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Février 2017

 

 

 

 


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fleche 24 avril  2017 : Résultats

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Depuis plusieurs mois on croyait connaître le peloton de tête puis le carré gagnant et les demi-finalistes. Mais tout changea en cours de route. L’un d’entre eux se désista, deux autres puis trois furent éliminés durant les premiers tours et il n’en resta qu’un, qu’on n’avait d’abord pas vu monter, qui était loin dans les sondages et qui finalement l’emporta. Oui, je vous entend protester : nous n’en sommes qu’au premier tour, reste le second ! Mais de quoi parlez-vous ? Moi je parlais du tournoi de tennis de Monte-Carlo, dont Fédérer était absent, où les trois premiers, Murray, Djokovic et Wawrinka, furent éliminés les uns après les autres et que, finalement, Nadal, remontant de la septième place de l’ATP, remporta.

Ah oui, vous pensiez aux élections ! Pour Fillon, après les costumes ce fut une veste. Mélenchon, mauvais perdant (feignant jusqu’à tard dans la nuit de ne pas croire au résultat, attendant disait-il les chiffres du ministère de l’intérieur) frappa surtout, lui l’e candidat auto-proclamé, chef incontesté, décidant tout seul de tout,  il frappa donc en n’ayant pas le courage de dire pour qui il voterait au second tour. Macron, pour qui j’ai voté, commence à me casser les pieds avec sa Brigitte dont nous n’avons que faire. Et puis pauvre Hamon, massacré par son parti. Bon, le tournoi de Monte-Carlo est terminé, le spectacle se déplace vers les règlements de compte qui vont avoir lieu au PR et au PR. Ca va saigner. Une seule question, mais je n’ai pas la réponse : que va faire Sarkozy, lui qui a tiré les ficelles, pour maintenir Fillon afin de ne pas avoir Juppé ? Il va tenter de revenir? De placer Barroin? A suivre...

Bon, rendez-vous pour la suite. Le second tour ? Non, tout semble réglé. Le 11 juin. En effet,  cela ne vous a pas échappé, ce sera le premier tour des législatives et... la finale de Roland-Garros.


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fleche 21 avril  2017 : Studium et punctum sont dans un bateau

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Ouf ! Cette campagne touche à sa fin : Hier soir, sur la 2, se tenait le dernier débat avant le premier tour. Enfin, par vraiment un débat mais un défilé de têtes : onze séquences de quinze minutes dans lesquelles, seul, chacun des onze candidats s’exprimait, puis, tous réunis sur le plateau, onze nouvelles séquences de deux minutes trente, sans le moindre échange entre eux, le contraire d’un débat donc.

Nous sommes alors obligés de parler d’eux un à un, puisqu’ils n’ont pas communiqué entre eux. Ci-dessous, quelques notes, sans doute injustes et parfois politiquement incorrectes, sur les candidats, dans leur ordre d’apparition, avant d’en venir à des questions plus générales.

Le premier, Mélenchon, roublard et ego maniaque, dont tout le monde apprécie le jeu de scène, et peut-être les hologrammes, sans rien savoir de son programme. Ce qui l’arrange peut-être : on risquerait de se rendre compte que sur le plan économique et géopolitique il n’est guère différent de Le Pen.

Arthaud, bouche tordue comme par la haine, presqu’autiste, coincée par les consignes de sa secte, ce clone de Laguiller semble s’agiter dans une cage dont elle ne veut absolument pas sortir. Elle refuse de répondre à une question sur l’éventuelle existence d’un pays qui lui servirait de modèle. Normal : son modèle, c’est sa cage.

Le Pen toujours aussi approximative sur le plan économique (jusqu’au lapsus : « l’euro valait un euro quatre-vingt il y a cinq ans »), on l’imagine en uniforme de douanier (expulsion, frontières, suppression du droit du sol, etc.).

Asselineau. Il veut nationaliser, déchirer tous les traités, il fera baisser en deux ans le chômage de 1,5 à 2 millions (mais il ne donne pas sa recette). Un doux dingue adepte de la théorie du complot (les Américains sont, à l’entendre, responsables de tous nos maux). 

Hamon. Il se sait battu et pourtant il se bat, il est convaincant, sincère. Son parti, le PS, l’a lâché en rase campagne. On a envie de lui chanter une chanson de Souchon, Allo maman, bobo...

Dupont-Aignant. Je me souviens, il y a quelques années, au moment de l’affaire Bettencourt, de Woerth disant à un journaliste quelque chose comme « est-ce que j’ai l’air d’un voleur ?». Et je m’étais dit qu’il était impossible de répondre à cette question de façon objective, car « avoir l’air » n’est pas une catégorie scientifique. Ou alors j’aurais répondu : « puisque vous me posez une question subjective, alors, oui, je trouve, subjectivement,  que vous avez l’air d’un voleur ». Pour moi, Dupont-Aignant a surtout l’air niais. Je sais, ce n’est pas objectif.

Avec son ait benêt, il dit des chose semblables à celles qu’éructe Le Pen, et je ne crois pas beaucoup m’avancer en disant que si elle est au second tour il la ralliera à elle d’une façon ou d’une autre, subtilement ou pas.

Poutou. Lunaire, collectif (c’est le seul qui ne parle pas en je mais en nous), il est surtout marrant. Rappelle sans les nommer que Le Pen et Fillon sont des voleurs et des menteurs, ce que personne d’autre n’a osé dire. Hélas pour lui, il rappelle que « nous voulons » désarmer la police au moment même où un policier se fait flinguer sur les Champs Elysées. Pas de chance.

Macron. Flou et précis à la fois, ce gendre idéal était le premier à entrer sur le plateau en sachant ce qui venait de se passer à Paris. Du coup il avait laissé sa grammaire dans sa loge (chacun devait apporter un objet symbolique, lui c’était un livre de grammaire). Il tient des propos plutôt sympas sur l’école, flotte un peu sur la Syrie, mais l’absence d’aspérités fait qu’on ne peut que tourner autour de son discours, sans trouver de prise.

Cheminade.  Bien sûr il a lui-aussi un côté « théorie du complot » : il ne croit pas au 11 septembre. Mais il est touchant, ce grand-père qui, sur le tard, décide l’espace de quelques semaines se faire un peu de publicité avec l’aide des media publics. Pas antipathique, mais il a le défaut de tous les grands-pères, il croit tout savoir, n’avoir que de bonnes idées. Et puis il a sa part de rêve, Mars, la Lune... Bref il y est déjà un peu, dans la lune

Lassalle. On ne sait pas s’il est foldingue ou inconscient. Ce qui me frappe le plus ce n’est pas son accent mais sa diction, comme si ce grand corps de rugbyman avait peur de pousser sa voix vers l’extérieur. Du coup il semble incapable d’articuler quelque chose de suivi, de cohérent, il semble bredouiller. S’il chantait en béarnais ses propositions, il serait peut-être plus audible.

Et puis, pour finir, Fillon, en digestif un peu indigeste, malgré son costume de bonne coupe. Et ces deux derniers candidats, Lassalle et Fillon, m’amènent à des questions plus générales.

 

D’une part ils sont six sur onze à savoir, quoi qu’ils en disent, qu’ils feront entre zéro et quatre pour cent des suffrages. Dès lors on peut se demander pourquoi, certes après avoir obtenu les 500 parrainages légaux, ils doivent disposer du même temps de parole que les trois ou quatre qui ont une chance de parvenir au second tour. Je connais tous les arguments, la démocratie, la diversité, etc., mais, tout de même, il y a quelque chose de pourri au royaume de nos élections. D’ailleurs, tout le monde parle des petits candidats, avec ou sans guillemets.

D’autre part, et pire encore, ils sont deux à avoir devant eux un avenir judiciaire : après les plateaux, les tribunaux, du moins s’ils ne sont pas élus. Tout le monde le sait, Le Pen et Fillon sont malhonnêtes, ils ont piqué dans les caisses. Comment notre système permet-il à des voleurs (et ne me faites pas le coup de la présomption d’innocence, votre argument serait invalidé d’ici quelques mois, quand la justice sera passée) de prétendre à la fonction de président ? Comment les électeurs peuvent-ils passer l’éponge sur ce qu’ils savent être vrai ?

Ce matin, avec mon copain Michel (encore lui), nous parlions de Roland Barthes, de la Chambre claire et de la distinction qu’il proposait entre le studium et le punctum. Par studium il entendait un intérêt distancié, il parlait « d’affect moyen », pour une photo, « le goût pour quelqu’un, une sorte d’investissement général, empressé, certes, mais sans acuité particulière ». Et le punctum était pour lui un « second élément qui vient déranger le studium », une sorte de flèche « qui part de la scène... et vient me percer ». Ce qui se passe avec les électeurs de gens comme Le Pen, Fillon ou Mélenchon est différent. Ils perçoivent une mise en scène, un cadrage sur un personnage, ils aiment ça, c’est le studium. Mais ils refusent de se laisser atteindre, piquer, par le punctum. Barthes n’avait pas songé à ce genre de déni, à cette façon de ne pas vouloir être frappé par ce qui point de l’image, ou se cache derrière l’image et que refusent de sentir ceux qui, du même coup, se font complices. Pour faire un peu dans la parodie, une devinette: studium et punctum sont dans un bateau. Punctum tombe à l'eau, qui est-ce qui reste? La complicité coupable.

 

Je fais de la morale ? Peut-être. Mais les fautes morales me sont aussi insupportables que les fautes de goût ou les fautes de syntaxe (oui, je suis linguiste et ne devrait pas condamner les « fautes de syntaxe », mais j’ai droit à quelques périodes de repos). Et, pour revenir à cette élection, j’ai voté pour mes convictions en votant Hamon à la primaire de la gauche, mais je n’ai pas envie d’avoir un second tour Fillon/Le Pen, qui n’est pas exclu à l’heure où j’écris. Alors je voterai Macron, sans enthousiasme. Appelez-ça, si vous voulez, un vote utile. Mais utile pour qui ? Pas pour moi, en tout cas, ou du moins pas pour moi seul. Car je ne crois pas être le seul à refuser l’idée d’avoir pendant cinq ans un président qui échappe aux tribunaux.

 

 

 

 

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fleche 20 avril  2017 : Lectures

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Le livre que j’ai publié en 2002 aux éditions Plon Le marché aux langues, sous-titré Les effets linguistiques de la mondialisation, était depuis longtemps épuisé. Je viens de le ressortir en format de poche, sous le titre Les langues : quel avenir ? Les effets linguistiques de la mondialisation, chez CNRS éditions.

En fait je l’ai largement remanié. Cela n’implique pas que j’aurais changé d’avis sur les positions que j’y défendais. Mais d’une part la situation linguistique du monde a poursuivi son évolution et il nous faut en tenir compte. C’est par exemple le cas d’un chapitre sur la situation Corse, que j’ai largement actualisé, ou de données également actualisées dans l’ensemble du livre. D’autre part j’ai depuis quinze ans élaboré des instruments d’analyse qui rendent caduque une partie de l’ouvrage, en particulier un chapitre dans lequel je postulais un « système expert » sur lequel j’ai beaucoup avancé et un autre dans lequel j’apporte des analyses plus précises de la situation linguistique du monde. Enfin certains chercheurs ont également publié des recherches sur les mêmes thèmes, dont je tiens bien entendu compte dans cette réédition. L’articulation du livre est donc la même, mais son contenu tient compte, comme il se doit, de l’évolution des choses. Si ça vous amuse, donc, il sera en librairie début mai.

Autre informations, je viens de recevoir la traduction turque de ma biographie de Roland Barthes que j’avais publié il y a... plus de vingt-cinq ans. Oui, je sais, ils ne sont pas très en avance. Ca s’appelle, ô surprise, Roland Barthes, 1915-1980, et c’est aux éditions YKP (Yampi Kredi Yayinlari). Vous ne lisez pas le turc ? Pas grave, je vais en conseiller la lecture à Erdogan. Cela lui permettra peut-être de s’essayer à la sémiologie en écrivant une Mythologie de l’islamisme rampant en Turquie, en s’inspirant de la façon dont Barthes traitait de Billy Graham ou de Pierre Poujade. A ton calame, Erdogan !

 

 

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fleche 17 avril   2017 : écoute flottante

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On entend beaucoup de choses sans vraiment le chercher...Ce matin j’étais avec un copain à la terrasse d’un bistro, le fumais une pipe en buvant mon café, et comme Michel (c’est mon copain) était au téléphone je prêtais une écoute flottante à ce qui se disait derrière moi, dans la salle. Soudain j’entends une voix féminine:

« Ils sont tous pareils, ils avaient tous des maîtresses, Giscard, Mitterrand, Chirac... » Je suppose, vu le contexte électoral, qu’elle avait commencé par un candidat, et je tends l’oreille, me disant que j’allais peut-être apprendre des choses : Fillon, Le Pen, Mélenchon ou Macron auraient-ils une maîtresse ? La voix, appelons-la vox populi, poursuit :

« Je le sais, j’ai été la femme d’un député, et je n’ai jamais été aussi cocue »

Nous passons alors de la vox populi à une voix plus individuelle, qui poursuit :

« Je n’ai pas divorcé, j’aurais perdu tous les avantages ».

Je transcris cela de mémoire, je n’avais pas de quoi écrire, mais l’analyse de ce monologue peut être intéressante. « j’ai été la femme d’un député », donc elle ne l’est plus. « j’aurais perdu tous les avantages », donc il y a des avantages à être femme de député. Dès lors il y a deux solutions : soit elle est désormais veuve de député, soit elle a divorcé plus tard, non pas parce qu’elle était cocue mais parce qu’il n’était plus député et qu’il n’y avait plus d’avantages à attendre.

En ces temps où l’éthique passe bien après l’idéologie, où les électeurs de Le Pen ou Fillon se foutent comme de leur premier bulletin de vote de savoir si l’une et l’autre peuvent aller en prison, cela est instructif. « Le Pen pique dans la caisse de l’Europe ? Et alors ? Elle va nous débarrasser des métèques ». « Fillon s’en met plein les poches de ses costumes de luxe ? Qu’importe ? Il va supprimer l’impôt sur la fortune ». Et plus finir : « Mon mari député me trompe ? Je le garde pour garder les avantages de sa fonction ».

Où veux-je en venir ? Je n’en sais rien. C’était juste la pêche d’une écoute flottante.

 

 

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fleche 14 avril   2017 :  L'utopie zamenhofienne

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Il y a cent ans mourait Ludwik Zamenhof, l’inventeur de l’espéranto. Né en Pologne et mort à 58 ans à Varsovie, élevé en russe et en yiddish, parlant également le polonais et l’allemand, connaissant le français, l’anglais, le grec et le latin, il baigna dans les langues et imagina très tôt une langue universelle qui prendra le nom d’espéranto, d’après la formule par laquelle il signait ses articles, « doctor espéranto », docteur espérance (il avait fait des études de médecine à Moscou).

Cela fait donc plus d’un siècle que cette langue artificielle est, si je puis dire, dans les rayons du supermarché linguistique. Elle n’était d’ailleurs, à l’époque, pas la seule (le volapück, l’ido, interlingua et d’autres encore étaient également sur les rangs) et Zamenhof n’était pas le premier des rêveurs ou des philosophes à proposer une langue « universelle ».  Du côté des rêveurs on trouve des romanciers, des utopistes, dont l'archétype français pourrait être Cyrano de Bergerac dans son ouvrage Les Etats et Empires du soleil  et du côté des philosophes Descartes ou Leibniz, qui se proposaient d'élaborer ou espéraient une langue scientifique palliant les défauts inhérents aux langues naturelles.  D'un certain point de vue, Descartes, dans sa lettre au père Mersenne (20 novembre 1629) , soulignait cependant l'inanité de ces projets:  "Je tiens que cette langue est possible (.....) Mais n'espérez pas de la voir jamais en usage, cela présuppose de grands changements en l'ordre des choses, et il faudrait que le monde ne fût qu'un paradis terrestre". Staline n'avait sans doute pas lu Descartes, car la langue universelle sera également appelée de leurs vœux, dans un autre registre, par Nicolas Marr et le "petit père des peuples". Le premier, théoricien des "langues japhétiques", pensait que l'avenir de l'humanité  était d'être monolingue. Il a consacré à ce thème plusieurs textes, dans lesquels on trouve une foi solidement ancrée en l'émergence d'une langue unique parallèlement à l'unification mondiale de l'économie: c'était pour lui le socialisme universel qui devait produire une langue universelle.

Marr a été le linguiste officiel de l'URSS pendant un bon tiers de siècle, et si l'on sait en général comment Staline, en 1950, a mis fin à sa domination sur la linguistique soviétique, on connaît moins le Staline "marriste". Or, en 1930, lors du XVI° congrès du Parti Communiste de l'Union Soviétique, il déclarait: "La question du dépérissement des langues nationales et de leur fusion en une langue unique n'est pas unproblème intérieur à notre pays, ce n'est pas un problème de victoire du socialisme dans un seul pays, c'est une question internationale, celle de lavictoire du socialisme à l'échelle internationale". Nicolas Marr a commenté ce passage, en soulignant "la clarté et la profondeurstupéfiantes" du camarade Staline dont "la pensée politiquement directrice" retrouvait "très exactement la position à laquelle lathéorie japhétique est parvenue en élaborant à l'échelle mondiale une théorie absolue novatrice sur le langage". Je suis bien sûr incapable de dire sile passage du discours de Staline a été directement écrit par Marr, mais il est clair qu'il n'y a pas de hasard objectif et que si le "grand Staline"parvient aux mêmes conclusions que Marr, c'est bien entendu parce qu'il s'en est inspiré. Dans son indéniable folie, Marr avait cependant parfois deséclairs de lucidité, par exemple lorsqu'il écrivait: "Aucune langue individuelle, quelle que soit sa diffusion impérialiste, ne saurait être cette langue uniquede l'avenir. Toutes les langues qui furent autrefois internationales sont mortes; toutes les langues, quelle que soit leur expansion, petites ou grandespar le nombre de leurs locuteurs, émanant comme langues de classes des couches supérieures de la société ou au contraire productions plus vigoureuses desmasses, toutes périront de même; et ce ne sont pas, naturellement, ces ersatz du langage humain, les espéranto et autres ido, qui poussent aujourd'hui commedes champignons, ni aucune des langues que la création individuelle nous offrira dans l'avenir, qui sauront les remplacer", soulignant ainsi uneévidence qu'il est bon de rappeler de temps en temps.

On peut voir dans tout cela une nostalgie de la langue pré-babélique, une recherche d'une langue philosophique ou scientifique idéale, ou de l'avènement annoncé d'une langue universelle socialiste, donc une vision optimiste de l’avenir à travers une langue universelle. Mais ce thème a pris de nos jours d'autres connotations: il ne s'agit plus de construire ou d'appeler de ses vœux une langue qui nous ramène aux heureux temps pré-babéliques mais de montrer du doigt le danger d'une américanisation par la langue anglaise. Le projet espérantiste était de ce point de vue généreux : chacun parlerait sa langue et une langue universelle qui, empruntant à toutes les langues, ne serait en rien dominatrice. Bien sûr, cette définition est fausse : l’espéranto s’inspire essentiellement des langues indoeuropéenne et n’est guère familière à un locuteur de l’arabe ou du chinois, du bambara ou de l’aymara.

Quoi qu’il en soit, quelle est aujourd’hui la situation de ce projet? Après un siècle de militantisme, les espérantistes ne se sont pas imposés et la « guerre » entre les grandes langues impériales se poursuit. Il est d’ailleurs difficile d’évaluer le nombre de pratiquants de l’espéranto. On parle de 100.000 locuteurs, de dix millions de personnes qui l’auraient étudié, de mille qui l’auraient comme langue maternelle, mais tout ceci est impossible à vérifier.

Alors, l’héritage de Zamenhof ? Une belle utopie, sans doute, mais qui, comme toutes les utopies, ne se trouve nulle part...

 

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fleche 13 avril    2017 : Pénélope

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Au début de la semaine je suis allé assister à un concert : Le retour d’Ulysse, de Monteverdi, dirigé John Gardiner. Au centre de l’histoire, Pénélope, dont on dit qu’elle était si belle que son père dût organiser pour lui donner un mari des jeux auxquels participèrent tous ses prétendants et dont Ulysse sortit vainqueur. Puis, après la guerre de Troie, Ulysse disparut pendant vingt ans et Pénélope lui resta obstinément fidèle, expliquant à ses nouveaux prétendants qu’elle n’épouserait personne avant de terminer une toile, qu’elle tissait le jour et défaisait la nuit. Et, au retour de son mari, elle ne le reconnut pas et, là encore, elle eut recours à une épreuve : tendre l’arc d’Ulysse. Tous échouèrent, sauf Ulysse, bien sûr. Mais tout cela vous le savez.

Georges Brassens a rendu, à sa manière, hommage à cette fidélité, mettant en scène une Pénélope de banlieue :

« Toi l'épouse modèle

Le grillon du foyer

Toi qui n'a point d'accrocs

Dans ta robe de mariée

Toi l'intraitable Pénélope

En suivant ton petit

Bonhomme de bonheur

Ne berces-tu jamais

En tout bien tout honneur

De jolies pensées interlopes

Derrière tes rideaux

Dans ton juste milieu

En attendant l'retour

D'un Ulysse de banlieue

Penchée sur tes travaux de toile

Les soirs de vague à  l'âme

Et de mélancolie

N'as tu jamais en rêve

Au ciel d'un autre lit

Compté de nouvelles étoiles »

Pour ma part, bien sûr, bercé par la musique de Monteverdi, je n’ai pas pu ne pas penser à une autre Pénélope, celle dont tout le monde parle aujourd’hui, Pénélope Fillon, et à ses avanies supposées. Laissons encore la parole à Brassens :

 « N'aie crainte que le ciel

Ne t'en tienne rigueur

Il n'y a vraiment pas là 

De quoi fouetter un cœur

Qui bat la campagne et galope

C'est la faute commune

Et le péché véniel

C'est la face cachée

De la lune de miel

Et la rançon de Pénélope ».

Péché véniel ou pas, la justice tranchera. Je ne sais pas si elle s’inspirera de l’étymologie de ce prénom pour décider de son verdict. Mais les spécialistes ne sont pas tout à fait d’accord. Certains y voient un mot composé de pếnê (« tissu, toile ») et lépô  (« déchirer»), « celle qui déchire la toile » . Mais d’autres soutiennent que ce nom vient du grec pênélops, « oie sauvage ». Et tout le débat est là : une travailleuse qui se cache la nuit pour défaire son travail et n’en laisser aucune trace ou une oie blanche.

 

 

 

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fleche 11 avril    2017 : Epoque moderne

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Nous vivons un époque moderne, enfin, vous allez voir.

A la fin des meetings de Jean-Luc Mélenchon, on chante désormais La Marseillaise : il y a cinq ans, c’était L’Internationale.

Dans les meetings de Jean-Luc Mélenchon, on brandit des drapeaux tricolores : il y a cinq ans, c’était des drapeaux rouges.

Marseillaise et drapeau tricolore, deux symboles de la « nation », du nationalisme, qui ont accompagné toutes les aventures coloniales, toutes les bassesses, et que l’on a plutôt l’habitude de trouver chez Le Pen et Fillon. Tu vas où, Mélenchon ?

Dimanche, à Marseille, Mélenchon arborait un rameau d’olivier dans la pochette de sa veste, après avoir expliqué que c’était un symbole de paix. Hasard du calendrier, le dimanche 9 avril, c’était le dimanche des rameaux qui, dans le calendrier chrétien, marque l’ouverture de la semaine sainte et commémore la passion du Christ et sa mort sur la croix. Après un signe aux amateurs de drapeau tricolore et de Marseillaise, une signe aux grenouilles de bénitier qui font bénir ce dimanche des rameaux d’olivier! On le croyait bouffeur de curés, mais il caresse les cathos. Tu vas où, Mélenchon ? Ou plutôt : quo vadis ?

Nous vivons aussi une époque moderne de l’autre côté de l’Atlantique. Non, je ne veux pas parler de Trump, mais de l’Arkansas. Dans cet état, on a programmé  sept exécutions capitales avant le 1er mai. Recrudescence de l’insécurité, du crime ? Non, pas du tout. Mais en Arkansas on exécute les condamnés par injection létale. Or le stock du produit utilisé, un mélange chimique, sera périmé le 1er mai. Oui, il est écrit dessus : « messieurs les bourreaux, ne pas utiliser après le 1/5/2017 ». Alors, par souci d’économie, on va accélérer le massacre. C’est pas beau, le sens de l’économie ? Il faudrait leur envoyer Fillon : les économies, il connaît.

 

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fleche 5 avril    2017 : Vivement les vacances

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Près de quatre heures de débat, hier soir, entre les onze candidats à l’élection présidentielle. Bien sûr, il est jouissif d’entendre Poutou dire leurs quatre vérités à Fillon et Le Pen. "Plus on fouille plus on sent la corruption ", lance-t-il d’abord, poursuivant qu’il y a "des bonshommes qui nous expliquent qu'il faut la rigueur, l'austérité, et qui eux-mêmes piquent dans les caisses". Puis il passe à Le Pen, qui avance pour ne pas répondre à la convocation des juges l’argument de son immunité parlementaire: « quand nous on est convoqués par la police, nous ouvriers, on n’a pas d’immunité ouvrière, désolé. On y va », formule qui restera dans les mémoires. Mais au delà ?

Au delà, une sorte de cirque dans lequel Cheminade, Lassalle ou Asselineau jouent le rôle des clowns de service, parfois illuminés, parfois obsédés. Ajoutons-y Arthaud, qui fait de la colère une ligne politique, Dupont Aignan, qui donne l’impression de toujours se regarder dans une glace... On se demande ce que peut apporter au débat politique cette galerie de portraits hétéroclites. Les autres candidats, les « grands » comme on dit, on semblé se contenter de gérer prudemment leur capital. Les uns avec arrogance, comme Fillon ou Le Pen, les autres avec légèreté (Macron) ou opiniâtreté (Hamon, Mélenchon). Fillon est quand même sorti de sa hauteur lorsque Poutou est revenu à la charge ("Quand on voit même Fillon qui se dit préoccupé par la dette... Mais il y pense moins quand il se sert dans les caisses publiques quand il paye sa famille !") : "Je vais vous foutre un procès à vous."

Mais, au bout du compte, on se dit qu’on ne gagne rien à vouloir copier les autres (et ici les Américains). Les primaires de droite puis de gauche, les rebondissements, les feuilletons judiciaires, maintenant les débat télévisés embouteillés tout cela laisse un goût de trop plein, ou d’indigestion. A quoi servent des candidats qui n’ont aucune chance et le savent , même si certains font semblant d’y croire? C’est le prix de la démocratie ? Peut-être. Mais entendre un Asselineau citer sans cesse des articles d’on ne sait quel code ou quel traité, un Lassalle bredouillant des choses incohérentes, une Arthaud répéter toujours les mêmes mantras, est-ce bien nécessaire ? Bien sûr Hamon a pu agresser Fillon sur les postes de fonctionnaires qu’il veut supprimer, mais Le Pen peut répéter ses inepties sans qu’on l’interroge sérieusement sur son programme et son financement.

Bref, même si j’ai ri deux ou trois fois, moi qui suis presque drogué à la politique, je me sens fatigué par tout cela, une sorte de ras-le-bol. Vivement les vacances (parlementaires).

 

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fleche1er avril    2017 : Météorologues

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Hier matin j’ai acheté Le Monde et La Republica  à l’aéroport de Milan, puis Libération et El Pais  à celui de Barcelone. Retour en France après quelques jours en Italie, retour aux nouvelles dont une seule servira de résumé : Valls annonce qu’il votera Macron. Et une phrase m’est venue en tête : Les rats quittent le navire. Cette vieille expression française remonte à une époque où il était difficile de prévoir le temps. Or les marins avaient remarqué que parfois, avant qu’un navire quitte le port, les rats fuyaient, sentant qu’une tempête était imminente. Mais on ne connaît aucune expression ni aucun récit laissant entendre qu’en d’autres occasions ces braves muridés se jetteraient, à l’inverse, sur un bateau, histoire de faire une croisière si leur sens météorologique leur annonçait du beau temps. C’est pourtant ce à quoi nous assistons depuis quelques semaines : les rats se précipitent sur le navire Macron. Et rien ne laisse penser qu’ils ont l’intention de rester dans les caves.

On connaît la fable de La Fontaine le rat des villes et le rat des champs, mais il y en a beaucoup d’autres mettant en scène des rats . Etrangement, ou pas, deux d’entre elles se terminent par des phrases devenues formules figées. « Tel est pris qui croyait prendre » pour   Le rat et l’huître et « patience et longueur de temps font mieux que force et que rage » pour  Le lion et le rat. Remplaçons le rat par Valls, ou par tout autre transfuge : se retrouvera-t-il pris alors qu’il croyait prendre ? Regrettera-t-il  de n’avoir pas su être patient et laisser faire le temps ? Car tous, bien sûr, attendent quelque chose, un soutien pour les prochaines élections législatives, plusieurs sièges pour son courant, son parti (n’est-ce pas, Bayrou), un prochain poste ministériel... Pour en rester aux rats qui quittent le navire parce qu’ils sentent venir une tempête, leur sens météorologique leur a fait sentir le vent et changer de cap. Mais les marins savent qu'on est parfois obligé de changer de cap, de tirer des bordées, bref de naviguer à vue.

Il est une autre fable de La Fontaine qui met en scène un rat et nous a légué une formule. Dans  Le chat et un vieux rat  l’auteur conte l’histoire d’un chat qui fait mille ruses pour attraper des rats et y parvient, à l’exception d’un vieux rat expérimenté qui se méfie « et savait que la méfiance est mère de la sûreté ». Et je vous laisse le soin de mettre des noms sur ce chat, ce vieux rat, cette huître, ce lion...

 

 

 

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fleche24 mars   2017 : Aux abois

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François Fillon est-il aux abois ?

Hier soir, sur la 2, il a commencé par lancer une ignominie que ses conseillers en communication lui ont sans doute soufflée, déclarant qu’avec les affaires dont tout le monde parle à son propos il avait « souvent pensé à Pierre Bérégovoy ». Sachant que Pierre Bérégovoy s’est suicidé, cette sortie ne pouvait pas ne pas être interprétée comme une sorte de chantage au suicide, ou une façon de laisser planer le doute... Minable !

Puis, évoquant un livre dont il dit au début de l’émission  avoir lu les bonnes feuilles dans Valeurs actuelles  puis à la fin de la même émission qu’il l’a lu en pdf, il accuse François Hollande d’être à l’origine de la « cabale » contre lui : « on cherchait un cabinet noir, on l’a trouvé ». Problème, un des auteurs du livre fait immédiatement savoir qu’il n’y a rien se semblable dans l’ouvrage. Ce qui est sûr, c’est que cela fera vendre l’ouvrage.

Interrogé par Pujadas sur son ultime affaire, ou sur la plus récente, les costumes que lui a offerts un avocat au passé sulfureux, il déclare les avoir rendus, dit qu’il a commis une erreur (il avait dit la même chose il y a trois semaines). Une erreur, donc. On cite souvent la formule latine, errare humanum est, « l’erreur est humaine », en oubliant la suite : sed persevare diabolicum. Et si persévérer est diabolique, il y a un antidote. Fillon,  à deux reprises, a utilisé le même verbe, confesser : « je le confesse, j’ai confessé ». J’ai toujours été frappé par cette vieille hypocrisie catholique : il suffit d’aller dans le secret d’un confessionnal dire à voix basse toutes ses bassesses pour ressortir blanchi, comme de l’argent sale. Fillon, finalement, ne fait que ça depuis des semaines : chercher à se blanchir. Et j’ai pensé à une des premières chansons de Jacques Brel, Grand Jacques, qui date je crois de 1953 :

« C’est trop facile d’entrer aux églises, De déverser toute sa saleté,  Face au curé qui dans la lumière grise, Ferme les yeux pour mieux nous pardonner »                                                                                    

On ne saurait mieux dire.

Depuis des semaines, donc, nous assistons à ce spectacle désolant d’un Snoopy « confessant » ses erreurs révélées, puis les reconfessant après de nouvelles révélations. Et nous ne savons même pas comment exprimer notre dégoût. Christine Angot, invitée surprise de l’émission d’hier, l’a su, elle. Dans une saine colère, expliquant qu’elle parlait au nom de millions de Français qui le considèrent comme malhonnête, elle a cassé le moule de ce genre d’émissions. Au début, pourtant, on avait l’impression que Pujadas était pugnace, mais il a paru fade après l’explosion d’Angot qui, avant de partir, a lancé : on ma invitée parce que je dis les choses qu’ils n’osent pas dire.

Alors, Fillon, aux abois ? Nous le saurons dans un mois, jour pour jour. Nous saurons s’il parviendra au second tour de l’élection pour l’immunité présidentielle, ou s’il troquera le confessionnal pour le tribunal. A suivre.

 


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fleche23 mars   2017 : Autisme ou aveuglement?

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Après Cahuzac Thévenoud, après lui Le Pen, puis Fillon et enfin Le Roux : ils sont fous ces Gaulois ! Ou grippe-sous, ou malades. L’un d’entre eux, Thévenoud, s’est d’ailleurs livré à un auto-diagnostic : il souffrait de phobie administrative. Je ne suis pas sûr que ce mal ait une place dans la formation des médecins mais passons. Il est phobique administratif, le pauvre. Mais les autres ? Tous les autres ? Ils sont tous atteints de phobie ? Une phobie arithmétique qui consiste à ne pas pouvoir compter les heures de travail de ses assistants (Fillon), à confondre 20 et 40 millions (Sarkozy) ou zéro et deux villas à l’étranger (Balkany), à se tromper systématiquement dans l’évaluation de ses biens immobiliers (Le Pen) ? Ou encore une phobie vestimentaire qui consiste à ne pas pouvoir payer les factures de son tailleur (Fillon) ?  Une phobie sémantique les poussant tous à confondre argent public et argent privé ? Une phobie géographique qui consiste à confondre Bruxelles et Saint Cloud ou un manoir dans la Sarthe et l’Assemblée nationale (Le Pen, Filon). Etc. Etc. Toutes ces phobies que la médecine s’avère incapable de soigner et qui nous oblige à remplacer les médecins par des juges d’instruction : il y a urgence, donner aux juges une formation médicale...

Je n’ai cité que quelques noms, ceux que la presse évoque le plus souvent, mais ne nous y trompons pas : cette poignée de petits fraudeurs ou de gros escrocs ne constitue qu’un tout petit sommet d’un gros iceberg. De nos jours, avec le réchauffement climatique, les icebergs se détachent et voguent à la dérive, et c’est bien d’une dérive qu’il s’agit, la dérive d’une partie du personnel politique. Ceux que nous pouvons observer, il y en aura sans doute d’autres, semblent plutôt souffrir d’autisme.

Selon Wikipédia (je n’ai pas de dictionnaire médical sous la main) on entend par autisme « des troubles du développement humain caractérisés par une interaction sociale ou une communication atypiques ». Et l’auteur de l’article ajoute que « les symptômes sont souvent détectés par les parents dans les premières années de la vie de l’enfant ». Alors, Monsieur et Madame Fillon ont-ils détecté des symptômes chez le petit François ? Monsieur et Madame Le Pen les ont-ils perçus chez la petite Marine ? Un enfant sur cent serait atteint d’autisme. Projetons ce chiffre : un politique sur cent serait-il autiste ? Ou les politiques seraient-ils de grands enfants ?

Ce qui est sûr c’est que, si l’étymologie d’autisme est transparente (autos, « soi-même ») nos politiques, autistes ou pas, sont tout sauf transparents. Les analystes disent que nous assistons à la fin de la cinquième république, ce qui est probable, et n’osent pas dire que Le Pen n’a jamais eu autant de chances d’arriver au pouvoir, ce qui hélas est plausible. Des bouleversements se préparent sous nos yeux et une partie du personnel politique, bien au chaud dans sa bulle et dans ses privilèges, semble ne rien en voir. Autisme ou aveuglement ? En 1992 Georgina Dufoix , face au scandale du sang contaminé, disait se sentir responsable mais pas coupable. Nos Fillon, Le Pen ou Le Roux sont pour l’instant responsables, la justice dira s’ils sont coupables. Mais ils font surtout la preuve d’un aveuglement pathologique. Et pendant ce temps, je l’ai déjà dit dans de précédents billets, le monde se gausse et nous regarde comme une république bananière...


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fleche21 mars   2017 : Caran d'Ache

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Je vais vous faire une confidence. Il y a quelques mois, en octobre, l’hebdomadaire Télérama m’avait proposé de tenir sur son site un blog pendant toute la campagne électorale. J’avais évalué le temps que cela me prendrait, m'était rendu compte qu'il s'agissait de beaucoup de temps, et  j’avais décliné l’offre. Je m’en félicité aujourd’hui, face aux péripéties que nous avons vécues et qui ne sont peut-être pas terminées : je n’aurais pas eu un moment de libre...

Venons-en au débat d’hier soir entre cinq candidats. La première question qui leur fut adressée (« quel président serez-vous si vous êtes élu ? ») impliquait presque automatiquement des réponses sous forme d’anaphore : je serai, je serai, je serai..., et la plupart des candidats s’y sont prêtés.  L’ennui, avec la langue française, est que ce que je viens décrire serai pourrait l’être serais, et qu’il était donc impossible de savoir s’ils parlaient au futur ou au conditionnel, s’ils affirmaient devoir être élus ou s’ils en envisageaient la possibilité. Deux d’entre eux, cependant, ont marqué leur différence : Le Pen enchaînant une série de je veux, je veux être, je ne souhaite pas (elle ne dira je serai qu’une seule fois) et Hamon se lançant par une question : Quel peuple voulons-nous être ?, le seul à parler en nous.

Trois hommes en costume et cravate sombre, un quatrième (Mélenchon) en cravate rouge et une femme en tailleur sombre et chemisier blanc, les candidats avaient, derrière eux, leurs partisans. Ceux de Mélenchon avaient l’air inspiré en buvant les paroles de leur chef, ceux de Le Pen s’esclaffaient sans cesse, sans doute pour laisser croire que leur candidate avait de l’humour, seul Florian Philipot semblait tout contrit de ne pas avoir, pour une fois, la parole à la télévision. Et, pour continuer avec la sémiologie, Macron était le seul à montrer ostensiblement qu’il écoutait les autres, approuvant parfois d’un hochement de tête, histoire de bien faire comprendre qu’il prendrait des idées à droite et à gauche, comme dans une cafétéria on choisit les plats que l’on met sur son plateau. Quant à Fillon, immobile, ne regardant personne, pensif, il tentait de refaire le coup de la primaire de droite, avec l’air de dire « causez toujours, je serai le vainqueur ». Mais sa face de Droopy sera-t-elle efficace ?

Sur le fond ? Jusqu’ici, on a pu regretter que les affaires (celles de Fillon et de Le Pen) envahissaient trop la campagne et qu’on ne parlait guère des programmes. Ce fut le contraire hier soir. Le 14 février 1898 le dessinateur Caran d’Ache publiait dans Le Figaro sous le titre « un dîner de famille » un diptyque. Premier dessin, une famille attablée et, au dessus : « Surtout ne parlons pas de l’affaire Dreyfus ». Second dessin, tout le monde se bat dans un grand désordre, et cette phrase : « ils en ont parlé ». Hier, nos candidats n’en ont que peu parlé. Mélenchon s’est moqué des «pudeurs de gazelle », Hamon a parlé de l’interdiction d’embaucher des parents, mais Fillon et Le Pen sont restés dans un prudent silence et, pendant la partie du débat sur la moralisation de la vie publique Fillon se terra tandis que Le Pen adoptait, si je puis dire, une stratégie sous-marine, se cachant quelques temps au fond de la piscine, mais sans pull marine. On parla donc des programmes, un peu ou beaucoup, parfois passionnément, mais j’avoue qu’après deux heures d’échanges, alors qu’ils allaient aborder les problèmes d’environnement, je me suis trouvé à espérer, pour la première fois de ma vie, une coupe publicitaire.

Je m’esquive donc pour un petit pipi et c’est à mon retour qu’arrive la pub attendue : protège-slip, peau éclatante de beauté, voitures d’occasion, pâtes Lustucru, soutien-gorge, nouvelle voiture à partir de 136 euros par mois, nouveau dentifrice, économies d’électricité, brillance des cheveux, nouvelle Ford à 249 euros par mois, Panzani aux tomates fraiches, j’en oublie peut-être, plein de nouvelles choses, donc, notre belle société de consommation et d’abrutissement (comme je ne regarde jamais cette chaîne, j’avais un peu oublié) et l’on revient au débat, aux propositions économiques et sociales. Mélenchon promet des milliards dont on ne voit pas où il les trouvera, Le Pen invoque le « patriotisme économique », le « protectionnisme économique », glorifie les paysans et lance un chiffre à vérifier : les mutuelles françaises dépenseraient huit milliards d’euros de publicité. Age de la retraite, santé, place de la France dans le monde, terrorisme, les thèmes se  succèdent, Fillon-Droopy, voyant qu’on ne l’a pas attaqué sur ses malhonnêteté, reprend un peu du poil de la bête, Hamon souhaite couper les ponts avec le Qatar et l’Arabie Saoudite, Macron déclare avec honnêteté que « personne ne peut garantir qu’il n’y aura pas d’attentats » et l’on en vient aux conclusions. Fillon-Droopy lance qu’il est le seul à pouvoir obtenir une majorité à l’Assemblée, Hamon appelle à voter pour nos enfants, nos petits-enfants, Macron veut mettre fin au « tic tac droite gauche », Mélenchon n’a insulté personne et a paru presque calme. Bref, ils ont tous suivi à la lettre les éléments de langage que leur ont fournis leurs conseillers en communication. Hamon a parlé à ses concitoyens, Le Pen à ses compatriotes, Hamon et Mélenchon ont appelé de leur vœux la fin de la « monarchie présidentielle », Mélenchon et Le Pen se sont parfois trouvés sur les mêmes positions, Macron s’est souvent trouvé d’accord avec les uns ou les autres, sauf avec Le Pen. On ne s’est pas ennuyé, et c’est déjà beaucoup, des programmes antagonistes ont été enfin présentés. Le prochain débat, avec onze candidats, sera peut-être plus foutraque mais, tout de même, on avait parfois envie de dire, en souvenir de Caran d’Ache : « Mais qu’ils en parlent donc !"

 

 

 

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fleche15 mars   2017 : Pauvre Molière

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On parle beaucoup depuis quelques temps de la « Clause Molière ». Lancée en mai 1916 par un obscurs adjoint au maire d’Angoulême, Dominique You, elle consiste à imposer aux entreprises voulant accéder aux marchés publics soit que ses employés parlent français soit dans le cas contraire que les patrons utilisent des interprètes. Proposée en amendement à la loi travail  à l’Assemblée Nationale puis au Sénat, elle est chaque fois rejetée. Mais, passée inaperçue à l’époque, elle a fait depuis lors son petit bout de chemin. Laurent Wauquiez la fait adopter par le région Auvergne-Rhône-Alpes, Valérie Pécresse fait de même pour l’île de France, et elle est aujourd’hui adoptée par cinq régions, toutes présidées par la droite. Et, outre le PR, elle a le soutien du Front National.

Bien sûr, les arguments avancés font tous allusion à la sécurité sur les lieux de travail. Ainsi Valérie Pécresse, très proche comme on sait des intérêts du peuple, déclarait-elle : « C’est une condition sine qua non pour la sécurité des travailleurs sur les chantiers ». Mais nul n’est besoin d’être grand clerc pour voir qu’elle vise en réalité les travailleurs européens détachés et les travailleurs étrangers et que, derrière les arguments sécuritaires se profile la thèse du FN sur la préférence nationale. « On est chez nous », bien sûr.

Passons sur le fait que les Régions n’ont juridiquement pas le droit d’effectuer des contrôles sur les chantiers car le problème est ailleurs. Le gouvernement actuel n’a en effet  guère montré d’intérêt pour la Francophonie et nous serions bien en peine pour expliquer quelle est sa politique en la matière. La droite traditionnelle, du moins ce qu’il en reste, n’a pas non plus brillé en la matière et voilà que les thèses du front National pointent le bout de leur nez. Yannick Moreau, qui l’avait présentée à l’Assemblée, a de ce point de vue eu un parcours politique intéressant : d’abord membre du MPF (mouvement pour la France) de Philippe de Villiers il rejoint ensuite l’UMP puis le PR, et c’est bien la droite extrême qui s’exprime, sous couvert de sécurité, et développe une vision de la Francophonie ou de la défense du français effrayante. Ne serait-il pas plus intelligent et plus généreux de mettre en place une formation linguistique sérieuse pour les travailleurs migrants afin d’aider à leur intégration ? Pauvre Francophonie, et pauvre Molière.

 

 

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fleche13 mars   2017 : Se prendre une veste ou la retourner

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Je ne suis sans doute pas le premier à y avoir pensé, mais la chanson que chantait naguère Jacques Dutronc, L’Opportuniste, me paraît tout à fait adaptée à cette situation d’avant élection présidentielle. Vous vous en souvenez ? 

« Je suis pour le communisme

Je suis pour le socialisme

Et pour le capitalisme

Parce que je suis opportuniste

Il y en a qui conteste

Qui revendique et qui proteste

Moi je ne fais qu'un seul geste

Je retourne ma veste

Je retourne ma veste

Toujours du bon côté »

La droite nous a donné une belle illustration de ces transhumances politiques, qui pourrait nous donner ce léger détournement :

« J’étais pour le sarkozisme

J’étais pour le juppéisme

Je suis passé au fillonnisme

Parce que je suis opportuniste »

La gauche n’est pas en reste  côté retournement de veste et pourrait entonner :

« J’étais pour le socialisme

J’étais pour le hollandisme

Je suis passé au macronnisme

Parce que je suis opportuniste »

Il y avait aux jeux de cartes une expression, être capot, qui par attraction du nom d’un vêtement, la capote,  a donné une autre expression, se prendre une veste. Dans les deux cas, droite ou gauche, ces vagabondages politiques, ces errances ou ces migrations, semblent se ramener à un principe qui, s’il n’est pas très moral, pourrait bien être efficace : retourner sa veste plutôt que de s’en prendre une.

 

 

 

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fleche4 mars   2017 : Deus ex machina

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Deus ex machina. Cette expression latine (mais traduite du grec) désignait au théâtre le fait de faire descendre un dieu sur scène pour dénouer au dernier moment une situation compliquée : quelque chose d’inattendu, d’imprévu, qui venait tout régler.

J’ai depuis quelques mois, depuis la primaire de la droite, comparé cette élection présidentielle à une pièce de théâtre, et je dois dire que j’ai été exaucé au delà de ce que je pouvais espérer. Quel scénariste aurait imaginé une telle suite de retournements, de bouleversements ? A l’heure où j’écris, Fillon s’obstine, s’accroche au mât d’un navire en détresse, et l’on présente Juppé comme ce deux ex machina justement qui pourrait sauver la droite, à condition que le commandant de bord lui cède la barre avant le naufrage.

Je pars quelques jours à Paris, où j’aurais beaucoup de choses à faire, mais vous pourriez, vous tous qui me faîtes l’amitiés de me lire, imaginer quelques scenarii pour la suite des évènements. Surtout ne bridez pas votre imagination : tout ce qui s’est passé jusqu’ici dépasse l’imagination. Alors allez-y. Mais comme je suis bon prince, je vous suggère quelques idées, quelques débuts de piste. Faîtes votre choix et développez. Vous avez six jours.

Première idée, mais elle est un peu plate : rien ne change, Fillon s’obstine, impose à tous sa candidature et... A vous de jouer.

Deuxième idée, un peu macabre : Fillon se suicide, ou sa femme le tue, ou il tue Juppé, Baroin  et quelques autres. Ici il faudrait développer dans un style policier : s’il y a crime, l’auteur n’en est pas connu au départ, un policier avisé entre en scène, etc. On peut imaginer l’utilisation du mystérieux poison utilisé pour l’élimination de Kom-Jong-nam, le frère du leader démocrate nord-coréen Kim-Jong-un, ce qui vous mènerez sur une piste biscornue mais pas dénuée d’intérêt, la piste nord-coréenne. Il y aurait aussi la piste Poutine, qui avait fait empoisonner à Londres l'une de ses oppposants.

Troisième idée, Fillon se retire mais exige qu’un duel soit organisé (c’est plus rapide qu’une nouvelle primaire) entre les prétendants à la candidature. Vous avez le choix entre plusieurs armes, l’épée, le révolver. Je pencherai pour ma part pour quelque chose de plus original. Dans ma jeunesse, en Tunisie, nous organisions des duels d’injures. Deux personnes face à face s’injuriaient à tout de rôle en arabe, ayant le droit d’inventer des injures mais pas de se répéter. Et celui qui restait coi, sans nouvelle injure, avait perdu. Ici, pour mettre un peu de sauce, on pourrait imposer une contrainte supplémentaire : s’injurier en verlan. Vous pouvez enrichir tout cela en partant de la créativité du langage, des structures profondes. Je verrai assez bien chaque candidat disposant d’un conseiller linguistique, ce qui pourrait donner du travail à quelques doctorants, surtout s’ils sont payés au même tarif que Penelope...

Quatrième idée : Le plan B comme Balkany. Fillon prend la fuite avec sa famille. On apprend que c’est Balkany  qui lui a prêté une villa à l’étranger. Du coup la police découvre de nombreuses autres résidences que le couple Balkany avait réussi à cacher. Et, en tirant sur ce fil, démontre qu’un partie des sommes détournées par Bygmalion ont été récupérées par Sarkozy qui a chargé Balkany de placer cet argent dans l’immobilier qatari, ou hongrois...

Cinquième idée, un autre plan B, B comme Barjot Frigide, avec en toile de fond la « manif pour tous » qui prend en charge la campagne... On annonce que si elle était élue, la présidente Barjot choisirait ses ministres sur des critères stricts : pères ou mères de familles nombreuses, catholiques intégristes, homophobes, etc.

Sixième idée : allez relire Soumission de Houellebecq.

Moi, je vais faire ma valise.

 

 

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fleche2mars   2017 : Arrêt de l'arbitre?

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Hier matin, j’écoutais France Inter où était invité Jérôme Chartier, conseiller spécial de François Fillon. Vers huit heures vingt, apprenant sans doute la nouvelle dans ses écouteurs, Patrick Cohen annonce à son invité que Fillon a annulé sa présence au salon de l’agriculture et qu’il fera une déclaration à la presse à midi. Chartier n’était pas au courant, il ne sait pas quoi dire... A midi, au QG de Fillon, la presse attend, attend... Fillon arrive avec plus de trente minutes de retard. Il déroule d’abord une incroyable attaque contre la justice, puis annonce « j’irai jusqu’au bout... Je ne me retirerai pas...  je ne céderai pas... je ne me rendrai pas ». Passons sur la rhétorique anti-justice, dont Marine Le Pen est spécialiste et avant elle tous les populistes, et soupesons ce dernier verbe de Fillon : je ne me rendrai pas. C’est dans les films policiers que l’on entend ce genre de phrases : Rendez-vous ! Je ne me rendrai pas, plutôt mourir ! Et commencent les coups de feu. On imagine un fugitif aux abois, une sorte de fort Chabrol, un criminel cerné, acculé, et qui refuse de se rendre. En général, cela finit mal.

En fait, Fillon m’a donné l’impression d’un boxeur groggy, KO debout, refusant d’abandonner le combat malgré les injonctions de l’arbitre. Sauf qu’ici il n’y a pas d’arbitre et que Fillon s’en invente un : le peuple. Le peuple contre la justice. Encore une fois le populisme, pire encore. La presse parle d’un noyé paniqué qui se débat avant de sombrer, ou compare Fillon au chef d’orchestre du Titanic qui dirige ses musiciens avant la naufrage. Sauf qu’ici le chef a de moins en moins de musiciens, que les rats quittent le navire avec leurs instruments, se demandant comment ils vont pouvoir assurer leur élection. Pas celle de Fillon, la leur, aux législatives qui suivront la présidentielle.

Cette présidentielle n’arrête donc pas de nous surprendre. Et elle peut encore nous surprendre. Fillon peut ne pas arriver au second tour, et la droite règlera ses comptes. Il peut, même si c’est improbable, nous surprendre encore et gagner, avec un œil au beurre noir, le nez écrasé, quelques dents cassées et du sang sur son joli costume. Dans tous les cas, on en parlera longtemps, dans les cours de politologie à Sciences Po, dans les livres sur les sondages politiques, sur la communication, sur la stratégie. Mais j’ai l’impression qu’il n’a pas de stratégie, Fillon, qu’il ne comprend rien à ce qui lui arrive, qu’il pense n’avoir rien fait de mal, qu’il est victime d’un complot. On parlera peut-être aussi de lui dans les cours de psychiatrie. Ou dans les dictionnaires, comme exemple dans les articles sur l’ego et sur la résilience. Mais, je le répète, je vois un boxeur sonné, hébété, qui n’entend pas son entraîneur lui disant de jeter les gants, la foule qui le siffle, l’arbitre qui compte...

Petit détail qui ne s’invente pas. Après son intervention devant la presse, il est allé manger avec un petit groupe de fidèles (enfin, fidèles pour l’instant) dans un restaurant décoré... d’affiches de Mohamed Ali. Faut-il le rappeler, Mohamed Ali a tenté, le 2 octobre 1980, de remporter pour la quatrième fois le titre des poids lourds. Et il perdit ce dernier combat, au 11° round, par arrêt de l’arbitre.

 

 

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fleche26  Févrer 2017 : Graines de bagnards

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J’aurais voulu vous parler du Maroc, dont je suis rentré hier. Ce sera pour une autre fois. A peine sorti de l’avion, l’actualité française m’a en effet rattrapé. La droite « gaulliste » et l’extrême droite sont en effet pourvoyeurs de Président et de candidats à la présidence très particuliers.

Souvenez-vous

Chirac. Depuis 1990 il nage dans les affaires. Il a réussi, pour l’une d’entre elles, à faire condamner Alain Juppé à sa place, puis a profité de son immunité présidentielle pour repoussé les échéances. Mais, en 2011, il sera condamné à deux ans de prison avec sursis. Pas mal pour un ancien président de la république! Passons sur une histoire de compte bancaire au Japon, de vente d’armes à l’Angola, sur le budget de la présidence de la république qui a été multiplié par neuf en 1995 et 2007. Le dossier Chirac est lourd...

Le président « gaulliste » suivant, Nicolas Sarkozy, a lui aussi fait fort. En 2012 il obtient un non-lieu pour l’affaire Bettencourt, mais il est mis en examen pour une affaire de « corruption active » et « trafic d’influence » (souvenez-vous du faux nom, Paul Bismuth, sous lequel il correspondait avec son avocat). Il est également mis en examen pour « financement illégal de campagne électorale » (la fameuse affaire Bygmalion). Malgré tout cela, il tentera de revenir dans le jeu politique en se présentant à la primaire de la droite.

Et voici maintenant le cas Fillon, qu’il est inutile de rappeler : tous les media en parlent.

Résumons-nous. La droite « gaulliste »  a voté pour un candidat, Chirac, qui été déjà mouillé dans les affaires et sera finalement condamné. Elle a soutenu le retour d’un autre candidat, Sarkozy, qui sera sans doute condamné un jour ou l’autre. Elle soutient maintenant un troisième candidat, Fillon, dont l’avenir judiciaire est délicat et qui compte sur son élection pour bénéficier de l’immunité présidentielle. Cela fait beaucoup, non ? Et pourtant les foules sont toujours là, hurlant « on va gagner ». C’est à se demander s’il ne faudrait pas instituer un permis de voter, comme il y a un permis de conduire...

Passons à l’extrême droite. Les Le Pen père et fille ont également pas mal de casseroles : côté impôts, sous-déclaration de patrimoine et emplois fictifs, ils n’ont rien à envier aux précédents. C’est-à-dire que depuis près de trente ans tous les candidats de droite et d’extrême droite sont mêlés à des affaires. Ce qui donne une image peu reluisante de la démocratie. Et, bien sûr, tout cela est la faute de la presse et de la justice. Le choses seraient plus simples si nous  prenions exemple sur d’autres pays, comme la Russie ou la Turquie, dans lesquels les journalistes trop curieux sont en prison ou au cimetière, les juges trop méticuleux sont virés.

Depuis près de trente ans, donc, la droite et l’extrême droite françaises ne peuvent présenter comme candidats à la présidentielle que des abonnés aux tribunaux. En d’autres temps, on aurait appelé ça des graines de bagnards.

 

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fleche22  Févrer 2017 : Hou! Les vilains Brésiliens!

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Au Brésil, un ministre de la justice, Alexandre de Moraes, traine un certain nombre de casseroles : soupçonné de corruption, de plagiat, son parti, le PSDB est accusé d’avoir participé à des détournements de fonds avec le groupe Petrobras, bref le ministre est dans le viseur de la justice. Mais le président de la république, Michel Temer, a trouvé la réplique. Il vient de le nommer à la Cour suprême, lui garantissant ainsi une immunité qui empêchera la justice de lui chercher des poux dans la tête. Moraes n’a aucune formation juridique, il est soupçonné de corruption, mais il va devenir juge anticorruption. Scandaleux ? Non, normal. Nous sommes au Brésil, une république bananière qui a de la justice une image très approximative. Comme la Turquie, ou la Russie. Hou ! les vilains Brésiliens ! Ils n’ont pas honte ?

En France, la droite envisage de faire élire à la présidence de la république un menteur ou un amnésique (il a en quelques jours déclaré qu’il n’avait qu’un compte bancaire, puis s’est souvenu qu’il en avait dix-sept), d’une morale à dimensions variables (après avoir déclaré que, mis en examen, il se retirerait de l’élection, il dit désormais le contraire), soupçonné de détournement d’argent public et d’emploi fictif et qui sera peut-être bientôt mis en examen. Mais elle a raison, la droite française, il n’y a là que broutilles, acharnement de la presse, mauvaise foi de la justice. Nous ne sommes pas dans une république bananière, nous. Simplement, nous nous préoccupons de l’essentiel (en l’occurrence faire élire un menteur ou un amnésique, à la morale douteuse et qui a des rapports troubles à l’argent) et non pas du secondaire (une campagne de presse haineuse et injuste). S’il est élu, ce monsieur trouvera peut-être pour Balkany, Sarkozy, Guéant et quelques autres des postes leur garantissant l’immunité. Ca n’existe pas ? Il pourrait en créer. Mais quand même : Hou ! Les vilains Brésiliens !

Nous vivons une époque moderne.

 

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fleche20  Févrer 2017 : Has been chez les poulets...

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Roger Knobelspeiss est mort hier. Il avait 69 ans. Son nom ne dit sans doute pas grand chose aujourd’hui, car je vais vous parler d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, et vous parler (un peu) d’une petite partie de ma vie...

C’était à la fin des années 1970 et Lili Le Forestier, la mère de Maxime et de Catherine, avait lancé avec l’aide de Maurice Frot et de Daniel Colling, les fondateurs du Printemps de Bourges, l’association Spectacles en prison. Le principe en était simple: être condamné à la prison, c’est être privé de liberté, rien de plus. Donc on ne doit pas y être humilié, on y a droit à la lecture, à la formation, au spectacle. L’idée était tout aussi simple : aller en prison le dimanche après-midi avec le matériel nécessaire de sonorisation, un artiste, et y donner un spectacle pour les prisonniers. Mais si l’idée était simple, il était beaucoup moins simple d’obtenir les autorisations nécessaires pour y entrer. Lili et Maurice s’étaient donc dit que si l’on mettait cette activité culturelle sous l’égide d’un intellectuel, ou d’un prof de fac, qui animerait un débat après le spectacle,  cela donnerait une image « culturelle » au projet et l’administration le regarderait d’un meilleur œil. Je fus ainsi promu au statut d’animateur de débats après spectacles pénitentiaires.

Certains dimanches, donc, nous chargions dans une camionnette un matériel minimum, micro, sono, éclairage, et partions, Maurice, Daniel et moi, vers la prison de Melun, munis de toutes les autorisations nécessaires. Pour pénétrer dans les lieux, la procédure s’apparentait au passage d’une écluse : une porte ne s’ouvrait jamais avant que la précédente ne soit fermée. On vérifiait nos papiers, fouillait la camionnette, nous laissait passer, puis seconde vérification, etc. Une fois ce rite terminé, nous pouvions enfin nous installer, faire une « balance » avec la vedette du jour, puis attendre que l’administration pénitentiaire fasse entrer le public. J’y suis allé à trois reprises, avec Leny Escudero, Renaud et Guy Bedos, tous trois étaient d’ailleurs tout à fait capables de débattre sans animateur et j’étais un peu inutile. Alors j’observais.

Il y avait, dans un coin de la salle, un tableau lumineux sur lequel s’affichait parfois, en cours de spectacle,  un numéro matricule. Un homme se levait alors, sortait, et allait au parloir où l’attendait une visite, la scène se reproduisant plusieurs fois pendant le temps de notre présence.  Le spectacle terminé, nous passions à la discussion, et nous étions soudain entourés de prisonniers que les gardiens ne parvenaient pas à contenir, certains posant effectivement des questions, d’autres nous racontant leur vie. Melun était une centrale de détention, c’est-à-dire qu’on n’y trouvait que des condamnés à de longues peines, et je n’ai jamais vu autant d’assassins ou de violeurs au mètre carré. Mais le plus difficile était de mettre fin à la séance. Il arrivait toujours un moment où, en fin d’après-midi, l’un d’entre nous regardait sa montre. Il nous fallait démonter et recharger le matériel, reprendre la route de Paris, dans la circulation des dimanches soirs, bref sortir, alors que tous ces gens allaient regagner leurs cellules, clic-clac, enfermés, et jamais la phrase « nous devons partir » ne m’a parue aussi difficile à prononcer. Nous partions, ils restaient.

Je l’ai dit, Melun était une centrale de détention, mais tous n’étaient pas nécessairement coupables, et c’est là que je rencontrais pour la première fois Roger Knobelspiess, très actif dans les débats. Il avait eu une jeunesse de petite délinquance, dans la région d’Elbeuf, proche de l’endroit où je vivais alors, en Normandie. Son frère avait été abattu par un commerçant auquel il avait volé un autoradio, et la famille était pour le moins mal vue, dans le collimateur de la police et des ragots. En 1972 il avait été accusé d’un petit cambriolage, qu’il niera toujours avoir commis, mais pour lequel il avait été condamné en 1972 à quinze ans de prison.  Coupable ou pas, la peine était très lourde, mais le tribunal local n’était peut-être pas très impartial... C’était dans la centrale une sorte de vedette, qui, visiblement, en agaçait certains et en fascinaient d’autres. Il avait connu, derrière les barreaux, Jacques Mesrine et en tirait gloire, il venait de publier un livre, QHS, dans lequel il dénonçait les quartiers de haute sécurité dans lesquels on mettait au secret les récalcitrants, et qu’il avait fréquentés plus que de raison. Bref, c’était une grande gueule. Et son livre l’avait fait connaître par le public intellectuel.

Je le vis donc trois fois, discutant avec lui en fin de spectacle, et lorsqu’en 1981 il sera gracié par François Mitterrand, je le reçus un peu, chez moi, je l’amenai un jour avec Leny Escudero qui était mon voisin, faire des parties de ping pong dans mon club de tennis, ce qui fit doublement jaser, parce que j’amenais une « vedette » et parce que j’amenais un « truand », connu dans la région grâce à la presse locale. Et il se mit à écrire, pour raconter sa vie, dans son quartier dégradé d’Elbeuf : ce sera en 1984 Le roman des Ecameaux. Mais, entre temps, il avait été arrêté à nouveau en 1983, pour un braquage auquel il nia avoir participé.

C’est à cette époque, de 1984 à 1986, que j’ai pris la présidence de son comité de soutien. Avec Cavanna, Serge Quadruppani, Gébé, Paco Ibañez, Max Genève, etc., nous tentions de faire connaître son dossier dans la presse, de faire le plus de publicité possible à sa défense. Je n’ai jamais su s’il était réellement coupable de ce qu’on lui reprochait, mais j’avais soigneusement étudié son dossier, avec l’aide de son avocat Henri Leclerc, et je m’étais rendu compte qu’il n’y avait aucune preuve contre lui, que l’accusation ne reposait sur rien. Or le doute doit profiter à l’accusé, et cela me suffisait. J’ai sous les yeux un article de Libération du 5 juillet 1984, avec une photo d’une conférence de presse dans les locaux d’Hara Kiri sur laquelle, entre Gébé et Max Genève, je présente les arguments de la défense. « Roger Knobelspiess : le coupable idéal » titrait Libé.

Je lui écrivis régulièrement, avant d’obtenir le droit de visite. Dans sa première réponse il me demandait de rappeler à Leny (Escudero) qu’ils avaient une partie de ping pong à terminer, me parlait du Nutela, une sorte de crème au cacao, que lui avait fait découvrir chez moi une de mes filles qui en était friande, des affaires judiciaires en cours, qu’il commentait sans doute avec d’autres détenus...  Mais il me racontait surtout son désir d’écriture et ses difficultés à écrire, m’expliquant que, paradoxalement, il avait une forte pulsion d’écriture mais ne pouvait écrire qu’en prison, cette prison dont il voulait sortir. Dehors, m’écrivait-il, il était trop pris par le désir de vivre, de rattraper le temps que lui avait volé la prison... J’avais essayé de l’occuper en lui demandant de me noter des mots ou des expressions qu’il entendait, de l’argot. Sa réponse, « pour l’argot, tu sais, je ne vois pas grand chose », me surprit. Je pensais, naïvement, que l’argot était encore la « langue » du milieu et que la prison était un lieu privilégié d’observation, mais il n’en était apparemment rien. Les prisonniers amenaient avec eux, derrière les barreaux, la façon de parler qu’ils avaient à l’extérieur, c’est-à-dire de la diversité, et rares étaient les formes « argotiques » qui auraient pu leur servir de forme identitaire.

Puis j’obtins le droit de visite que j’avais demandé. Le trajet pour Fleury-Mérogis était long et, une fois arrivé, la scène déprimante. Essentiellement des femmes, qui ne pouvaient venir que le dimanche, parfois avec leurs enfants, faisaient la queue, en attendant l’heure d’ouverture des grilles. Ensuite, l’itinéraire était compliqué : papiers, fouille, attente le temps que le prisonnier visité arrive, puis on vous introduisait dans une sorte de cagibi, coupé en deux par une paroi en plexi glace...  Nous parlions de son dossier, bien sûr, de mes rencontres avec son avocat, de ses témoins. Mais la communication est difficile lorsque le terrain n’est pas choisi librement et d’un commun accord par les deux participants. Je ne sais pas comment les femmes parlaient avec leur homme, comment les enfants communiquaient avec leur père, mais je sais qu’avec Roger cet espace confiné n’était pas, ne pouvait pas être, un lieu de réelle communication, tant il était stressé par le temps limité qui nous était accordé. Il avait trop de choses à dire, venait toujours avec un « pense-bête », un bout de papier sur lequel il avait inscrit des idées, des demandes...

C’est donc en janvier 1986 qu’il fut jugé. Je me souviens que nous étions trois à attendre dans la salle des témoins, Cavanna, Bedos et moi, que Cavanna passa le premier, que je le suivis et, assis dans la salle d’audience, j’assistai donc ensuite au témoignage de Guy Bedos. Il avait choisi de la jouer spectaculaire, entrant dans salle en courant, comme s’il entrait en scène, en criant « c’est pas moi, j’y étais pas !». Le président du tribunal coupa son élan, énonçant froidement la formule rituelle, « nom, prénom, âge et profession ». Mais l’ambiance s’était un peu réchauffée, les gens s’étaient déridés. Le procès dura plusieurs jours, et le dernier soir nous assistâmes aux plaidoiries de Thierry Levy et d’Henri Leclerc, puis attendîmes la délibération du jury. Ce fut long, tendu, la cour revint, liste des questions au jury, réponses, puis verdict : acquitté. Roger fut relâché sur le champ. Et je le vis moins, presque jamais en fait. J’appris par la presse en avril 1987 qu’il avait été arrêté, en flagrant délit de braquage, très vite condamné à neuf ans, incarcéré à l’autre bout de la France. Il sera libéré en 1990, à quarante-trois ans, ayant au total passé plus de 25 ans en prison. Il continuera à écrire, en particulier Voleur de poules, publié en 1991, fera l’acteur dans de nombreux films de Jean-Pierre Mocky, mais aussi dans Capitaine Conan  de Bertrand Tavernier, mais j’apprenais tout cela de loin. Et je le revis par hasard, dix ans plus tard, au salon du livre de Brive la Gaillarde. J’étais coincé entre deux auteurs, devant ma pile de livres, avec à ma droite un écrivain catholique, Jacques Duquesne, qui venait de sortir un ouvrage sur Marie. Nous étions en train de rire parce qu’une dame venait de lui dire qu’elle n’achèterait pas son livre, « vous avez dit dans votre livre sur Jésus qu’il était juif ! » quand surgit Roger, se jetant sur moi pour m’embrasser en criant « Mon faux témoin ! ». Je quittais le stand pour aller discuter un peu avec lui et, à mon retour, Duquesne me demanda, mi-figue mi-raisin: « Vous avez été le faux témoin de Knobelspiess ? ».

Le soir, autour d’un repas, il me raconta la partie de sa vie que j’ignorais, depuis sa libération. Une anecdote me revient. Un jour, me dit-il, au volant de sa voiture, il est arrêté par un barrage de police. On lui demande ses papiers, il les donne, on les lui rend et il demande : « Vous me reconnaissez, je suis Roger Knobelspiess ? ». On lui répond que non, qu’on ne le connaît pas. Et il me commenta la scène : « Tu te rends compte Louis-Jean, j’suis has been chez les poulets! » Sic transit gloria mundi....

Mais il n’était sans doute pas has been que chez les poulets. Je ne sais pas ce que la presse racontera ou même si elle en parlera, je verrai demain. Roger Knobelspiess avait un temps été la coqueluche de la gauche française qui avait pris sa défense. S’en souvient-elle ? Il faudrait savoir si la gauche existe encore, et si elle a de la mémoire...

 

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fleche19  Févrer 2017 : Les électeurs et le "syndrome Balkany"

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Depuis l’élection de Donald Trump aux USA, l’éviction de Sarkozy puis de Juppé de la primaire de la droite, celle de Valls de la primaire de la gauche, les sondeurs qui n’avaient rien vu venir étaient devenus un peu discrets. Voilà qu’ils reviennent, et ce qu’ils nous disent pose un certain nombre de questions.

Jeudi dernier, Le Monde leur consacrait deux pages entières. En gros, pour le premier tour de la primaire à venir, les cinq premiers étaient dans cet ordre: Le Pen (26% d’intentions de vote), Macron (23%), Fillon (18,5%), Hamon (14,5%) et Mélenchon (12%). Un deuxième sondage demandait  entre autres choses si les candidats étaient perçus comme honnêtes. Notés de 0 à 10, les mêmes cinq premiers obtenaient les notes suivantes : Hamon 4,3 sur 10, Mélenchon 4,1, Macron 3,8, Le Pen 2,8 et Fillon 1,9. Il est vrai que Le Pen et Fillon sont englués dans des affaires financières qui pourraient les mener l’une et l’autre devant un tribunal. Mais leurs électeurs de droite et d’extrême droite ne semblent guère s’en soucier.

Ainsi, dans un nouveau sondage publié aujourd’hui dans le Journal du dimanche, on lit que 70% des sympathisants de son parti souhaitent que Fillon maintienne sa candidature, et 61% d’entre eux pensent que la justice est partiale. Mais on ne voit pas apparaître l'idée qu'il serait innocent de ce dont on l'accuse. Et si beaucoup de ses « soutiens » déclarent, mais sous couvert d’anonymat,  qu’il est mal parti, qu’il devrait se retirer, ils affirment officiellement le défendre.

Conclusion : ils sont malhonnêtes, corrompus, mais nous voteront pour eux. Et, du coup, ce ne sont plus les politiques qui posent problème, mais les électeurs. Il y a là ce que j’appellerais volontiers le « syndrome Balkany ». Souvenons-nous. En 1997, Patrick Balkany, un ami proche de Sarkozy, était condamné par le tribunal correctionnel de Nanterre à quinze mois de prison avec sursis, 200.000 francs d’amende et deux ans d’inéligibilité. Revenu en politique, il était élu député en 2007, et en 2008 il était réélu maire de Levallois-Perret, la ville dont il avait détourné de l’argent, au premier tour. Depuis lors d’autres affaires se sont abattus sur lui et sa femme, ils sont poursuivis pour déclarations mensongères, blanchiment de fraudes fiscales et corruption et on leur a retiré leurs passeports : ils ne peuvent plus quitter le territoire français. Mais ils sont toujours aussi populaires dans leur ville. Allez comprendre... Encore une fois, ils sont malhonnêtes, corrompus, ils ont déjà été condamnés, mais nous votons pour eux ! Imagine-t-on que Jérôme Cahuzac, ancien ministre socialiste, renvoyé devant les tribunaux pour un fraude fiscale bien moindre, puisse se représenter à une quelconque élection et être élu ?

Les choses sont encore plus étonnantes pour Le Pen. Elle ne bouge pas dans les sondages, toujours en tête pour le premier tour, alors que le Parlement Européen l’accuse d’emplois fictifs pour son garde du corps et sa directrice de cabinet qu’elle a fait payer par le Parlement alors qu’ils travaillaient pour le FN à Paris. Le Parlement retire désormais chaque mois de son salaire (ainsi qu’à d’autres députés européens FN) des sommes destinées à rembourser l’argent détourné, mais son électorat ne baisse pas. Comme si le fait de vouloir critiquer le « système » l’autorisait, aux yeux de ses électeurs, de tricher avec lui, ou comme si la malhonnêteté n'était pas importante lorsqu'on s'appelle Le Pen.

Il nous faut donc laisser de côté la question de l’éventuelle corruption de certains politiques, en particulier Fillon et Le Pen, pour nous interroger sur ce qui se passe dans la tête des électeurs. Doit-on en déduire que les sympathisants de droite et d’extrême droite se foutent de la moralité et de l’honnêteté de leurs candidats ? Que leurs choix partisans les aveuglent ? Ou qu’ils les défendent à haute voix mais ne voteront pas pour eux dans le secret des isoloirs ? Je n’en sais bien entendu rien, même si le cas Balkany nous pousserait à exclure la troisième possibilité. Mais la démocratie en sort malmenée.

Reste donc à analyser de plus près le « syndrome Balkany ». Bon travail...



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fleche13  Févrer 2017 : Digagisme

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Comme les cieux de Provence lorsque souffle le mistral, le paysage politique français a été singulièrement balayé depuis quelques mois. Duflot, Sarkozy, Juppé, Hollande, Valls et peut-être bientôt Fillon ont été successivement renvoyés à leurs chères études, au point qu’il est impossible de prévoir ce qui va se passer dans les semaines qui viennent. Avec Fillon, nous en serions à sept « dégagés », et il en manquerait alors trois pour atteindre les « dix petits nègres » d’Agatha Christie.

Mélenchon, qui n’en est pas à une récupération près, vient d’évoquer le digagisme à propos de Valls, qui a donc valsé, digagisme que beaucoup de commentateur ont présenté comme un néologisme. Néologisme, certes, mais pas mélanchonisme, comme on va voir.

C’est en janvier 2011 qu’apparaissent, dans les manifestations de la « révolution de jasmin » tunisienne, des pancartes proclamant en français « dégage » à l’endroit de de Zine el-Abidine Ben Ali puis « RCD dégage », à l’endroit de son parti, le « rassemblement constitutionnel démocratique ». Peu de temps après on voit la même pancarte, « dégage », dans les manifestations de la place Tahrir (« place de la libération »), au Caire.

Quelques mois après, toujours en 2011, ma collègue et amie Dalila Morsly décrivait dans un article le trajet de cet impératif passant en arabe tunisien sous la forme digaage et bientôt conjugué dans cette langue: ydigagi, « il dégage ». Et elle notait des dérivations comme digagisme  et s’auto-dégager qui étaient apparus dans le discours politique tunisien. Très vite, toujours en 2011, un mouvement belge va revendiquer le terme et publier un Manifeste du digagisme, avec le but explicite non pas de prendre le pouvoir mais de déloger ceux qui l’occupent, de faire le vide en quelque sorte. Et, en 2013, l’auteur de ce manifeste explique que ce digagisme était l’expression du pouvoir de l’anonyme et qu’il « ne peut pas y avoir de leader dégagiste ».

Ce qui me ramène à Mélenchon. Je ne sais pas s’il a utilisé dégagisme pour décrire un phénomène ou pour s’en revendiquer, mais dans cette deuxième hypothèse il se mettrait dans une situation singulière. D’une part parce qu’il ne symbolise pas vraiment une absence de leader et, qu’au contraire, il est un parfait exemple du chef de file auto-proclamé. Et d’autre part, parce qu’il risque d’illustrer une vieille tendance poujadiste et de se situer dans un courant dont le seul argument politique serait « sortez les sortants ». Cette vieille revendication populiste semble d’ailleurs sous-jacente à la campagne de Macron. Sortirait-il lui-même de la scène politique qu’il serait le huitième dégagé. Il n’en manquerait alors que deux.

 

 

 

 

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fleche12  Févrer 2017 : Calculs dominicaux

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Marine Le Pen, entre autres bêtises, a déclaré jeudi soir à la télévision qu’elle signait 100.000 mains par mois. Il ne s’agissait pas pour elle de se vanter mais de prévenir un sale coup : le journaliste lui annonçait un document et elle craignait sans  doute une photo la montrant serrant une main infréquentable.

Cent mille mains par mois, donc. Ce dimanche matin, histoire de me dérouiller les neurones, je me suis livrer à un petit calcul. Considérons la durée moyenne d’un mois, 30 jours : 100.000 divisé par 30 cela fait quelque chose comme  3333 mains serrées par jour. Un jour, cela ne vous a pas échappé, se compose de 24 heures. Divisons donc 3333 par 24, nous arrivons à 138 mains par heure. Et une heure comportant 60 minutes, Marine Le Pen serrerait 2 mains par minutes, plus précisément 2,314 et quelques. En se livrant à ces serrages de mains 24 heures sur 24, sans dormir, samedis et dimanches compris. C’est, bien sûr, du n’importe quoi.

Au fait, que craignait-elle, Marine Le Pen, en lançant ce gros mensonge ? Quel document craignait-elle voir apparaître ? Vous avez une idée ? Pas moi.


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fleche11  Févrer 2017 : Psychiatriser le psychiatre?

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Nous sommes entrés dans une campagne présidentielle nauséabonde. Il s’est passé cette semaine quelque chose de singulier. Un certain Nicolas Dhuicq, député PR de l’Aube, a donné une interview à l’agence Sputnik, financée dit-on par le Kremlin, interview dans laquelle il déclare qu’un « très riche lobby gay » serait derrière la campagne d’Emmanuel Macron. Je me fous comme de ma première chemise de la vie sexuelle de Macron, je m’intéresse plus à son programme, du moins je m’intéresserai à son programme lorsqu’il en aura un. Mais le sieur Dhuicq poursuit : « Macron est quelqu’un qu’on appelle « le chouchou » ou « le chéri » des média français, qui sont détenus par un petit nombre de personnes ». Puis il balance un nom, « l’un de ses soutiens est le célèbre hommes d’affaires Pierre Bergé, associé et amant de longue date d’Yves Saint Laurent, qui est ouvertement homosexuel et défend le mariage pour tous ». Enfin il menace : Les détails sur la vie d’Emmanuel Macron vont être rendus publics ».

Belle littérature ! Cela sent, d’abord, l’homophobie à plein nez. Cela sent aussi, comme le disait François Fillon à un autre propos, les officines. Mais cela montre surtout que le parti de Fillon a peur de Macron et qu’il est prêt à tout pour le déstabiliser. Ou que, peut-être, les Russes voudraient intervenir en douce dans l'élection présidentielle française comme ils seraient intervenus dans l'élection américaine. C’est beau, la politique française ! Ca pue.

Pour finir, je lis sur Internet que Nicolas Dhuicq serait médecin psychiatre. Bonne chance à ses patients, s’ils sont homosexuels... Faidrait-il psychiatriser le psychiatre?

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fleche8  Févrer 2017 : Encore les faits alternatifs

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Je parlais le 29 janvier de ces « faits alternatifs » que la communication de Donald Trump a mis au goût du jour et voici que Fillon se lance à son tour dans ce genre de pratique.

Voulant jouer la transparence, il a donné lundi une conférence de presse au cours de laquelle il n’a pas dit grand chose sur la seule question qui se posait : Madame Fillon a-t-elle oui ou non été payée à ne rien faire ? Publier son patrimoine, donner la liste de ses comptes en banque, tout cela ne répond en rien au doute qui s’est instauré. C’est comme si on me demandait : « étiez-vous à votre bureau mercredi ? » et que je répondais « je suis né en Tunisie ». 

Puis il a attaqué la presse, parlant d’acharnement contre lui, voulant jeter le doute, bref il appliquait le vieux principe selon lequel lorsqu’une affaire nous cause du souci il faut créer une affaire dans l’affaire, puis une affaire dans l’affaire dans l’affaire, jusqu’à ce que plus personne ne se souvienne de l’affaire de départ.

En voici un exemple. Jeudi dernier on pouvait suivre dans l’émission Envoyé Spécial l’interview de Penelope Fillon que la journaliste britannique Kim Willsher avait réalisée en 2007 pour le Telegraph. La femme du candidat y déclarait de façon audible et sans ambiguïté qu’elle n’avait jamais était l’assistante de son mari. La cause semblait entendue : la principale intéressée était muette depuis que le scandale avait éclaté, mais elle avait répondu par avance, en 2007, et l’on comprenait pourquoi elle gardait silence. Fillon, lors de sa conférence de presse lundi, a déclaré que des phrases avaient été « sorties de leur contexte » et que d’ailleurs la journaliste anglaise s’était offusquée de cette utilisation malveillante. En d’autres termes c’est un truquage de la méchante presse, truquage contre lequel la gentille journaliste proteste. Problème : la dite journaliste, interrogée par Libération, dément, et elle déclare en outre dans le Guardian que cette phrase, « je n’ai jamais été l’assistante de mon mari », était a smoking gun, une preuve indiscutable de culpabilité. Donc, face à une déclaration gênante de sa femme, Fillon déclare qu’elle n’a pas vraiment dit cela et accuse les journalistes : fait alternatif, vous avez mal entendu, je vais  vous dire ce qu’il fallait entendre, etc...

Mais on ne peut échapper à une alternative simple : ou Madame Fillon a bien prononcé cette phrase, et Fillon ment depuis le début en affirmant qu’elle a travaillé pour lui, ou elle ne l’a jamais prononcée et la journaliste anglaise a trafiqué un enregistrement, à moins que ce ne soit les responsables français de l’émission Envoyé Spécial.

Ah ! Faits alternatifs, quand vous nous tenez !

 
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fleche3  Févrer 2017 : A la recherche du Brexit

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En débarquant lundi à Londres, j’avais bien sûr en tête ce Brexit dont je voulais voir les effets, mais aussi ce qui se passait en France, la victoire de Benoît Hamon à la primaire de la gauche et les casseroles de François Fillon, qui de jour en jour allaient devenir des marmites, puis des chaudrons... Le Brexit, donc, se sent pour quelqu’un qui arrive avec des euros en poche : la livre a plongé et la vie est moins chère. Et l’on imagine que, réciproquement, des Britanniques arrivant en Europe doivent sentir passer le taux de change. Mais on cherche en vain le Brexit dans la presse. A la une du Times une immense photo de Roger Federer  qui vient de remporter l’open de tennis d’Australie (cinq pages lui sont en outre consacrées à la fin du journal), et un petit renvoi à la page 28 dont l’accroche doit donner froid dans le dos à la City : Benoît Hamon, a left-wing rebel. A la dite page, un titre mêlant révolution et royauté, Rebel leftist seizes the socialist crown (il y aurait donc une couronne socialiste), quelques commentaires sur la primaire, et un autre article listant ce qu’on reproche au couple Fillon. Mais, pour revenir au sport, la victoire de la France au championnat du monde de hand-ball n’est même pas évoquée...

Brexit ou pas, leftist ou pas, l’Angleterre bruit surtout du nom de Trump et du non à Trump. On reproche à Theresa May de l’avoir invité pour une visite d’Etat, mettant ainsi la reine dans une situation délicate, on reproche à Trump de vouloir interdire l’accès des citoyens de certains pays au territoire américain et un lsogan détonne dans le flegme britannique : No Trump, no KKK, no fascit USA.  Leftist, fascist, on ne recule pas devant les mots. D’ailleurs, mardi, le Guardian consacre quatre pages à cette opposition à Trump, et, un peu plus loin, une grande photo de Florian Philippot. Non, lui n’est pas traité de fasciste. Le titre s’interroge simplement : Can this man make Marine Le Pen president ? Dans les deux pages qui suivent on apprend des détails touchant. Les deux moments importants de la vie de Philippot auraient été ses pleurs à la mort de sa mère, et ses pleurs de joie à l’annonce du résultat du référendum britannique. Donc le Brexit est bien là, mais à propos de la France... Pourtant, à la chambre des communes, on discute en continu du « bill » qui devrait donner à May le droit de déclencher l’article 50. Et la presse du mercredi, en écho à ces débats, commence à exprimer quelques inquiétudes : on parle d’inflation, de baisse des salaires... Le tennis a disparu, le hand-ball n’est toujours pas là, mais la France est toujours présente: le Guardian expose le cas Fillon et parle même de « Penelope-gate » (avec un trait d’union, à la différence de la presse française qui parle de Penelopegate ») et n’oublie pas les problèmes financiers de Marine Le Pen et d’autres élus du FN à Bruxelles. Ah ! La France !

Toute la journée du mercredi, le débat se poursuit au parlement, et May obtient son feu-vert. Reste bien sûr la chambre des Lords, mais leur absence de légitimité démocratique (les Lords ne sont pas élus) les empêchera sans doute de s’opposer à cette loi.

Retour en France, où une nouvelle salve dans le nouveau numéro du Canard enchaîné laisse entendre que les casseroles prennent bien la dimension de chaudrons (mais, semble-t-il, sans potion magique salvatrice), et j’ai l’impression d’arriver une république bananière... C’est beau, la France vue de Londres.

Ah oui, il y a aussi dans la capitale britannique une très belle exposition Picasso (ses portraits) à la National Portrait Gallery, et une autre sur la cartographie (à la National Library). Dans deux ans, les cartes de l’Europe n’incluront sans doute pas la Grande-Bretagne.

 

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Janvier 2017

 
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fleche29  janvier 2017: Alternative facts

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Il y a près de trente ans, la gauche américaine nous a vendu une notion un peu floue qui s’est peu à peu imposée jusqu’à ressembler à une forme d’autocensure permanente: le politiquement correct, qui a d’ailleurs fait des petits (« ce n’est pas hallal », « ce n’est pas kasher »...). Voici que la droite, toujours américaine, tente d’imposer un nouveau gimmick, les alternative facts ou, si vous préférez, les vérités alternatives. C’est assez facile à comprendre : si la presse ou la télé raconte les résultats d’une enquête vous concernant de près ou de loin, ou qui vous dérange ou ne vous plaît pas, si vos voisins rapportent ce qu’ils savent ou croient savoir de vous, ne perdez pas votre temps à tentrer de démontrer le contraire, exposez des faits alternatifs, une autre vérité, si invraisemblable soit-elle. Ne perdons pas notre temps à discuter du concept philosophique de vérité, souvenez-vous simplement de la façon dont Trump a mené sa campagne électorale, ou bien suivez de près celle dont Le Pen mènera la sienne. Ou encore observez la façon dont Fillon tente et tentera dans les jours qui viennent de déminer la situation dans laquelle il se trouve. Nous sommes menacés par l'alternative factisattion.

Passons à tout autre chose. Connaissez-vous Cyril Mokaiesh ? Ceux qui ont la mémoire longue se souviennent peut-être d’un champion de France junior de tennis, en 2003. C’est bien lui, mais il a rangé ses raquettes et s’est dirigé vers les studios d’enregistrement : le tennisman quasi professionnel est devenu chanteur, pour être plus précis auteur-compositeur-interprète. Deux ou trois disques remarqués par les spécialistes mais ignorés du grand public et puis, en 2016, un nouvel album, Clôture, dont un titre, enregistré en duo avec Bernard Lavilliers, La loi du marché, passe enfin sur les ondes. Une belle mélodie, une voix mise en valeur, portée, par celle de Lavilliers, un texte fort, dérangeant, bref de la belle ouvrage. Certains diront sans doute que c’est un retour à la « vieille chanson engagée », d’autres que c’est un fatras de vieilles lunes gauchistes. Je vous laisse juger à travers ces quelques extraits : « On vous laisse Arcelormittaliser à Florange l’or et l’acier », « Cap sur l’Angleterre depuis la Guinée t’as le temps d’apprendre à marcher », « Chez Lidl le pack de bière a des pulsions suicidaires », etc. Si cela ne vous convient pas et si vous avez le temps, vous pouvez élaborer des alternative facts, pour vous entraîner à la nouvelle mode. Pour ma part, après avoir voté Hamon ce matin, je pars à Londres, prendre des nouvelles du Brexit.


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fleche26  janvier 2017: Concitoyens ou compatriotes?

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Hier, les media bruissaient de « l’affaire Fillon » : sa femme aurait touché des sommes indues à la fois comme assistante parlementaire (qu’elle n’aurait jamais été) et comme « conseillère littéraire » (qu’apparemment elle n’a jamais été). Tout cela relève de la justice et tous deux, mari et femme, ont droit à la présomption d’innocence. En fin de journée, Valérie Boyer, députée de Marseille et porte-parole de François Fillon pour la campagne présidentielle, était invitée à l’émission C’à vous, et elle déclara en gros qu’elle ne savait rien, qu’elle n’avait rien à dire, au point qu’on pouvait se demander pourquoi elle était là. Autre invitée, Anne-Dauphine Julliand, pour son film Et les mistrals gagnants, qui nous parle d’enfants malades, très malades, qui prennent la vie au jour le jour, pensant plutôt à ajouter de la vie à leurs jours que des jours à leur vie. Pendant la projection d’extraits du film on voyait, dans un coin de l’écran, la tête des gens présents sur le plateau. Tous avaient l’air très émus, sauf Valérie Boyer, qui faisait une tête d’enterrement. Et j’avais l’impression, tout en connaissant les limites de l’analyse des expressions faciales, de lire sur son visage : « c’est foutu, Fillon a perdu ». Mais je suppose qu’ils vont se reprendre et inventer des contre-offensives.

A ce propos, le débat du soir entre Valls et Hamon a déjoué toutes les attentes : on attendait une empoignade plus que virile, nous eûmes un débat à la fois intéressant et responsable : ils avaient à l’évidence décidé de ne pas insulter l’avenir. Mais le linguiste que je suis a noté autre chose. Valls s’adresse aux Français en disant toujours « chers compatriotes » là ou Hamon dit « chers concitoyens ». Les deux hommes avaient bien sûr pas mal de différents politiques, mais cette opposition entre concitoyens et compatriotes est peut-être plus politique encore. D’un côté la patrie (et le père, le patrimoine), de l’autre la cité. Les deux mots ont à peu près le même sens, mais des connotations différentes.

Reste à savoir comment le citoyen Fillon (notre compatriote ou notre concitoyen ?) va se sortir de ce mauvais pas.


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