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Décembre 2007

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fleche31 décembre 2007 : il malti et les "langues"
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Je viens de passer quelques jours à Malte où l'on parle il malti, le maltais, une langue que je n'ai jamais parlée mais que j'entendais, dans mon enfance tunisienne, à travers les persiennes des voisins, une langue de l'intimité donc, qu'en outre je n'avais jamais vue écrite. J'arrive donc à l'aéroport et je lis, avant le contrôle de police: stenna wara l-linja s-safra, que je comprends immédiatement: "attendez derrière la ligne jaune", trois mots arabes et un mot italien. Et sur un billet de banque, je lis (je mets en gras les mots d'origine arabe, en maigre ceux d'origine italienne): " din il karta tal-flus hija valuta legali ghal ghaxar liri" (la valeur légale de ce billet est de dix livres). En fait le maltais, classé comme langue sémitique, est syntaxiquement de l'arabe maghrébin avec un lexique largement arabe, plus une grosse part de sicilien et quelques mots anglais ou français. Pieter Muysssken , en 1981, avait décrit ce qu'il appelait la media lengua, un quichua dont le lexique était espagnol, comme dans :      Unu fabur-ta      pidi-nga-bu  bin-xu-ni (je suis venu demander une faveur: en gras les mots espagnols, en italiques les particules grammaticales du quichua). Et il parlait, à ce propos, de relexification. Le maltais serait donc de l'arabe maghrébin partiellement relexifié par le sicilien.

Cela, je le savais à peu près. Mais ma surprise est venu d'ailleurs, de l'organisation des chevalier de l'ordre de Malte. Ils étaient en effet divisés en huit "langues", dont chacune avait son "auberge" et, dans la cathédrale Saint Jean de la Valette, sa chapelle. Or ces langues étaient étrangement définies: il y avait la langue de Provence, d'Auvergne, de France, de Castille et Portugal, d'Aragon, d'Italie, d'Angleterre et enfin d'Allemagne, de Hongrie, de Pologne et de Suède. On voit qu'on ne parlait certainement pas la même langue en Allemagne, Hongrie, Pologne et Suède, ou en Castille et Portugal. Il s'agissait donc vaguement des contrées d'origine des chevaliers, mais pas de leurs langues. Et ceci nous pousse à réfléchir sur la sémantique du mot langue avant que les états nationaux ne la fige. Vous avez des idées?

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24 décembre 2007 : Dialectes

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Aujourd'hui, au journal de 13 heures de France Inter, on nous parle du procès de l'Arche de Zoë à N'jaména (que les journalistes s'obstinent à prononcer ène jaména: il faudra les recycler sur les consonnes pré-nasalisées). Mais là n'est pas le problème. Parlant des témoins tchadiens venus témoigner à la barre, l'envoyé de France Inter nous dit qu'ils s'expliquent dans leurs dialectes. Leurs dialectes? Ils n'ont donc pas de langues? Sarkozy aurait dû le dire, dans son discours de Dakar. Ils ne sont pas dans l'histoire et en plus ils n'ont pas de langues!

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23 décembre 2007 : TU CALCULES DEGUN ET TU LES NIQUES TOUS
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Abdellatif Kechiche est en train de devenir le cinéaste de la variation linguistique. Après l'Esquive, dans lequel il mariait joyeusement le langage de Marivaux et celui des banlieues parisiennes défavorisées, voici La Graîne et le mulet, ingrédients de base du couscous au poisson, comme on sait (je le préfère avec du mérou, mais c'est plus cher). Une fable sur les difficultés de l'intégration, sur le racisme, sur l'amour et la mort, sur les petits riens de la vie, bref une tranche de réalité, avec un prime un beau corpus linguistique. Un peu d'arabe ("Si Slimane, labes?", "mesquine", "yani" et l'incontournable "inch'allah"), une touche d'anthropologie (un personnage voit partout l'aïn, le mauvais oeil), une phonologie méridionale "jeune" ("laisse-les djire") et un lexique itou ("trop les nerfs!", "j'les calcule pas"), mettez tous ça dans un mixeur et vous obtenez "Tu calcules degun et tu les niques tous", l'accent en plus, bien sûr. Une étude sociolinguistique qui est en même temps, d'un bout à l'autre, un plaisir. Abdellatif Kechiche, il faudra un jour lui donner une thèse.

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19 décembre 2007 : DOUBLETS
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Les spécialistes de l'histoire de la langue savent ce qu'on appelle des "doublets": des paires de mots venant d'une même source, ayant donc la même étymologie, mais ayant pris des sens différents. C'est par exemple ce qui s'est passé avec chétif et captif (du latin captivus), frêle et fragile (du latin fragilis) ou encore parole et parabole (du latin parabola). De la même façon le mot français peuple s'est vu récemment adjoindre people, mot anglais de même étymologie, parfois écrit de façon malicieuse pipole ou pipeule, et qui a pris un sens différent. Vous me voyez venir: je ne vais pas faire un cours de linguistique mais vous parler encore du premier d'entre nous qui, face au doublet peuple/people , si situe plutôt du côté du second terme. J'étais en Martinique, pour une soutenance de thèse, lorsque j'ai appris la bonne nouvelle: Carla est arrivée! Dans l'avion du retour, je lis Le Monde qui titre: "Nicolas Sarkozy se met en scène au côté de l'ancien top model Carla Bruni". Et en couverture de Libération d'aujourd'hui : "Président bling-bling". Bling-bling, c'est le bruit que font les bijoux, les gourmettes, les chaînes, les montres ostentatoires, bref tout ce qui plaît aux pipoles et que le peuple ne peut pas s'offrir. Mais le plus intéressant se trouve dans Libération de lundi, lu aussi dans l'avion, une proposition de titre envoyée par un lecteur: "Vendredi c'est Kadhafi, lundi c'est Carla Bruni". Tout est là, tout est dit. On sait que ce qui compte dans la prestidigitation, c'est les pieds. Il faut certes avoir les doigts rapides, comme le dit l'étymologie du mot, mais il faut surtout se déplacer par de petits ajustements des pieds, afin de donner au public le bon point de vue, de lui cacher ce qu'il ne doit pas voir. En quelque sorte il faut diriger le regard du peuple vers ce qu'on veut lui montrer. La version moderne de la prestidigitation s'appelle media. On y braque le projecteur sur ce qu'on veut mettre en valeur, en cachant le reste, et l'on déplace le projecteur pour passer à autre chose, pour faire oublier ce qu'on a dit ou montré la veille si les choses ne tournent pas comme on voulait. Le premier journaliste de France pratique cela à merveille. Il braque le projecteur sur la croissance ("j'irai la chercher avec les dents"), sur l'arche de Zoë ("j'irai les chercher"), puis sur Ingrid Bétancourt, puis sur Kadhafi, puis sur ses amours.Chaque fois il passe à autre chose, pour faire oublier ce qui précède. La croissance n'est pas là? Regardez ailleurs, je vais libérer les Français du Tchad. Ils sont toujours en prison? Regardez ailleurs, je vais libérer l'otage colombienne. Elle n'est pas encore libre? Regardez ailleurs, voici le merveilleux milliardaire lybien. Il ne vous plaît pas? Regardez Carla. Ca ne vous plaît pas? Regardez le pape, comme il est beau, et comme je suis beau à côté de lui. Nous reviendrons au Tchad si on les libère, aux FARC si elles libèrent Bétancourt, pour l'instant regardez où je vous dis de regarder! Mais lui, il regarde où? On ne sait pas, il porte des lunettes de soleil.

Nous vivons une démocratie moderne!

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12 décembre 2007 : MENTEUR(S) !
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Je sais, vous allez me dire que je vous casse les pieds avec Sarkozy, mais que voulez-vous : il est partout, il parle beaucoup, parfois trop, et c’est une véritable aubaine pour l’observateur. Lundi, dans son entreprise de justification de ses amours avec Kadhafi, il déclarait :

« Je vais signer des milliards de contrats » 

Bon, son français est un peu imprécis et il voulait dire « Je vais signer pour des milliards d’euros de contrats ».  D’ailleurs, de façon  très complaisante, la presse le corrige. En ajoutant par exemple des parenthèses : « Je vais signer une dizaine de milliards (d'euros) de contrats" (sur le site de La Tribune, sur celui du Point). Ou en rétablissant la bonne formule : « Sarkozy veut signer 10 milliards d’euros de contrats » (sur le site de Challenge), « La Lybie s’engage sur quelques 10 milliards d’euros de contrats » (sur le site du Monde).

Curieusement, les services de l’Elysée mettent un lèger bémol à ces déclarations triomphalistes, rappelant qu’il s’agit « d’intentions de contrats ». Mais personne n’a relevé le début de la phrase : « Je vais signer ». Ah bon ! C’est lui qui signe ? Il vend des Airbus, des Rafales, de l’énergie nucléaire civile ? Naïvement, je pensais que c’étaient les PDG de ces différentes entreprises qui signaient. Décidément, ce type a un ego surdimensionné.

Et puis, hier soir au journal de France 2, David Pujadas interroge Kadhafi. Avec le temps, le colonel a pris une tête d’idiot du village, ou d’un mec qui tire trop sur les joints, mais là n'est pas la question. En réponse à une question du journaliste, il affirme : « Nous n’avons pas parlé des droits de l’homme avec Sarkozy, c’est un ami, etc… ». Pujadas insiste : « Ca n’a pas été évoqué ? ». Et Khadafi  réaffirme: « Pas du tout, absolument pas » (ça c’est la traduction en voix off, en arabe il a d’abord dit trois fois non : la ! la ! la !).

Donc Sarkozy a parlé des droits de l’homme avec Kadhafi mais Kadhafi n’a pas entendu Sarkozy lui parler des droits de l’homme.

Y’en a un qui ment, non ? Ou les deux ? Ou encore ils se paient notre tête...

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11 décembre 2007 : Les postures de Sarkozy
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La rhétorique de monsieur Sarkozy est un peu lassante dans son simplisme. A toutes les critiques qu'on peut lui adresser il répond invariablement: Si je n'avais rien fait on me le reprocherait, je fais quelque chose et on me le reproche. Conclusion: allez vous faire voir chez les Grecs, moi je travaille. Critiqué de toutes part pour les tapis rouges qu'il déroule sous les pas de son collègue le guide suprême lybien, il vient de déclarer:

"C'est bien beau les leçons de droits de l'homme et les postures entre le Café de Flore et le Zénith. Mais ces postures, elles ont laissé pendant huit ans les infirmières bulgares et depuis cinq ans Mme Betancourt "

Entre le Café de Flore et le Zénith: géographie intéressante! Sur le plan strictement urbanistique, sa phrase n'a bien sûr aucun sens: le premier est à Saint-Germain-des-Prés et le second du côté de la Porte de la Villette, et il faut donc traverser cinq arrondissements et des couches sociales très différentes pour se rendre de l'un à l'autre. Ce n'est donc pas "entre le Café de Flore et le Zénith" (en taxi? en vélo? en métro?) mais "au Café de Flore et au Zénith" qu'il voulait dire. Qui vise-t-il donc? La faune germanopratine du Café de Flore, d'une part, et le public qui au Zénith va écouter du rock et de la variété? Ces deux ensembles sociologiques se recoupent-ils? Comme disait Mao Tse Toung, "qui n'a pas fait d'enquête n'a pas droit à la parole". Je n'ai pas enquêté sur ce grave problème et n'ai donc rien à dire. Par exemple, je ne sais pas si Sarkozy fréquente le Café de Flore. Mais en revanche le Zénith, oui: il y était au moins le 18 mars dernier, pour un grand meeting au cours duquel nous avons pu admirer ses postures. Les postures justement, venons-y. Mot récemment mis à la mode pour remplacer pose, il est utile pour disqualifier les opposants: ils n'ont rien à dire de sérieux, ils prennent des poses, ou des postures. Retenez bien cela: quelqu'un vous critique? Vous vous en débarrasserez aisément, et éviterez du même coup d'avoir à répondre sur le fond, en attaquant ses postures. L'ennui, bien sûr, est que la critique des postures peut assez vite devenir une posture. Mais qu'importe: la cible de monsieur Sarkozy était évidemment ces dangereux intellectuels qui consomment leur cuba libre (mais peut-être certains boivent-ils du thé) au Café de Flore avant d'aller écouter Renaud ou NTM au Zénith (n'ayant pas fait d'enquête, je ne peux, à mon grand regret, savoir si les buveurs de cuba libre écoutent Enrico Macias, Doc Gyneco ou Hallyday. Au fait, ce pauvre Johnny a chanté au Zénith et je l'ai vu au Café de Flore: il était visé dans ses postures?).

Mais poursuivons dans l'analyse de cette phrase sarkozienne: les intellectuels et leurs postures ont donc "laissé pendant huit ans les infirmières bulgares et depuis cinq ans Mme Betancourt". Quelle honte! Mais pourquoi restreindre à ce point la critique? Pourquoi ne pas souligner qu'entre le Café de Flore et le Zénith on a aussi oublié les Palestiniens, le Darfour, le niveau de vie, la misère de l'université et celle des SDF, les RMIstes, les chômeurs, le réchauffement climatique, l'Irak, les femmes battues, le SIDA et que sais-je encore? C'est vrai, quoi! Avec leurs postures, ils ne règlent rien!

Le choix des infirmières bulgares et de Mme Bétancourt est bien sûr facile à comprendre: Sarkozy se targue d'avoir libéré les premières et espère pouvoir bientôt se targuer d'avoir libéré la seconde. Ce n'est pas une posture, ça? C'est en tout cas une habileté. Il aurait pu dire, par exemple: "Mais ces postures, elles ont laissé les chômeurs au chômage et les banlieues à l'abandon". Mais là il ne pourrait pas se targuer d'avoir fait mieux...

Rendons-lui cependant justice sur un point. Car il a raison, après tout. Les postures entre le Café de Flore et le Zénith n'ont rien réglé non plus au misérable salaire du président de la République ni aux insupportables impôts que payaient les plus riches Français. Heureusement, Sarko est arrivé.

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6 décembre 2007 : Diversité
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L'Institut National de l'Audiovisuel vient de présenter une étude qui révèle l'incroyable diversité de nos télévisions. En effet, en juillet, août et septembre 2007, la personne qui a été la plus présente sur TF1 est Nicolas Sarkozy. Sur France 2 c'est Sarkozy Nicolas. Sur France 3 c'est Nicolas Paul Stéphane Sarkozy de Nagy-Bosca. Sur Canal + le vainqueur est de Nagy-Bosca Nicolas. Sur Arte Nicolas Stéphane de Nagy-Bosca. Sur la 6 encore un Nicolas. C'est étrange, ils ont tous le même prénom! Il est vrai qu'aujourd'hui c'est la Saint Nicolas, mais aujourd'hui seulement. Pas tous les jours de juillet, août et septembre...

A l'époque de Nicolas II, le tsar de toutes les Russies, il n'y avait pas encore de télévision. A l'époque de Nicolas Ceausescu, oui, et il était tous les jours sur tous les écrans roumains. Aujourd'hui c'est le tour de Nicolas Paul Stéphane Sarkozy de Nagy-Bosca. Nous vivons une démocratie moderne!

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4 décembre 2007 : Municipales et langue de bois
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Nadine Morano, vous connaissez? Porte-parole de l'UMP, elle était invitée ce soir, sur la 2, par Laurent Ruquier. Oh, pas pour un livre, ou un quelconque exploit, simplement parce qu'elle s'est crêpé le chignon avec Fadela Amara, à qui elle a reproché son langage. Et elle récidive en direct: "Un ministre de la république ne doit pas dire à donf". Il est vrai qu'en matière de langage, elle s'y connaît. Comme on suggère qu'elle aurait aimé être ministre et qu'elle pourrait avoir quelques rancoeurs face à l'ouverture, elle proteste: "Nicolas Sarkozy m'a confié le porte-parolat de l'UMP". J'adore cette créativité: porte-parolat. Ca rime avec épiscopat, volontariat (pour être ministre), partenariat (avec le MEDEF), cafétéria, vedettariat (de Sarkozy), béat, syndicat (de patrons), abat (jour), rabat (joie), bénévolat (là je ne suis pas sûr), dégâts (sociaux), Fadela, apparrat, Amara, mort aux rats, etc. et surtout candidat.

Ou plutôt candidate. En effet, sans rime cette fois ni raison, Madame Morano se lance soudain dans la glorification de l'obscur FC Toul, une équipe de foot qui aurait marqué trois buts contre je ne sais quelle autre obscure équipe. Puis elle regrette d'avoir été invitée de façon impromptue, de n'avoir pas pu apporter à Ruquier du vin de Toul. Du vin de Toul? Oui, du vin de Toul. Vous ne connaissez pas? Moi non plus. Ruquier débusque le lièvre: "Vous êtes candidate à Toul pour les municipales?". Oui, elle est candidate. Langue de bois, donc. Elle se fout du FC Toul ou du vin de Toul comme de sa première carte de l'UMP , mais elle veut flatter les électeurs de Toul dans le sens du poil.

Malheureusement, son inconscient parle pour elle. Vantant donc ce breuvage injustement méconnu, elle lance à Ruquier: "Je veux vous le faire dégoûter". Un silence, et Ruquier demande: "Vous voulez dire goûter ou déguster?". Tout est dit. Nous vivons une démocratie moderne.

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3 décembre 2007 : Démocraties
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Dimanche de scrutins: en Russie élections législatives, au Vénézuela référendum constitutionnel. Poutine a gagné (très largement), Chavez a perdu (de peu). Les média français ne tarissent pas de critiques sur le premier: "simulacre d'élection", "magouilles", parodie de démocratie", "truquages"... Ca ne mange pas de pain: tous les observateurs disent la même chose, Londres et Washington s'abstiennent même, comme il est pourtant de coûtume, de féliciter le vainqueur, c'est vous dire! Bush trouve que Poutine exagère! Berlin parle même "d'élections ni libres ni démocratiques", bref tout le monde est d'accord. Tout le monde sauf.... Sarkozy qui a téléphoné pour "féliciter chaleureusement Poutine" (France Inte). Il n'a pas honte? Non, il n'a pas honte... Moi oui.

Quant à Chavez, le ton de la presse est "il a pris une baffe". Et oui, il a perdu à moins d'un pour cent. En prenant connaissance ce matin des nouvelles, je me disais qu'au moins, lui, le truquait pas les élections. C'est drôle, personne ne l'a dit. On reproche à Poutine de ne pas respecter la démocratie, pourquoi de pas donner acte à Chavez de s'y plier? Cela dit, j'aurais l'air bien con s'il fait un coup de force. Déconne pas, Hugo!

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Novembre 2007

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30 novembre 2007 : Un jeudi soir en France
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L'invervention, hier soir, du président de la République n'a guère apporté de choses nouvelles, confirmant simplement que son slogan de campagne, travailler plus pour gagner plus, voulait dire qu'il n'y aurait pas d'augmentation des salaires, et que malgré sa longue présence au ministère de l'intérieur il ne semble pas avoir compris grand chose aux problèmes des banlieues.

Nous avons eu droit, une fois de plus, au sourire béat de Patrick Poivre (qui a en commun avec Giscard de s'être inventé une particule. Il est vrai que le père de Giscard a acheté son d'Estaing, alors que Poivre a usurpé son d'Arvor) devant la voix de son maître. Il avait en outre en commun avec Madame Chabot de présenter le visage inimitable de ces journalistes qui se disent : "Mon Dieu, pourvu qu'il aime ma question".

Nous avons aussi eu droit à une leçon de grammaire: "Les droits de l'homme que je pense, c'est d'abord les droits de la victime" (Sarkozy). Cela va aider les enfants des banlieues à mieux maîtriser le français.

Nous avons enfin eu droit à une formule creuse, sans doute écrite par Henri Guaino et apprise par coeur:

"Quand on veut expliquer l'inexplicable, c'est qu'on s'apprête à excuser l'inexcusable" (toujous Sarkozy).

Après cinq ans au ministère de l'intérieur, il considère que le problème des banlieues est inexplicable!

Bref, c'était un jeudi soir en France.

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28 novembre 2007 : Otages....
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Nous sommes récement sortis (momentanément?) d'une grève des transports, pas encore sortis de mouvements étudiants. Et, comme d'habitude, la presse écrite et audiovisuelle vient une fois de plus de nous parler de galère et de prise en otage. Il y a longtemps qu’il n’y a plus de galères ni de galériens, et cette expression populaire ne dérange personne. Mais otages ? Imaginez ce qu’Ingrid Bettencourt, otage depuis plus de 5 ans, penserait de cet usage si du fond de sa jungle colombienne elle entendait une radio française parler des otages de la grève ? Peut-être cet usage lui paraîtraît-il un peu obscène. Et ce syntagme à la mode en temps de grève me fait penser à un texte de Roland Barthes publié au début des années 1950 et repris dans Mythologies : « L’usager de la grève » :

« Inadmissible, scandaleuse, révoltante, ont dit d’une grève récente certains lecteurs du Figaro. C’est là un langage qui date à vrai dire de la Restauration et qui en exprime la mentalité profonde »

et il poursuitvait plus loin :

« On pourrait facilement imaginer que les « hommes » sont solidaires : ce que l’on oppose ce n’est donc pas l’homme à l‘homme, c’est le gréviste à l’usager. L’usager, appelé aussi homme de la rue (…) est un personnage imaginaire, algébrique pourrait-on dire, grâce auquel il devient possible de rompre la dispersion contagieuse des effets… »

Nous étions donc au début des années 1950, la télévision était rare. Aujourd’hui l’homme de la rue se manifeste (ou plutôt s'invente) par le biais des micros trottoirs, c’est à dire par de brèves interviewes d’inconnus dont on ne sait pas comment ils ont été choisis, puis triés. Mais ils déclarent que c'est la galère et qu'ils en ont ras le bol d'être pris en otage. Je n’ai pas le temps de faire des recherches, mais il y aurait une thèse à faire sur l’apparition du mot otage avec ce sens, dans les discours sur les grèves, sur la façon dont les media ont diffusé cette image, l'ont martelée dans la tête des gens. Ce qui est sûr, c’est que ce mot une fois suggéré puis peu à peu imposé est devenu un lieu commun: nous sommes tous des otages, otages des grévistes de la RATP ou de la SNCF, otages des aiguilleurs du ciel, otages des étudiants bloquant les universités. Et Ingrid Bettancourt est toujours en villégiature dans sa jungle.

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24 novembre 2007 : Phonétique et démagogie
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Vicente Molina Foix, écrivain, auteur dramatique et cinéaste espagnol, dans un texte publié en traduction française dans Libération d'aujourd'hui, note que Zapatero a une prononciation particulière du D final (Madrith et non pas Madrid, libertath et non pas liberdad, etc) dont on se moque dans son pays. Bon, on ne va pas en faire un fromage, il n'est pas le seul à avoir cette prononciation en Espagne, et c'est après tout le droit à la différence... phonétique. Mais Foix ajoute que le PSOE exploite cette prononciation régionale de son leader, dans des clips télévisés, pour le rendre sympathique. Et cela me rappelle une histoire plus ancienne.

Il y avait en latin deux prononciations de la suite graphique AU : /au/ (comme dans aou) en ville et /o/ à la campagne. Cette  différence avait donc une  connotation géographique, citadins contre paysans. Puis, avec les migrations de la campagne vers la ville, la prononciation /o/ est arrivée dans le parler populaire urbain avec une connotation sociale. Ainsi on raconte qu’en 50 av JC, Claudius Pulcher pour se faire élire tribun de la plèbe avait de façon très démagogique "popularisé" son nom en Clodius. Et Suètone, dans  La vie des douze Césars, rapporte une histoire amusante qui repose sur le même fait phonétique :

"Uespasianus Mestrium Florum consularem, admonitus ab eo plaustra potius quam plostra dicenda, posteo die Flaurum salutauit" :

Ce qui signifie :

« Quand un jour l'ancien consul Mestrius Florus eut fait remarquer à Vespasien qu'il fallait dire plaustra plutôt que plostra (chariots), celui-ci le salua le lendemain en l'appelant Flaurus ».

Rien de nouveau sous le soleil, en quelque sorte.

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23 novembre 2007 : Monsieur Caverni
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Ma faculté, la faculté des lettres de l’université de Provence, est fermée depuis trois semaines. J’écris bien fermée, pas bloquée (c’est un adjectif qu’aime bien la presse : le blocage. En l’occurrence, comme nous allons le voir, ça débloque). Elle est fermée par notre président, il s’appelle Caverni, qui après avoir ajourné sine die la réunion du conseil d’administration et celle du bureau, a décidé tout seul (ou avec des conseillers obscurs, mais en tout cas sans consulter les instances régulières) de fermer la faculté des lettres. C’est-à-dire que depuis trois semaines un président dictatorial nous empêche, moi et mes collègues, enseignants ou administratifs, d’avoir accès à notre lieu de travail. Cela s’appelle le lock out

Définition : « Le lock-out est une fermeture provisoire d’une entreprise, décidée par l’employeur pour répondre à un conflit collectif » (Wikipedia).

Le lock out  est donc l’apanage des patrons, des propriétaires, qui décident de fermer leur usine. Or monsieur Caverni n’est pas le propriétaire de l’université, il n’est pas non plus mon employeur. Il en est le président, élu par ses collègues.

Avant de fermer la faculté des lettres, monsieur Caverni a fait expulser par les CRS une poignée d’étudiants qui occupaient les lieux. Les franchises universitaires veulent que la police n’a pas accès à nos locaux. Certes il y a des précédents qui militent en sens inverse. Je ne parle pas du Chili de Pinochet, de l’Espagne de Franco ou du Portugal de Salazar, où la chose était fréquente. Je parle de la France.

En 1446, la Sorbonne a été investie par la prévôté. Cela avait semé  une belle zizanie, dans laquelle le poète François Villon avait pris sa part. Mais monsieur Caverni préfère sans doute François Fillon à François Villon, si jamais il connaît ce dernier. Ensuite ? Sans doute le régime de Vichy a-t-il fliqué les universités, je n’ai pas le temps de vérifier. Puis la Sorbonne fut occupée par la police en 1968. On connaît la suite.

Mais revenons à Caverni. Depuis lors, après l’appel à ses alliés les CRS, rien. Des grilles cadenassées, et sur le site web de l’université de rares communiqués alambiqués et creux. Cela s’appelle l’autisme. Monsieur Caverni est donc silencieux, ou autiste. Comme monsieur Sarkozy face aux grèves. Tous deux chient sans doute dans leur froc, mais la différence est que Sarkozy n’a pas décidé d’arrêter les trains et les métros (enfin, pas directement) alors que Caverni a décidé tout seul de fermer ma faculté.

La sécurité : on me dit qu’il n’a en ce moment que ce mot à la bouche. Qu’il a décidé tout seul de fermer la faculté pour des raisons de sécurité. Cela s’appelle la trouille. Il y a un an et demi, alors que l’université était occupée par les étudiants opposés au CPE, son prédécesseur, qui avait une toute autre classe, s’était comporté très différemment. Monsieur Caverni a choisi le lock out. Il aurait pu susciter des discussions sur la loi contestée, animer le débat, insuffler des rapports démocratiques. Mais il ne semble pas savoir ce que le mot dialogue signifie. Ni avec les étudiants, ni avec le personnel. Il essaie maintenant de manipuler certains membres du personnel qui font circuler une pétition demandant la réouverture. Mais c’est lui qui a fermé, c’est à lui à ouvrir !

Caverni-Sarkozy : en première analyse on pourrait penser que tous les deux ont parié sur le pourrissement, pour ensuite proclamer : « Vous voyez, j’avais raison d’attendre » . Mais, encore une fois, la situation actuelle de ma faculté est le produit d’une décision imbécile, incompétente, d’un individu sans doute faible et trouillard qui se regarde dans la glace des chiottes de son bureau en se disant qu’il a des muscles. Et nous attendons de pouvoir regagner nos locaux pour pouvoir discuter avec nos étudiants, réfléchir, critiquer, bref de faire notre travail d'enseignants. Ca vous dit quelques chose, monsieur Caverni?

C’était juste l’expression d’un ras le bol.

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fleche19 novembre 2007 : Des lettres...
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Henri Guaino est, comme on sait, "conseiller spécial du président de la République". Ces gens-là sont en général discrets, ils conseillent, restent derrière les grands, dans l'ombre. Et comme en outre il rédige les discours du président, il devrait n'avoir ni le temps ni le droit d'apparaître en pleine lumière: Henri Guaino, est un homme de lettres, et devrait être un homme de l'ombre. Pourtant, il est partout: on l'entend, on le voit, on le lit... Mais ce qui est plus surprenant encore, c'est la façon dont il parle. Le conseiller spécial n'est pas élu, n'a aucun mandat, aucune fonction officiele, n'est pas membre du gouvernement et pourtant il s'exprime comme s'il en était le chef. Hier, dans l'émission de Serge Moatti Ripostes, sur la deux, il fallait l'écouter parler de l'actualité, des grèves, et de ce que le pouvoir allait faire: nous allons... on va.... le gouvernement va.... Il ne manquait que je vais... Ca viendra sans doute.

...et des chiffres Dans la même émission, un jeune militant de l'UMP venait parler de la manifestation des non-grévistes, ou des contre-grévistes, et anonçait: "Nous étions cinq mille". En général, les manifestants n'ont pas tendance à sous-estimer leur nombre, ils le multiplient plutôt par deux ou trois, tandis que la police le divise. Mais ne chicanons pas: puisqu'il le dit, admettons qu'ils étaient cinq mille, ou un peu moins. Pourtant, quelques minutes plus tard, au journal de France Inter de 19 heures, le journaliste annonce: "Ils étaient près de dix mille". Holà! France Inter! On voit double? Ou on caresse l'UMP dans le sens du poil?

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17 novembre 2007 : Circulation
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Non, je ne vais pas parler des effets de la grève sur la circulation parisienne, mais plutôt de la circulation des idées et des mots. Il y a presque un mois, le 22 octobre (voir plus bas) je parlais dans mon billet des rapports entre Guaino et Sarkozy en termes de ventriloque et de poupée. Et c'est d'ailleurs là l'un des thèmes du livre, Les mots du président, que Jean Véronis et moi-même venons de terminer et qui sortira au Seuil en 2008.

Bon, je ne prétends pas à l'originalité, mais j'ai tout de même été un peu surpris de lire cette semaine dans le Nouvel Observateur, sous la plume de H.A. (sans doute Hervé Algalarrondo) un court papier se terminant ainsi: "Guaino, le ventriloque de Sarko". L'an dernier déjà, après la sortie de Combat pour l'Elysée, nous avions été tout aussi surpris de lire à gauche et à droite des emprunts non cités, ce que Jean avait appelé la calvéronisation des esprits... Remarquez, c'est amusant de se retrouver ventriloque de journalistes, et ici de H.A. Je sais, il y a parfois des hasards. Et même si le mot ventriloque n'est pas très fréquent dans la presse politique, on peut penser que ce journaliste est tombé, trois semaines après moi, sur la même image. Bénéfice du doute, donc. Mais attention à la prochaine fois, H.A.

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16 novembre 2007 : Tinerete fara tinerete...
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Dans le film L’homme sans âge (Youth without youth) inspiré d’un roman de Mircea Eliade (Tinerete fara tinerete), Francis Ford Coppola présente l’histoire d’un vieux  linguiste roumain, Dominic Mattei, qui, à la fin des années 1930, rêve de retrouver la protolangue, la langue originelle. Foudroyé par un éclair, il survit et rajeunit, rajeunit sans cesse, échappe aux nazis qui veulent mettre la main sur ce phénomène, se réfugie en Suisse où, sous un pseudonyme, il redevient étudiant. Il rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux et qui, entrant parfois en transe, retrouve des états anciens de son existence et parle successivement sanscrit, égyptien ancien (mais avec un accent assez déplaisant des bas-quartiers de Thèbes), babylonien, proto-élamite… A chaque transe elle s’épuise un peu plus, vieillit, et Mattei, comprenant que c’est son désir de remonter à l’origine des langues qui la tue, la quitte, retourne dans sa ville natale et retrouvant subitement son âge réel, meurt.

Il y a dans cette étrange histoire un présupposé : celui de la mono genèse et donc de l’existence d’une protolangue. Mais il y a aussi l’idée que la science ne parviendra pas à retrouver cette langue et que seules la métempsychose et la glossolalie pourraient permettre d’y parvenir. Eliade renouait donc avec un vieux problème que la linguistique a longtemps occulté: D'où viennent les différentes langues parlées sur la surface du globe? Quand sont-elles apparues? Comment ? Et Coppola le reprend avec maestria. La film n'a pas eu une excellente presse, sans doute à cause de la personnalité un peu trouble d'Eliade (avant d'être professeur d'histoire des religions à l'université de Chicago il a été très proche du régime roumain fascisant). Et c'est dommage car il apporte aux linguistes un éclairage un peu fantastique sur cette question que l'on a aujourd'hui tendance à aborder en termes pseudo scientifiques, tout aussi fantastiques mais sans le dire...

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14 novembre 2007 : Sarkotruc et sarkomachin
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Dans une manifestation, il y a quinze jours, j’ai lu sur une pancarte Sarkonnard. Et la semaine dernière, dans le Canard enchaîné : Sarkorama (en titre d’un article sur Rama Yade) et Sarkozorro. Il est vrai que le nom du président Sarkozy, abrégé en Sarko, est devenu un véritable préfixe. Nous connaissions bien sûr déjà les sarkozistes (ils sont nombreux) et les sarkocompatibles (ils se sont multipliés l’an dernier autour de Jacques Chirac et plus récemment chez certains socialistes). Mais depuis quelques temps les choses s’accélèrent. Et, en hommage à la créativité des locuteurs de la langue française, je vous propose une première liste de ces néologismes, collectés dans la presse, sur le web ou dans la rue et vaguement classés par thèmes.

Pour désigner notre beau pays, tout d’abord, sarkozie et sarkoland, ainsi que sarkocity pour sa capitale: c'est donc la tendance anglaise qui domine ici. Du côté des média, sarkom, sarkoshow, sarkozynews, avec encore une domination des racines anglaises, et pour ce qui concerne le web, sarkospam, sarkozyblog et sarkoblog. C'est donc l'effet sur le lexique de "Sarko l'américain". Tout cela, bien sûr, est un peu sarkostique. Ici, il nous faut ménager une pause pour admirer ce mot valise entre trois termes, Sarkozy, sarcastique et caustique, qui mérite de rentrer un jour au musée des créations linguistiques. Je sais, il n'en existe pas, mais nous pouvons toujours l'imaginer. Je suggère par avance de l'appeler Musée Bobby Lapointe. Et d'y ajouter sarkosmétique (celui-ci, c'est moi qui l'invente).

Revenons donc, en bons scientifiques que nous sommes, à notre corpus. Nous trouvons encore sarkon (qui fait écho à sarkonnard), sarkozix (un petit Gaulois ?), sarkoisation (notre avenir ?), sarkophage (avec ici encore une délicieuse ambiguité: sarkophage comme sarcophage ou comme anthropophage?). Notons encore sarkolène, sarkoattitude (clin d’œil à Johnny ?), sarkonazi (peut-être un peu exagéré). Il en est d'autres, moins marrants. Ouvrez vos yeux et vos oreilles et vous pourrez compléter cette liste par divers sarkotruc et sarkomachin. Mais la palme revient selon moi à cette dernière trouvaille, qui me servira de conclusion : sarkoetalors ?

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13 novembre 2007 : Quelle cuisson ?
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Déjeûnant aujourd'hui dans un restaurant aixois plutôt chic et cher (Le Passage, pour ne pas le citer) je commande un steak tartare. "Quelle cuisson?" me demande la jeune et blonde personne qui prend ma commande. Quelle cuisson? Pour un tartare? Il y a des jours où l'on se sent étranger dans sa propre langue... Bien sûr, depuis quelques temps, la mode est au "steak tartare poëlé". Oxymoron? Certes. Mais les modes n'ont pas pour fonction (ni d'ailleurs pour caractéristique) d'être logique. Cependant, si l'on vous donne le choix, il serait peut-être plus judicieux de demander: "nature ou poëlé?"... Et vous imaginez un Anglais débarquant en France, déjà inquiet de venir dans un restaurant où l'on risque de lui proposer des huitres crues, des escargots ou des grenouilles, qui est pourtant prêt à tous les sacrifices, pour ne pas mourir idiot, et s'est mentalement préparé à manger un steak tartare, se répétant "tu vas manger de la viande crue, tu le peux, tu vas manger de la viande crue, tu le peux"..., et qui s'entend demander "quelle cuisson?".

Enfin, la prochaine fois que j'irai au Japon et que je commanderai des sushis, j'espère qu'on ne me demandera pas "quelle cuisson?"

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6 novembre 2007 : Prémonition ?
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Ce lundi à 17 heures, je rentre de la fac où les étudiants s'agitent et j'écoute les informations sur France Inter. Le journaliste annonce que l'université de Lille 3 se met en grève pour marquer son opposition à "la loi précaire" avant de se corriger "euh...Pécresse". C'est beau les lapsus! Notre journaliste aurait-il eu une prémonition? Concernant la loi ou la ministre? A suivre...

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5 novembre 2007 : Duos
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Je viens d'écouter un disque, Favorite songs (pourquoi un titre en anglais, d'ailleurs?) sur lequel Vincent Delerm propose seize duos. C'est à la mode, mais j'aime bien, parfois. Delerm visite donc ses chansons favorites avec ses invités, en direct sur scène. Dans l'ensemble, c'est décevant. Avec Renaud, Souchon ou Yves Simon, que j'aime pourtant beaucoup, c'est un massacre: Delerm n'est pas à la hauteur...

Avec Cali, pour reprendre un succès de Birkin, Quoi, c'est mieux: l'accent de Perpignan remplaçant l'accent britannique, c'est marrant...

Mais il y a deux perles. Avec Moustaki, tout d'abord, pour Votre fille a vingt ans. Je sais, je ne suis pas tout à fait objectif lorsqu'il s'agit de Moustaki. Mais écoutez. Et, pour ceux qui connaissent la musique, écoutez plus particulièrement les harmonies. Et puis Les gens qui doutent. Ici Delerm chante avec Jeanne Cherhal et Albin de la Simone. Cherhal a une voix, une sensibilité qui m'enchantent. Et le texte! Il s'agit d'une grande chanson de la grande Anne Sylvestre, qu'on a injustement oubliée. Je vous en donne quelques passages:

"J'aime les gens qui doutent.....qui se contredisent...qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté... J'aime ceux qui paniquent, ceux qui sont pas logiques....

Et le refrain: "J'aime leur petite chanson, même s'ils passent pour des cons".

Rien que pour elle, Anne Sylvestre, il faut écouter ce disque. Volez-le, dupliquez-le, faîtes ce que vous voulez. Mais gardez-vous dans un coin du dortoir de votre mémoire Votre fille a vingt ans et Les gens qui doutent.

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4 novembre 2007 : La grève du président
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Non, il ne s'agit pas de notre Président bien aimé, je veux dire celui de la République, mais du président de mon université. Mardi dernier, des étudiants distribuaient un tract s'opposant à l'autonomie des universités, ce qui est leur droit le plus strict. Il faisait beau, un peu chaud, ils ont décidé de se mettre à l'aise et ont pris dans les salles de cours quelques tables et quelques chaises. Hélas! Il y a un an et demi, lors des manifs contre le CPE, les étudiants avaient littéralement vidé la fac de ses tables et de ses chaises pour construire des barricades interdisant l'accès à la fac. Le président a sans doute pris peur. Le spectre du CPE! Il a donc décidé de fermer les locaux. Et, pour faire bonne mesure, de les fermer le lendemain, le mercredi. Après il y avait un long pont, et il pensait sans doute qu'avec le temps (salut, Léo), les choses allaient se calmer. Mais les étudiants ont alors annoncé que, lundi (demain donc), ils occuperaient la fac. Le président a donc décidé de fermer la fac également demain.

C'est surréaliste: il a proprement généré ce qu'il craignait. C'est en quelque sorte l'arroseur arrosé. Ferons-nous cours mardi? Je n'en sais rien. Mais nous nous trouvons de fait dans une grève décidée par le président. C'est marrant, non, ce genre de maladresse, ou d'incompétence?

Je ne vais pas cependant oublier notre Président bien aimé. J'écrivais le 27 octobre que le pauvre homme était obligé de jouer tous les rôles, ministre, président, député, ambassadeur et même première dame de France depuis que Cécilia l'a largué. Et bien nous venons d'en avoir une illustration. Il a été obligé d'aller faire son cinéma au Tchad, pour "ramener" quelques journalistes et quelques hôtesses de l'air. Et oui. La série télévisée américaine continue, mais sans son actrice principale. En Lybie, elle avait assumé. Ici, notre pauvre président doit remplacer la gréviste. Allez, il mérite bien son augmentation de salaire de 140%.

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Octobre 2007

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29 octobre 2007 : Le changement dans la continuité

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L'Argentine a donc élu sa présidente. Petit détail: c'est la femme de son prédécesseur. Pourquoi pas? Son slogan de campagne était d'ailleurs L'approfondissement du changement. L'Argentine connaît un taux d'inflation de 16%. Il faut l'approfondir? Mais ce qui me remplit de joie, c'est cette déclaration de la nouvelle présidente: "La nouveauté du changement, ce sera de continuer dans la même direction". Cest beau comme de l'antique et ces hommes/femmes politiques ont décidément une imagination débordante, doublée d'une logique flottante. Nous avions naguère connu en France le changement dans la continuité, plus récemment la rupture tranquille. Vous voyez bien que la pensée française continue de s'exporter.

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27 octobre 2007 : Bourdes et boulettes

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Tout d'abord une bourde personnelle: dans mon billet d'hier il fallait bien lire 1 980 000 références sur google pour "Sarkozy bourde". J'avais oublié un zéro, j'ai corrigé. Passons donc à autre chose: je ne croyais pas être à ce point dans l'actualité en soulignant cette ségolénisation de notre bien aimé Président. Hier, accompagné d'une nuée de journalistes et d'une compagnie de CRS il a rendu une visite "surprise" (surprise toute relative en effet, puisque toute la presse était prévenue, mais à quoi bon se déplacer s'il n'y a pas de photographes) aux ateliers de la SNCF à Saint Denis et, au terme d'une discussion animée, il a lancé:

"les bonifications, les décotes, moi je pense que ceci ne peut s'appliquer que pour ceux qui ne sont pas déjà rentrés à la SNCF".

Autrement dit, la réforme ne serait pas rétroactive. Problème: le document que le ministre Xavier Bertrand a remis le 10 octobre aux syndicats dit exactement le contraire.

Et les syndicats de se marrer. "Je pense que c'est une boulette" lâche un cadre de la SNCF. Mais l'UNSA appuie là où ça fait mal: "Si le président le dit, c'est forcément lui qui a raison". Normal, il est Président, ministre, ambassadeur, préfet, député et première dame de France à lui tout seul, donc il sait tout! FO pour sa part se réjouit en riant: "On vient de gagner sur un des trois points importants" En fait ils savent tout que Sarkozy s'est planté, qu'il a dit le contraire de ce que dit son gouvernement, et la CGT enfonce le clou:

"A force d'agitation chronique, à force de vouloir parler sur tout, il en balance pas mal, de bourdes".

Pour en avoir le coeur net, Libération a d'ailleurs interrogé les services de Xavier Bertrand qui ont répondu que l'on "confirmait les éléments du document d'orientation du 10 octobre". En d'autres termes, ce qu'a dit le Président est nul et non avenu. Ciel! Il pourrait se tromper?

Nouveau problème: Sargolène va-t-il reconnaître son erreur? Ou bien, pour ne pas perdre la face, va-t-il s'en tenir à ce qu'il a dit? Auquel cas il lui faudra désavouer son ministre (ce qui n'est pas grave, puisque le ministre, c'est lui). A suivre. Mais Sargolène devrait se méfier de ses déplacements médiatisés. S'il n'avait pas eu toute cette presse avec lui, personne n'aurait entendu parler de sa bourde ou de sa boulette....

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26 octobre 2007 : Sarko ségolénisé ?

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La "une" de Libération d'hier est intéressante, qui associe une photo de Sarkozy à un gros titre: "Le trou d'air". Cela évoque des souvenirs. Alors j'interroge Google ("Ségolène Royal trou d'air"): tiens, 65 600 références. Et Sarkozy? 113 000 références. Il la bat encore.

Et puis, un souvenir récent: On a beaucoup parlé des bourdes de Kouchner. Google encore: Ségolène Royal, bourde, 737 000 références; Kouchner, bourde, 303 000 références; Sarkozy, bourde, 1 980 000 références. Pour ceux qui n'ont pas leurs lunettes, UN MILLION NEUF CENT QUATRE VINGT MILLE REFERENCES. Et je n'ai interrogé que bourde au singulier. Au pluriel, cela devrait logiquement être multiplié... Ciel! Sarkozy est en train d'être ségolénisé. Il ne lui reste plus qu'à nous trouver un quelconque néologisme dans le genre bravitude.

Mais bon, c'est l'heure de l'apéro devant la télé. Et voici Nicolas Hulot, interrogé sur le Grenelle de l'écologie. Un véritable succès, explique-t-il, avantg d'ajouter qu'il est plus que satisfait, qu'il fait entièrement confiance au gouvernement.... Nobody is surprised.

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22 octobre 2007 : La magouille Môquet, ou le ventriloque et sa poupée

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La presse écrite et audio-visuelle nous a rebattu les oreilles avec cette histoire de la lettre du "résistant" Guy Môquet. Ce jeune communiste est arrêté par la police française à 16 ans, en 1940, non pas pour faits de résistance (nous sommes alors en plein pacte de non-agression germano-soviétique et le PC n’est pas encore dans la résistance, il est tout simplement anti-guerre) mais pour propagande communiste (il distribuait un tract pacifiste, signé du PC qui était alors interdit). Il est donc jugé, acquitté, mais reste en prison. En octobre 1941, alors que le PC est entré en résistance (il n'attendait pour cela que le feu vert de Moscou), un officier allemand est tué et le ministre français de l’intérieur fournit à l’occupant 27 otages qui seront fusillés. Parmi eux, Guy Môquet. Et tous deviendront un enjeu symbolique. Le Parti communiste a besoin de faire oublier la parenthèse du pacte germano-soviétique, il se voudra « le parti des fusillés », glorifiera ses « martyrs », dans une compétition comptable avec les gaullistes, pour savoir qui représente le mieux la résistance. Une résistance « nationale », bien française, qui oublie volontiers les républicains espagnols ou les arméniens du groupe Manouchian, fusillés eux-aussi… Sarkozy, qui ne devait sans doute pas connaître ces détails historiques, découvre la lettre de Guy Môquet lorsqu’on la lit dans un de ses meetings. Au Zénith, le 18 mars 2007, il va en répéter quatre fois l’entame , « Ma petite maman chérie », par ce procédé anaphorique qui est la marque de fabrique de sa "plume" Henri Guaino. Inutile ici d’insister outre mesure sur la biographie des deux hommes, sur leurs problèmes de famille ou d’absence de famille : il semble clair que Guaino parle de lui en faisant parler Sarkozy, qu’il l’utilise comme un ventriloque sa poupée. Le ventriloque évacue d'ailleurs très vite le frère et le papa, pour ne conserver que la « petite maman chérie ». Et il fait dire à sa poupée:

"Je n'ai jamais pu lire cette lettre si émouvante sans penser au sens de la vie, à cette vie qui finit un jour, à cette vie qu'il ne faut pas gaspiller, à cet amour qui se croit éternel et auquel il faut tout donner avant qu'il ne finisse ».

Or, contrairement à ce qu’il semble dire, ou plutôt à ce qu’on lui fait dire, Sarkozy ne connaissait pas cette lettre, si l’on en croit une interview d’Henri Guaino (Libération, 21 octobre 2007). Dans ce « je n’ai jamais pu lire cette lettre.. », je  est un autre, l’autre, le « gaulliste social », proche de Philippe Seguin qui lui aussi n’avait pas de père. Mais il y adhère immédiatement. Instrumentalisation ? Coup de cœur ? Emotion ? Nous sommes bien sûr ici dans l’indécidable. Mais il y a quelque chose d’étrange dans cette soudaine passion pour ce jeune supplicié qui, dans son texte, a des accents presque suicidaires. Comme il a sauté sur d’autres symboles de la gauche, Blum ou Jaurès, Sarkozy semble ici avoir jeté son grappin sur Guy Môquet : cannibalisme. Il suit son ventriloque, jusqu’à tenter ensuite d’imposer la lecture de cette lettre dans les lycées français le 22 octobre 2007. Pourquoi ?

Si son but était de donner un exemple de sacrifice, de passion nationale, il aurait pu trouver d’autres exemples, demander à Guaino d’autres recherches. Jean Moulin par exemple était là, tout prêt, et de surcroît gaulliste. Mais ce n’est pas un communiste qu’il a choisi, ni un résistant, c’est un jeune homme. Lui qui voit dans la jeunesse des délinquants en puissance, a-t-il voulu réhabiliter La jeunesse. Une jeunesse ?  La sienne ? Pauvre poupée...

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19 octobre 2007 : Logique floue

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Nous avons vu (16 octobre) comment le porte-parole de l'Elysée avait notablement innové en lançant la notion de "facultatif obligatoire". Voici qu'Eric Woerth, ministre du budget, déclare dans Le Figaro du 12 octobre que l’interdiction de fumer dans les bar tabac ne sera pas appliquée de « façon exagérément rigide ».On nous propose donc une "interdiction flexible". Cette sémantique de l'à-peu-près, qui frôle l'oxymore , serait-elle la traduction lexicale d'une nouvelle logique floue, ou d'une nouvelle façon de négocier? On affirme d'abord une décision avec des termes définitifs (obligatoire, interdit) puis on leur accole un autre terme qui suggère pratiquement le contraire: c'est obligatoire mais il n'y aura pas de sanctions, c'est interdit mais on pourra discuter, aménager...

Innovation encore, ce commentaire de Nicolas Sarkozy après la défaite de l'équipe de France de rugby contre l'Angleterre (Canard enchaîné, 17 octobre):

 "On a perdu connement. Moi je ne connais pas toutes les subtilités de ce jeu, mais tout le monde me dit qu’on a joué comme des pieds et avec une stratégie stupide. Ce que je sais en revanche, c’est que cet échec fait du mal au moral et qu’il nous coûte 1 point de PIB ».

Analyse économique originale, comme on voit. Après la sémantique de l'à-peu-près, un nouveau théorème sur les rapports entre le nombre d'essais marqués au rugby et les points de PIB. Sauf qu'un théorème est par définition démontrable et qu'il y a plutôt là un postulat. A moins qu'il ne s'agisse tout simplement de trouver par avance une excuse aux problèmes économiques de la France: c'est la faute à Laporte!

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16 octobre 2007 : Obligatoire facultatif

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Le sémillant porte parole de l’Elysée, David Martinon (celui de « Martinon non non », à Neuilly, voir mon billet du 1er octobre) a fait lundi dans sa conférence de presse une remarquable prestation. Il a en effet annoncé que la lecture dans les écoles de la fameuse lettre de Guy Môquet serait bien obligatoire, mais qu'il n’y aurait pas de sanctions contre les enseignants si elle n’était pas lue. En bon français, cela signifie qu’elle est facultative, et monsieur Martinon vient donc d'inventer une catégorie sémantique originale, l'obligatoire facultatif. Nous vivons une époque moderne!

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14 octobre 2007 : Sarkozy a perdu

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Selon le Canard Enchaîné de mercredi dernier, Nicolas Sarkozy aurait déclaré après la victoire de la France sur les All Blacks, lors d'une réunion à l'Elysée:

« Le plus dur est fait, on va gagner la coupe du monde. C’est deux mois de paix pour le pays »

C'est dire tout à la fois ses qualités de pronostiqueur et le type d'intérêt qu'il porte au rugby. Une victoire aurait signifié selon lui deux mois de répit, au moment où s'annoncent des conflits sociaux. Lorsqu'on instrumentalise à ce point le sport, lorsqu'on fait d'un jeu un enjeu politique, on prend bien sûr le risque de recevoir la défaite en pleine gueule. La France a perdu? La belle affaire. C'est, comme disent de façon un peu imbécile les journalistes "la noble incertitude du sport". En revanche c'est Sarkozy qui a perdu. Après une beurette au langage vert, un médecin sans frontière décoratif et un ancien socialiste revanchard, il voulait accrocher à son palmarès ministériel un entraîneur vainqueur de la coupe du monde. Il a perdu. Prendra-t-il Laporte?

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12 octobre 2007 : Diglossie

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Le hasard des lectures... Je tombe ce matin sur une interview de l'écrivain espagnol (ou catalan?) Eduardo Mendoza juste après avoir lu un passage d'un livre de l'écrivain Vassilis Alexakis (voir ci-dessous). Dans les deux cas nous avons un témoignage de l'intérieur sur ce que le linguiste américain Charles Ferguson appelait la diglossie. Avec des non dits (Mendoza par exemple ne dit pas en quelle langue lui parlent ses enfants), des faits généralisables (on pourrait, dans le passage d'Alexakis, remplacer grec par arabe). Et bien sûr des différences. Mais, au centre de ces deux textes, flotte le nationalisme. Réfuté par les auteurs, dans les deux cas, mais présent tout de même.

La situation décrite par Alexakis est aujourd'hui obsolète: la démotiki a remplacé officiellement la katharevoussa. En revanche, le statut du catalan s'est renforcé en Catalogne. Ce qui me mène à une question: un jeune écrivain catalan peut-il aujourd'hui écrire en espagnol sans être taxé d'anti-catalan? Bon, il faut que j'aille à l'université. Mais j'aime bien ces éclairs d'analyse sociolinguistique qui apparaissent parfois dans la littérature.

"La langue étant le cordon ombilical qui nous reliait à nos ancêtres, la principale preuve que nous descendions bien d'eux, il importait que ce lien soit renforcé, qu'il soit rendu évident. Nous devions non seulement apprendre le vieux grec, mais renoncer de surcroit au grec moderne. La langue que nous parlions était considérée comme vulgaire. On nous contraignait à écrire dans un curieux idiome artificiel, intermédiaire entre le grec moderne et le grec ancien, appelé pur, catharévoussa"
Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Gallimard, 1995

“J’ai toujours écrit en espagnol. Mon père était des Asturies, donc je parlais espagnol à la maison. Mais je suis catalan, je l’ai toujours été. Je n’ai jamais appris le catalan, je suis né avec les deux langues. Avec ma soeur je parle espagnol, avec mes enfants aussi. Avec ma femme je parle catalan. Parfois je ne sais plus quelle langue je parle. Mais enfants entre eux parlent catalan, parce que leur mère est catalane. Et puis ils sont allés à l’école en catalan. Quand j’ai commencé à écrire en espagnol,je n’avais aucun doute. Je n’avais jamais appris le catalan comme langue de culture. On ne lisait pas en catalan, ou très peu, je ne connaissais même pas l’orthographe. Il y avait le cas absurde des gens qui parlaient toujours en catalan avec leurs parents, mais qui, quand ils partaient en voyage, écrivaient leurs cartes postales en espagnol, parce qu’ils ne savaient pas écrire en catalan”

Eduardo Mendoza, Nouvel Observateur 11 octobre 2007

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10 octobre 2007 : Les urines du prince
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Mon ami Michel Santacroce, qui a une culture d'une diversité parfois étonnante, m'a parlé hier de Jean Héroard (1551-1628). C'était le médecin de Charles IX, puis d'Henri III et enfin du futur Louis XIII. Pendant vingt-sept ans, tous les jours, Héroard a tenu le journal de la vie quotidienne du prince, notant tout ce qui tenait à son hygiène: ses heures de lever et de coucher, celles de ses repas avec avec le détail de ce qu'il avait mangé et bu, et surtout la régularité de ses selles, la couleur de son urine, bref tout ce qu'il fallait pour que le peuple soit rassuré sur la santé de son Prince. C'est ce qu'on appelle de la communication. Heureux temps! Moi, pauvre citoyen du XXIème siècle, je m'interroge en vain chaque jour sur les urines du Prince. Mais que voulez-vous, on nous cache tout, on nous dit rien!

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9 octobre 2007 : Mais que fait la police ?

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Je me fais du souci pour la santé de notre vénéré Président de la République. Il est si mal entouré qu'il doit tout faire, être partout à la fois, veiller au grain et au taux de croissance, être au four et au pétrin, aller au charbon, faire lui-même les talonnettes de ses escarpins, réparer sa Rollex (elle avance un jour, retarde le lendemain) bref il s'active tellement qu'il va finir par y laisser sa santé.

Samedi, à Cardiff, il a apporté une contribution importante à la victoire de l'équipe de France de Rugby. Il était, certes, entouré de Rachida Dati et de Roseline Bachelot, mais c'est lui qui a tout fait, comme d'habitude. Aujourd'hui il est à Moscou, il dîne avec Poutine et il va encore trop boire. Hier, à Macon, évoquant les possibles délits d'initiés dans l'affaire EADS, il a lancé:

"J'irai jusqu'au bout de l'enquête".

Vous pensiez que les enquêtes étaient du ressort de la police ou de la gendarmerie? Mais non, là encore il doit s'occuper de tout, remplacer ces incapables d'enquêteurs qui glandent, il faut bien le dire, pendant que le Président fait le boulot à leur place. C'est le cas de le dire: mais que fait la police?

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7 octobre 2007 : Autocritique... mais je persiste et signe
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Un copain, supporter de l'Olympique de Marseille et amateur en fait de tous les sports mais à tendance un peu nationaliste (je veux dire qu'il est content quand la France gagne, ce dont je me fous totalement), réagit de façon un peu peinée à mon billet d'hier. Mais, surtout, il me fait remarquer que le tennis n'est pas plus propre que les autres sports et qu'il n'y a aucune raison pour le privilégier. C'est vrai, il y a aussi du fric et de la dope au tennis. Tout le monde a droit à ses contradictions... Autocritique, donc, même si je n'ai jamais vu de baston entre supporters après un tournoi de tennis.

Mais je viens de voir dans les journaux télévisés d'incroyables scènes d'hystérie, des chanteurs de Marseillaise (beurk! La Marseillaise est pour moi chargée de toutes les connotations coloniales que j'ai croisées dans ma vie), des excités hurlant "on a gagné" et disant au journaliste qu'ils ne connaissaient rien au rugby mais que... Un bel exemple de lavage de cerveaux.

Cependant le mail de mon copain m'a fait réfléchir (putain: un dimanche!). En fait, je crois qu'il faut distinguer entre le sport de masse (tout le monde a le droit de faire du sport, et il faudrait que chacun puisse le faire facilement) et le sport d'élite (et je ne supporte pas ces enjeux financiers, médiatiques, publicitaires).

En outre, je ne comprends pas très bien ces supporters de clubs soit-disant locaux (qu'il s'agisse de Marseille, de Lyon ou de Nijny Novgorod) qui se mobilisent pour des équipes dont les joueurs sont des mercenaires grassement payés, venus des quatre coins de la planète mais rarement de Marseille, de Lyon ou de Nijny Novgorod, et qui n'ont rien à foutre de ces lieux, s'intéressant surtout à leur chèque de fin de mois...

Alors, je persiste et signe: L-J C. Mais une bise à Médéric tout de même: ton équipe, l'OM, est mal barrée. Pourquoi n'y mettriez-vous pas que des Marseillais?

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6 octobre 2007 : Merde,ils ont gagné !

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Il est tard mais depuis trente minutes, et malgré les double-vitrages, j'entends des bagnoles qui klaxonnent en folie. Ils fêtent, bien sûr, la victoire de la France sur les All Blacks.

Je ne m'intéresse guère au foot ou au rugby, ni à aucun sport d'ailleurs, sauf un, j'y reviendrai. Je regrette simplement que le rugby soit récemment tombé dans le même piège que le foot: celui du fric. Et que ses supporters soient devenus aussi débiles que ceux du foot. J'ai toujours l'impression, en écoutant dans les bistrots, dans les rues, et aussi, hélas, parfois à la fac (mais il y a, bien sûr, statistiquement, autant d'aliénés -je veux dire soumis à l'aliénation, vieux concept marxiste- à l'université que dans l'ensemble de la population), les commentaires sur les résultats sportifs, d'avoir affaire à des diminués du cervelet. Aujourd'hui encore je déjeunais avec deux amies, et l'une d'entre elles tenait un discours qu'elle voulait intello sur ce sport auquel elle ne connaît sans doute rien, mais elle souhaitait de toute façon la victoire de la France.

Ils ont du pain et du beef, on leur donne des jeux, pour oublier ce qui leur manque.

Effet Sarko. Cet agité du bocal a réussi à politiser la coupe du monde de rugby. Et je me trouve aussi con que les autres, mais à l'envers, à souhaiter que la France perde, juste pour le faire chier. Avant-hier, à l'université de Sofia, en Bulgarie, il a fait un discours dont voici un extrait édifiant:

"C'est pareil sur la scène internationale: il faut jouer collectif et puis, de temps en temps, il faut marquer un but et pour marquer un but dans une équipe, il faut que toute l'équipe soit au service de celui qui marque le but, mais si on lui passe le ballon le dernier c'est parce qu'il n'est pas le plus maladroit. Et si on ne lui passe pas le ballon, s'il a un peu de tempérament, il faut qu'il aille le chercher. Dans ma vie, les ballons, on ne mes les a jamais donnés, j'ai toujours été les chercher".

Incroyable: qu'il parle de rugby, d'économie ou de n'importe quoi, il parle toujours de lui!

Ca continue à klaxonner dans ma rue. Pauvres mecs! Ils sont au chômage, au RMI, ou gagnent des clopinettes, ils sont exploités, ont du mal à boucler leurs fins de mois, et ils vont faire un triomphe à une bande de tarés qui sont sans doute tous très sympatiques pris individuellement mais qui se trouvent collectivement instrumentalisés par le pouvoir et un entraineur, Bernard Laporte, qui sera sous-ministre d'ici quelques jours. J'écoute en même temps que je pianote sur mon clavier les infos de minuit à la radio et un journaliste excité lance "Impossible n'est pas français... ils ont été féroces". Impossible n'est pas français! Alors que la France mette fin au chômage, à la honte des tests ADN, aux discours d'un ministre français des affaires étrangères, porte-parole objectif de Bush, qui annonce une guerre possible avec l'Iran... Ca continue à klaxonner, mais ils se fatiguent un peu maintenant, ils vont sans doute se péter la gueule à la bière. Je n'aime pas trop ce mot, mais je n'ai que lui: la populace. Ils ont voté communiste, puis Front National, maintenant Sarkozy, et ils se passionnent aujourd'hui pour le rugby, sans doute parce que leur équipe (de foot) fétiche, l'Olympique de Marseille, se fait étriller dans presque tous ses matches. J'écrivais plus haut que je ne m'intéressais pas aux sports, sauf un. Je joue au tennis et regarde parfois les tournois à la télé . Au moins ony est entre gens civilisés, enfin pour l'instant. On ne voit pas des supporters avinés aller casser la gueule des supporters d'en face. Pourvus que ça dure... Le jour où Sarkozy s'intéresse au tennis et en fait un enjeu nationaliste, juré, j'arrête.

Bon, ça commence à être long. Mais la radicalité c'est aussi de ne pas se laisser piéger par ce genre de conneries. Pour finir, je redeviens linguiste. Avez-vous remarqué qu'en France, quand une équipe nationale gagne, on crie joyeusement "On a gagné", et que lorsqu'elle perd on se lamente en prenant ses distances "ils ont perdu". Ce soir, je me dis "merde, ils ont gagné". Et je me dis que c'est peut-être là une once de radicalité.

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5 octobre 2007 : Boutin tintin...

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Un correspondant facétieux a réagi à mon billet du 1er octobre (Etudiants diants diants) en me signalant qu'il y a dans le monde politique d'autres personnes que Martinon dont la duplication de la dernière syllabe du nom (Martinon non non) peut faire du sens:

Boutin tintin, Borloo lolo, Copé pépé, etc. Mais il ne dit rien de Sarkozy, ni de Sarko.

Tout aussi facétieux, le journal brésilien Folha de Sao Paulo revient sur cette histoire de gérondif dont je parlais il y a deux jours. Je vous laisse apprécier:  

Continuando na gramática, o governador do Distrito Federal, o José Roberto Arruda, demitiu o gerúndio! Foi um choque de gestão! O gerúndio era mal empregado! Mais um desempregado! Pelo menos tem um lado positivo. Não vão mais falar: "Vamos estar roubando" em Brasília.

E sabe o que o gerúndio respondeu quando soube da decisão? "Vou estar mandando um advogado." Agora ele "vai estar procurando" um novo emprego! Mas o problema em Brasília não é de gerúndio. É de passado e de presente! E de quem recebe o presente. O problema não é verbo, é verba!

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3 octobre 2007 : A bas le gérondif !

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Voici un décret qui vient d'être pris à Brasilia, la capitale du Brésil:

“Decreto nº 28.314, de 28 de setembro de 2007.

Demite o gerúndio do Distrito Federal, e dá outras providências.

O governador do Distrito Federal, no uso das atribuições que lhe confere o artigo
100, incisos VII e XXVI, da Lei Orgânica do Distrito Federal, DECRETA:

Art. 1° - Fica demitido o Gerúndio de todos os órgãos do Governo do Distrito Federal.
Art. 2° - Fica proibido a partir desta data o uso do gerúndio para desculpa de INEFICIÊNCIA.
Art. 3° - Este Decreto entra em vigor na data de sua publicação.
Art. 4º - Revogam-se as disposições em contrário.

Brasília, 28 de setembro de 2007.

119º da República e 48º de Brasília
JOSÉ ROBERTO ARRUDA”

Traduction rapide: l'utilisation du gérontif est dorénavant révoquée, interdite, dans tous les organes du District Fédéral.

Tentative d'explication: des formes comme estamos enviando, estou pensando em ir, estou querendo faze isso, caractéristiques du portugais du Brésil, que nous pourrions traduire par nous sommes en train d'envoyer, je suis en train de penser à aller, je suis en train de vouloir faire ceci, signifient le plus souvent que l'on a rien fait, rien envoyé, et qu'on le fera peut-être...plus tard. C'est le sens de l'article 2 du décret:

Fica proibido a partir desta data o uso do gerúndio para desculpa de INEFICIÊNCIA

En d'autres termes, la syntaxe ne doit pas masquer l'inefficacité. Les brésiliens me réjouissent toujours, mais là, se rendent-ils comptent qu'ils sont en train de tomber dans ce que dénonçait Orwell dans son roman 1984? Plutôt que de changer les pratiques, on change les mots qui les désignent... Encore un effort, camarade. Supprimez les mots impérialisme, exploitation, pauvreté, corruption... Pour l'instant cela suffira. Nous continuerons à sabrer dans le dictionnaire le mois prochain.

Demain, 4 octobre, un mouvement est lancé auprès de tous les blogueurs pour qu'ils restent silencieux et n'émettent qu'un message: FREE BURMA. Voilà qui est fait par anticipation.

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1er octobre 2007 : Etudiants, diants, diants...

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Ouf! Nous sortons à Aix d'un colloque qui s'est déroulé jeudi et vendredi (Le poids des langues) et dont la préparation explique mon absence ici pendant plus d'une semaine. Je reprends donc mes petits billets au fil des jours.

Notre Président de la République, omniprésent comme on sait, a donc décidé de s'occuper des moindres détails de notre vie. Il est allé hier à Neuilly pour imposer comme chef de file de la liste UMP aux prochaines élections municipales David Martinon, le porte-parole de l'Elysée, rabaissant à la deuxième place Arnaud Teullé.

Seulement voilà: dès le Président parti, des gens ont commencé à protester bruyamment contre ce coup de force, certains allant jusqu'à scander Martinon non non! Martinon non non!...

Une manif à Neuilly, dans la municipalité dont Sarkozy a longtemps été le maire: on aura tout vu! Il est d'ailleurs remarquable qu'en scandant Martinon non non! , ces dangereux gauchistes des beaux quartiers aient renoué avec la forme classique du slogan qui consiste à jouer sur les longueurs pour faire d'un syntagme quelque chose qui s'accommode avec le rythme de la marche. Ainsi, en 1974, Giscard à la barre (deux longues, deux brèves, une longue) ou Mitterrand président (deux brèves, une longue, deux brèves, une longue) correspondaient-ils parfaitement au rythme des manifestants (et l'on imagine mal l'armée défiler sur une java ou un tango: toutes les marches militaires sont à deux temps). Mais Martinon non non! illustre aussi une autre tendance des slogans: la recherche des allitérations ou des rimes internes. Dans les exemples ci-dessus Giscard rimait avec barre, Mitterrand avec président, et le Martinon non non! des agitateurs de Neuilly rappelle étrangement un autre slogan, le célèbre CRS SS: allitérations, rythme binaire (deux brèves trois longues)...

Ce qui me fait penser à une histoire qui circulait il y a une vingtaine d'années. Après la fin d'un manifestation, un groupe d'irréductibles scande CRS SS face à un escadron de CRS que leur chef a du mal à contenir: ils veulent intervenir, cogner, disperser... Mais leur chef, qui est sans doute un intellectuel, a une lueur. Il s'adresse à ses hommes et leur dit: "Nous allons leur répondre! Avec moi, tous en choeur: Etudiants diants diants! Etudiants diants diants....".

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Septembre 2007


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21 septembre 2007 : Moi je...

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Tous les commentateurs ont remarqué que dans son interview télévisée hier soir sur Antenne 2 (Ah! Le visage extatique de Poivre d'Arvor sur les plans de coupe: on aurait cru qu'il voyait une apparition de la vierge...), le président Sarkozy avait souvent utilisé l'adjectif remarquable en parlant de ses "colloborateurs". Les instruments mis au point par mon complice Jean Véronis nous permettent de quantifier cela. N. Sarkozy a utilisé onze fois l’adjectif remarquable, alors que dans ses 63 discours de campagne, il n’a utilisé le mot que quatorze fois, ce qui est d’ailleurs beaucoup puisque dans tous leurs discours Bayrou ne l’utilise que huit fois et Royal jamais. Onze fois dans un entretien, quatorze dans 63 discours, la propostion est frappante, et l’on peut avancer l’hypothèse que cet adjectif est du vrai Sarkozy (dans l’interview, il parlait sans texte, sans notes), du Sarkozy oral, et que ses rares apparitions dans les discours sont des ajouts de sa part à un texte écrit par un autre. On « remarquera » par ailleurs que ce qui est « remarquable » pour lui est le plus souvent le travail des gens dont il parle, dans l'entretien d'hier comme dans les discours de la campagne.

Mais ce qui m'a frappé hier est ailleurs. Le Président parlait des ristournes que les grandes surfaces obtiennent des producteurs et ne répercutent pas sur les consommateurs. Cela va changer, affirme-t-il, avant d'ajouter "Pour les prix agricoles, je ferai une exception". Je ferai. Tiens, je croyais que les lois étaient en France proposées par le gouvernement et votées par le parlement.

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20 septembre 2007 : La voix de son maître...

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Je sais, on ne tire pas sur une ambulance, mais.... La voix de son maître, c'était le slogan de la firme Pathé Marconi qui montrait un fox terrier l'oreille collée à un haut-parleur, écoutant la voix enregistrée de son maître. Même un chien pouvait être trompé par la fidélité de l'enregistrement. Rachida Dati, ministre de la justice, nous donne une autre version de la même formule: elle est, dans les lapsus qu'elle enfile à la chaîne, le porte-voix de son maître. En janvier dernier elle déclarait:

« Nicolas Sarkozy l’a dit dans son discours du 14 janvier, il veut devenir le patron…le président de tous les Français »

et l'on pouvait se demander si elle ne traduisait pas ainsi, inconsciemment, l'idée que le candidat se faisait de la fonction présidentielle: patron de tous les français. Quelques temps plus tard, parlant des fonctionnaires du ministère des finances, elle lançait:

« A Bercy nous avons autant de fonctionnaires de droite…euh des douanes ".

Sans commentaire. Et voici qu'hier elle a parlé dans un discours des "dépités...euh les députés".

C'est réjouissant, non?

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19 septembre 2007 : Ministère de la propagande

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Je viens de lire Allers-retours, un livre attachant dans lequel l'éditeur américain André Schiffrin raconte en partie sa vie et son rapport à la politique. Je ne connais pas personnellement l'auteur mais il y a des années que des amis communs, Elizabeth Gille et Jean-Luc Pidoux-Payot, m'ont parlé de lui avec chaleur. Schiffrin, né en France, est le fils de Jacques Schiffrin, le fondateur visonnaire, isolé et courageux de la bibliothèque de la Pléïade. Gallimard lui racheta sa créationet l'embaucha, puis le licencia lorsque les Allemands exigèrent le départ des Juifs, en gardant bien sûr la Pléïade. Mais peu importe... Exilés aux E.U., Jacques Schiffrin puis son fils travaillèrent dans une prestigieuse maison d'édition, Pantheon Books, et l'auteur utilise l'histoire de l'édition américaine comme un révélateur, au sens photographique, de l'évolution du capitalisme. Tout cela est passionnant mais ce n'est pas pour cela que je signale le livre.

André Schiffrin a vécu son enfance et son adolescence à l'époque du McCarthysme. Il raconte en particulier que pour son quatorzième anniversaire il a l'idée un peu saugrenue d'organiser chez lui, pour ses camarades de classe, une "fête communiste". Les enfants sont en train de jouer lorsqu'on sonne à la porte: un homme se présente comme venant du FBI, pose des questions puis déclare qu'il va interroger ses parents. Angoisse. Schiffrin au bout de quelques temps passe le nez par l'embrasure d'une porte et voit "l'agent du FBI" en train de rire avec ses parents. C'était une blague, à laquelle tous les enfants avaient cru. Mais ce qui m'a frappé est ailleurs. Schiffrin évoque en effet les productions d'Hollywood ou les photographies de Life qui, pendant la guerre, donnaient à voir des soldats allemands et japonais "avec une tête à maltraiter femmes et enfants". Et il commente:

"Dans un pays sans ministre officiel de la propagande, le soin de guider le citoyen à travers les incertitudes de la guerre avait été laissé au secteur privé".

Ministère de la propagande. L'expression fait penser à Orwell, ou à l'Allemagne nazie. Mais le quotidien roumain Evenimentul Zilei, parlant il y a quelques semaines de l'omniprésence de Zarkozy dans les média français, écrivait:

"On pourrait presque appliquer à la France d'aujourd'hui une anecdote de l'époque de Ceausescu: on risque de l'entendre même en brachant un fer à repasser".

Exagéré? Le 16 septembre dans Le Parisien, Roger Karoutchi, secrétaire d'état chargé des relations avec le parlement passait la brosse à reluire avec un zèle tout soviétique:

"On ne mesure pas la chance qu'on a d'avoir comme femme du Président quelqu'un d'aussi exceptionnel que Cécilia Sarkozy".

C'est vrai ça, je n'avais pas mesuré notre chance! Et je me dis que, dans cinquante ans, les historiens qui regarderont la presse française de l'été 2007 pourraient écrire, en paraphrasant Schiffrin:

""Dans un pays sans ministre officiel de la propagande, le soin de guider le citoyen dans la juste appréciation de l'excellence du Président et de sa femme avait été laissé à la presse".

A vrai dire, j'ai un peu honte en lisant les titres, en voyant les couvertures: Sarko, Cécilia, Cécilia, Sarko... Notre boulimique président veut occuper le terrain, tout le terrain, et tous les jours, et la presse, au garde-à-vous, obtempère. Dans un pays sans ministre officiel de la propagande....

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16 septembre 2007 : Un précurseur

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"Unanimité: conformité d'opinion ou d'intention entre tous les membres d'un groupe". Le "tsunami lacrymal" (Libération) qu'a déclenché la mort de Jacques Martin est une belle illustration de cette définition que nous donne le dictionnaire. Unanimité en effet, pour rappeler son intelligence, sa culture, son impertinence, son caractère subversif (j'économise les guillemets, mais tout cela a été dit ou écrit depuis trois jours). Jusqu'à la ministre de la culture qu vante son "esprit libre, impertinent, très drôle et bourré de talents". Si elle le dit...

Pourtant je n'ai jamais rien trouvé d'aussi nul que les émissions qu'il a proposées pendant plus de trente ans. Le rire gras sentant le cassoulet et le gros rouge, les jeux de mots vaseux, l'esprit beauf, les chansons stupides (A la pêche aux moules, Mamezelle Angèle...), des collaborateurs le plus souvent du même acabit. Vendredi dernier, au journal de 13 heures d'Antenne 2 on nous disait qu'il avait été un grand chanteur. Le jour anniversaire de la mort de la Callas, il fallait le faire! On songe au titre d'une de ses émissions, Incroyable mais vrai. Et L'école des fans, ces enfants transformés en singes savants! La seule question, grave comme on va voir, qu'il posait était de savoir s'il reflétait la bêtise du public ou la lui imposait. Il faut cependant le reconnaître, Jacques Martin fut un grand précurseur. La télé façon TF 1 d'aujourd'hui lui doit beaucoup car il a tout inventé, la veulerie intellectuelle, l'abêtissement des téléspectateurs, l'imbécilité maquillée en humour. Le chanteur Georgius, qui commit quelques romans policiers, commence ainsi l'un d'entre eux (Mort au ténor): "Avec ses dents blanches et son air con...". Il ne savait pas à l'époque qu'il définissait une espèce à venir, celle des animateurs de télé. Jacques Martin est l'un de leurs géniteurs. Que la France lui tresse aujourd'hui tant de couronnes me déprime un peu. Pas vous?

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12 septembre 2007 : Flics du langage

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Le Petit Robert est à nouveau dans la ligne de mire des flics de la langue. L'an dernier c'était le Conseil Représentatif des Associations Noires qui protestait pour la définition qu'il proposait du mot colonisation. Cette année c'est un syndicat de policiers, Alliance, et la ministre de l'Intérieur Alliot-Marie qui entrent en lice. Le premier demande le retrait d'un exemple, la seconde écrit qu'un autre exemple aurait pu être choisi. De quoi s'agit-il? De l'article rebeu (le verlan de beur, lui-même verlan d'arabe), illustré par la citation suivante de Jean-Claude Izzo:

"T'es un pauvre petit rebeu qu'un connard de flic fait chier, c'est ça!".

Je ne sais pas trop ce qui gêne la ministre et les honorables membres des forces de l'ordre dans cette phrase: qu'un rebeu soit qualifié de "pauvre", ou de "petit"? Ou qu'un policier vienne importuner ce pauvre rebeu? Ce qui est sûr, c'est que ce type de réaction, qui s'apparente à une police de la pensée (pourquoi pas demander l'interdiction du bouquin d'Izzo, tant qu'à faire), jette le doute sur le style de l'écrivain: se serait-il laissé aller à commettre une tautologie ("connard de flic"?).

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6 septembre 2007 : Vacuité

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Je viens de lire le livre que Yasmina Reza a consacré à la campagne de Sarkozy. Drôle de bouquin, dans lequel il n'y a rien, mais vraiment rien, la vacuité totale. Au point qu'il faut féliciter les services de presse de son éditeur, grâce auxquels on a parlé partout de cet ouvrage, qui l'ont vendu comme une marque de lessive. Enfin si, on y trouve l'auteur, Yasmina Reza, toute étonnée de tutoyer le candidat et son entourage, de les appeler par leur prénom. On y trouve Yasmina Reza et son admiration pour son sujet, admiration qui tourne à la fierté, faisant étrangement penser à la fierté d'une mère pour son fils: "Regardez mon petit, il va réussir, regardez-le, il a réussi, il est président". Une mère qui défend son petit comme une tigresse. Par trois fois elle parle de Michel Onfray, faisant allusion à l'entretien de Philosophie magazine dans lequel Sarkozy a eu des propos discutables sur la pédophilie. Michel Onfray, donc, qui ose tenir tête à son petit, et qu'elle égratigne avec chaque fois la même formule:

-"Michel Onfray (lequel est capable de dire sans le moindre problème...le nietzschéen que j'essaie d'être..." (page 115)

-"Michel Onfray (lequel est capable d'affirmer sans le moindre problème, je ne connais pas l'ennui, je trouve toujours la vie magnifique" (page 123)

-"Encore (une dernière fois!) dans l'entretien avec Michel Onfray (lequel peut sans le moindre problème écrire dans son blog, relatant la rencontre Je me sens Sénèque assis dans le salon de Néron" (page 139).

Tout le rapport de Yasmina Reza à Sarkozy est là, dans son animosité pour le philosophe, que personne dans la presse ne semble avoir relevé. Ou encore dans ce récit d'un entretien du candidat avec Barack Obama:

"-Qu'est-ce qui vous sépare de Georges Bush? -Ce qui me sépare de Bush? Il a été deux fois élu président des Etats-Unis. Aucun des journalistes présents dans ce salon du Sofitel ne paraît mesurer l'intelligence de cette réponse, et je ne la verrai nulle part reproduite dans la presse française" (page 21).

La presse française a décidément été bien gentille avec ce livre...

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4 septembre 2007 : Speak white

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Il se passe actuellement au Maroc des choses exemplaires aux yeux du linguiste. Le journaliste Ahmed Benchemsi, directeur des hebdomadaires Tel Quel et Nichane, est traîné devant les tribunaux. Jusqu'ici, rien d'exemplaire, je sais, ni rien qui concerne le linguiste. Mais ce qui est intéressant, c'est ce qu'on lui reproche. Quoi? D'avoir manquer de respect à la personne du toi. Et comment? On imagine les horreurs que Benchemsi aurait pu écrire sur Mohamed VI. Mais pas du tout, on ne lui reproche pas ce qu'il a écrit, mais la langue dans laquelle il l'a écrit. Dans Nichane en effet, il a critiqué le roi en "darija", en "dialecte" si vous voulez, autrement dit en arabe marocain. Scandale! S'exprimer sur la politique du roi dans la langue quotidienne! En outre, il aurait écrit, en s'adressant au roi: "Où m'emmènes-tu, mon frère?". Alors, comme ça, il tutoie le Roi, Benchemsi? Pas du tout, il n'y a pas de "vous" en arabe. Non, ce que le tribunal lui reproche c'est d'appeler le Roi "frère". Avec humour, le journaliste a répondu qu'Hassan II, le défunt souverain, était le "père" des Marocains, et que le roi actuel était donc son frère... Il s'en sortira sans doute cette fois-ci, sera sans doute reconvoqué encore et encore devant les tribunaux, chaque fois que ses articles gêneront le pouvoir, la vie quotidienne, quoi...

Mais cette histoire de "darija" est décidément exemplaire. On sait que le Marocains parlent soit arabe marocain ("darija" justement) soit amazigh (le "berbère"). C'est comme ça, ils ont l'une ou l'autre de ces langues comme langue première. A l'école, on leur apprend des rudiments d'arabe classique, l'arabe du Coran. Cette langue est une langue ancienne, ou morte, comme les autres, sauf que les musulmans la considèrent comme sacrée, parfaite, et prétendent l'imposer comme langue nationale dans tous les pays arabo-musulmans. Il y a là un beau cas d'école pour la sociolinguistique, langues du peuple contre langue du pouvoir, diglossie, etc... On a écrit des milliers de pages sur ce sujet, mais je n'avais pas encore lu qu'il puisse être injurieux d'utiliser sa langue maternelle pour écrire un article posant des questions au Roi, que ce puisse être un motif de procès. Speak White, en quelque sorte. Bien sûr, le juge ne doit pas connaître grand chose à la sociolinguistique. Mais s'est-il posé cette question toute simple: quelle est la langue maternelle du Roi?

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3 septembre 2007 : Blessés de guerre

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J'ai profité de mes quelques moments libres, pendant mon séjour à Kinshasa, pour aller noter ces traces d'acclimatation du français que l'on trouve dans le parler populaire. Il y a actuellement au Congo concurrence entre deux monnaies: le dollar et le franc congolais. Pour le dollar, les gens sont très attentifs à la qualité du billet: la moindre petite déchirure, la moindre tache, et le billet est rejeté, comme s'il s'agissait d'un objet sacré qui doit rester pur, inviolé. En revanche le franc congolais peut être maltraité à loisir. Les billets sont froissés, déchirés, recollés, peu importe, ils sont toujours valables. Et j'ai entendu, pour désigner ceux qui ont en vraiment vu de toutes les couleurs, une expression marrante: blessés de guerre. Il est vrai que la guerre et les blessés, on connaît par là-bas.

Le hasard a voulu que, pendant mon séjour, la Banque Centrale du Congo a sorti un joli livre, Une retrospective historique, qui présente l'histoire de la monnaie depuis l'époque coloniale. Et, dans un court chapitre intitulé "l'attitude du public face à certains signes monétaires", j'ai retrouvé mon blessé de guerre mais aussi d'autres appellations réjouissantes:

-Un billet de 50.OOO zaïres émis en 1991 et orné d'un singe baptisé mukomboso, le nom du singe en lingala.

-Un billet de cinq millions de zaïres devenu Dona beija, du nom d'une actrice héroïne d'un feuilleton télé brésilien.

-Un billet de 100.000 nouveaux zaïres émis en 1996 et baptisé prostate, par allusion à une maladie dont souffrait à l'époque le président Mobutu.

-Le même billet émis la même année, mais d'une couleur différente, devenu Utenika, le nom du bateau sud-africain sur lequel Mobutu et Kabila menaient leurs pourparlers.

Etc.

Il y a là un processus caractéristique de la tradition orale consistant à utilisant la (re)nomination pour émettre des messages indirects. Il y a une vingtaine d'années, une étudiante zaïroise m'avait raconté que, dans son quartier de Kinshasa, une boîte de nuit faisait un bruit fou et l'empêchait, ainsi que sa famille, de dormir. Après des remontrances inutiles au patron de la boîte, ils décidèrent de prendre un chien auquel ils donnèrent le nom de Il va mourir de bruit (en lingala, bien sûr), appelant l'animal toute la journée: Il va mourir de bruit ! Il va mourir de bruit ! Il paraît que le fauteur de bruit comprit le message et baissa la sono. Nous n'avons pas ce type de créativité. Imaginez que le billet de vingt euros devienne Cécilia doit répondre aux questions de l'assemblée, ou que le billet de cinquante euros soit rebaptisé la croissance mon oeil, ou de toute autre façon, comme il vous plaira. La vie serait un peu plus marrante, non?

Allez, demain je vous parlerai du Maroc.

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Août 2007


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fleche27 août 2007 : La valse des premiers ministres
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La politique internationale française est décidément inaudible depuis quelques semaines. Sarkozy fait les yeux doux à un dictateur lybien et à un président américain dévalué aux yeux de sa propre opinion publique, Kouchner écrit dans Libération d'aujourd'hui que l'Irak est un pays "démocratique", Sarkozy trouve à Dakar des accents colonialistes pour donner des leçons aux Africains, bref on ne voit pas vraiment où ils vont, mais ils y vont...

Dans cette valse hésitation pleine d'amateurisme, Kouchner remporte la palme. Dans le dernier numéro de l'hebdomadaire américain Newsweek il réclamait la démission du premier ministre irakien. Quoi que l'on pense de ce fantoche à la solde des Américains, l'intervention de notre ministre des affaires étrangères (ou plutôt étranges) s'apparentait à de l'ingérence, non humanitaire celle-ci: on voit mal au nom de quoi notre ministre des affaires étranges aurait le droit de faire valser un premier ministre étranger. Et d'ailleurs, après les protestations irakiennes, il a présenté aujourd'hui ses excuses....pour récidiver immédiatement. Devant l'ensemble des ambassadeurs français (que, traditionnellement, on réunit une fois par an, à cette époque de l'année) il a parlé de "ce premier ministre qui va peut-être nous quitter" et, pour être sûr d'être compris, il a ajouté qu'il ne parlait pas de Jean-Pierre Raffarin.

C'est ce qui s'appelle vivre avec son temps. Bernard Kouchner n'aurait-il pas remarqué qu'après Raffarin la France a eu comme premier ministre Dominique de Villepin et que ce poste est aujourd'hui occupé par un certain François Fillon sous l'autorité duquel il se trouve? D'où lui vient cette absence? Regrette-t-il le temps où il était dans l'opposition? Ou bien pense-t-il que Fillon est aussi insipide que Raffarin, que ces deux noms se valent? Et va-t-il à nouveau présenter ses excuse?

Bref, tout cela fait un peu désordre...

Je pars demain pour quelques jours à Kinshasa, capitale de l'ex Zaïre, désormais Congo "Démocratique ". Tiens, Sarkozy et Kouchner n'ont pas encore dit de conneries sur ce pays. Mais, au train où vont les choses, cela ne saurait tarder.

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26 août 2007 : Les langues qui voyagent, et celles qui émigrent

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Une phrase de Paolo Conte, lue ou entendue je ne sais où, m'est revenue à New York: "Les Italiens ne voyagent pas, ils émigrent". Et je me suis dit, vous allez voir pourquoi, qu'il y a aussi des langues qui ne voyagent pas mais émigrent.

Tout à commencé alors que j'achetais une carte d'abonnement au métro. La machine vous proposait de dialoguer en anglais, bien sûr, en espagnol, en français ou en chinois. Quatre langues donc, dont les deux premières sont évidentes en ces lieux. Mais pourquoi le français et le chinois? Et pas l'allemand ou l'italien? Ou l'allemand? Ou le portugais? Quelques heures plus tard, j'arrive au musée d'art moderne, le MoMA, qui souhaite la bienvenue à ses visiteurs en huit langues: anglais, espagnol, français, allemand, italien, japonais, chinois et coréen, dans cet ordre. Allant dîner au Hard Rock Café, je lis sur la note qu'il ne faut pas oublier de laisser un pourboire, rappel rédigé en anglais, français, espagnol et allemand, toujours dans cet ordre. Une cabine téléphoniquee me donne ses instructions en anglais et en espagnol. Et, sur le ferry qui me mène à Staten Island, les consignes de sécurité sont rédigées en anglais, espagnol et chinois. Je pourrais poursuivre longtemps cette énumération d'exemples de ce que j'appelle l'environnement linguistique, ici environnement graphique et semi-officiel. Mais tous les exemples nous diraient la même chose: nous avons là des langues du tourisme, des langues de voyageurs. En revanche, sur les trottoirs de la ville, j'ai entendu parler wolof, bamiléké, bengladi, hindi, arabe, créole haïtien et d'autres langues que je ne sais pas identifier. So what? Et alors?

Et alors j'ai eu envie de détourner la phrase de Paolo Conte: Il y a des langues qui voyagent et d'autres qui émigrent. Les Sénégalais qui, dans les rues de New York vendent des masques au demeurant assez moches ne voyagent pas, et comme eux leurs langues ne s'affichent pas au musée, dans le ferry, dans le métro ou sur les cabines téléphoniques. Les chauffeurs de taxi haïtiens non plus. Alors regardez autour de vous, à Paris par exemple, comparez les langues que l'on peut lire sur l'avenue de l'Opéra à celles que l'on peut entendre à Belleville ou dans le XIII° arrondissement. Une belle leçon de sociologie! Mais une leçon qu'il faut tempérer. Pendant une semaine, j'ai autant parlé anglais qu'espagnol. Et dans mon hôtel, alors que je tentais d'obtenir un changement de chambre, je me suis rendu compte que mon interlocuteur, à la réception, venait du Nicaragua et c'est en passant à sa langue que j'ai obtenu gain de cause. Or l'espagnol a d'abord été aux Etats Unis une langue de migrants et il est en train de devenir la deuxième langue du pays, quasi officielle. Les voyageurs passent, les migrants restent, et leurs langues aussi, si elles se transmettent. Le créole haïtien ou le wolof marqueront-ils l'anglais américain? Ou encore, verrons-nous apparaître un anglais de Sénégalais, d'Haïtiens? Je n'en sais rien, mais il faudra suivre ce dossier, observer, bref continuer à faire notre travail de linguiste...

Il n'y a jamais de hasard et si je m'intéresse à ces choses c'est sans doute parce que nous organisons à Aix-en-Provence, à la fin du mois de septembre, un colloque sur le poids des langues. Et nous avons là, dans l'environnement graphique new-yorkais, un exemple parmi d'autres de ce poids: il y a des langues qui pèsent plus que d'autres, ici celles des touristes, bien sûr, celles des devises. Au fait, une chose m'a également frappé dans ces petites notations: l'absence totale du russe. Etrange.

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18 août 2007 : Bibliographie

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Avant de partir à New York, deux indications. D'une part la traduction en brésilien de mes Politiques linguistiques: As politicas lingüisticas, aux éditions Parabolas (São Paulo), avec une introduction de mon ami Gilvan Müller de Oliveira.

Toujours à propos du Brésil: j'en ai rapporté un livre intéressant: Quinhentos anos de historia lingüistica do Brasil. Il s'agit d'un ouvrage collectif publié à Salvador en 2006. C'est bourré de données historiques, d'analyses, bref c'est passionnant.

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16 août 2007 : Election et lecture

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Après avoir élu le président de la République vous êtes sans doute en train de lire un polar au coin d'une plage ou d'une piscine. Lire, élire, les deux verbes se ressemblent, et ce n'est pas par hasard. C'est une racine indoeuropéenne, *leg, qui préside à l'histoire curieuse que je vais vous dire. Elle signifiait à la fois "cueillir", "choisir" et "rassembler" et donnera legein en grec, legere en latin. Le terme grec gardera le sens de "rassembler" et, par le biais d'une image, "rassembler des mots", va signifier "dire" et donner logos.

Du côté latin legere garde le sens de "choisir", "cueillir" et en vient à signifier "lire" (choisir les lettres). Mais l'histoire ne se termine pas là. Elire tout d'abord signifie bien sûr choisir celle ou celui qu'on veut, un élégant est celui qui sait choisir ses vêtements, une légende est ce qui doit être lu, une légion était formée de combattants choisis, triés sur le volet. Et, pour finir, une horloge est ce qui dit l'heure. Belle descendance, non?

Pour ma part je choisis d'aller me promener à New-York. Promenons-nous aux USA, pendant que Sarko n'y est pas...

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10 août 2007 : Circulation

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Dans Libération d'aujourd'hui un petit encadré annonce qu'au musée de la poupée, à Paris, on présente une exposition sur Barbie, la poupée américaine qui depuis près de cinquante ans apprend aux petites filles qu'il ne faut être ni grosse ni black, ni brune ni rousse, bref qui leur enseigne le B A BA du racisme. Je sais, cela vous fait une belle jambe, mais c'est la première phrase du papier qui m'a retenu: "La cagole peroxydée s'expose à Paris...". Cagole est en effet un mot typiquement marseillais, qui se décline sous des formes diverses, cagoline, cagolasse, cagolette, et dont l'étymologie est discutée. Certains parlent du provençal cagoulo, "long tablier", tablier que portaient les ouvrières des usines d'emballage de dattes. Lesquelles, mal payées, avaient la réputation d'arrondir leurs fins de mois en jouant à la piranha (voir 8 août). D'autres font référence à l'expression porter à cagole, "porter sur le dos", ou font un rapprochement avec caga, "caguer, chier". Mais qu'importe. Ce qui me retient en effet c'est que ce mot était totalement inconnu au Nord de la France il y a encore quelques années. Qu'on le retrouve aujourd'hui dans les colonnes d'un quotidien national est un bel exemple de circulation des formes régionales ou dialectales.

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8 août 2007 : Notes brésiliennes
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Lula tomou uma medida

Dans le numéro du 29 juin du journal brésilien O Globo je lis un article qui commence ainsi :

« Finalmente o presidente Luis Inércio Lula da Silva tomou uma medida, e não foi com gelo e limão ».

Je comprends que le président Lula a pris une mesure et note qu’il y a une expression que je ne connais pas, « com gelo e limão », « avec de la glace et du citron ». Qu’est-ce donc que prendre une mesure sans glace et citron ? Mais, en relisant la phrase, je me rends compte que le nom de Lula a été légèrement transformé :  Luis inércio Lula da Silva à la place de Luis Inacio. Plus loin dans la page je vois que le président est baptisé Luisque Inacio Lula da Silva, ou encore Luis Vaiacio Lula da Silva. Et je comprends que je suis tombé sur une page d’articles humoristiques, qu’inercio renvoie à inertie, que Luisque renvoie à whisky (Lula a la réputation de lever le coude, ce qui me le rend doublement sympathique), etc… Dès lors la première phrase :

« Finalmente o presidente Luis Inércio Lula da Silva tomou uma medida, e não foi com gelo e limão ».

que j’avais instinctivement décodée Finalement le président Lula a pris une mesure, sans glace ni citron, a un tout autre sens puisque tomou uma medida  peut également signifier avaler un verre (une mesure d’alcool), que la cachaça, alcool brésilien, se prend avec des glaçons et du citron. Et ce double sens est, bien sûr, difficilement traductible.

C’était la chronique « j’apprends le brésilien mais ce n’est pas évident ».

Et j’en profite, en l’honneur de Lula, pour vous proposer un nouveau proverbe (je compte sur vous pour le diffuser) : il vaut mieux être un ivrogne célèbre qu’un alcoolique anonyme. Qu’on se le dise !

Pagode do negão

Je ne vous dirais pas où c’est, débrouillez-vous. Disons quelque part entre Urca et Botafogo, deux quartiers de Rio de Janeiro. Dans la journée c’est un club de nautisme. Une nuit par semaine c’est le lieu du Pagode do negão (Difficile à traduire. Pagode c’est un pagode, mais c’est aussi un genre de musique populaire. Quant au negão, c’est un « gros nègre ». Allez, nous allons le traduire par « la zizique du gros nègre »). Et des nègres, y’en a pas mal, une grosse majorité.  Caïpirinha, bière, caçaza, crevettes sautées, une vue sur le Corcovado illuminé d’un côté, sur la mer de l’autre, l’ambiance est legal (voir plus loin) avant même le premier accord. Au dessus  du bar une grande banderole annonce la soirée suivante : MPB (dançante) & flash back (musicas gringas). Quand je vous aurai dit que MPB signifie « musique populaire brésilienne » vous aurez tout compris…

Ils sont dix ou douze autour d’une table, tambours, une guitare, deux cavaquinhos, une sorte de cavaquinho à quatre cordes, en fait un cavaquinho banjoïsé, et beaucoup de bière. Et ils sont entourés, que dis-je entourés, ils sont emprisonnés, presque menacés, par une foule dense et enthousiaste. Ils jouent, ils jouent sans cesse, alternant les rythmes, les genres, sans la moindre pause, passant insensiblement d’un morceau à l’autre. Une unité, une seule : ils viennent des écoles de samba de Rio et interprètent une musique que l’on peut, de façon large, qualifier de « carioca ». Ils ne chantent pas. Mais autour d’eux la foule, debout, danse et chante en cœur, reprenant les grands succès de la MPB, avec collé sur la face un grand sourire de contentement. Ils ont Lula et la MPB, ils n’ont pas Sarkozy.

A gente…

Le changement est une chose que les linguistes connaissent théoriquement. Et qu’ils théorisent, puisque c’est après tout leur métier. Mais s’il est aisé de comprendre ce qui a changé il y a un, deux ou trois siècles, la variation contemporaine est moins évidente à percevoir. On assiste justement en direct à un changement en brésilien, le remplacement de nos (« nous ») par A gente suivi d’un verbe à la troisième personne du singulier. Nous avons donc coexistence entre la forme « standard », portugaise :

Nos trabalhamos bem (« nous travaillons bien »)

La forme nouvelle :

A gente trabalha bem (« on travaille bien » ou « les gens travaille bien »)

Et une troisième forme, plus populaire, à la première personne du pluriel :

A gente trabalhamos bem (« on travaillons bien » ou « les gens travaillons bien »)

C’est en gros ce qui est arrivé en français avec on, ou en allemand avec man, mais ici les choses sont en train de se dérouler, et c’est bien intéressant à observer.

Piranha, legal

Délices des argots ou des parlers populaires étrangers. Piranha, mot tupi qui désigne, en portugais comme en français, un petit poisson carnassier, signifie aussi au Brésil pute. Quant à l’adjectif legal, qui a le même  sens qu’en français, le contraire d’illégal, il signifie aussi « chouette », « génial »….

Connerie islamique

Le 7 août, dans l’avion qui me ramène en France, je lis dans Libération de la veille que Mohamed Khatami, ancien président de la république d’Iran, est accusé d’avoir, lors d’un voyage en Italie, serré la main de deux femmes non voilées et, qui plus est, productrices de grappa (la gnole italienne, en brésilien : pinga. Retenez ce mot, il pourra vous servir un jour). Voilà, en quinze jours au Brésil j’avais un peu oublié la connerie islamique. Elle me revient en pleine gueule…

Pour finir : des gens (évidemment mal intentionnés) m’ont baptisé à Rio Luisinho o bicheiro, en gros « Loulou le truand ». Les gens (et non pas A gente) sont méchants…

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Juillet 2007


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21 juillet 2007 : Absence

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Je pars travailler une quinzaine de jours à Rio de Janeiro et j'arrête donc mes petits délires pendant cette période.

A plus....

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20 juillet 2007 : Délicatesse

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Bien des hommes politiques de droite, membres donc de la majorité, n'apprécient pas ce que le chef de l'Etat appelle "ouverture", c'est-à-dire sa politique de débauchage. Non pas qu'ils soient contre sur le fond, mais chaque transfuge de la gauche venant à la soupe sarkozyste prend une place à la droite: c'est mathématique.

Ainsi Pierre Lellouche, qui aurait aimé être ministre (mais Kouchner a pris la place), voire secrétaire d'état (mais Bockel a pris la place) ou membre d'une commission prestigieuse (mais Lang a pris la place) et doit se contenter d'être député, le pauvre, aurait selon Le canard enchaîné lancé cette délicate analyse:

"On ne peut pas cacher qu'il y a à l'UMP pas mal de déçus. Il y en a même qui ont mal au cul. Sarko devrait nommer un ministre de la vaseline, à condition de le choisir dans la majorité"

Décidément, la haute tenue stylistique de ces hommes politiques nous étonnera toujours.

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18 juillet 2007 : Mascarade

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Cela fait huit ans que les média nous rebattent les oreilles avec l'histoire des infirmières bulgares et du médecin palestinien retenus en Lybie. Huit ans qu'on nous dit qu'ils sont accusés d'avoir inoculé le virus du SIDA à des enfants, huit ans qu'on nous parle de procès, de condamnation à mort, et des mois qu'on nous dit que les choses vont peut-être s'arranger, qu'elles s'arrangeront, que nous sommes à la veille de..., que nous sommes presque arrivés à... Dans ce grand cirque médiatique, on nous a même servi la visite surprise de Madame Sarkozy à Tripoli, comme si elle avait la moindre compétence et la moindre autorité en la matière...

Cela fait donc huit ans qu'on se fout de nous. Tout le monde sait bien que si ces pauvres gosses ont attrapé le HIV c'est à cause des hôpitaux lybiens. Tout le monde sait que la variante kadafiste des jeux romains (vous savez, "du pain et des jeux") consiste à mobiliser des foules imbéciles sur des mots d'ordre débiles, à jouer sur des sentiments troubles. Et tout le monde sait que les mêmes foules imbéciles, lorsque le colonel-président sera dégommé, défileront en le vilipendant, avec d'autres slogans débiles. Mais on fait semblant. On parle de discussions, de contacts, de sentiments humanitaires, de diplomatie. Alors qu'il s'agit de piratage, de prise d'otages, et que l'Union Européenne va sans doute verser un million de dollars par otage.

Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'on nous sert ce genre de mascarade. La Lybie est spécialisée dans ce genre de racket. Mais, au nom de je ne sais quels intérêts supérieurs, on continue à faire semblant. Grand théâtre d'ombre, ballet sémiologique. Et demain ou après-demain, notre Président fera une déclaration, avec un ton plein de componction, d'humilité et d'humanité, pour expliquer la part prise par la France dans une fin heureuse.

Ils nous prennent vraiment pour des cons! Et moi qui suis un grand lecteur de journaux, un grand consommateur d'infos, ce cinéma faux cul de chez faux cul me donne envie de tout envoyer promener et de me retirer sur mon Aventin. Mais voilà, je n'ai pas d'Aventin. Ou peut-être ma Tunisie natale. Mais là-aussi les mots démocratie et honnêteté n'ont pas bonne presse.

Tiens, au fait, notre Président était en visite en Tunisie il n'y a guère. Ils ont dû parler de droits de l'homme...

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12 juillet 2007 : Mèfi !
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J'écrivais le 29 juin que les problèmes linguistiques pouvaient être très politiques et que j'y reviendrais à propos des projets gouvernementaux concernant les migrants et la langue française. En fait les choses ne sont pas très claires, mais elles méritent d'être examinées de près, sous bénéfice d'inventaire.

Acte 1: Il existe depuis plusieurs années un système européen, mis au point par le Conseil de l'Europe, qui "normalise" les compétences linguistiques en six paliers, A 1, A 2, B 1, B 2, C 1 et C 2. En soit, ce cadre de référence répondait à une demande sociale, permettant de mieux préciser les niveaux linguistiques des gens (sur un CV par exemple, ou dans une offre d'emploi: "cherche secrétaire B2 anglais, B1 allemand...).

Acte 2: Le 19 décembre 2006, un décret créait un nouveau diplôme, le DILF (diplôme initial de langue française) correspondant au niveau A 1.1, septième dans la liste qui en compte en fait 6, à destination des personnes de nationalité étrangère et des Français non francophones » de plus de seize ans. Un niveau qui n’existait pas, donc, et qui se trouve au plus bas de l’échelle, en le niveau zéro et le niveau A 1.

Acte 3: Le 19 janvier 2007 un arrêté relatif au niveau de connaissance en français des étrangers dans le cadre du CAI (contrat d’Accueil et d’Intégration), signé du "directeur de la population et des migrations", précisait qu’il s’agissait du niveau du DILF. C'est-à-dire que des spécialistes français de la certification avaient travaillé (sans le savoir, sans doute) pour ceux dont le rôle est de fermer nos frontières.

 Le DILF est normalement un diplôme (et non pas d’un test), facultatif et destiné à faciliter l’insertion des migrants. La France s’était ainsi donné un niveau minimum linguistique attendu des migrants, un niveau bien bas, je l'ai dit. Les candidats à l’immigration doivent avoir un niveau B2 au Danemark, B1 en Allemagne,  A2 aux Pays-Bas, , A1 en Autriche, en Espagne et en Grande-Bretagne. Seule la France a innové en inventant ce niveau A1.1… Derrière ces différences, on peut voir l’image du travail que l’on veut proposer aux migrants : les Allemands et les Danois veulent des migrants qualifiés, la France des quasi analphabètes. Il s’agit sans donc de l’immigration choisie…

Acte 4: On sait que le gouvernement prépare une loi, qui viendra sans doute au parlement début septembre, sur les migrants, loi qui aura un volet linguistique. Le ministre Hortefeux, le 1 juillet, au grand jury RTL-LCI-Le Figaro, présentait cette loi  comme « l’accompagnement de l’intégration ».   Il continuait « ce ne sera pas la dictée de Bernard Pivot » et parlait d’un test oral de 20 minutes dans les consulats et de cours dans les centres culturels et les alliances françaises, qui deviendraient donc des douaniers linguistiques...

Acte 5: J'apprends en lisant la presse d'hier qu'une Algérienne mariée avec un Français et vivant en France a passé avec succès le 31 octobre 2006 un test linguistique (dictée, lecture...). Début juin on lui a signifié que son permis de séjour lui était refusé et qu'elle devait quitter le territoire. Entre temps elle avait suivi une formation et travaillait comme agent d'entretien hospitalier, ce qui semble prouver qu'elle avait une certaine connaissance du français.

Je ne sais rien du contenu de la future loi, mais mèfi! comme on dit en Provence. En effet, le fait divers que je viens de relater laisse à penser que le test qui sera mis en place permettra de refuser qui on veut et comme on veut. Je ne sais pas s'il sera inspiré du DILF, et si ce sera tout simplement le DILF. Mais à la place des universitaires qui ont mis au point ce diplôme, je ne serais pas très fier. Et à la place des migrants en situation régulière qui espèrent pouvoir faire venir leur famille, je ne serais pas très optimiste.

Je suivrai bien sûr attentivement le devenir de ces projets législatifs, mais tout cela pose un problème déontologique: comment pouvons-nous contrôler l'utilisation que l'on fait de nos travaux? Les rédacteurs du DILF n'avaient sans doute pas de mauvaises intentions, mais... Mèfi!

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9 juillet bis 2007 : Roi fainéant

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J'écrivais le texte ci-dessous en écoutant la radio, et j'entends un porte-parole de l'Elysée déclarer, pour justifier le vibrionnisme du Président de la République:

"Les Français n'ont pas envie d'avoir un roi fainéant".

Les Français ont donc un roi?

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9 juillet 2007 : Encore la messe en latin

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Je me suis amusé hier autour de la messe en latin et de Brassens, mais le sujet mérite que nous y revenions. Je ne suis ni théologien ni historien des religions, simplement linguiste, mais le thème des religions et des langues est intéressant à plus d'un titre.

Certaines religions reposent sur des textes fondateurs, et ces textes sont bien entendu rédigés dans une langue. Ainsi les Veda de l'hindouisme sont-ils écrits en sanskrit, qui n'est jamais que le véhicule d'hymnes à la gloire des dieux, de poèmes, de textes ésotériques, etc. Le Coran pour sa part est rédigé en arabe classique, que les musulmans considèrent comme la langue de Dieu, celle du paradis (préparez-vous à l'apprendre si vous envisagez d'y séjourner), bref comme une langue sacrée. Non sommes bien sûr ici dans le domaine de l'idéologie, l'arabe classique étant une langue (morte) comme les autres, mais il est sûr qu'aussi loin que nous puissions remonter le Coran est en arabe, ce qui ne confère à cette langue aucune qualité particulière.

Il en va très différement pour les textes fondateurs de la chrétienté. Ils ont été écrits en araméen (ou en hébreu, mais ce n'est guère différent), ils ont été ensuite traduit en grec, puis vers 400 après J-C en latin (par Saint Jérôme, le "saint patron" des traducteurs), plus tard encore en allemand par Luther (1534 pour la Bible), et ils sont aujourd'hui traduits dans toutes les langues du monde. Cette traduction en langues "vulgaires" est, comme on sait, à l'origine du protestantisme, et elle a eu une grande importance dans l'histoire des langues : dans tous les pays de réforme, le culte était dit dans le parler du peuple, tandis que les catholiques continuaient à utiliser le latin. Deux façons donc de parler aux fidèles, d'un côté dans leur langue et de l'autre dans une langue qu'ils ne comprenaient pas.

Le Vatican en est venu lors du concile Vatican II à la même position, mettant officiellement fin à la messe en latin, ce à quoi s'opposent depuis lors les traditionnalistes. Mais il s'opposent surtout à la modernisation de l'église, s'accrochant au missel promulgué en 1962 par Jean XXIII, dont on sait qu'il a d'indéniables relents antisémites. Le latin, qui n'est en rien symbolique du christianisme (le Christ parlait araméen, pas latin) est donc utilisé comme un rideau de fumée derrière lequel se cachent des positions politiques. Je ne veux pas dire par là que le Vatican est progressiste, loin s'en faut, mais qu'une langue (le latin) peut en cacher une autre (la langue de bois)

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8 juillet 2007 : Brassens et Benoît XVI

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Il aurait été content, Brassens! Benoît XVI vient d'autoriser la vieille messe en latin. Il ne pouvait pas revenir (pas encore...) sur l'excommunication de Monseigneur Lefebvre, mais il fait ainsi un signe amical aux catholiques traditionnalistes, ceux qui se réclament du missel de "saint Pie V" et crachent sur le concile Vatican II. Remarquez, cela ne me concerne que peu. Je veux dire le motu prorpio de Benoît XVII et ses sourires vaticanesques à l'extrême droite. Non, c'est Brassens que je voudrais évoquer. Et plus particulièrement une chanson, Tempête dans un bénitier. Vous vous souvenez:

"Ils ne savent pas ce qu'ils perdent

Tous ces fichus calotins,

Sans le latin, sans le latin

La messe nous emmerde".

Ce n'est pas de théologie que je voudrais donc parler, mais du singulier talent de Brassens qui savait jongler avec les coupes syllabiques, le temps fort des mesures et les longues.

Il chantait ainsi, pour appeler l'aide de la vierge Marie et la convaincre de l'urgence de la réhabilitation du latin de cuisine dans la cuisine sacerdotale:

"O très Sainte Marie mère de Dieu dîtes à ces putains de moines qu'ils nous emmerdent sans le latin".

Du pur Brassens! Mais plus "pur Brassens" encore étaient les rimes. La phrase ci-dessus était en effet coupée de la façon suivante:

"O très Sainte Marie mère de

Dieu dîtes à ces putains

de moines qu'ils nous emmerdent

sans le latin"

Putain rimant avec latin, ce n'était pas mal. Mais plus osé encore était que, par la grâce de deux noires pointées dans un contexte de croches, le premier vers devienne:

"O Sainte Marie merde..."

C'est ce que j'appelle le talent subliminal de tonton Georges. Et je ne m'en lasse pas.

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Juin 2007

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30 juin 2007 : Pas vu pas pris !
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Nicolas Sarkozy a donc trouvé un nouveau rôle (un de plus), se faisant père fouettard pour signifier à son ami Patrick Devedjian que

"Ce n'est pas une façon de parler aux femmes, ni à qui que ce soit d'autre".

Et tel un enfant pris en faute, le dit Devdejian a présenté ses excuses publiques à l'élue du MoDem Anne-Marie Comparini qu'il avait traité de salope en son absence, certes, mais en présence d'une caméra de télévision qu'il n'avait pas vue. La forme de ses excuses, telles que les transcrit Libération, est intéressante:

"Je ne suis pas machiste, je suis avec beaucoup de femmes autour de moi (...) J'aurais employé le même mot s'il s'était agi d'un homme".

En d'autres termes: "Ce n'est pas parce qu'elle est femme que je l'ai traitée de salope, j'aurais dit la même chose à un homme". Conclusion: "Je l'ai traitée de salope non pas parce que c'est une femme mais parce que c'est une salope". On peut faire mieux comme excuses publiques...

Ce n'est pourtant pas cela qui me retient, mais l'intervention de Sarkozy. De très nombreux témoignages disent que son expression favorite est "on va les niquer", tout comme d'autres témoignages attestent que Dominique de Villepin traitent tous ses adversaires de connards. Mais l'un comme l'autre se gardent bien de parler de cette façon devant un micro. Et si tout le monde dit que le général De Gaulle était d'une très grande grossiéreté, personne ne l'a enregistré...

La leçon donnée par Nicolas Sarkozy n'est donc pas vraiment que "ce n'est pas une façon de parler aux femmes, ni à qui que ce soit d'autre" (par parenthèses, parler des femmes aurait été plus approprié, puisque Devedjian parlait de Madame Comparini et non pas à elle), il a lui-même un vocabulaire de corps de garde et pense sans doute qu'il a niqué beaucoup de gens. La leçon est plus hypocrite: dîtes ce que vous voulez, mais il ne faut pas que ça se sache. Gare aux micros et aux caméras, donc. Pas vu pas pris, en quelque sorte.

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29 juin 2007 : A bas Sibaweh...

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A bas Sibaweh, c'est le titre d'un ouvrage de Chérif Choubachy, publié en 2004 au Caire et qui ressort en France, aux éditions l'Archipel, sous le titre de Le sabre et la virgule (on se demande pourquoi). Quant à Sibaweh (750-795) c'est, comme vous le savez, l'un des plus importants des grammairiens arabes. De Sibaweh, Choubachy ne parle d'ailleurs pratiquement pas, du moins pas directement. De la même façon que Victor Hugo ne parle pas beaucoup de Voltaire et Rousseau dans Les Misérables mais les utilise comme références (vous vous souvenez de Gavroche : "Je suis tombé par terre, c'est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau c'est la faute à Rousseau"...) En revanche il pose quelques questions salubres et apporte quelques réponses décapantes concernant le rôle et le statut de l'arabe classique.

Exemples de questions:

-Est-ce parce que le Coran est sacré pour les musulmans que la langue dans laquelle il est rédigé doit être considérée comme sacrée?

-L'arabe classique doit-il être considéré comme la langue de tous les arabes?

-L'arabe classique est-il adapté à la modernité?

Etc.

Exemples de réponses (pas nécessairement aux questions ci-dessus):

-Ni le Coran ni la Sunna ne disent mot des croyances attachées à la langue arabe.

-Le Coran aurait très bien pu être "révélé" dans une autre langue que l'arabe.

-L'arabe classique est manifestement inadapté aux exigences de notre temps.

Etc.

J'ai eu en lisant certains passages de ce livre une étrange impression de déjà vu: on y parle de la schizophrénie linguistique des Arabes (j'ai moi-même parlé dans un de mes livres de "schizoglossie arabe"), on y trouve des chiffres ou des affirmations qu'on trouve aussi dans certaines de mes publications récentes, sans aucune référence. Mais qu'importe, les idées sont faites pour circuler...

En revanche, l'auteur explique que d'une part l'arabe classique est une langue (morte) comme les autres, que les Arabes parlent d'autres formes linguistiques, toutes différentes, et que s'ils veulent une langue commune il leur faudra développer une sérieuse politique linguistique. Rien de très méchant, donc, mais plutôt des remarques pleines de bon sens. Au point qu'on se demande pourquoi Choubachy a fait l'objet d'une campagne de dénigrement dans la presse arabe, et pourquoi il a dû quitter son poste de vice-ministre égyptien de la culture . Parler des problèmes linguistiques est parfois une activité très politique. Nous y reviendrons prochainement à propos des projets concernant les migrants et la langue française d'un couple de linguistes d'un autre genre, le couple Sarkozy/Hortefeux.

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25 juin 2007 : Parti/Parties

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Il y a des jours où l'on se dit que la réalité dépasse la fiction.

Ce matin, sur Canal plus, J-M Cambadélis, député socialiste de je ne sais où, ou monsieur le maire de mes deux mairies (ça c'est du Ferré), ou sénateur de quelque part, était invité pour parler d'un livre dont je n'ai pas noté le titre et que je ne lirai pas. Mais....

Mais, interrogé sur la rupture du couple Hollande/Royal et sans doute excédé par cette médiatisation il a eu cette phrase inoubliable:

"Il faut qu'ils mettent de côté leurs parties intimes".

Remarquez, c'est moi qui l'écrit comme ça. Peut-être a-t-il dit:

"Il faut qu'ils mettent de côté leur parti intime".

Non, en fait, il a fait une liaison: partiZintimes.

Mais peut-être pensait-il à leurs réparties...

Et, cerise sur le gâteau, parlant d'un passage de son livre, il a précisé:

"C'est le moment où je bascule sur Ségolène Royal".

Encore! Encore!

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24 juin 2007 : Kamikaze

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Je viens de lire un article d’un ami japonais, Nobutaka Miura, dont le point de départ est en gros: « est-il juste d’appeler kamikaze  les attentats-suicides islamistes ? »

Dans sa réflexion il rappelle le sens de kamikaze (mot à mot « les vents divins »), expression inventée comme on sait pour nommer des opérations suicides effectuées alors que le Japon était déjà battu et refusait de se rendre (il parle « d’esthétisation de la mort sacrificielle »). Mort programmée dans les deux cas, donc, mais pour l’honneur dans le cas des Japonais et pour la récompense divine (l’honneur du martyre, les vierges qui les attendraient au paradis et autres fariboles…) dans le cas des islamistes.

L’article a pour titre le culte de la mort dans le Japon impérial, mais il m’intéresse d’un autre point de vue, celui du destin des emprunts. Miura élargit en effet le sujet en indiquant qu’il a vu, dans une station de ski en Haute-Savoie, des pistes qui portaient les noms poétiques de geisha, harakiri, kamikaze, se demande en même  temps pourquoi on parle en français de tsunami alors que raz-de-marée a le même sens, et en vient à la conclusion que « tout se passe dans le subconscient des Français comme si tous les maux provenaient d’un lointain  ailleurs d’Orient ou d’Extrême-Orient ». Seul zen sauverait l’honneur, concurrencé cependant par cool.

 Il y a longtemps que les emprunts sont étudiés comme témoins des rapports que le «pays emprunteur» entretient avec le pays « emprunté » (le vocabulaire français du sport par exemple vient en grande partie de l’anglais…), mais il s’agit ici d’autre chose : de l’image que nous donnerions du peuple qui parle un langue dans le choix des mots que nous lui empruntons. Point de vue intéressant, donc, mais j’ai ressenti en lisant Miura une sorte de nostalgie ou plutôt de regret : celui de ne pas pouvoir contrôler le devenir sémantique des mots que d’autres empruntent à sa langue. Il voit donc dans l’utilisation que nous faisons de kamikaze, harakiri ou tsunami une image négative du Japon. Comme si la langue française (qu’il manie parfaitement) lui tendait dans un miroir une image de son pays qu’il n’accepte pas.

On sait que, jusqu’à une époque récente, le Japon ne s’est pas préoccupé de la diffusion de sa langue (on a même parfois le sentiment que les Japonais ne supportent pas que des étrangers parlent leur langue). Et, derrière les notations de Miura, se profile peut-être un questionnement national : faut-il laisser les gaijin nous emprunter n’importe quels mots ?

Nobutaka Miura est tout le contraire d’un nationaliste. Mais son texte, analyse comme à l'habitude pointue, pose peut-être, à son insu, une question : Certains n’appelleraient-ils pas de leurs vœux une police de la circulation des mots, ou une douane sémantique ?

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21 juin 2007 : Repris de justesse

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J'écrivais avant-hier que le travail sur le signe linguistique me raménerait très vite à la politique. Puis vite que je ne le pensais...

Dans Libération du 20 juin 2007 un court article consacré à André Santini, nouvellement nommé secrétaire d’état. Grand spécialiste des blagues et des jeux de mots, fumeur de cigare (ce qui me le rendrait plutôt sympathique), ce n'est cependant pas pour ces qualités qu'il accède au gouvernement, mais pour que son suppléant, proche de Sarkozy, puisse devenir député. Santini, pourtant, est mis en examen dans une affaire de gestion délictueuse. Il est présumé innocent, mais tout de même on le pensait disqualifié pour un rôle gouvernemental. Et voici le titre de Libération:

"LE REPRIS DE JUSTESSE"

Il y a deux lectures de ce syntagme. La première prendrait acte du fait que Santini rêvait d’entrer au gouvernement, qu’il n’avait pas été choisi après les élection présidentielles et que c’est donc à l’extrême limite, après les élections législatives, « de justesse » donc, qu’il a été choisi. Mais on ne peut pas ne pas entendre derrière repris de justesse un autre syntagme, repris de justice, ironique ou malveillant, puisqu’A. Santini a été mis en examen dans une affaire de malversations financières présumées. L’alternance justesse/justice est ici, à l’évidence, un jeu de mots, mais elle pourrait dans un autre contexte constituer un lapsus. Sur le plan formel, il s’agit de la même alternance, reposant sur la différence phonologique en français entre /i/ et /e/, justesse/justice constituant une paire minimale. Mais la différence est que cette alternance est volontaire dans le titre du journal et qu’elle serait involontaire dans le cas d’un lapsus. C’est donc cette absence d’intentionnalité qui caractérise le lapsus et le différencie ici du jeu de mots (que monsieur Santini doit apprécier à sa juste valeur). Ce qui m'interesse, bien sûr, est ailleurs: que nous apprennent ces phénomènes sur le signe linguistique? J'y reviendrai. Mais on peut aussi travailler en s'amusant.

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19 juin 2007 : L'homme (politique) est un loup pour l'homme (politique)

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L'actualité politique ne manque pas de sel (de sel marin, bien sûr, en ces temps de vague... Au fait, Juppé doit avoir du vague à l'âme). Après le transfuge Kouchner voici donc qu'un certain Jean-Marie Bocquel, sénateur- maire socialiste de Mulhouse, accepte de devenir secrétaire d'état dans un gouvernement de droite. Voici encore que Fadela Amara, ancienne présidente de "Ni putes ni soumises" et qui avait défendu la candidature de Ségolène Royal, fait la même démarche. A la soupe camarades! C'est ce qui s'appelle n'avoir aucun principe. Ou avoir un appétit plus gros que ses convictions... A votre santé, camarades!

Des convictions, le socialiste Arnaud Montebourg n'en manque pas. Il a déclaré après sa réélection: "il y a eu le temps des éléphants, révolu, voici le temps des jeunes lions". C'est ce qu'on appelle de l'autoproclamation. Montebourg a donc la conviction d'être un lion! Le roi des animaux, pas moins! Mais il n'y a en général qu'un roi, et ils sont plusieurs sur la ligne de départ, de jeunes lions aux dents longues. En de semblables situations, on parle plutôt de jeunes loups. Mais, comme on sait, l'expression est négative, elle connote l'ambition. Quoi qu'il en soit, la trajectoire de ceux qui renient leurs convictions pour se laisser séduire par les ors de la République et de ceux qui voient venir leur heure et veulent prendre le pouvoir au PS illustre surtout un autre diction: l'homme est un loup pour l'homme. Surtout l'homme politique. Mais j'arrête, car on risque de m'accuser de hurler avec les loups. Alors je retourne à mes chères études. Je travaille sur le signe linguistique, celui de Saussure, revisité à la lumière de Freud et de Lacan. Ce qui me ramènera bien sûr à la politique: tout cela n'est au fond qu'un problème de sémiologie.

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18 juin 2007 : Amniotique

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J'avais noté (30 mai) les différentes images utilisées à propos de la large victoire attendue de l'UMP aux législatives: rouste, déroute, raz de marée, vague, tsunami... Vous avez tous remarqué que la victoire est revenue à vague (avec la variante vague bleue), du moins jusqu'à hier soir.

Jusqu'à hier soir, donc, et je trouve que les commentateurs n'ont pas beaucoup souligné un fait pourtant aveuglant: mise à part sa victoire aux présidentielles, Sarkozy est une machine à faire perdre. Dans l'assemblée élue en 2002 l'UMP avait 359 élus, elle en a aujourd'hui 323 selon la presse de ce matin. Perte sèche : 10%. De son côté le PS avait 159 élus, avec les divers gauche, et il se retrouve toujours selon la presse du jour avec 206 députés (sans les communistes et les verts), soit un gain de 30%. Mais là n'est pas mon problème du jour.

La vague était donc sous toutes les plumes. Ce matin je lis que la gauche a endigué la vague bleue (La Provence, qui titre aussi Amère victoire, où l'on peut entendre mer...) ou encore La droite surprise par le ressac (Libération). Ces deux organes de presse restent parfaitement dans la métaphore initiale puisque le ressac désigne le retour violent d'une vague sur elle-même, et qu'une digue est une construction destinées à contenir les eaux. Pas de vague de fond, donc, ni de nouvelle vague, mais plutôt creux de la vague pour l'UMP (même si le PS, malgré sa montée des eaux, restent un peu dans la mer..). Quant à l'eau, nos journaleux n'ont pas été à la hauteur (puisqu'il s'agit de montée ou de descente). Ils auraient pu en effet parler d'eau de boudin, d'un gouvernement qui fait déjà eau et qui devra mettre de l'eau dans son vin, d'un PS qui n'a pas inventé l'eau chaude, ils auraient pu aussi noter qu'il y a dans l'eau dans le gaz (entre Sarkozy et Borloo, entre Royal et Hollande), que Juppé est tombé à l'eau (on croyait pourtant savoir qu'il savait nager, y compris en eaux troubles), que sais-je encore...

Tout cela fait un peu amniotique? Sans doute. Mais quelle naissance faut-il en attendre?

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juin 2007 : Pluralisme explicite ou litotes excessives ?

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Depuis que le premier tour des législatives l'a ramené à un étiage plus modeste que celui atteint lors des présidentielles, le mouvement créé par François Bayrou, le MoDem, est courageusement prudent. La consigne est en effet de ne rien dire, de ne pas prendre position, de ne pas appeler à voter pour l'un ou l'autre des candidats restant en lice, en bref de ne pas choisir entre droite et gauche. Dans la deuxième circonscription de Lyon, le message a été reçu et la consigne a été suivie scrupuleusement, quoique d'une façon un peu particulière: Jean-Louis Fleuret, candidat malheureux du premier tour appelle à voter UMP, et son suppléant Sébastien Perros annonce qu'il votera PS, "au nom du pluralisme démocratique"... Leurs choix s'annulant, ils pourraient tous les deux aller à la pêche plutôt qu'au bureau de vote...

Certains dangereux gauchistes ont cependant outrepassé la consigne. Ainsi Azouz Begag, battu dans la troisième circonscription de Lyon, laisse face à face deux médecins: ans la troisième circonscription de Lyon, sur la rive gauche du Rhône, l'ancien ministre délégué à la Promotion de l'égalité des chances Azouz Begag vient au nom du Mouvement démocrate (MoDem) perturber le duel attendu droite-gauche entre deux figures de la médecine française.

Jean-Michel Dubernard (UMP) et Jean-Louis Touraine (PS). Or il a osé déclarer "j'appelle à voter pour un médecin qui ne s'appelle pas Dubernard". Oui, vous avez bien lu: "j'appelle à voter pour un médecin qui ne s'appelle pas Dubernard". Quel courage! Quelle prise de risque! Remarquez, il aurait pu dire: "j'appelle à voter pour un médecin qui s'appelle Touraine", ou "j'appelle à voter Touraine", ou encore "j'appelle à voter PS". Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué? Bayrou, à la veille du second tour des présidentielles avait lui-même déclaré qu'il savait pour qui il ne voterait pas... En suivant ainsi son leader, Begag innove donc dans le discours politique par une figure de style sur laquelle on lira sans doute bientôt de nombreuses thèses, une sorte de litote (faire entendre le plus en disant le moins) qui permettra ensuite de se défendre: "Non, j'ai pas dit ça!". En effet, Bégag n'a pas dit qu'il voterait "pour un médecin qui s'appelle Touraine" mais qu'il voterait "pour un médecin qui ne s'appelle pas Dubernard". La litote tourne alors au paradoxe du menteur, mais il est trop tôt ce matin pour se lancer dans des problèmes de logique.

Plus gauchiste encore, dans la 13° circonsciption de Paris, Michel Bulté s'est prononcé pour "l'indispensable défense du pluralisme". Du coup Anne Hidalgo annonce qu'elle a reçu son "soutien explicite". Immédiatement le candidat UMP, Jean-François Lamour, l'accuse de "mensonge", de "désinformation".

Et le linguiste se pose des questions: Pour qui Michel Bulté appelle-t-il à voter? Et Azouz Begag? Ce qui frappe dans deux des trois déclarations des candidats du MoDem, c'est la référence au pluralisme, qui devient semble-t-il synonyme de centrisme. Dans pluralisme il y a pluriel, et il est vrai que l'on peut appliquer ce mot aux candidats du MoDem présents au second tour: ils sont deux ou trois, donc pluriels.

Reste cette insoutenable question : Quand Michel Bulté se prononce pour la "défense du pluralisme", appelle-t-il à voter Hidalgo (c'est pour elle "explicite") ou Lamour? La réponse est bien sûr dans les urnes, ce qui n'est pas banal pour un problème sémantique.

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juin 2007 : Photographie

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Le Monde du 8 juin dernier consacre une page entière à l'imam égyptien Oussama Moustafa Hassan Nasr, dit Abou Omar, qui avait été enlevé en Italie, rapatrié en Egypte et torturé, ce qui est évidemment scandaleux. Mais c'est autre chose qui m'intéresse ici. L'article est illustré d'une photographie dont la légende nous dit qu'elle représente l'imam "accompagné de son épouse". On voit en effet un barbu assis, le bras droit posé sur une forme entièrement bachée, toute de noir vêtue, y compris les mains recouvertes de gants noirs, sans même de trous pour les yeux. Son épouse? Peut-être. Ou peut-être une autre femme, ou un homme, ou un yéti, ou un gorille, que sais-je... Et l'on se prend à rêver. Parfois les gens sortent de leur porte-feuilles des photos qu'ils montrent aux amis: ma femme, mon mari, mes enfants... Et l'on dit poliment: ils sont mignons, elle est belle... L'imam Oussama Moustafa Hassan Nasr, dit Abou Omar, a-t-il sur lui une photo de son épouse? Et la montre-t-il aux amis? Et dans ce cas, que disent-ils? Belle bache? Où l'as-tu achetée? Elle est imperméable? Elle résiste à l'acide? Il fait frais dessous? C'est agréable à porter? Mais ils ne peuvent évidemment pas faire le moindre compliment sur l'épouse (si ce n'est pas un yéti, un gorille, une autre femme ou un homme) puisqu'elle est réduite à une bache.

Nous vivons une époque moderne.

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juin 2007 : Lecture

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Il y a quinze jours, avant de partir à Maurice, je vous signalais des livres qui me paraissaient intéressants. Je vous un signale aujourd'hui un autre, mais il s'agit d'auto-publicité: Philippe Blanchet, Louis-Jean Calvet, Didier de Robillard, Un siècle après le Cours de Saussure: La linguistique en question, éditions l'Harmattan. Ca vient se sortir, c'est tout chaud. Au sommaire:

-Louis-Jean Calvet, "Pour une linguistique du désordre et de la compléxité".

-Didier de Robillard, "La linguistique autrement: altérité, expérimentation, réflexivité, constructivis, multiversalité. En attendant que le Titanic ne coule pas".

-Philippe Blanchet, "Quels "linguistes" parlent de quoi, à qui, quand, comment et pourquoi? Pour un débat épistémologique sur l'étude des phénomènes linguistiques".

Nous avons conçu ces textes comme un appel au débat autour d'une science qui a perdu sa langue (comme la Mère Michelle avait perdu son chat, mais elle, au moins, le cherchait). Certains parleront peut-être de brûlot. Peu importe. Ce qui compte, c'est d'en discuter. Alors, si vous avez du temps..

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1er juin 2007 : Eloignement...
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Commençons par un aveu qui n'a rien de scientifique: la tête de Brice Hortefeux, ministre de l'immigration, de l'identité nationale et de je ne sais quoi encore, ne me revient pas. Je sais, ce n'est ni gentil ni théorique, mais il me fait penser à une tortue, une sorte de tortue des mers froides, avec un air à la fois carnassier et pisse-froid. Si j'étais influençable, il me filerait des cauchemards. Et puis son nom, Hortefeux. Je sais, le pauvre n'y est pour rien, on ne choisit pas sa famille (enfin, ça dépend, lui a choisi la famille sarkozyste), mais tout de même, ces racines, "heurter" et "feu", sans doute à l'origine surnom d'un forgeron. Bref il est à mes yeux mal parti et pourrait faire des efforts pour effacer mes préventions.

Et bien non! Voilà qu'il annonce son objectif: 25.000 éloignements (par an, je présume). Eloignements! Vous avez compris, il s'agit d'expulsions, ou de reconductions à la frontière, comme vous voudrez. George Orwell nous a depuis longtemps éclairés sur ces ruses sémantiques du discours politique, ministère de la paix pour ministère de la guerre par exemple. Hortefeux n'expulse donc pas, il éloigne, pour illustrer sans doute le dicton, loin des yeux loin du coeur. C'est plus propre, plus clean diraient sans doute les courtisans "people" de l'Elysée.

En attendant, je m'éloigne. Je vais travailler une semaine au Maroc. Peut-être y rencontrerai-je des éloignés....

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Mai 2007

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30 mai 2007 : Rouste et déroute ...

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Ne lisant pas dans le marc de café, je suis bien entendu incapable d'annoncer le résultat des prochaines élections législatives. Mais, si l'on en croit la presse, l'ambiance est plutôt morose. Hier, dans Libération, j'ai trouvé dans le même article les passages suivants. Tout d'abord, faisant allusion aux militants socialistes, le journaliste écrit: "Ils redoutent une rouste aux législatives".

Puis il leur donne la parole: "Ca va être dur, mais je ne pense pas à une déroute totate" dit l'un. Un autre craint "un raz de marée", ou "une vague bleue". Rouste, déroute, raz de marée, vague... Il ne manquait que le tsunami, me suis-je dit. Ca n'a pas raté: ce matin dans le même journal un titre annonce à propos d'un meeting socialiste tenu hier à Paris: Les ténors ont agité la menace du tsunami "bleu horizon". Dans ce lexique un peu hétéroclite, c'est en fait le mot rouste qui m'intéresse. Très fréquent en français populaire, il n'existe pourtant pas dans mon édition du Petit Robert (pas de première jeunesse, il est vrai), mais un dictionnaire d'argot y voit un déverbal d'un verbe rouster, "roser", qui serait utilisé dans l'Ouest de la France. Or cette étymologie ne me satisfait pas vraiment, j'ai intuitivement l'impression du contraire, d'un mot rouste donnant éventuellement le verbe rouster. "Intuitivement", c'est-à-dire que je ne peux pas le prouver. Mais j'ai trouvé dans le dictionnaire de provençal de Frédéric Mistral, Lou Tresor dou Felibrige, le terme rousto avec le sens de "ravage, déroute". Que le mot ait pris en français le sens de "raclée" est tout à fait plausible, puisque déroute existait déjà. Or la déroute est une fuite désordonnée de troupes vaincues et les deux termes s'enchaînent donc parfaitement: après la rouste, la déroute. Mais il ne s'agit que de conjectures: la parole revient bien sûr aux électeurs. Pour ma part, devant aller travailler la semaine prochaine au Maroc, j'ai demandé que l'on m'établisse un plan de vol me permettant de revenir voter. Et vous? Vous voterez?

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28 mai 2007 : NYPD

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Me voici donc de retour de Maurice. Je vous parlerai peut-être un jour du plurilinguistique de cette île (créole, français, anglais, bhojpuri...) et de sa gestion dans les pratiques sociales. Pour l'instant, le départ.

Samedi dernier, à Roissy, longue attente d'un avion retardé de trois heures. Après avoir lu toute la presse disponible dans les langues que je connais à peu près, je passe aux difficultés et tente de déchiffrer les titres du quotidien en chinois Les nouvelles d’Europe du 19 mai. Première constatation: mon chinois n'est pas ce qu'il devrait être, ou ce qu'il a été... Un article parle du jogging que le Président Sarkozy et le Premier Ministre Fillon ont fait ensemble la vieille. Et, sur la photo qui l'illustre on voit les deux hommes courir. Jusqu'ici, rien d'anormal, sauf que cette mise en scène de la sueur et des shorts trop longs est à la fois inesthétique et outrageusement américanisante (je veux dire que cette ostentation d'une pratique sudatoire privée - et qui me fait si j'ose dire suer- est typique des Présidents des USA, du moins de Clinton et de Bush). Mais derrière eux, l'un des gardes du corps porte un T Shirt sur lequel on lit "NYPD". En d'autres termes, New York Police Department, et en bon français "police de New York". Un garde du corps du Président français porte donc un T shirt de la police de New York! Quand je parlais de mise en scène outrageusement américanisante, il ne s'agissait donc pas seulement de sudation....

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19 mai 2007 : Pause

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Je pars huit jours donner des conférences à l'île Maurice (eh oui!) et ferai donc une pause. Pas de billets pendant quelques jours. Mais vous survivrez, j'en suis sûr.

En attendant, je vous signale deux livres récents. Tout d'abord celui de Michel Arrivé, A la recherche de Ferdinand de Saussure, publié au PUF. Par ailleurs un ouvrage collectif, en hommage à Jacqueline Billiez, Variations au coeur et aux marges de la sociolinguistique (L'Harmattan). J'y ai publié un papier qui, à partir des chansons de Boby Lapointe, tente de revenir sur la théorie du signe. Michel Arrivé parle aussi du signe, bien sûr. Nous y reviendrons. Bonne lecture, donc.

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17 mai 2007 : Ach'chorba

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Lorsque j’étais gamin, puis adolescent, il y avait à Bizerte, ma ville natale, deux équipes de football. Le PFCB et le CAB. Le PFCB (Patrie Football Club Bizertin) était le club « français », disons pied-noir. L’autre, le CAB (Club Athlétique Bizertin) était composé d’ « arabes », c’est-à-dire de Tunisiens. C’était mon préféré. Pas pour des raisons politiques ni pour des raisons sportives, mais parce que son avant-centre (j’ai oublié son nom mais je crois revoir sa gueule), marchand de légumes et de fruits au marché central de ma ville, m’aimait bien et me filait un abricot, une caroube ou une figue de barbarie lorsque je passais devant son étal. Parce que j’étais un des rares gamins « colonialistes » à baragouiner l’arabe tunisien et que cela devait l’amuser.

J’allais parfois au stade, même si je n’ai jamais été fanatique de foot, pour moi révélateur, à travers les supporters, de toute la connerie humaine. Mais j’y allais. Lorsque le hasard faisait que le PFCB et le CAB se rencontraient, c’était le délire dans les gradins. Mon marchand de légumes et de fruits était la vedette des supporters "arabes". Et lorsqu’il tirait un corner, un coup franc ou un penalty, la foule tunisienne hurlait ach chorba. Mot à mot : « la soupe ».

J’avais demandé à Mostari, un ouvrier qui travaillait dans l’imprimerie de mes grands parents et qui m’aidait à apprendre à lire l’arabe dans le Coran (à la grande fureur de mon grand père, plutôt réac), ce que cela signifiait : pourquoi les supporters du CAB hurlaient-ils « la soupe ! ». Mostari était un homme doux, très connu dans la ville pour ses talents de violoniste. Il jouait dans les mariages, les circoncisions. Je l’ai revu il y a deux ans.Un très vieux monsieur. Il ne savait plus parler français. En arabe, il m’a dit : "je n’ai pas oublié, mais mon sang tourne à l’envers". Bref, il m’avait répondu: ach chorba, c’est un cri barbare. Je m’en souviens parce que j’avais  douze ou treize ans et que je n’étais pas sûr du sens du mot barbare. J’ai compris ensuite que ce cri signifiait quelque chose comme « gagne ta soupe, marque un but ». Mais l’expression est restée pour moi péjorative. Ach chorba, « à la soupe ». Lorsqu’il y en a, bien sûr.

 Je sais que ces souvenirs linguistico-enfantins n’intéressent personne. Mais je voulais juste rendre un hommage mérité à un amateur de soupe, Monsieur Kouchner.

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16 mai 2007 : Le tractage

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La campagne présidentielle qui vient de s’achever nous a apporté son lot de formules, de lapsus, de néologismes. Nous avons appris qu’une rupture pouvait être tranquille, que la Chine donnait de la bravitude, et bien d’autres choses encore sur lesquelles nous reviendrons. Je voudrais aujourd’hui mettre l’accent sur deux créations (ou du moins deux formes que je n’avais pas entendues jusqu’ici) dérivées du mot tract.

Du latin tractate, « traité », abrégé en anglais pour désigner des brochures religieuses, le mot est emprunté par le français en 1842 et fait une cure d’amaigrissement : non plus brochure mais simple feuille. Depuis lors, dans les manifestations, sur les marchés, on n’a cessé de distribuer des tracts. Or, et c’est une des nouveautés de cette campagne, la distribution de tracts est devenue tractage, et le fait de distribuer des tracts a donné le verbe tracter : « On va tracter, on a un tractage ». C’est plus bref, plus économique, et personne ne devrait s’en plaindre. Ainsi va la langue.

Mais, à y regarder de plus près, on se rend compte qu’une certaine confusion pourrait découler de cette création lexicale. Le verbe latin trahere,   « tirer »,  a en effet donné en français les mots traction et tracteur, ainsi que l’adjectif tracté qui ressemble fort à un participe passé et implique un verbe potentiel ou virtuel, presque subliminal, tracter, « tirer avec un tracteur ». Il semblerait donc que nous assistions en direct à la naissance de deux homonymes, l’un venant du latin trahere avec le sens de « tirer » et l’autre venant du latin tractate avec le sens de « distribuer des tracts ». La chose n’est pas banale : deux homonymes apparaissant en même temps, ou presque, en tout cas deux homonymes non reconnus par le dictionnaire. De quoi ravir les observateurs. Affaire à suivre donc, pour ceux qu’intéressent les mouvements du vocabulaire : tracter (« distribuer des tracts ») et tracter (« tirer »),  tous deux illégitimes aux yeux des sourcilleux grammairiens normatifs,  se feront-ils une place dans les pages des dictionnaires? L’avenir nous le dira… Ce qui est sûr, c’est que le tractage fait mentir le vieil adage selon lequel «les paroles s'envolent, les écrits restent ». En effet, tout au long des manifestations et des meetings qui ont ponctué cette campagne électorale, des milliers de tracts se sont envolés. Comme quoi les écrits ne restent pas toujours. Bon vent !

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10 mai 2007 : La pensée suiviste

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Nous sommes en train de travailler avec une doctorante de Jean Véronis, Stéphanie Léon (enfin, c'est surtout Stéphanie qui travaille, moi je supervise de loin), sur une sorte de banque de données de la chanson française qu'un logiciel permettrait d'analyser de différents points de vue. Nous pourrons ainsi avoir pour chaque oeuvre (c'est-à-dire l'ensemble des chansons écrites par un même auteur) les éléments de lexique (verbes, noms, adjectifs, adverbes) classés par ordre de fréquence, mais nous pourrons aussi voir quels sont dans ces éléments ceux qui sont présents dans toutes les oeuvres et ceux qui sont caractéristiques d'un seul auteur, etc.

Le prototype qui est déjà élaboré fonctionne sur quatre oeuvres (les chansons de Brassens, Moustaki, Le Forestier et Lavilliers) et donne des résultats intéressants. Mais il a aussi ses défaillances et, par exemple, le logiciel n'arrive pas à distinguer à la première personne du présent les verbes être et suivre. J'ai écrit "le logiciel n'arrive pas à distinguer", mais c'est en fait les concepteurs du logiciel qui sont en cause, ou encore nous qui ne savons pas quelles consignes lui donner. Face à une phrase comme "je suis un homme" par exemple, notre outil ne nous dit pas s'il s'agit d'un locuteur qui veut affirmer sa virilité ou d'un détective privé qui file un suspect... Il y a bien sûr des procédures simples pour lever l'ambiguité. Mettre le syntagme au futur par exemple, ce qui force à choisir entre "je serai un homme" et "je suivrai un homme". Mais si le locuteur, celui qui prononce la phrase, peut bien sûr faire cette transformation (il sait, lui, quel verbe il a utilisé), si l'analyse du contexte plus large permet à l'auditeur (ou au linguiste) de faire la même chose, le logiciel, lui, choisit de ne pas choisir.

Prenons un autre exemple, une phrase comme "Je suis qui je suis". Que signifie-t-elle? Ou encore, comment la traduire dans une langue quelconque? Imaginons différents cas de figure, en la mettant à la troisième personne:

-Etre + suivre: Il est qui il suit, ce qui serait une définition comme une autre du suivisme.

-Etre+être: Il est qui il est, ce qui serait une des expressions de la fatalité.

-Suivre+suivre: Il suit qui il suit, ce qui serait une sorte de tautologie du métier de détective.

-Suivre + être: Il suit qui il est, forme de pensée plus alambiquée, mais qui pourrait se comprendre comme qui se ressemble s'assemble.

Nous avons donc discuté de cela hier avec Stéphanie, puis j'en ai parlé avec Jean qui m'a dit pouvoir règler la chose et....

Et ce matin, sur le chemin de la fac, j'ai acheté Libération. Je l'ai feuilleté en marchant mais, ayant laissé mes lunettes au fond de mon sac, je n'ai pris connaissance que des gros titres. Et je suis tombé sur celui-ci:

Je suis Bayrou, mais je ne passe pas à droite

Ma première réaction a été de me dire: "bien sûr qu'il ne passe pas à droite, il y est déjà!"

Arrivé à mon bureau, j'ai pris mes lunettes et j'ai alors pu lire un sur-titre, plus petit:

"Jean-Luc Bennahmias, ex-secrétaire général des Verts, quitte les écologistes et rejoint le nouveau parti:

JE SUIS BAYROU,MAIS JE NE PASSE PAS A DROITE".

Ce n'était donc pas Bayrou qui parlait, mais un transfuge. Le hasard a parfois le sens de l'opportunité puisqu'il me donnait ce matin un exemple concret d'un problème théorique dont nous discutions hier. Et je me suis mis à penser (c'est le cas de le dire, comme vous allez le voir) à un autre exemple, la fameuse expression du cogito cartésien: Je pense donc je suis. Je ne sais pas si Jean-Luc Bennahmias, quittant donc les Verts pour le tout nouveau Mouvement Démocrate, s'est situé dans cette hypothèse: Il a pensé et en a déduit qu'il devait rejoindre Bayrou. Mais il aurait pensé quoi? Ou à quoi? A son avenir? A sa future réélection de député européen? Bref nous avons là une sorte de casse-tête sémantique qui mériterait d'être analysé en termes de rapports entre signifiant et signifié (n'ayez pas peur, je ne vais pas vous imposer cela!). Simplement, il est plaisant de considérer que cette formule, je pense donc je suis, dans son ambiguité, comme l'expression de la pensée suiviste.

Théoricien du suivisme, Descartes? Non, rassurez-vous, il écrivait en latin, et chez lui il n'y avait aucune ambiguité: cogito ergo sum. Ouf!

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8 mai 2007 : Au travail !
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La France a donc un nouveau Président de la Républiqe et je me propose de faire une petite pause dans l'analyse des discours politiques. Mais ce n'est pas une raison pour laisser vos méninges en jachère. Voici donc deux exercices, de quoi faire fonctionner vos petites cellules grises, comment disait Hercule Poirot, le plus britannique des détectives belges francophones.

1. Tout d'abord trois titres de la presse quotidienne du 7 mai, présentés par ordre alphabétique:

Dur...

Elu président, Sarkozy promet l'ouverture

Un président pour rassembler

Puis trois quotidiens français, toujours par ordre alphabétique:

Le Figaro

Le Monde

Libération

Pouvez-vous attribuer le bon titre au bon journal?

2. Un autre exercice, maintenant. Voici trois passages d'un article de une, toujours le 7 mai, du Herald Tribune:

"He is also a bit of an outsider... He has always been nakedly ambitious, pragmatic and calculating, and not beyond betrayal to reach his goals.... (he) is about as tall as Napoleon, and his profile is remarkably similar to that of Louis XIV"

Première question: de qui parle-t-on dans ce respectable quotidien anglophone?

Deuxième question, plus difficile: traduisez ces passages en français, en tentant de rendre le plus exactement possible les nuances propres à la langue anglaise.

Allez, au travail!

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4 mai 2007 : Linguista sum... mais aussi citoyen

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Voici donc près de dix-huit mois que nous scrutons, avec Jean Véronis, le discours des politiques, que nous pesons la fréquence de leurs mots, que nous décortiquons leurs lapsus, bref que nous faisons notre métier de linguiste sur un corpus que l’actualité nous a généreusement fourni.

Notre projet de livre était né d’un constat: la linguistique ne fait plus rêver, elle a perdu son statut de science pilote, elle s’est perdue dans des débats abscons, et nous voulions montrer qu’elle pouvait aider à décrypter les choses de ce monde, qu’elle avait une utilité sociale. Nous voulions aussi montrer que les mots nous disent beaucoup sur ceux qui les utilisent, que l’on peut prendre les discours au pied de la lettre, les interroger sur leur forme comme sur leur contenu. En bref nous voulions proposer aux citoyens des instruments de lecture et de compréhension des enjeux politiques.

L’entreprise n’était pas toujours évidente car il nous fallait conserver une distance par rapport à notre sujet d’étude, ne marquer aucune préférence, bref rester scientifiques ou du moins le tenter. Nous avons voulu faire de la linguistique à propos du discours politique et non pas de la politique à travers un discours linguistique.

Tous nos étudiants apprennent dès leur premier cours que la linguistique décrit et ne prescrit pas. C’est-à-dire qu’elle enregistre et analyse les productions des locuteurs, qu’elle ne leur dit pas comment il faut parler mais qu’elle dit comment ils parlent et analyse ces productions. Le grand linguiste Roman Jakobson a deux fois utilisé le même détournement d’une formule latine, écrivant : Linguista sum : linguistici nihil a me alienum puto (« Je suis linguiste et rien de linguistique ne m’est étranger »). Il voulait par là expliquer que toutes les productions devaient être étudiées, qu’aucune ne devait être laissée de côté. De ce point de vue, le discours politique, dans tous ses méandres, méritait d’être analysé, et c’est ce que nous avons tenté de faire, ce que nous ferons encore dans un prochain livre.

Linguista sum, certes. Mais, si je suis linguiste, je suis aussi citoyen. Et derrière les mots des uns et des autres je vois aussi des projets politiques, des postures voire même des psychologies. Aussi dois-je dire, à deux jours des élections, que je n’aime pas ce que révèlent la langue et la gestuelle de Nicolas Sarkozy, que j’ai analysées pendant des mois. Je n’aime pas la violence et le mépris dont témoigne son vocabulaire. Je n’aime pas non plus le mélange des genres, les liens entre les média, l’argent et la politique. Je n’aime pas que l’on exhibe en meeting un chanteur français qui s’est installé en Suisse  pour ne pas payer ses impôts  en France. Je n’aime pas, comme je l’ai écrit dans un précédent billet, qu’entre deux mots on choisisse souvent le pire. Je n’aime pas voir arriver en France les dérives du discours néoconservateur américain. Je n’aime pas que l’on recycle le discours du Front National pour le banaliser, que l’on caresse dans le sens du poil les penchants racistes et nationalistes, d’une partie de la population.

Silvio Berlusconi a été pendant de trop longues années une verrue sur le visage de l’Italie, et je n’ai pas envie qu’une semblable verrue s’installe pour cinq ans sur le visage de mon pays. C’est pourquoi je sors un instant de mon statut de linguiste, pour dire une chose toute simple : je voterai dimanche pour Ségolène Royal. Et après avoir rempli mon devoir de citoyen je reprendrai mon travail de linguiste.

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3 mai 2007 : Aujourd'hui une chronique en deux temps

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1. L'orthographe .... ça engage

Comme plus de vingt millions de Français j'ai donc suivi hier soir le débat Royal/Sarkozy. Suivi, c'est-à-dire écouté ou entendu. Et je l'ai ensuite lu ce matin, dans la transcription qu'on donnait Libération tout d'abord puis dans d'autres sources.

La transcription est un exercice difficile et qui parfois force à des choix. Lorsque j'ai débuté, il y a bien longtemps, comme prof de français dans un lycée de la région parisienne, je ne pratiquais pas (et je ne pratique d'ailleurs toujours pas) l'opposition entre le é fermé et le é ouvert qui permet parfois de distinguer entre le futur et le conditionnel. Mes élèves, habitués à cette distinction par d'autres profs qui souhaitaient leur éviter des fautes d'orthographe lors de l'exercice de la dictée, me le firent savoir. Et c'est ainsi que je me suis appliqué, en dictant, à faire la différence entre je serai (futur) et je serais (conditionnel).

La ou les personnes qui ont transcrit pour Libération le débat d'hier ont été confrontées à ce problème. Lorsque Ségolène Royal dit "l'hôpital public reviendra une priorité", elle parle évidemment au futur, mais lorsqu'elle dit "je réformerai(s)", faut-il entendre "si j'étais élue je réformerais" ou "je vais être élue et je réformerai"? La première personne est, pour l'oreille, ambigüe, ambigüité que lève par exemple la troisième personne: elle réformerait ou elle réformera. Hier soir j'ai eu l'impression qu'elle parlait beaucoup au futur alors que Sarkozy était plus circonspect, et ce choix du futur émettait une sorte de message subliminal: je vais être élue.

Mais, étrangement, on lit dans Libération des phrases comme je réformerai, j'augmenterai, je créérai, je garantirai lorsque c'est Sarkozy qui parle, et parfois, lorsque c'est Royal qui parle, je serais (la présidente de la République qui fera en sorte..., de ce qui marche). Pour l'oreille elle parlait au futur, pour l'oeil qui lit Libération elle parle au conditionnel. Comme quoi l'orthographe (ou du moins la transcription orthographique) peut parfois dénoter une forme d'engagement. Mais je suppose qu'il s'agit plutôt là d'incompétence. C'était la rubrique "j'suis linguiste mais j'me soigne". Demain ou après-demain je vous ferai "j'suis linguiste mais je vote".

Il y aurait beaucoup d'autres choses à dire sur ce débat, sur sa forme. Par malice, je ne noterai que deux passages. Libération fait dire à Sarkozy:

"Vous revenez sur ce qui a été le travail du gouvernement Balladur et du gouvernement Raffarin pour obtenir le financement pérenne de nos régimes de retraite".

Ici, le quotidien est gentil pour le candidat de l'UMP, car il a dit (prononcé) tout autre chose. L'adjectif pérenne ("qui dure longtemps, qui dure depuis longtemps") est en effet invariable (pour être plus précis épicène, il a la même forme au masculin et au féminin). Or Sarkozy a dit hier: "le financement périn (ou pérein?)", énorme faute de français dont Libération l' a absout. Mais nous retiendrons qu'il a inventé un adjectif.

2. C'est pas pire

Pas pire est le titre d'un excellent roman de France Daigle (lire aussi d'elle Petites difficultés d'existence ou Un fin passage, le tout aux éditions Boréal, à Moncton: vous aurez sans doute du mal à trouver ça en France). Et pas pire est aussi un expression populaire dans le français canadien (canadien et non pas seulement québécois car on l'entend aussi chez les acadiens) qui signifie "pas mal, pas mauvais". Mais pire, en français hexagonal, est un terme péjoratif (il vient d'ailleurs du latin pejor) qui signifie "plus mauvais". Or, autre passage savoureux, Ségolène Royal reprochait hier à Sarkozy son projet de bouclier fiscal qui favorise les riches:

"Cette dame qui a 400 millions de patrimoine et qui reçoit un chèque grâce à vous, grâce au bouclier fiscal va toucher un chèque de 7 millions d’euros Ségolène Royal : Ce n’est pas un cas, c’est la conséquence de ce que vous avez fait voter !"

 Et Sarkozy a répondu:

" Non, ce que je propose, c’est pire. Je considère qu'un pays libre est un pays où chacun peut disposer librement de la moitié de ce qu'il a gagné. C'est une conception..." C'est pire, effectivement.

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1er mai 2007 : Liquider

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Nicolas Sarkozy l'a affirmé haut et fort: il faut liquider l'héritage de Mai 68.

Pourquoi liquider ? Le mot a, bien sûr, un sens technique, en gros réaliser ou vendre à bas prix. Mais il ne s'agit pas ici de "vendre" l'héritage de Mai 68, il s'agit de s'en débarasser. Or c'est là le sens le plus courant, le plus populaire du verbe, avec des connotations violentes: liquider un témoin gênant, liquider un traître, c'est-à-dire bien sûr le descendre ou le fusiller. On pourrait imaginer que quelqu'un propose d'évaluer, de soupeser, de contester, de critiquer, l'héritage de Mai 68, mais Sarkozy veut donc le liquider. Et le choix de ce mot n'est pas innocent, il témoigne d'une violence profonde, latente, chez le candidat de l'UMP, qui a commencé à se manifester avec l'épisode du kärcher et qui se poursuit ici.

Un adage dit qu' entre deux maux il faut choisir le moindre, mais Sarkozy considère décidément qu'entre deux mots il faut choisir le pire. Estimons-nous heureux, cependant: il a dit héritage et non pas héritation.

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Avril 2007

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30 avril 2007 : Football et macha...

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Nicolas Sarkozy, mécontent de voir Bayrou venir s'immiscer entre lui et Ségolène Royal, a lancé à maintes reprises en fin de semaine la même formule:

"C'est un peu comme la finale de la coupe du monde, la finale elle a lieu entre les deux premiers".

Cette métaphore sportive n'est pas chose nouvelle. Elle est même fréquente... au Brésil. Ainsi, alors qu'un sondage du 9 juin 2006 montrait que 48% des amateurs de football avaient l’intention de voter pour Lula (contre 40% chez ceux qui ne s’intéressent pas au football), celui-ci comparait "la période électorale avec la coupe du monde de football ".  Et il ajoutait:

« J’ai appris avec le football qu’on ne touche pas à une équipe qui gagne »

Mais il concluait, et cela devrait intéresser Nicolas Sarkozy:

« Personne n’a gagné avant le coup de sifflet final de l’arbitre »

 Qu'on se le dise!

En attendant, tous ceux qui rêvent d'être ministres de Sarkozy au plus haut niveau rivalisent dans la formule creuse et la bassesse pour se faire bien voir du patron. Côté formule creuse, c'est François Fillon qui déclare:

"Le drapeau c'est pas sur les balcons qu'il faut l'installer, c'est dans les coeurs qu'il faut l'accrocher".

Bon, d'accord, mais on fait comment pour s'accrocher un drapeau dans le coeur?

Côté bassesse, c'est Michèle Alliot-Marie qui lance:

"Nous n'avons pas besoin de quelqu'un qui change aussi souvent d'idées que de jupe".

Nous savions que tous les conseillers de Sarkozy lui ont expliqué qu'il ne fallait pas, face à Ségolène Royal, apparaître comme un macho. Il a donc choisi de confier ce rôle à une femme. Laquelle femme, qui porte plutôt la culotte, a remplacé dans l'expression populaire "changer d'idée comme de chemise" la chemise par la jupe. C'est donc elle le macho de l'équipe. Ou faut-il dire la macho? En tout cas, il est impossible de dire la macha. Ce mot espagnol est en effet irrémédiablement (et logiquement, croyions-nous) masculin: le macho est toujours un homme je ne peux donc pas dire que MAM est macha. Mais en espagnol d'Argentine, macha a un tout autre sens: il signifie cuite, une cuite, au sens alcoolique du terme, celle après laquelle on a une gueule de bois.

A propos, et je sais que cela n'a rien à voir, j'écoute France Inter en écrivant ce billet et j'entend un journaliste faire la liste de toutes les personnalités qui se trouvaient hier au meeting du candidat de l'UMP puis conclure:

« Il ne manquait que Cécilia Sarkozy".

Où est-elle passée?

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23 avril 2007 : Un verre ça va...

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Bon, tout le monde connaît les résultats du premier tour et, sur le plan linguistique, ils n'ont pas apporté grand chose de très marquant.

Sarkozy a simplement lancé une nouvelle formule, le nouveau rêve français, qu'il avait testée le 19 avril à Marseille sous la forme un grand rêve français. A y regarder de plus près, le mot rêve et le verbe rêver sont absents de ses discours jusqu'au 18 décembre. Après cette date, il les utilise très exactement 147 fois, sous la forme je rêve.....ce rêve..... Mais le rêve français vient de sortir: il est sans doute destiné à remplacer rupture et identité nationale. Le très dévoué Jean-François Coppé ne s'y est pas trompé: il a immédiatement repris la formule hier soir sur Antenne 2. C'est ce qu'on appelle la voix de son maître.

En revanche, toujours sur Antenne 2, il y a eu un moment très réjouissant. Bernard Tapie, ex homme d'affaires, ex dirigeant de club de football, ex ministre de François Mitterrand, ex taulard, aujourd'hui reconverti dans le théâtre et ayant rejoint Nicolas Sarkozy, était invité à donner son point de vue:

"Si je soutiens Ségolène Royal..."

Tout le monde le regarde, ahuri

"Euh... si je soutiens Nicolas Sarkozy..."

Ah bon! Mais, une minute plus tard:

"En juin, Bayrou m'a demandé d'être candidat"

De nouveau, stupeur des participants, et il se reprend:

"Baylet (NB: le patron des radicaux de gauche) m'a demandé d'être candidat".

Et trente secondes après:

"Du temps où j'étais de gauche". Ca, on avait compris que ce temps était révolu.

Vous vous dîtes que je vais encore une fois m'amuser à analyser des lapsus. Même pas: Tapie était saoul, et il a mis ses bafouillages sur le compte du buffet trop arrosé. Comme quoi, un verre ça va, deux verres, bonjour les dégâts.

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19 avril 2007 : Ambiguillages

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Le 15 avril, au Palais des Sports de Paris, Jean-Marie Le Pen a lancé:

"Homme de foi, je crois avec passion que le destin n'est pas inéluctable"

phrase qui semble n'avoir aucun sens. Si l'on croit au destin en effet, il est inéluctable. En fait, lorsque l'on prend en compte le reste de la phrase ("et qu'il y a pour la France un avenir de grandeur et d'espoir"), on voit qu'il voulait dire déclin : "le déclin n'est pas inéluctable"... (c'est d'ailleurs ce qui apparaît dans la version officielle de son discours).

Mais pourquoi ce lapsus? Pourquoi destin à la place de déclin? Parce que, profondément, Le Pen pense que le déclin est inéluctable? Et dans ce cas quel déclin? Le sien? Celui de la France? Autre hypothèse: Le Pen est à ce point obsédé par Sarkozy qu'il pensait à la détermination génétique chère au candidat de l'UMP. J'avoue que je n'y vois pas très clair sur ce point, et que je suis incapable de trancher.

Autre chose, qui n'a rien à voir. Tous ceux qui s'intéressent à l'argot ont noté que depuis quelques années il ne s'agissait plus seulement d'un phénomène lexical mais aussi d'un début de phénomène syntaxique. Ainsi des verbes transitifs comme assurer ou craindre sont-ils utilisés de façon intransitive (il assure, ça craint) avec un sens différent. Or voici qu'une compagnie d'assurance utilise ce fait linguistique dans sa publicité: Ca c'est sûr, la Matmut, elle assure. On voit en effet que le verbe fonctionne ici comme un aiguillage entre l'usage transitif (la Matmut est une compagnie d'assurance, donc elle assure les biens ou les gens) et l'usage intransitif (la Matmut est une bonne compagnie, elle assure). C'est ce qu'on pourrait appeller un ambiguillage.

Et, finalement, mes deux petites notations se recoupent. Les lapsus peuvent en effet être considérés comme des ambiguillages, des aiguillages ambigus qui passent d'un signifiant à un autre, charge à nous de décoder ce qui se passe au plan des signifiés. L'aiguillage lepeniste passe de déclin à destin, et derrière cette variation de signifiant nous pouvons, si nous sommes optimistes, voir l'idée que le destin des idées lepenistes est dans le déclin. On peut toujours rêver.

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17 avril 2007 : Identité, identique, identifiable...

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Nicolas Sarkozy nous promet donc que s'il était élu Président de la République nous aurions un ministère de l'immigration et de l'identité nationale. Moi dont l'un des pays, celui dans lequel j'ai passé les dix-huit premières années de ma vie est, vu de France, un pays étranger, je crois savoir ce qu'est l'immigration. Mais l'identité?

Pour le dictionnaire, c'est "le caractère de ce qui est identique". Vous avez envie d'être identique, vous? Et en plus d'être nationalement identique? Rien que l'idée me fait frémir.

Il est vrai que nous avons une carte nationale d'identité, vous savez, celle que l'on sort lorsqu'un monsieur en uniforme vous demande poliment: "Vos papiers!" Et là, l'identité prend un autre sens, non plus identique, ce qui est déjà rédhibitoire, mais identifié, voire identifiable. Le monsieur en uniforme qui vous demande poliment vos papiers a longtemps eu pour patron, comme vous savez, Nicolas Sarkozy, premier flic de France. Et ce monsieur Sarkozy veut donc que tous nous soyons identiques, identifiables ou identifiés. Je dois avouer que je n'ai pas du tout envie d'être identique, encore moins identifiable. Mais ce doit être génétique...

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15 avril 2007 : Histoire de queue
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Selon l’hebdmadaire Challenges du 12 avril, Dominique Voynet aurait déclaré :

"Plus que jamais, il faut que les femmes se serrent les couilles.... Pardon, les coudes." 

Mon respect pour la candidate à la Présidence de la République, pour la personne comme pour la fonction, m’interdit bien sûr de commenter ce beau lapsus. Mais il se trouve que je l’ai entendue le lendemain parler des

« des résultats du premier court… »

 (ou « du premier cours », à l’oral on ne sait jamais)

puis se corriger :

 « du premier tour ».

S’il s’agissait de court, on pourrait songer aux dimensions de son score attendu. Pour cours, on songerait à la dure leçon qu’elle risque de prendre. Quoiqu’il en soit, avons là une belle paire phonologique, cours/tour, k/t. Et, dans la continuïté, couilles, coudes, court (ou cours), une suite de k qui font la queue.

Une histoire de keu, donc. Ou de que. Ou encore de queue ?

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12 avril 2007 : Mots contre mots (ou les mots de Ségo/les maux de Sarko)
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Le 10 avril, devant son "Conseil de campagne", Ségolène Royal a opposé la "France calme", celle qu'elle envisage, à la "France excitée", celle que nous préparerait son adversaire de l'UMP. Et l'on remarque le parallélisme entre les deux formules, un mot commun, France, et deux adjectifs en opposition, calme/excitée.

Le lendemain, hier donc, à Metz, elle consacrait une bonne partie de son discours à attaquer Sarkozy, et l'on retrouvait le même principe d'oppositions:

Chez Sarkozy

"méthode faite de brutalité, de rupture, de fracture"

"loi du plus fort"

"valeurs de destruction"

"France de la peur, antichambre de la haine"

Chez elle

"réforme sans brutalité"

"loi du plus juste"

"valeurs de construction"

"France de la paix civile"

Ségolène Royal a donc choisi d'attaquer Sarkozy de front, ignorant superbement les autres, mais cette attaque repose pour l'instant sur des oppositions qui se manifestent essentiellement au niveau des signifiants: brutalité/sans brutalité, plus fort/plus juste, destruction/construction, haine/paix... C'est-à-dire que nous assistons à une véritable "guerre de mots", mots contre mots (ou mots contre maux, mais je sais, le jeu est facile: les mots de Ségo, les maux de Sarko. Justement, ce matin dans Libération il parle des migraines, qui sont dit-il innées, comme la pédophilie...) qui justifie s'il le fallait l'entreprise que nous menons avec Jean Véronis d'analyse du discours des politiques. Décidément, il nous faut les remercier pour le corpus qu'ils nous fournissent gratuitement.

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9 avril 2007 : Electrochoc...tranquille

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François Bayrou a donc annoncé hier que son élection serait un électrochoc tranquille, et l'on se gratte la tête: où vont-il chercher çà? Certes, électrochoc commence comme élection , mais cela ne suffit pas à justifier l'affirmation selon laquelle l'élection (de Bayrou) serait une électrochoc (pour qui?).

Selon le dictionnaire Robert, un électrochoc est un "procédé de traitement psychiatrique consistant à provoquer une perte de conscience, suivie de convulsions, par le passage d'un courant alternatif à travers la boîte crânienne". L'élection de François Bayrou serait donc un "traitement psychiatrique" qui provoquerait "une perte de conscience, suivie de convulsions". Mais à qui s'adresserait ce traitement? Qui perdrait conscience, aurait des convulsions? Je ne vois qu'une seule réponse: le corps électoral, c'est-à-dire vous et moi. Pauvres de nous! Avons-nous vraiment mérité ce "courant alternatif à travers la boîte crânienne"? Qu'aurions-nous fait qui mérite cette punition? Voté Bayrou?

Et en plus cet électrochoc serait tranquille. En d'autres termes: Nous allons vous faire passer du courant alternatif dans la boîte crânienne, vous perdrez conscience, aurez des convultions, mais ne vous en faites pas, ce sera dans la tranquillité. Bigre! On se souvient que Nicolas Sarkozy nous a déjà proposé le même genre d'oxymore avec sa rupture tranquille . Mais électrochoc tranquille, il fallait l'inventer!

Le PS a immédiatement répliqué que c'était Bayrou qui avait besoin d'un électrochoc, pour retrouver (après bien sûr la perte de conscience et les convulsions) la différence entre la droite et la gauche. C'est ce qu'on appelle l'arroseur arrosé, ou plutôt l'électrochoqueur électrochoqué...

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7 avril 2007 : In vostra manu est...

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Jean-Marie Le Pen, comme on sait, aime les citations latines, mais il les utilise parfois d'étrange façon. Le 5 avril, lors d’un débat organisé à Sciences Po par le journal Elle sur le thème « Ce que veulent les femmes », il explique qu’il est opposé à la distribution de préservatifs dans les lycées et ajoute « pour ceux que ça travaille, je conseille le manu militari, ce sont des méthodes plus simples ». Avec sa finesse habituelle, il évoquait bien sûr la masturbation. Mais pourquoi militari? Pourquoi cette allusion à la force brutale? La main peut-être douce, caressante, et notre distingué latiniste aurait pu préférer in manibus habere ("dorloter, choyer"), habere opus in manibus ("Avoir l'ouvrage en main"), manus facere ("faire de sa main"), manum tangere ("tâter le poul"), in manus sumere ("prendre en mains"), in vostra manu est ("c'est entre vos mains"), etc. Il aurait pu citer Tite-Live, occasio in manibus est ("l'occasion est sous la main"), ou plus poétiquement et métaphoriquement Cicéron, mea manu scriptae litterae ("lettre écrite de ma propre main")... Mais non, il a préféré manu militari, faisant ainsi de la masturbation une chose violente, agressive.

La vérité, cependant, est peut-être ailleurs. On dit que Le Pen possède un gros paquet d'actions dans une marque de champagne, dont le doux nom est Veuve Poignet, champagne que pour ma part je n'ai jamais goûté, m'en tenant pour les veuves à bulles à la Veuve Clicquot. Vous savez tous que l'expression Veuve Poignet signifie, en argot, la masturbation justement, ce qui semblerait prouver qu'il n'a rien contre. Mais, co-propriétaire de la Veuve Poignet, il a peut-être voulu éviter l'accusation de publicité clandestine...

Reste une dernière hypothèse. La violence de manu militari évoque peut-être une certaine difficulté à jouir, l'obligation de malmener l'objet. Et cette citation de Cicéron serait alors plus appropriée: haec non sunt in nostra manu, "cela n'est pas en notre pouvoir". Ou plus en notre pouvoir...

PS Merci au dictionnaire Gaffiot pour les citations latines que je n'avais pas en stock mental.

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5 avril 2007 : Aux armes, etc....

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La Marseillaise est donc en train de remuer le petit monde politique: on la revendique, on se la dispute, on la réfute (Besancenot déclare que ça "le fait flipper"...), on la banalise (Buffet déclare qu'elle appartient "à tous les Français"), bref l'hymne national devient un enjeu majeur. Naguère Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l'éducation nationale, avait déclaré à l'Assemblée Nationale que tous les petits Français devaient en apprendre les paroles. Au même moment Serge Gainsbourg l'enregistrait dans son intégralité ou presque et l'on aurait pu rêver: Chevènement le décorant des palmes académiques pour cette participation fondamentale à l'éducation des têtes blondes qui sont la France de demain. Mais non, il eut les pires ennuis. Il est vrai qu'il la chantait sur un rythme de reggae et que, supposant que tout le monde connaissait le refrain ("Aux armes citoyens, formez vos bataillons, marchons, marchons, qu'un sang impur, abreuve nos sillons"), il la fit à l'économie: "Aux armes, etc."

Et il y a là une leçon à méditer: la Marseillaise appartient à ceux qui la chante et, selon qui la chante, prend des connotations différentes, voire opposées. Sifflée presque clandestinement par les résistants en 1942 ou entonnée par les voix viriles des parachutistes pendant la guerre d'Algérie, elle n'est pas la même chanson. Alors cette polémique (la Marseillaise est-elle de droite ou de gauche?) me fatigue un peu.

Elle n'est ni de droite ni de gauche, mais elle est un hymne national. Et pour le vieil anar non repenti que je suis, cela suffirait à la disqualifier. Je préfère Georges Brassens et sa Mauvaise réputation:

"Le jour du 14 juillet

Je reste dans mon lit douillet

La musique qui marche au pas

Cela ne me regarde pas".

Anar ET internationaliste, je vous en propose deux autres versions:

-En espagnol (interprétée par Paco Ibañez):

"Cuando la fiesta nacional yo me quedo en la cama igual

Que la musica militar nunca me supo levantar"

-En portugais du Brésil (traduite et interprétée par Bia):

"Quando enterram o presidente

Fico na minha cama quente

Que me importa se o rei morreu

Viva o palhaço e viva eu".

Quant au drapeau tricolore! Pour rester dans la chanson, je préfère citer mon pote Léo Ferré (putain, il me manque toujours!):

"Le drapeau noir, c'est encore un drapeau".

Alors, le drapeau tricolore......

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Mars 2007

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30 mars 2007 : Le troisième larron

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Mardi dernier, en Bretagne, François Bayrou s'en est pris conjointement à N. Sarkozy et S. Royal, "compère et commère" qui "s'entendent comme larrons en foire".

Trois mots vieillis, mais intéressants à analyser, car ils ont pris au cours des ans différents sens enchassés comme des poupées russes. Le compère (latin compater) est à l'origine le parrain, comme la commère est la marraine. A ce premier sens s'en ajoute un deuxième: le compère est un ami, comme la commère est une amie. Mais, après ce parrallélisme, les deux mots divergent dans leur troisième sens, puisque le compère est un complice pour une supercherie (un prestidigitateur par exemple peut avoir des compères dans la salle) tandis que la commère est une mauvaise langue qui colporte des ragots. Et l'on peut se demander auquel de ces sens empilés comme dans un mille-feuilles songeait Bayrou. Madame Royal colporte-t-elle à ses yeux des ragots? Est-ele une amie? Ou la marraine d'un de ses enfants? Et monsieur Sarkozy est-il un complice? Ou un parrain, au sens que le terme a pris dans le milieu?

Ce qui est sûr, c'est que, selon lui, ils "s'entendent comme larrons en foire". Ici encore, le mot est vieilli et désignait un voleur. On se souvient que le Christ était sur sa croix entouré d'un bon et d'un mauvais larron. Mais F. Bayrou, agrégé de lettres, se souvient peut-être, lui, de la fable de La Fontaine, Le Compère et l'Ane:

"Tandis que coups de poing trottaient

Et que nos champions songeaient à se défendre

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron".

C'est depuis lors que l'on parle du "troisième larron", celui qui tire les marrons du feu. Le "troisième homme", comme l'appelle la presse, se verrait-il dans ce rôle de troisième larron? On dit pourtant qu'il élève des chevaux. Or, chez La Fontaine, Aliboron était un âne...

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29 mars 2007 : We ID 100 %

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En transit il y a quelques jours à l’aéroport de Chicago je m’installe dans un bar et commande une salade et un bière. La serveuse me demande mes papiers d’identité, pour vérifier que je ne suis pas mineur et que j'ai donc le droit de boire de l'alcool. J’ai l’habitude et je me marre : ils ont tellement peur des procès (imaginez : un vieux à qui on ne demanderait pas ses papiers pour vérifier qu’il n’est pas mineur et qui porterait plainte pour discrimination) qu’ils sont prêts à vérifier qu’un centenaire est bien majeur. Je rigole donc, réponds quelque chose comme « tu as vu ma gueule » et tend mon passeport, puis j’aperçois une pancarte :

"To insure responsible alcohol service we ID 100%"

Et là ce n’est plus ma tendance sarcastique face au politiquement correct qui réagit, mais le linguiste. Tout d’abord, traduction culturelle (et libre) de la pancarte :

"Pour être sûrs de ne pas vendre d’alcool aux mineurs

Nous demandons les papiers d’identité à tout le monde"

Mais en fait, la deuxième phrase, que je viens de traduire par Nous demandons les papiers à tout le monde est construite de façon originale : we ID 100% présente en effet la spécificité d’utiliser un sigle comme verbe, et un sigle dont l’origine (document d’identité) est un syntagme nominal. Imaginons qu’en français Carte d’Identité soit siglé en CI, et que vous lisiez quelque part : Nous CIsons tout le monde, ou Nous CIsons 100%. En fait ma comparaison n’est pas très bonne puisqu’il y a une flexion verbale en français alors que le verbe anglais est pratiquement invariable. Mais tout de même, to ID, il fallait l’inventer. Dans le même panier, j'ajoute cette expression entendue cent fois au cours de mon périple américain, to google something, pour "chercher quelque chose sur google", qui témoigne autant de la flexibilité de la langue anglaise que de la domination d'un moteur de recherche... Ce qui me rappelle une expression notée il y a quelques années dans un polar: un flic auquel un suspect interrogé répondait sans cesse perhaps, "peut-être", et qui, excédé, lui disait "stop perhapsing me".

Tout ceci pour reculer le moment de revenir à la campagne électorale. Cela m'a fait du bien d'oublier un peu cette foire aux mots et aux formules...

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13 mars 2007 : Absence

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Je pars demain pour une serie de conférences en Amérique du Nord et je vais donc arrêter pendant deux semaines de rédiger ces billets. Rendez-vous à la fin du mois, donc.

Pour ceux qui me liraient depuis l'autre côté de l'Atlantique, voici où je serai, au cas où...

-Le 15, 19 heures, Alliance Française d'Ottawa, La mondialisation et les langues

-Le 17, 14 heures, French American School de San Diego (Californie), La mondialisation et les langues

-Le 19, 18 heures, Alliance Française de San Diego (Puerto Rico), La Francophonie à travers la chanson

-Le 20, 19 heures, Goethe Institute d'Atlanta, L'histoire des affiches d'Air France

-Le 21, 19 heures, Alliance Française d'Atlanta, La langue de Brassens

-Le 23, Tulane University, New Orleans, La Francophonie à travers la chanson

-Le 26, 14 heures, Lycée français de New York, La mondialisation et les langues

A bientôt...

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12 mars 2007 : ZZZZZZZZ

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Vous étiez sans doute nombreux à regarder hier les adieux de Jacques Chirac. J'ai eu pour ma part l'impression d'assister à un spectacle, le spectacle d'un imitateur dans le rôle du Président de la République. Tout y était. La gestuelle et les mimiques surjouées, et surtout cette façon toute personnelle de réaliser les liaisons sans enchaînement, tel un maître d'école qui veut imiter des fautes d'orthographes aux élèves, comme le Topaze de Pagnol: "les moutons...les moutonSSSSSSE".

Hier Chirac (ou son imitateur) a déclaré: "Nous couronsZZZZ...à la catastrophe".

Parmi les commentaires, relevons celui d'un proche de Sarkozy, Brice Hortefeux: "Nous voulons écrire une nouvelle page sans déchirer la précédente". Nous sommes loin désormais de la rupture, même tranquille.

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11 mars 2007 : retour de Polnareff, départ de la cravate

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Les Victoires de la musique, attribuées hier soir au Zénith, ont pris acte d'un grand renouvellement des artistes, tant par ceux qui étaient sélectionnés que par ceux qui ont été primés. Mis à part le trophée remis à Juliette Greco pour l'ensemble de sa carrière, nous avions là des chanteuses et des chanteurs qui dans leur grande majorité étaient inconnus il y a cinq ans. Ce renouvellement de la chanson française est à saluer. Mais il contraste avec l'hommage rendu à Michel Polnareff dont le retour a fait tous les titres de la presse.

Retour, donc, après 34 ans d'absence des scènes françaises, et tout le monde d'admirer qu'il possède toujours la même voix (ce qui n'est pas tout à fait vrai), qu'il a toujours les mêmes cheveux frisés et peroxydés, les mêmes lunettes blanches et carrées, en bref le même look. Ce qui me frappe plus, c'est qu'il chante toujours les mêmes choses: deux chansons nouvelles, pour tout le récital, ce n'est pas beaucoup, et pour le reste c'est ce que nous connaissons depuis longtemps. L'opération "Michel est de retour" s'apparente donc à une opération commerciale sans grand intérêt artistique. Mais le succès qu'elle remporte est intéressant: est-ce donc le public qui se donne ainsi l'impression de n'avoir pas changé?

Dans la salle du Zénith, le ministre de la culture (Renaud Donnedieu de quelque chose, il est tellement insignifiant que je n'arrive pas à retenir son nom complet) n'avait pas de cravate. Or cela fait plusieurs fois que je remarque cette absence chez de nombreux hommes politiques lorsqu'ils passent à la télé. Moi qui n'en porte jamais, cela ne me dérange pas, bien sûr. Mais il y a là une notable évolution. Souvenez-vous du jour où Jack Lang, alors ministre de la culture, était arrivé à l'Assemblée Nationale avec un costume Thierry Mugler à col Mao. Le chahut! Certains députés de l'opposition demandèrent même s'il avait une cravate sous son col (il est vrai que le port en est obligatoire à l'Assemblée, mais oui!).

Regardez-les donc à la télé, surtout dans la journées (dans les journaux de 20 heures ils ont encore tendance à rester classique): ils ont de plus en plus un col ouvert. C'est peut-être ça la rupture tranquille à la Sarkozy: plus de cravate. Mais est-ce de l'ordre juste ou du désordre vestimentaire?

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9 mars 2007 : Ca va être long !

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Et de fait ça a été long!

Hier Ségolène Royal rédactrice en chef du Grand journal de Canal Plus, puis Nicolas Sarkozy sur Antenne 2, plusieurs pipes, un havane, deux whiskies et, en plus, une casserole que j'ai oubliée sur le feu...

Alors? Alors je vais vous livrer quelques remarques, par rubriques, et pour commencer:

Le look

Sarkozy était en costume bleu sombre, cravate presque dans le même ton, chemise blanche, poignets mousquetaires et boutons de manchettes (tiens, ça existe encore?), ruban rouge au revers, bref un air de bureaucrate à l'ancienne sortant de chez le coiffeur (mais deux ou trois cheveux rebelles, dressés en l'air, dépareillaient le brushing. En outre une grosse montre très voyante faisait un peu nouveau riche.

Quant à Ségolène Royal, tout le monde parle de son look, donc je passe.

Les verbes

J'ai noté à la volée, et Jean Véronis me confirmera ou pas après avoir consulté ses appareils, mais j'ai trouvé que Sarkozy utilisait beaucoup le verbe respecter, à la première personne: je respecte...? Qui? Tout le monde ou presque: Bayrou, les fonctionnaires, les auxiliaires parentales, les syndicats, les enseignants... Et, bien sûr, le syntagme verbal est le plus souvent suivi d'un mais:

"Je respecte X, mais..."

Côté Royal, c'est la formule "moi je veux" qui m'a semblé la plus fréquente.

Les formules

Toute la presse écrit ce matin que Sarkozy a annoncé que s'il était élu il créérait un ministère de l'immigration et de l'identité nationale, ajoutant qu'il allait sur les brisées de Le Pen. En fait il a dit: "ministère de l'immigration nationale et de l'identité nationale": voudrait-il bouter les Français hors de France?

En outre a utilisé près de trente fois (tu vérifies, Jean?) le mot quartier avec le sens de "quartier difficile. Tiens donc! Il n'y a pas de quartiers à Neuilly, ou dans le XVI° arrondissement?

Royal pour sa part maintient son ordre juste, et elle le décline:

"Ordre social juste qui met fin à tous les désordres, et le principal désordre c'est l'injustice sociale"

C'est un peu redondant, mais au moins elle a de la suite dans les idées.

Elle est d'ailleurs revenue plusieurs fois sur des problèmes lexicaux:

-"Les Français ne parlent pas de hausse des prix mais de vie chère, les mots élémentaires de la vie quotidienne"

-"Je mettrai les mots justes sur la réalité de la vie".

On se souvient que Victor Hugo voulait mettre le bonnet rouge sur le vocabulaire, et Léo Ferré le noir, peut-être écrirons-nous un jour le dictionnaire de Ségolène Royal. Avec un bonnet rose?

Revenons à Sarkozy, qui a affirmé: "Les Etats Unis ont réussi avec le plein emploi". J'ai vérifié: le taux de chômage y était, en février, de 4,60 %, en augmentation par rapport à janvier. Mais il est vrai que par les temps qui courent, notre gouvernement à quelques hésitations dans la mesure du chômage en France. Alors, aux Etats-Unis...

En revanche, il a montré une grande sagacité en affirmant:

"Avant d'avoir deux enfants, il en faut un".

Je n'y aurais pas pensé.

Les grands moments

Sur Canal Plus, Ségolène Royal avait parmi d'autres invités (Cali, Jeanne Moreau...) la dauphine de miss France, sourde, venue avec son interprète. Plutôt émouvant. Et derrière Sarkozy, une jeune femme, longues jambes surmontées d'une robe rose, qui a réussi à garder un sourire figé et niais pendant deux heures. Ca méritait une citation. Moi j'avais au moins mon cigare et mon scotch. Mais ma casserole est foutue...

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3 mars 2007 : Promotion

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Une fois n'est pas coutume : je vais faire ma promo (ou plutôt disons qu'il s'agit d'information). Mon Que Sais-Je? sur l'argot vient de sortir à nouveau. Troisième édition revue et corrigée, dix-millième exemplaire, couverture relookée, c'est publié aux Presses Universitaires de France, ça s'appelle donc L'Argot et ça se trouve dans toutes les bonnes librairies. Qu'on se le dise!

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1er mars 2007 : lapsus croisés
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Il y a quelques jours je rappellais ce lapsus de Nicolas Sarkozy le 30 novembre sur Antenne 2, lorsqu'il avait parlé de cette usine de céramique qui

"fabriquait des prothèses pour réparer les factures".

Et je m'interrogeais: pourquoi factures et non pas fractures?

François Fillon, conseiller politique de Sarkozy, nous a peut-être donné ce matin une partie de la réponse sur Canal plus. Interrogé sur l'article du Canard enchaîné selon lequel le ministre de l'intérieur aurait payé son appartement à moindre prix et aurait bénéficié d'un prix d'ami pour les travaux d'aménagement intérieur, F. Fillon a en effet expliqué que N. Sarkozy était bien sûr innocent de ces turpitudes et que depuis deux jours il s'était employé à

"retrouver les fractures".

Tiens donc! Les fractures? Mais non, monsieur Fillon, les factures!

Ces lapsus croisés m'intriguent. Sarkozy dit factures au lieu de fractures, Fillon dit fractures au lieu de factures: mais qu'est-ce qu'ils ont donc? Je vous laisse tirer vos propres conclusions, mais face à ce numéro de duettistes on a envie de rappeler cette forte pensée de Saint-Exupéry je crois:

"Aimer ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder ensemble dans la même direction".

Regardant dans la même direction, Sarkozy et Fillon éviteraient peut-être ce genre de lapsus en miroir.

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Février 2007

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27 février 2007 : Coordination
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J'ai longuement parlé de lapsus linguae dans mon précédent billet, je voudrais aujourd'hui attirer votre attention sur une forme un peu particulière de lapsus: le lapsus gestuel.

Hier soir, sur la Une, François Bayrou répondait aux "questions des Français". A un certain moment on lui dit que s'il était élu il n'aurait pas de majorité pour gouverner et il répond que pas du tout, au contraire, que les candidats aux législatives

"venus de la droite ou venus de la gauche"

se regrouperaient sous une étiquette présidentielle.

L'ennui est en prononçant "venus de la droite" il a, de sa main gauche, montré la gauche, et qu'en prononçant "venus de la gauche" il a, de sa main droite, montré la droite.

Problème de coordination? Ou dyslexie propre aux centristes?

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22 février 2007 : Fonctionnaires de droite ou des douanes ?
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Titre alternatif: Lapsuceurs, lapsuceuses...

Par les temps qui courrent, le personnel politique donne aux linguistes bien des satisfactions, trop peut-être car nous n'avons pas le temps d'analyser tout ce que nous engrangeons: il nous faut tout de même nous occuper de nos étudiants, de nos recherches, de nos colloques, de nos conférences....Mais dans leurs mots, leurs phrases, leurs lapsus, ils nous posent parfois quelques problèmes théoriques, ce dont je les remercie chaleureusement.

Freud a raconté l’histoire d’un jeune homme qui propose à une jeune fille de la raccompagner chez elle (en allemand : begleiten). Mais il ne dit pas begleiten, il dit begleitdigen , mot qui n’existe pas en allemand mais ressemble à beleidigen, « manquer de respect ». Pour le père de la psychanalyse, il faut entendre ici la rencontre (ou la convergence, ou l’interférence) entre ce que le jeune homme a voulu dire (begleiten) et ce qu’il refoulait (beleidigen) : le lapsus est une sorte de compromis phonétique entre deux intentions, l’une consciente, celle d’accompagner la jeune fille, et l’autre inconsciente, refoulée, celle de la "sauter". Le lapsus pourrait donc de façon générale être défini comme la manifestation phonétique, par contamination sonore, de l’inconscient.
On pourrait bien sûr dire que l’analyse de begleitdigen comme le masque de beleidigen n’est qu’un interprétation, celle de Freud. Certes. Mais ce qui est sûr, c’est que le jeune homme voulait dire begleiten et qu’il a dit begleitdigen, et de façon générale qu’un lapsus consiste à dire B à la place de A, A et B ayant des formes sonores proches.


Prenons deux exemples concrets, tous deux empruntés à Nicolas Sarkozy. En novembre 2006, lors d’une émission de télévision, pour montrer que les entreprises peuvent se reconvertir, il parle d’une usine de céramique de Limoges qui, dit-il, fabrique désormais des prothèses pour réparer les factures. Tout le monde comprend qu’il voulait dire fractures et, dans ce cas de figure, il dit bien B à la place de A mais B existe dans la langue. Ce lapsus est bien entendu analysable, on pourrait par exemple se demander à quelles factures pensait monsieur Sarkozy, ou s’il voulait éviter le mot fracture, trop connoté (la fracture sociale de Chirac, la fracture du couple, la rupture qui avait été au centre de ses discours et qu’il était en train d’abandonner..). Mais là n’est pas mon propos, et ce lapsus n’est ici que pour illustrer une typologie.
Deux mois plus tard, le même Sarkozy veut parler d’héritage mais, bizarrement, prononce héritation. Ce cas de figure est strictement parallèle à l’exemple de Freud mais il faut alors déterminer quel est l’autre mot qui, avec héritage, a produit par contamination sonore cet étrange héritation et, éventuellement, quel refoulé se trouve derrière. On peut songer à irritation (et se demander ce qui irritait Sarkozy ce jour-là), à hésitation, etc….
Dans les deux cas, donc, Sarkozy a voulu dire A (fracture, héritage) et a dit B (facture, héritation), mais dans le premier cas B (facture) existe dans la langue alors qu’il n’y existe pas dans le second cas (héritation). Je me propose donc de distinguer momentanément entre les lapsus de type AB (A et B existent) et les lapsusde type A*B (B n’existe pas) et de continuer à examiner d’autres productions de nos lapsuceurs politiques. J'aime bien ce mot, lapsuceur, qui tout en renvoyant à lapsus combine les verbes laper et sucer: il faudra le proposer à l'Académie Française pour son dictionnaire. Mais là n'est pas mon propos aujourd'hui.

J'ai en effet une nouvelle pièce à verser au dossier. Il y a quelques jours Rachida Dati, une porte-parole de Nicolas Sarkozy déclarait dans un débat télévisé:

« A Bercy on a autant de fonctionnaires de droite…euh des douanes ».

Notre lapsuceuse se trouve ici dans le cas AB, droite et douane étant deux mots légitimes de la langue. Mais qu'est-ce qui l'a fait passer de A à B, de droite à douane? On peut penser, bien sûr, à une attraction de l'expression droits de douane, ce qui est tout à fait plausible dans les débats actuels sur la fuite des capitaux, les délocalisations, etc. Mais le débat porte aussi sur les fonctionnaires, dont Nicolas Sarkozy veut réduire le nombre. Dès lors, passer de fonctionnaires des douanes à fonctionnaires de droite nous donne peut-être une indication sur le type de fonctionnaires que voudrait conserver le candidat de l'UMP. Je sais, je ne suis pas Freud, mais on peut bien s'amuser...

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fleche18 février 2007 : Tenable...

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Présentant son programme concernant la recherche, Ségolène Royal a précisé qu'elle faisait des promesses tenables. On connaît l'expression promettre et tenir sont deux, que l'on a adaptée sous la forme plus populaire "les promesses n'engagent que ceux qui y croient". Mais qu'est-ce qu'une promesse tenable? Le suffixe -able, qui peut s'ajouter à un nom ou à un verbe, marque comme on sait la possibilité (par exemple dans mangeable : que l'on peut manger) ou la qualité (dans valable :qui a de la valeur). Quant au verbe tenir, il est ici utilisé de façon très particulière, non pas avec le sens d'avoir mais d'observer fidèlement : tenir sa parole, ses engagements, un serment, un pari ou ses promesses. Et c'est sans doute parce qu'ils ont la réputation de promettre n'importe quoi que les politiques nous assurent qu'ils feront ce qu'ils disent. Libre à nous, bien sûr, de les croire...

Mais l'expression utilisée par Ségolène Royal est différente. Elle ne nous dit pas qu'elle tiendra parole, mais que sa parole est tenable, c'est-à-dire qu'il est possible de la tenir: Une promesse tenable est une promesse que l'on peut tenir, qui est finançable, applicable, raisonnable, faisable, envisageable, etc.... Veut-elle par là nous dire que certaines promesses ne le sont pas? On n'ose le penser!

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14 février 2007 : Faire la fête...

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Le 14 février 842 deux petit-fils de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve, prêtaient serment à Strasbourg, chacun dans la langue de l'autre: Louis en roman et Charles en tudesque. Cette scène, narrée par l'historien Nithard, a été interprétée de différentes façons, mais on considère en général que chacun reconnaissait le territoire de l'autre en utilisant sa langue, que l'on traçait donc une frontière linguistique entre une zone de langue "allemande" et une autre de langue "française". Les Serments de Strasbourg représenteraient donc la date de naissance de notre langue qui aurait aujourd'hui l'âge impressionnant de 1165 ans. Une occasion de faire la fête, non? Il est vrai que c'est aussi la Saint Valentin. Deux occasions donc de faire la fête. Et si vous en voyez d'autres, n'hésitez pas.

PS : merci à Didier (de Robillard) qui m'a rappelé cet anniversaire linguistique, mais tu ferais mieux de faire tes devoirs, sale gosse!

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12 février 2007 : On pactise ?

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Lors d'une émission de télé diffusée dimanche je demandais au publiciste Thierry Saussez où étaient passées la rupture et la France d'après de son candidat Sarkozy. Il me répondit en substance: c'était là le discours du président de l'UMP, maintenant qu'il est candidat, il a un autre discours. Ah bon! Les mots sont donc si peu importants qu'on puisse ainsi les changer, les révoquer, les jeter?

Le moins qu'on puisse dire de Ségolène Royal est qu'elle reste pour sa part fidèle à ses mots, ou du moins à certains d'entre eux. Elle parle en effet depuis plus d'un an d'ordre juste et elle a promis hier un ordre économique et social juste, un ordre international juste, pour finalement mettre sa campagne sous le thème général suivant: Plus juste la France sera plus forte. Sur le plan rhétorique, elle a par ailleurs réussi à intégrer dans son discours la pratique que certains lui avaient reprochée, jouant sur le vous et le je: vous m'avez dit (durant les débats participatifs), j'ai entendu, je ferai...., créant ainsi une dialectique qui donnait l'impression d'une cohérence dans sa démarche.

En revanche elle a été moins originale avec un autre mot très utilisé hier, le mot pacte. Car ici , contrairement à l' ordre juste, elle n'est pas seule. Nicolas Hulot l'avait déjà utilisé pour son pacte écologique, et Nicolas Sarkozy a parlé hier de pacte républicain. Ségolène Royal a pour sa part évoqué successivement dans son discours un pacte présidentiel, un pacte d'honneur, un pacte de confiance, bref le pacte (d'honneur ou pas) est à l'honneur, ils veulent tous en signer un. Un pacte est une convention entre deux ou plusieurs parties, une promesse mutuelle, et bien sûr ni Royal ni Sarkozy ne veulent pactiser entre eux (on ne pactise pas avec le diable), ils veulent pactiser avec nous, nous proposer un contrat en quelque sorte. Qu'ils se retrouvent tous les deux sur le même mot est intéressant, mais il reste à voir si, derrière ce même signifiant, il mettent le même signifié.A suivre...

Mais, pour revenir au discours de Ségolène Royal, il reste qu'au delà de cet ordre juste et de ce pacte, les mots qu'elle a le plus utilisés sont jeune, jeunesse, famille et école. Et là, elle est plus originale, même si cela frappe moins.

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8 février 2007 : Coups de blues

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En faisant ce matin une recherche sur Internet je suis tombé sur une archive de l'INA, tiré d'un journal télévisé de janvier 1986. Le journaliste (costume, cravate verte, belle moustache) a un invité, chanteur, qui à son tour a un invité, linguiste. Le premier s'appelle Noël Mamère et ne fait pas encore de politique, du moins officiellement, le chanteur s'appelle Renaud et le linguiste c'est moi. Renaud parle d'écologie, moi de sa langue, et, tous les trois, nous avons vingt-et-un ans de moins.

En marge, le site de l'INA invite à rechercher d'autres documents, je clique sur mon nom et tombe sur une émission de Bernard Pivot, Apostrophes, consacrée aux "gros mots", en janvier 1976, il y a trente-et-un ans donc. A ce rythme je vais retomber en enfance! Il y a là Pierre Guiraud qui fut mon prof de linguistique, à l'Université de Nice, avant que j'aille étudier à la Sorbonne en 1964, et ensuite mon ami. Il devait mourir sept ans plus tard, en 1983 et me paraît à l'image étrangement jeune: il avait alors l'âge que j'ai aujourd'hui: 64 ans. Il est là pour parler de son Que Sais-Je sur Les Gros mots, moi pour un petit livre que j'ai sorti sur Saussure. Rémo Forlani, qui a lui aussi écrit un livre sur les gros mots, dit sans le dire que Guiraud lui a piqué son titre, qu'il pourrait le traiter "d'enculé" mais qu'il a peur des profs... Et je tente de montrer les connotations idéologiques des injures en soulignant que dans notre société on insulte en disant "enculé" mais pas "Pompidou ou général de brigade". J'avais oublié cette sortie, mais je n'ai rien à en retirer aujourd'hui. Bon, si cela vous intéresse, vous pouvez toujours aller voir (non, je ne vous donne pas l'adresse, mon égo n'est pas à ce point gonflé: débrouillez-vous).

Coups de blues, donc, face à la trace du temps qui passe, au visage d'un ami disparu, rien de très original. Mais, surtout, dans les deux émissions, j'ai une pipe au bec et ne suis pas le seul à fumer. Et là, c'est le vrai blues. Je pars tout à l'heure pour Paris, où je vais enregistrer une émission de télé pour la Chaîne Parlementaire, un débat avec Thierry Saussez, spécialiste de la communication politique et qui s'occupe aujourd'hui de Sarkozy. Et je laisserai ma pipe au vestiaire...

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7 février 2007 : Ségo/Sarko, la guerre des mots au filtre du créole antillais

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Je rentre d'une semaine à la Martinique, où m'avait précédé Ségolène Royal (mais nous n'y allions pas pour les mêmes raisons...) et j'en rapporte quelques éléments de réflexion amusants ou intéressants.

Vous avez noté que, depuis plus d'un an maintenant, les candidats se livrent à une véritable guerre des mots ou des expressions, se les disputant, se les piquant...Sarkozy lançait sa rupture et Royal rétorquait la rupture c'est moi. Elle lançait l'ordre juste, il essayait de le lui faucher, elle répliquait qu'avec lui c'était plutôt le désordre injuste et pour couronner le tout, le 29 novembre dernier, le ministre de l’éducation s’essayait lourdement au jeu de mots, en pleine controverse sur l’enseignement du français, comme pour banaliser ou ridiculiser l’expression : « l’ordre juste c’est l’ordre des mots, celui qu’enseigne la grammaire ». Encore un exemple:Ségolène Royal lançait en novembre 2006, devant les maires socialistes :

« Si je dis « vie chère » au lieu de « pouvoir d’achat » ce n’est pas un hasard (...) La vie chère tout le monde comprend ce que cela veut dire, tandis que le pouvoir d’achat, lui, dépend des statistiques de l’INSEE qui s’obstine à le voir en hausse ».

On comprend ce qu’elle veut dire ou ce qu’elle cherche : un parler simple, immédiatement compréhensible, plus proche des préoccupations des gens. Mais Nicolas Sarkozy ne peut pas résister, il s’engage sur son terrain sémantique et le 30 novembre sur A2, déclare :

« Je dis pouvoir d’achat parce que la vie chère elle est d’autant plus chère qu’on n’a pas de pouvoir d’achat ».

La phrase ne veut pas dire grand chose, mais elle marque la recherche d’une opposition, qui n’est ici que lexicale. On appelle cela, au football, « marquer l’adversaire à la culotte », mais il est malaisé de distinguer derrière ces oppositions lexicales des positions politiques vraiment opposées : on se bat non pas sur des idées mais sur des mots.

L e récent voyage de S. Royal aux Antilles nous donne peut-être une autre façon de les comparer, comme s'ils étaient plus "vrais" lorsqu'ils avaient à se choisir quelques mots dans une autre langue..
Il y a un an Sarkozy allait à la Martinique, après un premier voyage annulé, et annonçait en créole :

« On a dit que j’avais fui. Le jeune coq ne fuit pas. Je suis ici parmi vous ».

En fait il avait dit coq-djenn, qui fut en général bien traduit par « coq de combat », celui qui porte des ergots d’acier et qu’on lance dans l’arène après l’avoir excité. Je ne sais pas si le candidat de l’UMP a déjà assisté à un combat de coqs, mais l’image est forte, révélatrice d’un ego particulier (sauf, bien sûr, si on n’a pas expliqué à Sarkozy les connotations de la formule qu’on lui avait soufflée).
Plus récemment, à la Martinique, S. Royal se présentait en créole :" moin sé on fanm doubout". Puis elle déclarait à la Guadeloupe :" Moin ké kassé sa". La presse a traduit ces deux phrases mot à mot : « je suis une femme debout », « je vais casser ça ». En fait une fanm doubout est en créole celle qui tient la maison (on l’appelle aussi « poteau mitan », le poteau central qui tient le toit de la case), par opposition à la fanm couchée, qui ne résiste pas. Quant à kassé sa, l’expression m’a-t-on dit à la Martinique ne signifie pas « casser la baraque », ou « tout détruire » mais « changer les choses avec détermination", et serait une bonne traduction de son slogan changer fort.

Coq djenn contre fanm doubout , coq de combat contre femme libérée, la guerre des mots entre les deux candidats pourrait ainsi être lue au filtre de leurs déclarations en créole, qui en disent beaucoup sur leur personnalité ou sur l’image d’eux-mêmes qu’ils veulent donner que tout ce que nous avons entendui en français. On sait que pour Jacques Lacan l’inconscient était structuré comme un langage, mais c‘est peut-être ici le langage des candidats qui est structuré par leur inconscient.

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Janvier 2007

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24 janvier 2007 : Le Figaro et l'information !
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Le 18 janvier je notais l'étrange confusion de Nicolas Sarkozy qui le 15, avait attribué à François Mitterrand, la formule de Valery Giscard d'Estaing::

Vous n'avez pas le monopole du coeur".

Les media n'ont guère fait écho à cette erreur.Assurance sur l'avenir? Craintes de représailles du bouillant ministre de l'intérieur? Imaginez un instant que ce fut Ségolène Royal. Que n'aurions-nous pas entendu sur ses bourdes, ses dérapages, ses bêtises... Seuls Libération et, sur Antenne 2, Laurent Ruquier, avaient relevé cette incongruité. Pourtant un autre journal a rendu compte de cette touchante virée au bord de la mer, Le Figaro, sous sa plume d'un certain Charles Jaigu qui a une conception toute particulière de l'information. Voici en effet ce qu'on lit dans ce quotidien dont la formule, empruntée à Beaumarchais, dit que "sans la liberté de blamer il n'est point d'éloge flatteur"...

« Je laisse aux autres le monopole du sectarisme », a-t-il lancé. Une allusion à la réplique de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand, en 1974 : « Vous n’avez pas le monopole du coeur. »

On croit rêver. Il faut être allé à l'école (de journalisme?) pour savoir à ce point truquer l'information. Staline avait inventé les photos dont on faisait disparaître un personnage, Le Figaro a inventé la citation dont on fait disparaître la connerie. Alors je vous redonne ce qu'a vraiment dit Nicolas Sarkozy:

« Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit :  Vous n'avez pas le monopole du coeur. Moi, je laisserai le monopole du sectarisme à tous ceux qui veulent être sectaires".

Comparez avec ce qu'a écrit le journaliste du Figaro. Et n'oubliez pas: ce brillant journaliste à la déontologie d'airain s'appelle Charles Jaigu.

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22 janvier 2007 : ...itude

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La gravitude est décidément entrée dans le domaine public, ou du moins le suffixe utilisé par Ségolène Royal pour construire ce mot. Depuis que, sur la muraille de Chine, elle a lancé son néologisme, la presse n'arrête pas d'en jouer. Libération du 18 janvier titre ainsi son portrait de Jean-Louis Bianco La bravitude même. Très bien: nous sommes ici dans la citation. Mais ailleurs (Le Canard enchaîné, Le Parisien), on trouve tout et n'importe quoi: Correzitude, maladressitude, fiscalitude, gravitude, puis sur Antenne 2 dans l'émission Vivement dimanche on entend diverses formes comme Druckeritude et l'on note même, dans la bouche de Françoise de Panafieu, Ségolénitude.

L'ennui est que, le plus souvent, ils utilisent bien mal le suffixe. J'ai déjà signalé (7 janvier) que -itude servait à former des noms à partir d'adjectifs. De ce point de vue, dans les exemples ci-dessus, seul gravitude respecte la règle. Pour le reste, on assiste à un joyeux festival dans lequel tout se mélange: adjectif + itude (fiscalitude), nom propre + itude (Corrézitude, Druckeritude, Ségolénitude), nom + itude (maladressitude). Madame Royal aura donc fait d'une pierre deux coup. D'une part, avec sa bravitude, elle fait parler d'elle, et d'autre part elle montre sans l'avoir voulu que ses imitateurs n'ont guère le sens de la langue. Mais que fait le ministre de l'éducation nationale!

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18 janvier 2007 : Rendre à César...

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Après avoir cité Jaurès, voilà donc que Nicolas Sarkozy se met à citer François Mitterrand !

En visite à Saint-Malo, belle cité corsaire qui pousse aux envolées lyriques, il a du haut des remparts, déclaré :

« Il y a quelques années, François Mitterrand dans une réplique superbe, avait dit :  Vous n'avez pas le monopole du cœur ».

Et d’'enchaîner : "Moi, je laisserai le monopole du sectarisme à tous ceux qui veulent être sectaires".

Passons sur les « quelques années » : cela se passait il y a plus de trente ans. Lors du dernier débat avant le second tour des présidentielles de 1974, l’un des deux candidats a en effet déclaré « vous n’'avez pas le monopole du cœur ». Mais c’'était Valéry Giscard d’'Estaing qui envoyait cette « réplique superbe » dans les dents de Mitterrand.

Alors, Sarkozy manque-t-il de culture ? Ou a-t-il fait un lapsus ? J’ai tendance à pencher pour la seconde hypothèse. Depuis dimanche dernier en effet, le candidat UMP tente de brouiller les cartes en mêlant thèmes de gauche et thèmes de droite. Devant l’apparent retour en grâce de Mitterrand dans l’opinion publique, il aurait ainsi essayé d’enlever à Ségolène Royal « le monopole de Mitterrand ». Mais de là à attribuer à ce dernier une réplique de Giscard !

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17 janvier 2007 : Mélange...

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J'ai eu quelques problèmes avec mon ordinateur et j'ai donc pris un peu de retard par rapport à l'actualité. Retour en arrière, donc.

Dans son discours d'investiture de dimache, Nicolas Sarkozy a donc prononcé 88 fois France, 52 fois le mot république et 32 fois le mot travail.

Mais ce qui me frappe le plus est  ailleurs. D’une part dans ce qu’il n’a pas dit. Depuis un an ses discours sont truffés de rupture, dont il avait fait son thème central, expliquant qu'il fallait se demander "rupture contre quoi" et non pas "contre qui", puis transformant en cours de route cette rupture en rupture tranquille. Or, dans le très long discours qu' il a prononcé, le mot n'apparaît qu’une seule fois, dans une phrase voulant au contraire marquer sa continuité avec le gaullisme :

« Il m’ont appris, parce qu'ils le savaient mieux que quiconque, ce qu'était le gaullisme : non une doctrine que le Général de Gaulle n'avait jamais voulu mais une exigence morale, l'exercice du pouvoir comme un don de soi, la conviction que la France n’est forte que lorsqu’elle est rassemblée, la certitude que rien n'est jamais perdu tant que la flamme de la résistance continue de brûler dans le cœur d’un seul homme, le refus du renoncement, la rupture avec les idées reçues et l’ordre établi quand ils entraînent la France vers le déclin ».

 Où donc est passée la rupture? Il est vrai que dans le même discours Sarkozy a utilisé dix 10 fois l’expression « j’ai changé ». Sur la rupture, c’est indiscutable.

 M'a frappé enfin, une image : celle d’une affiche déclarant ensemble tout devient possible, mais sur laquelle on ne voit qu’une personne, Sarkozy. Ensemble avec qui?

La plus belle chose de cette journée, cependant, ce fut Béatrice Schönberg, présentatrice vedette d’Antenne 2 (et dans le privé femme du ministre Borloo) annonçant à la fin du journal le film de la soirée de… TF1. Le public faisant la pub du privé! Serait-elle achetée ? Ou alors Sarkozy la trouble-t-elle à ce point ? A moins que, bientôt privée de journal pour cause de campagne électorale, elle songe à passer à la concurrence…

Dernière chose, qui nous ramène à la bravitude de Ségolène Royal. On nous a dit qu'elle s'était inspiré d'un proverbe chinois disant en gros "qui n'est pas allé à la grande muraille n'est pas un brave". Vérification faite, le proverbe existe bien et dit que qui n'est pas allé sur la dite muraille n'est pas un "Hao Han" : traduction littérale "bon Han", ou « bon chinois ». En fait le dictionnaire Ricci traduit cette expression par « gaillard énergique, type courageux, un brave ». C'est marrant les langues! Imaginez un proverbe français qui dirait "qui n'a pas vu la tour Eiffel n'est pas un bon Français". Comment un Chinois le comprendrait-il? Qui n'a pas vu la tour Eiffel n'a pas de baguette? Ou encore n'a pas de béret basque?

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8 janvier 2007 : Encore les voeux

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J'écris ce billet en écoutant la radio et voici Jean-Marie Le Pen qui reprend une de ses vieilles formules:

"tête haute et mains propres".

Je ne sais pas pourquoi, mais cela me fait chaque fois penser à un type aux pissotières...

Je vous parlais hier de bravitude. Ce matin Jean-Louis Bianco et Jack Lang, qui comme on verra s'étaient bien sûr concertés, ont volé à son secours:

Pour Bianco, la bravitude c'est "la plénitude de la bravoure"

et pour Lang, c'est "Le sentiment de plénitude de la bravoure".

Ils ne peuvent pas la laisser tranquille? C'est pourtant joli, bravitude, même sans leurs gloses.

Mais là n'est pas mon propos.Venons-en au sujet du jour. Mon copain et complice Jean Véronis a mis au point un petit moteur qui vous permet de chercher dans les voeux des candidats (ceux dont nous disposons) les contextes d'apparition des différents mots. C'est à l'adresse suivante:
http://www.veronis.fr/Voeux2007

Utilisez celà comme vous voulez. Pour ma part, j'ai regardé les mots les plus fréquents, et c'est intéressant.

Pour BESANCENOT: Che (deux fois), monde (2), santé (2) et, bien sûr, révolution (mais une seule fois).

CHIRAC bat Besancenot sur la ligne: il utilise révolution deux fois (mais il s'agit de "révolution de l'Internet" et de "révolution industrielle"...). Pour le reste: France (quatorze fois), monde (7), enjeu (6), Europe (6), travail (4), avenir (3), sécurité (3)...

LE PEN est moins intéressant: trois fois pays et situation, c'est tout.

ROYAL parle moins de la France (trois fois) que des Français (treize fois). Faut-il en conclure qu'elle est plus près du peuple? Jugez-en par vous-même: Europe (treize fois), pays (10), vie (10), logement (9), emploi (8), avenir (7), travail (7), salariés (6), éducation (4), précarité (3), etc...

SARKOZY pour sa part ne brille pas pas par l'originalité: il cite la France huit fois, la formation cinq fois et le pays quatre.

Quant à Voynet, elle cite essentiemment.... Chirac (sept fois).

Je me suis aussi amusé à regarder l'usage des pronoms:

BESANCENOT: 4 je, 1 nous, 3 vous.

CHIRAC: 10 je, 12 nous, 11 vous.

ROYAL: 50 je, 31 nous, 22 vous.

SARKOZY:12 je,5 nous, 9 vous.

LE PEN: 4 je, 5 nous, 11 vous.

VOYNET: 14 je, 6 nous, 1 vous.

Je vous laisse analyser ces résultats. Mais nous pouvons considérer que le nous est inclusif (c'est moi et vous) et que le vous introduit une distance (malgré le poète: "Oh insensé qui croit que je ne suis pas toi..."). Quant au je, c'est peut-être l'ego, qui semble rimer avec Ségo et Sarko.

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7 janvier 2007 : Bravitude

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Visitant samedi la grande muraille de Chine, Ségolène Royal a rappelé une formule chinoise selon laquelle « qui n’y est pas venu sur la Grande muraille n’est pas un brave » et elle a conclu en souriant qu’elle était venue chercher la bravitude, son sourire montrant qu’elle s’amusait, ce qui est déjà un point positif. Bien sûr la presse s’est emparée de ce néologisme, puisque bravitude n’existe pas, même si le mot est formé de façon tout à fait acceptable, selon une règle permettant de passer d’un adjectif à un nom : plat + -itude donne platitude, et donc brave + itude donne bravitude. Mais il se trouve que nous avons déjà en français bravoure, emprunté à l’italien bravura... Alors, pourquoi bravitude ?
En fait les compositions en –itude, qui servent à faire un nom à partir d’un adjectif, viennent le plus souvent directement du latin : aptitude (latin aptitudo), certitude (certitudo), plénitude (plenitudo), habitude (habitudo), solitude (solitudo). D’autres sont formées en français à partir d’un adjectif : platitude, décrépitude... Mais ces formes sont rares et le suffixe –itude n’est plus productif. Encore que zénitude par exemple s’entende de plus en plus, à partir de zen. Royal a-t-elle pensé à zénitude ? Ou à attitude ? (on songe à la rock ‘n roll attitude prônée par un chanteur suisse). Dès lors la langue française serait désormais travaillée par la Ségolène attitude?

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4 janvier 2007 : Calendes grecques

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Hier matin, Jacques Chirac présentait ses vœux aux « forces sociales » (syndicats ouvriers et patronaux) et il annonçait qu’il voulait

« la réduction de l’impôt sur les sociétés à 20% en 20 ans. Pardon j’ai dit en 20 ans, je voulais dire en 5 ans....Un lapsus ».

Lapsus autoproclamé, donc. A première vue, pourtant, il ne s’agit pas d’un lapsus (l’inconscient qui s’impose à fleur de mots contre la volonté du locuteur) : on a plutôt l’impression d’une attraction phonétique, le vingt de 20% menant à celui de 20 ans. Mais il l’affirme, c’est un lapsus !
Ce qui est intéressant ici, pourtant, c’est ce qu’il n’a pas dit : cinq ans: le temps d’un mandat présidentiel. Dans cinq ans, on verra si Sarkozy ou Royal ont baissé l’impôt sur les sociétés, semble vouloir nous dire le Président. Et il n’a sans doute pas fini de lancer ainsi des défis. Des défis aux autres, bien sûr : il n’a jamais tenu ses promesses et peut dire n’importe quoi, cela ne mange pas de pain, cela ennuie juste Sarkozy (pas Royal, qui est moins tenue que lui par ces engagements farfelus : comme le rappelle Libération l’impôt sur les sociétés est de 39% en Allemagne, 37% en Italie, 35% en Espagne, il est de 20% en Slovaquie et en Pologne, pays que Sarkozy justement a accusé de « dumping social »). Donc, avec cet objectif affirmé de 20%, Chirac se place en embuscade, pour fait un croche-pied ou un pied de nez à Sarkozy : t’es pas chiche de le faire, nah !
Alors, lapsus ?
Peut-être, mais à l’envers. Car ce qui est intéressant, ce n’est pas ce qu’il a dit (vingt ans) et ne voulait pas dire, mais c’est ce qu’il n’a pas dit (cinq ans). Peut-être en effet le Président, conscient de l’énormité de ce qu’il voulait dire, s’est-il inconsciemment corrigé : cinq ans ce n’est pas possible, trop court, alors vingt ans. Ce qui n’exclut pas ma thèse de l’attraction phonétique. Il aurait pu dire

« réduction de l’impôt sur les sociétés à 30% en 30 ans »

par exemple, ou

« augmentation à 40% en 40 ans »,

mais il voulait dire en cinq ans et ne l’a pas dit. Parce qu’il a hésité, inconsciemment cette fois-ci, devant un gros mensonge ? C’est peut-être en effet le «super menteur » des Guignols qui recule devant l’énormité de ses mensonges : les vingt ans seraient alors un écho phonétique aux 20% et, en même temps, l’équivalent des calendes grecques, ou de la semaine des quatre mercredis et des trois dimanches.

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4 janvier 2007 : Le nous et le vous
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Rien ne ressemble plus à des vœux présidentiels que les vœux présidentiels de l’année précédente. Le 31 décembre dernier, Jacques Chirac n’a pas failli à cette règle, commençant par la même formule qu’en

« Mes chers compatriotes de métropoles, d’outre-mer et de l’étranger »,

terminant également de la même façon

« Vive la République, vive la France »

faisant entre les deux référence aux soldats français « qui sont engagés sur tous les continents au service de la paix » (2005) ou «qui défendent partout dans le monde la paix et les valeurs de la France » (2006), pensant « à toutes celles et tous ceux qui connaissent (2005) ou qui sont victimes de (2006) la maladie, la solitude », s’autocongratulant pour le recul du chômage qui «baisse » (2005) ou «baisse fortement » (2006), etc.

Pourtant, dans les espaces entre ces points de passage obligé, Jacques Chirac a notablement innové. Pour le décor tout d’abord: se détachant sur un fond de drapeaux français et européen, il faisait paradoxalement très candidat. Mais aussi pour le contenu. Il s’agissait sans doute de ses derniers vœux de Président, et nous aurions pu nous attendre à un bilan. Pas de bilan pourtant, mais presque un programme (« les cinq enjeux majeurs ») et un appel aux électeurs (« Faites vivre intensément vos convictions. Vous êtes le peuple souverain »). Ainsi il a prononcé sept fois le mot enjeu (contre zéro en 2005), trois fois le mot environnement (toujours zéro en 2005), a parlé du monde (sept fois) alors qu’il parlait en 2005 de mondialisation (quatre fois), a exprimé ses exigences (trois fois, contre zéro l’an dernier), de changement (deux fois contre zéro), des victimes (trois fois contre zéro encore) de la maladie, de la violence, de la solitude...
Mais la plus grande différence entre ces deux crus réside dans l’usage des pronoms personnels : dix-sept nous et un vous en 2005, douze nous et onze vous cette année. Nous c’est chaque fois la France et les Français, vous c’est chacun de nous si je puis dire. De ce point de vue, Chirac ne s’est pas seulement adressé au peuple, il a parlé à chacun des électeurs. Il ne manquait que « votez pour moi ». Jacques Chirac ne sera sans doute pas candidat, et cette invitation subliminale doit plutôt être comprise comme « votez pour qui j’aimerais que vous votiez », ce qui est une façon d’imposer sa présence dans la campagne et de rappeler à qui vous savez qu’il compte bien y jouer un rôle. Campagne que nous suivrons, ou que vous suivrez avec attention.

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