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Décembre 2006

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fleche24 décembre 2006 : La Roll Royce et la Volswagen...
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On trouve dans un article posthume d’Edward Saïd publié dans Le Monde diplomatique (Août 2004, mais je ne l’ai lu que récemment) des notations sur la langue arabe qui intéresseront tout ceux qui étudient le discours politique. L’auteur rappelle d’abord que le langage politique arabe n’utilise pas les « dialectes », les langues du peuple, mais la langue classique, notant par exemple que dans les interventions marxistes

« les descriptions de classes, d’intérêts matériels, ceux du capital et du mouvement ouvrier, étaient arabisés et adressés, en longs monologues, non au peuple, mais à d’autres militants sophistiqués ».

Et il poursuit :

« Il y a soixante ans, on écoutait les orateurs et on commentait sans fin la correction de leur langage autant que ce qu’ils avaient à dire ».

En d’autres termes, la forme comptait (et compte toujours) autant sinon plus que le contenu.
Saïd écrit que lorsqu’il faisait des conférences en arabe il mélangeait les « dialectes » qu’il pratiquait (le libanais, le syrien et palestinien) au classique, dans une forme d’expression pragmatique, son souci étant avant tout d’être compris et non pas de faire de belles phrases. Mais, ajoute-t-il, on le lui reproche constamment en lui disant qu’il manque d’éloquence : encore une fois la forme et le contenu... Et il raconte qu’on l’a un jour comparé à quelqu’un qui possède une Roll Royce (comprenez : l’arabe classique) mais préfère utiliser une Volkswagen (le « dialecte »).
Bien sûr il s’agit de l’arabe, dont la situation est très particulière, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que cette analyse s’applique de façon beaucoup plus large à tous les discours politique. Entre la Roll Royce, le discours éloquent, raffiné, mais que personne ne comprend, et la « voiture du peuple » (c’est le sens en allemand de Volkswagen), le langage populaire, les politiques choisissent souvent la première solution : ne pas dire grand chose, mais le dire bien. Il sera intéressant d’observer de ce point de vue la campagne présidentielle : Qui parle Roll Royce et qui parle Volkswagen ? C'est-à-dire: à qui ou pour qui parlent-ils?

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fleche21 décembre 2006 : Lapsus encore...

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Mercredi 20 décembre, Bruno Mégret s’est rallié à la candidature de Le Pen avec enthousiasme, comme on va voir. Il a en effet déclaré :

« Je ne veux pas qu’au deuxième tour les Français n’aient le choix qu’entre le vote Le Pen.. euh...le vote Sarkozy et le vote Royal ».

C’est beau, les amis ! Il est vrai que l’orthographe a parfois ses lapsus. Aviez-vous remarqué qu’amis est une anagramme parfaite de mais ? Nous ne sommes pas loin du célèbre Oui mais....

Dans le même genre, Cécile Duflot, nouvelle secrétaire générale des Verts, a expliqué après son élection :

« Ce vol s’est bien passé...euh..ce vote s’est bien passé ».

Qu'a donc dérobé Cécile? A moins que dans l'euphorie de son élection elle plane... Dans les deux cas, c’est trop beau, on aurait presque du mal à y croire. A propos de croyance, justement : Un des membres de l’équipe de communication de Sarkozy, François de la Brosse (à reluire ?) se propose de sortir des Tee-shirts sur lesquels on lira Nicolas j’y crois. Des Tee-shirts en hiver ?

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fleche20 décembre 2006 : Je chante, je chante soir et matin
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Décidément, la chanson continue de s’inviter dans la campagne présidentielle, ce qui n’est pas pour me déplaire : comme on sait, j’aime la chanson... On se souvient qu’en juin dernier Laurent Fabius (tiens, il est bien silencieux en ce moment !) avait utilisé dans un meeting une œuvre de Cali (C’est quand le bonheur ?) et que l’auteur, non consulté, lui avait demandé de la retirer. Or voici que Cali vient de rejoindre Ségolène Royal. C’est quand, le bonheur ?
Du côté de Sarkozy, c’est moins idyllique. Nadine Morano, députée UMP et membre du brain-trust du ministre de l’intérieur a fait retirer de la musique d’accompagnement des meetings le tube de Johnny Hallyday, L’envie (vous savez : « envie d’avoir envie »). Il est vrai que Johnny croit tellement à la victoire de Sarkozy qu’il a décidé de s’exiler en Suisse...
Cela n’a rien à voir, mais selon l’AFP du 19 décembre Nicolas S. a déclaré hier :

« Il est nécessaire de porter à la fois le changement et la continuité ».

Après la rupture tranquille il continue donc à puiser dans les archives. Mais, contrairtement à la chanson, il n'y a pas de droits d'auteur sur les formules politiques. Il lui reste l’indépendance dans l’interdépendance, jadis lancé par Edgar Faure. Le même Edgar, souvent accusé d’être une girouette politique, avait répondu un jour : « ce n’est pas la girouette qui change, c’est le vent ». Sarkozy entrerait-il dans une zone de tempêtes ?

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fleche18 décembre 2006 : Lapsus volontaire...

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Depuis quelques mois je me suis attaché à pointer les lapsus des politiques, afin de montrer comment leur inconscient se manifestait à fleur de mots. Inconscient car, bien sûr, le lapsus est par définition involontaire. Et les différents exemples glanés, que je vous ai le plus souvent fait partager, étaient de ce point de vue instructifs.
Mais voici qu’on nous propose un nouveau produit : le lapsus volontaire. Le premier ministre israélien, Ehoud Olmert, a en effet dans une interview accordée à la télévision allemande, classé son pays dans la liste de ceux qui possèdent l’arme nucléaire. Grand émoi ! Tout le monde sait pourtant qu’Israël possède la bombe, mais la langue de bois de l’Etat hébreu consiste depuis longtemps à utiliser l’ambiguïté comme forme d’expression : ne dire ni oui ni non. Classant Israël dans le camp des destructeurs en puissance puis laissant dire qu’il s’agissait d’une erreur, Olmert a donc dit deux choses à la fois : nous avons la bombe, d’une part (ça nous le savions déjà), nous le disons d’autre part. Mais pourquoi ?

Imaginons les psychanalystes au service du pouvoir iranien :

Ils n’ont pas la bombe mais la veulent tellement que voilà, il a fait un lapsus »
Mais non ! Ils l’ont bien sûr, mais Olmert n’avait pas le droit de le dire, et il en était tellement fier de sa bombe, qu’il a craqué ».
Soyons sérieux messieurs, tout le monde sait qu’ils ont la bombe, et ils savent que nous savons. Mais, en le disant, il nous fait un petit signe : attention les enfants, j’ai la bombe... »

Bref, les lapsus ne sont plus ce qu’ils étaient. Heureusement le rédacteur en chef du Courrier international nous rappelle une phrase de l’impayable Georges W. Bush dans un discours en octobre 2001 :
« Il n’y a pas de doute dans mon esprit, pas le moindre doute que nous allons échouer. L’échec ne fait pas partie de notre vocabulaire. Notre grande nation va guider le monde et nous réussirons ».

Ouf, enfin un vrai lapsus!
Que ferions-nous sans lui !

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fleche14 décembre 2006 : La pensée du jour

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Dans un édito de Libération du 13 décembre:
« Le dossier Clearstream est aujourd’hui aussi vide qu’un discours de Jean-Pierre Raffarin »

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fleche12 décembre 2006 : J'ai deux amours

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Hier je vous parlais du rapport approximatif de Françoise de Panafieu à la formule d’origine latine L’homme est un loup pour l’homme. Mais elle ne s’en est pas tenue là pendant le récent forum de l’UMP. Quelques phrases plus loin, en effet, elle disait :

« Quand un pays est dictatorial, quelqu'un arrive, un président, qui veut libérer son Paris... euh son pays ».

Son pays, son Paris. Chacun sait que Panafieu est candidate à la mairie de la capitale, et son lapsus est dès lors intéressant : elle se verrait en libératrice, puisqu’il est évident que le socialiste Bertrand Delanoë est un usurpateur... Pays/Paris. On peut aussi songer à Joséphine Baker qui chantait en 1930

J’ai deux amour, mon pays et Paris

En fait Panafieu a dit « libérer son Paris », elle ne l’a pas écrit, et cette transcription est un choix: on pourrait tout aussi bien entendre «son pari», même s'il est probable qu'il s'agissait bien de Paris. Alors, Paris ou pari ? Dans le second cas, Panafieu aurait-elle fait un pari dont elle voudrait se libérer ? Ou penserait-elle qu’un jeune loup (voir hier) pourrait la forcer à s’en libérer ? A suivre...

Pays/Paris (ou pays/pari), nous sommes de toute façon dans la dualité, dans des oppositions binaires. Il en est d’autres dans le paysage politique qui s’anime avant les fêtes de Noël. Alors que Sarkozy baisse pavillon en transformant sa rupture en rupture tranquille, Ségolène Royal publie sa première affiche sur laquelle on lit Pour que ça change fort.
Du côté du ministre de l’intérieur un mot de départ agressif, ou volontariste (la rupture), que l’on relativise avec l’adjectif tranquille : après un plus, un moins.
Du côté de la candidate socialiste l’annonce d’un but plus « tranquille », le changement (souvenons-nous de Giscard : le changement dans la continuité) que l’on renforce, c’est le cas de le dire : pour que ça change fort. Après un moins un plus.
Dans les deux cas on songe à des vases communicants sémantiques : l’un voulait tout casser (c’est le sens de rompre) l’autre seulement changer, l’une précise qu’il s’agira d’un fort changement, l’autre que la rupture sera tranquille. Le casseur se calme, la réformatrice gonfle ses muscles.... Ici aussi, à suivre.

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fleche11 décembre 2006 : Lupus in fabula

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Le loup semble à l’honneur dans le paysage politique...
Philippe de Villiers par exemple a déclaré qu’il fallait

« défendre le postier catalan ou le médecin savoyard plutôt que l’ours slovène ou le loup de Sibérie ».

Cette formule se prête à diverses interprétations. Tout d'abord, elle rappelle bien sûr celle de Jean-Louis Tixier-Vignancour, candidat de l’extrême droite aux présidentielles de 1965 (son directeur de campagne s’appelait Jean-Marie Le Pen) :

"la Corrèze avant le Zambèze".

Mais là où Tixier-Vignancour critiquait l’aide aux pays sous-développés, Villiers oppose le postier ou le médecin à l’ours ou au loup, ce qui paraît étrange et ne plaira pas nécessairement aux postiers ou aux médecins.Il est vrai que l’ours est slovène, le loup de Sibérie, et qu'il pense peut-être faire peur par ces références d’un autre âge à d’anciens pays de l’est. A moins qu'il ne veuille affirmer des positions anti écologistes?

Quoiqu’il en soit, il n’est pas le seule à utiliser cette référence canine.
Françoise de Panafieu pour sa part a en effet déclaré sans rire

"le loup est un loup pour l’homme"

ce qui est une évidence : le loup est un loup, pour n’importe qui. Elle voulait bien sûr dire l’homme est un loup pour l’homme, décalquant la formule latine homo homini lupus, mais voilà, elle a parlé trop vite et s’est plantée.
Mais pourquoi ces loups, mis à la sauce Villiers ou à la sauce Panafieu ? Pour Villiers, j'ai évoqué quelques possibilités. Et Panafieu?
A-t-elle peur des jeunes loups qui pourraient lui griller la politesse aux élections municipales à Paris ? Quoiqu'il en soit, nos politiques ont encore quelques formules à leur disposition:

Faim de loup
Froid de loup
Avoir vu le loup
Hurler avec les loups
Dans la gueule du loup
Crier au loup

Sans oublier, bien sûr, que

Quand on parle du loup on voit sa queue...

Méfi, comme on dit en Provence, ou encore gaffe en bon français!

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fleche5 décembre 2006 : Changement de genre

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Changement de genre, en effet, après cette rafale de billets sur le discours politique (mais il n'y a pas que ça dans la vie, ni dans mon travail). Demain, dans toutes les librairies, vous trouverez la nouvelle édition de Cent ans de chanson française. La dernière édition en poche était la même depuis quinze ans. J'ai tout mis à jour, refait ou complété les anciens articles, j'en ai ajouté plus de 150 nouveaux, bref c'est un autre livre. 520 pages pour 22 euros, c'est donné!

Il y a dans Charlie Hebdo un rubrique "spécial copinage". C'était aujourd'hui la rubrique "autocopinage"...

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fleche4 décembre 2006 : Les factures de Nicolas Sarkozy

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L'actualité linguistico-politique est décidément trop riche: j'ai oublié hier de commenter un passage de la prestation de Nicolas Sarkozy sur Antenne 2. Dans la partie économique de son intervention, il a en effet évoqué une usine de céramique de Limoges qui s'était reconvertie en fabriquant

"des prothèses pour réparer les factures"

Il voulait, bien sûr, parler de fractures. Mais quelle dette secrète ou inconsciente ce lapsus révèle-t-il? S'agit-il d'ailleurs d'une dette? De plusieurs dettes secrètes ou inconscientes? Je n'en sais bien entendu strictement rien, mais j'aime bien ces petites failles dans le discours, lorsque percent, à fleurs de mots, d'étranges refoulés...

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fleche3 décembre 2006 : Rubrique à brac

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Tout d'abord, tentative de restitution d'une ambiance. Hier soir j'étais invité à l'émission 88 minutes d'une chaîne du cable, direct 8. Nous étions quatre à avoir quelque chose à vendre, chacun son livre, et une députée socialiste qui n'avait rien à vendre mais était visiblement là pour faire contrepoids à un sénateur UMP, "sarkozyste de choc" selon le Canard enchaîné, qui, lui, avait écrit un livre. La femme et l'homme politiques affichèrent donc leurs différences, l'une de gauche, l'autre de droite. Mais ils se retrouvèrent unis sur les mêmes positions lorsque j'ai commencé à parler du discours politique, pour dire en gros que cela n'avait aucune importance, que les mots n'étaient que des mots... Petit détail: à l'écran, en marquant leurs différences, ils se vouvoyaient. En coulisse, avant l'émission, ils se tutoyaient et se faisaient la bise. C'est sans doute ce qu'on appelle le spectacle...

Jeudi soir, à la mutualité, meeting de la Ligue Communiste. Olivier Besancenot déclare:

"Je préfère parler d'anticapitalisme que d'antilibéralisme".

Jusque là, avec la "gauche du non", il parlait d'antilibéralisme. Mais au même moment, comme on sait, il s'éloigne des comités antilibéraux et confirme qu'il fera cavalier seul aux présidentielles. Comme le disent la députée socialiste et le sénateur UMP, les mots ne sont que des mots.

J'ai dans ma précédente rubrique évoqué le nouveau slogan de Nicolas Sarkozy, La rupture tranquille, soulignant qu'on ne pouvait pas ne pas y entendre un écho de celui de François Mitterrand en 1981, la force tranquille. Sur France Inter vendredi matin nous expliquions avec Jean Véronis qu'il y avait là une entreprise d'adoucissement vers laquelle les conseillers de Sarkozy l'entrainent en ce moment.Rupture est en effet un mot lourd, porteur d'agressivité, de drame. Il renvoie à une rupture d'anévrisme, de contrat de travail, de cable de téléphérique ou de couple. L'adjectif tranquille adoucit donc le mot, mais comme le disent la députée socialiste et le sénateur UMP, les mots ne sont que des mots.

Dans un article du Journal du dimanche, Michèle Stouvenot explique que les communiquants jugent "stupide et creux" ce slogan, la rupture tranquille qui constitue un oxymore, comme jadis la continuité dans le changement de Giscard d'Estaing. Mais il ne s'agit que de mots comme disent la députée socialiste et le sénateur UMP.

Samedi après-midi, sur fond de montagnes pyrénéennes, François Bayrou présente sa candidature. Ses conseillers en communication lui ont conseillé (c'est leur travail, aux conseillers, de conseiller) de ne parler ni de droite, ni de gauche, ni du centre, mais du PS et de l'UMP. Et l'un de ses partisans, l'ancien général Morillon, déclare:

"Cette séparation idéologique entre droite et gauche ne correspond plus à rien. Il faut faire péter ces structures"

Ni gauche, ni droite, donc. Mais la députée de gauche et le sénateur de droite disent que les mots ne sont que des mots.

Enfin jeudi soir, sur Antenne 2, David Pujadas ouvre le journal en annonçant que le pape, en visite à Istanboul, est entré dans la mosquée bleue

"chassé...euh chaussé de babouches".

Mais, bien sûr, comme le disent la députée socialiste et le sénateur UMP chassé et chaussé ne sont que des mots.

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Novembre 2006

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fleche30 novembre 2006 : Ordre, désordre et force tranquille

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Lorqu'en février dernier Ségolène Royal avait lancé son

Ordre juste

Cambadélis, qui au PS soutenait alors un autre candidat, s'était moqué:

C'est juste de l'ordre.

Le 3 novembre, Nicolas Sarkozy entrait dans la valse des mots en disant qu'il était lui aussi pour « l’ordre juste », qu'il l'avait dit le premier, ce à quoi Royal rétorquait qu'avec lui on avait surtout un

Désordre injuste.

Mais voilà que Sarkozy vire de bord et se moque à son tour en reprenant la formule de Cambadélis:

C'est juste de l'ordre.

La valse des mots devient alors une valse-hésitation et l'on se dit que les politiques sont parfois à court d'imagination pour se piquer ainsi leurs formules, les rejeter, les ridiculiser puis les reprendre... Quoiqu'il en soit, François Mitterrand n'est plus là pour signaler au petit Nicolas qu'avec la rupture tranquille, relookage tout récent de la rupture dont il nous abreuve depuis un an et demi, il lui a piqué en partie sa force tranquille. Mais tout de même, on se dit parfois qu'ils manquent d'imagination!

A propos, vous avez sans doute vu que la presse d'aujourd'hui a un scoop: Exclusif, Nicolas Sarkozy se présente (C'est le titre de France Soir).

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fleche28 novembre 2006

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Pour ceux que l'histoire de la lexicographie, et donc des dictionnaires, intéresse, vous pouvez jeter un coup d'oeil sur un article que j'ai consacré aux 40 ans du Petit Robert. C'est dans une revue que j'aime bien, à laquelle je collabore depuis longtemps: Le Français dans le monde. Bonne lecture sur le web: http://www.fdlm.org/fle/article/348/robert.php

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fleche27 novembre 2006 : Appendix Segoleni

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Dans l'histoire des tentatives d'intervention sur la langue il existe un document de base pour l’étude de l’évolution du latin, L'Appendix Probi , attribué au grammairien Probius (3eme-4ème siècles) mais sans doute rédigé vers 700 par des moines de Bobbio (Emilie Romagne). Quoiqu’il en soit, nous disposons là d’une liste à double entrée de mots ou d'expressions, sur le modèle « dîtes...ne dîtes pas... : dans la colonne dîtes on trouve une forme latine classique et dans la colonne ne dîtes pas ce que disait vraiment les gens : speculum non speclum, masculus non masclus, angulus non anglus, etc... Ce document utile aux historiens de la langue témoigne bien sûr d’abord d’un fort purisme : son rédacteur anonyme ne voulait pas laisser aux linguistes de l’avenir des données historiques, il voulait mettre un frein à la dérive du lexique.Mais il n'empêche que nous pouvons en avoir une autre lecture et l'utiliser pour comprendre l'histoire.

Tel n’est pas bien sûr le but de Ségolène Royal, mais elle fait cependant la preuve d'une volonté de mesurer les mots et les expressions qu'elle utilise à l'aune de leur transparence. Selon Le Monde du 24 novembre elle aurait déclaré devant les maires socialistes :

« Si je dis « vie chère » au lieu de « pouvoir d’achat » ce n’est pas un hasard (...) La vie chère tout le monde comprend ce que cela veut dire, tandis que le pouvoir d’achat, lui, dépend des statistiques de l’INSEE qui s’obstine à la voir en hausse ».

Et elle demandait encore à ses partisans de remplacer désormais pension modeste par petite retraite... Derrière celà, un constat: les politiques ont tendance à se payer de mots, des mots que ne comprennent pas toujours les électeurs, et Ségolène Royal veut parler la langue des gens, la langue du peuple. Certains ne manqueront pas de voir là du populisme. D'autres de faire un parallèle avec le 1984 de Georges Orwell: pension modeste ou petite retraite, qu'importe, ce qui compte c'est que les fins de mois sont difficiles.

Mais je crois qu'on se tromperait à ne voir que cela dans cette entreprise qui constitue, à petite échelle certes, une politique linguistique. On peut bien sûr proposer une lecture ironique ou malveillante des propos de la candidate socialiste. Elle a lancé dimanche, lors de son investiture, des formules à connotation chrétienne ("aidons-nous les uns les autres"...) qui en ont fait sursauter ou ricaner beaucoup. Pourtant elle est peut-être en train de s'affranchir de la novlangue socialiste, d'un code poussiéreux, pour en inaugurer un autre (dont, bien sûr, l'avenir est d'être à son tour, un jour, poussiéreux).

En attendant, là où Michel Rocard se proposait naguère de parler vrai, Ségolène Royal laissera peut-être le souvenir d'une volonté de parler clair.

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fleche22 novembre 2006 : Sarkozy et la famille

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Nous avons dans Combat pour l'Elysée signalé à quel point la vie privée de Nicolas Sarkozy affleurait dans son vocabulaire politique: il s'est mis à parler de rupture, puis d'immigration choisie et non pas subie, au moment où sa femme le quittait puis immigrait (temporairement) à New York. Il a apporté de l'eau à notre moulin le 12 octobre en déclarant: « Je veux l’unité de la famille, je suis le garant de l’unité de la famille ». Il parlait de l’UMP, bien sûr....

Or l'éditorialiste Jean-Michel Thénard écrit dans Libération d'aujourd'hui:

"Depuis deux ans il réclamait la rupture! Mais à peine le spectre du divorce avec les chiraquiens ressurgit-il que s'organise aussitôt une réunion ce conciliation.Alors, rompre ou pas?"

Décidément, Sarkozy n'échappe pas au vocabulaire des affaires de famille!

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fleche20 novembre 2006 : Juppé, le lapsus

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Alain Juppé est de retour! Dimanche soir il était invité au journal de Béatrice Schönberg, sur Antenne 2 (à propos, je commence à trouver un peu désordre que madame Borloo, femme de ministre, continue à présenter le journal, mais là n'est pas mon propos d'aujourd'hui). Interrogé sur les sifflets lors de la passe d'armes entre Sarkozy et Alliot-Marie lors d'une réunion de l'UMP, il réplique: elle a été sifflée? Et alors? Madame Royal elle aussi a été sifflée, et maintenant elle est candidate!

"C'est le temps du débat. Puis vient le temps de la décision".

Se rend-t-il compte qu'à suivre son raisonnement, c'est MAM qui pourrait être la candidate choisie par l'UMP? Mais le plus beau reste à venir. Après une belle faute de français ("nous avons convenu" là où l'on attendrait "nous sommes convenus"), il enchaîne en expliquant qu'Alliot-Marie

"a soulevé de vraies questions: quelle est la différence entre discrimination politique.....pardon, positive...".

Tiens donc! Il y aurait de la discrimination politique à l'UMP? Contre qui?

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fleche19 novembre 2006 : la chanson comme affiche...

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Le sociologue Pierre Bourdieu, qui a popularisé la notion d’habitus, aurait pu étudier les goûts des Français en matière de chanson. Quelque chose comme « dis-moi ce que tu écoutes je te dirai qui tu es » : Brassens ou MC Solaar ? Juliette ou Joey Starr ? Johnny ou Patrick (je veux parler de Patriiiiiiiiick !, celui de la Bruelmania) ? Diams, Renaud ou Doc Gyneco ? Il ne l’a pas fait mais nous avons en ce moment sous les yeux (ou plutôt sous les oreilles) un corpus plein d’intérêt sur les rapports entre la chanson et les hommes et femmes politiques. Il fut un temps où les choses étaient simples : en gros on chantait La Marseillaise dans les meetings de droite (ou dans les manifestations aux Champs Elysées) et L’Internationale dans ceux de gauche (ou dans les défilés entre la République et la Bastille). Dans les deux cas, la chanson était utilisée comme affiche, ce qui n’a pas changé. Mais cette campagne électorale témoigne d’une redistribution des cartes assez originale. Qu’on en juge !
A l’extrême gauche, Olivier Besancenot considèrant sans doute que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même intervient sur le dernier disque de Joey Star, tout seul, comme un grand. Questions 1, c’est le titre du morceau, ne marquera certes pas l’histoire du rap mais on y trouve une formule intéressante. Posant une série de fausses questions (fausses parce qu’elles comprennent la réponse), « Est-ce que tu sais que... », il interpelle : Hey mon pote !. Mon pote : le style rappelle la façon dont, dans Le Monde du 28 avril, il invitait «Marie-George, Arlette et José » : « pourquoi pas autour d’une bouffe à quatre ? C’est moi qui régale ! ». Le style c’est l’homme disait je ne sais plus qui, le style de Besancenot est décidément « popu », utilisant un argot un peu vieilli, un peu rétro. Le trotskysme façon Ligue Communiste n’innove pas beaucoup sur le plan lexical et se situe dans le courant rap sur le plan musical. Et la famille trotskyste apparaît donc comme nettement séparée en deux habitus : on n’imagine pas Arlette rappant avec Joey Star...

Passons au PS. Le 24 juin, tenant meeting dans son fief de Seine Maritime, Laurent Fabius entrait en scène sur une chanson de Cali, C’est quand le bonheur ? On hésitait à interpréter : s’agissait-il du bonheur pour lui s’il était devenu président ou du bonheur pour la France qui l’aurait élu? Toujours est-il que l’on fit savoir que toute sa campagne sera mise sous le signe de cette chanson. Patatra ! Trois jours plus tard Cali expliquait qu’il n’avait pas été consulté et demandait à Fabius de retirer cette bande de ses meetings. A la mi-octobre, nouvelle chanson, de Jean-Louis Aubert celle-ci, Temps à nouveau , dans laquelle on apprenait que « les révolutions se font maintenant à la maison », que « de monde meilleur on ne parle plus », et dont le refrain scandait
« Il est temps à nouveau, oh temps à nouveau
De prendre le souffle nouveau
Il est temps à nouveau, oh temps à nouveau
De nous jeter à l’eau».
De son côté, Dominique Strauss-Kahn utilisait un zouk dont la musique était nettement détournée du tube de l’été, Zidane y va marquer :
«A gauche, à gauche, à gauche, tout le monde à gauche, Strauss-Kahn y va gagner, la gauche elle va passer...».
Mais que voulait-il détourner? L’icône de Zidane ou l’ambiance des stades ? Quoiqu’il en soit, ces deux-là sont désormais hors-jeu.
Pendant ce temps, dans les meetings de Ségolène Royal, on passait Du courage ! de La Grande Sophie. Et Ségolène est maintenant au centre du jeu.
Les trois « compétiteurs » (vous avez remarqué que les candidats à la candidature n’étaient pas adversaires mais compétiteurs) nous fournissaient ainsi une sorte de typologie partielle de la chanson française d’aujourd’hui, trois styles très différents (et différents, bien sûr de celui de Besancenot), s’étalant du rock BCBG de Jean-Louis Aubert à ce que La Grande Sophie appelle elle-même de la « kitchen miousic » (Ségolène le sait-elle ?), en passant par le n’importe quoi chez DSK.
Mais ce n’est pas fini, car Ségolène a décidément inspiré les artistes. Sur l’air de Célimène (David Martial, 1975) le trio féminin «Classe affaire » chantait Ségolène (« Sé Sé Sé Ségolène ») et le groupe « Les gars de la Royal » mettait en ligne le Ségolèneroyalremix, inspiré de la même œuvre de David Martial. Et Laam présente sur scène sa chanson Si les femmes menaient le monde en disant : « et si une femme devenait président, et si Ségolène dirigeait la France ? »

Fermons le ban et passons au centre. Selon Le Monde du 13 novembre, François Bayrou entre en scène sur « un morceau techno-disco au tempo enlevé, mâtiné de rythmes andalous, Révélation, de Cerrone ». Révélation, tout un programme (politique ?). Mais que veut-il révéler ?

Côté Sarkozy, pas vraiment de chanson phare, mais on embauche des chanteurs qui s’affichent gentiment au premier rang d’un meeting: Doc Gyneco et Johnny Hallyday. Hallyday qui déclarait le 7 septembre sur RTL : «Je le dis et je le redis, je soutiens Sarkozy parce que c’est un homme que je connais depuis très très longtemps ». Et comme on l’interrogeait sur Renaud (qui venait de sortir une chanson, Elle est facho, qui se terminait par « elle vote Sarko »...), il lance : « Renaud n’a pas d’idées ». Dans la bouche de Johnny, cette affirmation prend évidemment une saveur toute particulière. Ce qui est sûr, c’est qu’ici on affiche un artiste et non pas une œuvre.

Nous pourrions poursuivre cette promenade aux marges de la chanson et de la politique (voir par exemple Philippe Katerine qui dans sa Marine Le Pen joue à Nostradamus et annonce la mort de l’égérie du FN le jour de ses 40 ans, le 8 décembre 2008). Mais ce large éventail de styles, ces choix des différents candidats, nous disent-ils quelque chose des publics visés, des électeurs ciblés ?
On voit bien que Sarkozy tente avec Doc Gyneco d’amadouer les jeunes électeurs. Mais quels rapports entre Ségolène Royal et La Grande Sophie ? A-t-elle été choisie parce qu’elle est femme ? Parce que Ségolène a besoin de courage ? Parce qu’elle caractérise les électeurs potentiels de la candidate socialiste ? Ou parce qu’elle vient des Bouches du Rhône, grosse fédération du PS pro Ségolène ? Ce qui est sûr, c’est que la scansion du refrain, « du courage, du courage, du courage » (deux brèves une longue, répétées trois fois) rappelle un peu celle des slogans.
Et Bayrou ? Est-il vraiment convaincu que son électorat se retrouve dans la musique « techno-disco » ?

Graves questions... La réponse dans les urnes ?

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fleche17 novembre 2006 : Calvéronisation...

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J'ai eu beaucoup de plaisir, humain et scientifique, à collaborer avec mon ami Jean Véronis pour la rédaction de notre livre Combat Pour l'Elysée (en vente dans toutes les bonnes librairies, publicité gratuite). Hier soir nous avons, à Aix-en-Provence, présenté le livre lors d'un débat à la librairie Vents du Sud puis nous avons fêté l'arrivée du Beaujolais nouveau avec nos invités, dans un bistrot ami. Il y avait beaucoup de monde, la soirée a un peu duré, le Beaujolais pour une fois n'était pas mauvais, il y avait de la charcuterie, bref, vous avez compris que mon billet d'aujourd'hui ne sera pas très théorique. A propos, dans son Dictionnaire amoureux du vin, Bernard Pivot distingue entre les soirées Beaujolais gauche saucisson et droite pot-au-feu. Je vous laisse faire votre enquête pour savoir de laquelle il s'agissait.

Mais Jean a eu le temps de me signaler que certains journalistes prenaient quelques libertés avec la déontologie, en utilisant notre texte sans nous citer... Il a réagi avec humour ce matin sur son blog, inventant une formule marrante, la calveronisation des esprits... Allez y jeter un coup d'oeil (http://aixtal.blogspot.com/) , vous allez vous amuser.

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fleche15 novembre 2006 : Nouer un pacte et renouer.... Mais avec qui ?

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Une amie qui a assisté mardi dernier au meeting de Ségolène Royal à Paris m'a signalé qu'elle avait très souvent utilisé le mot pacte. Après une rapide recherche sur Internet, je me trouve en effet avec plus de 200. 000 occurences de S. Royal associée à ce mot. Petit florilège:

Pacte socialPacte de stabilité des dépenses

Pacte républicain

Pacte de confiance avec la France

Pacte à la loyale avec les organisations syndicales

Pacte avec les enseignants

Nouer un pacte avec les professeurs

Ce dernier exemple me fait penser que, toujours selon mon informatrice, S. Royal avait dans ce même meeting fréquemment utilisé le verbe renouer. Petite recherche et bingo! Qu'on en juge:

Renouer avec la croissance

Renouer avec le coeur de notre électorat

Renouer avec les couches populaires

Renouer avec la victoire

Renouer le dialogue avec des pays qui...

Renouer le lien civique

Cette dernière expression est celle qui revient le plus souvent. Dans renouer il y a noeud, bien sûr, et nouer des liens est une expression fréquente. Mais on peut aussi rompre les liens, en particulier lorsqu'on est pour la rupture. Yaurait-il là, au plan lexical, l'expression subliminale d'une opposition entre S. Royal et N. Sarkozy?

Quoiqu'il en soit, et pour revenir à pacte, on sait que le mot vient du latin pactum, et qu'il désigne une convention, un accommodement.

Faut-il dès lors craindre que Ségolène fasse, comme Faust, un pacte avec Méphistophélès, alias le diable?

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fleche13 novembre 2006 : S'il n'en reste qu'un...

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A la fin du mois d’août José Bové annonçait être : «prêt à assumer le rôle de candidat unitaire antilibéral ». Ce n’est pas sa candidature virtuelle qui me retient mais sa formule : candidat unitaire antilibéral. On entendait en effet jusque là parler de «la gauche de la gauche » ou de « la gauche du non » et voilà qu’apparaissait une nouvelle définition de ce que nous avions appelé dans Combat Pour l’Elysée « la gauche sans nom » .
Dans Libération du 10 novembre Olivier Besancenot, à propos de l’élection municipale de Bordeaux, reprenait exactement la même expression, parlant de « la liste unitaire antilibérale » que la ligue communiste avait proposée au PC. Et le 12 novembre le même PC décidait de proposer la candidature de Marie-George Buffet aux collectifs de la « gauche antilébérale », Buffet qui avait déjà déclaré maintes fois se voir comme « candidate du rassemblement antilibéral ».
Ce qui frappe dans tout cela, c’est qu’en quelques années une expression est apparue et qu’une autre a été abandonnée : l’antilibéralisme a condamné à la disparition l’anticapitalisme. L’aviez-vous remarqué ? On ne parle plus de capitalisme ou d’anticapitalisme. Ni les trotskystes ni les communistes n’utilisent ces termes, Ségolène Royal parle d’ordre juste, Dominique Strauss-Kahn appelle de ses vœux « social-démocratie renouvelée », bref le capitalisme n’existe plus.
Enfin presque car il reste un révolutionnaire, un seul, qui a lancé fièrement le 7 novembre lors du débat l’opposant à S. Royal et DSK: «l’hypercapitalisme lamine tout ». Il s’agit bien sûr de la grande figure de gauche, Laurent Fabius. Ouf ! Le capitalisme existe encore, et il a un opposant...

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fleche8 novembre 2006 : sigle ou abréviation...

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La mort de Jean-Jacques Servan-Schreiber me fait penser qu'il fut parmi les toutes premières personnalités française à voir son patronyme siglé: JJSS. Il en est une autre, Brigitte Bardot (BB), et un troisième, Pierre Mendès-France (PMF), mais j'ai l'impression (à vérifier) qu'il le fut plus tard, à postériori. Ils ne furent pas nombreux dans ce cas: ni de Gaulle, ni Pompidou, ni Mitterrand, ni Rocard , ni Chirac, ni Jospin pour ne citer que quelques hommes politiques n'ont eu cet "honneur". Honneur parce que le fait de voir son nom ainsi popularisé sous une forme siglée est, bien sûr, une preuve de notoriété.

Si nous réfléchissons aux deux premiers exemples (JJSS, BB), les caractéristiques de leurs noms ne sont sans doute pas étrangères à ce phénomène: la duplication des consonnes, les allitérations ainsi créées, expliquent en partie ce devenir. Et aujourd'hui? A part DSK et MAM, pas grand chose. Pour Alliot-Marie, le sigle constitue un palindrome, c'est-à-dire qu'il se lit dans les deux sens, et ceci explique peut-être cela ( voici un autre palindrome: élu par cette crapule, et dans notre Combat Pour l'Elysée nous en suggérons avec Jean Véronis un troisième, qui pourrait s'appliquer à elle, non à ce canon...). Mais pourquoi DSK? Sont-ce ses services de communication (comme ceux de Bernard-Henri Levy, dit B-HL) qui l'ont imposé? Car la siglaison des noms est aujourd'hui plutôt le fait d'hommes d'affaires qui pratiquent la notoriété auto-proclamée (souvenons-nous de Jean-Marie Messier, JMM ou J2M....), depuis qu'un personnage du feuilleton Dallas s'appelait JR. On pratique en effet plutôt l'abréviation: Chichi et non pas JC pour Chirac, Sarko et non pas NS pour Nicolas Sarkozy, Ségo et non pas SR pour Ségolène Royal, Zizou et non pas ZZ pour Zinedine Zidane, etc...

Sigle ou abréviation: du point de vue strictement linguistique, la différence est essentiellement que le sigle est un fait de "lettrés". Pour créer RATP (Régie Autonome des Transports Parisiens) il faut bien sûr savoir comment s'écrit "autonome" (si on l'écrivait "otonome", on aurait ROTP...). Dans les deux cas, l'existence de cette appellation raccourcie témoigne d'une connivence, d'un rapport affectif à la personne, mais la domination des abréviations témoignerait-elle de ce recul de l'orthographe dont on nous rebat les oreilles?

Dans le doute, et pour militer pour le retour de l'orthographe (ainsi, peut-être, que pour satisfaire mon égo), je signe aujourd'hui mon billet: L-J C...

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fleche5 novembre 2006 : Sémiologie et cordonnerie, ou les pieds et la poudre aux yeux

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Dans Libération du 4 novembre, Gérard Lefort commente une photo sur laquelle le premier ministre, Dominique de Villepin, debout devant un micro, s'adresse à la presse. A droite le ministre de la justice, Dominique Perben, regarde son patron. Derrière, Nicolas Sarkozy regarde...le sol, comme s'il craignait de trébucher. Mais le regard du journaliste s'est porté, lui, sur les chaussures de Sarkozy. En effet, selon un bottier appelé en expertise, les talons compensés du ministre de l'intérieur lui donneraient dix centimètres de plus. Et de s'interroger: les talons du ministre seraient-ils à l'origine de ses migraines? Car

"Le talon est mauvais pour la colonne, n'importe quelle porteuse d'aiguilles le confirmera".

Décidément en forme, Lefort poursuit:

"Si le ministre veut nous leurrer sur sa taille, que serait-ce sur ses mesures s'il est un jour président?"

On se souvient qu'il y avait déjà eu des commentaires amusés à propos d'une photo prise à la Maison Blanche sur laquelle Sarkozy semblait avoir la même taille que Bush. Ce qui me fait penser à deux expressions françaises, "être de taille à", "être assez grand pour" qui, toutes deux, signifient "être capable de". Y aurait-il une taille minimum pour devenir Président de la République? Et, dans le débat démocratique, tous les candidats devraient-ils porter les mêmes chaussures comme ils disposent du même temps sur les ondes?

Ce qui est sûr, c'est que ces talons compensés aux pieds s'apparentent à de la poudre aux yeux.

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fleche1er novembre 2006 : Variations dans la continuité

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Dans l'arsenal des pièges, piques, méchancetés, chausse-trapes et autres gracieusetés que le clan Chirac distille à l'endroit de Sarkozy (au fait, ça n'a rien à voir bien sûr, sauf l'initiale de leur nom: qui avait baptisé Sartre "l'agité du bocal"?), nous avons vu (23 octobre) qu'une métaphore saisonnière était fort prisée chez les adversaires UMP du ministre de l'intérieur. Il est une autre formule qui s'inscrit dans la continuité. Souvenez-vous: il y a plusieurs mois qui paraissent plusieurs siècles (c'était avant le CPE et Villepin se voyait un destin, comme naguère Giscard), le Premier Minsitre déclarait:

"L'élection présidentielle est la rencontre d'un homme et d'un peuple".

Le 30 octobre, dans Le Figaro, Jacques Chirac reprend et développe la formule:

« L’élection présidentielle, c’est une rencontre entre un homme et un peuple. Tel est l’esprit du gaullisme. Telle est la logique de l’élection du président au suffrage universel. Tout est donc possible ».

Tout est possible, en effet. Un homme (ou une femme) et un peuple: Traduisons: les procédures de désignation du candidat de l'UMP (à propos, avez-vous remarqué, ça n'a rien à voir, bien sûr, qu'UMP est l'anagramme de PMU?) n'ont rien à voir avec la conception gaulliste de l'élection présidentielle.

Je crois que nous n'en avons pas fini sur ce thème. Chiraquiens, Chiraquiennes (ou Chiraquistes, comme vous voudrez), faites travailler vos méninges, pour alimenter cette chronique. Et merci par avance.

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Octobre 2006

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fleche23 octobre 2006 : Sondages et saisons

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Les hommes politiques ont un rapport un peu schizophrénique aux sondages. Tous ont l’œil fixé sur eux, tous en commandent, mais tous les critiquent ou en diminuent l’importance lorsqu’ils ne leur sont pas favorables ou lorsqu’ils sont favorables à leurs adversaires...
Au PS comme à l’UMP, le problème est aujourd’hui que Royal et Sarkozy sont au plus haut dans ces sondages. Du côté socialiste, la tendance est donc pour certains à les relativiser pour dégonfler l’effet Royal. Laurent Fabius fait en général dans la métaphore poétique. Il avait déjà lancé en janvier 2006

« La différence entre les sondages et les élections et la même qu’entre l’astrologie et l’astronomie »,

et il déclare en octobre

« Les sondages sont par rapport à la réalité profonde de l’opinion, comme l’écume de la vague par rapport à la profondeur de l’océan».

Sans doute aurait-il une autre vision, tout aussi poétique, si les sondages le favorisaient... Et Jean Glavany, qui était en faveur de la candidature de Lionel Jospin, quoique moins poétique, n’était pas en reste :

« Je ne crois pas à tous ces sondages, qui sont de la pure abstraction théorique. Ils sont un élément indicateur de la popularité d’un candidat. C’est tout ».

C’est tout, mais il est tout de même préférable d’être populaire qu’impopulaire...


Passons à l’UMP. Depuis quelques jours on voir percer chez les chiraquiens, à l’endroit de Nicolas Sarkozy, une métaphore «saisonnière ». Michèle Alliot-Marie lance début octobre :

« Les sondages d’octobre ne font pas les élections de mai. Sans doute y verra-t-on plus clair en janvier ».

Le 20 du même mois, elle récidive à New York :

« Les sondages du mois d’octobre ne sont pas forcément les résultats du mois de mai ».

Et Jean-Pierre Raffarin livre dans Le Monde du 7 octobre cette pensée profonde :

« Les vainqueurs de septembre ne sont pas toujours les vainqueurs de mai. Entre l’automne et le printemps il y a un long hiver à traverser ».
Ce qui peut faire penser à un proverbe célèbre :

« Toussaint en novembre, Noël en décembre »

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fleche16 octobre 2006 : Abrogeants et abrogés

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Dans Libération d'aujourd'hui, une étonnanteet très longue tribune libre d'Abdelwahab Meddeb, intitulée L'islam et le dieu purifié. Le propos de l'auteur est de démontrer que "c'est à l'intérieur même du Coran que la solution gît pour règler la question de la violence et contrer la lecture opposée qu'en font les maximalistes littéralistes islamistes". Programme certes sympathique, même si le style est un peu lourd, mais le détail de la démonstration laisse rêveur. Après avoir rappelé qu'il y a dans le Coran des verset contradictoires, en particulier le verset IX, 29 dit de l'épée, qui prône le meurtre des non musulmans, auquel s'opposent trois autres versets qui disent à peu près le contraire, Meddeb se lance dans une discussion byzantine sur les versets "abrogeants" et "abrogés". En gros, la question est de savoir, lorsque deux versets sont en contradiction, lequel annule l'autre. Est-ce, dans l'ordre chronologique de la "révélation", le plus récent qui prend force de loi, ou faut-il considérer que "ce sont les premiers versets purement religieux, notamment révélés à la Mecque, qui doivent gagner leur éternité sur ceux qui ont été inspirés à Médine dans un contexte politico-juridico-militaire appartenant à une conjoncture datable".

Moi qui espère depuis longtemps que des musulmans prennent enfin la parole contre la violence islamiste, j'avoue être surpris par ce type d'argumentation, qui rappelle fortement le débat sur le sexe des anges. On pose d'abord qu'il y a des contradictions dans le Coran (ça, tout le monde le savait), puis qu'il y a un moyen de choisir entre la bonne et la mauvaise leçon, mais que tout le monde n'est pas d'accord: le verset le plus "licite" est-il le plus ancien ou le plus récent? Bien entendu, on imagine que la réponse peut être conjoncturelle: ça dépend ce qui nous arrange...

Mais que Libération publie ce genre de littérature est un peu étrange et laisse mal augurer de l'état de la pensée contemporaine. July, réveille-toi, ils sont devenus fous!

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fleche15 octobre 2006 : Indigènes

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On parle beaucoup en ce moment du film Indigènes et la programmation mardi dernier sur Antenne 2 du film Harkis a augmenté la pression: ces problèmes seront sans doute au centre de la campagne présidentielle. Après avoir vu les deux, je me suis souvenu de la préface que Sartre avait écrite aux Damnés de la terre, de Frantz Fanon. Elle débutait ainsi:

« Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cents millions d’hommes et un milliard cinq cents millions d’indigènes » Et il poursuivait : « Les uns disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient ».

Sartre avait un sens de la formule qui débordait le cadre de la formule. Souvenez-vous de sa préface à Aden Arabie de Paul Nizan :

« Les communistes ne croient pas en l’enfer : ils croient au néant. L’anéantissement du camarade Nizan fut décidé ».


Et je me souviens de l’avoir entendu, lors d’un meeting à Paris en 1964 ou 1965, évoquer la doctrine de Monroë (« l’Amérique aux Américains ») et poursuivre (je cite de mémoire, et c'est loin):

« qu'il faut bien sûr entendre l'Amérique du Sud aux Américains du Nord ».

Aujourd'hui, dans les "banlieues", on voit apparaître, en opposition aux BAC (brigades anti criminalité) le sigle BAK (brigades anti keufs), ce qui prouve au moins (et c'est la seule chose réconfortante) que les producteurs de ce sigle connaissent leur alphabet. Mais dans un cas on joue sur les mots (ou sur les lettres), alors qu'en opposant comme il le faisait les hommes oux indigènes Sartre mettait les mots en question et portait le fer dans le vocabulaire. Je ne voudrais pas faire dans la nostalgie, mais il faut relire Sartre. C'est vivifiant.

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fleche11 octobre 2006 : Migraines...

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Cela fait deux fois au moins que le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkosy, manque à ses obligations pour cause de migraines. Il n'avait pas, il y a quelques mois, assisté à un conseil des ministres, il était hier absent du petit déjeûner qui réunit chaque semaine à Matignon (chez Monsieur de Villepin, donc) les dirigeants de l'UMP.

Etymologiquement, la migraine vient du grec hémikranion par l'intermédiaire du latin hemicrania et désigne donc un mal qui affecte la moitié du crâne, ce qui laisse donc théoriquement disponible l'autre moitié. Mais Alain Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française, nous donne une intéressante précision qui, quoique non médicale, pourrait bien s'appliquer à la situation. Il explique en efffet qu'en français le mot a d'abord été utilisé avec le sens de "dépit" (ce pourquoi on dit de quelqu'un qu'on ne supporte pas il me donne la migraine). Mais qui donc pourrait bien filer la migraine à Nicolas Sarkosy?

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fleche9 octobre 2006 (bis) : Combat Pour l'Elysée, paroles de prétendants

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Voilà, le livre sur lequel nous avons bossé pendant des mois avec Jean Véronis est sorti, tout beau tout neuf. Nous nous sommes bien amusés à l'écrire, j'espère que vous vous amuserez à la lire.

Si vous voulez poursuivre le débat, jetez un coup d'oeil sur http://calveronis.blogspot.com

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fleche9 octobre 2006 : Je pense donc je suis, il pense donc il suit

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François Fillon est un ancien ministre chiraquien que Dominique de Villepin n’a pas conservé dans son équipe. Du coup, vexé, il a changé de fonds de commerce pour passer avec armes et bagages au clan sarkozien. Le voici donc « conseiller politique de Nicolas Sarkozy ». Nous pouvons donc supposer qu’entre les deux hommes il y a un minimum de communication, qu’ils se mettent d’accord pour parler d’une seule voix.
Et bien non !
Dans le Journal du Dimanche du 8 octobre, monsieur Fillon est interrogé sur l’aspect « spectaculaire et médiatisé» des interventions policières aux Mureaux. Il répond avec hauteur :
« Que diriez-vous si les journalistes n’avaient pas été prévenus ? Que la police agit en douce ! »
Donc, selon François Fillon, conseiller politique de Nicolas Sarkozy, il est tout à fait normal de convoquer les média pour les opérations de police.
Fort bien.
L’ennui est que dans le même journal, deux pages plus loin, Nicolas Sarkozy est à son tour interrogé (mais pas par le même journaliste : il y a aussi des problèmes de coordinations dans le journal):
« Est-ce nécessaire que les descentes de police dans les cités se fassent devant appareils photos et cameras ?».
Réponse : « C’était parfaitement inutile. Et la présence de la presse dans ces conditions gêne l’action de la police».
Manque de coordination ? Sans doute. Mais si monsieur Fillon, interrogé à nouveau, revenait sur ses positions et s‘alignait sur celles des Monsieur Sarkozy (ce qui est probable), nous pourrions en déduire que le cogito cartésien (« je pense donc je suis ») se décline différemment : « Il pense donc il (me) suit ». Cogito qui pourrait d’ailleurs devenir la devise de tous les ralliés de tous bords aux candidats ayant quelques chances de l’emporter : « Ils pensent (à leur avenir) donc ils suivent ».

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fleche8 octobre 2006 : Des sacs, des balles, des briques....

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J'ai regardé récemment à la télévision un vieux polar d'Henri Verneuil, Mélodie en sous-sol, dialogues de Michel Audiard, et j'ai noté à la volée quelques répliques qui toutes concernent des sommes d'argent:

-"Dis m'man, tu pourrais pas m'prêter cinq sacs? Tiens, v'là mille balles"

-"J'te file une brique. Combien? Un million"

-"Vingt sacs par jour"

-"Dix mille sur les noirs" (à la roulette)

-"Deux whiskies, ça fait cent francs".

Le film date de 1962, la France vient de passer aux "nouveaux francs" et y restera pendant près de quarante ans avant de passer à l'euro, et nous avons dans ces extraits de beaux exemples de la façon populaire de compter à l'époque.

D'une part des termes (sacs, balles, briques) venus de l'argot qui désignent tous les francs et, comme des fossiles aux yeux d'un géologue, témoignent de l'histoire de la société. Balle par exemple désignait à l'origine la livre, somme nécessaire à l'achat d'un ballot (ou d'une balle) de marchandise, tout comme un sac permettait d'acheter un sac de marchandise. Quant à la brique, immédiatement traduite en million (de francs), elle doit son nom au fait qu'un million en billets de mille francs (anciens) avait approximativement la forme et le volume d'une brique (celle qui sert à construire des murs).

On note d'autre part dans ces dialogues une constanter alternance entre les anciens ("mille balles, un million) et les nouveaux ("cent francs") francs. Si nous traduisons tout celà, nous avons:

-Cinq sac = cinq mille francs anciens = cinquante francs nouveaux

-Mille balles = mille francs anciens = dix francs nouveaux (et un sac)

-Une brique = un million de francs anciens = dix mille francs nouveau

-Dix mille (francs anciens) = cent nouveaux francs.

-Cent francs = dix mille anciens francs = dix sacs...

D'un côté, donc, les francs officiels, les "nouveaux", de l'autre une pratique populaire qui d'une part a tendance à conserver les francs anciens et surtout compte en balles, en sacs, en briques, etc... C'est-à-dire que nous sommes à la fois dans une période de transition monétaire et lexicale (nouveaux/anciens francs) et face à une variation stylistique ou sociale (briques/balles/sacs).

Pour le lecteur studieux, maintenant, exercices:

1) Traduisez-moi tout cela en euros.

2) trouvez les équivalents contemporains de sacs, balles, briques...

Et une autre fois, si l'occasion se présente, je vous parlerai non plus de ces façons de compter mais des façons de nommer l'argent (fric, pèze, pognon, etc...) et de l'origine de ces mots.

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fleche4 octobre 2006 : Raccourci irréversible
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De la même façon que les promesses n’engagent que ceux qui les entendent, les mots, même assénés avec force, n’engagent guère ceux qui les profèrent.

Souvenez-vous, c’était le 12 mars 2006 et Jacques Lang déclarait : « Je suis candidat à la candidature de façon irréversible ».
Depuis lors il a sans cesse confirmé sa décision définitive. Le 17 août le Nouvel Observateur lui offrait deux pages d’interview, où il tentait de démontrer qu’il était le meilleur candidat. Et il montrait au passage que, comme Jeanne d’Arc il pouvait entendre des voix :
« J'étais l'autre jour au Festival des Vieilles Charrues. Un événement extraordinaire, inventé, porté par des bénévoles. La preuve de la vitalité de ce pays, qui n'attend qu'une délivrance... On m'attrapait dans les allées. « On sera avec vous l'an prochain, débarrassez-nous de cette droite ! » Je suis monté sur scène pour saluer Jamel Debbouze. 50 000 jeunes m'ont applaudi. Ils criaient, « Jack président ! » - apparemment, ils ne lisent pas les sondages... La France attend la gauche ».
C’était beau comme de l’antique. Patatra ! Des lecteurs ayant assisté au spectacle n’ont même pas vu Lang, l’ont encore moins applaudi et l’écrivent à Libération. Réponse de Jack : « Mes propos sont à lire comme un raccourci de l’enthousiasme qui m’a accompagné toute cette journée ». Pour le dictionnaire, « raccourcir » signifie « rendre plus court » et l’on peut donc imaginer qu’ils n’étaient pas 50.000 mais 500.000 à l’acclamer...

Pour montrer l’aspect irréversible de sa candidature, il publiait début septembre son troisième livre de l’année, Faire la révolution fiscale(après L’immigration positive en mars et Vaincre le chômage en avril), pour construire par petites touches son programme électoral. Bref, il était prêt. Et à la mi-septembre, alors que certaines voix au PS chuchotaient qu’il devrait se retirer de la compétition, il répliquait, hautain :
« Nous ne sommes pas des toutous auxquels sur un coup desifflet on pourrait intimer l’ordre de rentrer au chenil ».

Dont acte ! Mais tout cela s’est terminé assez piteusement : François Hollande lui demande d’abandonner la course et celui dont la candidature était irréversible, celui qui n’était pas un toutou que l’on siffle, se retire. En 1995, lors de la primaire socialiste, il s’était déjà retiré pour laisser Jospin et Emmanuelli face à face. Et en 2000, il s’était retiré devant Delanoë de la course à l’investiture à la mairie de Paris, pour devenir quelques heures plus tard ministre de l’éducation nationale.

Décidément les mots, même assénés avec force, n’engagent guère ceux qui les profèrent.

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fleche2 octobre 2006 : 1 vote =10 cocktails Molotov

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Je trouve dans le dernier disque de Diam's (Dans ma bulle) une feuille volante dont je vous livre un passage.

"Nous, enfants de la république, de souche ou d'adoption, ne sommes ni représentés ni compris par les hommes politiques qui dirigent notre pays.

1 vote= 10 cocktails Molotov.

Pour être représenté il faut se faire connaître. Il n'y aura pas d'autres 21 avril 2002.

Il est temps de nous faire entendre.

POUR VOTER, IL FAUT S'INSCRIRE SUR LES LISTES ELECTORALES

Où et quand dois-je m'inscrire sur les listes électorales?"

Suivent des conseils très précis pour s'inscrire sur les dites listes... Si vous êtes déjà inscrits, écoutez le disque de Diam's. Si vous n'êtes pas inscrits, inscrivez-vous et écoutez le disque de Diam's. Et n'oubliez pas le conseil de Léo Ferré:

"Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du martini, mon petit". J'ajouterai: une olive et un zeste de citron.

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Septembre 2007


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fleche29 septembre 2006 :
Supermenteur et fausse couche
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1. Supermenteur fait des petits...

En 2004 Nicolas Sarkozy avait promis, juré, que l'Etat ne descendrait pas au dessous de 70% du capital de Gaz de France. A voir ce qui se passe aujourd'hui, on se dit que supermenteur a fait un petit (pour ceux qui ont la mémoire courte, supermenteur est le surnom que les "Guignols de l'info" avaient donné à Chirac lors de la dernière campagne présidentielle) et que le rejeton est digne de son géniteur.

C'est dans ce contexte que je livre à votre sagacité deux phrases récentes du bébé supermenteur. La première a pour but de définir la façon dont il compte faire campagne: « C’est parce que nous aurons tout dit avant que nous ferons tout après ». Par exemple: c'est parce que j'ai dit en 2004 que l'Etat garderait 70% du capital de GDF que j'appelle aujourd'hui à le privatiser.

C'est justement dans le cadre de cette privatisation qu'apparaît la seconde perle de monsieur Sarkozy. Certains députés de son parti rechignent en effet à voter le texte qu'on leur propose et, pour les convaincre, il lance: "Il faut incarner l'avenir forcément en rupture, en étant solidaire du présent et sans renier le passé". Vous imaginez le drame des potaches si on leur proposait de commenter cette forte pensée à l'épreuve de philosophie du baccalauréat 2007!

2. Fausse couche

Dans le genre formules creuses sitôt lancée sitôt démentie Lionel Jospin n'est pas en reste. Le 25 septembre il déclare avec le sérieux qui le caractérise: « Je suis le fils d’une sage-femme, j’irai au terme ». Deux jours plus tard il annonce qu’il renonce : fausse-couche ?

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fleche28 septembre 2006 : Reprises (de chansons)

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Lundi 25 septembre, Bernard Lavilliers présentait au théâtre du Châtelet, à Paris, un spectacle consacré à Léo Ferré. Ils sont au moins trois dans le métier, auteur-compositeur-interprètes reconnus, ayant une oeuvre importante et consacrant cependant une partie de leur temps à chanter quelqu'un d'autres: Lavilliers avec Ferré donc, Maxime Le Forestier avecGeorges Brassens et Jacques Higelin avec Charles Trenet. Il faut y ajouter des reprises ponctuelles, fréquentes, en particulier dans les disques collectifs. Tout a commencé en 1985 par l’initiative de Renaud (sans doute influencé par une initiative comparable de Bob Geldof, quelques mois auparavant) qui, sous le nom de Chanteurs sans frontières, réunissait trente six artistes chantant au profit de l’Ethiopie où sévissait la famine. Par la suite, après la création par Coluche des Restos du Cœur, des chanteurs se réunissaient autour d’une chanson écrite par Jean-Jacques Goldman (« Aujourd’hui on n’a plus le droit, ni d’avoir faim ni d’avoir froid », 1992):Les enfoirés étaient nés, suivis par Sol en si, groupe d’artistes se produisant et enregistrant au profit des enfants atteints du SIDA. Et, dans tous les cas, les artistes enregistrant pour une cause humanitaire interprétaient essentiellement des chansons écrites et composées par d'autres.

Je ne vais pas faire la sociologie de ces reprises, ni leur histoire, je voudrais juste réfléchir sur ce phénomène du point de vue de la chanson, en me demandant ce qu'elles lui apportent ou ce qu'elles nous disent sur elle. La pire des choses pour un interprète serait de chercher à faire comme le créateur de l'oeuvre qu'il choisit de reprendre, de se glisser dans sa peau, dans ses gestes, dans sa voix, bref de l'imiter. Or c'est au contraire que nous assistons, et cela nous a donné quelques grandes réussites, comme Les mots bleus de Christophe par Bashung (Urgence), Quand j’aime une fois j’aime pour toujours de Richard Desjardins par Cabrel (Sol en si 1993), Jaurès de Jacques Brel par Zebda (Aux suivants), Le déserteur de Boris Vian par Eddie Mitchell et Le loup la biche et le chevalier d’Henri Salvador par Bernard Lavilliers (Ma chanson d’enfance) ou Mon camarade de Léo Ferré par Dominique A (Avec Léo). Et lundi soir, le public en grande partie composé de fans de Ferré découvrait dans l'interprétation de Lavilliers un autre regard, une autre compréhension de son oeuvre, avec des trouvailles orchestrales décoiffantes (il était accompagné par l'orchestre symphonique Pasdeloup dont les violons donnaient aux Assis -texte de Rimbaud-, à La Mémoire et la mer ou à Avec le temps des accents étonnants). De la même façon que le Jaurès de Brel cité plus haut est devenu une chanson de Zebda, bien des chansons de Ferré sont ainsi devenues des chansons de Lavilliers.

Ce qui m'intéresse en fait dans ces reprises c'est qu'elles permettent de tester une oeuvre. La chanson de Brassens qui résiste à une autre interprétation, sans la voix de tonton Georges et sa façon de faire la pompe à la guitare, celle de Ferré sans la diction de Léo, sa façon parfois de dégueuler les mots, bref la chanson qui peut supporter de changer d'interprète y gagne ses galons de grande chanson, fait la preuve qu'elle existe toute seule. Pour être pédant (ou emmerdant) un instant, je dirais qu'il faut distinguer entre la chanson écrite (une partition, un texte et les relations entre les deux), qui est quelque chose d'abstrait, une structure théorique, et la chanson chantée qui donne de la chair à cette abstraction. Les relations entre les deux (chanson écrite, chanson chantée) sont au fond du même type que celles qui existent entre un phonème (une abstraction) et les différentes formes phonétiques sous lesquelles il peut être réalisée.... J'arrête donc ce passage "pédant", je suppose que vous voyez ce que je veux dire.

Mais il y a en outre dans ces reprises le fait qu'une nouvelle interprétation et le contexte historique et social dans lequel elle a lieu donne parfois un sens nouveau à des chansons anciennes, comme Douce France (Charles Trenet) reprise par Carte de Séjour en 1985, ou Les p’tits papiers de Serge Gainsbourg, créée par Régine et reprise par Rodolphe Burger en 1999 (sur l’album Liberté de circulation) : dans les deux cas des chansons sémantiquement anodines devenaient, en situation,des manifestes politiques: pour l'intégration dans un cas, pour les sans papiers dans l'autre. Car le sens n'est pas seulement dans l'oeuvre (ou dans le signe linguistique), il est aussi (et peut-être surtout) dans ses conditionsde profération.

Vous ne saviez pas que, chaque fois que vous chantez sous votre douche, vous re-créez une chanson, vous lui donnez un sens nouveau, même en la massacrant. Et bien vous n'êtes pas venus pour rien...

Bon, la prochaine fois, je vous parlerai de choses plus légères!

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fleche21 septembre 2006 : Caniche, chiot, cabot...

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Les chiens sont entrés dans la vie politique moderne le 23 septembre 1952. Richard Nixon, alors candidat à la vice-présidence américaine, avait été accusé d'avoir reçu des financement occultes. Pour se défendre il fit un discours (connu comme le Checkers speech) qui reste une pièce d'anthologie, expliquant que le seul cadeau qu'il avait jamais reçu était son cocker Checkers, lequel était bien sûr présent à l'écran. Gros succès. Pour faire bonne mesure il avait ajouté que sa femme, accusée de porter un manteau en vison, n'avait qu'un «respectable Republican cloth coat »... Vous demanderez à votre tailleur ce que peut bien être un "respectable manteau de laine républicain"...

Le cocker de Nixon était donc un témoin de moralité... Mais le pauvre canin est en train de devenir l'injure favorite des hommes politiques. Tony Blair était il y a peu traité en Grande Bretagne de "caniche" de Bush. La mode étant lancée, voici que le président vénézuélien Chavez traiteà son tour le président mexicain Fox (dont, il est vrai, le nom signifie en anglais "renard") de "caniche de l'empire" (de l'empire US, bien sûr). Et un autre président (de l'UMP celui-ci) se fait traiter successivement de caniche et de chiot.

En effet, Nicolas Sarkozy, qui a fait des pieds et des mains pour rencontrer le président Bush, n'a pas lésiné sur les discours complaisants. Selon le Washington Post « Il a eu le genre de réthorique qu’on aurait attendu de l’administration Bush, particulièrement sur l’Iran, Israël et la lutte contre le terrorisme ». Voici donc que Laurent Fabius, le17 septembre, lance : « Nous n’avons pas besoin à la tête de l’Etat de quelqu’un qui se fixe comme programme d’être le futur caniche du président des Etats Unis ». Le même jour, Henri Emmanuelli en remet une couche: « Sarkozy couché comme un chiot devant son maître ». Et, dans Libération du 19, J-M Thénard soulignant que Sarkozy, comme Chirac, ne tenait pas ses promesses (à propos bien sûr de GDF dont il avait juré en 2004 que l'Etat garderait 70% des actions): «Sarkozy, sur ce point, n’est pas en rupture mais bien le chiot de Chirac ».

Il est vrai que le chien a mauvaise presse dans la langue française, si l'on en juge sur les expressions dans lesquelles on l'utilise: garder un chien de sa chienne, se regarder en chien de faïence, arriver comme un chien dans un jeu de quilles, nom d'un chien, ou encore tout simplement chien! voire fils de chienne, et j'en passe. De ce point de vue, caniche et chiot sont au fond plutôt des mots affectueux et l'on se demande pourquoi Fabius ou Emmanuelli n'ont pas préféré le mot cabot qui me paraît beaucoup plus approprié à la vie politique. Il a en effet l'avantage d'être à double sens, désignant à la fois un chien et un comédien qui en fait un peu trop pour se faire remarquer.Certes ces deux cabots n'ont pas la même étymologie, mais qu'importe: je rêve de voir un jour à l'Assemblée nationale une partie de l'assistance faire Ouah! Ouah! pour signifier qu'à ses yeux l'orateur n'est qu'un chien tandis que l'autre moitié applaudirait à tout rompre pour dire qu'elle apprécie le discours du cabotin...

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fleche20 septembre 2006 : La Cause du people

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Libération titrait le 18 septembre un article expliquant que c'était contre le gré du député socialiste Arnaud Montebourg qu'un papier le concernant avait été publié dans Gala:

"Arnaud Montenourg se dit piégé par la soupe pipolaire"

La soupe pipolaire! N'importe quel francophone entendant ou lisant ce syntagme pense bien sûr à la soupe populaire, mais voilà, il ne s'agit pas de populaire, justement, mais d'un jeu de mots un peu vaseux et en plein dans l'air du temps...

J'ai déjà abordé ce thème le 14 août et le 12 septembre mais il mérite, je crois, qu'on y revienne. Car le mot peuple semble décidément bien déconsidéré pour qu'on le contourne aujourd'hui presque systématiquement par un emprunt à l'anglais, adapté de différentes façons à la graphie française et décliné sous différentes formes: people, pipole, pipeul, pipoliser, pipolisation et maintenant pipolaire. Il existait naguère un journal maoïste français intitulé La Cause du peuple, le Parti Communiste et la CGT soutenaient les revendications ou les luttes populaires, la forme familière populo avait des connotations plutôt sympathiques, et l'on avait même un adjectif familier popu. Or il est difficile de remplacer dans ces différentes formes peuple par people. Cela donnerait La Cause du people, les luttes pipolaires, le pipolo et le pipo (ou, pourquoi pas, le pipeau, comme dans l'expression c'est du pipeau...). C'est-à-dire que peuple et populaire font aujourd'hui un peu populistes, adjectif qui a longtemps servi à qualifier des régimes proches du fascisme (Mussolini en Italie, Peron en Argentine, et qui a pris aujourd'hui un sens plus large. Laurent Joffrin, dans son ouvrage La Gauche caviar, en donne une définition un peu polémique qui donne cependant à réfléchir: "Est populiste, en fait, une idée qui vient du peuple et qui déplaît aux élites progressistes". Disons que la "gauche caviar", perdant tout lien avec le peuple, l'a d'une part discrédité (le peuple est à ses yeux devenu populiste), tandis que d'autre part elle se transformait elle-même en people, le contraire du peuple.

Il demeure que tout cela, peuple, people, populo, populiste, reste de façon subliminale lié par une même structure consonantique (et étymologique) : PPL. On n'échappe pas si facilement au populus latin, les "habitants d'un pays", même si les people se considèrent comme une partie privilégiée de ce peuple. Car la gauche caviar ne va ni au restau du coeur ni à la soupe populaire, elle nous sert sa soupe pipolaire...

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fleche14 septembre 2006 :

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J'ai retrouvé dans un coin de mon ordinateur le document suivant:

Il s'agit d'une affiche publicitaire de Coca Cola éditée à l'époque des jeux olympiques d'hiver d'Albertville.

J'ai toujours admiré la façon dont le logo de Coca était adapté à divers systèmes d'écriture. Il y a là, sur le plan sémiologique, une belle leçon de choses: comment conserver dans des systèmes différents (et parfois non alphabétiques) à la fois le style initial, l'allitération consonantique (KKKL) et la symétrie des voyelles (O A O A).

Je vous laisse chercher de quels systèmes (ou de quelles langues) il s'agit ici. Et j'ajoute une petite devinette. Une langue est, sur cette affiche, représentée deux fois. Laquelle? Et pourquoi?

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fleche12 septembre 2006 : A PROPOS DE SIGLES...ET DE FOOTBALL

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L'IGLFA organisera le prochain mondial de football à Buenos Aires du 23 au 27 septembre 2007. Vous vous dîtes que nous sortons du mondial, qu'il a lieu tous les quatre ans, que cela est bien suffisant, et que le prochain devrait donc avoir lieu en 2010, à Buenos Aires peut-être mais en 2010. Et vous avez presque raison...

Mais faisons un petit détour par une rapide analyse du phénomène des sigles dont, bien souvent, on oublie la source, un signifiant (le sigle) remplaçant un autre signifiant (la suite de mots dont il constitue l'abréviation). Herbert Marcuse, dans L'Homme unidimensionnel (One-dimensional man, 1964, traduction française 1968) pointait les ruses de la raison dont témoignait l'usage des sigles. Il écrivait par exemple à propos de l'OTAN:

"N.A.T.O. ne suggère pas que North Atlantic Treaty Orgnisation signifie, nommément, un traité entre les nations de l'Atlantique-Nord -car on pourrait se poser des questions sur la présence de la Grèce et de la Turquie parmi ses membres".

Et il est vrai que bien des gens utilisent quotidiennement HLM ou PMU sans savoir vraiment de quelles suites de mots ils constituent l'acronyme. Revenons donc à l'IGLFA: il s'agit de l'association internationale gay et lesbienne de football (en anglais: International Gay and Lesbian Football Association). Il y a donc aujourd'hui un football gay et lesbien. Nul ne saurait contester le droit des gays et des lesbiennes de jouer au football. Mais pourquoi entre eux? Ce "concept", le football gay et lesbien, témoigne bien sûr d'une tendance de plus en plus fréquente au repli identitaire, dont il est interdit de se gausser depuis que la pensée politiquement correcte tient le haut du pavé. En n'étant pas politiquement correct cependant, on pourrait suggérer d'organiser désormais un mondial de football des bouddhistes, ou des gauchers, ou des joueurs nés un mardi, ou des linguistes... Pour ma part je préférerais une coupe Davis des linguistes, ce qui me permettrait peut-être, avec beaucoup de chance, de briller un peu (enfin!) dans mon sport préféré, le tennis (mais ne rêvons pas, je perdrais sans doute tous mes matches...). Pire, et en étant encore moins politiquement correct, pourquoi ne pas imaginer un mondial de football des culs-de-jatte? Je suis horrible? Je fais de l'humour noir mal venu? Non, je m'interroge sur la société éclatée qui, sous nos yeux, est en train de se mettre en place.Une société de groupes, de tribus, dont nous voyons le résultats dans certaines banlieues. Le football gay et lesbien ne mange pas de pain, bien sûr, mais il est révélateur d'une tendance inquiétante...

Pour parler d'une autre tribu dont j'avais traité dans mon billet du 14 août, celles des "people", j'ai entendu hier soir David Pujadas, sur la 5, traitant des sans papiers de l'église Saint-Bernard en 1996 et du soutien que leur avaient apporté un certain nombre de vedettes, s'interroger: "Pourquoi à ce moment ça pipolise?". Et quelques minutes plus tard, parlant de Simone Weil :"Elle n'était pas pipolisée". C'était pour enrichir le corpus... Mais aussi pour suggérer que cette notion de pipolisation risque fort d'être au centre de la campagne présidentielle, témoignant d'une étrange conception de la politique. Nous vivons une époque moderne!

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fleche9 septembre 2006 : Opportuniste

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Cela n'a aucun intérêt, mais je passe depuis quelques jours mes soirées et la plus grande partie de mes nuits à suivre à la télévision le tournoi de tennis de Flushing Meadows. Chacun ses vices... Les commentaires des journalistes sportifs sont toujours intéressants pour un linguiste (mais rassurez-vous, ce n'est pas en tant que linguiste que je suis ce tournoi..). Cependant, j'ai noté plusieurs fois dans la bouche des commentateurs l'utilisation de l'adjectif opportuniste avec le sens de "celui qui sait profiter d'une occasion".Or il y a longtemps que j'ai noté en français d'Afrique cette légère innovation. Un opportuniste est en effet en français standard celui qui saisit une occasion, certes, mais "en transigeant avec les principes". C'est-à-dire que l'adjectif a des connotations plutôt négatives: en gros, l'opportuniste retourne volontiers sa veste, tandis qu'en Afrique l'adjectif connote la réactivité. L'usage africain, avec une connotation plutôt positive, est donc en train de passer en français standard.

Ce qui amène deux réflexions. D'une part, que l'évolution sémantique peut se situer au niveau des connotations, dans le passage ici du négatif au positif, mais le contraire est bien sûr possible (je sais, ce n'est pas une découverte bouleversante...). D'autre part, et c'est plus intéressant, que la périphérie (ici l'Afrique et le français qu'on y parle) peut influencer le centre. Plutôt réjouissant, non?

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fleche8 septembre 2006 : Ouvrir le dictionnaire

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Le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN), très vite suivi par le Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples (MRAP) font en ce moment quelques bruits, se plaignant de l'article Colonisation dans la dernière édition du petit Robert. Voici tout d'abord l'objet du délit:

Colonisation. Sens 1: le fait de peupler de colons, de transformer en colonie. Sens 2: Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies

Et à l'article Coloniser on trouve l'exemple suivant: Coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses.

On voit bien ce qui gêne le CRAN et le MRAP: l'idée de mise en valeur, qui donnerait une connotation positive à la colonisation. Et ils réclament le retrait de l'ouvrage. J'ajouterais pour ma part que l'on pourrait attendre une condamnation des retombées humaines de la colonisation, ce qui pose cependant un certain nombre de problèmes. En particulier: un dictionnaire doit-il prendre des positions idéologiques? Le débat est ouvert.

Il se trouve que je connais et que j'estime Alain Rey, le patron du Robert, et je sais très bien qu'il n'a nullement, bien au contraire, une image positive de la colonisation. En outrecette affaire(et la demande de retrait de l'ouvrage ou de l'article) me rappelle un vieux film de Jean-Luc Godard, Alphaville, dans lequel un régime totalitaire installé sur une planète lointaine changeait chaque jour des articles du dictionnaires pour agir sur les pensées des citoyens. Disons qu'il s'agissait d'une variante cinématographique du roman d'Orwell, 1984.Ces fictions étaient à l'époque insupportables mais surtout prémonitoires: le "politiquement correct" en est la moderne version.

Mais, surtout, j'ai dans ma bibliothèque la première version du Petit Robert, celle de 1967 (le "mini Bob" comme l'appelait à l'époque Cournot dans le Nouvel Observateur fête en effet cette année ses quarante ans). Or les passages incriminés y étaient déjà. Faut-il en conclure que les militants du CRAN et du MRAP n'ont pas ouvert le Robert à l'article colonisation depuis quarante ans?

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fleche7 septembre 2006 : "J'kiffe quand les keufs cannent"

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Dans son numéro d'hier, le Canard enchaîné rappelle malicieusement qu'un des "intellectuels" ayant apporté son soutien à Nicolas Sarkosy, Doc Gyneco, a chanté "j'kiffe quand les keufs cannent", ce qui devrait plaire au Ministre de l'Intérieur, patron des honorables forces de l'ordre. L'hedomadaire poursuit: "Traduction en langage de beaux quartiers: je jubile quand les policiers décèdent". L'auteur de l'article, Louis-Marie Horeau, aurait aussi pu souligner l'effet littéraire des allitérations (K K K), digne de Racine ("Pour qui sont ses serpents qui sifflent sur nos têtes". Mais ce qui va me retenir aujourd'hui est l'idée de traduction.

Je suis en effet en train de travailler sur le problème de la définition de la langue (non, ce n'est pas si facile...), et une des idées que je soupèse est la suivante: une langue est ce qui se traduit, ou ce qu’il faut traduire. Ce n’est pas là une reformulation ou un recyclage du vieux critère de l’intercompréhension qui permettrait de distinguer entre deux langues différentes ou deux dialectes d’une même langue. On sait que le verbe traduire recouvre dans la langue courante deux sens différents, et deux métiers, celui de traducteur et celui d’interprète, le premier travaillant sur de l’écrit et le second sur de l’oral. Ce couple, traducteur/interprète, nous permet de revisiter la différence entre l’oral et l’écrit. En effet, si tous les « français » ou tous les « arabes » ne sont pas nécessairement inter compréhensibles, un ouvrage écrit en français ou en chinois est en revanche compréhensible à tous ceux qui lisent le français ou le chinois. C‘est-à-dire qu’il serait possible de définir une communauté correspondant à une langue écrite (l’ensemble des gens qui peuvent la lire sans avoir besoin d’une traduction) mais plus complexe de définir la communauté correspondant à une variable (ou une variante) orale.

Revenons donc à ce chef-d'oeuvre: "J'kiffe quand les keufs cannent". Nous pourrionsen proposer d'autres "traductions": Je jouis (ou je suis content, je prends mon pied, je mouille, je bande...) quand les flics (ou les cognes, les poulets, les schmitts, les bourres...) crèvent (ou clamsent, calanchent, cassent leur pipe, passent l’arme à gauche...). Nous avons là un certain nombre de variantes (ici écrites, mais qui sont multipliées à l’oral par des faits phonétiques) face auxquelles il est légitime de se demander si la traduction est nécessaire et si, donc, il s'agit d'une même langue ou de plusieurs.

Dans sa présentation de l'ouvrage de William Labov Sociolinguistique, Pierre Encrevé justifiait la tentative de rapprochement de Labov avec la grammaire générative en expliquant que cette dernière était « la forme aujourd’hui la plus appropriée à la description de tout ce qui ne varie pas (c’est-à-dire majeure partie) » et que Labov « emprunte son cadre formel et en propose simplement une extension » . Ce texte, publié en 1976, introduisait la traduction d’un livre, Sociolinguistic Patterns, publié en 1973. Or, en 1977, dans ses Dialogues avec Mitsou Ronat, Chomsky opposait à cette vision une fin de non recevoir et envoyait proprement Labov sur les roses:
« Le seul type de propositions qui soit venu de la dite socio-linguistique, c’est que le discours d’un individu ne consiste pas en l’interaction de systèmes idéaux, mais en un seul système, avec quelques variantes marginales. Si c’est cela, ce n’est pas très intéressant (…) l’existence d’une discipline nommée « socio-linguistique » reste pour moi chose obscure »
Laissons de côté les nombreux changements dans les théories de Chomsky depuis lors, qui importent peu ici, et la question de savoir s’il a vraiment élaboré la forme la plus appropriée de description des langues, ce qui est un autre débat. Je voudrais en effet me pencher sur le programme esquissé par Encrevé. Il disait en fait deux choses différentes: que la majeure partie de la langue ne varie pas d’une part et d’autre part que la sociolinguistique devrait être une extension de la linguistique interne (à ses yeux la grammaire générative, mais peu importe). Or ces deux affirmations me paraissent discutables.

Mais je ne vais pas continuer à vous casser les pieds avec des considérations théoriques, cela suffit pour aujourd'hui.

Il me reste juste à remercier Doc Gyneco de m'avoir permis, bien involotairement, ces réflexions.

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fleche5 septembre 2006 : "Je vais lui donner un coup de main"

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Un de mes jardins secrets (de moins en moins secret il est vrai) est la chanson, ce pourquoi j'ai été particulièrement intéressé par une déclaration de Johnny Hallyday dans le journal Nice Matin du 28 août : "Nicolas doit absolument être notre président. Je ne vais pas me contenter de voter pour lui, je vais lui donner un coup de main ». Et le dimanche suivant, à l'Université d'été de l'UMP, à Marseille, ils étaient deux, Hallyday donc et Doc Gyneco, à chanter les louanges de Sarkozy (Doc Gyneco l'a même baptisé "mon petit maître à penser").

Johnny donne donc un coup de main à Sarko et Gyneco apprend à penser auprès de lui...

Il faudrait faire une typologie des différentes postures de la peopolisation (ou pipolisation ou encore pipeulisation, choisissez votre orthographe comme bon vous semble). Dans le cas le plus général, il s'agit pour certains journaux d'appâter le client en publiant des photos (parfois "volées", mais bien souvent avec l'accord de la victime) ou des reportages sur la vie de rêve des "people". Les rapports entre le monde politique et le show business sont d'un autre ordre. A une certaine époque, des vedettes venaient chanter gratuitement au profit d'une cause, on appelait ça des "galas de soutien". Ferré ou Brassens chantaient pour les Anarchistes, Colette Magny, Georges Moustaki ou Bernard Lavilliers allaient se produire dans les usines en grève, etc... La pratique n'est d'ailleurs pas obsolète: en février 2005 ils étaient une bonne quarantaine à chanter à l'Olympia en soutien à la journaliste Florence Aubenas retenue avec son chauffeur en otage en Irak.

Mais ce qui s'est passé à Marseille est d'un tout autre ordre. Commençons par le couple Sarko/Johnny. On aura remarqué que Johnny l'appelle Nicolas, donc ils sont copains, donc tous ceux qui aiment Johnny doivent voter pour son copain Nicolas. Dans cette affaire, Hallyday n'a pas grand chose à gagner (sauf s'il a des problèmes d'impôts et espère beaucoup d'un Nicolas président, mais qui irait penser de telles bassesses?), et Sarkozy pense qu'il a tout à gagner, lui, à exhiber l'amitié de Johnny. Ce qui implique bien sûr une fusion entre les fans et les électeurs. Mais les fans aiment un chanteur et je doute fort qu'ils accordent le moindre intérêt aux idées (!!!) politiques de leur vedette préférée.

Quant au couple Sarko/Gyneco, il est si j'ose dire inversé. Le ministre de l'intérieur tente de faire oublier les racailles et autres kärchers qu'il a déversés sur les jeunes de banlieue, et il s'est dit qu'un chanteur de "rap" serait du plus bel effet dans sa panoplie "d'amis". L'ennui est que Doc Gyneco est de moins en moins rappeur, de moins en moins "respecté" dans les banlieues, et que sa carrière est au point mort. C'est donc lui qui a tout à gagner dans l'affaire: enfin, on parle de lui, merci Nicolas, "mon petit maître à penser".

Le hasard fait que je publie en novembre, aux éditions de l'Archipel, une version mise à jour (228 articles modifiés ou réécrits entièrement, et 144 articles nouveaux) de Cent ans de chanson française. Parmi ces articles nouveaux, il y en a un sur Doc Gyneco, bien sûr. L'ouvrage est à l'imprimerie et il est trop tard pour y changer quoi que ce soit, mais en relisant la dernière phrase, je me dis qu'il n'y a rien à vraiment y changer.Voici donc, en avant-première, cet article;

DOC GYNÉCO
(Bruno Beausire) Clichy 1974. Auteur-compositeur-interprète. De parents guadeloupéens. Collabore en 1993 avec le groupe Ministère Amer (écrivant un titre, Autopsie, pour leur Album 95200) puis enregistre son premier disque, Première consultation (1996) qui se vend à 750 000 exemplaires. Suivent en 1998 Liaisons dangereuses (dont un duo avec Bernard Tapie, un autre avec Renaud) et en 2002, Solitaire, album qui reçoit une victoire de la musique (meilleur album rap) en 2003. Entre rap « cool » et raggamufin, avec une touche de funky, il mène une carrière incertaine, inclassable. Moins violent que le groupe NTM, moins tendu qu’IAM, il semble pencher vers un anarchisme à la Ferré, mais un anarchisme version light: Doc Gyneco a fait de l’indolence une forme d’esthétique et, pour ne pas fatiguer sa voix, chante même en suçant presque le micro. Derrière son air endormi, il se moque gentiment de tout le monde. Sauf de lui.

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fleche4 septembre 2006 : "Je me fous de parler avec des Portugais, je veux étudier le portugais"

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Je discutais hier avec un ami qui n'est pas étranger à la linguistique, s'intéresse aux langues et lit beaucoup de romans, sans difficultés je crois, en allemand et en portugais. Il me disait qu'il aurait cette année du temps libre et voulait revenir à l'université pour passer un diplôme de portugais. Sachant qu'il connaissait bien cette langue, je lui ai naïvement répondu: "tu ferais mieux d'aller parler avec des Portugais". Sa réponse m'a laissé perplexe: "Je me fous de parler avec des Portugais, je veux étudier le portugais". J'avoue que j'ai du mal à classer cette phrase d'un point de vue logique: paradoxe, provocation, contradiction interne, bêtise, inconséquence, désintérêt pour les gens? Mais elle m'intéresse du point de vue scientifique.

Il se trouve en effet qu'avec deux amis-complices-collègues (Philippe Blanchet et Didier de Robillard) nous sommes en train de terminer un numéro de la revue en ligne Marges Linguistiques dans lequel nous essayons de développer une critique épistémologique de la linguistique, ou plutôt de la "technolinguistique", celle qui construit, voire invente, des langues en s'appuyant sur une méthodologie qu'elle pense rigoureuse et qui ignore souverainement les locuteurs.D'un côté des millions de pratiques mouvantes, variées, contradictoires, c'est-à-dire tout simplement la vie, la vie sous son aspect linguistique, de l'autre un spécialiste qui démonte et remonte ce qu'il croit être une machine bien huilée, la langue, rêvant de pouvoir projeter sur l'ensemble des faits qu'il observe une méthode importée de la phonologie. Ces technolinguistes me font penser à ces soldats sans bataille qui passent leur temps à démonter, huiler et remonter leurs armes. Mais les langues ne sont pas des mécaniques bien huilées, elles résistent souvent à la volonté de mettre de l'ordre dans leur désordre, et c'est sans doute cela qui les rend humaines. "Je me fous de parler avec des Portugais, je veux étudier le portugais". Je n'aurais pas pu inventer une plus belle phrase pour justifier l'entreprise que Philippe, Didier et moi-même tentons de mener à bien...

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fleche2 septembre 2006 : La banlieue est banale

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Libération du 1er septembre fait sa une sur la rentrée scolaire et titre: "La banlieue au premier rang". Ce qui me donne l'occasion de rappeler l’étymologie du mot . À l’origine se trouve le ban, mot francique qui signifiait "loi, juridiction, chose à respecter sous peine de rétorsion", sens que l'on retrouve dans de nombreuses expressions françaises comme publier les bans, convoquer le ban et l’arrière ban, mettre au ban, etc. Il en vient aussi l’adjectif banal, s’appliquant aux personnes soumises à la loi féodale, au ban, qui va prendre ensuite le sens de communal ou collectif : un four banal était un four où tout le village venait faire son pain, un moulin banal le moulin où tout le monde venait moudre son grain, etc.De là le sens de l'adjectif banal, ce qui est commun, sans intérêt.
C’est dans ce champ sémantique qu’il faut analyser le mot banlieue, signifiant littéralement le territoire large d’une lieue, autour de la ville, sur lequel s’appliquait le ban, l’autorité du seigneur: un cercle d'environ 4 kilomètres de rayon dans lequel on respectait la loi. Ce sens peut aujourd’hui faire sourire, lorsque l’on considère l’insécurité ou le désordre qui dit-on règnent dans les banlieues...

Mais il justifie cependant que la "sociolinguistique urbaine" se penche sur ces franges étymologiques de la ville, sur ses marges : puisque la banlieue est une extension de la ville, alors la sociolinguistique urbaine devait y mettre son nez. Mais pour quoi faire ? Au vu des nombreuses publications (parfois scientifiques et le plus souvent mondaines) sur le parler des jeunes de banlieues, on se rend compte qu'on analyse surtout le lexique (en particulier le verlan), comme un objet exotique, mais qu'on se préoccupe beaucoup moins de la fracture linguistique dont il témoigne;

C’est sans doute là que la « sociolinguistique urbaine » est la moins « sociale ».

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Août 2006


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fleche28 août 2006

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J’ai l'impression que nous n'en finirons jamais avec ces problèmes de classification (voir 15, 18, 24 et 26 août). Ce matin l'ouragan Ernesto qui fonçait vers les côtes américaines et semble s'être détourné vers Cuba a été déclassé. Il ne s'agit plus d'un ouragan mais d'une tempête tropicale. Motif de cette humiliation: il avait réduit sa vitesse. Si les Plutoniens et les ouragans font un front commun, nous allons voir ce que nous allons voir...

Plus sérieusement (enfin, façon de parler): vous trouverez dans la rubriques Textes récents un article (plus exactement le texte d'une conférence prononcée en 2004 à Neuchâtel) à paraître dans le Bulletin suisse de linguistique appliquée N°83, 2006, Les fractures linguistiques. Comme celà, ceux qui me font l'amitié de consulter ce site en auront la primeur.

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fleche26 août 2006 : Aux armes, Plutoniens !
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Je reçois à propos de mon dernier billet un mail du Brésil comparant le Summer Institute of Linguistics et l’Union Astronomique Internationale : cette dernière mettant un nouvel ordre dans le système solaire en décidant de ce qu’est une planète (vous avez tous appris, je suppose, que Pluton est virée du club) comme le SIL décide de ce qu’est une langue... La comparaison, bien sûr, est un peu osée, ou alors poétique... Mais le hasard fait que le même jour, le journal Libération commentant l’événement imagine que l’ex planète soit habitée et s’amuse ainsi : « L’avantage avec les Plutoniens, c’est qu’ils ne risquent guère d’entamer la guerre des noms, à l’instar des Inuits combattant le vocable Esquimau ».
J’aime bien ces rencontres aléatoires. Le SIL, bien sûr, n’est pas ici seul en cause : ce sont les philosophes, puis les grammairiens, puis les linguistes qui ont décidé de ce qu’était une langue. Quant aux planètes, vous savez comme moi que le mot a d’abord désigné une étoile mouvante, se déplaçant sur un fond d’étoiles fixes, d’où leur nom (du grec planêtês, « errant », « vagabond »). Dans cette acception, le soleil et la lune étaient bien sûr des planètes. C’est à la fin du XVII° siècle que le mot change de sens et désigne désormais ce qui tourne autour du soleil sur une orbite elliptique : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, la Terre, Neptune, Pluton... Jusqu’ici rien à dire, ni rien qui empêche de dormir un astrophysicien (et encore moins un linguiste). Mais on découvre que Pluton est de petite taille, que son orbite est trop inclinée, qu’il y a beaucoup d’autres objets plus gros qui se baladent également autour du soleil. Dès lors émergent deux positions : Il y a trop de planètes, disent les uns, il faut y mettre de l'ordre (nous y voilà). Pas du tout, disent les autres, essentiellement les Américains. Pourquoi ? Parce que Pluton est la seule « planète » découverte par un chercheur made in USA (Clyde Tombaugh, 1930) et qu'ils ne veulent pas la perdre... Ils perdent pourtant la partie et Pluton est ainsi dégradée.

Voici pour votre information la définition d’une planète adoptée le 24 août à Prague par l’UAI : « Corps céleste qui est en orbite autour du soleil, a une masse suffisante pour que sa gravité l’emporte sur les forces de cohésion du corps solide et le maintienne en équilibre hydrostatique, sous une forme presque sphérique, a éliminé tout corps susceptible de se déplacer sur une orbite proche ».

En gros une planète est assez grosse pour être ronde et s’être débarrassé des débris peu décoratifs qui l’encombrent dans son environnement immédiat. Et, pour régler son compte à Pluton, voici la seconde définition adoptée, celle de ce qui s’appelle désormais une planète naine.

Planète naine: « Corps céleste qui est en orbite autour du soleil, a une masse suffisante pour que sa gravité l’emporte sur les forces de cohésion du corps solide et le maintienne en équilibre hydrostatique, sous une forme presque sphérique, n’a pas éliminé tout corps susceptible de se déplacer sur une orbite proche »
J’ai mis en gras la légère différence entre les deux textes, le second impliquant donc qu’une « planète naine » ne fasse pas le ménage autour d’elle...

Tout ceci me mène à deux questions. D’une part l’appellation planète naine est tout sauf politiquement correcte. On ne parle plus de «nains » mais de « personnes de petites taille» et je suggère donc que l’on rebaptise Pluton et les autres « planètes de petite taille ». Comment Catherine Cezarsky, la présidente de l’UAI, n’y a-t-elle pas pensé ? La seconde concerne bien sûr les éventuels rapports entre ce droit de nommer chez les astronomes et chez les linguistes. Mais elle peut attendre. Militons d’abord contre cette odieuse appellation de planètes naines. Aux armes, Plutoniens !

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fleche24 août 2006 : ENCORE L'ORDRE ET LE DESORDRE

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Je voudrais reprendre le problème abordé le 15 août, et cela risque d'être long...

Revenons à Ethnologue, le site du Summer Institute of Linguistics.On s’accorde donc à considérer qu’il existe aujourd’hui environ sept mille langues. Ethnologue en comptabilisait 6703 en 2001, 6800 en 2003 et 6912 en 2006. Cette augmentation régulière n’est bien sûr pas le produit d’une soudaine multiplication des langues (il n’est pas à exclure qu’il en apparaisse de nouvelles, mais pas deux cents en cinq ans) mais témoigne plutôt de changements dans les grilles d’analyse du SIL, qui classe comme langues différentes ce qu’il classait auparavant comme dialectes d’une même langue. Reste une autre question : quelles sont, parmi toutes ces langues, celles qui sont les plus parlées ? J'ai comparé trois classements provenant du SIL des douze premières langues du monde (par ordre décroissant de nombre de locuteurs). Le premier (1992) provient du site Principales langues du monde (alis.isoc.org/langues/grandes.htm) qui utilise les données du SIL, le second (1996) du site de l’université Laval qui reprend les chiffres du SIL et le troisième (2006) a été établi par mes soins en août 2006 à partir des chiffres donnés par Ethnologue pour chacune des langues concernées. Nous avons donc là une sorte de «top 12 » des langues du monde établi par le même organisme à trois dates différentes.

On y constate un certain nombre de variations.
Les unes concernent le nombre de locuteurs attribués aux langues, qui peuvent être à la baisse ou à la hausse et ces changements ne peuvent pas correspondre à des variations de population (sauf peut-être pour le japonais) mais plutôt à des rectifications. Le cas de l’anglais et du français sont de ce point de vue significatifs. Crédité de 450 millions de locuteurs en 1992, l’anglais est ramené à 322 millions en 1996 et à 309 millions en 2006, tandis que le français passe de 122 millions de locuteurs à 77 puis à 64. Dans les deux cas il paraît évident que l’on est passé de la prise en compte de tous les locuteurs de ces langues à la seule prise en compte de ceux qui les ont comme langues premières. Et il semble s’être passé la même chose avec le russe, l’allemand, le hindi, etc. C’est-à-dire qu’en quelques années, face à une même question (« quelles sont les langues les plus parlées dans le monde ? ») on a choisi de répondre à partir de critères différents : les plus parlées comme langues véhiculaires puis comme langues premières. Ce faisant, on voit que le décompte du SIL modifie l’ordre des langues et, de façon un peu inattendue, fait passer l’espagnol avant l’anglais.

Une seconde variation concerne ce qui est baptisé en 1992 hindi-ourdou et devient ensuite hindi, passant de 333 à 182 puis à 180 millions de locuteurs. Cette chute spectaculaire s’explique par deux facteurs différents. D’une part hindi et ourdou sont désormais considérés par le SIL comme deux langues séparées. Le hindi a, selon le site Ethnologue 180 millions de locuteurs en Inde et quelques centaines de milliers dans différents pays, l’ourdou en ayant pour sa part 10 millions au Pakistan et 62 millions en Inde. En additionnant ces chiffres nous obtenons environ 255 millions de locuteurs, c’est-à-dire moins que le chiffre de 1992 (333 millions), puisqu’il s’agit là de locuteurs langue première. Le site annonce par ailleurs 120 millions de locuteurs du hindi seconde langue, ce qui nous mène alors à 375 millions, explicables par la croissance démographique. Mais ces approximations font problème. Le sort réservé au hindi en 2006 donne peut-être une image faussée de la situation sociolinguistique de l’Inde, où cette langue joue un rôle véhiculaire non négligeable. Par ailleurs, le même site annonce à l’entrée hindi que «Hindi, or Hindi-Urdu, has four varieties... », reprenant donc l’appellation de 1992 abandonnée depuis, ces quatre variétés étant le hindi, l’ourdou, le dakhini et le rekhta. Et à l’entrée ourdou on apprend que la langue est parlée au Pakistan, en Inde et dans une vingtaine d’autres pays, et on lit en outre : «Intelligible with Hindi, but has formal vocabulary borrowed from Arabic and Persian. Dakhini is freer of Persian and Arabic loans than Urdu. Rekhta is a form of Urdu used in poetry ». On ne comprend alors plus rien. Le rekhta par exemple est classé d’un côté comme dialecte du hindi et de l’autre côté comme forme poétique de l’ourdou qui lui-même apparaît d’un côté comme langue et de l’autre comme dialecte du hindi...

Une troisième variante intéressante concerne le sort réservé à l’arabe car non seulement son nombre de locuteur augmente mais son nom change : arabe puis arabe classique puis arabe standard. La seconde appellation, en 1996, semble paradoxale : comment une langue «classique » pourrait-elle avoir des locuteurs ? Mais la troisième ne l’est pas moins. En effet, Ethnologue distingue en fait entre une quarantaine d’arabes différents (l’égyptien avec 44 millions de locuteurs, l’algérien avec 20 millions, le marocain avec 18 millions, le soudanais avec 15 millions, etc.), ce qui d'un point de vue théorique est tout à fait défendable, auxquels il ajoute un «standard arabic» en précisant « 206.000.000 first-language speakers of all Arabic varieties ». C’est-à-dire qu’il crée un « arabe standard » par addition des locuteurs de tous les différents arabes.

Restons-en là, car ces quelques exemples nous montrent une grande hésitation, ou de nombreuses fluctuations, dans la façon de répondre à des questions comme

-Qu’est-ce qu’une langue ? (Y a-t-il un arabe ou des arabes ? L’hindi et l’ourdou sont-ils deux formes de la même langues ou des langues séparées ?).

-Qu’est-ce que parler une langue ? (Les locuteurs langue seconde doivent-ils être comptabiliser ?)

et donc

-Qu’est-ce qu’une communauté linguistique ?

Mon propos n’est pas ici de critiquer le Summer Institute of Linguistics (il y a bien d’autres raisons de le critiquer, politiques celles-ci, qui n’ont rien à faire ici), mais de montrer tout simplement que la « réalité » n’est pas facile à appréhender, que l’on choisit de façon parfois arbitraire entre différentes possibilités (par exemple hindi et ourdou ou hindi-ourdou) et que cela peut mener à des contradictions. Encore une fois, le désordre des données et la volonté de l’ordre...

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fleche18 août 2006 : Barbarismes d'animistes....

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Pour rester dans le thème de mon billet précédent, je voudrais partager avec vous ce passage d'Ahmadou Kourouma:

« J’ai quatre dictionnaires pour me débarbouiller et expliquer les gros mots qui sortent de ma petite bouche. Larousse et Petit Robert pour le français français de vrais Français de France ; le Harrap’s pour le pidgin (le pidgin est une langue composite née du contact commercial entre l’anglais et les langues indigènes) ; l’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique noire pour les barbarismes d’animistes avec lesquels les nègres d’Afrique noire de la forêt et de la savane commencent à salir, noircir la limpide et logique langue de Molière. Le Larousse et le Petit Robert permettent d’expliquer le vrai français français aux noirs animistes d’Afrique noire. L’Inventaire des particularités du français en Afrique noire essai d’expliquer aux vrais Français français les barbarismes animistes des noirs d’Afrique ».
(Ahmadou Kourouma, Quand on refuse on dit non, Paris, Le Seuil, 2004 page 19).

Il s'agit d'un extrait d'un roman posthume et inachevé dans lequel l'auteur met à nouveau en scène Birahima, l'enfant-soldat de Allah n'est pas obligé (si vous n'avez pas lu ce roman, courez-y...). Bardé de ses dicos, Birahima gambade donc dans la variation linguistique. Une belle trouvaille littéraire, non, qui en dit plus que des dizaines d'articles de très sérieux linguistes...

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fleche
15 août 2006 : L'ORDRE ET LE DESORDRE

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Pour changer un peu avec la légéreté de mes textes précédents (je ne parle pas des sujets abordés mais de l'apparat théorique utilisé), je voudrais évoquer ce sur quoi je travaille en ce moment. Je prépare un long texte pour le prochain numéro de la revue en ligne Marges Linguistiques, dont le thème central est la contradiction inhérente entre le désordre des pratiques linguistiques et la volonté de certains linguistes d'y mettre de l'ordre, d'imposer des structures, des lois, c'est-à-dire de créer un artefact appelé "langue".

Je ne vais pas vous casser les pieds (et gâcher vos vacances) avec de lourdes considérations théoriques, mais je voudrais simplement attirer votre attention sur une chose toute simple: le nombre de langues parlées dans le monde. Tout le monde (enfin, la majorité des linguistes) s'accorde à dire qu'il y en a environ 6700. Bien. Mais cet accord implique un accord préalable sur la notion de langue. Sylvain Auroux a mis le doigt sur quelque chose d'important lorsqu'il a avancé l'idée de grammatisation, cette révolution qui a donné à certaines formes de communication une écriture, des dictionnaires, des grammaires. Dès lors, dans un ensemble confus, apparaissaît un sous-ensemble, les "langues" (écrites, bien sûr).. Puis la linguistique a décrété dans la seconde moitié du XX° siècle que les langues étaient parlées, orales, et le nombre des langues en a subitement augmenté. C'est-à-dire que l'ensemble des "langues du monde" est une notion à géométrie variable, encore une fois un artéfact, et que le débat ancien sur le rapport entre langues et dialectes est évidemment au centre de cette question.En d'autres termes: le nombre des langues est une invention (ou une création) des linguistes.

Un exemple simple. Il existe différentes présentations des langues les plus parlées aujourd'hui. Certaines mettent l'arabe en bonne place. D'autres (comme le site du Summer Institute of Linguistics, Ethnologue), le classent beaucoup plus loin.C'est que les uns considèrent l'arabe comme une langue (alors qu'on se comprend difficilement du Maroc au Liban) tandis que d'autres considèrent qu'il y a des langues et décomptent l'arabe marocain, tunisien, égyptien, saoudien, etc..., comme des entités différentes. Et il est je suppose inutile d'insister sur les retombées de ces approches différentes dans le domaine des politiques linguistiques (sans parler, pour ce cas précis, de la notion de umma, ou de "nation arabe").

Nous comptons donc les langues du monde à partir d'une certaine vision de la langue, ou d'une certaine théorie des langues, mais d'une théorie datée: la grammatisation puis l'oralité. Or la linguistique a, depuis une cinquantaine d'années, connu quelques avancées. Quelles sont par exemple les retombées de la notion de variation sur ce décompte? Y a-t'il un français? Des français? Et s'il y en a plusieurs (pour s'en tenir à une approche géographique: les français de France, du Québec, du Gabon, du Mali...), qu'est-ce que cela implique pour l'enseignement du français en Afrique par exemple? Ou encore: quelle norme de l'espagnol doit-on enseigner en Argentine, à Cuba, au Mexique? Quelle norme du portugais au Brésil?

Ces questions ont bien sûr des retombées diachronques: les variantes africaines du français par exemple constituent-elles le prodrome d'une nouvelle génération de langues romanes qui seraient au français ce que l'espagnol, l'italien, le français ou le roumain sont au latin?

Voilà. Vous voyez que je tente de réfléchir dans un va-et-vient entre une approche épistémologique (les fondements de la "linguistique") et des questions de politique linguistique, pour la "simple" raison qu'une science sociale (et la linguistique est à mes yeux une science sociale) doit se confronter sans cesse aux problèmes de la société et faire montre d'une utilité sociale.

Vous avez des réactions?

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14 août 2006 : DES PAPARAZZI AUX PEOPLE
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En ce mois d’août 2006, la gent politique est en vacances, et une certaine presse, utilisant des paparazzi, tente d’en publier des photos, d’où cet au jour le jour d’aujourd’hui, si je puis dire.

En 1959, dans son film La Dolce vita, le cinéaste italien Federico Fellini créait le personnage de Paparazzo, un photographe traquant de son objectifs les vedettes. Certains prétendent que Fellini avait tout simplement repris le nom d’un camarade de classe particulièrement agressif, d’autres qu’il a forgé ce mot à partir de deux mots italiens (paparacci, une sorte de moustique, et razzo, fusée...). Ce qui est sûr, c’est que le nom propre est devenu commun et a pris la marque italienne du pluriel : les paparazzi sont désormais connus de tous comme des photographes importuns et indiscrets.

Trente ans plus tard, en 1989, Axel Ganz lançait en France Voici, magazine vivant des photos de paparazzi, dont les victimes étaient des stars du cinéma ou du show business. Depuis lors ce type de presse s’est multiplié (Closer, Gala, VSD, Public, ...), certaines vedettes ont appris à composer avec ces titres, vendant leur mariage ou leurs vacances, mais le phénomène n’a atteint que très récemment la classe politique. Il est vrai que les hommes de pouvoir ont certains moyens de dissuasion: on se souvient de Nicolas Sarkozy empêchant la publication d’une biographie de sa femme, ou encore de l’éviction du directeur de Paris Match ayant publié une photo de Madame en compagnie de son amant... Mais l’évolution se poursuit cependant et la gent politique n’est plus épargnée par le phénomène.

La langue rend d’ailleurs compte de cette évolution. Après avoir adopté paparazzi, emprunté à l’italien donc, le français a créé le syntagme « photos volées », qui n’ont rien de commun avec la Lettre volée d’Edgar Poe : il ne s’agit pas en effet de photos existantes et dérobées, mais de photos prises et publiées sans l’accord des principaux intéressés. Ce que l’on vole, donc, ce n’est pas une chose mais une image, ou plutôt le droit à l’image, c’est-à-dire de l’immatériel. Quant à ceux auxquels on le vole, ils ont eux aussi donné naissance à un mot, ayant été baptisés people, par un emprunt à l’anglais qui présente la particularité d’être, en français, invariable : « Où habitent les people?» (Nouvel Observateur, 3 août 2006), "la presse people", "l’univers des people", etc.

People, comme le français peuple, vient du latin populus, qui désignait les habitants d’un pays. Face à ce mot il y en avait un autre, gens, qui désignait d’abord la famille puis en vint à prendre de sens de « non romains » : les gentes s’opposent alors au populus romanus, au peuple romain, ce qui explique que dans le vocabulaire de l’église le mot désignait les païens (les gentils qui, ici, ne sont pas le contraire des méchants, mais les autres, ceux qui ne sont pas chrétiens...)

Populus et gens existent bien sûr en français : le peuple et les gens (ou la gent), et leur devenir est intéressant. Peuple qui désignait à l’origine, comme en latin, une totalité (et la désigne toujours, dans le peuple français par exemple) a lentement pris un sens plus restrictif, signifiant « la plus grande partie de la population » s’opposant à une minorité, les « élus », les « riches », les « bourgeois ». Il en découle deux sens de l’adjectif populaire, signifiant d’une part « connu » ou « aimé » de tous et d’autre part « vulgaire », « du peuple » (le peuple n’étant plus la totalité mais la plus grande partie). Quant à gens (toujours au pluriel, sauf dans quelques fossiles linguistiques comme un gendarme) il désigne un grand nombre de personnes (les gens) et sous la forme gent (au féminin) un groupe, une espèce. Qu’on se souvienne de la gent trotte-menu par laquelle La Fontaine désignait les souris.

Le mot peuple a donc en français, dans certains usages, un sens péjoratif, tout comme l’adjectif populaire. Il peut sembler paradoxal que l’on utilise depuis quelques années son équivalent (ou son cousin étymologique) anglais, people, pour désigner son contraire, les élus, la gentry, la high society... Peuple et people ont en effet la même étymologie, le même sens dans chacune des langues, mais ils s’opposent désormais en français : people, qui comme souvent est adapté à l’orthographe de la langue emprunteuse (pipole, pipeul, peopolisation, pipolisation...) signifie aujourd’hui le contraire de peuple, ou du moins une petite partie du peuple. Comme quoi les voies de la langue sont parfois impénétrables, mais ne sont pas étrangères aux phénomènes sociaux...

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fleche11 août 2006 : Combat pour l'Elysée

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Non, je ne suis pas candidat à la candidature...

Mais je viens de relire les épreuves du livre que nous sortons, Jean Véronis (voir le site de celui-ci) et moi-même, fin septembre aux éditions du Seuil: Combat pour l'Elysée, paroles de prétendants. Ouf! Nous nous sommes bien amusés à analyser de façon sérieuse les discours des politiques, leurs postures, leurs palinodies... Nous y utilisons des instruments mis au point par Jean (chronologue, nébuloscope...) ainsi que les moyens habituels de la linguistique et de la sémiologie. Et il y a des tas de dessins de Plantu. Vous lirez, si vous le voulez. Mais cela fait plaisir de montrer en quoi la linguistique peut être utile pour décoder le discours politique. [Visualisez la couverture du livre].

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fleche10 août 2006

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Pour le taxiteur, c'est midi !
La langue écrite, sous sa forme littéraire, ne vieillit guère : On peut par exemple lire aujourd’hui L’étranger de Camus (1942) sans surprise. Elle témoigne en revanche de changements rapides dans les romans policiers. J’ai profité de mes vacances pour lire plusieurs romans de Léo Malet (1909-1996), cet écrivain libertaire créateur du personnage de Nestor Burma (qui vit toujours à travers une série télévisée), romans publiés justement à la même époque que L’étranger. Et là, tout change : le vocabulaire populaire et argotique y est singulièrement daté et parfois incompréhensible pour un non-spécialiste. On trouve par exemple rasta (120, rue de la gare, 1943) avec le sens non pas de rastafari mais de rastaquouère, on se rend compte dans Le cinquième procédé (1947) que l’on disait encore métropolitain pour le moyen de transport que tout le monde appelle aujourd’hui métro, etc... Mais deux formes vont me retenir un peu plus longuement : taxiteur (dans Nestor Burma et le monstre, 1945) et c’est midi , que l’on trouve dans tous ses romans de l’époque avec le sens de « c’est difficile », «c’est coton».
Commençons par le premier. Le mot taximètre apparaît en 1905, avec le sens de compteur, et plus précisément de compteur horokilométrique, c’est-à-dire qui « taxe » à la fois en fonction de la distance et du temps (ainsi on paie aussi lorsque le véhicule est immobilé dans les embouteillages...). En fait l’inventeur de l’appareil l’avait baptisé taxamètre (1901) sur le modèle de l’allemand taxameter (1890) puis en était venu à taximètre, plus proche de la racine grecque. L’abréviation taxi (1906) va ensuite désigner la voiture équipée d’un taximètre, également appelée à la même époque taxauto. Mais l’abréviation taxi va s’imposer après la célèbre équipée des taxis de la Marne (1916) qui popularise le mot. Il sera ensuite réutilisé dans différentes compositions comme taxi-brousse, avion-taxi, vélo-taxi, et deviendra dans la langue populaire un tac, un tax, un tacmard, un taxoche, voire un tacot. Reste le nom de celui qui tient le volant, que l’on appelle en français standard un chauffeur de taxi, bien sûr, en français d’Afrique un taximan, en français de Tunisie un taxiste (je viens de passer quelques jours dans ce pays) et, chez Léo Malet, donc, un taxiteur, mot que plus personne n’utilise aujourd’hui. Rien de très surprenant à cela : différentes appellations sont souvent ainsi « à l’essai » pour ainsi dire et les pratiques sociales, tenant lieu de « jury », tranchent...
Plus étrange peut paraître l’expression c’est midi, dont j’ai dit qu’elle signifiait « c’est difficile », « c’est impossible », ou encore « il n’y a rien à faire ». Elle s’explique pourtant assez facilement si l’on considère que midi est l’heure de la fermeture des magasins ou des bureaux. Dès lors une phrase comme pour ça, c’est midi ! devient synonyme de pour ça, tu repasseras !, c’est-à-dire « tu repasseras aux heures d’ouverture ».
Mais ce qui me semble le plus intéressant, au delà de ces petites considérations étymologiques, c'est ce que je disais en ouverture. La langue parlée change sans cesse, l'écrit en est une sorte de frigidaire qui conserve des mots inchangés, sauf lorsque cet écrit, comme dans les polars, tente par souci de couleur locale de refléter la langue parlée.

C'était juste pour justifier mes (in)activités de vacances: les linguistes devraient lire les romans policiers...

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Juillet 2006


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fleche24 juillet 2006 : Canicule

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Le spectre de la canicule semble hanter les responsables politiques, et les media en font leurs choux gras. Mais derrière la chaleur, les vapeurs, les ventes de climatisateurs et l'augmentation de la consommation en électricité, canicule dit au linguiste une histoire plus drôle.

Le mot vient du latin canicula, diminutif de canis, qui signifiait donc "petite chienne" (A propos, nous avons en français un mot pour désigner le "petit chien", chiot, mais rien pour la "petite chienne", chiotte étant utilisé en un autre sens...). Mais revenons à la canicule. Le mot latin va être utilisé pour désigner une étoile, Sirius, que l'on appelait aussi "Chien d'0rion".Or cette étoile se lève et se couche en même temps que le soleil entre le 23 juillet et le 24 août, c'est-à-dire au moment des plus grandes chaleurs. Cette période a donc été nommée canicule (canicola en italien, canicula en espagnol) par référence aux mouvements de

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20 juillet 2006

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J'ai reçu aujourd'hui la traduction arabe de La sociolinguistique qui vient de sortir en Algérie. En comparant avec celle de Pour une écologie des langues du monde, publiée l'an dernier en Egypte, je me suis rendu compte que mon nom n'était pas orthographié de la même façon.Ceux qui lisent l'arabe vont comprendre.

Voici les deux couvertures, à gauche La sociolinguistique et à droite l'Ecologie :

Il y a plusieurs différences entre les deux transcriptions, mais je ne parlerai que d'une d'entre elles,car elle me paraît intéressante du point de vue de la politique linguistique.

On voit, en haut à droite de La sociolinguistique qu'on a transcrit Jean avec un jim, ce qui est normal. En revanche, sur la couverture de droite, il y a trois points sous le jim, graphie qui n'existe pas en arabe classique. Pour ceux qui n'ont pas de loupe, voici les deux graphies:

En fait ce qui s'écrit avec un jim est prononcé /g/ en arabe égyptien. Par exemple, là où un Algérien dira /jmel/ ("chameau") un Egyptien dira /gmel/.Mais lorsqu'on a besoin de noter en Egypte un /j/ (celui de Jean) le jim n'est plus disponible, puisqu'il est lu /g/. D'où les trois points souscrits pour noter un son qu'i n'existe pas en égyptien. Qui disait que les "dialectes" arabes ne s'écrivaient pas...

Ceux qui lisent l'arabe verront qu'il y a d'autres petite différence de transcription, et qu'en particulier on peut comparer la façon dont est transcrit dans les deux versions le /v/ de Calvet. Et toutes mes excuses à ceux qui ne le lisent pas.

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