devrais écrire "artistes prometteuses" car il s'agit de femmes: Camille, Jeanne Cherhal, Agnès Bihl. Signe des temps ?

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Octobre 2008

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fleche27 octobre 2008 : in/con

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Dans un arrêt du 17 octobre dernier, la cour d’appel de Paris a voulu décider de mettre sous les verrous un homme accusé de viol et que les psychiatres décrivaient comme potentiellement dangereux. Suivant l’avis des spécialistes la Cour a donc écrit que la détention de cet homme est nécessaire. Mais hélas, à la dernière ligne, au lieu de conclure : "La Cour confirme l’arrêt de placement en détention", il est écrit "la Cour infirme" la détention. Et notre homme a donc été libéré, à la grande fureur du président de la République qui, prenant de vitesse sa ministre Dati, a exigé depuis Pékin (c'est dire s'il suit les affaires, où qu'il se trouve) qu’on remette l’homme en prison. Je n’ai pas compétence pour discuter du droit du président à donner des ordres à la justice, et je m’intéresse ici à ce couple, infirmer/ confirmer, in/con en quelque sorte. Je ne sais pas si le greffier a commis un lapsus calami, s’il utilise un traitement de texte avec des arrêts pré mâchés et s’il a appuyé sur la mauvaise touche (concluant alors en incluant autre chose que ce qu'il voulait inclure pour conclure), ou encore s’il a le sens de l’humour ou l'esprit de contradiction, mais le résultat est là :  la Cour a infirmé qu’elle confirmait la détention. Peu importe d’ailleurs la genèse de l’erreur : le texte est là, dans sa matérialité. Et le rapport entre deux phrases de l’arrêt, la détention de cet homme est nécessaire et la Cour infirme cette détention, constitue (ou institue?) une belle figure de style (ou une belle connerie, comme on voudra). Jacques Lacan, dans L’instance de la lettre dans l’inconscient, (et non pas La constance de la lettre dans le conscient) écrivait : « D’où l’on peut dire que c’est dans la chaîne du signifiant que le sens insiste, mais qu’aucun des éléments de la chaîne ne consiste dans la signification dont il est capable au moment même ». Encore in/con. Mais, contrairement à sa réputation, Lacan était ici plus clair que l'arrêt de la Cour. A moins que, dans les deux cas, il nous faille citer un autre théoricien, Boby Lapointe :  « comprend qui peut, ou comprend qui veut ».

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fleche24 octobre 2008 : Pauvre ou riche ?

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Notre vénéré président de la République fait décidément feu de tous bois : il est outragé, c'est outrageant, il attaque pour outrage. Qui attaque-t-il? Une maison d’édition qui a commercialisé une méthode intitulée Nicolas Sarkozy, le manuel vaudou. Il s’agit d’apprendre le vaudou en plantant de petites aiguilles dans une petite poupée… à l’effigie de Sarkozy. Il y a une autre version de la méthode, avec l’effigie de Ségolène Royal qui, aux dernières nouvelles, n’a pas porté plainte. Question : Par quoi est-il outragé, notre vénéré président ? Par le fait que sa poupée ne soit pas réussie ? Sur la photo, elle est plutôt mignonne. Par le fait qu’on veuille lui faire du mal ? Il croirait donc au vaudou ? Par le fait que le livre ne fasse que 56 pages ? Il mériterait donc plus ? Son avocat, interrogé par France Inter, a commis un très joli lapsus, expliquant qu’il s’agissait « de la statue, euh du statut » du président. Alors, statue ou statut ? Et l’outrage ne viendrait-il pas de la taille de la poupée ? Elle ne mesure que vingt centimètres…

Outre outrage, autre plainte : le président poursuit un citoyen qui, sur son passage, portait une pancarte disant Casse-toi pauvre con. C'est le substitut du procureur de la République, nous dit-on, et non pas le président, qui a porté plainte, se fondant sur un article du code pénal datant de 1881 selon lequel une insulte au président est une insulte à la République. Problème : comment le procureur sait-il que le pauvre con était notre vénéré président? Autre problème: Casse-toi pauvre con est une citation rigoureuse de ce que notre vénéré président avait dit, au salon de l’agriculture, à un autre citoyen qui refusait de lui serrer la main. Alors, on n’a plus le droit de citer le président. Ou veut-il des droits d’auteur ? Des royalties? Ou encore, pense-t-il que le pauvre  était approprié pour son contradicteur mais qu’il préférerait Casse toi riche con ?

Au fait, n’est-ce pas notre vénéré président qui a déclaré, défendant Charlie Hebdo à propos des caricatures de Mahomet, « je préfère l’excès de caricature que pas de caricature du tout » ? Mais il est vrai qu’il était alors en campagne électorale.

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fleche23 octobre 2008 : Kouchnerisme

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D'accord Bernard Kouchner, notre ministre des affaires étrangères, n'est pas prof d'anglais. Il est, ou plutôt il fut, médecin, comme il fut de gauche aussi, et il est aujourd'hui transfuge, mais il n'est pas prof d'anglais. Ce qui explique que dans une interview en anglais à un journal israëlien il ait pu déclarer que si l'Iran avait une bombe atomique il faudrait "eat them". Et oui, les bouffer. Sans même se demander s'ils sont cacher. En fait, comme l'Eliza Doolittle du début de Pygmalion, il ne prononce pas les H aspirés, le transfuge Kouchner: il voulait dire "hit them", les frapper. Mais que voulez-vous? On ne peut pas à la fois parler le sarkozien, le français, la langue de bois et l'anglais. D'ailleurs même les anglophones natifs ont des problèmes avec l'anglais. Regardez John McCain, le candidat républicain aux élections présidentielles américaines. Toujours à propos de la force nucléaire, il a parlé de "nuclear pants". Il voulait dire, bien sûr, "nuclear plants". N'empêche, des frocs nucléaires, ça pose son homme. Si, après les Bushisms (les bêtises de Bush) nous devions avoir des McCainisms, cela donnerait presque envie de le voir élu, McCain. Juste pour se marrer. Et s'il n'est pas élu, il pourra faire un concours avec Kouchner: McCainismes contre Kouchnerismes, ce pourrait aussi être marrant.

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fleche20 octobre 2008 : Assurer

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J'aime bien que le langage populaire soit légitimé, parfois, par d'autres instances que la seule pratique linguistique: une sorte de reconnaissance. Depuis quelques temps une publicité d'une compagnie d'assurance, la Matmut, répète sur les ondes: "la Matmut, c'est sûr, elle assure". Passons sur les rimes internes, habituelles à ce genre de message: ce qui me retient ici, c'est le verbe assurer. Qu'une compagnie d'assurance assure, cela ressemble à une tautologie, sauf qu'il ne s'agit pas tout à fait du verbe classique auquel nous sommes habitués. Assurer, comme on sait, est un verbe transitif: on assure quelque chose ou quelqu'un, un bien ou une chose: Je vous assure que..., j'assure votre voiture..., etc. Mais depuis une quinzaine d'années (je pourrais être plus précis, mais il me faudrait plonger dans des dossiers en grand désordre...) on a vu apparaître un usage intransitif du verbe: on n'assure pas quelque chose ou quelqu'un, on assure tout court. "Il assure" ne veut plus dire qu'il place des assurances mais qu'il est bon dans son domaine, voire excellent: "Le guitariste, il assure" dira un fan de musique. Ce qui m'intéresse dans cet exemple c'est que l'on considère le plus souvent l'argot ou la langue populaire comme un fait uniquement lexical: des mots, des mots, des mots... Or Il assure, ou encore Ca craint (ça craint quoi? pourraient demander les puristes) nous montrent que le changement de registre peut passer par le changement de construction grammatical: une construction intransitive à la place d'une construction transitive. Assurer, verbe intransitif est donc en train de s'imposer comme une forme normale dans la langue française. Dommage, bien sûr, que ce soit dans une publicité, qui est la forme d'expression que je déteste le plus. Mais on ne peut pas tout avoir...

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fleche17 octobre 2008 : Interdire

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La Marseillaise a donc été sifflée par une partie du public lors d’un match de foot France-Tunisie. Question grammaticale : quel est l’objet des sifflets lorsque l’on siffle la Marseillaise ? Vous allez me dire : « c’est fastoche, on siffle la Marseillaise, bien sûr », puisque c’est le complément d’objet direct…

Sur le plan syntaxique, ce raisonnement est impeccable. Mais les choses sont peut-être moins simples. Au fil des interviewes de siffleurs, on entend en effet que celui-ci a voulu siffler Sarkozy, celui-là a voulu « foutre la rage à Sarkozy », cet autre encore a voulu rappeler que, malgré ses papiers, il n’était pas vraiment français, etc… En bref, en sifflant un symbole on siffle ce qu’il y a derrière le symbole et, pour ces jeunes siffleurs, il y a derrière la Marseillaise une certaine conception de la république et de l’intégration, ou un échec de l’intégration, représenté par celui qui, alors ministre de l’intérieur, les traitait de racaille ou menaçait de les nettoyer au Kärcher. Un fait divers égale une nouvelle loi. Cette équation un peu caricaturale qui définit cependant assez bien le comportement de Sarkozy, nous venons de voir qu’elle est une maladie contagieuse. Une fois n’est pas coutume, le premier ministre prend Sarkozy de vitesse et déclare qu’il veut priver de match ceux qui sifflent (et les autres ?). Le président de la république, en effet, réagit pour une fois lentement et fait déclarer une heure plus tard que ces sifflets étaient scandaleux. S’il y a scandale il font donc se scandaliser. Les ministres se précipitent alors devant cameras et micros pour en rajouter sur la réaction de leur maître. Le secrétaire d’état aux sports, l’incroyable Bernard Laporte (il la prend quand ?) explique qu’il ne faut plus jouer contre les équipes du Maghreb, ou alors jouer en province et non pas au stade de France. Roselyne Bachelot en rajoute une couche en déclarant que si cela se reproduit le match sera immédiatement interrompu, la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, veut pour sa part poursuivre les siffleurs. Certains déclarent que si l’on siffle l’hymne national les ministres présents doivent immédiatement quitter le stade, le député UMP Lionnel Luca lance pour sa part avec distinction que ce n’est pas aux ministres de se retirer mais aux « petits merdeux » qui sifflent. Bref l’écho de ces sifflets est assourdissant : c’est ce qu’on appelle en anglais une « overreaction ». Mais pourquoi ? On peut bien sûr considérer que, comme le prestidigitateur qui détourne l’attention des spectateurs pour mieux réussir son tour, ces déclarations tonitruantes ont pour fonction de faire oublier la crise, l’augmentation surprenante du budget de l’Elysée, les salaires bloqués, le scandale des parachutes dorés, etc. On peut aussi considérer qu’en tentant ainsi de mobiliser les Français derrière leur hymne on vise l’union sacrée contre ces fauteurs de troubles issus de l’immigration et qu’on caresse une fois de plus les électeurs de Le Pen dans le sens du poil. On peut aussi se demander comment faire évacuer un stade lorsque des dizaines de milliers de gens ont payé leur place ? Mais tout cela n’est pour moi que faux semblants. Le problème, c’est la Marseillaise. Au risque de choquer, je dois dire que je me fous comme de ma première chemise de cet hymne qui a depuis longtemps perdu ses connotations révolutionnaires. « Patrie », « jour de gloire », les soldats ennemis qui « mugissent » et dont le « sang impur » doit « abreuver nos sillons », je ne me reconnais absolument pas dans cette phraséologie qui a en outre accompagné toutes les aventures coloniales, les massacres en Indochine, en Algérie ou ailleurs. Et l'on voudrait que comme un seul homme nous nous dressions pour défendre cette chanson sanguinaire et militariste? Si  la Marseillaise est un symbole, elle n’est pas le symbole de la France mais d’une France, une France nationaliste et bornée qui n'est pas la mienne. Alors, puisqu’il est question d’interdire, j’ai une solution beaucoup plus radicale que celles proposées par nos ministres : interdire la Marseillaise.

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fleche14 octobre 2008 : Suite...

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Quand je vous disais que Sarkozy instrumentalisait ses femmes! Le Monde daté d'aujourd'hui a commis un intéressant lapsus. Je vous livre, sans autre commentaire, ce flash de l'AFP.

PARIS (AFP) — Le Monde, qui avait attribué dans son édition datée de mardi à "Cécilia Bruni-Sarkozy" (au lieu de Carla) l'annonce faite à l'ancienne brigadiste italienne Marina Petrella de sa non-extradition, présente ses excuses à la une.
Le journal, qui publie un "erratum" en première page de son édition datée de mercredi, sous le titre "Carla Bruni-Sarkozy", parle d'un "malencontreux lapsus". "Il s'agissait évidemment de l'épouse du chef de l'Etat, Carla Bruni-Sarkozy. A nos lecteurs, à M. et à Mme Sarkozy, à Mme Cécilia Attias, nous présentons nos plus sincères excuses", écrit le quotidien.
Au Monde, on indique qu'il est normal de publier en première page un erratum portant sur une "coquille" figurant elle-même à la une.

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fleche14 octobre 2008 : Pompier pyromane

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Souvenez-vous. C'était en août 2007 et Marina Petrella était arrêtée, en France où elle vivait depuis des années au vu et au su de tout le monde et tout à fait légalement. En effet, condamnée à perpétuité en Italie en 1988 elle jouissait en France de ce qu'on appelle la "doctrine Mitterrand": les anciens terroristes repentis ne seront pas extradés. Elle avait d'ailleurs été condamnée à perpétuité sans que personne ne sache vraiment de quoi elle était coupable. A travers elle on condamnait les Brigades Rouges et leurs crimes, Brigades dont elle avait été membre, c'est tout. En juin 2007, donc, le premier ministre signe un arrêté d'extradition. Dans notre belle démocratie, un premier ministre ne prend pas une telle décision sans l'aval du président. Pour aller vite, nous dirons donc que le président de la république décidait d'extrader Marina Petrella. A la date susdite, le premier ministre s'appelait Fillon et le président Sarkozy. Vous connaissez la suite: Petrella ne mange plus, se laisse mourir dans sa cellule, est hospitalisée, des gens se mobilisent pour elle, mais le pouvoir français reste ferme: elle sera extradée.

Et voici qu'on nous met en scène une belle histoire. Deux soeurs, Valeria Bruni-Tedeschi et Carla Bruni (dont il ne vous a pas échappé qu'elle s'appelle aussi Sarkozy) se rendent à l'hôpital pour annoncer à Marina Petrella qu'elle ne sera pas expulsée. Tant mieux pour elle, bien sûr: je trouvais pour ma part proprement scandaleux que la parole de la France ne soit pas tenue, que la "doctrine Mitterrand" soit reniée. Mais là, on croit rêver. C'est Sarkozy qui a décidé de la faire arrêter (il est donc non seulement la voix de la France et la voix de l'Europe mais aussi la voix de la justice), c'est lui qui décide de la faire relâcher, et on nous présente cela comme un geste de clémence. Cela me rappelle l'histoire du pompier qui aimait tellement éteindre les incendies qu'il les allumait lui-même: un pompier pyromane. C'est exactement le scénario auquel nous avons assisté: le président Sarkozy a fait un "geste humanitaire" mais il aurait pu ne pas avoir à le faire s'il n'avait pas lui-même incarcéré Petrella. Bref, on se fout de nous. Mais derrière cette histoire s'en profile une autre: la mise en scène de la femme du président. Après Cécilia envoyée en Lybie pour "libérer" les infirmières bulgares, voici Carla qui convainc son mari de libérer Petrella. Des femmes libératrices, donc. Mais ces scenarii donnent à réfléchir sur l'instrumentalisation de la femme. Vous ne trouvez pas? A quand Carla au Darfour, ou en Irak, ou en Afghanistan? Carla Rambo réglant tous les problèmes. Ce serait beau. Pendant ce temps, on cherche toujours un dentier assez solide pour que le président aille chercher la croissance avec ses dents.

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fleche6 octobre 2008 : Règle de trois

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Je viens de voir sur Canal + un petit reportage particulièrement réjouissant. Xavier Darcos, ministre de l'éducation nationale est allé se confronter, avec des élèves, au difficile exercice de la dictée. C'est beau, c'est humble, c'est courageux, c'est admirable, ça mérité une promotion (Eh! Sarkozy!), ça laisse béat d'admiration... On se dit que ce Darcos, malgré son aspect république du cassoulet, est un vrai battant, un mec qui en a. Vous vous rendez compte: il aurait pu faire plus de fautes que les élèves! D'autant plus qu'il y a quelques temps il s'était fait piéger dans une émission, obligé d'avouer qu'il ne savait pas faire une règle de trois. Pourtant c'est facile une règle de trois. Prenons un exemple. Si, pour concocter 3 mensonges il faut à un président de la république 6 heures, combien lui faudra-t-il de temps pour concocter 5 mensonges? Et bien tout d'abord il faut calculer le temps nécessaire à la préparation d'un mensonge: ici 2 heures (oui, notre président imaginaire est un peu lent). Donc pour 5 mensonges, il faudra 10 heures. C'est facile, non? Bon, Xavier Darcos n'a pas su répondre, mais il a tout de même osé, malgré cet échec cuisant, se risquer au difficile exercice de la dictée. Bref notre ministre force l'admiration. Nous sommes fiers d'être français.

Hélas! La caméra impitoyable de Canal + nous le montre en coulisse, avant d'entrer dans la classe où il allait courageusement mesurer ses compétences orthographiques à celles des élèves. Et que faisait-il, le ministre? Il lisait la dictée. Oui, avant l'exercice. En bref, il trichait. C'est beau, comme symbole de la république. Quand je vous dis que nous vivons une démocratie moderne...

Autre chose qui n'a rien à voir. Michel Walter, en réaction à mon précédent billet, me propose cette formule: "Plutôt que de parler de récession, disons que notre croissance négative a encore gagné un point". J'achète! Pas vous? Et si vous voulez vous exercer à la règle de trois, voici un petit exercice. S'il a fallu trois mois à notre croissance négative pour gagner un point, combien de temps lui faudra-t-il pour redevenir positive?

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fleche6 octobre 2008 : Oxymore

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Je sais, le mot nest pas nécessairement connu de tous, mais un oxymore, ou oxymoron, est tout simplement une figure de style qui associe deux termes contradictoires. Sans doute vous vous souvenez de cet alexandrin de Corneille, dans le Cid : « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». C’est en quelque sorte l’archétype de l’oxymore, obscure et  clarté étant, tout le monde en conviendra, plutôt contradictoires. Mais les poètes ont des droits que les économistes ne peuvent normalement pas se permettre. Jeudi dernier à Antibes le ministre du budget avait déclaré que "par nature, la France n'est pas en récession". Ah bon ! Ce n’était pas un oxymore, c’était n’importe quoi ou plutôt, et ça rime, c’était de la langue de bois. Et il ajoutait "ce n'est pas une récession, c'est une très faible croissance". Très faible croissance, donc. Qu’on se le dise. Et puisque c’était un ministre qui parlait, et que les ministres disent toujours la vérité, n’est-ce pas, il nous fallait bien le croire. L’ennui est que Madame Lagarde, sa patronne, en remettait une couche : "Le risque d'une croissance négative à l'automne pour le deuxième trimestre consécutif est désormais réel ». Soupesons ses mots : « Une croissance négative ». C’est quoi ce truc ? Si la croissance est négative, ce n’est plus une croissance mais son contraire. N'importe quel élève de sixième vous le dira. Un oxymore, donc. Et si la langue de bois se met à parler en oxymores, nous n’avons pas fini de nous marrer. Alors je lance un appel au peuple : imaginez et envoyez-moi des oxymores à foison. Du genre « intelligence bête », « petite grandeur », « blanche noirceur »… Et mettez-les dans la bouche des « faibles puissants » qui nous gouvernent. Il faut bien s’amuser un peu, en ces temps de joyeuse  morosité ambiante.

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octobre 2008 : Poisson pilote
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Depuis quelques jours, Henri Guaino, l’un des conseillers de Sarkozy, se répand en déclarations qui n’étonnent guère  lorsqu’on se souvient qu’il avait en 1992 mené avec Philippe Seguin la campagne contre Maastricht. Ce qui étonne plus, ce sont les réactions des membres de l’UMP. Résumons. Lundi dernier, sur France 2, Guaino explique que la France est en « quasi récession »  (pourquoi « quasi » ?). Puis jeudi, sur Canal +, il déclare que « les critères de Maastricht ne sont pas la priorité des priorités ». C’est-à-dire que la règle qui impose de limiter le déficit public à 3% du PIB n’est pas un dogme. En bref, la France devrait faire ce qu’elle veut, et peu importe l’Europe. A l’heure où la France préside l’Europe et où l’agité des méninges Sarkozy roule en permanence des mécaniques, c’est effectivement un peu surprenant.

Les godillots de l’UMP se déchaînent donc. Aux journées dudit parti, à Antibes, on qualifie les déclarations de  Guaino de malencontreuses, d’irresponsables, Le député Claude Goasguen explique que ce n’est que l’avis d’un conseiller. L’aboyeur en chef de l’UMP, Frédéric Lefebvre dément, d’autres disent en substance « qu’il conseille et qu’il se taise ». Bref, c’est la cacophonie des gens qui n’y comprennent rien. Or Guaino n’est pas n’importe qui. Nous avons montré, avec mon ami Jean Véronis (dans Les mots de Nicolas Sarkozy), qu’il était la principale plume du président mais surtout son marionnettiste : son masque et sa plume en quelque sorte.

Et il est peu probable qu’il s’exprime comme un électron libre, qu’il dise n’importe quoi, quitte à prendre un coup de pied au cul et quitter le premier cercle. Guaino est évidemment un poisson pilote qui exprime l’une des hypothèses de Sarkozy, qui ne sait pas trop quoi faire (peut-être s’interroge-t-il en se regardant dans la glace –cela doit lui arriver souvent- ou dans les yeux de Clara) et qui jette quelques os à ronger en attendant une porte de sortie. Si dans quelques jours Sarkozy annonce qu’il faut, d’une façon ou d’une autre, sortir des critères de Maastricht, ou les relativiser, ou encore s’en écarter un temps pour le bien commun (Guaino, dans ce cas, lui trouvera les mots pour le dire), tous ces aboyeurs qui se sont déchaînés contre Guaino vont bien sûr rentrer dans le rang et vanter la grandeur de vision de leur Nicolas. Dans ce lamentable spectacle nous pouvons mesurer la bassesse incommensurable du personnel politique. Ils mentent, bien sûr, parce qu’ils ne savent pas ce que leur patron va décider. Et ils savent qu’ils mentent (pas vrai, Lefebvre ?). Demain, ils diront qu’ils n’ont jamais dit ce qu’ils ont dit, ou que… A vous de jouer, observez, analysez. Ou alors, bien sûr, je me plante entièrement. Ce qui est toujours possible. Mais le poisson pilote aurait dans ce cas joué son rôle et Sarkozy aurait abandonné l'une de ses hypothèses. Ce type ne sait pas où il va.

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octobre 2008 : Récession, quelle récession ?
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C'était il y a un mois et demi, le 19 août, et dans mon billet je citais la ministre de l'économie: "Toute personne qui crierait au loup et à la récession aurait un trismestre d'avance". Ou encore le premier ministre qui ne voulait pas "laisser s'installer un discours qui ne correspond pas à la réalité". Et je concluais que gouverner ce n'était pas prévoir, c'était attendre la fin du trimestre pour annoncer qu'il y a récession. Et bien nous y voilà. La définition technique de la récession (deux trimestres consécutifs de croissance négative) est passée dans les faits. Mais ce n'est pas pour autant que nos politiques la nomment. Récession, quelle récession? Eric Woerth, pourtant ministre du budget et donc bien placé pour savoir ce qui se passe, déclare: "C'est une récession technique". Ceux qui comprennent la différence entre une récession technique et une récession tout court peuvent m'écrire... Frédéric Lefebvre parle du bout des lèvres de "passage récessif", Jean-Claude Trichet, patron de la banque européenne, de "croissance ralentie", d'autres de "croissance molle", bref nous sommes encore en plein tabou: taisez-moi ce mot que je ne saurais entendre. D'ailleurs il n'y a pas récession. La preuve: on nous annonce ce matin que le budget de l'Elysée va augmenter de 11% en 2009. Et on nous explique qu'avec la présidence de l'Union Européenne le président Sarkozy se déplace beaucoup plus, quatre voyages par semaine en moyenne, et que cela coûte cher. Tiens donc! Je croyais que la France présidait l'U.E. jusqu'au 31 décembre 2008. Alors pourquoi augmenter le budget 2009? Remarquez, nous avons échappé au pire: ils auraient pu augmenter ce budget du même taux que le salaire du président a été augmenté l'an dernier. Finalement, ils ne sont pas si gourmands que ça...

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fleche2 octobre 2008 : Encadrer

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Le 27 septembre je rappelais certaines déclarations de notre vénéré président: « en finir avec la pratique détestable des parachutes dorés » (23 avril 2007), « Cette interdiction je l’ai promise et je la mettrai en œuvre » (29 mai 207), « Nous règlerons le problème par la loi avant la fin de l’année » (25 septembre 2008). En finir, interdire, il roulait les mécaniques, le président. Après ces rodomontades, il est revenu à un profil un peu plus bas. Après tout, ses copains sont plutôt patrons que prolos ou chômeurs. Le porte-parole du gouvernement, Luc Chatel, déclarait hier que "le président souhaitait très rapidement l'adoption d'un texte encadrant le système des parachutes dorés". Et le président lui-même annonçait à Toulon la semaine dernière: "les modes de rémunérations des dirigeants et des opérateurs doivent être désormais encadrés". C'est ce qu'on pourrait appeler un recul sémantique: après interdire, en finir, il voudrait maintenant encadrer. Ca veut dire quoi, encadrer? Quel est le conseiller génial qui lui a soufflé ce verbe salutaire? Et est-ce qu'on va encadrer les augmentations de salaire du président? Ses déclarations intempestives non suivies d'effet? Est-ce qu'on va encadrer la connerie? Le verbe a d'ailleurs une polysémie amusante. On peut encadrer le président: c'est ce qu'on fait dans toutes les mairies de France: son portrait est là, encadré. Mais, juste retour des choses, on peut dire: "Celui-là, je ne peux pas l'encadrer". Merci la langue française.

Un autre qui va sans doute être encadré, c'est le nouveau président du sénat, Gérard Larcher. Un mètre soixante dix-huit, cent deux kilogs, nous dit Libération. Fichtre, cela fait une sacrée surcharge pondérale. Pour l'encadrer, lui, il faudra faire en largeur. Mais il songe sans doute à entreprendre une cure d'amaigrissement. Il vient en effet de commettre un très joli lapsus, déclarant: "Il faut un sauna, euh un sénat, qui ait de l'audace". Pourtant ça chauffe rarement au sénat... Et quand je pense que certains de mes collègues refusent de se poser le problème des rapports entre le signifiant linguistique et la psychanalyse!

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1er octobre 2008 : Petit bonheur, suite

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Je reçois un message en Céline Guillemin, en réaction à mon billet du 28 septembre, me disant que la blague de Michelle Bachelet "est une très vieille blague latinoaméricaine. La réponse fait toujours marrer, même si à l'époque où cette blague est née, ils riaient pour ne pas pleurer". Dont acte. J'écoute en même temps d'une oreile distraire (la radio est dans une autre pièce) les infos sur France Inter et on nous donne les prénoms à la mode cette année pour les nouveaux-nés. Peu importe le détail, mais je retiens que le prénom Carla est en chute libre. Je sais, c'est ridicule, mais cela me fait tout de même plaisir. On ne peut pas toujours faire l'effort d'être intelligent, et cela me procure un autre bonheur du jour. Pas vous? Et ben tant pis.

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Septembre 2008


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fleche28
septembre 2008 : Petit bonheur du jour
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On a parfois envie de partager avec d'autres un petit bonheur du jour. Je lis ce matin dans un quotidien que la présidente de la république chilienne, Michelle Bachelet, de passage aux Etats Unis pour intervenir à l'ONU, avait expliqué à un parterre d'hommes d'affaires américains (de gens d'affaires, comme on dirait au Québec, mais je ne sais pas s'il y avait des femmes dans ce distingué parterre) que s'il n'y avait jamais eu de coup d'état aux USA, c'est parce qu'il n'y avait pas d'ambassade des Etats Unis à Washington. Cela me rappelle Jean-Paul Sartre que j'avais entendu dans les années 1960 expliquer que la fameuse doctrine de Monroe ("l'Amérique aux Américains") devait s'entendre l'Amérique du Sud aux Américains du Nord. En cette rentrée un peu morose, il y a parfois des occasions de rire. Merci, madame la présidente, pour cette belle leçon de géopolitique. Avec de l'humour, en prime.

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fleche28
septembre 2008 : Sémantique
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Je sais, cela fait toujours B.O.F. ou beauf, comme on voudra (B.O.F. pour vendeur de beurre, d’œufs et de fromage, beauf comme un beau-frère version Cabu), ça fait toujours B.O.F. ou beauf donc de dire qu’ils passent leur temps à nous raconter des salades. Je veux parler des hommes (et des femmes, bien sûr, n’oublions pas Michèle Alliot-Marie et quelques autres) politiques. Ils nous racontent des salades, donc, avec un aplomb surprenant. Souvenez-vous que Jean-François Copé, oui le grand baratineur de l’UMP, a écrit il y a deux ans un livre dont le titre promettait que, demain, il arrêtait la langue de bois ! Il le jurait! En voilà un qui, s’il n’est pas réélu (ce que je souhaite à ses administrés de la bonne ville de Meaux) pourra toujours tenter une carrière comique. Dans cette longue liste des professionnels de la carabistouille, je voudrais décerner aujourd’hui un premier prix à Hervé Morin, notre ministre des armées. Après la mort de dix soldats français en Afghanistan (On nous en a gavé ! Pourtant, je croyais savoir que la guerre ça tuait, et qu’être soldat c’était risquer de se faire tuer), après ce drame donc, un journal canadien, Globe and Mail, a révélé l’existence d’un rapport de l’Otan selon lesquels les militaires français n’étaient pas suffisamment équipés. Secret le rapport, selon le journal. Et Hervé Morin de monter au créneau : faux, il n’y a pas de rapport secret, il n'y en a jamais eu, et en outre il n’y a rien à reprocher à l’armée française. Deux jours plus tard, confronté à l’insistance de l’organe de presse canadien, Morin sort sa botte secrète : il ne s’agissait pas d’un rapport secret qui, il nous l’a dit, n’a jamais existé, mais d’un compte-rendu confidentiel. Nous voilà rassuré. Vous me ferez deux pages sur les différences sémantiques entre un rapport secret et un compte-rendu confidentiel. Garde-à-vous !

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fleche27
septembre 2008 : Véhicularité
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Il y a deux jours, dans l’avion qui me menait à Turku, je me demandais si je trouverais un bureau de change encore ouvert. Mon avion avait pris du retard à Helsinki, il se poserait vers minuit et demi et il me fallait de la monnaie locale  pour payer mon taxi. Avec les langues on s’arrange toujours. Mon suédois et mon finnois ne sont pas ce qu’ils devraient être, mais l’anglais suffirait. En revanche il était improbable qu’un chauffeur de taxi accepte des euros pour sa course. Ce que je ne savais pas, à ma grande honte, c’est que la Finlande était passée à l’euro, et je n’eus donc aucun problème pour payer mon transport (en bus d’ailleurs, et non pas en taxi : il n’y en avait pas). J’allais participer à un colloque sur les langues véhiculaires, et je me suis dit que l’anglais et l’euro étaient, dans des genres différents, des formes également véhiculaires. Mais cette vieille métaphore, la comparaison entre les langues et les monnaies, est parfois fautive. En effet une langue véhiculaire coexiste par définition avec d’autres langues, on peut utiliser l’anglais tout en restant francophone ou arabophone. L’euro pour sa part a effacé, oblitéré les monnaies précédentes, il a renvoyé dans les poubelles de l’histoire le mark, le franc, la lire ou la peseta… Et personne ne souhaite, justement, que l’anglais en fasse de même avec nos langues. Conclusion : comme le dit le sens populaire, comparaison n’est pas toujours raison.

Pour finir avec quelque chose qui n’a rien à voir, quelques rappels chronologiques que me suggère l’actualité récente. Le 23 avril 2007, à la fin de sa campagne électorale, Nicolas Sarkozy déclarait vouloir : « en finir avec la pratique détestable des parachutes dorés ». Il n’était encore que candidat, mais le 29 mai 2007, élu, il réitérait : « Cette interdiction je l’ai promise et je la mettrai en œuvre ». Seize mois plus tard, le 25 septembre 2008, il déclare : « Nous règlerons le problème par la loi avant la fin de l’année ». A suivre donc. Mais j’ai parfois l’impression qu’il prend un peu trop au sérieux le titre d’un ouvrage d’Austin : Quand dire c’est faire

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fleche20
septembre 2008 : Ascenseurs
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Ouf! En une semaine trois pays, quatre villes, sept conférences ou tables rondes, et je peux enfin profiter d'un week end à Montevideo avant de reprendre l'avion pour la France. Hier, lors d'un débat, une jeune femme, la main sur le coeur, me disait que j'avais tort de considérer que toutes les langues n'étaient pas égales, qu'il fallait toutes les respecter, etc. Air connu, et incompréhension totale. Bien entendu, toute les langues sont égales en dignité, toutes doivent être respectées, mais du point de vue social et fonctionnel ce serait une plaisanterie de vouloir les considérer comme égales. J'ai vu la semaine dernière que Google lançait un nouveau navigateur, Chrome, téléchargeable en 43 langues, et je lis ce matin dans la presse que Microsoft lance une nouvelle version d'Internet Explorer disponible en 20 langues. Dans les deux cas, cela en laisse pas mal de côté... Aux yeux de Google et de Microsoft, toutes les langues ne sont pas égales, et reconnaître qu'il y a un "marché aux langues" n'implique pas qu'on accepte les lois de ce marché mais qu'on prenne acte de son existence. Faute de quoi on ne pourrait élaborer aucune politique linguistique efficace. Ceci dit, je suis frappé au Brésil, en Argentine et en Uruguay, par un discours dominant anti "gringos", enfin anti Américains, qui cohabite avec une fascination pour le mode de vie américain. Tout le monde ici est anti Bush mais rêve d'aller à Disneyland et de parler anglais. Intéressante schizophrénie qui feint de croire que Bush n'est pas l'Amérique...

Enfin, nous avons cependant quelques occasions de rire, et pour commencer, de rire de moi. J'écoutais sur CNN en espagnol un débat sur la situation en Bolivie, sur les dérives séparatistes ou putchistes de la droite, et subitement j'entends: "para hacer un buen golpe es necessaria la tecnica" (pour faire un bon coup d'état, il faut de la technique) et j'ai cru une seconde qu'on proposait une formation de bon putchiste. En fait il s'agissait d'une publicité pour des cours de golf, et le golpe n'était pas un coup d'état, mais tout simplement un coup, un coup donné avec un club dans une balle. Pour ceux qui doutent encore que le sens vient autant du signe que du contexte voilà un bel exemple à méditer. Pour rire des autres, maintenant: dans mon hôtel à Porto Alegre, en début de semaine, je lis sur la porte de l'ascenseur: "avant de monter dans l'ascenseur, assurez-vous qu'il est bien là". C'est rassurant, non? Il pourrait donc ne pas être là. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, disait Musset, mais nul n'avait pensé que la porte de l'ascenseur puisse être ouverte en l'absence de l'ascenseur. Ce qui laisse présager quelques chutes comparables à celle de la bourse cette semaine. A ce propos, l'ascenseur social, lui, semble en panne en Argentine. J'ai vu, la nuit, dans les rues de Buenos Aires, des dizaines de gens fouiller dans les poubelles et récupérer ce qu'ils pouvaient, des cartons, des chiffons. Ceux-là rêvent peut-être d'anglais et de Disneyland, mais ils en sont loin.

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fleche11
septembre 2008 bis : Ras-le-bol
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Tout en faisant ma valise, je regarde distraitement le grand journal de Canal + . Jean-Michel Apathie, en petit roquet (il en faut, des roquets, mais oui, c'est parfois utile) explique face à Jean-Pierre Raffarin que depuis des jours les media nous parlent de tout sauf de l'essentiel: que Renault délocalise, que la dette du pays, indexée sur l'inflation, se creuse sans cesse, que nos exportations sont en chute libre, que la France est au bord du gouffre, bref que ce n'est pas rose et qu'on nous parle de balivernes, le mariage du fils Sarkozy, la venue du pape, un match de foot (en fait, pour les balivernes, c'est moi qui ajoute, je n'ai pas noté ce qu'il disait, je faisais ma valise). Il a tort, il a raison, Apathie? Je penche plutôt pour la seconde solution. Mais ce qui me retient (et me met en retard pour ma valise), c'est la réaction de Raffarin. Le Président Sarkozy, dit-il en substance, a expliqué hier dans je ne sais plus quel bled (là c'est encore moi qui parle, Raffarin n'a pas parlé de bled, il a cité une ville, que j'ai oubliée: il faut que je case dix bouquins dans ma valise) sa politique économique et bla bla bla, bla bla bla... Bref Sarkozy a, selon Raffarin, réponse à tout. Je n'ai jamais tenu Raffarin pour un intellectuel, je ne suis même pas sûr qu'il possède un intellect, mais je sais, comme tout le monde, qu'il rêve d'être président du Sénat (cela va se jouer début octobre) et qu'il passe soigneusement la brosse à reluire à "Nicolas" en espérant qu'il aura son appui (ça y est, j'ai casé les bouquins dans ma valise). Cette nullité dégoulinante de lèchecutisme et de cirage de pompes me débecque, j'en ai ras-le-bol de ce qu'on est en train de faire de la politique dans ce pays. Alors, demain matin, je prends l'avion, pour donner quelques conférences à Sao Paulo, Porto Alegre, Montevideo et Buenos Aires. Retour dans dix jours. Et je ne peux même pas rêver, hélas, qu'à mon retour les nullités du genre Raffarin auront disparu du paysage. Je vous le dis: ras-le-bol. Mais il ne me reste plus qu'à caser ma trousse de toilette dans ma valise. Et demain soir, à Sao Paulo, je boirai une capirinha, ou deux, ou trois, à votre santé.

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septembre 2008 : Joffrin cacochyme
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J’ai lu hier le numéro 1 de Siné Hebdo et cela m’a rappelé un épisode des échanges d’articles à propos de l’éviction de Siné par Philippe Val. Lorsqu’on veut injurier les gens, il est habile de faire coup double un utilisant un mot un peu recherché, qu’ils risquent de ne pas comprendre, afin de leur infliger une double peine, ou plutôt une double humiliation. C’était sans doute le but visé par Laurent Joffrin lorsqu’il a traité les défenseurs de Siné, dont j’étais, de bataillons quelque peu cacochymos de l’extrême gauche « antisioniste ». Du grec kakochimos, « qui produit un mauvais suc », cet adjectif s’applique comme on sait (peut-être) soit à quelqu’un dont l’état de santé le rend sensible à tous les germes, soit à un esprit bizarre ou d’humeur inégale. Vous pouvez donc pratiquer une auto- expertise : vous sentez-vous à l’article de la mort ou d’humeur changeante ?

Cette stratégie de la double peine injurieuse pouvant être payante, je vous propose une petite liste de mots à utiliser dans diverses situations. Vous pouvez ainsi qualifier l’objet de votre vindicte de : Aboulique (qui manifeste un ralentissement notable de la volonté ou de la production), anoure (sans queue), bélître (homme de peu), cénobite (qui vit retiré du monde, comme un religieux), dipsomane (buveur excessif), énurétique (incontinent, qui se pisse dessus), fifrelin (sans valeur), godelureau (freluquet), infudibuliforme (qui a la forme d’un entonnoir), maroufle (homme grossier), procrastinateur (qui remet tout au lendemain),  sycophante (mouchard, délateur) et, pour finir par où nous avons commencé, de valétudinaire (à peu près synonyme de cacochyme). La liste n’est bien entendu qu’indicative et vous pouvez l’enrichir à loisir.

 Au fait, à propos de mon titre : je ne veux nullement suggérer que Joffrin soit cacochyme (ni d’ailleurs anoure, cénobite, dipsomane, énurétique ou valétudinaire….), j’ai simplement repris ce que j’ai dû taper sur Internet pour retrouver la citation exacte de son inoubliable intervention…

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septembre 2008 : La langue plurielle
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Je viens de lire dans Le Nouvel Observateur un entretien avec Pierre Rosanvallon à propos de son ouvrage La légitimité démocratique. L'historien, développant l'idée que l'on confond le pouvoir majoritaire et la volonté générale et que le "peuple" n'est pas un bloc mais plutôt "une addition de situations spécifiques", a cette formule qui me frappe:

"Peuple" est désormais aussi le pluriel de "minorité"

C'est plus en linguiste qu'en citoyen intéressé par la politique que je relève cette phrase. Non pas parce qu'elle transforme un singulier en pluriel putatif, ce qui est une opération grammaticale intéressante, mais par les applications que nous pouvons en faire dans notre domaine. Les "gens"en effet croient en LA langue, ils croient qu'elle existe, presque comme un objet, et certains linguistes aussi, décrivant bien sûr toujours une variante de la langue, le plus souvent la forme standard, et feignant de le présenter comme LA langue. Or la langue est fondamentalement plurielle, et nous pourrions donc détourner légèrement la formule de Rosanvallon de la façon suivante: "Langue" est désormais aussi le pluriel de "variante" ou encore "Langue" est désormais aussi le pluriel de "parler". Sauf que le désormais est de trop, puisque la langue a toujours été plurielle et que les minorités dont elle serait le pluriel ne sont pas les groupes qui parlent d'autres langues mais chacun de nous, chaque fois que nous ouvrons la bouche. Je suis en train de travailler sur la pièce de Bernard Shaw, Pygmalion, et sur le film musical qu'en a tiré Georges Cukor, My Fair Lady, qui en sont une excellente illustration. Le professeur Higgins et la vendeuse de fleurs Eliza parlent anglais, mais pas le même, ils sont chacun une "minorité" dans le "peuple" anglophone, à côté de millions d'autres minorité. Et de ce point de vue la pièce de Shaw constitue une excellente introduction à l'analyse des faits linguistiques d'un point de vue social.

Pour revenir à Rosanvallon, il a une autre formule qui m'enchante, et ne s'applique pas seulement à la France: "Les qualités qui font le bon candidat, et donc l'élu, ne sont pas celles qui font le bon gouvernant. Voyez Sarkozy!" Tout est dit. Mais nous sommes alors loin de la linguistique.

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septembre 2008 : Res privata
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Comme chacun sait, la république est, étymologiquement, la chose publique (res publica). Mais on a parfois l'impression qu'en France l'étymologie est de peu de poids... Vous vous souvenez de l'affaire du scooter d'un fils Sarkozy, volé et retrouvé très vite, grâce à une analyse ADN, plus vite sans doute que si son propriétaire avait été vous ou moi. La façon dont l'Etat a géré les affaires de Bernard Tapie, devant un tribunal d'arbitres, ne vous a pas échappé non plus. Cela coûtera au contribuable quelques centaines de millions d'euros, mais un transfuge de la gauche venu soutenir la candidature de l'actuel Président y trouvera son intérêt. Dernière en date de ces affaires, ce qui vient de se passer en Corse. Des militants indépendantistes ont envahi samedi dernier le jardin de la villa d'un acteur, Christian Clavier, qui se trouve être un ami de Sarkozy. Averti par téléphone, ce dernier a piqué une crise. Et, sous prétexte que Dominique Rossi, coordinateur des forces de sécurité en Corse, aurait eu vent la veille de l'opération sans intervenir, il a été viré. Encore une fois, si cela avait été votre jardin ou le mien qui avait été envahi, monsieur Rossi n'aurait pas connu le même sort. Le fait du prince, donc.

L'impayable Michèle Alliot-Marie, ministre de l'intérieur, prend bien entendu tout sur elle: c'est elle, dit-elle, qui a pris cette décision, sans intervention de l'Elysée. Et comme un journaliste lui faisait remarquer que cette occupation de jardin avait été plutôt bon-enfant, sans dégradation ( dégradation: "détérioration d'un édifice ou d'une proprité", selon le dictionnaire), elle a eu cette réplique qui laissera rêveurs plus d'un juriste: il y a eu "dégradation des droits de la République". Le jardin d'un ami du Président de la République est donc un "droit de la République" Vous ne le saviez pas? Vous devriez: nul n'est sensé ignorer la loi... Mais il est vrai que vous ne le trouverez dans aucun article de loi. En bref, le Président Sarkozy a, en quelques mois, transformé la République en chose privée, res privata. Je sais, une "république privée" est un oxymoron. Mais nous vivons une démocratie moderne, dans laquelle rien n'est impossible. Et cet oxymoron porte aussi un autre nom: une république bananière.

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fleche1er septembre 2008 : Saga Siné

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La saga Siné continue à être un excellent révélateur, au sens photographique du terme, des moeurs de notre belle presse nationale à l'heure sarkozienne. Comme vous l'aviez peut-être remarqué, Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, n'avait pas lu les quelques lignes de Siné au nom desquelles il l'a viré. C'est un dénommé Claude Askolovitch, journaliste au Nouvel Observateur, hebdomadaire de "gôche", qui a dénoncé le dessinateur et déclenché le scandale. Il était en effet scandaleux de suggérer que le fils de notre vénéré président puisse être un tantinet arriviste et protégé (son procès pour délit de fuite...). Or, oh surprise, le dénommé Claude Askolovitch, désormais ex journaliste au Nouvel Observateur, vient d'avoir une surprenante promotion. Il vient en effet d'être recruté par monsieur Lagardère (dont les liens fraternels avec Sarkozy sont connus) à la fois comme directeur des pages politiques du Journal du Dimanche et comme éditorial politique à Europe 1. Bigre! Il doit en avoir du talent, le dénommé Claude Askolovitch, jusqu'ici obscurs journaliste. On est à la limite de l'écoeurement devant cet empressement à aller à la soupe. Pour le bien être de ma digestion, j'ose espérer que le prochain promu (A quoi? Tout est possible...) ne sera pas Philippe Val. Nous vivons VRAIMENT une démocratie moderne.

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Août 2008


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fleche28 août 2008 : Herméneutique

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Je ne lirai sans doute pas le livre de Christine Angot dont toute la presse parle mais je suis frappé par la tonalité des articles que j’ai pu consulter. Les uns trouvent l’ouvrage génial, les autres nunuche, mais tous ou presque relèvent qu’elle dit à son amant : « Ne te trompe pas de trou » (bien sûr, je ne sais pas combien de fois cette phrase apparaît dans le livre, ne l’ayant pas lu, mais je constate qu’elle se trouve dans la plupart des recensions). Il est vrai que madame Angot est une spécialiste de l’autofiction mais justement, l’amant en question étant un célèbre penseur sarkoziste, le rappeur Doc Gyneco, j’ai le sentiment que nos honorables critiques littéraires se sont un peu vite engouffrés dans une interprétation osée, voire graveleuse de cet admirable conseil. Car il faut tout de même prendre quelques précautions avant de voir partout des histoires de cul. Imaginons, par pure hypothèse, qu’en matière de trou monsieur Doc Gyneco fasse référence à son « petit maître à penser » (l’expression est de lui) Nicolas Sarkozy, ou à la politique en général qui est une de ses spécialités, nous pourrions alors proposer de nombreuses autres interprétations. Il pourrait par exemple s’agir de trou dans le budget de la France (si les deux amants devisaient à propos de la ministre de l’économie, particulièrement érotogène comme on sait), du trou de la sécu (si nos amants s’inquiétaient de l’avenir des remboursements), de trou d’air (si les mêmes amants projetaient un voyage en avion), de trou normand (s’ils devisaient du ministre Borloo) voire même de trou dans les chaussettes (imaginez Christine Angot reprisant les chaussettes de son amant, et lui voulant conserver un trou pour l’aération). Bref il serait judicieux que nos critiques littéraires se méfient d’une analyse sémiotique immédiate et se posent quelques questions herméneutiques.

C'était la rubrique "on a bien le droit de s'amuser un peu".

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fleche26 août 2008 : La pensée Mao

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Ouf! Nous en avons fini avec les Jeux Olympiques. Chacun compte ses breloques et s'extasie sur leur nombre (en France on triche un peu en comptant l'ensemble des médailles alors que le classement des pays s'établit sur le nombre de médailles d'or), et les journalistes ont quitté la Chine où l'on va pouvoir s'occuper tranquillement de siniser le Tibet. On va pouvoir aussi remettre les usines en marche et relancer la pollution insensée qui pourrit les villes chinoises et le reste du monde par la même occasion, on remettra une main de fer sur Internet, on continuera aussi d'affirmer que la petite championne de gymnastique a bien seize ans (l'âge minimum pour participer aux Jeux). Celle-là, c'est un cas,. Il semblerait que, selon un journal chinois de l'an dernier, elle avait treize ans. Elle a donc veilli de trois ans en un an. Seize ans aujourd'hui, 19 en 2009, 22 en 1010, etc..., elle aura donc 28 ans aux Jeux de Londres, et dans dix ans 46 ans. Prendre 30 ans en dix ans, c'est sans doute une victoire de la pensée Mao.

Pendant ce temps les Russes s'amusent en Géorgies. Notre super-président qui a fait signer un super-accord de cessez-le-feu aux deux parties avait "oublié" de mentionner l'intégrité du territoire géorgien. Comme il avait "oublié" ses rodomontades sur les droits de l'homme en allant à l'ouverture des Jeux à Pékin. Résultat: la Russie fait un bras d'honneur à l'Europe, symétrique au bras d'honneur chinois au Tibet. Notre super-président, "président de l'Europe" de surcroît, puisqu'il aime à se qualifier ainsi, est vraiment un as. Nous vivons dans un pays qui a élu à sa tête un fanfaron incompétent. Je ne sais pas, bien sûr, ce que l'on dira de tout cela dans vingt ou trente ans. Du côté des Jeux, associera-t-on Pékin 2008 à Berlin 1936? Et du côté de la géopolitique, associera-t-on l'Ossétie du Sud pratiquement annexée par Poutine aux Sudètes annexées naguère par Hitler? Mais en écoutant ce soir au journal télévisé de la 2 le harki Kouchner déblatérer sur la Géorgie, je me dis que nous sommes vraiment gouvernés par de fieffés menteurs. Nous vivons une démocratie moderne.

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fleche24 août 2008 : Marine suisse

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La saga Siné/Val (voir mon billet du 1er août) continue donc. Et quand on tire sur un fil, il en vient des choses! Nous avons par exemple appris que Val et Cabu se seraient attribué dans des conditions troubles 40% chacun (soit 80%) des parts du titre Charlie Hebdo, et s'en trouveraient dans une situation financière aisée. Nous avons appris que Bernard Maris, dont j'appréciais les chroniques économiques sur France Inter, serait aussi un des bienheureux actionnaires du titre (je mets tout cela au conditionnel car je ne fais que reformuler ce que Delfeil de Ton écrit dans Le Nouvel Observateur). Les actions, j'ai la faiblesse de ne pas aimer ça, de ne pas aimer faire du fric avec du fric, ou avec le travail des autres. Mais rien de tout cela n'est grave, simplement je ne lis plus Charlie Hebdo depuis que Val a viré Siné, et cela ne me manque pas. Il est plus facile de se passer de Charlie Hebdo que du tabac: voila le résultat scientifique de cette saga (mais en fait je ne cherche nullement à me passer du tabac). La seule chose savoureuse, dans toute cette histoire, est la courageuse prise de position de Madame Albanel, ministre française de la culture, qui dans un communiqué a exprimé son dégoût pour "le dessin de Siné". C'est bien d'exprimer ainsi son soutien au fils du Président. Le problème est qu'il n'y avait pas de dessin, simplement un texte (que vous trouverez dans mon billet du 1er août). Ce qui revient à dire que Madame Albanel, ministre française de la culture, ne sait pas de quoi elle parle.

Et ceci me fait penser à une histoire que l'on racontait il y a quelques années . Un Français dit à un Suisse: "Mais vous êtes fous, les Suisses, vous n'avez pas accès à la mer et vous avez un ministère de la marine". Et le Suisse répliquait: "Mais vous, les Français, vous avez bien un ministère de la justice". Aujourd'hui il pourrait répondre: "Vous avez bien un ministère de la culture".

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fleche23 août 2008 : Mode portable

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 L'université d'été du syndicat patronal, le MEDEF, doit ouvrir ses portes mercredi prochain à Palaiseau, et une indiscrétion a laissé entendre que Laurence Parisot, la patronne des patrons, devait y arriver en parachute. Oui, vous avez bien lu, en parachute. Je suppose qu'après les jeux olympiques elle voulait ainsi donner du patronnat une image moderne et sportive. Mais de quelle couleur, le parachute? Grave dilemne. Bleu? Blanc? Rouge? Les trois à la fois? Quoi qu'il en soit, à l'heure où l'on parle beaucoup des "parachutes dorés" des patrons virés, le symbole était pour le moins osé. Et puis, patatra, dix parachutistes français sont tués en Afghanistan. Suspense: madame Parisot va-t-elle maintenir son projet? Les familles des victimes pourraient ne pas apprécier ce genre de pitrerie.

Parallèlement j'entends à la télé une publicité pour le magazine Femmes qui sort à la rentrée un numéro spécial mode: "De New York à Paris, une nouvelle mode chic et vraiment portable". Une mode chic et portable! Ca alors! Je croyais naïvement que la mode était toujours chic et surtout que la fonction des vêtements était d'être portés. Mais non, si l'on en croit la pub de Femmes il peut y avoir des modes pas vraiment portables. Mais on ne nous dit pas s'il est prévu, dans cette mode "chic et vraiment portable", de proposer des tenues de parachutistes féminins.

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fleche19 août 2008 : Les mots de la conjoncture

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Il y a une vingtaine d’années, au Niger, le président de la République d’alors avait fait un discours sur la conjoncture. Comme on sait, lorsque les hommes politiques en parlent, la conjoncture est toujours mauvaise. Lorsqu’elle est bonne on ne parle pas de conjoncture, on parle plutôt des effets positifs de la politique gouvernementale. Le hasard (mais était-ce vraiment le hasard ?) avait fait que quelques jours après ce discours la bouteille de bière locale était passé de 66 centilitres à 50 centilitres, pour le même prix, bien sûr. Elle fut aussitôt baptisée « bière conjoncture », par une de ces opérations par lesquelles le peuple transforme le plomb en or et utilise les mots pour moquer les évènements.

Les mots, justement, parlons-en. La France a connu au deuxième trimestre 2008 une croissance négative (-0,3%). Interrogée par la presse sur le point de savoir s’il y avait récession ou risque de récession madame Lagarde, ministre de l’économie a répliqué avec hauteur qu’il n’y avait bien entendu pas récession puisque par définition la récession impliquait une croissance négative pendant six mois. Dont acte : nous saurons donc dans une quarantaine de jours ce qu’il en est… Mais il demeure que l’argument relève plus de la sémantique que de l’économie. Nous ne sommes pas en récession, mais on lit à travers les titres que la conjoncture est mauvaise (nous y revoilà), qu’il y a un ralentissement ou un étouffement  de la croissance, qu’elle tourne au ralenti , etc. La ministre a même asséné un argument étonnant: "Toute personne qui crierait au loup et à la récession aurait un trimestre d'avance". Si je comprends bien, il y a récession mais il ne faut pas le dire trop vite avant la fin du troisième trimestre. Bientôt on va nous sortir une loi pour permettre de punir les gens qui ont un trimestre d'avance. Je croyais que gouverner c'était prévoir, et bien non, gouverner c'est attendre la fin du trimestre pour annoncer qu'il y a récession. Le premier ministre y est allé lui aussi de sa petite formule en déclarant hier ne pas vouloir "laisser s'installer un discours qui ne correspond pas à la réalité". Voila un beau programme, sur lequel nous tomberons facilement d'accord. Mais le problème est-il dans les discours ou dans la réalité?

Dans Les mots de Nicolas Sarkozy, nous avions avec Jean Véronis souligné la fréquence dans les discours du candidat d’expressions comme Je veux être le président du pouvoir d’achat. Une fois élu, le même Sarkozy avait même fièrement déclaré qu’il irait « chercher la croissance avec ses dents ». Aujourd’hui le pouvoir d’achat est en berne et la croissance aux abonnés absents. Au Niger, la bière « conjoncture » avait perdu du volume, en France les dents de Sarkozy ont donc perdu en puissance. Mais il y a peut-être une solution de rechange : un bon dentier.

Passons à quelque chose qui n’a rien à voir (encore que…). Je viens de lire un volume de bande dessinée argentine célèbre, Mafalda. Il s’agit d’une petite fille qui démonte souvent les ruses de la raison en interrogeant les mots. Je vous donne juste un exemple. Son père est devant la télévision et on entend une phrase : « Hoy que vivimos en una sociedad moderna » (« Aujourd’hui que nous vivons dans une société moderne »). Mafalda passe par là et interroge: « Suciedad moderna ? » (« Saleté moderne ? »).  « SOciedad ! » corrige le père. «  Zoociedad moderna ? » reprend la gamine (« Zoociété moderne »). C’est beau comme de l’antique.

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fleche14 août 2008 : Artifices

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Ah qu'elle était belle la cérémonie d'ouverture des jeux olympiques avec ses magnifiques feux d'artifices! Et qu'elle était touchante la petite Lin Miaoke, avec sa si belle voix, chantant l' Ode à la patrie! Oui, tout ça était bien beau, mais c'était faux, et en fait de feux d'artifices nous avons eu droit à quelques artifices. La belle petite fille en effet ne chantait pas si bien que ça, et celle dont vous avez entendu la voix n'était pas si belle que ça. La première a donc chanté en play back sur la voix de la seconde. Quant aux images de feux d'artifices qui ont été diffusées sur tous les écrans de télévision du monde, elles étaient un peu arrangées parce que, le soir de l'ouverture, le ciel de Pékin était brumeux. Peut-être même qu'on nous a tout simplement servi les images d'une répétitition, ou une simulation sur ordinateur. Ils dominent la technologie, les chinois! Ils vont peut-être nous concocter une démocratie en play back. Ou une simulation informatique de démocratisation au Tibet. Nous vivons une époque moderne!

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fleche9 août 2008 : Informations

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J'ai beaucoup écrit sur la Chine, ici, en mars dernier, lorsque de ville en ville j'y ai traîné pendant trois semaines. C'est un pays dans lequel je vais régulièrement depuis plus de vingt ans, dont j'ai un peu appris la langue, dont j'ai étudié le système d'écriture, dont je lis les philosophes et les romanciers. Bref, c'est un pays que j'aime, qui m'intéresse, et dont je pense qu'il est en situation pré-révolutionnaire (ce qui peut paraître paradoxal pour un pays dit communiste, je sais). Le parti communiste au pouvoir y favorise l'éclosion d'un capitalisme sauvage et arrogant qui produit quelques dizaines de milliers de millionnaires en dollars dont la fortune repose sur un quasi esclavage de trois ou quatre cents millions de paysans et de manoeuvres et sur une pollution qu'on a du mal à décrire: il faut la voir pour le croire. Mais bref: la Chine est pour l'instant le pays hôte des jeux olympiques. Je ne m'intéresse pas beaucoup à ce genre de spectacle, mais hier à quatorze heures huit minutes (oui, la Chine est aussi un pays supersticieux, dans lequel on considère par exemple que le chiffre 8 porte bonheur, d'où l'heure d'ouverture des jeux: le 8 8 08 à 8 heures -14 heures en France- 8 minutes) je me suis branché sur la télé et j'ai vu un spectacle horrible. Une cinquantaine de gamins et gamines représentant les "minorités" se trémoussaient dans des costumes traditionnels (ont-ils le droit de les porter chez eux?) et transmettaient un immense drapeau chinois à quelques militaires en grande tenue. Ces derniers, le prenant alors aux quatre coins, effectuaient une parade obscène. Le pas de l'oie, vous connaissez? On aurait dit des SS. Il y a quelques pays dont je ne supporte pas le nationalisme outrancier et les foules stupides, dans leur majorité asservies et contentes de l'être. Citons au hasard le Zimbabwe, Israël, beaucoup de pays Arabes, la France aussi peut-être. Il convient donc d'y ajouter la Chine. Puis j'ai écouté la radio, France Inter et France Info. Je roulais sur l'autoroute et à chaque bulletin d'information on disait que la délégation française, et Sarkozy lorsqu'il était apparu sur un écran géant, avaient été sifflés. Moins que la délégation allemande disont-on, puisque la chancelière avait refusé de se déplacer, mais sifflés. A vingt heures, de retour chez moi, je me branche sur la télévision publique, la 2, la seule dont je suppose les infos. On nous y gave de spectacle pyrotechnique, de discours, on indique au passage que les Allemands ont été sifflés. Rien sur la délégation française, ni sur Sarkozy. Ahurissant! L'info du jour était la merveilleuse beauté de l'ouverture des Jeux Olympiques, et l'on passait à la trappe qu'une partie de la foule (sans doute manipulée, mais ceci est une autre histoire) avait sifflé la France. Ca, c'est de l'information! En outre, lorsqu'on ne nous parlait pas des Jeux Olympiques, les media nous ont gavés toute la journée d'hier à propos de la disparition d'un gamin. Les gendarmes, la police et des hélicoptères mobilisés pour tenter de retrouver le "petit Louis".... qui en fait faisait la sieste au pied d'un arbre à 800 mètres de ses parents. Les media n'ont vraiment plus rien à dire! Il y a des jours où on a envie de casser la télé, de jeter sa radio dans la piscine (lorsqu'on est riche) ou dans les chiottes. A y réfléchir, les chiottes sont plus appropriées. Mais il faut être riche pour avoir des chiottes assez large pour pouvoir avaler un poste de radio. Comme quoi les pauvres sont toujours cocus. Mais enfin, ils ont pu passer la journée à admirer l'ouverture des Jeux Olympiques et à se lamenter sur le sort du "petit Louis". Mais aujourd'hui, qu'est-ce qu'ils vont faire, les pauvres, lorsqu'ils auront fini de jouer au tiercé? La réponse sur votre journal.

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fleche6 août 2008 : Publicité clandestine

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Je profite de quelques jours de vacances, dans un coin de Drôme tout proche du Rhône pour explorer les vignobles, ou plutôt les caves: Hermitage, Crozes Hermitage, Saint-Joseph (rouge, bien sûr, mais aussi un blanc merveilleux), Cornas et enfin un blanc sublime dont je ne connaissais pas même le nom: Saint-Péray. A ceux qui s'empaillent sans cesse, ennemis irréductibles et partisans du Bourgogne ou du Bordeaux, les vins de la vallée du Rhône devraient fournir une alternative toute pacifique... Dans une cave de Cornas, un viticulteur-éleveur nous parle des journalistes et en particulier de l'ex patron d'une revue française spécialisée dans le vin qui, après avoir écrit un papier sur sa production lui demandait de payer une page de pub dans son journal et ne repartait jamais sans avoir été invité au restaurant et sans quelques caisses de vin (offertes, les caisses) dans le coffre de sa voiture. Je lui parle alors de Parker, dont il me dit que lui ne s'est jamais livré à ce genre de turpitudes, et lui demande s'il n'est pas en train d'imposer ses propres goûts -américains, bien sûr- aux vins français. "Parkériser les vins?" me répond-il. Le néologisme est plaisant, mais pendant quelques secondes j'ai décodé parcoeuriser qui, dans le vocabulaire étudiant de certains pays de l'Afrique francophone, signifie "apprendre par coeur". Phonétiquement semblables, les deux verbes sont tout aussi nouveaux que sémantiquement différents. Mais seul le contexte fait la différence. Comme vous voyez, même en vacances, on reste linguiste.

En vacances, donc, je lis plus de presse que d'habitude. Dans Marianne, des photos prises à la sortie du dernier conseil des ministres, où l'on voit Rama Yade, Xavier Darcos, Roselyne Bachelot, Eric Woerth, Bernard Laporte et Bernard Kouchner. Petit détail: ils ont tous à la main le dernier disque de Carla Bruni, qu'elle vient de leur offrir. On croit rêver: Tous (sauf Laporte) ont une serviette, un porte-documents ou un dossier en carton dur dans lesquels le disque aurait pu être rangé, tous le portent ostensiblement sur leur serviette, leur porte-documents ou leur dossier en carton, pour qu'on puisse le voir. Sauf Laporte qui fait mieux encore: il a le disque bien visible, bien droit sur son ventre, tenu de la main gauche, et il le montre de l'index de la main droite. A Cornas, le viticulteur-éléveur nous disait que la revue française spécialisée dans le vin lui demandait "une brique" de pub (il faisait référence à l'époque d'avant l'euro, une brique de francs, donc, soit 1.500 euros). Question: si une agence de publicité avait imaginé pour lancer le disque de Carla Bruni de mettre en scène une sortie de conseil des ministres dans laquelle Rama Yade, Xavier Darcos, Roselyne Bachelot, Eric Woerth, Bernard Laporte et Bernard Kouchner porteraient, bien visible, le disque en question, combien cela aurait-il coûté au client? Finalement ils sont bien nos ministres de la République: ils fonctionnent comme des agents de publicité gratuits Car nous pouvons par charité chrétienne leur faire le crédit de croire qu'ils n'ont pas été payés pour une telle infamie. La honte suffit. Mais ont-ils même honte? J'ai par ailleurs l'impression que dans un pays "normal" de telles photos constitueraient des pièces à convictions tout à fait recevables pour un procès en publicité clandestine. Nous vivons une démocratie moderne....

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fleche1er août 2008 : Siné qua non

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Je connais Siné depuis bientôt cinquante ans. Je veux dire que je connais son oeuvre, lui je ne l'ai jamais rencontré, mais j'ai toujours rencontré ses dessins du bon côté de la route, contre la guerre d'Algérie, contre les parachutistes putchistes, contre la bêtise (il dirait sans doute la connerie), contre les pratiques honteuses de la CIA, contre des tas de choses et toujours aussi du côté des opprimés, des brimés, des cocus de l'histoire. J'ai conservé la collection de L'Enragé, une éphémère publication de Mai 68 dans laquelle son talent, sa verve, sa hargne salutaire brillaient de tous leurs feux. Bref j'ai un immense respect pour cet homme et beaucoup de reconnaissance aussi. Il est à mes yeux, comme Léo Ferré et quelques autres, rares il est vrai, parmi ceux qui m'ont appris à dire NON, pour le principe.

Je connais Philippe Val depuis plus de trente ans. Un copain que je ne vois plus beaucoup depuis que j'ai quitté Paris, mais un copain. Et voici que Val, devenu patron de presse, vire Siné de Charlie Hebdo, l'accusant d'antisémitisme. Je n'avais pas lu l'objet du délit, j'étais de l'autre côté de l'Atlantique. Libération du 30 juillet le publie en dernière page. Le voici:

"Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l'UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le parquet a même demandé sa relaxe! Il faut dire que le plaignant est arabe! Ce n'est pas tout: il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera son chemin dans la vie, ce petit".

C'est tout. Et voici donc que de bonnes âmes (les censeurs sont toujours de bonnes âmes) s'émeuvent, crient à l'antisémitisme. Voici que Bernard-Henri Levy, toujours en quête de publicité, part en croisade. Supposons que Siné ait écrit: Ce n'est pas tout: il vient de déclarer vouloir se convertir au catholicisme avant d'épouser sa fiancée, catholique et héritière des fondateurs de l'empire économique Trucmuche. Il fera son chemin dans la vie, ce petit". Aurions-nous assisté à la même levée de bouclier? Vous me direz: il ne parle pas de catholicisme, il parle de judaïsme. Et alors? Je me dis parfois que les Juifs sont les meilleurs agents de l'antisémitisme avec leurs manières de censeurs sourcilleux. On nous fait régulièrement le coup: critiquer la politique du gouvernement israélien, par exemple, c'est être antisémite. Dire que les Palestiniens ont droit à une terre, c'est être antisémite. Insinuer que le Mossad puisse être derrière un coup foireux, c'est être antisémite. Non! C'est pratiquer notre droit imprescriptible à la critique, à la libre analyse, à la liberté de pensée. Je ne sais pas si Siné a raison d'insinuer que Jean Sarkozy est un petit arriviste aux dents qui frôlent la moquette, mais il a le droit de le penser et de le dire sans être antisémite pour autant.

Ce qui me paraît plus grave, c'est que le patron d'un journal satirique le vire. Ce qui me paraît plus grave, c'est la peur qui sous-tend cette décision. Ce qui me paraît plus grave encore c'est ce que la presse française est en train de devenir: une presse frileuse, aux ordres pour certains titres (puisque, nous l'avons vu dans un passé récent, le Président de la République Française peut faire virer un rédacteur en chef, qu'il l'a fait, qu'il cherche encore à le faire), devançant les ordres pour d'autres (Libération consacrant 4 ou 5 pages au disque insipide de Carla Bruni, cela porte un nom en français: lèche-cul). Le prétendu antisémitisme sert aujourd'hui de prétexte commode pour foutre la trouille à ceux qui ont un regard critique sur ce monde. Il s'agit d'un procédé de terreur comme un autre, comme lorsque les islamistes prennent la mouche et menacent à propos des caricatures de Mahomet.

La liberté de pensée, la liberté de la presse, la liberté de caricature et de dérision, sont des conditions sine qua non de la liberté tout court. De cette liberté Siné est depuis longtemps un combattant. On veut le faire taire. Voici ce que la France est en train de devenir: un pays dans lequel on fait taire les esprits critiques. Cette France qui se profile pue. Cette société qu'on nous façonne est nauséabonde. Bientôt on distribuera à la presse des dictionnaires de mots interdits, comme dans 1984 d'Orwell ou dans Alphaville de Godard. Et puis on réunira les comités de rédaction de tous les journaux français dans un salon de l'Elysée. Enfin d'être sûr qu'ils ne parlent pas en mal de la famille Sarkozy, le père, les fils et le saint esprit. Oh, bien sûr, on leur distribuera des petits cadeaux, aux journalistes. Les petits cadeaux et les tapes amicales dans le dos sont nos modernes baillons. C'est ça que tu veux, Val ?

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Juillet 2008


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fleche30 juillet 2008 : Considérations culinaires

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Je reviens à la formule citée il y a deux jours  : « Les linguistes c’est comme les langoustes : ça se déguste mieux après une saisie au court-bouillon ». Je n’ai à vrai dire aucune idée arrêtée concernant la façon d’accommoder les gens de ma profession. Tout dépend d'abord de leur état de fraîcheur. Mais pourquoi les traiter comme des langoustes et non pas comme des homards, des côtelettes d’agneau, des poivrons ou des champignons? Un linguiste à la crème, ou un linguiste grillé, devrait être aussi savoureux ou aussi insipide (oui, il en est d'insipides) qu’un linguiste au court-bouillon.

Au delà de ces réflexions ludiques,vous êtes bien sûr conscients que linguiste et langouste sont les deux seuls mots de la langue française à avoir la structure consonantique, LGST, à quoi s’ajoute une voyelle nasale entre le L et le G. Dans ces cas, on pense immédiatement à une origine commune. Mais rien ne rapproche sémantiquement le linguiste de la langouste, même si tout les rapproche phonétiquement. Il n’y a là rien d’historique, pas de racine commune, pas de dérivation, nous sommes strictement en synchronie et dans le hasard total. Cependant un martien débarquant sur terre, s'intéressant aux langues et ayant lu Pierre Guiraud ou les grammairiens arabes ferait immédiatement tilt: linguiste, langouste, quel beau paradigme, quelle belle matrice! J'interrogeais récemment un arabophone sur le nom arabe de la poste, barîd, qui fait immédiatement penser à la racine BRD, porteuse de différents sens concernant la fraîcheur ou le froid. Quel rapport peut-il y avoir entre le froid et la poste? Il me fit une réponse alambiquée et filandreuse (comme certains linguistes mal cuits), invoquant comme toujours l'arabe classique... En fait barîd, « poste », « courrier », n'est explicable que par un emprunt (au latin veredus , « cheval de poste », ou au persan baridah, « mule »). Mais les Arabes ont du mal à admettre, contre toutes les évidences, que la "langue de Dieu" puisse emprunter. Je travaille actuellement sur un livre consacré à la théorie du signe, et l'un des thèmes sur lesquels je réfléchis est précisément cette histoire de racines trilitères arabes que certains chercheurs (en particulier Georges Bohas) mettent à mal. Linguiste et langouste m'apportent donc du grain à moudre. Et, à propos de grain, on peut aussi imaginer un couscous au linguiste (l'harissa en facilitera la digestion, surtout si le linguiste est un peu rance). Bref, cette plaisanterie est une bonne introduction à la théorie de la racine. J'y reviendrai, ailleurs et de façon plus pédante.

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fleche28 juillet 2008 (bis) : Linguistes et langoustes

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Après le homard, la langouste... Je reçois une réaction sympathique d'une lectrice québécoise, du moins je le suppoe, à mon billet du 24 juillet. Elle me donne l'adresse de son site (http://igneusignition.blogspot.com/2008/05/saute-heure-ailes-de-mers.html) et j'y trouve une "pensée" marrante:

"Les linguistes, c'est comme la langouste, ça se déguste mieux après une saisie en court-bouillon"

Pour vos devoirs de vacances, vous allez donc me commenter cette phrase. Mais vous n'êtes pas obligés de passer aux travaux pratiques. Laissez les linguistes griller tranquillement au soleil. Quant aux langoustes (et aux homards) je les préfère eux-aussi grillés.

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fleche28 juillet 2008 : Gare au taureau !

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A mon arrivée au Canada, il y a une dizaine de jours, on ne parlait que d'un homard de dix kilogs et vieux de cent ans, pêché au Nouveau Brunswick et immédiatement baptisé "big Dee Dee". Nul n'a songé à se demander pourquoi, dans un état officiellement bilingue, la bestiole avait été affublé d'un nom à consonance anglais: on aurait pu l'appeler Di Di, voire Dédé ou gros Dédé... Mais non, on se demandait essentiellement si Dee Dee était mangeable, et allait être mangé, ou si, vu son grand âge, on allait le remettre à l'eau. Mais voilà, le remettre à la mer posait un problème: il lui fallait un certificat médical attestant qu'il n'était pas porteur de germes dangereux pour ses congénères. Finalement, Dee Dee fut "sauvé", comme dit la presse: il finira ses jours dans un aquarium. Finir ses jours en prison, on pourrait rêver mieux en matière de sauvetage.

Je rentre donc hier en France pour apprendre que dans une manade de Camargue une quarantaine de taureaux se sont fait la belle. Quarante taureaux en liberté! La population s'affole, un préfet explique qu'en groupe ils ne sont pas aggressifs, mais qu'isolé un taureau est imprévisible. Bref, gare au taureau! Etant donnée la fonction reproductive de l'animal, je ne pouvais pas ne pas penser à Brassens et à son Gare au gorille, cet animal bien pourvu dont "les femelles du canton" lorgnaient un endroit précis "que rigoureusement ma mère m'a interdit d'nommer ici". Mais, et c'est bien dommage, il est impossible de détourner la chanson. Brassens, en effet, étirait au maximum le i du gorille: "Gare au goriiiiiiiiille". Mais il utilisait pour cela la rime féminine et le taureau, en bon macho, est une rime masculine. Reste Jacques Brel: "Les taureaux s'ennuient le dimanche...". Et Dee Dee, dans son aquarium, il ne va pas s'ennuyer?

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fleche24 juillet 2008 : Néologie ou traduction ?

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Début mai, étant à Québec pour un colloque, j'avais noté un usage proprement québécois dans le vocabulaire du tennis consistant à utiliser bris d'égalité à la place de l'anglais tie break pour désigner ce qu'on appelle en français hexagonal jeu décisif (voir 8 mai). Je me rends compte aujourd'hui que l'expression est généralisée: balle de bris pour balle de break, briser le service du rival, avoir une chance de bris, etc. Ce qui est frappant, ou du moins ce qui me frappe dans cette volonté québécoise de "désaméricaniser" le lexique, c'est que pour comprendre des formes que nous n'employons pas en France il suffit le plus souvent de se demander à quoi elles correspondent en anglais. Pour comprendre balle de bris il faut passer par balle de break. Or la néologie peut suivre plusieurs voies. Elle peut chercher dans le fonds traditionnel d'une langue des formes oubliées et remises au goût du jour. Elle peut aussi forger des mots nouveaux à partir des procédés productifs de la langue. Ces deux voies ont par exemple été suivies en Turquie à l'époque d'Ata Türk ou en Indonésie après l'indépendance. Mais on a souvent l'impression que l'on suit au Québec une troisième voie consistant à traduire mot à mot de l'anglais. En d'autres termes, les Québécois ont tendance, lorsqu'ils suivent les instructions officielles, à parler anglais en français. C'est-à-dire que la néologie se raménerait souvent pour eux à la traduction, ou plutôt à ce qu'on appelle en termes techniques le calque. Le visage de la langue en est bien sûr transformé. Mais, surtout, cette tendance me semble conforter au plus au point la domination de l'anglais. S'il suffisait, dans les différentes langues du monde, de traduire le verbe to break pour former une expression tennistique "locale", alors tout le monde parlerait anglais dans sa langue. Que ceux qui ne s'intéressent pas au tennis me pardonnent, mais je ne parle pas ici de tennis, je parle de politique linguistique et de domination. Il se trouve que nous avons en français l'expression il pleut des hallebardes et que les québécois n'ont donc pas besoin de dire il pleut des chats et des chiens (it rains cats and dogs). Mais briser, calqué sur to break, me fait furieusement penser à l'expression à la mode en France depuis quelques années, ce n'est pas ma tasse de thé, directement traduite de it's not my cup of tea. Franciser ainsi l'anglais en croyant lui résister constitue un phénomène étrange que j'aurais tendance à analyser non pas en termes linguistiques mais plutôt en termes psychanalytiques. J'écris ces quelques lignes en écoutant d'une oreille distraite une chaîne de télévision québécoise et j'entends sauver de l'argent , qui est bien sûr une traduction de to save money pour dire économiser. Il s'agit là d'une forme populaire, mais les responsables québécois de la politique linguistique me paraissent aller strictement dans le même sens. N'est-il pas?

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fleche22 juillet 2008 : No means no, oui means I want my money back
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Je suis arrivé dimanche soir à Québec en pleine controverse. Pour "le quatre centième" (la célébration du 400ème anniversaire de la création de la ville) se succèdent en effet divers évènements politiques et culturels et, parmi ces derniers, un concert de Paul McCartney organisé le soir même avait ému certains nationalistes: "Comment! Inviter un Britannique pour célèbrer la naissance de la ville!". J'avais vu les Beatles sur scène au début des années 1960 mais, depuis lors, aucun d'entre eux, et j'y suis donc allé. Je n'étais d'ailleurs pas seul: 250.000 personnes se pressaient sur les plaines d'Abraham. L'ex Beatle entre en scène à 21 heures 30 (pour moi il était plus de 3 heures du matin, mais il faut savoir souffrir) et met le public dans sa poche en quelques mots de français québécois: "Bonsoir les Québécois! Bonsoir toute la gang!" Bel effort. Puis : "Je parler seulement un petit peu français So I will be speaking in English". Le lendemain, la presse francophone parlait de Paul McCartney, et la presse anglophone de Sir Paul : différences culturelles... Et ce matin, en ouvrant les journaux, j'apprends que 800 reportages et articles dans le monde ont relaté que McCartney s'est adressé en français au Québécois. Il fallait le dire vite, mais ces quelques mots avaient frappé les esprits.

Le lundi, Nicolas Sarkozy prenait pour sa part, à Dublin, une leçon d'anglais: "No means no" proclamaient les pancartes des manifestants venus l'accueillir à l'aéroport. Et, à Versailles, le "oui" de Jack Lang permettait au projet sarkozien de modification de la constitution française de passer au ras des fesses. Ici, c'était "oui means I want my money back". Et elle reviendra, la monnaie, elle reviendra. Le seul problème est de savoir quand un remaniement ministériel attribuera à Lang le marroquin que porte actuellement Kouchner. Mais, après tout, il n'est pas surprenant que le ministères des affaires étrangères, qui se jouent des frontières, soit désormais réservé aux transfuges.

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fleche19 juillet 2008 : Conf

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Pour ceux qui s'intéressent à la linguistique et qui comprennent l'anglais, vous trouverez sur ce site (en allant sur "documents" puis sur "TV Vidéo") le film d'une conférence, Globalisation : A Gravitational Presentation of the World Linguistic Situation, que j'ai donnée le 23 avril dernier à Singapour. Cela dure environ une heure et, pour des raisons techniques, c'est divisé en onze séquences. Mais il n'y a pas de publicité dans les coupures... Cela me fait penser que j'ai un peu négligé de mettre à jour certaines parties du site (biblio, bio...). Je vais y penser. Dans l'instant ("présentement" comme on dit là-bas) je pars pour une semaine à Québec, au congrès de la FIPF (Fédération Internationale des Professeurs de Français). A bientôt.

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fleche16 juillet 2008 : Mégalomanie pure
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J'ai reçu quelques réponses à mon billet du 14 juillet, qui suggérait in fine que vous auriez peut-être des idées meilleures que la mienne concernant le sens à donner à UPM. Et je décerne le prix à mon ami Patrick, dont la réponse est: "Une Pure Mégalomanie". Il a gagné une bise.

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fleche15 juillet 2008 : Lapsus, procès...

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Nous avons donc appris en fin de semaine dernière que Bernard Tapie avait finalement gagné son procès contre le Crédit de Lyonnais, que l’Etat allait lui verser un nombre impressionnant de millions d’euros et, qu’après avoir payé ses dettes, il lui en resterait encore assez pour vivre confortablement une longue vie. Et nous sommes tous contents pour lui. Il y avait longtemps que nous n'avions pas entendu parler de Tapie, et cette bonne nouvelle m'a fait penser à une émission de télévision du 23 avril 2007 au cours de laquelle le même Tapie avait déclaré : "Si je soutiens Ségolène Royal...euh… si je soutiens Nicolas Sarkozy….". Tapie, ancien ministre d’un gouvernement de gauche, soutenait en effet Nicolas Sarkozy. Mais pourquoi avait-il commis cet étrange lapsus ? Les lapsus sont de façon générale produits par une attraction formelle, par une similarité des signifiants, l’inconscient se manifestant à la faveur de la confusion entre deux mots très proches. Pour dire les choses très vite, un lapsus se manifeste le plus souvent par le remplacement de A par A’ (fracture/facture dans un lapsus de Sarkozy, démission/décision dans un lapsus de Villepin), et très rarement de A par B, comme ici. Or, sur le simple plan du signifiant, il est difficile de trouver une similarité entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Je crois me souvenir que, le lendemain, Tapie avait expliqué qu’il y avait eu un cocktail avant l’émission et qu’il avait un peu trop bu, d’où l’erreur. Mais on peut aussi supposer que son inconscient de transfuge était à l’origine de l’erreur. On aurait en effet pu penser qu’il allait soutenir la candidate de gauche alors qu’il faisait le contraire. Et sa "culpabilité" se serait alors manifesté dans son lapsus.

Quoiqu’il en soit, seul un mauvais esprit pourrait voir un lien entre son choix inattendu d’il y a un an et le résultat de son procès…

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fleche14 juillet 2008 : UP

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Ce 14 juillet aura donc eu lieu au lendemain de la fondation de l'Union Pour la Méditerranée, et certains aimeraient bien que l'histoire associe cette création à la prise de la Bastille. Mais d'histoire nous parlerons plus tard, beaucoup plus tard... L'UPM existe donc puisqu'on l'a nommée et même si l'existence précède le sens et que l'on ne voit pas encore très bien ce qu'il y a derrière ces trois lettres elles ont été portées sur les fonts baptismaux. Trois lettres dont la permutation peut mathématiquement nous donner six suites différentes. En fait trois seulement sont actualisées en sigles: UPM, UMP et PMU. On voit bien le rapport presque génétique qui lie l'UMP à l'UPM, mais le PMU (le Pari Mutuel Urbain, organisateur du tiercé) fait entre eux un peu figure d'intrus. Dans une autre vie j'ai fait une thèse de troisième cycle sur le système des sigles en français (il y avait alors deux thèses successives, celle de troisième cycle et celle d'Etat). Et je m'étais rendu compte que les locuteurs donnaient souvent un sens global à un sigle, sans pouvoir retrouver les mots dont les initiales le composaient. Ainsi ils traduisaient BP (British Petroleum) par "essence" ou OAS par "organisation ayant commis des attentats". Parfois cependant ils croyaient pouvoir traduire mais se tromper. J'avais ainsi trouvé dans mon corpus la "traducction" de PSU (Parti Socialiste Unifié) par "Parti Socialisre Urbain", avec une attraction de PMU bien sûr, ou encore la traduction de HLM (Habitation à Loyer Modéré) par "Habitation Louée par la Municipalité", ce qui n'était pas sot, assez proche de la réalité pratique. De ce point de vue, nous pourrions nous amuser à proposer diverses traductions à UPM. Je vous laisse donner libre cours à votre imagination. Pour ma part, je voterais volontiers pour Union Pour Moi (enfin, pour lui, vous m'avez compris...). Mais vous trouverez peut-être mieux.

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fleche10 juillet 2008 : Le Figaro, journal soviétique....

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Peut-être vous souvenez-vous, c'était en janvier 2007 et Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidence de la république avait, en visite au Mont Saint-Michel, déclaré:

"Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit: Vous n'avez pas le monopole du coeur. Moi je laisserai le monopole du sectarisme à tout ceux qui veulent être sectaires".

La phrase était doublement stupide. Ce n'était pas en effet François Mitterand qui avait prononcé cette "réplique superbe" mais Valery Giscard d'Estaing, et ce n'était pas "il y a quelques années" mais en 1974, soit 33 ans plus tôt. L'âge du Christ. Ils avaient été rares à relever cette énorme erreur: Libération, d'une part, et d'autre part Laurent Ruquier . En revanche, dans Le Figaro, journal dont la devise est "sans la liberté de blâmer il n'est point d'éloge flatteur", un certain Charles Jaigu, journaliste à la déontologie approximative, avait ainsi rendu compte de la chose:

"Je laisse aux autres le monopole du sectarisme, a-t-il lancé. Une allusion à la réplique de Valery Giscard d'Estaing à François Mitterrand en 1974: Vous n'avez pas le monopole du coeur".

Le moins que l'on pouvait dire, c'est que non seulement Le Figaro n'utilisait guère sa liberté de blâmer, mais qu'en outre il économisait également sa liberté de relater la vérité. Or la semaine dernière Ingrid Bétancourt, à peine libérée, remerciait en français et devant les télévisions du monde entier le président Sarkozy, le président Chirac, Dominique de Villepin et sa femme, afirmant son amitié pour les deux derniers.Cette séquence a été mise sur le site du Figaro, mais légèrement coupée: exit Chirac, exit Villepin et sa femme, il ne restait que des remerciements à Sarkozy. Le journal à la déontologie aux dimensions variables oubliait toujours la liberté de blâmer mais utilisait cette fois celle de truquer. Il fut un temps, avant l'invention de photoshop, où d'habiles artistes soviétiques faisaient disparaître des photos officielles les anciens dirigeants qui avaient déplu à Staline: soit il les avaient éliminés, soit ils avaient fui, mais il ne devaient plus apparaître aux côtés du "petit père du peuple". Et je suppose qu'on devait faire la même chose pour les actualités filmées. Voilà donc que pour la seconde fois au moins, pour ne pas déplaire au maître, ami intime du patron,, le journal qui soutient de façon permanente Sarkozy dénature la réalité: le futur président ne peut pas se tromper dans une citation, le président élu ne peut pas être remercié en même temps que l'ancien président et l'ancien premier ministre.

J'ai beau chercher, tourner le problème dans tous les sens, je ne trouve pas de différences entre les manipulations staliniennnes et les pratiques du Figaro. Et vous?

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fleche4 juillet 2008 : Vulgarité ....et doutes

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Ce qui est en train de se passer en France autour de la libération d'Ingrid Bétancourt est d'une incommensurable vulgarité. Comme beaucoup d'entre vous, j'ai vu à la télévision jeudi matin à l'aube Nicolas Sarkozy paradant avec la famille de l'ex-otage. Interrogé sur le point de savoir s'il avait été mis au courant de l'opération, il a bredouillé quelques mots du genre "dans ces circonstances...". Je n'avais pas de quoi noter, mais j'ai eu le sentiment qu'il laissait entendre que, bien sîr, il était au courant, mais qu'il ne voulait pas le dire. De son côté, le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, a selon Libération déclaré: "Ce dénouement, nous l'avons appris un quart d'heure avant les premières depêches des agences colombiennes". Conclusion: il est, bien entendu, évident, que Sarkozy n'était pas au courant. Et qu'il n'en est pas content. D'autant moins que l'opération a été montée avec l'assentiment et sans doute avec l'aide des Américains. Alors il tente de reprendre les cartes, le Sarko, accueil à l'aéroport, puis à l'Elysée, bises, mots doucereux. Ah! s'il pouvait sur cet évènement récupérer quelques points dans les sondages. Et Bétancourt se prête au jeu, ce qui est son problème. Je suis bien sûr, comme tout le monde je suppose, content que des otages soient libérés. Mais de la voir prier, prier et encore prier, invoquer Dieu, faire de multiples signes de croix, j'avoue que ça me gonfle. Les évènements depuis de nombreux mois faisaient que je m'excitais surtout contre la connerie de l'islam, j'en avais oublié la connerie des catholiques. Dominique de Villepin, le plus proche ami de Bétancourt dans la classe politique française, était absent des vulgarités sarkozystes. Je ne suis pas soupçonnable dêtre un laudateur de Villepin, mais il a tout de même échapppé à la vulgarité ce cette récupération. Mais nous savions déjà tout de la vulgarité et de l'opportunisme de notre vénéré président.

Mais il y a un autre aspect du dossier. Toute la presse a souligné le talent et l'intelligence de l'armée colombienne qui, sans verser une goutte de sang et grâce à une infiltration des FARC, a subtilement réussi à libérer 25 otages. Je suis bien sûr convaincu que les armées en général et l'armée colombienne en particulier brillent par leur subtilité, leur talent et leur intelligence. Mais je sais aussi que le président Uribe, quoique vénéré par une grande majorité de "son" peuple, a quelques casseroles judiciaires aux fesses et que cette libération tombe à point pour réhausser son image. Par ailleurs j'ai tendance à ne pas croire ce que racontent les media. Et je me dis que tout cela est trop beau. Un certain César, un des chefs de FARC, montant dans un hélicoptère d'une pseudo ONG, puis maîtrisé sans difficulté, tout cela sonne faux. Alors je vous propose un rendez-vous. Gardez à l'oeil le devenir de ce César. Normalement, il devrait être emprisonné, jugé comme dangereux terroriste, condamné. Mais je ne serais pas étonné qu'il disparaisse avec quelques millions de dollars. Et tant pis pour Ingrid Bétancourt si, sans le savoir, elle se prête à une double mascarade: celle de la vulgarité sarkozienne et des magouilles urubienne. Mais j'ai sans doute mauvais esprit.

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fleche2 juillet 2008 : Mon 14 juillet à moi

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Cela commence par une coïncidence (mais faut-il croire au hasard ?) : fin juin à Paris étaient présentés à la comédie française Trois hommes dans un salon et au théâtre Le Funambule Brassens, Brel, Ferré ou l'interview. Dans les deux cas il s'agissait de la mise sur scène d'une interview célèbre réalisée le 6 janvier 1969 par un jeune journaliste de Rock & Folk, François-René Christiani. Réunir Brassens, Brel et Ferré, trois monstres sacrés de la chanson française à l'époque, c'était une gageure. Et d'ailleurs Christiani, qui en rêvait, ne savait pas comment y parvenir et c'est Maurice Frot, l'homme de confiance de Ferré, qui lui avait arrangé le coup. Tout le monde connaît la photo sur laquelle on voit les trois hommes, ensemble pour la première et la dernière fois. Et l'évènement s'est passé non pas dans un salon mais dans la salle à manger de la belle-mère de Christiani. Coïncidence donc, la même interview a donné naissance à deux spectacles différents. Coïncidence encore, le choeur de France annonce pour le mois d'octobre un spectacle, La grande symphonie de Brel, consacré à l'oeuvre du grand Jacques. Coïncidence enfin, reparaît aujourd'hui le livre que Maurice Frot a consacré à Léo Ferré (Comme si j'vous disais, édition l'Archipel). Là je sais comment cela s'est passé, je n'y suis pas pour rien. Mais tous ces évènements convergents (et on peut y ajouter un spectacle, L'Araignée de l'éternel, consacré à Claude Nougaro ainsi qu'un numéro spécial de Télérama qui, à la rentrée, sera consacré à Serge Gainsbourg), tout cela donc témoigne d'un renouveau d'intérêt pour cette époque fondatrice d'une certaine chanson française. Manquent deux femmes, Barbara et Anne Sylvestre, pour que le tableau soit complet. Je viens de terminer la mise à jour de mes Cent ans de chanson française, qui sortent en livre de poche à la rentrée, et j'y ai ajouté trois artistes, trois femmes justement (Agnès Bihl, Camille, Jeanne Cherhal) : cette nouvelle génération est décidément mixte, sans quotas, sans parité magouillée par je ne sais quel Big Brother, et c'est bien. Il est loin le temps où les femmes n'étaient qu'interprètes, des interprètes pour lesquelles des hommes écrivaient et composaient. Alors, si vous aussi vous vous intéressez à cette chanson, lisez le livre de Maurice Frot. Au même moment, les éditions Barclays sortent en CD un disque mythique de Ferré chantant en italien (La solitudine, Col tempo, Niente piu, Gli anarchici...), pour marquer le quinzième anniversaire de sa mort. Vous vous souvenez? Léo est mort un 14 juillet, ultime pied-de-nez de l'anarchiste. Et voilà! "Et voilà!", cétait son expression favorité, à Léo. "Le jour du 14 juillet je reste dans mon lit douillet" chantait Brassens dans La Mauvaise réputation. Depuis le 14 juillet 1993, j'ai une raison d'accorder de l'importance à cette date. Mon 14 juillet à moi, c'est l'anniversaire de la mort de Léo.

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fleche1er juillet 2008 : La prise de l'Europe

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Entendu dans la bouche d'une adolescente: "Sarkozy, il a pris la présidence de l'Europe". Et de fait, hier soir sur France 3, Sarkozy disait : "Je prends la présidence de l'Europe", "je dis aux Français qu'en m'occupant de l'Europe je m'occuperai d'eux"... L'adolescente, qui répétait sans doute ce qu'elle avait entendu dans la cour de récréation, ou chez ses parents, savait-elle ce qu'elle disait? Savait-elle que depuis plus de quinze ans le conseil de l'Union Européenne est présidé à tour de rôle par tous les pays membres? Que cette présidence change tous les six mois? Que jusqu'à hier soir cette présidence était assurée par la Slovénie? Que dans six mois un autre pays remplacera la France? Quel sens donnait-elle au verbe prendre? L'égo sarkozien semble avoir sélectionné dans les différents sèmes du verbe celui que l'on trouve dans la prise de la Bastille, ou la prise de Sébastopol, c'est-à-dire le résultat d'une action glorieuse ou d'une opération militaire. La prise de l'Europe en quelque sorte. Et il va "s'occuper de l'Europe", qu'on se le dise. Là encore on croit entendre comme une menace: "Je vais m'occuper de toi". C'est intéressant, cette projection sur les mots de la personnalité d'un individu. Prise de l'Europe, donc, et non pas prise de tête, ou de grosse tête... La présidence française de l'Union Européenne (qui aurait également eu lieu, faut-il le rappeler, si Royal ou Bayrou avaient été élus) est ainsi devenue la présidence de Sarkozy. Et dans six mois, lorsque la France aura terminé sa présidence (brillante, bien sûr), dira-t-on que Sarkozy a perdu l'Europe, ou qu'on lui a pris l'Europe? C'était la rubrique "ils sont casse-pieds ces linguistes".

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Juin 2008

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fleche26 juin 2008 : Sarkodou

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J’ai été interviewé hier pour une émission de télé consacrée à Michel Sardou qui devrait passer sur France 3 en décembre, si la chaîne existe toujours (mais cela est une autre histoire). Les journalistes étaient tombés sur un vieux bouquin, Faut-il brûler Sardou ?, que nous avions publié avec Jean-Claude Klein il y a…. trente ans. Et ce qui les intéressait, c’était surtout que je leur raconte les « comités anti Sardou », les protestations du MLF face aux propos machistes, etc. Je leur ai parlé de cela et d’autres choses. Mais comme, -dois-je l’avouer ?-  je ne pense pas à Sardou tous les matins, il m’a fallu préparer un peu la rencontre, et je me suis rendu compte que, systématiquement, Sardou avait écrit ou le plus souvent fait écrire des chansons sur des thèmes d’actualité immédiate. Pour ne citer que quelques exemples : l’OTAN en 1967 (Les Ricains), la vente du paquebot France en 1974 (Le France), la peine de mort en 1976 (Je suis pour), l’école privée en 1984 (Les deux écoles), etc. Et chaque fois, défendant les positions les plus extrêmes et les plus populistes il s’attirait les sympathies de la partie du pays la plus réac, en fait la moitié de la population. Cela m’a amené à un parallèle avec Sarkozy. Chez lui c’est « un fait divers, une loi », même si les enquêtes montrent ensuite que le fait divers n’était pas tout à fait ce qu’il en avait dit, chez Sardou c’est « un problème de société, une chanson ». Appelez ça comme vous voudrez : réactivité ou démagogie. Je dirais pour ma part que c’est pour Sarkozy une sorte de « syndrome des armes de destruction massives » (cf Bush et l’Irak). Du coup j’ai jeté un coup d’œil sur ce que j’avais écrit il y a deux ans dans la nouvelle édition de Cent ans de chanson française et j’ai trouvé, en conclusion à l’article consacré à Sardou : « Michel Sardou est à la chanson française ce que Nicolas Sarkozy est à la politique : son moteur tourne à la pulsion de pouvoir ». Jusqu’ici je suis d’accord avec moi-même. Repensant au travail que nous avons fait avec Jean Véronis sur les discours de Sarkozy, je me suis alors rendu compte que le pronom personnel de la première personne avait la même importance chez les deux sujets considérés : Je veux être le président qui, moi je, je, je, je chez Sarkozy, et chez Sardou Je suis pour, J’ai envie de violer des filles, ne m’appelez plus jamais France…. Je vous passe les statistiques… Quand on tire sur un fil, on trouve beaucoup de choses. J’avais oublié en effet un article que j’avais publié dans Libération   le 28 juin 2005, à propos de certaines déclarations du ministre de l’intérieur (« nettoyer les cités », « le jeune doit payer pour ses fautes »), article dont le titre disait « Le Sarko, du Sardou plus que du Le Pen » et la conclusion : « Plus qu’à Le Pen, c’est au Michel Sardou réactionnaire d’il y a une trentaine d’années que Sarkozy nous ramène. Il n’est pas sûr que nous gagnions au change ». Et oui. Mais Sardou n’a pas, lui, mis la main sur la télévision publique, ne démantèle pas les lois sociales, ne roule pas les mécaniques face à l’Europe. Maintenant, vous pouvez vous amuser à analyser la statistique des je  dans mes billets…

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fleche21 juin 2008 : Société marchande et spectaculaire

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Le quotidien Libération consacre aujourd'hui sa une et ses cinq premières pages à Carla Bruni. Non sans problèmes internes: le personnel a désapprouvé, s'est désolidarisé, et on le comprend. Car Sarkozy joue gros sur ce disque, dont la sortie a finalement été avancée au 11 juillet. S'il fait un bide, on le vivra comme un désaveu du public de C.Bruni, comme une condamnation de son improbable mariage, ou on dira encore que Sarkozy porte la poisse. S'il marche au contraire le président espère gagner quelques points dans les sondages. C'est ce qu'on pourrait appeler l'instrumentalisation de la chose artistique et c'est pourquoi l'Elysée a pris les choses en main, s'occupant de la communication, de la promotion. Et Libération, ou plutôt son directeur, Laurent Joffrin, est entré dans la combine. Il s'en explique dans un éditorial dont le titre, "OVNI", semble emprunté à l'article que j'ai consacré à Bruni dans mes Cent ans de chanson française. Hola! Joffrin! Tu pourrais citer tes sources.... Mais qu'importe. Et il s'explique assez habilement de son choix, prend du recul, analyse:

"Voilà que cette séductrice aux réflexes de gauche passe à la droite bling-bling. L'ouverture gouvernementale, arme dirigée contre l'opposition, se double soudain d'une ouverture sentimentale, dont les effets, volontaires ou non, sont les mêmes (.....) Le charme de ses ballades au timbre voilé a aussi, pour beaucoup d'auditeurs, un parfum de regret".

Mais il demeure que Libération sert la soupe et fait la promotion de Madame Sarkozy. Car la situation est ambigue, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire qu'elle a deux sens: la chanteuse Carla Bruni sort un disque mais elle est en même temps la femme du président et, quoiqu'en dise Joffrin, c'est les deux qu'il sert sur un plateau à ses lecteurs. Alors je repense à cette brochure de 28 pages que l'Internationale Situationniste avait diffusée en 1966. Cela s'appelait De la misère en milieu étudiant, considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier, et j'en extrais cette citation:

"On dit tout de cette société sauf ce qu'elle est effectivement: marchande et spectaculaire". Et tout est dit, effectivement.

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fleche20 juin 2008 : Restons français

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Les langues régionales sont décidément un bon révélateur des pulsions qui traversent notre société. Le 22 mai dernier, à l'Assemblée Nationale, sur proposition des députés UMP, la représentation décidait d'ajouter à l'article 1 de la constitution l'amendement suivant: "Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la nation". Et il y a trois jours les mêmes UMP, mais sénateurs ceux-là, votaient avec d'autres collègues contre cet amendement. De la même façon les députés socialistes avaient voté pour, mais certains sénateurs socialistes, et non des moindres (Mélenchon, Badinter...) ont voté contre, tout comme les communistes. Le "problème" des langues nationales divise donc, il n'y a pas sur ce point un vote de droite et un vote de gauche, mais des regroupements étranges (UMP et communistes au Sénat, par exemple)...

Après le vote de l'Assemblée Nationale, l'Académie Française avait demandé le retrait de l'amendement qui, disait-elle, "porte atteinte à l'identité nationale". Et, selon elle, cette position était unanime. Ici, les langues régionales ne divisent donc pas, elles unissent au contraire contre elles les académiciens. Tiens donc!

Tout cela est étrange. Tout d'abord l'amendement: a-t-il réellement sa place dans la constitution? Ne suffirait-il pas que la France ratifie le texte du Conseil de l'Europe sur les langues minoritaires? Et pourquoi dans l'article 1 et non pas dans l'article 2, après l'indication que "la langue de la république est le français"? Ensuite le choix du mot patrimoine. On sait que l'on classe au patrimoine (d'un pays, ou de l'humanité lorsque c'est l'UNESCO qui classe) des monuments que l'on décide de protéger, des chefs d'oeuvres en péril en quelques sorte. Est-ce vraiment ce que veulent les militants et les locuteurs des langues nationales? Que leurs langues soient considérées comme Angkor Vat ou comme les thons rouges?

Pour ajouter à la confusion, Pierre Assouline, qui est plutôt quelqu'un de respectable, publie sur son blog un billet reprochant aux académiens de ne pas en faire assez. Certes ils ont été unanimes à condamner l'amendement et à demander son retrait, mais ils devraient selon lui intervenir individuellement, faire entendre leurx voix. Je le cite: "Alors, intellectuels et écrivains, vous vous réveillez? Ou faudra-t-il demander aux Québécois, aux Sénégalais et à d'autres francophones révoltés par cette démission, si souvent plus attentifs et plus préoccupés que nous par l'état du français, de dire tout haut ce que vous préférez négliger, ignorer ou taire?". Il voudrait donc que les Sénégalais, qui ont bien du mal à défendre leurs langues "régionales" face au français officiel, que les Québécois qui luttent pour défendre leur langue régionale à eux, le français, face à l'anglais interviennent contre les langues régionales de l'hexagone? On cherche en vain la logique de cette position.

On se souvient que les Français avaient voté, par référendum, contre la constitution européenne et qu'on leur a volé leur vote en faisant adopter le traité simplifié par le Parlement, ce qui témoigne d'une étrange conception de la démocratie. Et l'on sent bien que si tous les pays passaient, comme l'Irlande, par le référendum, le vote serait sans doute partout négatif. Or ces deux éléments sont liés: une peur de ce qui est au dessus de l'Etat (l'Europe) et pourrait en limiter les prérogatives, une peur de ce qui est plus petit que l'Etat (les langues régionales) et pourrait en limiter la puissance. Restons français, en quelque sorte. Je le disais en commençant, les langues régionales sont un bon révélateur des pulsions qui traversent notre société.

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fleche18 juin 2008 : Mauvaise foi (ou furoncle)

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Je me fous du foot comme de ma première pipe (je sais, ces trois derniers mots peuvent être entendus de différentes façons...), mais je dois dire que la raclée reçue par l'équipe de France me réjouit particulièrement. Bien sûr, je n'ai rien contre ces pauvres joueurs (enfin, pauvres, il faut le dire vite), mais je constate que la France de Sarkozy perd sans cesse: sur l'Europe après le vote irlandais, sur la Méditerranée après les déclarations de Khadafi, sur l'image internationale désastreuse du Président et maintenant dans l'Euro de foot. Je dis n'importe quoi? Oui, mais lorsqu'on est entré en résistance contre ce furoncle qui défigure l'image de la France, tout est bon à prendre.

C'était la séquence mauvaise foi.

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fleche17 juin 2008 : Epreuve

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Commentez cette déclaration du président Bush en visite à Paris:

"President Sarkozy is an interesting guy. He is full of wisdom"

Vous insisterez plus particulièrement sur les variations de niveau de langue et sur l'adéquation des termes choisis au sujet dont il est question.

Vous avez deux heures.

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fleche16 juin 2008 : Ouah! Ouah! et reconquête

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Je travaille beaucoup, en particulier à propos de la chanson, sur les sens subliminaux, ceux qui ne sont pas apparents dans les textes mais sont révélés ou suggérés par les coupes, les allongements produits par des notes plus longues que celles qui les entourent, etc…. Mais je ne m’attendais pas à trouver sur ce créneau Brice Hortefeux, l’honorable ministre des expulsions. Houria Bouteldja, porte-parole du Mouvement des Indigènes de la République, qui veut représenter les musulmans et les antillais de France, expliquait récemment dans une interview qu’elle appelait les « français de souche » des souchiens, par opposition aux beurs et aux blacks. Hortefeux a immédiatement protesté et envisage de saisir la justice car, dit-il, on entend dans souchien  « sous-chien ». Tiens donc ! Il aurait de l’oreille ? Peut-être fera-t-il venir des linguistes à la barre… Un autre porte-parole, de l’UMP cette fois, Frédéric Lefebvre, interrogé sur l’avenir de l’Union pour la Méditerranée après les déclarations de Khadafi, a déclaré pour sa part : « Il faut reconquérir les peuples de la Méditerranée ». En voilà un beau programme !

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fleche15 juin 2008 : Chanter et déchanter avec Sarkozy

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Le Monde de ce week end consacre une page entière aux chanteurs qui ont soutenu Sarkozy pendant la campagne électorale et, sous le titre Chanter et déchanter avec Nicolas Sarkozy, fait un bilan assez noir de leur situation actuelle. Doc Gyneco : en août 2007, à Genève, il est obligé de quitter la scène sous les cris de « Sarko facho, Gyneco collabo » et, depuis lors, il n’a donné aucun concert. Faudel : Le 21 juin 2007 il quitte la scène de l’hippodrome d’Auteuil « sous les crachats et le projectiles ». Le petit prince du raï est devenu le petit prince déraille. Enrico Macias : « L’image d’Enrico Macias s’effondre. Sarkozy lui avait promis un retour triomphal en Algérie… Les autorités algériennes s’y opposeront ». Sarkozy porte-t-il malheur aux chanteurs qui l’ont soutenu ? Je parlais dans mon précédent billet de la gauche comme salle d'attente de la droite, le soutien à Sarkozy serait-il pour les chanteurs la salle d'attente de l'oubli? En fait il reste bien sûr Carla Bruni, qui ne l’avait pas soutenu mais dont la sortie du disque Comme si de rien n’était  serait suivie de près par une cellule élyséenne dirigée par Pierre Charon. La presse va sans doute l'encenser, par peur de déplaire au prince, mais il faudra suivre de près les ventes de l'album: le public de Carla Bruni va-t-il l'abandonner?

Dans notre livre consacré aux mots de Sarkozy nous avions, avec Jean Véronis, montré la vampirisation du discours des autres qu’il avait opérée. Il a donc aussi vampirisé ses soutiens dans la chanson, qui en ressortent exsangues. Mais, en dehors de l’événementiel, ceci pose un problème sociologique plus général des rapports entre chanson et politique. En 1981 par exemple, l’élection de François Mitterrand après 23 ans de gaullisme puis de giscardisme avait porté un coup fatal à la chanson « engagée », « de gauche », qui ne savait plus à quelle cible s’attaquer. Et il serait intéressant que quelqu’un travaille sur ce problème. En attendant, Faudel, Doc Gyneco et Macias ne sont pas les seuls à déchanter avec Sarkozy… Mais ceci est une autre histoire.

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fleche13 juin 2008 : Salle d'attente....

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Je viens de relire les épreuves d'un bouquin sur Léo Ferré écrit par un copain, Maurice Frot, qui n'est plus là pour relire, je vous en reparlerai dans quelques semaines, à sa sortie. Simplement, j'y trouve une formule que je voudrais partager avec vous: "La gauche, c'est la salle d'attente de la droite". Pour ceux (Bernard Kouchner, Fadela Amara, Eric Besson et quelques autres) que j'ai appelé les harkis, je trouve cette phrase qu'une grande réalité sociologique...

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fleche8 juin 2008 : Faire de la thune...

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Je sais qu'il faut se méfier des petites phrases rapportées par la presse, mais je sais en même temps qu'on ne prête qu'aux riches (et la suite de ce billet montrera que cette expression est tout à fait adéquate). Dans le dernier numéro du Nouvel Observateur, deux articles relatent les tentatives de Sarkozy de se faire bien voir de la presse et des intellectuels, les repas qu'il organise régulièrement avec quelques têtes pensantes, sa volonté de tourner la page de la période "bling bling", etc. Dans les deux papiers, on lui fait dire qu'il n'a pas l'intention de se représenter (on lit d'ailleurs cela un peu partout, ce qui laisse penser qu'il s'agit d'une campagne de communication: Sarkozy veut qu'on dise qu'il ne se représentera pas, et la presse s'empresse de le dire), et se pose alors la question de savoir ce qu'il fera après. Et bien, Sarkozy apporte la réponse. "Je suis avocat d'affaires. Avec les réseaux que j'ai, je donnerai des conférences, je pourrai gagner beaucoup plus d'argent qu'aujourd'hui"lui fait dire un article, et l'autre : "On vivra un peu avec Carla. Je peux faire autre chose. Rien que les conférences d'un ancien président, ça fait de la thune". Vous avez bien lu: les projets du président sont de "faire de la thune". Lorsqu'il avait répliqué à celui qui ne voulait pas lui serrer la main "casse-toi pauvre con" on avait parlé de vulgarité. On explique aujourd'hui que c'en est fini, qu'il a changé de posture. Vouloir "faire de la thune", bien sûr, cela n'est pas vulgaire du tout.

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fleche5 juin 2008 : La charclade au ballon

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Il y a deux jours, Libération a fait le portrait d'un comorien, aujourd'hui docteur en biologie, arrivé à Marseille à l'âge de 8 ans et qui s'est récement mobilisé après le meurtre, dans la cité dans laquelle il a passé son adolescence, d'un jeune homme. Mais je ne vais pas vous parler de faits divers, simplement de la langue de cet homme, qui parle un français chatié et y mêle des expressions locales savoureuses. Racontant ses souvenirs d'enfance, il dit par exemple "un jour, en jouant au ballon", et les Marseillais savent que "jouer au ballon" ne peut avoir qu'un sens, "jouer au foot" (à Marseille on ne va pas au stade, on va au ballon). Puis, parlant des actes de violences, il dit "on part complètement en biberine". Vous connaissez la biberine? Il s'agit d'une poudre sucrée, vendue dans un contenant en forme de biberon (d'où son nom), qui faisait les délices des enfants. On en a tiré l'expression "partir en biberine", délirer. Enfin, revenant à ses souvenirs de foot enfantin il explique: "il y avait charclade à la fin du match", du verbe charcler, qui en argot français signifiait "abattre" et qui a pris à Marseille le sens de "frapper, faire mal", d'où le dérivé charclade, proprement marseillais. Mon propos n'est pas de vous faire un cours de lexicologie (même si je profite de l'occasion pour vous signaler le Dictionnaire du marseillais, publié en 2006, un des rares ouvrages de ce type établi sur des bases scientifiques), mais plutôt de réfléchir sur cet homme, qui apparaît comme un exemple de réussite sociale et universitaire d'un migrant de la première génération, socialement intégré, et qui "parle marseillais" sans complexe. Cela m'interpelle parce que j'ai l'impression que son intégration à la société française est à la fois nationale (c'est un français, diplômé, installé) et locale. C'est par Marseille qu'il s'est intégré dans la société française, dans sa cité, dont à 36 ans il utilise encore les formes linguistiques. Je ne l'ai pas entendu parler, j'ai simplement lu ses déclarations, mais j'imagine en outre qu'il a "l'accent". En quelque sorte le local marseillais l'a mené au global français. Et l'on peut rêver d'un temps où les petits beurs, les petits blacks, qui se cherchent aujourd'hui une identité en s'inventant un parler à eux, parleront un français local, avec un accent alsacien, auvergnat ou breton.... Ce jour-là ils seront linguistiquement intégrés, ce qui est un bon début...

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Mai 2008

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fleche30 mai 2008 : Virginité

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Le tribunal de grande instance de Lille vient d'annuler un mariage à la demande du mari, musulman, parce que la femme, musulmane, contrairement à ce qu'elle lui avait dit, n'était pas vierge. Oui, vous avez bien lu: un mariage annulé en France parce que la femme n'était pas vierge. Dans un pays laïque, un tribunal accepte de prendre cela comme argument juridique. Et la chancellerie a sorti des arguments ineptes pour justifier le tribunal. La honte! Car le scandale n'est pas de déclarer être vierge alors qu'on ne l'est pas, le scandale est que l'on exige d'une femme qu'elle soit vierge avant de l'épouser! Et les hommes? On ne peut pas, bien sûr, vérifier la virginité d'un homme. Mais on pourrait demander au futur mari de garantir une longueur d'érection, ou une fréquence des rapports sexuels, ou encore de signer un papier certifiant qu'il est capable de faire jouir une partenaire. On pourrait aussi, pour ne pas nous en tenir au domaine sexuel, lui demander de savoir faire la lessive, la vaisselle, la cuisine, de savoir langer les bébés... Chiche?

Un écrivain français que je n'aime guère avait fait scandale il y a deux ou trois ans en déclarant que l'islam était la religion la plus conne. Pour moi toutes les religions sont connes, et connifiantes, productrices de cons et de conneries. Avec l'islam ce n'est pas un problème de connerie mais un problème de barbarie et de droits de la femme. Cette religion vit en plein moyen-âge et fait preuve, dans les pays dans lesquels elle est officielle (c'est-à-dire tous les pays arabes, plus l'Iran, le Pakistan, l'Indonésie, etc., ça en fait beaucoup), d'une particulière intolérance, envers les autres religions, envers l'homosexualité, envers la pensée moderne, envers beaucoup de choses. Je ne parle pas de l'islamisme, je parle bien de l'islam, ou plutôt de l'image qu'il donne à voir de lui-même. Tout être humain devrait frémir de honte et de révolte en voyant des femmes bachées, grillagées sous un tchador, ou plutôt en ne les voyant pas, en sachant qu'une femme dans beaucoup de pays musulmans ne peut pas avoir de passeport sans l'accord de son mari, n'a pas la même part d'héritage que ses frères, n'a pas le droit de conduire (en Arabie Saoudite), ne mange pas avec les hommes, etc. Dans les palaces du Caire on voit régulièrement des hommes riches de la péninsule arabique en vacances. Les chaufeurs de taxis les appellent "les arabes" et disent qu'ils viennent en Egypte pour boire, jouer dans les casinos et aller aux putes, bref pour faire ce qu'ils interdisent dans leur pays. Vrai ou faux? Qu'importe. Ce qui importe, encore une fois, c'est l'image qu'une religion donne d'elle-même. Et elle n'est pas ragoutante. Je ne sais pas si l'islam est la religion la plus conne, mais j'ai l'impression, Madame Dati, que la justice française dont vous tenez les rênes fait preuve d'une grande connerie en rendant un jugement à connotation communautariste. Encore une fois, nous vivons une démocratie moderne.

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fleche29 mai 2008 : Examen

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J'ai été ce matin interviewé par une chaîne de télévision locale à propos du livre que nous avons publié avec Jean Véronis, Les mots de Nicolas Sarkozy et, ayant travaillé depuis quelques mois sur d'autres dossiers, j'ai dû revenir sur un travail que j'avais laissé un peu de côté et que j'ai, du coup, presque redécouvert... Cela m'a donné une idée. Puisque nous entrons dans la période des examens, je vous propose d'écrire un discours de Sarkozy (enfin disons plutôt un discours de Guaino pour Sarkozy), sachant que:

1) C'est lui qui utilise les phrases les plus courtes (21 mots par phrase en moyenne, contre 27 chez Royal)

2) C'est lui qui a le vocabulaire le plus limité (428 mots différents pour 1000 mots, contre 514 chez Le Pen)

3) Il utilise sans cesse l'anaphore, cette répétition de formules (comme I have a dream, dans un discours célèbre de Martin Luther King) qui viennent scander un discours: j'ai changé, j'ai changé... pourquoi tant de haine...pourquoi tant de haine...je veux être le président..je veux être le président....

4) Il préfère les verbes aux noms, parlant par exemple de valorisation du travail plutôt que de valoriser le travail (c'est exactement l'inverse chez Le Pen)

5) Il utilise de préférence le pronom personnel de première personne (c'est son aspect moi je), tandis que Royal utilise plutôt le vous, Bayrou le nous et Le Pen il ou ils (le peuple, les Français...)

6) Parmi les verbes modaux, suivis d'un infinitif, il préfère vouloir. Si nous croisons cela avec l'utilisation des pronoms, cela donne je veux chez Sarkozy, on ne peut pas chez Bayrou, La France doit chez Royal et Il faut chez Le Pen.

Le thème du discours est à votre choix (on peut faire parler Sarkozy de n'importe quoi), mais vous pouvez par exemple partir d'un fait divers récent et proposer une nouvelle loi. Vous avez quatre heures. Et ne copiez pas sur le voisin.

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fleche27 mai 2008 : Délit d'amitié ?

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Les "assises du journalisme" français étaient réunies jeudi dernier à Lille pour s'interroger sur un sujet d'actualité: Sarkozy et nous. Il est vrai qu'il y a comme un malaise. A lire les journaux, à écouter la radio ou la télévision, nous avons en effet de plus en plus l'impression que les journalistes ont appris leur métier à l'école hôtelière et posent leurs questions comme on passe les plats... Ils en ont donc parlé (pas dans ces termes, la formule de l'école hotelière est de moi, et ils protestent au contraire de leur indépendance), de ce président qui tutoie systématiquement, tape dans le dos, et surtout lance des insinuations du genre "je connais ton patron" ou "j'ai dîné avec ton patron hier". La traduction de cette information est claire: "fais gaffe à ce que tu écris, à ce que tu dis, je peux te faire virer, il me suffit d'un coup de téléphone". Et il l'a fait, bien sûr, alors qu'il n'était que ministre de l'intérieur, quand Alain Genestar, alors rédacteur en chef de Paris Match, avait publié des photos de Cécilia aujourd'hui ex-Sarkozy et de son amant aujourd'hui mari. Depuis lors, on peut penser que certains tournent sept fois leur langue dans leur bouche ou sept fois leur plume dans leur encrier avant de faire état d'une information qui pourrait déplaire. Car Sarkozy est l'ami, ou le "frère", d'Arnault, Bolloré, Bouygues, Dassaut, Lagardère, ces grands patrons qui contrôlent une grande partie de la presse française. Et il a donc de sérieux moyens de pression. Alain Genestar, le viré de Paris Match, a cependant voulu relativiser la situation: "On est dans un Etat de droit, le délit d'amitié n'existe pas". Et bien oui, justement, le délit d'amitié existe, lorsque "l'amitié" permet de faire virer un rédacteur en chef. En Italie Berlusconi contrôle l'information par le fric. En France Sarkozy la contrôle d'une autre façon, par "l'amitié". Mais c'est strictement la même chose, car dire à un journaliste "j'ai dîné avec ton patron" c'est employer les moyens de la mafia. C'est utiliser l'intimidation, la menace, la pression, c'est chercher à faire peur. "Travaille plus à ma gloire si tu veux gagner plus" en quelque sorte (et c'est d'ailleurs la formule qu'il adresse régulièrement, de façon toute subliminale, à tous les élus de l'UMP). Nous avons un président qui utilise des pratiques de mafieux. Nous vivons une démocratie moderne!

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fleche26 mai 2008 : Propositions

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Je ne sais pas, bien sûr, si la réforme constitutionnelle que notre chien agressif (voir le 15 avril) national veut imposer passera. Il faudrait pour cela qu'un certain nombre d'élus du PS trahissent et votent avec l'UMP. Mais j'ai quelques propositions pour améliorer notre sainte constitution.

Première proposition: un parachute doré pour le Président de la République. Il a annoncé, dit-on, qu'il ne briguerait pas un second mandat, et ça mérite une récompense, non? Après tout, les chefs d'entreprises s'en vont les poches pleines, même lorsqu'ils ont échoué, pourquoi pas les hommes politiques de haut niveau...

Deuxième proposition: rendre la fonction présidentielle héréditaire. Après le père le fils, celui qui a été brillamment élu conseiller général des Hauts-de-Seine. Il a les mêmes qualités que son père. Problème: après lui, qui? Il faudrait qu'il procrée très vite et comme de toute façon son rejeton serait trop jeune pour lui succéder dans quatorze ans, nous devrions d'ores et déjà songer à un possible régent, ou à une régente.

Troisième proposition: doubler ou tripler la retraite des harkis. Je ne parle pas de ces malheureux algériens qui pendant la guerre avaient choisi le mauvais côté, non je parle des harkis modernes, au premier rang desquels Bernard Kouchner. Cela aurait le double avantage de faciliter le travail de notre chien agressif national, et aussi de les pousser à dégager. Si leur retraite était plus importante que leur salaire actuel, peut-être quitteraient-ils sans regrets les ors des palais nationaux. On peut toujours rêver...

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fleche24 mai 2008 : Duo

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Le hasard, bien sûr, mais trois copains sortent chacun un disque à peu près au même moment. Bernard Lavilliers, il y a trois mois (Samedi soir à Beyrouth), et tout récemment, presque simultanément, Georges Moustaki (Solitaire) et Maxime Le Forestier (Restons amants). Hasard encore, sur les trois disques il y a des duo. Chez Le Forestier Hyme à la soie, avec Emmanuelle Béart, une délicieuse chanson pleine d'assonances (chacun pour soi, reçois, aperçoit, quoi qu'il en soit, déçois, soi...), qui rappelle un peu L'Echarpe de Maurice Fanon. C'est beau et, surprise, Emmanuelle Béart chante fort bien. Chez Moustaki il y en a cinq, de duo, dont deux avec China Forbes (du groupe Pink Martini) mais surtout la reprise de Sans la nommer avec Cali. Cela donne une version musclée, revigorante. Lavilliers enfin nous donne en bonus de son dernier disque un duo avec Tryo (Balèze) et un autre avec Raul Paz, Ray, en hommage à Ray Barreto. J'aime bien le genre du duo, ces voix qui se cherchent et qui, lorsqu'elles se trouvent, se marient. J'avais signalé en son temps (5 novembre 2007) le disque de Vincent Delerm, Favourite songs, dans lequel il y avait des belles réussites. Chaque fois, lorsqu'il s'agit de reprises, comme chez Delerm ou chez Moustaki (Sans la nommer mais aussi Donne du rhum à ton homme), on a l'impression que les interprètes empruntent un vêtement et le font à leurs formes, à leurs gestes, le font leur en quelque sorte. Allez, les copains, continuez à vous prêter vos fringues....

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fleche21 mai 2008 : Deux scenarii... et deux morales

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Premier scenario :

-Patrick Devedjian (patron de l'UMP): "Il faut le démantèlement définitif des 35 heures" -Xavier Bertrand (ministre du travail): "Il faut garder une durée légale du travail à 35 heures, qui déclenche les heures supplémentaires majorées pour le salarié" -Nicolas Sarkozy (président) "Référez-vous à ce qu'a dit Xavier Bertrand? Comme toujours, il a bien parlé".

Morale: Il y a longtemps qu'en France le ridicule ne tue plus. La preuve: Devedjian est vivant.

Deuxième scenario :

Emine (femme de Ramazan, séparée) reçoit de son mari un SMS lui disant "tu changes de sujet chaque fois que tu es à court d'arguments". En turc, à court d'arguments" se dit sikisinca , mais sans point sur les i. Problème, le portable d'Emine (comme mon clavier) ne reconnaît pas les caractères turcs et elle reçoit donc sikisinca (avec les points) qui signifie "en train de baiser" et non pas "à court d'argument". Ramazan vient chercher sa femme, réfugiée chez son père. On l'accueille à coups de couteaux, il réplique, tue sa femme, va en prison et s'y pend.

Morales (au choix): L'orthographe tue plus que le ridicule, ou il ne faut pas mettre les points sur les i, ou encore les 15% d'enfants qui arrivent en sixième quasi analphabètes sont en grand danger, surtout s'ils sont d'origine turque.

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fleche16 mai 2008 : Les glawi du Petit Prince....

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Si l’on excepte l’arnaque à Internet signalée hier, mon hôtel de Tozeur était parfait. Mais je n’aime pas dîner dans les hôtels quand les rues regorgent d’odeurs de grillades… J’ai donc trouvé, à l’orée de la palmeraie, Le Petit Prince, un restaurant localement considéré comme chic, avec salle climatisée, bof, mais dehors, quelques tables entre palmiers et bougainvillées. Après avoir épuisé en trois jours ce qui, dans la carte, me faisait saliver, j’entreprends un soir le patron en lui demandant pourquoi il ne proposait pas de « rognons blancs », qui constituent l'une de mes madeleines. J’avais emprunté la métaphore élégante généralement utilisée dans les restaus tunisiens, mais le patron ne comprend pas. Je me fais plus précis : des testicules de moutons, des couilles, visiblement tout ceci n’appartient pas à son vocabulaire. Je passe donc à l’arabe, glawi, il sourit, oui, « ça » fait-il en désignant de ses deux index ses côtes, « non, un peu plus bas », il rougit, l’air gêné, en jetant un coup d’œil vers ma compagne, et m’explique que c’est très bon, qu’il mange « ça » à la maison mais qu’on n’en sert pas dans un grand restaurant comme celui dans lequel nous nous trouvons. Et il ajoute qu’on peut en acheter sur le marché, et aller les faire griller derrière… Je laisse passer un instant, bois une boukhra en fumant un cigare, puis reviens à la charge en demandant au patron s’il ne pourrait pas me faire des glawi pour le lendemain soir. « Il faut que je demande au cuisinier ». Cinq minutes après il m’annonce : « c’est d’accord ». Le lendemain soir, donc, j’arrive un peu en avance, bois une bière puis vais faire un tour à la cuisine pour discuter avec le maître des lieux du mode de cuisson (grillées, les couilles), de la sauce que je souhaite… Ce sera parfait. Enchanté par le résultat de ce véritable détournement de carte, je demande alors au patron si, le lendemain, je ne pourrais pas avoir des tripes. Il répond, comme la veille, que c’est très bon, qu’il en mange chez lui, mais que dans un grand restaurant… : air connu. Je laisse passer, puis vais voir le cuisinier et lui pose la même question. Il se tourne vers le patron, lui explique ce qu’il faudrait acheter le lendemain au marché, et le patron qui dix minutes avant m’avait expliqué que dans un grand restaurant, etc, opine: J’aurais mes tripes. Le cuisinier me demande alors comment je les veux. Brève discussion, je parle d’harissa, « à la tunisienne, quoi ». Et il me répond « comme chez nous, quoi ». Et ce nous, qui me paraît m'inclure, me va droit au cœur. Allons, il y a des jours où il fait bon vivre. Demain je retourne en Sarkozie. Eux, ils ont Ben Ali. On a le « chez nous » qu’on peut.

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fleche15 mai 2008 : Particularismes.... et arnaque

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Je suis au Djerid, dans le sud tunisien. Et partout s’affiche une étrange « berbérité ». De nombreuses gargotes proposent des pizzas berbère, du couscous berbère (à la viande de dromadaire), des boutiques s’intitulent « artisanat berbère », etc… Bien sûr, avant la colonisation arabe, il n’y avait dans le Maghreb que des Berbères, mais les Tunisens sont aujourd’hui arabophones dans leur presque totalité. Je demande donc à un chauffeur de taxi : « on parle encore berbère ici ? ». « Un peu ». « Et sur le marché de Douz ? ». « À Douz ils parlent la langue de Douz ». « Le berbère ? ». Un silence, puis : « Non, l’arabe, mais il y a des différence ». Et il m’explique qu’ici (ici, c’est-à-dire à Tozeur) pour l’eau par exemple on dit ma, et qu’à Douz ils disent … Il n’existe pas à ma connaissance d’atlas linguistique de la Tunisie, et c’est dommage. Mais je suis toujours frappé par cette façon d’insister sur la différence, sur les particularités, comme pour mieux marquer son identité : ici c’est pas comme en face, voire même ici c’est mieux qu’en face… Tout le monde ici parle donc son arabe et reconnaît, à des petits détails, celui du voisin : Douz n’est qu’à une centaine de kilomètres, mais on peut à Tozeur décrire les différences dialectales qu'on y entend. Représentations ? Réalité ? Seul un atlas linguistique pourrait nous le dire…  Hier, à Douz justement, après quelques phrases prononcées dans mon « broken arabic » on m’a demandé si j’étais algérien. Si la conversation s’était prolongée, mon interlocuteur se serait très vite rendu compte du fait que je n’étais pas vraiment arabophone. Mais cette conscience et cette acceptation de la différence est frappante et contraste avec le discours officiel qui proclame l’arabe (c’est-à-dire l’arabe du Qoran) comme langue nationale. En Chine, il y a quelques semaines, on m’a souvent dit : je parle cantonnais, sichuannais ou shanghaïais, c’est normal je suis de Canton, du Sichuan, etc…. Bien sûr, la politique linguistique chinoise ne date que d’un demi-siècle, et peut-être en ira-t-il différemment dans cinquante ans. Mais ces chinois qui me disaient parler chez eux leur « dialecte » et le transmettre à leurs enfants parlaient tous parfaitement le mandarin et le français ou l’anglais, et vivaient tranquillement leur trilinguisme. Face à une volonté laïque (en Chine) ou religieuse (dans les pays arabes) d’imposer UNE langue, les pratiques continuent donc à défendre les particularismes. Nous sommes,dans les deux cas, loin de la France…

Je suis au Sofitel de Tozeur (le Sofitel Palm Beach) et le système d’accès à Internet constitue une véritable arnaque. La semaine dernière, à Québec, on me facturait dix dollars canadiens par 24 heures. Ici on facture dix dinars tunisiens (c’est-à-dire pas beaucoup moins) par heure. Et une heure commencée est due. En gros, si vous voulez lire à sept heures du matin vos mails venus des pays à gros décalage horaire (dix minutes), travailler sur votre blog à midi (vingt minutes)  et lire le soir vos mails venus de France avant de répondre à tout le monde (un quart d’heure), il vous faut payer trois heures. Je vous l’ai dit, une véritable arnaque. Cela se passe donc au Sofitel Palm Beach de Tozeur.

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fleche13 mai 2008 : Inch'allah

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On a souvent, en jouant sur les sigles, fait des plaisanteries sur la fiabilité de certaines compagnies d'aviation. C'est ainsi que la compagnie belge SABENA était devenue "Such A Bloody Experience Never Again", ou que la compagnie pakistanaise PIA donnait "Please Invoke Allah". Mais la formule la plus fréquente, que j'ai entendue à propos de différentes compagnies de pays en voie de développement, est "Air Inch'allah"... J'étais hier dans un avion de Tunis Air et j'écoutais d'une oreille distraite le pilote donner des informations sur le temps de vol, l'heure d'arrivée, le température prévue à destination, etc..., en arabe puis en français. Et je me suis rendu compte que dans la version arabe il utilisait sans cesse la formule inch'allah. Bien sûr, cela pourrait susciter quelques craintes, sauf que, dans la version française, il ne disait pas "si dieu le veut". En fait, inch'allah est en train de devenir en arabe parlé une sorte de marque du futur: "à demain inch'allah", "on se voit ce soir inch'allah", "nous allons faire ceci ou cela inch'allah"... Et il est difficile de faire plus de trois phrases en arabe sans prononcer le nom de dieu, dans différentes formules. Je suis, en tant que citoyen, assez ulcéré lorsqu'une société mélange la religion et la vie publique. En tant que linguiste, quand ce mélange s'imprime dans la langue, je suis intéressé, ou amusé. Mais on peut cependant rêver d'un temps où les pays arabes en viendront à la laïcité, ce qui ne fera pas de mal à la religion musulmane, et où les langues arabes se débarrasseront de ces constantes références au nom de dieu. Inch'allah...

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fleche10 mai 2008 : Ferdinand est mort à Paris

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 Un mail m'apprend ce matin la mort d'un ami, Jean-Claude Charles. Poète, journaliste (nous avions travaillé ensemble à Politique Hebdo puis il avait longtemps écrit dans Le Monde), homme de télévision et surtout romancier, il avait pendant de longues années erré du Mexique à New York et de New York à Paris, traînant avec lui la nostalgie de son île natale, Haïti, avant d'y retourner de façon épisodique, sur le tard, et encore il y a quelques mois, comme en passant. Il passait, comme le furet, pat ici, par là. Comme Ferdinand, le héros de deux de ses romans, il avait des semelles de vent. Je ne vais pas donner dans le genre rubrique nécrologique, je voudrais juste lui rendre hommage et vous inciter à le lire. Il a beaucoup écrit, mais je vous conseille trois de ses romans, publiés chez Bernard Barrault: Bamboola Bamboche, Manhattan Blues et Ferdinand je suis à Paris.Vous ne le connaissiez sans doute pas, après l'avoir lu vous aimeriez le connaître, mais il est trop tard. Ferdinand est mort à Paris, à 58 ans.

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fleche9 mai 2008 : Bris d'égalité

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Au tennis, pour gagner une manche (un set), il faut arriver à six jeux avec deux points d'avance, c'est-à-dire qu'il faut prendre une fois le service de l'adversaire. Si d'aventure cela ne se produit pas et que l'on arrive à 6/6, les deux joueurs se départagent au cours de ce qu'on appelle depuis que le tennis existe un tie break et qu'une commission de terminologie du ministère des sports a décidé voici une quinzaine d'années d'appeler un jeu décisif (comme si tous les jeux n'étaient pas décisifs). Cela donne parfois des alternances cocasses. Lorsque l'on suit à la télévision un match de Roland Garros on voit les arbitres étrangers consulter leurs notes ("comment dit-on tie break? "comment dit-on tie break?"...) puisqu'il sont obligés par la loi française d'annoncer jeu décisif, tandis que les commentateurs de la télé annoncent sans complexe "tie break". Il y a longtemps que cette néologie un peu nationaliste m'interpelle sur le plan théorique, et que je me demande comment en rendre compte du point de vue de la théorie du signe: la situation qui s'impose lorsque l'on est à 6/6 est bien sûr la même, qu'on l'appelle tie break ou jeu décisif, mais quels sont les effets de ce changement de signifiant? Lisant ce matin dans un journal québécois le compte-rendu d'un match de Roger Federer au tournoi de Rome, j'apprends qu'il a battu Ivo Karlovic au bris d'égalité. Voici donc un troisième signifiant (et le deuxième en français) pour désigner la même chose. Chacun percevra que le néologisme québécois constitue presque une traduction de la formule anglaise, ce qui est une façon particulière d'affirmer sa francophonie. Mais pourquoi pas.... Ce qui m'intéresse, c'est que bris d'égalité dénote la même chose que tie break ou jeu décisif, mais connote autre chose. C'est aussi que nous assistons depuis longtemps, à travers ces variantes lexicales, à l'émergence de langues françaises, français du Québec, du Congo ou de France... Et tout cela constitue un thème de réflexion non seulement dans le domaine des politiques linguistiques mais aussi dans celui de la théorie du signe... Tout cela finira un jour par un article ou un livre. Pour l'instant je vais faire ma valise...

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fleche8 mai 2008 : Impressions phonétiques

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Dès la sortie de l’avion, à l’aéroport de Montréal, les caractéristiques lexicales du français québécois vous sautent aux oreilles : « les clients du vol numéro… trouveront leurs bagages sur le carrousel numéro… », là où un français attendrait passagers et tapis. Et puis on continue  à noter ces particularités, et il y en a beaucoup… Mais tout cela ne gêne guère la communication, pas plus d’ailleurs que certaines spécificités syntaxiques. Il en va un peu différemment pour ce qui concerne la prononciation. L’ Office québécois de la langue française vient de publier un ouvrage de Jacques Maurais, Les Québécois et la norme, dans lequel on y lit entre autres choses que les gens considèrent la qualité du français des chaînes de télévision comme supérieure à la leur. Le français en question est celui auquel le projet FRANQUS  d’un dictionnaire du français standard au Québec (qui devrait être présenté en juillet au congrès de la FIPF, la Fédération Internationale des Professeurs de Français) fait référence lorsqu’il écrit : « Il s'agit de la prononciation d'un niveau neutre que l'on entend, par exemple, au cours des émissions d'information ou autres de la radio ou de la télévision. C'est l'accent de nos meilleurs journalistes que reconnaissent tous les Québécois et Québécoises comme étant leur modèle ». Pour me faire une idée de cet « accent de nos meilleurs journalistes », j’ai écouté pendant des heures la chaîne RDI, écoute flottante, un stylo à la main. Et j’ai eu l’impression que les journalistes en studio n’avaient pas la même phonologie que les journalistes de terrain qui eux-mêmes n’avaient pas la même phonologie que certains des Québécois qu’ils interviewaient, qu’il y avait plusieurs systèmes enchâssés, parallèles au statut social des locuteurs. Très vite je me suis accroché aux seules voyelles. Dans le système 1, celui des journalistes de studio, on entend les voyelles standard du français parisien, avec juste une légère tendance à l’allongement et un traitement particulier du ã qui tend à se fermer : le carburant est prononcé comme carburein, le temps comme le teint, etc. Dans le système 2, celui des journalistes de terrain, on retrouve les particularités ci-dessus, allongement des voyelles et fermeture du ã, avec un renforcement de la tendance à la fermeture. Ainsi le a est tiré vers le o: On n’a pas l’droit prononcé on n’a po l’droit, cette chose prononcé cette chose lo. J’ai ainsi entendu quelqu’un parlant des coteaux de homards et seul le contexte m’a permis de comprendre qu’il s’agissait de quotas. Le va-et-vient entre le présentateur du journal télévisé et les journalistes de terrain ressemble donc souvent à une alternance entre deux systèmes de voyelles, le second paraissant plus « populaire » que le premier, et il serait intéressant de savoir si la chaîne recrute ses présentateurs sur des critères linguistiques. Restent les gens que ces journalistes interrogent. On y trouve bien sûr de tout, le système 1 comme le système 2, mais aussi un système 3 qui ajoute aux traits précédents un eu  allongé et plus ouvert, tendant vers le a, minoritaire étant prononcé minoritare, cher se prononçant presque char, tout comme recteur ou acheteur où la voyelle centrale allongée frôle le a (rectar, achetar). On présente le plus souvent les systèmes vocaliques sous la forme d’un triangle inversé avec aux trois angles les voyelles i, ou et a (pour me faire comprendre de tous, je n’utilise pas de symboles phonétiques), les autres voyelles venant s’insérer dans ce cadre :

trois voyelles

i           ou

 

      a

cinq voyelles

i           ou

  é      o

      a

sept voyelles etc.

i      u     ou

  é   eu   o

       a

Or, ce qui est frappant, c’est que les voyelles de la première ligne du triangle (i, u, ou) ne sont pas concernées par ces variations (si l’on met de côté l’allongement). Si nous ne considérons que les voyelles orales, le é passe au a (ou du moins tend vers le a), le a tend vers le o et le eu tend vers le a, et l’on a l’impression d’une spirale incomplète qui pourrait être complétée par le passage de o vers eu. Si quota  tend à se confondre avec coteau, coteau pourrait à terme évoluer vers quelque chose comme coteu. Bien sûr ces trois systèmes enchâssés correspondent à d’autres faits de langues : on entendra plutôt dollar dans les systèmes 1 et 2 et piastre dans le système 3 par exemple… Bref, il ne s’agit que d’impressions phonétiques, mais si je devais rester au Québec (ce qui n’est pas le cas), je m’intéresserais à ce petit point de sociophonétique.

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fleche6 mai 2008 : Je trippe ben raide...

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Une publicité vient de faire scandale au Québec: des affiches vantant les mérites du pogo, une sorte de bâtonnet portant un hot dog entouré de friture (j’avoue ne pas avoir poussé l’esprit scientifique jusqu’à goûter la chose) avaient été placardées près d’une école. La loi interdisant la publicité à destination de jeunes de moins de 13 ans, ces affiches ont été retirées, et la firme ConAgra Foods Canada a déclaré : « Nous ne poserons plus de telles pancartes au Québec, au Canada ou nulle part ailleurs ». Bigre ! Que s’est-il donc passé? Les affiches annonçaient C’est bon au boutte et Je trippe ben raide…, c’est-à-dire « c’est bon au bout » et « j’ai un grand plaisir » (un grand trip), ce qui peut paraître excessif si l’on considère la valeur gastronomique du pogo. Mais le problème est que la coexistence de ces bouts de textes avec des dessins de pogos évoquant irrésistiblement un pénis en érection donnait à ces syntagmes d’évidentes connotations sexuelles, d’où le scandale. Cette anecdote, au delà de la levée de boucliers moralisante et bien-pensante contre cette pub, est porteuse d’enseignements. Elle nous montre, même si nous le savions déjà, que la production de sens n’est pas le seul fait de la langue et procède parfois d’un va-et-vient entre le graphisme et le texte : c’est le B-A BA de la publicité. Mais je suis pour ma part plus frappé par l’aspect linguistique de cette affiche. C’est bon au boutte et Je trippe ben raide sont en effet la transcription de formes du français populaire québécois et témoignent d’une évidente absence de complexe face à la norme, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Je suis bien sûr conscient que la publicité tente de nous rouler par tous les moyens, mais en même temps ravi par cette graphisation du parler populaire. En outre cette affiche affirmait, sans le vouloir sans doute, le droit à la différence linguistique et témoignait de la diversité du français : C’est bon au boutte et Je trippe ben raide ne seraient pas nécessairement compris à Paris ou à Bamako. Et j’attends avec impatience que des publicités produites en Afrique mettent ainsi à l’affiche d’autres formes locales et affirment ainsi une certaine distance face à l'Académie.

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fleche6 mai 2008 : Fumer en prison...

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La nouvelle du jour, au Canada, c'est qu'il est désormais interdit de fumer dans les prisons. Dans les prisons, c'est-à-dire dans les couloirs, dans les cellules, dans les réfectoires, dans les cours, pendant les promenades, bref tout le temps et partout. Et le tabac sera dorénavant pourchassé au même titre que les drogues dures et que l'alcool. Imaginons (ou peut toujours imaginer) que la justice soient juste, qu'il n'existe pas d'erreur judiciaire, pas une seule, bref que les gens qui sont en prison y soient pour de bonnes raisons, qu'ils soient condamnés à juste titre. Ils sont condamnés à quoi? A la privation de liberté. C'est presque une définition juridique de la prison, la privation de liberté: on n'est pas dehors, on est dedans. Mais au dedans du dedans, dans sa cellule, on est chez soi, non? On peut lire, se masturber, faire de la gym, rêver... Peut-être, mais on ne peut pas fumer. Bientôt ils vont les empêcher de rêver... On me dira qu'on peut être plusieurs dans la même cellule et que le fumeur gêne les non fumeurs. Mais, selon les statistiqtues, il y aurait 70% de fumeurs dans les prisons canadiennes, 70% de prisonniers qui vont être encore plus stressés, qui seront prêts à n'importe quoi pour une cigarette... Ce n'est pas bon de fumer? Peut-être, mais encore une fois les condamnés à la prison sont condamnés à la privation de liberté, pas au sevrage du tabac. Il y a quelques années, à Moncton, on m'avait remis le règlement interne de l'université dans laquelle j'intervenais, et j'avais appris qu'il était interdit de se parfumer sur le campus. Cela portait le doux nom de "règlement anti fragrance". Interdit de se parfumer? Oui, interdit de se parfumer, pour ne pas gêner les autres. En revanche il n'y avait rien dans le règlement interne de l'université sur l'odeur des pieds ou sur le rythme de changement des slips. Tout cela ne me regarde pas? Certes, je ne suis pas citoyen canadien. Mais j'ai souvent l'impression, ici, que l'on fait de la surenchère sur les folies made in the USA, et que ce mouvement pourrait bien s'étendre de l'autre côté de l'Atlantique. Je sais que j'ai parfois tendance à exagérer, mais tout de même, interdire à un prisonnier de fumer en promenade ou dans sa cellule, c'est un peu du fascisme. Bref, si je devais faire de la prison, j'espère que ce ne sera pas au Canada. Et puis au moins, en France, nous avons un président qui fume le cigare dans un lieu public, l'Elysée, les pieds sur la table, devant les photographes de Paris Match. J'espère que si je vais en prison on me fournira les cigares...

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fleche4 mai 2008 : en boucle

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Je reçois un message en réaction/complément à mon billet d'hier, me signalant que ce 8 en boucle n'a pas empêché la flamme de s'éteindre entre Hong Kong et Macao. Mauvais présage de chez mauvais présage? Reste que si certains voient dans la forme du 8, qui rappelle l'infini ou un mouvement perpétuel, une explication de la valeur que lui donne les Chinois, ceux-ci ne l'écrivent pas ainsi, mais: ?. J'avais vu une explication dans un livre, mais je suis loin de ma bibliothèque. Ce sera pour une autre fois

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fleche4
(chiffre néfaste) mai 2008 : 8/8/08 à 8' 8"
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Dimanche frois et pluvieux à Québec, où j'ai un colloque qui commence demain. Après une promenade mouillée dans les rues du vieux Québec, je rentre au chaud à l'hôtel et relis mes notes de Chine. Est-ce la date du jour? Je m'arrête sur ce que j'avais écris sur les chiffres. Les Chinois accordent une grande attention aux numéros. Le 8 par exemple porte chance, et l'on est prêt à payer très cher pour avoir un numéro de téléphone ou une plaque numéralogique de voiture qui se termine en 8. En revanche le 4 est considéré comme néfaste (il se prononce comme la mort, si). De la même façon qu'en occident on évite souvent dans les hôtels d'avoir un treizième étage ou dans les avions une treizième rangée de sièges (on passe directement de 12 à 14), on évite en Chine comme en Corée le quatrième étage, que l'on baptise F (pour Floor). Dans un cas on supprime un signe (le 13), dans l'autre on change son signifiant (4 devient F). Bien sûr les Chinois, quand ils veulent paraître rationnels, nient accorder la moindre importance à tout cela. Ce qui ne les empêche pas de mettre le 8 partout où ils peuvent. C'est la raison pour laquelle la séance d'ouverture des Jeux Olympiques aura lieu le 8 août à 8 heures 8 minutes: on ne peut pas être plus prudent! Mais, comme m'a dit je ne sais plus qui en Chine, faisant référence aux tribulations de la flamme olympique, l'année 2008 n'a pour l'instant guère été faste...

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fleche1er mai 2008 : Inculture

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Je rentre aujourd'hui de cinq semaines en Asie: cinq pays (la Chine, la Corée, Singapour, la Malaisie, la Thaïlande), seize villes, dix-neuf conférences, six séminaires, une table ronde, un raton laveur et des langues à la pelle... Pendant ce périple asiatique, j'ai eu dès le quatrième ou cinquième jours en Chine quelques problèmes de mails: je recevais mes messages, mais je ne pouvais pas répondre depuis ma messagerie: il me fallait passer par le site orange. Arrivé chez moi: même problème. Je m'adresse à mon informaticien préféré, Michel, qui après quelques hésitations découvre le pot-au-rose: quelqu'un était rentré dans mon ordinateur (sans doute dans un hôtel chinois) et l'avait bidouillé de façon à ce qu'on puisse lire mes mails de l'extérieur. Enfin, c'est ce que dit Michel, mais en général il sait ce qu'il dit. C'est beau, la démocratie.

Et je retrouve la France endormie dans son premier mai. En parcourant la presse, je me dis que rien ne change ici, que Sarkozy continue sa rupture avec la rupture (autrement dit sa valse-hésitation qui lui fait dire chaque jour à peu près le contraire de ce qu'il a annoncé la veille), que le PS est toujours dans sa torpeur languide et que les média en sont à parler de Georges Marchais. C'est vrai qu'avec lui on s'amusait un peu. Mais je tombe tout de même sur un passage de l'allocution de notre chien agressif (voir 15 avril) qui me fait sourire:

"Dans les critiques qui me sont faites, celles qui m'a le plus touché, et qui m'interpelle le plus, c'est celle qui voit une partie des Français se dire: au fond il fait une politique pour quelques uns et pas pour tous. Si les Français croient ça, et ils ont raison de le croire, je dois en tirer les conséquences immédiates".

Un lecteur de Libération voit dans la partie que j'ai mise en gras un "lapsus révélateur". Je n'en suis pas convaincu. Je pense plutôt que le Président de la République a une maîtrise très approximative de la langue française, qu'il a voulu dire quelque chose comme "ils ont le droit de croire ça", et que son inculture est un de nos problèmes, un problème grave. Dans les centres culturels français et les alliances françaises que j'ai traversés durant ces cinq semaines, j'ai été frappé par les coupes budgétaires drastiques que les agents du "réseau" comme on dit doivent subir. Ici on supprime les subventions, là on veut vendre des locaux, ailleurs on supprime des postes... Et l'on ne parle que de "retour sur investissement", comme si l'action culturelle et linguistique se mesurait à l'aune des "retours sur investissements". Si cela continue, il n'y aura bientôt plus de politique culturelle extérieure de la France. La volte-face (une de plus) à propos de l'incroyable nomination de Benhamou à la villa Medicis risque bien d'être le prélude au prochain épisode de ce jeu de massacre. Benhamou exclu, une commission du ministère aurait retenu onze candidatures sur trente cinq. En fait il y avait, selon des bruits de couloirs, deux candidats sérieux avant le gag Benhamou: Christine Albanel, actuelle ministre de l'inculture, et monsieur Poivre (qui comme son frère, s'est adjoint un "d'Arvor" venu d'on ne sait où). La première.... bon, on ne tire pas sur une ambulance. Le second, Poivre, s'est tellement agité contre la nomination de Benhamou qu'il s'est sans doute grillé. Mais l'on peut craindre que toute cette agitation attire l'attention de notre Président: La villa Médicis, c'est quoi ça, combien ça coûte, qu'est-ce que ça rapporte? Je ne serais pas étonné qu'il décide de la fermer... Je viens d'écrire, dans un papier pour le site du Monde, que les dictionnaires signaleront peut-être bientôt que l'acclimatation en français du mot anglais people, sour la forme pipole ou pipeule, date de la présidence de Nicolas Sarkozy, et qu'il y est pour quelque chose. Peut-être sera-t-il aussi à l'origine d'une formule qui remplacerait celle d'Edouard Herriot : "La culture c'est ce qui reste quand on a tout oublié". La version sarkosienne serait: "L'inculture, c'est ce qui reste quand on a tout bousillé".

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Avril 2008

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fleche24 avril 2008 : Singapour et les "langues maternelles officielles"
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Je lis dans un quotidien de Singapour, The Straits Times, qu’une étudiante chinoise aux USA qui avait eu la mauvaise idée de vouloir jouer au « go between » entre manifestants pro-Tibet et pro-Chine sur son campus est devenue la cible d’une violente campagne. Le lendemain de la  manif, sa photo était sur un forum en ligne avec, sur son front, la mention « traître à son pays ». On mit aussi en ligne son adresse, celle de ses parents en Chine (et le mur de leur logement, à Qindao, a été couvert d’inscriptions proclamant « mort aux traîtres, mort à toute la famille »), elle-même a reçu un e-mail déclarant que si elle rentrait en Chine « son corps serait coupé en 10.000 morceaux ». Bref, le vieux Brassens avait raison, qui chantait « quand on est con on est con », ou encore « quand on est plus de deux on est une bande de cons ». Et ils sont plus de deux, les Chinois nationalistes…

Mais je voulais en fait aujourd’hui parler de la politique linguistique de Singapour. L’anglais y est la langue d’enseignement et les « langues maternelles officielles » (official mother tongues ) sont enseignées comme langues secondes. Langues maternelles officielles : l’expression est intéressante. C’est quoi, ça ? La population, un peu plus de trois millions d’habitants, se répartit entre 77% de Chinois, 14% de Malais et 8 % d’Indiens, plus quelques européens et autres étrangers. Et ces Chinois, ces Indiens (c’est moins vrai pour les Malais) ont bien sûr différentes langues maternelles. Mais l’État leur a donc donné des langues maternelles « officielles » : le mandarin pour les Chinois, le tamoul pour les Indiens et le malais pour les Malais. Ce qui signifie qu’un enfant parlant à la maison le cantonnais, le teochew ou le min doit apprendre à l’école l’anglais et sa « langue maternelle », le mandarin. Original, non ? L’anglais est considéré comme ethniquement neutre (même s’il ne l’est pas socialement : on le parle de différentes façons, socialement marquées) et les trois langues maternelles officielles doivent garantir trois identités ethniques et culturelles. Mais des identités définies, décidées par l’État. J’avoue que cela me fait un peu peur et, en même temps me fait réfléchir sur des situations sur lesquelles je travaille, en Afrique. En RDC par exemple (l’ex Zaïre) on enseigne normalement à l’école, avant de passer au français, l’une des quatre grandes langues véhiculaires régionales (kisawahili, kikongo, Ciluba, lingala), ce qui facilite l’acquisition de nouvelles sémiotiques (l’alphabet, la calcul, etc.). Du même coup, bien sûr, on risque de réduire l’espace social des autres (nombreuses) langues du pays. Mais c’est là une affaire uniquement interne. A Singapour, en particulier pour ce qui concerne le chinois, on réduit également l’espace social des différentes langues han (c’est-à-dire de la famille chinoise : cantonais, min, shanghaihua, etc.) mais j’ai l’impression qu’il s’agit là de s’aligner sur la politique linguistique de la Chine. Il fut un temps où Singapour était un lieu de plurilinguisme intense : on y parlait sa langue d’origine et les langues des voisins, comme souvent aujourd’hui en Afrique. Ce multilinguisme tend aujourd’hui à se réduire, au profit d’un bilinguisme différencié, chacun parlant l’anglais (ou sa forme d’anglais, qui n’est pas la même selon que l’on a étudié à Oxford ou Boston, ou que l’on vend de la nourriture dans la rue…) et sa « langue maternelle  officielle », qui paradoxalement n’est pas nécessairement la langue de la mère mais plutôt la langue « maternelle » assignée par l’État. Cette politique est peut-être efficace pour assurer d’un côté la cohésion linguistique du pays (par l’anglais) et de l’autre la pérennité d’identités ethniques (par le biais de « langues maternelles » imposées par la loi). Peut-être. Mais cela donne en même temps un peu froid dans le dos. Big Brother has decided of your mother tongue…

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fleche19 avril 2008 : Stamina au matin calme

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J’étais venu en Corée avec en tête cette chanson de Bernard Dimey et Henri Salvador, Syracuse, dont un passage dit : « voir le pays du matin calme, aller pêcher au cormoran »… Les matins, à Séoul, ne sont guère calmes : dès que j’ouvre la fenêtre de ma chambre d’hôtel le bruit de la circulation vient relativiser cette appellation. Mais d’où vient-elle? Il semblerait que ce soit une mauvaise et impropre traduction du nom de la dynastie Choson (1392-1910), 朝鮮, qui signifie plutôt en coréen « matin frais » et qui, de toute façon, n’était pas un toponyme. Mais les missionnaires, qui baptisèrent ainsi la Corée, en ont décidé autrement… Quoiqu’il en soit, on m’a fait avant-hier boire du soju, l’alcool local, en me disant que c’était « bon pour la stamina ». Stamina ? Le terme, en anglais, signifie « endurance », « résistance », mais il veut dire ici « puissance sexuelle » et l’on vous dit en fait la même chose, « bon pour la stamina », à propos de la majorité des produits locaux. Tout est bon pour la stamina. Moi qui cite souvent devant mes étudiants cette phrase de Mao TSe Toung, « qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole », je ne suis pas en situation d’infirmer ou de confirmer cette affirmation concernant la « stamina »… Mais je me pose des questions : pourquoi parle-t-on si souvent de la « stamina » ? Auraient-ils des problèmes ? Bon, je vais encore me faire des amis…

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fleche16 avril 2008 :
西藏 Le Tibet, "trésor de l'ouest"
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Pendant vingt jours en Chine et à Hong Kong j’ai tenté d’analyser le discours chinois sur le Tibet, les jeux olympiques, la liberté d’expression et les droits de l’homme. Pour ne pas mettre dans l’embarras les Alliances Françaises qui m’avaient invité à donner des conférences (et qui ne s’occupent pas de politique, mais de diffusion de la culture francophone et de la langue française), j’avais décidé de ne mettre en ligne mes notes et mes réflexions qu’à la fin de mon séjour. Mais, pour ne pas donner l’impression de me défiler, je les rends publiques avant mon départ. Demain, je serai en Corée. Voici donc quelques impressions…

Je suis, en Chine, un lecteur assidu du China Daily, le seul quotidien national en anglais, qui reflète bien sûr les positions officielles. Et, contrairement à ce que j’avais  pensé en quittant la France, on y parle beaucoup du Tibet et des péripéties de la flamme olympique. Je croyais en effet qu’après les manifestations de Lhassa, les incidents d’Olympie, les protestations diverses et variées, la presse officielle chinoise observerait un silence pesant sur ce problème. Or, chaque jour, les autorités tentent de répondre à la presse occidentale ou aux déclarations politiques occidentales, à Nancy Pelosi par exemple qui avait déclaré comprendre que l’on puisse manifester lorsque la flamme olympique passerait par San Francisco, ou à Bertrand Delanoë annonçant qu’une banderole en faveur des droits de l’homme serait accrochée à l’hôtel de ville de Paris. L’argument est toujours le même : il faut respecter l’esprit des jeux olympiques, l’idéal de paix, les principes du sport, etc. En lisant ces articles (plusieurs chaque jour), on a d’abord l’impression que la Chine a entamé, sur le front de l’information, une immense partie de go. Je ne cite pas ce jeu au hasard. Dans les échecs en effet, qu’ils soient occidentaux ou chinois, deux armées s’opposent frontalement. Au go, nous sommes plutôt dans une guerre de guérilla, avec plusieurs foyers : les joueurs tentent de se constituer des territoires par encerclement de cases vides avec leurs pierres. Et le discours officiel chinois semble en effet tenter d’isoler  un certain nombre d’arguments, pour les désamorcer.

Il tente d’abord d’encercler la « clique du Dalai Lama », qui selon lui ment en se prétendant non violente. C’est elle qui organiserait les émeutes et voudrait en fait restaurer la théocratie, c’est-à-dire la dictature des moines et des nobles. Leur véritable but serait, je cite, que 90% des terres, des biens, des outils soient comme auparavant contrôlés par ces moines et ces nobles tandis que le peuple, réduit à l’état de servitude, ne posséderait rien. Tout ce qui s’est passé à Lhassa est donc de la faute des émeutiers, téléguidés par la « clique du Dalai Lama », qui, en mettant le feu partout, ont tué de pauvres gens. Leur prochain objectif, si l’on en croit China Daily, serait d’organiser des attentats suicides. Plus tard, le 11 avril, Pékin annoncera l’existence de complots islamistes ouigours contre les jeux. Ici la phraséologie (« clique ») rappelle les plus belles périodes staliniennes. Ainsi on lit le 9 avril que, selon la porte-parole du ministère des affaires étrangères, Jiang Yu, «the Dalai Lama is the chief representative of the darkest slavery in human history, a period that had no democracy, freedom or human rights ». Et il est en permanence traité de « liar », de menteur, en particulier lorsqu’il déclare ne pas réclamer l’indépendance du Tibet, ou ne pas être contre les jeux olympiques. Cet adjectif sans cesse asséné, menteur, rend évidemment la discussion impossible : le Dalaï Lama ment, il faut en croire la presse chinoise sur parole, puisqu’elle, bien sûr, ne ment pas…

Les droits de l’homme constituent un autre endroit du « goban » (la table sur laquelle on joue au go) où l’on tente d’encercler le discours occidental. Et l’on fait volontiers appel pour cela à des étrangers bienveillants ou complices. Ainsi, le 1er avril, un « spécialiste français de la Chine », un certain Pierre Picquart, explique que la presse occidentale se comporte de façon honteuse en appelant le gouvernement chinois à plus de retenue alors que tout est de la faute des émeutiers. Et le lendemain c’est un canadien, professeur à Pékin, qui déclare que les droits de l’homme ne sont pas en question au Tibet, et que d’ailleurs l’Occident est mal placé pour parler des droits de l’homme. Selon notre Canadien de service, Sarkozy aurait fait pire dans les banlieues parisiennes. Le 5 avril c’est un éditorial anonyme qui revient sur les droits de l’homme en expliquant qu’ Amnisty International se trompe de cible et que ceux qui ne les respectent pas sont en fait les émeutiers attaquant sauvagement la police chinoise. Le 9 avril China Daily met en avant une réunion « d’experts chinois des droits de l’homme » selon lesquels « what the Dalai Lama wants most is to restore his serfdom in Tibet, which goes against the human rights of Tibetans », et « China has made great strides in the improvement of human rights, but it’s a pity that Amnesty International hasn’t noticed them yet ». D’ailleurs, China daily l’affirme le 10 avril : « The great majority of Tibetans enjoy unprecedented human rights ». Bref le Tibet est un véritable paradis, et l’on se demande comment les observateurs ne s‘en rendent pas compte. Sans doute parce que, pour l’instant, ils n’ont pas le droit d’y aller…

Un troisième territoire que l’on tente d’encercler  est l’information sur ce qui se passe sur le parcours de la flamme olympique. Ainsi, le matin du 7 avril, je lis dans le Shanghai Daily que 25 personnes ont manifesté à Londres sur son passage et qu’elles ont été arrêtées. Et une photo nous montre le premier ministre, Gordon Brown, applaudissant le passage d’un athlète handicapé. Sur Internet, on parle de plusieurs milliers de manifestants, et d’un millier devant la résidence du premier ministre. La différence de tonalité entre les deux sources d’information est pour le moins frappante… Le même jour, China Daily titre à la une : « Warm reception in cold London ». Et le lendemain ce sera « French passion greets torch in Paris ». On appréciera la subtilité de ces titres : qu’en termes choisis cela est dit. Warm reception, French passion : les mots sont au minimum employés à double sens. Et je songe à cette phrase que l’on prête à Confucius (qui, par parenthèses, revient fortement à la mode ici) : « Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent la liberté ». Plus tard dans la journée du 7 je suis à Nankin et dans mon hôtel, pour la première fois depuis dix jours, j’ai accès aux chaînes internationales. A 15 heures je suis le journal de TV 5. Hasard ? Subitement, alors que l’on commence à parler des manifestations de Londres, la télé se coupe. Je vérifie : les autres chaînes marchent parfaitement. Et puis TV 5 revient… pour parler d’autre chose. Il se passe exactement la même chose le lendemain matin, à 7 heures 30 : le journal d’antenne 2 retransmis par TV5 est sans cesse coupé, tant qu’il s’agit des tribulations de la flamme à Paris, puis redevient normal lorsque l’on passe à la suite, l’arche de Zoë, l’économie, l’enquête sur la mort de la princesse Diana… Quoi qu’il en soit, j’ai pu comprendre que la journée parisienne avait été très perturbée. Qu’en ont su les Chinois ? La chaîne CCTV a montré Stéphane Diagana quittant la tour Eiffel avec la flamme, puis quelques belles images de Paris (la Seine, l’Arc de Triomphe..) tandis que le commentaire parlait de l’enthousiasme de la foule… C’est-à-dire qu’en comparant les diverses sources on se rend compte que, systématiquement, l’information est tronquée, truquée, trafiquée. Ne pouvant pas cacher qu’il s’est passé quelque chose à Londres, à Paris, à San Francisco, la presse va minimiser les évènements en les attribuant à des « séparatistes tibétains ». Et la phraséologie, ici encore, est révélatrice : « some separatists », « a few Tibetan separatist ». Jiang Yu, toujours elle, déclare selon le journal du 8 avril que les Occidentaux « should stop trying to sabotage the Beijing Olympic Games and also admit Tibet and Taiwan are inalienable parts of China ». Pourtant, le 12 avril, un chinois installé au Canada explique dans China Daily que Libération  et le Figaro, étrangement associés, sont hystériques et font une grosse erreur en pointant « leurs doigts sales » vers la Chine. Derrière le style encore une fois stalinien, le texte est en totale contradiction avec ce que les lecteurs ont appris les jours précédents. Notre chinois canadien explique en effet qu’il y a eu à Paris des « scènes chaotiques », qu’on a tenté d’éteindre la flamme, c’est-à-dire tout le contraire de ce que le même journal écrivait jusque-là, pour conclure que ces évènements ne sont pas une gifle à la Chine, comme l’écrit Libération, mais bien à la France, dont il rappelle en passant que le nom chinois, fa guo, signifie « pays de la loi », et qu’elle devrait donc faire respecter la loi sur le passage de la flamme…

La comparaison entre la presse de Pékin et celle de Hong Kong est également intéressante. A la une du China Daily du 11 avril une photo montrant de jeunes chinois de San Francisco déployant d’immenses drapeaux rouges, et un article en page intérieure explique que des milliers de gens ont chaleureusement accueilli la flamme, avec juste la mention d’une modification du trajet. De son côté le South China Morning Post  donne sur une carte de la ville le parcours prévu et le parcours réel. Le 12, j’apprends par les media de Hong Kong que l’Australie et le Japon ont refusé la présence de policiers chinois autour de la flamme (notons au passage que la France n’a pas eu cette élémentaire dignité). Et bien sûr, les lecteurs de China Daily ne sauront rien de ce refus.

J’ai parlé en commençant cette chronique d’une partie de go. Mais au fil des jours j’ai eu l’impression que la partie devenait un peu désordonnée, erratique. La Chine m’a semblé dépassée par les évènements, réagissant au coup par coup, parfois de façon contradictoire. Pékin sera bien sûr ville olympique, mais le comportement de la Chine est face aux discours occidentaux tout sauf olympien. Et son traitement de l’information et des réactions occidentales m’a sans cesse fait penser à un tour de passe-passe. Comme dans la prestidigitation, elle tente d’attirer le regard des spectateurs vers autre chose, pour les empêcher de voir ce qu’ils ne doivent pas voir afin que la manipulation se passe bien. Par exemple en expliquant qu’il ne s’agit pas de droits de l’homme mais de l’intégrité du territoire, ou que les manifestants, tout au long du trajet de la flamme, ne sont pas des militants des droits de l’homme mais des « séparatistes tibétains », en nombre bien sûr limité…

Il faut cependant souligner que la population chinoise semble de façon presque unanime d’accord avec la version gouvernementale des faits, et c’est sans doute pour cela que l’information circule en partie: le pouvoir joue la carte du nationalisme. Ce qui me navre dans le discours de certains Chinois avec lesquels je parle, c’est que malgré leur véhémence, je sais très bien que si le régime venait à changer leur véhémence serait exactement inversée et qu’ils condamneraient avec force ce qu’ils ont défendu auparavant. J’ai vu cela tant de fois en Afrique, des foules qui fêtaient bruyamment après un coup d’état le tyran qu’elles encensaient  la veille… En même temps, les nombreuses affirmations selon lesquelles « le Tibet c’est la Chine » me rappellent celles qui, à la fin des années 1950, déclaraient que « l’Algérie c’est la France ».

Alors, la Chine ? Alors le Tibet ? L’affirmation que les droits de l’homme y sont respectés, que la liberté d’expression y est respectée, que ce qui s’est passé à Lhassa est le fait d’une poignée d’agitateurs est évidemment une plaisanterie. Le régime chinois est extrêmement autoritaire, la police et la justice ne plaisantent guère (et la peine de mort fonctionne à temps plein), personne ne se risque à critiquer ouvertement le régime, bref le pays est tout sauf une démocratie, au sens où nous entendons ce mot. L’attribution des jeux olympiques à Pékin a sans doute été une magouille de l’ancien président du CIO, qui a dû y trouver quelque part son compte. Mais les réactions actuelles de l’occident, la défense du Tibet, me semble passer à côté du vrai problème. Que Pékin ne respecte pas les droits de l’homme est une évidence, et nous le savions déjà. N’ayant pas rencontré de Tibétains, je ne sais pas s’ils réclament leur indépendance ou sont « séparatistes ». Mais le Tibet, pour la Chine, n’est pas seulement une « partie inaliénable » de la nation, où les droits de l’homme fleurissent, comme le dit la presse chinoise. C’est surtout, c’est avant tout, une réserve d’eau. Il suffit de regarder une carte : les principaux fleuves chinois, le Yang Tsé, le Fleuve Jaune (Huang He) y prennent leur source (et même certains fleuves non chinois : le Mékong, l’Indus). Or la Chine a d’énormes problèmes d’alimentation en eau. Et elle ne laissera sûrement pas un Tibet indépendant contrôler ses fleuves : la politique a parfois des fondements bien prosaïques, et les droits de l’homme, l’identité et la culture tibétaines pèsent peu face à ce problème. D’ailleurs peu de gens semblent s’en soucier ici.

Le Tibet, en chinois, se dit Xi Zang  (西藏), « trésor de l’ouest ». Le trésor, vous l’avez compris, ce n’est ni les beautés du Tibet, ni sa culture, ni son développement, ni les droits de l’homme, c’est l’eau. Cynique, moi ? Non, réaliste.

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fleche15 avril 2008 : Chien agressif,
賽 狗
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Donner en chinois un nom aux étrangers, ou transcrire un nom étranger, est tout un art. Il s’agit en effet d’une opération double : trouver des caractères qui d’une part se prononcent à peu près de la même façon que le mot original et d’autre part font un sens qui honore la personne ou le lieu re-nommé. Pour ne prendre que quelques exemples, la France se dit en chinois fa guo, 法國, le « pays de la loi » (ou de l’ordre), l’Amérique mei guo, 美國, le « beau pays » ou « pays de la beauté ». Autre exemple, l’université de Vincennes avait été jadis nommée par un professeur chinois de passage 文森, wen sen, c’est-à-dire « forêt de signes ».

Bien sûr, les marques étrangères qui s’installent en Chine jouent là-dessus et recherchent des noms attractifs ou valorisant. L’exemple classique est celui de Coca Cola qui donne 可口可樂, se prononçant ke kou ke le et signifiant « bon pour la bouche, bon pour la joie ». Les supermarchés Carrefour par exemple, que l’on voit dans toutes les villes avec le même logo, la même graphie et les mêmes couleurs qu’en France, ont un nom chinois en trois caractères, 家樂褔, qui se lisent jia lo fu, et dont la traduction donne «bonheur de la maison». Dès lors les Chinois s’y précipitent, et je doute que les appels de certains à boycotter Carrefour après les tribulations de la flamme olympique à Paris fassent le poids contre ce nom magique.

Mais si, je l’ai dit, on cherche donc à honorer un étranger en le nommant « à la chinoise », on peut aussi s’amuser en jouant sur les homonymies en l’honorant…un peu moins. Deux exemples qui me ravissent. Sarkozy est devenu pour certains sai gou, adaptation de Sarko, qui s’écrit 賽 狗 et se traduit « chien batailleur » ou « chien agressif ». Intéressant la vision que les Chinois ont de notre Président ! Bien sûr il ne s’agit pas de la transcription officielle, mais cela en est d’autant plus intéressant. Quant à Royal, elle est devenue hua ya le , 花压了, « fleur comprimée ». Ce qui n’est pas mal vu non plus… Je n’ai pas trouvé la transcription de Le Pen, mais le caractère  笨 pourrait convenir : il se prononce /pen/ et signifie « imbécile « .

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fleche14 avril 2008 : Toponymie et expansion

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Il y a longtemps que j’aurais dû m’en rendre compte : les provinces chinoise ont le plus souvent des noms « géographiques », elles sont linguistiquement situées dans l’espace. C’est le cas pour au moins la moitié d’entre elles. 

Le Guangdong (qui a donné en occident le nom de la ville de Canton), ou 廣東, dont le nom originel, 廣南東路, signifiait « région orientale d’expansion vers le sud », l’île de Hainan, 海南, « au sud de la mer »), le Hebei, (河北, « au nord du Fleuve Jaune », le Heilongjiang,黑龙江, « rivière du dragon noir (autrement dit le fleuve Amour), le Henan, 河南, « au sud du fleuve », le Hubei, (湖北, « au nord du lac », le Hunan, 湖南, « au sud du lac », le Jiangxi, (江西, « à l’ouest du fleuve ») le Shandong, 山東, « à l’est de la montagne », le Qinghai, 青海, du nom du fleuve Qing, le Saanxi, 陝西, « à l’ouest du col de Shaan », le Shanxi, 山西, « à l’ouest de la montagne », le Sichuan, 四川, « les quatre fleuves », le Yunnan, 云南, « au sud des nuages ». Ajoutons-y les républiques autonomes du Tibet (,西藏, « trésor de l’ouest ») et du Xinjiang (新疆, « la nouvelle frontière »). Et alors ? direz-vous… Et alors nous avons bien sûr là une tendance chinoise à baptiser des lieux à partir de leur situation (au sud ou au nord du lac ou de la montagne par exemple), une sorte de description approximative d’en emplacement. Mais les points cardinaux sont des données relatives : on se trouve au nord ou à l’est de quelque chose : Paris est au nord de Marseille mais au sud de Lille. Dès lors, pour revenir à la Chine, les noms de Pékin (« capitale du nord ») et de Nankin (« capitale du sud ») esquissent une sorte de centre historique de l’empire, la zone des premières dynasties, par rapport auquel Pékin est au nord, Nankin au sud. Et les noms du Guangdong (expansion vers le sud), du Xinjiang (nouvelle frontière) ou du Tibet (trésor de l’ouest) nous montrent alors qu’il y a aussi derrière ces toponymes quelque chose qui nous parle de l’expansion du pays.

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fleche11 avril 2008 : 香港, Hong Kong, et le cantonais,
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Comme chaque fois que je passe à Hong Kong en venant de Chine continentale que je me dis que les caractères chinois classiques sont beaucoup plus beaux que les caractères simplifiés. Sans doute va-t-on me traiter de rétrograde bourgeois… Mais ce qui frappe le plus ici, c’est que, dans l’environnement graphique, les transcriptions des toponymes sont différentes. Dans les noms de villages qui comportent l’idée de « champ » par exemple, le caractère 田 est transcrit tian en Chine et tin à Hong Kong. Ou encore le caractère signifiant « grand », 大, est transcrit da en Chine et tai à Hong Kong. C’est que d’un côté on transcrit la prononciation de la langue officielle, le pu tong hua, et de l’autre on transcrit le cantonnais, la langue que tout le monde parle ici. Et cette forte résistance du cantonnais attire l’attention du linguiste. Parlé en Chine par environ 60 millions de personnes, le cantonnais est également la langue la plus utilisée dans l’immigration et constitue une sorte de langue véhiculaire des différentes « chinatown » du monde. De ce fait, paradoxalement, il est plus « international » que le chinois officiel. Ce qui n’empêche pas qu’on le considère en Chine comme un « dialecte », alors qu’il est plus différent du pu tong hua que le français l’est de l’espagnol par exemple. C’est le versant idéologique de la centralisation linguistique…

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fleche10 avril 2008 : Shibboleth

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Schibboleth  est un mot hébreu désignant l’épi de blé et la Bible  raconte qu’après une guerre fratricide entre la tribu de Galaad et celle d’Ephraïm les vainqueurs, ceux de Galaad, tenaient un passage sur le Jourdain et demandaient à ceux qui voulaient passer de prononcer schibboleth. Or ceux qu’Ephraïm ne savaient pas prononcer schi, ils prononçaient si, et selon la Bible nombre d’entre eux furent tués ce jour-là, reconnus comme ennemis par cette particularités de prononciation.

Les Chinois du sud ont le même problème, ils ont des difficultés à différencier le /ch/ et le /s/. Les Cantonnais par exemple n’arrivent pas toujours à distinguer la montagne (shan) du chiffre trois (san) ou le chiffre quatre (si) du chiffre dix (shi), d’où des blagues sans fin racontées au nord dans lesquelles les Cantonnais sont bien sûr toujours les dindons de la farce.

Pour l’oreille de quelqu’un qui, comme moi, n’a que des rudiments de chinois, cela rend les choses difficiles dans le sud du pays : j’ai par exemple du mal à savoir, lorsque je demande un prix, si on m’a répondu « quatorze » (shi si, 十四) ou « quarante » (si shi, 四十). Et hier, à Wuhan, enregistrant dans mon hôtel, j’ai cru que j’étais au quatrième étage et suis arrivé dans un lieu qui n’était ni hôtelier ni hospitalier : l’hôtel commençait au sixième et ma chambre était au dixième.

Mais, contrairement au récit biblique, on ne tue plus pour ce genre de problèmes phonétiques.

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fleche8 avril 2008 : Pollution

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Marseille-Paris-Pékin-Xi’an, j’étais sorti de mon dernier avion un peu abruti, après avoir traversé, avant l’atterrissage, une sorte de bulle de brume sale. Une fois hors de l’aéroport, j’eus l’impression de pouvoir toucher la pollution, de pouvoir palper dans l’air (et filtrer dans mes poumons) des millions de particules de gaz d’échappement et de poussière de loess qui font un écran permanent entre le soleil et la terre. Et l’on dit ici que lorsque le ciel est bleu les chiens hurlent (de peur, bien sûr). Même impression à Cheng Du : un peu plus humide mais tout aussi voilée, l’atmosphère ambiante cache résolument le soleil. A Dalian, au bord de la mer, j’ai retrouvé le ciel bleu pour une courte journée, puis retour à la pollution. A Pékin, même lorsque le ciel est bleu, la poussière s’accumule partout : cette ville fait, dit-on, le malheur des femmes de ménage… Et à Shanghai, même si l’on devine que le soleil est là (les gens ont vaguement une ombre), le ciel est constamment voilé. A Nankin, même impression : il y a du soleil mais…

Tout cela est un peu répétitif : la Chine est extrêmement polluée, vous l’aurez compris, et si j’étais journaliste, j’enquêterais sur les problèmes respiratoires des enfants. Les chiffres doivent être intéressants. Que fait-on contre cette pollution omniprésente ? Pas grand chose de visible. Hier, du train entre Shanghai et Nankin, j’ai aperçu de très rares panneaux solaires. A Cheng Du et un peu à Pékin j’ai vu des mobylettes et de scooters électriques (d’ailleurs dangereux : ils ne font aucun bruit, on ne les entend pas venir, et comme ils roulent sur les trottoirs…). Pour le reste, on a l’impression que cette pollution est considérée comme le prix à payer pour le développement du pays. En cela, la Chine est encore une fois très semblable aux États Unis.

Concernant le Tibet et les jeux olympiques, dont je parlerai plus tard (les choses ne sont pas simples, et pour l’instant j’essaie d’y voir clair), j’ai pour la première fois pu suivre dans mon hôtel de Nankin des chaînes occidentales (CNN, BBC, TV5). La comparaison avec ce que l’on voit à la télé chinoise est éclairante. La lumière de la flamme, en quelque sorte…

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fleche7 avril 2008 : Tourisme

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Pékin et Xi’an sont les deux premières destinations touristiques en Chine mais les touristes y sont essentiellement…chinois. A Xi’an déjà, devant les guerriers de terre cuite, je n’avais pas vu beaucoup de lao wai, d’étrangers. A Pékin, sur la place tian an men (la « porte de la paix céleste »), idem : des foules de Chinois faisaient la queue pour entrer dans la cité interdite, et rares étaient les occidentaux. A Shanghai où j’étais ce week end, c’était encore plus frappant. Aux alentours de la rue de Nankin, artère commerçante devenue piétonnière, et du Bund, cette promenade le long de la rivière Huangpu, datant de l‘époque des concessions, des dizaines de bus déversent leur cargaison de Chinois. Ils semblent n’aller que là, et partout ailleurs on peut se promener dans les petites rues sans rencontrer autre chose que des autochtones. Venus sans doute de petites villes de l’intérieur ou de la campagne, ces touristes photographient essentiellement les gratte-ciels, il est vrai parfois impressionnants, de la ville. Pourtant, sur le Bund, il y a une architecture intéressante, datant du début du XXème siècle, mais non, ce qui intéresse nos touristes c’est le moderne. Une exception cependant. Sur le Bund donc, j’aperçois quelques Chinois en train de photographier la porte d’un immeuble cossu, le siège d’une banque. Je m’approche, regarde ce qui les intéresse. Leurs objectifs sont braqués sur deux petites statues de bronze encadrant le portail. Chacune représente un groupe d’hommes nus, à la virilité indiscutable.

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fleche6 avril 2008 : Communiste, la Chine ? Suite...

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J'oubliais. L'expression qui signifiait "camarade", Tong Zhi (同志) ne s'emploie plus, du moins plus en ce sens. Elle signifie désormais "homo", "gay". Ah! Le sens de l'histoire!

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fleche5 avril 2008 : Communiste, la Chine ?

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Communiste, la Chine ? C’est l’image qu’en Occident on a d’elle. J’y suis venu pour la première fois il y a 23 ans, le « grand timonier » n’était alors pas critiquable, les gens roulaient en vélo et portaient le costume Mao   Ce matin, le long d’un mur de la cité interdite, j’ai vu une magnifique Jaguar, les Mercedes et les BMW ne sont pas rares, les voitures luxueuses pullulent et je me sens cerné par les nouveaux riches. Cette richesse évidente, ostensible, palpable, visible aussi dans les prix de l’immobilier qui grimpent sans cesse et dans de nombreux autres  « petits » détails, repose bien sûr sur la misère de six ou sept cents millions d’êtres humains. Mais ils mangent à peu près à leur faim et peuvent rêver de devenir riches. Lors de ma première visite, il n’y avait pas de riches, et donc pas de rêves de richesse. Du moins pas de rêves formulés, formulables. Cette nouvelle donne, que j’ai vu lentement se mettre en place lors d’une dizaine de séjours depuis quelques années, relativise considérablement l’adjectif populaire dans « République Populaire de Chine ». Il n’y a plus ici d’assurances sociales automatiques, cela dépend de la compagnie qui vous emploie, si l’on n’est pas assuré il faut payer avant de se faire soigner dans un hôpital, payer ou crever devant la porte, bref la Chine est en train de devenir une caricature des États Unis. Les publicités, dans les rues ou dans le métro de Pékin, les boutiques de Wangfujing (la rue commerçante « in »), le pourcentage de sacs Vuiton que portent les femmes dans les avions que je prends, donnent à voir une société de consumérisme effréné, tandis que dès que l’on sort des villes on trouve la pauvreté. Nous sommes ici dans un pays de libéralisme sauvage, impitoyable, des fortunes se font (surtout dans l’immobilier, pour ce qui concerne les fortunes légales) à la vitesse de l’éclair, le mausolée de Mao est fermé (« momentanément », dit-on) mais la bourse de Shanghai est prospère (du moins l’était jusqu’à une date récente : elle aussi subit le contrecoup de la crise des subprimes). Il est loin le temps où Mao dénonçait le « tigre de papier » que constituaient à ses yeux les États Unis, le temps où la Chine rouge faisait peur aux bourgeoisies occidentales, le temps où elle aidait de par le monde les différentes luttes de libération. Aujourd’hui, ce qui fait peur à l'Occident c’est sa puissance économique, c’est l’alternative qu’elle peut constituer : elle pourrait si elle le voulait ruiner l’économie américaine avec ses réserves de dollars. Il y a dans tout cela une grande ironie de l’histoire. Le communisme soviétique a donné naissance à un pays de mafieux, le maoïsme s’est transmué en un capitalisme caricatural. Est-ce cela qu’on appelle (ou appelait) le sens de l’histoire ? Le vieux Marx doit se retourner dans sa tombe. C’est pourquoi il faudrait incinérer tout le monde : les cendres ne se retournent pas

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fleche4 avril 2008 : Château Bolongbao

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Il s’est passé hier, dans la conférence que je faisais à Pékin sur le « poids » des langues, une chose assez amusante. Je présentais différents facteurs permettant de classer les langues du monde (nombre de locuteurs, place sur Internet, flux de traductions, etc.) et, en parlant du nombre de pays dans lesquels une langue était officielle, ce qui est un facteur important, je signalais que le chinois n’était pas, sur ce point, parmi les langues les mieux placées, avec seulement trois pays (Chine, Taiwan, Singapour). Et j’ai ajouté : « et en plus, comme vous considérez que Taiwan n’est pas un pays mais une province de la Chine, vous faites reculer votre langue. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux ». Frissons dans l’amphithéâtre, dans la partie chinoise de l’auditoire….

Puis j’ai traîné, le soir, dans le quartier de hutongs dans lequel je suis logé (un hôtel à l’ancienne, une chambre ouvrant sur une petite cour pavée, des meubles charmants, bref le rêve, sauf qu’il fait un peu froid la nuit), et je suis allé dîner dans un restau du coin. Comme toujours, les gens parlent très fort, donnant même parfois l’impression de crier, ce qui me permet d’apprécier l’accent pékinois très particulier et très différent de celui du sud, comme s’il y avait des « eur » venant ponctuer la fin de chaque mot. En sirotant ma bière, au goût très bavarois, je repense à une publicité trouvée dans une revue, dans l’avion qui m’a amené de Da Lian à Pékin. Une publicité pleine page pour un vin rouge. De loin cela ressemblait à une bouteille de Bordeaux, avec une belle étiquette blanche. Et d’ailleurs c’était une bouteille de Bordeaux. En regardant de plus près, on lisait « château Bolongbao 2003 ». Tiens, Bolongbao, c’est où, ça ? Etrange toponyme, pas très bordelais. Et plus bas : « Mis en bouteille au château, dans le village de Bashimudi, région de Fangshan, Pékin ». Ah bon ! Voilà donc que les Chinois s’y mettent, eux aussi, à copier l’occident. Remarquez, château Bolongbao, ça ne mange pas de pain. Il y a près de trente ans, allant au Mozambique, j’avais fait escale à l’aéroport de Johannesbourg, et au restaurant pris une bouteille de vin rouge. Même apparence de Bordeaux, même type d’étiquette et, comme appellation, Château Libertas. En plein apartheid, cela faisait rire, ou pleurer, au choix. Bolongbao, c’est moins compromettant. Quant à la liberté, nous en parlerons une autre fois…

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fleche3 avril 2008 : Colloque

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Les 26 et 27 septembre 2007 nous avons tenu à Aix-en-Provence un colloque sur le thème du Poids des langues. Pour ceux que cela intéresse,vous pourrez en suivre les interventions à l'adresse ci-dessous. C'est tout beau, tout chic, tout technique...

http://tice.univ-provence.fr/document.php?pagendx=4884&project=dsiitice

Demain, je vous parlerai à nouveau de la Chine: ce sera le jour des morts, et donc congé. Ouf! Pas de conférence.

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fleche1er avril 2008 : Du passé faisons table rase
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« Du passé faisons table rase », pour les ignorants, est un passage du texte de L’Internationale, qu’Eugène Pottier écrivit en 1871, pendant la répression de la commune, bien avant que Pierre Degeyter y mette en 1888 sa musique. Et l’on fait, en Chine, table rase de beaucoup de choses et de différentes façons.  La ville de Xi’an, la « paix de l’ouest » (西安), est la deuxième destination touristique en Chine, après Pékin. On y passe un ou deux jours, le temps de voir les soldats de terre et d’acheter quelques babioles. Et des babioles il y en a, en particulier dans les rues du quartier musulman, les plus animées, les plus « authentiques » (c’est-à-dire régulièrement refaites dans un style plus ou moins traditionnel). C’est une des façons de faire table rase du passé, pour refaire «presque» la même chose. Pour le reste, une horrible architecture rappelant les immeubles soviétiques de l’époque stalinienne ou les immeubles italiens de l’époque mussolinienne, des bâtiments administratifs ou des HLM… A ceci près qu’au centre ville, intra muros (le centre est entourée d’une muraille « historique ») on trouve sur certains bâtiments neufs des toits de tuiles vernissées, en pointe, à l’ancienne, et des colonnes ou des encadrements de fenêtres peints en rouge. Encore le passé, ou du moins son ersatz. Dans ma chambre d’hôtel j’ai une soixantaine de chaînes de télé, mais pas une seule étrangère. Et mon chinois étant nettement insuffisant pour suivre vraiment les programmes, j’en ai une lecture flottante, sémiologique. Beaucoup de films ou de feuilletons historiques, en costume du genre époque Ming, mâtinés d’arts martiaux, quelques films patriotiques évoquant la lutte contre les Japonais : comme pour les quartiers « authentiques » la Chine cultive son passé, un passé glorieux repeint à neuf. Et le passé est, à Xi’an, un fonds de commerce. Dans toutes les boutiques on peut acquérir des reproductions miniatures ou grandeur nature des fameux guerriers, des fameux chevaux, nés bien sûr de la dernière pluie, fabriqués en série pour les touristes. Mais, à la réflexion, les « vrais » sont-ils beaucoup plus anciens ? Le site est, bien sûr, magnifique. Impressionnant. La version officielle est que cette armée de terre cuite a été découverte « par hasard » le 29 mars 1974 par des paysans creusant un puit. Et les fouilles s’étalant de 1974 à 1994 ont permis de trouver trois fosses contenants près de huit milles guerriers (d’un mètre soixante dix à deux mètres de haut, ce qui est bien grand pour des Chinois de cette époque), des chevaux et des chars. Au centre de ce dispositif, l’empereur Ying Zheng (né en 259 av. J-C), unificateur de l’empire chinois, qui prit le nom de Qin Shihuangdi. Il aurait fait construire de son vivant son tombeau, aux proportions gigantesques, dont on nous dit qu’il est sous un tumulus, en fait une petite colline boisée, située à 1500 mètres des fosses, qui n’a pas été fouillée. Bien sûr je ne suis pas archéologue, mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir un léger doute. De façon étrange, sur les différents panneaux autour des ruines et au musée, on ne trouve aucune indication de date, aucune référence à une datation au carbone 14. Et les bronzes du musée, en particulier deux magnifiques quadriges, qui paraissent plus récents, ne sont pas non plus datés.  Et l’on se dit que tout cela est trop beau pour être vrai, non seulement l’état de conservation remarquable des statues mais aussi la divine surprise qu’a constituée leur découverte, en 1974, à la fin de la révolution culturelle. L’émergence soudaine d’un mythe fondateur, d’un empereur ayant unifié la Chine, de traces archéologiques aussi importantes que celles de Rome ou que les pyramides d’Egypte a rempli de fierté les Chinois qui ont unilatéralement baptisé le site de Xi’an «huitième merveille du monde». Et je me prends à délirer: si tout cela était un peu –ou beaucoup- arrangé ? S’il s’agissait d’un énorme truquage ? Je rêve, je romance ? Oui, bien sûr, mais la Chine prête au rêve. Et par l’immensité de sa culture et de son histoire, elle ne pourrait pas produire de petites forgeries. Une grande, comme celle-ci, aurait de la gueule, non ? Alors disons que je commence ma tournée de conférences dans l’empire du milieu par un canevas de roman… Le site de Xi’an ne serait qu’une immense imposture. Et si j'ai dit une grosse bêtise, et bien, c'est le 1er avril.

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Mars 2008

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fleche24 mars 2008 : Le springbok et la protéa

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Je me trouve pour trois jours à Kinshasa, au Congo, loin de la froidure française, et j'en profite pour vous parler un peu de cette partie du continent africain, mais d'un point de vue sémiologique.

Le springbok, peut-être le saviez-vous déjà, est une gracieuse antilope qui depuis plus d’un siècle est l’emblème de l’équipe de rugby du même nom, puis de l’équipe nationale d’Afrique du Sud. Or depuis quelques mois se déroule dans ce pays un débat passionné car les Springboks étaient  à l’origine une équipe exclusivement composée d’Afrikaners blancs, et donc un symbole de l’apartheid. Depuis la fin de l’apartheid, l’ANC voudrait supprimer cet animal et le remplacer par une fleur, la protéa, qui serait le symbole de tout le sport national. Nelson Mandela était intervenu en 1995 pour sauver le pauvre animal, mais l’ANC revient à la charge. La polémique est intéressante car l’antilope bondissante que l’on voit sur le maillot des rugbymen sud-africains fonctionne à plusieurs niveaux, constituant des signes imbriqués les uns dans les autres comme des poupées russes. Le graphisme est suffisamment clair, reconnaissable, pour que même séparé de ce fameux maillot il renvoie d’abord à lui-même, de façon presque tautologique : ce dessin de springbok est un springbok, une antilope. Mais il est en même temps suffisamment particulier, et là aussi reconnaissable comme tel, pour renvoyer à l’équipe qui porte son nom : les Springboks. Nous en sommes donc à la deuxième poupée russe, insérée dans la première. Les pratiques de l’équipe, sa politique de recrutement, font alors apparaître une troisième poupée, le springbok symbole de l’apartheid. Et les succès internationaux de l’équipe ainsi que la fierté nationale qu’ils suscitent  font apparaître une quatrième poupée. Mammifère, équipe de rugby, souvenir de l’apartheid, symbole d’une fierté nationale, le graphisme du springbok bondissant est tout cela à la fois, et cet étagement de sens laisse le linguiste pantois. Un même signifiant, l’antilope menacée, renvoie ainsi à un spectre de différents signifiés imbriqués les uns dans les autres ou étalés comme une moire signifiante. Il faudra bien un jour que la théorie du signe rende compte de cette pluralité, de ces rapports pluriels ou ambigus entre le signifiant et le signifié.

Pour l’instant le springbok est , en Afrique du Sud, menacé par la protéa. Et, aux dernières nouvelles, la société protectrice des animaux ne s’est pas manifestée.

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fleche20 mars 2008 : Qui suis-je ?

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J'ai échappé de peu aux bandelettes et à l'embaumement. On m'a en effet remis mardi ce qu'on appelle en général un "livre d'hommage", à quoi s'impose bien sûr une rime: dommage. J'étais au courant, évidemment, puisqu'il fallait que je sois là, que je fasse une conférence, mais j'y allais un peu à reculons. Voilà, c'est passé, ce fut pour moi plein d'émotion, il y eut en outre le soir une grande fête, des chansons, j'ai retrouvé des amis, des collègues, d'anciens étudiants, que la vie avaient menés loin de mes yeux mais pas de mon coeur. Et puis j'ai regardé le livre. Plus de 500 pages, une quarantaine de contributeurs (du beau monde, je n'en cite aucun parce qu'il faudrait les citer tous) qui parlent de linguistique, de musique, de voyages, de moi, d'eux, de mes livres. Bref, une sorte de kaléidoscope dans lequel j'ai du mal à me reconnaître. Et, à travers ces différents regards, je me pose une question: qui suis-je? Bon, je ne vais pas vous embêter avec ça. Je vous mettrai peut-être en ligne quelques chansons détournées qui ont été chantées ce soir-là. Pour l'instant, et pour aider la bande de joyeux allumés fidèles qui ont fait et financé ce livre (au fait, il s'appelle Les boîtes noires de Louis-Jean Calvet), je voudrais vous donner l'adresse à laquelle vous pouvez vous adresser si vous voulez l'acheter moins cher que dans le commerce: Rispail.marielle@wanadoo.fr

Voilà, c'était la rubrique "promotion, mais pour la bonne cause". Autre chose qui n'a rien à voir: il existe maintenant à l'Elysée un flic du web, chargé de surveiller tout ce qu'on dit sur le président. Il s'appelle Nicolas Princen.Tous ceux qui ont un blog et ne savent pas très bien s'ils sont lus, le savent désormais. Nicolas Princen les lira. Au fait, vous avait vu un film qui s'appelait La vie des autres?

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fleche14 mars 2008 : Lapsus

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Le feuilleton de Neuilly, qui vaut toutes les telenovelas brésiliennes, continue et nous a donné avant-hier un joli lapsus. Le maire de Garches, Jacques Gautier, venu soutenir Jean-Christophe Fromantin, sans étiquette mais soutenu par l'UMP, a en effet déclaré: "Comme le dit le président, adissidons....euh additionnons nos talents". Comme quoi il y a de la dissidence dans l'air... Mais qui paiera l'addition? Quant à Rama Yade, la secrétaire d"Etat aux droit de l'homme riche et bien logé, elle a volé au secours de Jean Tibéri dans le V° arrondissement de Paris, et elle a souligné l'importance de "la présence du terrorisme...euh du tourisme" dans la capitale. Elle était là, certes, en touriste, mais qui est le terroriste? Allons, ils parviennent encore à nous faire rire!

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fleche13 mars 2008 : Anniversaires, affaires

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Comme tous les dix ans, cycliquement, nous fêtons l'anniversaire (le quarantième cette année) de Mai 68. Les ouvrages se bousculent déjà au portillon et d'autres, beaucoup d'autres, sont à venir: l'édition fait ses affaires. Mais c'est d'une autre célébration que je veux parler, celle de la mort le 11 mars 1978 de Claude François. Depuis un dizaine de jours la presse, la radio, la télévision nous en ont abreuvés, avec tous les détails sur sa carrière (35 millions de disques vendus de son vivant, 16 disques d'or), sur ses obsessions (la mort, la vieillesse), sur son journal, Podium, sur sa mort accidentelle (il s'est électrocuté dans sa baignoire et je ne résiste pas au plaisir de citer le titre du Libé d'alors: Claude François a volté), sur ses fans se pressant pendant des jours pour le pleurer devant son domicile du boulevard Exelmans, sur sa résidence secondaire, le moulin de Dannemois.... Bref on tente de reprendre son souffle et on se demande, en se frottant les yeux, si Claude François avait une telle importance qu'il faille à ce point l'encenser. Michel Drucker, le gentil cocker du show bizz télévisé, vient nous dire qu'il "était classieux" (manière peu "classieuse" de dire qu'il avait de la classe) et que "on ne devient pas Claude François, on ne devient pas Johnny Hallyday par hasard", ce qui est, on en convient, une information d'une grande profondeur, les "claudettes" nous livrent leurs souvenirs émus et écrasent une larme vieille de trente ans, bref on demande grâce.

Mais personne ne nous dit que Claude François est devenu une sorte de marque déposée que ses fils font fructifier. Personne ne nous dit que le moulin de Dannemois est devenu une pompe à fric, comme le Graceland d'Elvis Presley à Memphis. Personne ne nous dit que l'un au moins des fils de C.François s'est installé, pour des raisons fiscales, en Belgique. Nous vivons vraiment une culture moderne, moderne et poétique, puisqu'anniversaire y rime avec affaires.

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fleche10 mars 2008 : Sigles...

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J'ai entendu il y a quelques jours dans un bistrot marseillais (et les Marseillais n'aiment guère l'équipe de foot du Paris-Saint-Germain) la vanne suivante: "Les PSG c'est un GPS qui a perdu le nord". Nous saurons dimanche prochain, après le second tour des élections municipales, si l'UMP est l'Union des Mairies (ou des Maires, ou des Municipalités) Perdues...

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fleche9 mars 2008 : Elégance

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J'en ai marre de parler de Sakarzy mais... Mais ce type est tellement nul qu'on a sans cesse envie de relever ses bévues. Dans notre livre, avec Jean Véronis (voir plus bas, 1er mars) nous avons montré à quel point sa campagne présidentielle avait été l'oeuvre de son ventriloque, Henri Guaino, dont il n'était que la marionnette. Dès qu'il improvise, Sarkozy soit dit des bêtises soit révèle sa vraie nature. Voici donc que samedi, journée internationale de la femme, il se pique de donner son avis sur une polémique qu'il a lui-même déclanchée: est-il normal que Christine Ockrent, compagne du ministre harki Bernard Kouchner, soit nommée à la direction de l'audiovisuel français international alors que son compagnon est ministre harki des affaires étrangères. Et que dit Sarkozy? Il dit: "Madame Ockrent est une journaliste remarquable depuis un nombre d'années que par courtoisie je ne rappellerai pas". Autrement dit, c'est une vioque. Non seulement ce type est nul, mais en plus il manque d'élégance. Mais nous le savions déjà...

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fleche8
mars 2008 : Majuscules, minuscules...
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Il y a une vingtaine d'années, au cours d'un agréable dîner, je discutais avec un collègue sociologue -et juif- de ce qu'avaient fait les khmers rouges au Cambodge et je parlais de "génocide". Mon collègue entra alors dans une grande colère et me dit: "Tu n'as pas le droit d'utiliser ce mot pour d'autres que des Juifs". Un peu étonné par sa violence, je répondis: "Pourquoi, vous avez pris ce mot en viager?". Nous ne nous sommes jamais revus. Cette anecdote m'est revenue en mémoire lorsque le ministre israëlien de la défense a menacé il y a quelques jours les activistes du hamas de "shoah". Tiens! Le mot "génocide" était tabou et réservé, mais le mot "shoah" ne l'est pas et pourrait s'appliquer aux Juifs et aux Arabes? Je parle ici de lexique, mais il me faut cependant préciser certaines choses. Je considère qu'à la frontière entre Israël et la Palestine, comme d'ailleurs à la frontière entre Israël et le Liban, s'opposent des folies religieuses. Les bombardements de Gaza sont criminels, comme les bombardements de villes israéliennes, mais derrière tout cela je vois, et je hais, des références religieuses débiles et des comportements racistes inadmissibles. Entendre parler de "martyrs" pour les pauvres imbéciles endoctrinés qui vont se faire sauter me navre. Et voir les gesticulations des croyants dans une mosquée ou une synagogue me fait rire, même si mon rire est de plus en plus jaune. Bien, revenons aux choses sérieuses. Le hamas a donc été menacé de "shoah". Or hier soir, dans l'émisson de télé "Cdans l'air", un certain William Goldnadel, avocat, parlant en direct de Jérusalem a expliqué qu'il fallait connaître l'hébreu, que shoah signifiait "désastre", mais qu'il y avait une shoah avec un s minuscule et une autre avec un S majuscule. Les Juifs ont donc connu la Shoah et le hamas serait menacé de shoah. L'argument me paraît intéressant. On pourrait donc parler de Solution finale et de solution finale, de Crime et de crime, d'Inceste et d'inceste, de Viol et de viol... Et il y aurait ainsi une Shoah, celle qu'a subie le peuple juif, et une shoah, celle que l'on promet au peuple palestinien. L'ennui est que, jusqu'à plus ample informé, il n'y a pas de différence entre majuscules et minuscules dans l'alphabet hébreu...

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fleche4 mars 2008 : Schibboleth

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C'est marrant, l'autocensure. Hier, en écoutant Guerini, je notais des détails phonétiques et syntaxiques et je me disais en même temps que j'avais une oreille à la fois normative et "parisienne" (guillemets, parce que je ne suis guère parisien, culturellement). En particulier, j'avais noté un trait considéré comme "marseillais" et chez lui omniprésent, son incapacité à réaliser dans des mots comme expliquer ou mixte la suite /eks/ ou /iks/. Parlant de problèmes intercommunaux il avait dix fois prononcé syndicat miste. Mais je m'étais inconsciemment interdit d'en parler à la journaliste qui m'interrogeait après sa prestation, craignant sans doute de "faire parisien". On est linguiste, n'est-ce pas, on note des choses mais on ne juge pas... Autocensure, donc.

Ce matin, Gaudin. Il se la joue marseillais à fond, quelques éléments de lexique (bordilles, etc...), des blagues, bref le cinéma attendu, mais il y avait quelque chose qui me titillait. Et subitement j'ai compris. Gaudin prononce excusez-moi, explication, exception, exprimer, alors que Guérini prononce escusez-moi, esplication, esception, esprimer, voire même parfois essecusez-moi, esseplication, esseprimer... Et je me suis rendu compte qu'il y avait là un véritable schibboleth. Tous deux s'affirment marseillais dans leur façon de parler, s'affichent même comme tels, mais ils ne parlent pas le même "marseillais", ils ne sont pas marseillais de la même façon. Je ne veux pas dire qu'il existe un marseillais de gauche et un marseillais de droite, non (et c'est dommage, ce serait marrant), mais qu'il y a (au moins) deux façons différentes d'exprimer (ou d'esprimer) son identité marseillaise. Guérini pratique une langue qui connote le quartier populaire du Panier et Gaudin une langue qui connote le quartier plus huppé du Prado, pour le dire vite. Il y a entre eux une frontière phonétique qui est en même temps une frontière sociale. Un syndicat mixte et un syndicat miste c'est la même chose, mais c'est en même temps très différent. Vu (ou plutôt entendu) de loin, il y a un "accent marseillais". Mais lorsqu'on rendre dans le détails des choses, on se rend compte qu'elles ne sont pas si simples, qu'il peut y avoir des variantes de cette accent, et que le géographique n'échappe pas au social. Mixte/miste, il y a là une alternance que l'on peut enregistrer, analyser en laboratoire, un fait objectif. Mais derrière cette différence physique, il y a surtout une différence de classe. Reste à savoir comment les locuteurs reçoivent cette différence, comment ils pensent qu'il faut prononcer, comment ils croient eux-mêmes prononcer. Sur le plan théorique, je sais que j'enfonce une porte ouverte: il y a quarante ans que Labov a noté un fait semblable à propos de la prononciation du /r/ à New York. Mais là, le nez (ou l'oreille) dessus, on touche les choses concrètement. Les deux G (Guérini, Gaudin) ne parlent pas de la même façon. Les Marseillais s'en rendent-ils compte? Et cela va-t-il influencer leur vote. Nous le sauront bientôt. Mais il est difficile de nier que la langue soit un fait social...

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fleche3 mars 2008 : "Le maire sortant UMP"

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J'ai écouté cet après-midi pendant deux heures trente, en prenant des notes, le candidat socialiste à la mairie de Marseille, Guerini, face aux lecteurs de La Provence. Je garde bien sûr mes réflexions pour le journal, mais je voudrais juste partager avec vous une remarque. Pas une seule fois Guerini n'a cité son rival de droite, Gaudin, par son nom: pas une fois! En revanche il a prononcé une bonne trentaine de fois la même phrase: le maire sortant UMP. Et cette phrase est un bijou, quelques mots ciselés. Le maire tout d'abord n'est même pas candidat, il est sortant, autant dire partant, voire battu. En outre il est UMP, à l'heure où les frasques médiatiques du président de la République poussent tous les candidats de la majorité à gommer soigneusement sur les affiches et leur matériel de campagne leur appartenance partisane. Ni Juppé, qui fut dirigeant du RPR, ni Gaudin qui est un des pontes de l'UMP, ne s'en réclament. Le maire sortant UMP: je ne sais pas qui a forgé cette formule assassine, mais c'est du grand art! Demain j'écoute Gaudin...

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fleche2 mars 2008 : Die Religion ist das Opium des Volkes... et dans le cochon tout est bon

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Je sais, j'ai fait hier la romo de notre livre, mais avec la sortie de ce bouquin, je sens venir la noria habituelle des interviewes, journaux, radios, télés. D'ailleurs je commence demain. Le quotidien La Provence organise deux rencontres entre les lecteurs et Guerini (lundi) et Gaudin (mardi), respectivement candidats PS et UMP à la mairie de Marseille. Je dois assister, analyser et donner le "point de vue du linguiste" sur ces rencontres. C'est ce qu'on appelle le service après vente: tu sors un livre et tu dois faire la promo. Or j'en ai ma claque du discours des politiques. J'en ai ma claque du caractériel Sarkozy et de son ventriloque Guaino, j'en ai ma claque du caractériel Sarkozy et de ses affidés (parmi lesquels Nadine Moreno mérite sans doute l'oscar de la bêtise, il faudra constituer un jury) dont on se demande qui sera le premier Brutus après les municipales, j'en ai ma claque du caractériel Sarkozy et de ses harkis (Kouchner, Bockel, Besson, bientôt Allègre et/ou Lang), j'en ai ma claque de tout ça et je regrette mes quinze jours en Amazonie... La seule chose qui me fasse continuer à scruter ces discours est une sorte de sens du devoir: j'ai le sentiment qu'il se passe actuellement, au sommet de l'Etat, des choses graves et qu'il est impossible de rester silencieux. Un jour, peut-être, les harkis ci-dessus cités seront-ils considérés comme les collabos de la décadence de notre démocratie.

Mais il y a cependant des choses plaisantes dans l'actualité. Peut-êre le savez-vous déjà, mais il s'est passé aux Pays-Bas une abdication exemplaire. La banque Fortis avait décidé d'offrir aux mineurs ouvrant chez elle un compte une tirelire en forme de cochon. Aussi loin que puisse remonter ma mémoire, les tirelires ont toujours été en forme de cochon. Mais les clients musulmans ont protesté. Et la banque Fortis a cédé: à la place de la tirelire en forme de cochon elle a décidé d'offrir aux gamins futurs capitalistes (vous aviez un compte en banque, vous, quand vous étiez mineurs?) une encyclopédie. Un écrivain français que je n'aime guère avait fait scandale il n'y a guère en déclarant que l'islam était la religion la plus conne. Pour moi, toutes les religions sont connes, et néfastes, et ont été à un moment ou à un autre criminelles. Mais là, la coupe est pleine. Je suis né en pays mulsuman, j'y ai vécu dix-huit ans. J'avais des copains qui allaient le vendredi à la mosquée, d'autres qui allaient le samedi à la synagogue, d'autres qui allaient à l'église le dimanche, ou n'allaient nulle part, ou allaient au bordel. Tous, nous vivions en bonne intelligence. Mais l'intelligence n'est plus du côté de l'islam majoritaire, qui m'apparaît de plus en plus comme une religion d'analphabètes. Il avait raison, le vieux Marx: la religion est l'opium des peuples. Et, même si je préfère la côte de boeuf, j'applaudis à la chanson de mon pote Philippe Val: Tout est bon dans le cochon. Finalement, il n'y a pas que le vieux Marx qui avait raison. Le vieux Brassens aussi, qui chantait Le pluriel ne vaut rien à l'homme et sitôt qu'on est plus de quatre on est une bande de cons. Au fond, il faudrait suggérer aux religions, pour leur bien, de n'avoir pas plus de trois croyants. En attendant, écoutez Brassens et Val...

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fleche1er mars 2008 : promotion

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Allez, un peu de promotion. Le livre que nous avons écrit avec Jean Véronis, Les mots de Nicolas Sarkozy, sort la semaine prochaine.

Si vous voulez en lire des extraits, allez sur ce site: http://www.bakchich.info/article2842.html

A propos, j'ai entendu ce matin une phrase de Thomas Jefferson qui s'applique bien au personnage: "Ce que tu es parle si fort qu'on n'entend plus ce que tu dis"

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Février 2008

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fleche29 février 2008 : Répulsif

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Nous vivons décidément une démocratie moderne! Madame Rama Yade, secrétaire d'Etat aux droits de l'homme (mais, semble-t-il, de l'homme riche est bien logé) est allée soutenir un maire UMP candidat à sa propre succession. Petit détail, le dit maire a tenté il y a quelques mois d'empêcher les "sans domicile fixe" de dormir sur les trottoirs en les aspergeant d'un répulsif. Pour être plus clair, il a décidé de les rendre puants pour empêcher les SDF de s'y allonger... La télévision à suivi la secrétaire d'Etat aux droits de l'homme riche et bien logé et lui a demandé ce qu'elle pensait de cette opération. Sa réponse: "il faut tout essayer".

Première réaction: C'est dégueulasse (précision étymologique: du verbe dégueuler). Deuxième réaction: ce n'est pas possible, elle n'a pas pu oser dire ça. Mais j'ai vu la vidéo. Alors, de deux choses l'une. Ou bien elle n'était pas au courant, ou n'a pas compris la question, et a répondu n'importe quoi, et elle est débile. Ou bien elle savait ce dont elle parlait (ce qui est après tout son métier, de savoir de quoi elle parle) et alors je n'ai plus de qualificatif à la hauteur de cette ignominie. Je n'ai que la honte d'être citoyen d'un pays dans lequel une secrétaire d'Etat aux droits de l'homme riche et bien logé peut dire une telle horreur.

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fleche24 février 2008 : Quand l'exemple vient de haut

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Le linguiste que je suis n'a pas à juger la nouvelle sortie du président de la République, il se contente d'enregistrer les usages, de les noter le plus précisément possible. C'est ce qu'on appelle du travail de terrain. On trouvera donc ci-dessous le dialogue exact de l'impromptu du salon de l'agriculture (que je note en graphie courante et non pas en phonétique, pour ne pas compliquer les choses) :

Un spectateur auquel Sarkozy veut serrer la main: "Ah non! Touche-moi pas!". Sarkozy: "Casse-toi alors!". Le spectateur: "Tu me salis!". Sarkozy: "Casse-toi alors! Pauv' con, va!".

Je vous fais grâce de l'analyse syntaxique, sémantique, stylistique du passage, ce sera (peut-être) pour une autre fois. Brice Hortefeux, qui n'est pas linguiste mais ministre des expulsions a commenté cet échange en ces termes: "Eh bien moi je trouve très bien que le président de la République s'exprime comme chaque Français". Et le linguiste que je suis se contente de se demander quelle enquête scientifique permet au ministre Hortefeux d'affirmer que chaque Français parle comme ça. Si tous les Français parlaient comme cela, personne n'aurait relevé le dialogue ci-dessus. Quant au citoyen que je suis, et dont Sarkozy est le président (je n'ai pas voté pour lui, mais il est le président de tous les français, donc le mien), il pourrait se demander si le président de la République doit parler comme chaque français, et considérer qu'en s'exprimant comme un ivrogne ou comme un charretier Sarkozy dévalue la fonction qu'il occupe. Mais le vieil anar que je suis ne se soucie guère de l'image de la fonction présidentielle. Il est vrai que ses prédécesseurs pratiquaient, en public, un autre verbe, mais après tout on a les ruptures qu'on peut.

Non, ce qui m'intéresse vraiment dans tout cela, c'est la position désormais inconfortable des enseignants, des travailleurs sociaux et des éducateurs.

Il y a quelques jours un prof a giflé un élève qui l'avait traité de "connard". Gros émoi, le père (un gendarme!) porte plainte, on critique le prof de toutes parts (gifler un gamin mal élevé, vous vous rendez compte!). Heureusement le ministre Darcos a relativisé un peu les choses en disant que l'élève était également coupable et qu'on ne parlait pas ainsi à un enseignant. Mais dorénavant, tous les gamins de France et de Navarre pourront lancer à leurs enseignants "Casse-toi, pauvre con!" et, si on le leur reproche, répliquer que le président de la République s'exprime de la même manière. Et puisque l'exemple vient de haut...

De la même façon les éducateurs tentent d'expliquer aux adeptes du verlan et d'autres formes de français populaires que la langue est une clef sociale, qu'il y a des situations dans lesquelles on ne parle pas comme avec ses copains, que si l'on veut passer des examens, trouver un métier, ils est préférable de polir son expression, bref qu'il y a différents registres de langue, et qu'il faut savoir en jouer. Mais les gamins adeptes du verlan et d'autres formes de français populaire pourront désormais répondre aux éducateurs ou aux travailleurs sociaux qu'on peut être président de la République et dire "casse-toi pauvre con". Et puisque l'exemple vient de haut...

Pour finir, un petit rappel ironique. Il y a une trentaine d'années, j'avais été invité à l'émission littéraire de Bernard Pivot pour parler d'une de mes livres, et il y avait là un préfet (il s'appelait je crois Jacques Gandouin) qui avait fait scandale en lançant à un truand qui menaçait de prendre des otages "tu vas te faire piquer, eh con!". La chose était d'autant plus piquante, c'est le cas de le dire, que le même préfet était l'auteur d'un manuel de savoir vivre. Le linguiste que je suis constate qu'entre la phrase du préfet d'il y a trente ans ("tu vas te faire piquer, eh con") et celle du président d'aujourd'hui ("Casse-toi alors! Pauv'con!") la langue n'a pas beaucoup évolué. La phrase du préfet reste très moderne et pourrait s'entendre aujourd'hui dans la bouche de n'importe qui, même dans celle dans président de la République. Et le citoyen que je suis se souvient que l'affaire du préfet avait à l'époque fait grand bruit, comme celle du président aujourd'hui. Mais le préfet avait été sévèrement rappelé à l'ordre par la hiérarchie et, si je me souviens bien, mis à la retraite...

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fleche24 février 2008 : Far east guyanais/far north brésilien...

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Je viens de passer dix jours loin d’Internet (loin aussi d’autres produits de la modernité, dont on peut tout autant se passer…). Enquêtant avec une équipe de chercheurs brésiliens sur la communication frontalière entre le Brésil et la France (oui, il y a une frontière entre la France et le Brésil ! Sept cents kilomètres de frontière…), j’ai en marge du travail quotidien d’enquête et de rédaction, pris des notes, tenu une sorte de journal dont je livre ici des morceaux en vrac, histoire de faire partager quelques impressions amazoniennes et frontalières…

Une frontière liquide et perméable

Jeudi 14, premier jour. Je me suis levé à Aix à cinq heures du matin, j’ai pris l’avion pour Paris, puis un autre pour Cayenne, là j’ai trouvé un véhicule pour partir vers l’est, vers le « far-est », les confins de la Guyane, trajet de nuit qui m’a mené sur les rives d’un fleuve, que j’ai dû franchir en pleine nuit, donc. Vingt-quatre heures en tout, pour passer de la Provence à l’Amazonie.

Lorsqu’on traverse l’Oyapock en pirogue pour se rendre de Saint-Georges, en Guyane Française, à Oiapoque, au Brésil, on passe cette frontière liquide sans contrôle douanier ni policier : personne ne vous demande rien… J’ai ainsi vécu une dizaine de jours au Brésil en parfaite illégalité, et passant régulièrement avec des collègues brésiliens à Saint-Georges, je transportais des clandestins, tandis qu’au retour c’est eux qui transportaient un clandestin… Si ce fleuve, majestueux et imposant, sépare officiellement les deux pays, tout se passe comme si la France avait reculé la frontière jusqu’à mi-chemin entre Cayenne et Saint-Georges, aux environs de Regina, là où sévissent les garimpeiros, les orpailleurs clandestins. Qu’importent les petits trafics quotidiens impossibles à contrôler, l’économie informelle qui déborde du Brésil vers la France, on se concentre sur les choses sérieuses : l’or, la prostitution, le crime. L’économie informelle est parfaitement illustrée par les piroguiers. L’activité est rentable pour les Brésiliens, qui ne paient ni taxes, ni impôts au Brésil, ni droits d’accostage en France. Du côté guyanais en revanche il faut déclarer ses revenus et l’on n’est donc pas concurrentiel. Le résultat est chiffrable: 110 brésiliens, 2 ou 3 guyanais dans la profession… Autre contraste : les rues de Saint-Georges sont au carré, propres, goudronnées, avec des boutiques en dur, alors qu’à Oiapoque on marche le plus souvent dans la boue et les rues sont envahies de boutiques-baraques dont les propriétaires engraissent plutôt les mafias locales que les impôts…  Dans cet univers de chaleur humide, de forêt amazonienne et de non droit permanent, les indiens Palikur ou Galibi ont toujours considéré que le fleuve était le prolongement de leurs aldeias, ou l’inverse, et aujourd’hui les hommes continuent d’ignorer la frontière. Les langues aussi…

Du côté des garimpeiros…

Du côté des orpailleurs, il n’y a pas de problèmes de communication. Dans les campements clandestins, au cœur de la forêt, tout vient du Brésil : le matériel, l’alimentation et l’épicier qui la vend, les putes et, bien sûr, le portugais : on est entre soi, dans sa langue. De la terrasse de l’hôtel, derrière un rideau de pluie permanent, je vois chaque jour des pirogues chargées à ras bord de carburant et de matériel clandestin pour des chercheurs d’or tout aussi clandestins. Je ne sais pas si l’orpaillage fait la fortune de certains, mais il a donné naissance à une nouvelle façon de faire la manche. Dans les bistrots d’Oiapoque, le soir, des hommes vous abordent en vous expliquant qu’ils ont été « déportés » par les gendarmes (le mot est emprunté tel quel au français : la peur du gendarme est entré lexicalement dans la culture brésilienne du nord…) et qu’ils ont donc besoin d’argent. En d’autres termes ils se présentent comme des garimpeiros clandestins expulsés de Guyane par les forces de l’ordre et qui demande l’aumône pour y retourner….

Et du côté des langues

A Saint-Georges les langues se côtoient, se frôlent sans cesse : français, portugais, créole guyanais, palikur, saramaka… A l’école, les enfants sont en général trilingue et dans les boutiques ou au coin des rues il est préférable de parler portugais ou créole : mis à part quelques métropolitains, peu de gens dominent la langue officielle, le français. Ici l’immigration est visible et mesurée. Selon le recensement il y avait 2153 habitant en 1999, et 3600 en 2007. Mais l’accroissement naturel, le différentiel entre les naissances et les morts n’est sur la même période que de 296 personnes. Il y a donc à Saint-Georges 1151 habitants venus d’en face, près d’un tiers de la population. Plus ceux qui font tous les jours l’aller-retour, enfants allant à l’école française, pêcheurs ou cultivateurs venant vendre leurs produits. Et si les enfants apprennent le français, les autres commercent en portugais.

Du côté brésilien, les choses sont un peu différentes. Comme à Saint-Georges, la population d’Oiapoque est en pleine expansion, mais pour d’autres raisons. Ce « far-north » brésilien aspire la misère attirée par l’or, l’euro et l’espoir de pouvoir passer à Cayenne. Pas de migrations en provenance d’en face, donc, juste quelques touristes venant de Guyane passer le week-end, mais des migrants de l’intérieur en grand nombre, rêvant de faire fortune. Le français est ici une langue que l’on pratique plus ou moins, un minimum pour communiquer avec les quelques touristes. Mais il n’y a pas que les langues officielles. A Saint-Georges trois quartiers (Espérance 1, Espérance 2, Onozo) sont peuplés d’indiens Palikur, Au Brésil, les indiens sont protégés, c’est-à-dire qu’ils vivent dans des réserves dont l’accès est sévèrement contrôlés par la Funai (la fondation nationale de l’indien). Notons au passage que ce sont les indiens que l’on protège, pas leurs langues. Car lorsqu’on s’intéresse à ce qu’ils parlent on se rend compte des effets linguistiques de la frontière. Il y a ici quatre grands groupes, dont la population varie selon les sources :

 

Instituto socioambiental *

Chiffre Funai 2008

Galibi-Kali’na

66 personnes

30-40 personnes

Karipuna

2235 personnes

2000 personnes

Palikur

1130 personnes

1400 personnes

Galibi-Marworno

2177 personnes

1800 personnes

*Povos indigenas no Brasil 2001/2007, instituto socioambiental

Seuls les Palikur et les Galibi-Kali’na parlent encore leur langue, les autres ayant pour première langue soit le portugais soit le patoa. Ce qui nous donne la répartition suivante des langues premières et secondes :

 

L1

L2

Galibi kali’na

galibi

portugais, patoa

Palikur

palikur

portugais, patoa

kalipuna

patoa

portugais

Galibi-marworno

patoa

portugais

Le patoa ? Orthographié aussi patua ou patois, il s’agit en fait du créole guyanais qui a traversé le fleuve et s’est acclimaté dans les différents groupes, empruntant quelques mots au portugais, au palikur ou au galibi. Ainsi deux langues ont traversé le fleuve : le portugais vers la Guyane, le créole vers le Brésil. Voici quelques lignes qui résument parfaitement la situation, et vous permettront en même temps de vérifier votre compétence passive en brésilien écrit :

« Poliglota, boa parte da população indigena do Oiapoque se comunica en varios idiomas : português, francês, patoa-lingua franca regional, também falada nas aldeias Karipuna e Galibi-Marwono com acento e vocabulario diferenciados, caracterizendo o idioma Kheuol, sendo que os Palikur e os Galibi do Oiapoque utilizam suas respectivas linguas nas aldeias » (Povos indigénas do baixo Oiapoque Museu do Indio, Iepé, 2007, page 13).

On comprend que la situation intéresse le linguiste, et je dois dire que sur ce plan, celui des enquêtes, je ne me suis pas embêté pendant dix jours.

Italien langue de pute ?

Dans l’enquête par questionnaire que nous menons, nous respectons un échantillonnage de professions : commerçants, chauffeurs de taxi, piroguiers, bouchers, fonctionnaires, employés d’hôtel et de restaurant, etc… Parmi les « etc », il y a les putes. Le tourisme sexuel est en effet ici endémique (on dit même que les pouvoirs locaux ne sont pas étrangers à des réseaux pédophiles) et nous voulions cerner les pratiques linguistiques des prostituées. Un soir, avant l’heure de pointe (les affaires commencent vers minuit) nous avons donc rendu visite à un bordel. Les filles, pour l’instant inoccupées, ont tenu à nous faire les honneurs des lieux (elles voulaient même nous montrer les chambres) mais le plus exotique fut une grande salle de bal, environnée de tables et de chaises avec, au premier étage, une galerie elle aussi réservée aux clients. La salle était vide mais, tout au long de la galerie, sur des cordes, séchait la lessive de ces dames : des slips, de sous-tifs en exposition. J’ai connu à Aberrystwifth, au Pays de Galles, un pub dont le patron avait accroché au plafond sa collection de soutiens-gorge de toutes les formes et de toutes les couleurs, mais là-bas ils étaient secs… Après ce premier contact, elles sont venues aujourd’hui à notre hôtel, pour répondre à notre questionnaire. Ici, une parenthèse. Nous avons fait en 2007 une enquête à Rio sur les représentations linguistiques, qui montre de façon nette une opposition entre les perceptions que les gens ont de l’anglais (langue selon eux « facile », « utile ») et du français (langue « belle », « difficile »). A Oiapoque les choses s’inversent : c’est  le français qui est utile et facile (ça, c’est l’effet frontalier), et c’est l’anglais qui est difficile et peu utile. Et lorsqu’on leur demande quelle langue ils aimeraient apprendre, les gens répondent majoritairement le français (à Rio c’était l’anglais). Mais personne ne cite l’italien. Or, en dépouillant les questionnaires passés aux putes, je constate qu’elles veulent apprendre l’italien. Pourquoi l’italien ? Je n’en sais rien. Il est vrai qu’elles déclarent déjà parler le français et l’anglais, langues apprises « na boate » (dans les boîtes, et non pas les bateaux…). Dernière notation : Je suis dans ma chambre, en train de rentrer dans l’ordinateur les questionnaires du jour, et une étudiante passe la tête par ma porte ouverte et lance à très haute voix : « Professor Calvet, a ultima, é uma puta ». Elle n’avait pas osé noter la profession sur la fiche devant l’intéressée et voulait que je ne fasse pas d’erreur dans les tris croisés…

Bossa nova Dans les bistrots il n’y a pas que des garimpeiros « déportés » qui font la manche, il y a aussi de la musique, d’ailleurs pas nécessairement fournie par la maison. En effet certains se baladent avec d’énormes sonos dans leurs voitures et s’installent devant les bars en faisant généreusement don aux clients de leurs choix musicaux et de leurs décibels. Mais qu’il s’agisse de ces généreux donateurs envahissants, des bandes sonores des bars, de la télévision ou de la radio, l’ambiance musicale d’Oiapoque n’a rien à voir avec l’idée que nous avons en France de la musique brésilienne. En fait je m’imaginais que la bossa nova était LA musique brésilienne alors qu’elle est une musique d’intellectuels et que la majorité écoute la même soupe tiède plus ou moins funky que partout ailleurs. J’avais déjà eu cette impression à Rio : la bossa nova était plutôt la musique d’Ipanema que des favelas. Ici, c’est encore plus net. En quelque sorte, le Brésil exporte la bossa nova comme la France exporte Brassens.

Injustice Samedi 23, dernier jour. Il me faut prendre une pirogue pour traverser l’Oyapock, puis trouver un taxi collectif pour parcourir les 200 kilomètres me séparant de l’aéroport de Cayenne, puis me taper neuf heures d’avion pour Orly, une heure de plus pour Marseille… Et voilà que, pour la première fois depuis que je suis là, le ciel est d’un bleu immaculé et que, donc, il ne pleut pas. Tant mieux pour mes collègues brésiliens, qui restent encore quelques jours. Mais c’est tout de même un peu injuste…

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fleche13 février 2008 : Vous êtes punis...

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Je pars demain à l'autre bout du monde, à Oyapoque, au Brésil, sur le fleuve Oyapock qui fait la frontière avec la Guyane. Nous allons, avec des collègues brésiliens, travailler sur la communication frontalière (il y a une quinzaine de langues en présence dans le coin, des trafiquants, des orpailleurs, bref c'est une situation intéressante pour un linguiste...) A propos, en Guyane, il y avait en début de semaine un autre visiteur, Nicolas Sarkozy. Il faisait paraît-il la gueule, en particulier aux journalistes. Et notre aimable ministre de l'intérieur s'est adressé à eux avec une stylistique très particulière :"Vous n'avez pas été gentils, vous êtes punis". Une phrase qu'aucun instit, aucun prof n'oserait de nos jours prononcer et qu'on ne peut guère imaginer que dans la bouche de parents très rétros. Comme Madame Alliot-Marie n'a pas précisément le sens de l'humour, il faut la prendre au sérieux: elle pensait ce quelle a dit. Intéressante, la vision qu'a de la presse un ministre de la République française!

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fleche10 février 2008 : Pourquoi tant de haine ?

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De retour du Mali je lis la presse de la semaine et tombe dans le Nouvel Observateur sur un billet venimeux de Jérôme Garçin assassinant mon copain Lavilliers. A l'origine, un article de Bertrand Discale, dans le Figaro, soulignant qu'un texte du dernier disque de Lavilliers, Je te reconnaitrai, rappelle étrangement un poème de Claude Roy, Petit matin. Vérification faite, Discale a raison. Le poème de C. Roy compte 20 vers, celui de Lavilliers 24, et les deux textes commencent à peu près de la même façon:

Chez C. Roy: "Je te reconnaîtrai aux algues de la mer Au sel de tes cheveux, aux herbes de tes mains, je te reconnaîtrai au profond des paupières, Je fermerai les yeux, tu me prendra la main"

Chez B. Lavilliers: "Je te reconnaîtrai aux algues de la mer Je te reconnaîtrai aux lignes de ta main Au sel de tes cheveux, au profond des paupières, Je fermerai les yeux, ça ira mieux demain".

Pour le reste, il n'y a plus grand chose de commun. Discale a fait ce qu'il faut faire dans ce cas: téléphoner au chanteur. Qui a vérifié: effectivement, il a emprunté, sans le savoir dit-il, une partie du texte. En fait, dans les années 1960, un chanteur aujourd'hui oublié, James Ollivier, qui se produisait dans les cabarets de la rive gauche, avait mis ce texte de Roy en musique. Lavilliers circulait à l'époque dans les mêmes réseaux et il a sans doute entendu plusieurs fois son "collègue". Réminiscence? C'est en tout cas ce que suggère le journaliste du Figaro et ce qu'admet Lavilliers. Celui du Nouvel Observateur n'a pas ces scrupules et ne fait pas dans la dentelle. Lavilliers, écrit-il, se réclame de Proudhon et applique effectivement ses idées: "La propriété c'est le vol". Il parle de plagiat, écrit que "Lavilliers dérobe", bref du haut de son pouvoir il s'autorise à condamner. Il est vrai que l'affaire est gênante. Je n'ai pas contacté Lavilliers mais je suis sûr qu'il est emmerdé. Ce type a la tête pleine de textes, de Vian, de Ferré, de Gaston Couté, d'autres poètes plus ou moins connus, plus ou moins obscurs, et quelque part dans ce magma mémoriel, dans ce dortoir de sa mémoire, flottaient quatre vers de Claude Roy chantés par James Ollivier. lls sont remontés à la surface, sur quelques accords de guitare, puis sur une mélodie, ils ont donné naissance à une autre suite. C'est le mystère de la mémoire et de la création. Et cela mérite qu'on s'y intéresse.

Quant au papier vénimeux de Garçin, il me donne envie de m'interroger: "Pourquoi tant de haine?". Tiens, il me semble que je viens de citer quelqu'un. Ca ne vous dit pas quelques chose?

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fleche3 février 2008 : Arithmophobie

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Je viens de prendre connaissance avec pas mal de retard d’un article d’Henri Boyer, « Les langues minoritaires à l‘encan ? », dans lequel il s’en prend avec une bonne dose de mauvaise foi et d’agressivité à Abram de Swaan (un spécialiste hollandais de sciences politiques, dont les travaux m’ont beaucoup aidé dans la formulation de mon « modèle gravitationnel ») et à moi-même, feignant de voir dans mes récentes publications une opposition aux langues minoritaires. A le lire j’aurais été en 1974  (dans Linguistique et colonialisme) pour une association de l’analyse et de l’action, et je serais maintenant contre. Bien sûr on ne répond pas dans un billet à un article de dix pages, même si le contenu théorique en est proche de zéro. Mais je voudrais cependant soulever le problème, qui court dans les pages de Boyer, des rapports entre science et idéologie. Nous savons tous que la science n’est pas neutre, qu’elle est marquée par l’histoire, sa propre histoire et celle de la société, par l’idéologie, par la sociologie… Ce qui devrait impliquer chez nous une grande vigilance, une attention soutenue face à ces déterminations. Henri Boyer, qui est militant des langues minoritaires, donne l’impression d’avoir tendance à inverser le problème et de vouloir mettre la science linguistique au service de son idéologie. Selon lui, De Swaan et moi-même analyserions la situation mondiale des langues en termes marchands, en termes d’investissements, de bénéfice et de coût. De Swaan est assez grand pour se défendre tout seul. Pour ma part, je pense que l’analyse doit être utile à l’action, mais qu’elle ne doit pas lui être inféodée. Pour tenter de promouvoir une langue (minoritaire ou pas) il est conseiller de connaître sa situation, de savoir de quoi l’on part. Et cette situation est déterminée par un grand nombre de facteurs : des représentations, des pratiques et des chiffres (c’est-à-dire des statistiques). Or les chiffres semblent faire peur à beaucoup de mes collègues. Dans les travaux que je mène en ce moment avec Alain Calvet, nous prenons en compte le nombre de locuteurs de langues, bien sûr, mais aussi le nombre des pays dans lesquels elles sont officielles, leur taux de pénétration sur internet, les flux de traductions dans lesquels elles apparaissent, le fait qu’il existe ou non pour ces langues des logiciels de traitement de texte, des correcteurs orthographiques, etc. Ces facteurs, après un traitement statistique, nous permettent d’établir un classement des langues. Voilà pour l’analyse. Mais l’analyse de l’analyse, si je puis dire, permet de passer à l’action. C’est en s’interrogeant sur les facteurs qui font monter ou descendre une langue par exemple que l’on pourra intervenir sur la langue que l’on souhaite promouvoir, agir donc. C’est-à-dire que l’ « index des langues du monde » sur lequel nous travaillons ne sera pas seulement une proposition scientifique (et à ce titre, bien sûr, critiquable) mais aussi une aide à la décision en matière de politique linguistique. J’ai l’impression d’aligner là des évidences, mais à lire Boyer on se sent obligé de les répéter encore et encore. Si l’on veut améliorer la situation d’une langue, je l’ai dit, il est préférable de savoir avec précision quelle est la situation dont nous partons, de la décrire, de l’analyser. Et Boyer ne peut pas ne pas savoir par exemple que les débats de type « dialectologique » sur occitan vs provençal, languedocien, gascon, etc… ont des retombées directes sur les politiques linguistiques que l’on peut tenter d’élaborer.

Dès lors, derrière les accusations idéologiques qu’il profère à mon endroit, apparaissent des reproches d’un autre ordre : au fond, parce que j’ai écrit Linguistique et colonialisme  je devrais pratiquer une linguistique qui irait dans le sens des idées qui sont les siennes (et en partie les miennes, d’ailleurs). Cette oblitération de la science par l’idéologie, qui consisterait non plus à se méfier de la non neutralité de la science mais à renforcer cette non neutralité, c’est-à-dire à prendre le risque de biaiser notre approche pour des raisons téléologiques (ici la défense des langues minoritaires), nous ramène à une époque de type soviétique qu’on croyait révolue. Mes étudiants savent que j’aime à citer une phrase de Mao Tse Toung, « qui n’a pas fait d’enquêtes n’a pas droit à la parole ». Cela ne signifie nullement que je veuille priver quiconque de parole, mais que pour moi l’enquête de terrain est nécessaire à la constitution d’une théorie. Et l’enquête, qu’on ne veuille ou non, nous met aussi face à des chiffres, qui peuvent parfois être dérangeant, gênant, qui peuvent ne pas nous faire plaisir. Ce qui n’est pas une raison pour se cacher la tête comme une autruche, ou pour tomber dans l’ arithmophobie, la phobie des nombres. Car s’appuyer sur des chiffres, des statistiques, n’est pas une approche marchande mais simplement une partie d’une approche scientifique.

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fleche2 février 2008 : Chronique romaine
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Comme je le disais hier, je m’en vais au Mali, travailler sur la question de l’introduction de certaines langues africaines à l’école, ce qui montre à quel point je suis un adversaire des langues minoritaires. Je vous en parlerai

J’étais hier à Rome où j’ai participé, à l’université de la Sapienza, à une table ronde sur le thème « pratiques linguistiques et cultures urbaines ». Philippe Artières, historien à l’EHESS, présentait ses travaux sur les écrits dans les rues de Montréal (en fait une rue, la rue du Mont Royal) et expliquait ce que prévoyait la loi 101 : les enseignes, annonces, etc, doivent être en français, si une autre langue est utilisée, le français doit être plus visible, en caractères plus gros, et, bien sûr, si ces mesures ne sont pas respectées, les contrevenants sont susceptibles de procès… Tout ceci, que je connaissais déjà, me faisait penser à Michel Foucault (dont Artières est  par ailleurs spécialiste) et à son Surveiller et punir. Et c’est à ce moment que le troisième participant au débat, Paolo d’Achille, professeur de linguistique italienne, fit remarquer que la loi 101 lui rappelait, « mots pour mots », la loi sur les langues votées à l’époque fasciste et qui, en particulier dans les régions (Haut-Adige, Val d’Aoste…) où l’on parle des langues minoritaires (franço-provençal, français, allemand) assurait à l’italien les mêmes préséances. Bien sûr, les Québécois défendant leur français face à l’anglais ne sont pas sur les mêmes positions politiques que les fascistes italiens xénophobes. Mais cette convergence, ou ces ressemblances, sont tout de même troublantes lorsqu’on s’intéresse aux politiques linguistiques. Entre le fait et le droit, ce qui se pratique de facto et ce que l’on veut imposer de jure, il peut bien sûr y avoir tout un éventail de relations. On peut tenter de conforter par la loi ce que les locuteurs pratiquent spontanément, défendre leurs pratiques (c’est en partie le propos de la loi 101 au Québec) ou, au contraire, chercher à imposer aux locuteurs des pratiques dont ils ne veulent pas, et ce n’est pas tout à fait la même chose. Mais que, vues de loin, ces lois reposent sur le même principe : interdire, surveiller, punir, est matière à réflexion. En France par exemple, la loi Toubon va souvent à contre-courant des pratiques linguistiques spontanées. Est-elle répressive ? Libératrice ? Tout cela mérite réflexion.

On ne va jamais en vain à Rome, et je n’ai pas perdu mon temps dans cette courte journée. En effet, alors que je rappelais la notion de reallocation avancée par Trudgill, le fait que dans, les migrations vers la ville, des formes régionales puissent être redistribuées comme formes sociales, Paolo d’Achille m’expliquait que dans les villes italiennes les dialectes connaissaient la même reallocation face à l’italien standard. En gros, si nous avons deux formes linguistiques A et B, la première parlée à la campagne et la seconde en ville, elles connotent l’une et l’autre une origine géographique. Mais si les locuteurs de A migrent vers la ville, alors B a tendance à devenir la forme linguistique de la bourgeoisie et A celle du peuple. Et je me suis dit qu’en France, les langues minoritaires romanes étaient peut-être passées par le même processus, ne subsistant dans les grandes villes que sous forme de substrats. La ville de Marseille par exemple, avec ses différents « accents », celui des quartiers nord, celui des quartiers sud, celui du vieux port (accents mythiques, fruits de représentations, qui ont bien été décrites par Nathalie Binisti et Médéric Gasquet-Cyrus), est un bon exemple de cette reallocation, premier pas vers la disparition.

Voilà, c’était mon marché d’hier. Demain je pars au Mali. La température y sera plus clémente qu’à Rome…

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Janvier 2008

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fleche29 janvier 2008 : Illusionnisme, premier bilan

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Depuis qu'il baisse dans les sondages (et l'on annonce pour demain un sondage CSA qui confirme ce mouvement) Sarkozy se fait discret. C'est le moment de prendre notre temps et de revenir sur les différentes opérations de communication qu'il a enchaînées. Souvenons-nous d'abord de sa campagne présidentielle:

Je veux être le président du pouvoir d'achat Ici faut-il commenter? Il a lui-même annoncé qu'il n'avait pas un rond, Et comme il a été ministre pendant cinq ans avant d'être élu, il était bien placé pour le savoir... Donc il mentait. Je veux être le président qui moralisera le capitalisme financier Ici encore, les récents évènements (subprimes, krach, Société Générale...) témoignent de sa capacité à tenir ses promesses. Je veux être le président de la réconciliation Vous vous sentez réconciliés, vous? Je veux être le président de toutes les libertés Par exemple la liberté de l'information. Je veux être le président qui fera prévaloir la justice Hola! Dati! Je veux être le président d'une France qui assume sa vocation universelle Là, il a été de parole. Il suffit de lire la presse internationale pour se rendre compte que l'on se fout universellement de sa gueule, et donc de la France. On pouvait cependant rêver d'une autre vocation universelle. Je pourrais continuer cette liste (je veux être le président.....je veux être le président....) que lui a concocté son nègre Henri Guaino (Sarkozy n'écrit pas, il lit les mots -les idées?- des autres), mais ce serait lassant. Dans cette série de promesses mensongères il y a cependant une chose de véridique: il voulait être président. Il l'est.

Et depuis lors il a poursuivi sur la même voie. Une annonce par jour, ou presque. J'irai chercher la croissance avec mes dents. Il doit avoir des problèmes dentaires... J'irai chercher à N'jamena les membres de l'arche de Zoë. L'avion de Bolloré n'était sans doute pas libre. J'ai signé des contrats.... Khadafi doit bien se marrer. Oublions les verbes: ce qui frappe l'oreille du linguiste, c'est la succession des pronoms Je... Je.... Je.... Et lorsque les choses vont mal, il change de pied, affiche ses vacances, Carla Bruni et son fils exposé aux photographes et qui semblait terrorisé... En véritable illusionniste il accumule les effets d'annonce, en général non suivis d'effet. En outre il accumule les vulgarités. Il se montre, au Vatican ou en Arabie Saoudite, méprisant à un tel point ses hôtes qu'il consulte ses SMS en leur présence. Il ne semble pas comprendre que la chancellière n'apprécie guère qu'il la touche ou l'embrasse. Il continue à emmener en voyage avec lui (tout récemment en Inde) son ami repris de justice Balkany. Bref il assume la vocation universelle de la France. J'ai dit qu'on se foutait de sa gueule dans le monde entier. Il y aura peut-être bientôt une exception. Si par malheur Berlusconi revient au pouvoir en Italie, ils seraient deux dans la même posture. D'ailleurs ils se maquillent tout les deux, comme ils maquillent leurs bilans, leurs programmes, leurs promesses.

Au fait, notre bein-aimé président a déclaré hier que lorsque l'on gagnait autant d'argent, il fallait tirer la leçon de ses échecs. Il parlait du PDG de la Société Générale (on se demande d'ailleurs pourquoi: c'est un problème qui concerne les actionnaires, les salariés, pas le président de la république). Cela vaudrait-il aussi pour lui?

Nous visons une démocratie moderne!

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fleche26 janvier 2008 : Récupération et maquillage