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Avril 2019

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fleche17 avril 2009: Au feu!

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Avec Notre-Dame de Paris, le « plan com » d’Emmanuel Macron est parti en flammes. Depuis des jours tout le monde supputait : Qu’allait-il annoncer ? Saurait-il contenter tout le monde et les gilets jaunes ? Comment allait-il prendre en compte les données du « grand débat » ? Et, lundi soir, alors que son allocution était déjà enregistrée, les évènements de l’île de la Cité ont renvoyé tout cela à la poubelle, ou aux archives.

Pourtant toute la macronie était sur la sellette. L’hebdomadaire Le point du 21mars mettait en couverture une photo du ministre de l’intérieur, Castaner, avec ce titre : Les stagiaires : ce qui cloque en macronie  Et début avril, Pauline Théveniaud et Jérémy Marot publiaient un livre, Les apprentis de l’Elysée. Stagiaires, apprentis : dans les deux cas, une même constatation, ou une même hypothèse : les ministres et ceux qui les entourent n’étaient pas prêts, pas formés. Et il est vrai qu’à de rares expressions près, le gouvernement est formé de gens qui ne sont pas des élus, ne connaissent guère le terrain politique. En bref, ce sont des amateurs, et ils l’ont montré avec brio, commettant bévues sur bévues. L’affaire Benalla en a été un exemple parmi d’autres : à écouter les ministres faire des déclarations divergentes ou contradictoires, on avait l’impression que l’idée de solidarité gouvernementale leur était étrangère.

Même chose pour le projet de cession des aéroports de Paris. La chose était bien cachée dans un coin obscurs de la loi PACTE, un article sur 222, qui en outre ne précisait pas grand-chose, en particulier ne disait rien sur le pourcentage que pensait garder l’Etat. C’est Benjamin Griveaux qui, une fois de plus, a gaffé le premier, déclarant sur France Inter : « Ce n’est pas une privatisation puisque, vous le savez, l’Etat conservera à peu près 20 % du capital ». Or personne n’en savait rien, puisque le taux de capital que voulait conserver l’état était soigneusement tu. Encore une fois, des amateurs…

Et il en allait un peu de même des députés de la République En Marche : naïfs et tendres comme des poulets de l’année. Vous me répondrez que c’est pour cela qu’ils ont été élus, par souci de changement, de renouveau. Oui, mais faute de bagage politique ils n’ont qu’une boussole : le président. Après la bévue de Griveaux, une coalition de l’opposition de droite et de gauche décide alors de se lancer dans une opération de RIP (référendum d’initiative partagée), procédure qui existe dans la constitution, même si elle est difficile à mettre en œuvre (il faut la signature de plus de quatre millions de citoyens). Scandale du côté du pouvoir! Pour les uns, proposer un RIP c’est affaiblir la démocratie représentative. Pour une députée LREM de Paris c’est « un RIP d’obstruction ». Pour la ministre Gourault cette coalition est un « drôle d’attelage ». En fait, ils se savaient pas quoi dire, étaient incapables d’avancer un argument politique et, comme des chiots se pressant vers les mamelles pour téter le lait de leur mère, ils attendent la parole présidentielle. Une meute qui hurlait, mais sans unisson, attendant que Jupiter leur donne une direction.

Notre-Dame de Paris, donc. Finies les annonces, Jupiter s’est lancé dans un discours unificateur et reconstructif. Notre-Dame c’est la France, le cœur du pays, nous allons la reconstruire. Mieux encore, nous allons la reconstruire en cinq ans. Il pense bien sûr aux Jeux Olympiques de Paris, mais, en même temps, peut-être pensait-il reconstruire la France divisée. Nous verrons samedi ce qui se passera dans les rues…

Pendant ce temps, cependant, fuitaient les éléments de son discours enregistré : dissolution de l’ENA, indexation de quelques retraites sur le coût de la vie, baisse des impôts, RIC local, etc., nous savons désormais tout ce qu’il allait dire, et certains ont commencé à y réagir : c’est trop, ou ce n’est pas assez, oui, non… Mais cette séquence nous a donné comme une leçon de choses : peu importe qu’il parle puisque le contenu de son discours est désormais public. Et cela constitue une sorte de dévaluation du corps et de la voix du Président, devenus dérisoires. Au feu! ZT pas seulement à Notre-Dame. Comment va-t-il s’en tirer ? Nous le verrons bien, mais la machine à communiquer doit chauffer, dans les bureaux de l’Elysée.

 

 

 

 

 

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fleche11 avril 2009: Syndromes...

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Un syndrome est, dans le vocabulaire médical, un ensemble de symptômes témoignant de certaines maladies ou de certains écarts par rapports à une norme. Et, en général, chacun de ces syndromes porte le nom de celui ou celle qui l’a décrit ou découvert. On parle ainsi en neurologie du syndrome d’Asperger, en génétique du syndrome de Down, en génétique du syndrome de Bloom. Parfois leur nom vient d’un lieu où un comportement a été relevé dans une situation traumatisante, comme pour le syndrome de Lima, le syndrome du Vietnam  ou celui de Stockholm. Emprunté à un mot grec signifiant « ensemble », on pourrait aussi le traduire par « même chemin », ou « chemin commun ».

Le terme est parfois employé en politique, comme dans syndrome d’hubris, une maladie de la démesure qui atteint certains hommes politiques… Je voudrais en proposer un autre, concernant à la fois les hommes politiques et leurs électeurs, qui se caractérise par différents symptômes convergents: un homme politique corrompu au vu et au su de tout le monde, des électeurs parfaitement au courant de ces écarts amoraux, mais en même temps des électeurs qui continuent malgré tout à voter pour cet homme politique corrompu (ou, bien sûr, pour cette femme politique corrompue).

Le plus simple pour définir ce syndrome est cependant d’en développer un exemple. J’aurais pu prendre celui du syndrome Juppé, ou syndrome du fusible, pour désigner une personne condamnée à la place d’une autre (et ici à la place de Jacques Chirac). Mais l’exemple de Patrick Balkany est plus clair encore. Elu en 1983 maire de Levallois-Perret, il effectue deux mandats mais en 1996 il est condamné, ainsi que son épouse, pour prise illégale d’intérêts à quinze mois de prison avec sursis, 200.000 francs d’amende et deux ans d’inéligibilité. En gros ils avaient piqué dans la caisse de la mairie pour se payer (sous l’étiquette trompeuse d’employés municipaux) du personnel s’occupant de leur appartement et de leur résidence secondaire. Or, en 2002, il est réélu député, puis maire au premier tour. Depuis lors il a été réélu à ces deux postes jusqu’en 2017, alors que les affaires s’accumulaient : déclarations mensongères de patrimoine, blanchiment de fraude fiscale, soupçons d’abus de faiblesses. Les symptômes de ce syndrome sont donc clairs : à la fois un politique indélicat et un corps électoral aveugle ou j’m’en foutiste.

Mais ce syndrome n’est pas seulement franco-français. Prenons l’exemple de Benjamin Netanyahou. Il est depuis 2016 soupconné de corruption par la justice israélienne, pour des cadeaux (cigares, bijoux, bouteilles de champagnes) reçus entre 2007 et 2016 par lui et sa famille, de tentative d’entente avec un journal (Yediot Aharonot) afin d’obtenir des articles favorables, de tentative de favoritisme pour le groupe de télécommunications  Beseq toujours pour obtenir une couverture favorable par le journal sur Internet Walla et enfin d’avoir reçu de l’homme d’affaires franco-israélien Arnaud Mimran un million d’euros pour financer ses campagnes électorales. Si tout cela est vrai, c’est beaucoup pour un honnête homme. Et pourtant, il y a deux jours, il vient de remporter les élections et pourrait être pour la cinquième fois premier ministre alors que tout le monde est au courant des accusations que je viens d’énumérer.

La France et Israël sont des démocraties, mais dans les deux cas le corps électoral se soucie comme de son premier bulletin de vote des avanies de leurs élus.

Je propose donc de créer un nouveau syndrome. Je suis trop modeste pour lui donner mon nom, mais quel autre ? Syndrome Balkany, syndrome Netanyahou, syndrome de Levallois-Perret, syndrome d’Israël ? Nous pourrions aussi songer à d’autres lieux et d’autres patronymes : Trump, Bongo, Erdogan, Bouteflika…

Allez, je vous laisse juges. Mais nous vivons une époque moderne, et des démocraties avancées (comme un camembert?)

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fleche10 avril 2009: Murakami, Ghosn, fiction et réalité

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Je suis depuis longtemps un lecteur assidu des romans d’Haruki Murakami, dont les livres nous entraînent tous aux frontières du merveilleux ou du paranormal. Je viens de terminer les deux tomes de sa dernière œuvre, Le meurtre du commandeur, qui reste dans la lignée des précédents. Pourtant, la fiction puise souvent aux sources de la réalité. Et le narrateur, confronté à des évènements qu’il ne contrôle pas, qu’il ne comprend pas, face à un monde étrange qui s’ouvre devant lui, relate en même temps des détails étonnement d’actualité.

  Publié au Japon en 2017, bien avant donc  le début de « l’affaire Carlos Ghosn», le film relate cependant, comme en passant, les ennuis d’un personnage face à la justice japonaise. Je ne sais rien bien sûr du contenu du dossier Ghosn, comme tout le monde je ne connais que ce que relatent les media, qui n’en savent pas beaucoup plus que nous. Mais le passage ci-dessous sonne étrangement comme un écho des ennuis de l’ancien patron de Renault-Nissan.

« A ce que j’en sais, le parquet de Tokyo, c’est la crème des enquêteurs en ce qui concerne les délits financiers. Ils en sont aussi très fiers. Dès qu’ils ont dépisté quelqu’un, ils recueillent assez de preuves irréfutables avant de le coincer, afin d’être sûrs de pouvoir le poursuivre. Le taux de condamnation est extrêmement élevé. Et les interrogatoires pendant la détention sont impitoyables. Durant leur garde à vue, la plupart des gens sont tellement cassés psychologiquement qu’ils finissent par signer le procès-verbal qui convient aux enquêteurs. Garder le silence tout en résistant à une telle pression n’est pas à la portée du commun des mortels ».

Comme quoi la fiction peut parfois donner une image très réelle de la réalité.

PS. Si vous n’avez jamais lu Murakami, jetez-vous sur n’importe lequel de ses romans.

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fleche4 avril 2009: Vendredire

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Peut-être vous souvenez-vous de cette chanson de l’inimitable Boby Lapointe : « Madame Mado m'a dit, Ne venez pas mardi,  Car il y a mon mari, Qui revient mercredi,  Venez donc vendredi, Mais alors moi je dis,  Je viendrai si ça m'dit dimanche… ». Je dis, ça m’dit, cette revisite des noms des jours de la semaine est sans doute inconnue des Algériens qui, chaque vendredi, manifestent. Mon amie la linguiste Dalila Morsly a publié dans Le soir d’Algérie du 2 avril un article intitulé « un plurilinguisme souriant pour une révolution joyeuse » dans lequel elle donne des nombreux exemples en cinq langues (anglais, arabe algérien, arabe standard, français, tamazight) de la créativité lexicale des manifestants. En voici quelques-un, en français : Algerpleure, Algercrie, Algervie…

Mais elle ne cite pas un nouveau verbe français qui vient d’être créé dans les rues d’Alger: vendredire. Un verbe qui se conjugue, bien sûr, nous vendredirons, ils vendredirent, etc.  Ils disent, ils crient, ils vivent en plusieurs langues, plurilinguisme souriant comme l’écrit Dalila. Parce qu’ils ont des choses à dire, à crier, à vivre, et qu’ils vivent plusieurs langues.

Et je ne peux pas ne pas relever que les « gilets jaunes », qui manifestent chaque samedi depuis 20 semaines, n’ont pas inventé samedire.  Parce qu’ils n’ont rien à dire ?

 

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fleche1er avril 2009: Pierre Encrevé

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Il y a longtemps que j’aurais dû écrire ces lignes, depuis le 13 février pour être exact. Mais il est parfois  difficiles de parler de la disparition de ceux qu’on aime. J’avais connu Pierre Encrevé en 1966 ou 67. Il avait trois ans de plus que moi, venait de soutenir sa thèse sur le « bilinguisme dialectal » de son village natale, Foussais, en Vendée, et Frédéric François nous avait recrutés tous les deux pour rédiger dans un centre de recherche, le BELC, « un manuel de grammaire programmé » pour la formation des moniteurs africains destinés à devenir instituteurs. Avant « d’entrer en linguistique » il avait fait des études de théologie protestante, ce qui aurait dû nous séparer, moi qui suis athée. Nous suivions également le séminaire d’André Martinet, auquel participaient également Claude Hagège et Henriette Walter. Martinet était alors le linguiste français, du moins aimait-il à le penser, et l’institut de linguistique qu’il dirigeait à la Sorbonne était de toute façon le seul de France. Mai 68 allait changer tout cela. La multiplication des universités lancée en 1969 par Edgar Faure, alors ministre de l’éducation nationale, entraîna la création de nombreux instituts de linguistique, et du même coup l’éclatement de cette disciplines en différentes tendances. Pierre partit à l’université de Vincennes, je restai pour ma part à la Sorbonne. Il avait choisi résolument la grammaire générative de Noam Chomsky, je tentais pour ma part de développer une sociolinguistique dans ce lieu où la linguistique fonctionnelle régnait et où l’aspect social de la langue est ignoré.

Mais l’éloignement géographique et les choix théoriques différents ne changèrent rien à notre amitié. Lorsqu’en 1988 Michel Rocard devint premier ministre, il prit Pierre dans son cabinet, chargé des affaires culturelles, de la langue française et de la Francophonie. Et je me retrouvai représentant de la France dans cette organisation internationale. Plus tard, en 1997, il entra au cabinet de Catherine Trautman, ministre de la culture, et œuvra à la signature par la France de la Charte européenne des langues régionales. Il avait entre-temps participé à la publication en français des travaux de William Labov, collaboré avec le sociologue Pierre Bourdieu, et les étudiants que nous formions l’un et l’autre  tentaient d’appliquer notre enseignement dans leurs pays respectifs, en nous opposant parfois. Au Maroc par exemple il y eut des débats sur la question de savoir quelle sociolinguistique, celle d’Encrevé ou de celle Calvet, s’appliquait le mieux à leur situation. Cela nous faisait un peu rire et nous continuions à collaborer de loin chaque fois qu’il était question par exemple du statut des langues régionales en France. Mais il a lui-même raconté en partie tout cela dans Les boites noires de Louis-Jean Calvet.

En fait, Pierre avait choisi la politique institutionnelle, celle des appareils, des ministères, là où je me comportais plutôt en franc-tireur, mais nous avions en gros les mêmes visées et, d’une certaine façon, nous nous complétions. Surtout, nous avions toujours plaisir à nous retrouver autour d’un repas, à faire le point sur notre vie, nos intérêts. Il me parlait de Pierre Soulages, peintre dont il était devenu le grand spécialiste, je lui parlait des situations linguistiques africaines ou de la chanson française. Il y a un ou deux ans il me dit comme en passant que l’été, lorsqu’il retournait en Vendée, il lui arrivait de prêcher au temple. Je m’étonnais : « tu crois encore en Dieu ? ». Oui, me répondit-il avec un petit sourire. Et nous passâmes à autre chose, comme s’il s’agissait d’un détail.

Ce que je retiendrai de lui, outre son sourire presque permanent, c’est sa grande ouverture d’esprit. Ferme sur ses positions, il savait écouter les autres. Il a peu publié, mais sa thèse sur La liaison avec et sans enchaînement ainsi que divers articles sont une importante contribution à l’analyse des liens entre phonologie et société, et ses Conversations sur la langue française, avec Michel Braudeau, un ouvrage qui n’est pas sans lien avec les politiques linguistiques. Si l’on écrit un jour l’histoire de la sociolinguistique française, il devrait y trouver un place de choix. Et j’étais été très peiné, voire choqué, que le site du RFS (réseau francophone de sociolinguistique) n’ait donné aucun écho à sa disparition. Comme si certains  répugnaient à reconnaître la valeur de ceux dont ils se sont largement inspirés. Si ce petit billet pouvait contribuer à réparer cet oubli…  

 
 

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Mars 2019

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fleche24 mars  2019: Retour au Mali

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Je viens de passer quelques jours à Bamako, où je vais régulièrement depuis 50 ans, mais je n’y étais pas allé depuis cinq ou six ans. C’est dire qu’à chacun de mes voyages je mesure des changements, des transformations, des reculs ou des avancées. J’ai beaucoup de tendresse pour ce pays, le premier d’Afrique noire dans lequel j’ai travaillé, dont je connais la plupart des régions. J’ai toujours plaisir à y retrouver des amis, à utiliser les bribes de la langue bambara qui me restent et que je réactive, à manger la cuisine locale, les sauces au gombo ou à l’arachide, le to. Et, en même temps, je suis chaque fois frappé par les évolutions que j’observe.

Dimanche dernier, à la veille de mon départ, une attaque « terroriste » attribuée au GSIM (groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans) avait fait 23 morts dans le camp militaire de Dioura, au centre du pays, alors   que c’est d’habitude dans le Nord qu’évoluent ces forces. Guère rassurant… Je remarque que la voiture qui m’attend, un véhicule de fonction, a des plaques d’immatriculation blanches, alors qu’elles devraient être bleues, comme tous les véhicules de l’administration. J’interroge mon chauffeur, il m’explique que les étudiants caillassent volontiers les véhicules de l’Etat, et que ces plaques, réservées aux particuliers, constituent une sorte de camouflage. La voiture, parlons-en. Il s’agit d’un 4/4 Toyota diésel à moteur V8 qui consomme plus de 30 litres aux cent kilomètres. Et tous les ministères en sont pourvus. Pas très économe pour un pays qui a du mal à payer ses fonctionnaires et surtout pas très  écolo… Et dans les champs que traverse la route allant de l’aéroport vers le  centre-ville traînent des milliers de sacs en plastique.

Mon hôtel (comme beaucoup d’autres je suppose) est protégé par une entreprise de sécurité privée. L’ accès est contrôlé, on passe par un sas, deux portes dont la seconde ne s’ouvre que quand la première est fermée, comme dans les prisons, on passe une miroir sous les voitures, comme naguère aux check points entre Berlin est et ouest. Même genre de précautions à l’Institut français, où je vais faire une conférence. Bref Bamako semble en état de siège.

Pourtant, dans les rues, la vie n’a guère changé, il y a simplement toujours plus de voitures et de mobylettes.  Le soir flotte une odeur de charbon de bois sur lequel on fait la cuisine, le marché central est toujours aussi fréquenté, la foule s’y bouscule, les gargotes dans lesquelles on va se restaurer sont toujours aussi fréquentées. Et, au moment où j’écris ces lignes j’apprends que samedi, le lendemain de mon retour, une centaine de civils a été massacrée dans un village peul par des chasseurs dogons : au terrorisme islamique s’ajoutent les conflits ethniques. Étrange contraste entre une vie qui semble se poursuivre normalement et un état de guerre larvée .

Je me souviens qu’en 1969, moins d’un an après le coup d’état qui avait renversé Modibo Keita, héros de l’indépendance et premier président de la république, son nom était tabou. On savait simplement qu’il était en prison dans le Nord, du côté de Kidal. En 1977, après sa mort suspecte, la radio officielle avait annoncé sans beaucoup de délicatesse : « Modibo Keita, ancien instituteur à la retraite, est décédé… ». J’étais allé à son enterrement, suivi par des milliers de personnes et réprimé par la police.  L’aéroport porte aujourd’hui son nom et il y a, à côté de mon hôtel,  un mémorial Modibo Keita. Comme chantait Dylan, Times they are changing.

Une des façons d’approcher la géopolitique pourrait consister à s’intéresser aux diverses formes de coopération. Ici, les Chinois sont présents depuis longtemps. Il ont construit un stade, l’assemblée nationale, un pont et, tout récemment, l’université. Mais ils ne sont guère appréciés car ils viennent avec leurs ouvriers et ne donnent aucun travail aux locaux. Parallèlement, et jusqu’à sa mort, Kadhafi construisait des mosquées et tous les bâtiments ministériels. On raconte qu’il exportait en outre vers la Libye des petits garçons et des jeunes filles. Quant aux Chinois, ils tiennent aujourd’hui toutes les maisons de passe, qui portent curieusement des noms de fleurs. Mais je n’ai pas poussé l’esprit scientifique jusqu’à aller enquêter sur ce terrain. Deux types de coopérations, donc.  Et la France ? Elle a laissé bien sûr les premières routes, les premières villes à l’occidentale, une langue officielle, un modèle étatique, un système judiciaire qui coexiste avec le droit traditionnel. Et elle participe aujourd’hui avec d’autres pays à la lutte contre le terrorisme islamique… L’étranger a ici plusieurs visages, et l’on a du mal à savoir si l’un d’entre eux s’imposera, ou si le Mali trouvera sa propre voie.

Pour finir de façon plus gaie, deux petites anecdotes.

D’une part une bière locale que j’ai toujours consommée là-bas vient d’ajouter sur ses étiquettes une formule qui sonne bizarrement dans un pays musulman :  « tout travail mérite sa bière ». J’ai toujours aimé l’humour africain, en particulier lorsqu’il joue sur la langue française et se l’approprie. J’ai par exemple noté depuis longtemps une façon de détourner les sigles ou de leur inventer une autre signification. Par exemple, pour rester dans la bière, à Brazzaville, au Congo, où l’on consomme beaucoup de Primus, on s’amuse à en faire l’acronyme de « Papa rente immédiatement à la maison, tu uses ta santé »…

D’autre part, et depuis longtemps, on m’appelle en Afrique de l’Ouest Koro, un terme de respect bambara signifiant « vieux, grand » mais qui peut aussi vouloir dire « grand frère ». J’ai hérité cette fois-ci d’un nouveau titre. La femme d’un de mes amis, considérant que j’étais le grand frère de son mari, s’est mise à m’appeler buranké, « beau frère ». C’est ainsi que s’agrandissent les familles. Je vous l’ai dit, j’ai beaucoup de tendresse pour ce pays.

 

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fleche15 mars  2019: Un peu d'humour

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Bouteflika, donc, ne se représentera pas mais il reste présent jusqu’à une date indéterminée. C’est dommage, j’aurais aimé voir une élection que j’aurais pu commenter ainsi : Bouteflika réélu comme dans un fauteuil.

  Je ne sais pas comment évoluera la situation algérienne, mais elle paraît bien simple comparée à la situation britannique. Les parlementaires qui avaient défendu le Brexit votent désormais aux Communes de façon imprévisible, ceux qui étaient contre sont tout aussi incompréhensibles, de scrutin en scrutin ils semblent se contredire, bref, on n’y comprend rien. On dit souvent que l’humour britannique, ou le sens de l’absurde, ne peut pas être défini. Mais les pédagogues savent qu’un bon exemple vaut toute les définitions. Et ces débats parlementaires pourraient donc être utilisés comme tel…

Pour autant, ils ne semblent pas avoir oublié leur humour, les Britanniques. On a vu dans une manif une dame d’âge mûr portant une pancarte sur laquelle on lisait Pulling out doesnot work et, à côté d’elle une jeune femme avec un pancarte indiquant d’une flèche la précédente et disant My mum (traduction : D’un côté « se retirer, ça ne marche pas » et de l’autre « c’est ma mère ». Si vous ne comprenez pas, pensez aux vieilles méthodes de contraception)


Restons dans l’humour et dans la politique. Hier soir, dans « L’Émission politique »sur France 2 Marine Le Pen a expliqué qu’il était impossible d’avoir un Smic européen puisqu’il était de 4,40 euros en Bulgarie et de 36 euros en France.Face à elle, Nathalie Loiseau, ministre des affaires européennes, semblait ahurie : «Vous êtes à 36 euros pour quelle durée du Smic? C'est une heure, c'est quoi? J'ai l'impression que la fichen'était pas là». Et Le Pen : « Mais ça ne change rien Madame Loiseau, 4,40 la Bulgarie. Donc je ne comprends pas ce que vous voulez faire». Ceux quine comprenaient pas, c’étaient les travailleurs au Smic. Si le taux horaire du Smic était de 36 euros, multiplié par 35 heures hebdomadaires cela donnerait 1260euros par semaine et, multiplié par quatre semaines, cela donnerait 5040 euros par mois. A ce tarif, beaucoup de Français aimeraient bien être au Smic. Enfait, le Smic français est à un peu plus de dix euros l’heure.

Mais où Le Pen a-t-elle trouvé cette somme, ou plutôt ce chiffre, 36 ? Les commentateurs se grattent la tête, ne parvenant pas à expliquer cette énorme bourde. Pourtant les choses seraient simples si l’on cherchait du côté du lapsus. On a beaucoup parlé des ennuis judiciaires du FN (devenu RN, ce que Loiseau a regretté, expliquant que FN renvoyait à fake news), on a donc parlé de ces ennuis judiciaires, y compris dans cette émission, avant la bévue que je viens de rappeler. Les Le Pen père et fille ainsi que des députés européens sont mis en examen pour détournement de fonds, soupçonnés d’avoir utilisé des assistants parlementaires rémunérés par l’UE pour  travailler dans leur parti. Ennuis judiciaire égale police judiciaire, police judiciaire égale 36, naguère 36 quai des Orfèvres. La PJ  a aujourd’hui déménagé vers la porte de Clichy mais, dans les nouveaux bâtiments qui regroupe aussi le nouveau tribunal, elle porte toujours le numéro 36. CQFD ?

 

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fleche6 mars  2019: L'automne du patriarche

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On racontait en Espagne en 1975, alors que Franco, âgé de 83 ans, malade depuis 1969, grabataire ou presque, se refusait à mourir (ou que son entourage refusait de le débrancher), l’histoire suivante. Au palais du Pardo où il résidait, le dictateur parvient un jour à se lever, s’approche de la fenêtre et voit une foule d’Espagnols. « Que font-ils là ? » demande-t-il à son aide de camp. “Caudillo, ils sont venus vous dire adieu » répond l’autre. « Pourquoi ? Où vont-ils ? » enchaîne Franco.

Ce qui est en train de se passer en Algérie autour de Bouteflika rappelle fortement cette fin à rallonge. Mais on peut aussi penser au roman de Gabriel Garcia Marquez, L’Automne du patriarche.  Dans les trois cas en effet on lisait l’isolement, le pouvoir auquel on s’accroche, la fin de vie. Mais Franco, comme le personnage inventé par Marquez, étaient des dictateurs. Bouteflika pour sa part est un président de la république, quatre fois élu, et qui comme on sait se présente pour la cinquième fois. Se présente ou plutôt est représenté. Ce verbe, représenter, est à comprendre de différentes façons. Au sens premier, bien sûr, il signifie se présenter une fois de plus, et ici faire déposer sa candidature par quelqu’un d’autre, puisqu’il est absent. Il se représente donc par le truchement d’un représentant. En outre, lorsque la télévision montre des meetings ou des manifestations pro-Bouteflika, on le voit, non pas en chair et en os, mais sur d’immenses portraits le représentant, des représentations. Des gens parlent d’un absent, au nom d’un absent dont, derrière eux, trône la photo.

On peut penser à des marionnettistes ou à des ventriloques. Mais le marionnettiste comme le ventriloque donnent un spectacle auquel est venu assister un public qui a payé pour ça. Le peuple algérien paie, bien sûr, d’une autre façon et les nombreuses manifestations à travers le pays montrent qu’il en a assez de payer. Reste que ce spectacle étrange dépasse la ténacité de Franco et l’imagination de Marquez. Il s’agit de la partie émergée d’un iceberg que personne n’arrive vraiment à lire. On comprend seulement que, derrière cette comédie, en coulisses, des généraux défendent leurs intérêts personnels, leurs prébendes, leurs détournements de fonds, et qu’ils ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un nouveau candidat.

Nous sommes donc bien en plein spectacle, dans un jeu d’ombres et de lumières, avec une scène et des coulisses. Sous les projecteurs, un candidat grabataire qu’on ne voit qu’en photo, dans l’obscurité, ceux qui tirent les fils et qu’on ne voit pas.

Et tous illustrent parfaitement l’étymologie latine du mot personnage : masque.

 

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Février 2019

 

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fleche18 février 2019: imbécilités "politiquement correctes"

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  C’est il y a une trentaine d’années, alors que j’avais été invité à enseigner à l’université Tulane (Nouvelle Orléans), que j’ai découvert de près le politiquement correct. Pêle-mêle j‘ai vu des femmes divorcées se voir refuser la garde de leurs enfants parce qu’elle fumait, des mots changer de sens ou remplacer d’autres mots, etc. Et moi dont le premier article scientifique, publié en 1969, portait sur la new speak de George Orwell, je me voyais en pleins travaux pratiques, ou en stage d’apprentissage. A une des questions que je posais à mes collègues américains, parfois choqués, « est-ce que le fait d’appeler désormais African Americans les Noirs change quelque chose à leur situation sociale? », la réponse était et reste « non ». Mais la vogue du politiquement correct, en particulier l’illusion qu’en changeant les mots on changeait les choses,  s’est répandue comme un tsunami à travers le monde.

Son dernier avatar, en France, est effarant. Dans le projet de loi sur l’école on propose en effet » d’ancrer la diversité familiale dans la loi » en remplaçant dans les formulaires administratifs « père et mère » par « parent 1 et parent 2 ». L’imbécilité de cette idée est à plusieurs faces. J’ai entendu par exemple dans une émission de radio des humoristes chanter des chansons en y remplaçant père par parent 1 et mère par parent 2. La chanson de Souchon Allo maman bobo devenait ainsi Allo parent 2 bobo. Et, dans tous les exemples, le père était parent 1 et la mère parent 2. Pourquoi pas l’inverse ? Un changement qui se veut « progressiste » renforce ainsi une idéologie spontanée en introduisant une hiérarchie entre le numéro 1, le père, et le 2, la mère…

Une autre face de cette imbécilité  est une belle illustration du politiquement correct. La mesure proposée veut bien sûr prendre compte d’un changement social, l’adoption par des couples homosexuels des enfants qui ont ainsi deux « mères » ou deux « pères ». Il y a selon l’INSEE 32 millions de personnes en couple, dont 200.000 en couple avec une personne du même sexe. C’est-à-dire que les couples homosexuels représentent 0,6% de l’ensemble et que l’on voudrait imposer à 99,4% des couples d’être composés d’un parent 1 et d’un parent 2 ! Dans « sa grande sagesse », le législateur n’a-t-il pas pensé à une solution à double entrée, père et mère ou parent 1 et parent 2 ? Apparemment cette solution est trop simple, et on préfère aligner sur une toute petite minorité la majorité des couples. Je sais qu’en parlant de dictature d’une minorité je vais me faire traiter d’homophobe, car les imbécilités s’enchaînent souvent.

J’ai d’ailleurs un autre exemple plus récent encore. Après que des gilets jaunes aient abreuvé Alain Finkelkraut d’insultes racistes insupportables,  voici qu’un autre député propose de mettre dans la loi un trait d’égalité entre antisémitisme en antisionisme. Je sais qu’il faudrait préciser ce que signifie être antisioniste.  Pour moi, c’est être opposé au colonialisme et à la violence d’un pays, Israël, qui se trouve issu de l’idéologie sioniste, et je suis prêt à adopter un autre terme pour désigner l’opposition à cette politique.  Mais il y a longtemps que l’Etat d’Israël tente d’imposer cette ruse de la raison, voulant faire croire que la critique de sa politique était une opinion antisémite. Honteusement, Macron a adhéré à cette manipulation l’an dernier lors du dîner du CRIF. Il s’apprête à récidiver demain soir. Nous vivons une époque moderne, et « politiquement correcte ». Ici aussi, il faudrait peut-être réévaluer cet adjectif, correct.

 

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fleche13 février 2019: Le temps ne fait rien à l'affaire

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 Je suppose que, comme moi, vous devez en avoir par dessus la tête de l’affaire Benalla. Chaque jour ou presque apporte ses nouvelles révélations, son nouveau scandale, au point qu’on a envie de crier « n’en jetez plus ». Derrière cela, cependant, au-delà du cas Benalla qui relève de la délinquance et donc des tribunaux, apparaît un problème plus grave, celui de la gestion de l’état. Tout cela nous donne l’impression que le palais de L’Elysée est géré par une bande de rigolos incapables de sentir la politique, les mouvements sociaux, les réactions de l’opinion.

Pourtant cela avait bien commencé. Entouré d’une bande de copains, le jeune Macron décide de se lancer à l’assaut de la présidence de la République. Et ça marche. On peut penser à Jules César  lançant Veni vidi vici, « je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu » pour annoncer une victoire éclait en 47 av.JC. .Ou encore au «vol de l’aigle », lorsque Napoléon s’échappe de l’île d’Elbe, débarque le 1er mars 1815 à Vallauris, arrive à Paris en vingt jours et reprend le pouvoir. La bande à Macron arrive donc à l’Elysée et l’on fait savoir que c’en est fini du vieux monde politique, qu’un jour nouveau se lève. Mais ces jeunes ne connaissaient pas grand-chose à la vie du pays, à la politique au jour le jour. Ils faisaient penser à ceux que Georges Brassens épinglait : « les cons naissants, les cons innocents, les jeunes cons qui n’le niez pas prenez les papas pour des cons ». Face à eux, le « vieux » monde politique se gaussaient. Citons encore Brassens : « Les cons âgés, les cons usagés, les vieux cons, qui confessez-le prenez les p’tits vieux pour des cons ». Et puis nous nous sommes rendus compte que vieux ou jeunes, nouvelle ou ancienne politique, c’était un peu du pareil au même. Finissons avec Brassens : « Le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con ». Le vieux Georges n’avait pas tort, si nous nous en tenons à un seul critère : l’âge des gens qui ont quitté le navire. Nicolas Hulot, Gérard Collomb, Sylvain Faure, Ismaël Emelien… Ils sont de tous âges, et le temps ne fait rien à l’affaire, en effet.

Mais souvenons-nous que trois ans qu’après son fameux Veni vidi vici il y eut les ides de mars : César fut assassiné. Et  que, pour revenir à Napoléon et au « vol de l’aigle », cette conquête ultra rapide a ouvert ce qu’on a appelé les « cent jours » au terme desquels il fut définitivement battu à Waterloo.

Quoiqu’il en soit, si l’histoire se répète, c’est d’abord sur le mode de la tragédie, puis sur celui de la comédie, ou de la caricature. Ceci à seule fin, pour le fun, de mettre grâce à quelques citations Brassens entre César et Marx.

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fleche4 février 2019: Crocodile hagard

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J’ai appris ce matin en écoutant la radio qu’il y avait en Australie de fortes pluies, des inondations, et qu’un « crocodile hagard » avait même été aperçu. J’ai pour ma part vu dans ma vie pas mal de crocodiles, d’alligators, mais certains disent que c’est caïman pareil, en Afrique et en Louisiane. Je me souviens dans les années 1970 à Bamako, au Mali, avoir été invité dans une boite de nuit qu’on appelait Les trois caïmans, avec, dans le jardin, un grand bassin dans lequel dormaient trois de ces sympathiques membres de la famille des crocodylinae. N’étant pas un adepte forcené de la danse, j’avais passé une grande partie de la nuit à les observer. Dans le bassin vivaient aussi bon nombre de grenouilles qui s’ébattaient, inconscientes, se perchaient même parfois sur l’un des trois animaux. Et puis, soudain,  une gueule s’ouvrait et se refermait, et une grenouille disparaissait. Cette opération se renouvelait souvent mais, malgré mon attention, je n’ai jamais réussi à prévoir quand un caïman allait déclencher ce très rapide acte de nutrition. En Louisiane, j’ai travaillé chez des chasseurs d’alligators (en fait j’étudiais leur créole et leur français cajun), j’en ai vu beaucoup, mais tous avait le même air endormi que les caïmans d’Afrique. Leurs yeux, à dire vrai, ne disait pas grand-chose, impénétrables. Aussi je demande à quoi peut ressembler un « crocodile hagard ». Cet adjectif désigne, selon le dictionnaire, un faucon trop farouche pour pouvoir être apprivoisé, et plus largement ce qui a « une expression égarée et farouche ».

J’ai songé à  un anglicisme : le journaliste avait peut-être lu une dépêche en anglais. Haggard  signifie dans cette langue, pour un visage,  « hâve, décharné », ou  de façon plus générale « égaré, décomposé, défait, altéré ». Mais, là aussi, je suis incapable de dire si un crocodile a un visage hâve ou décharné, ni s’il semble égaré ou décomposé. Cet anthropomorphisme qui attribue à un animal des traits humains est cependant intéressant. Nous pourrions voir des vipères amoureuses, des scorpions très croyants, des vaches gauloises réfractaires, des cochons pro Le Pen ou des moutons gilets jaunes. A l’inverse nous pourrions attribuer à des humains des traits animaux. Pour s’en tenir au domaine de la chasse, je penserais à un Wauquiez traqué par les chiens de chasse, à un syndicalisme dont on a perdu la piste, à une Le Pen à l’affût, à une gauche à l’arrêt ou encore au forçage d’un Mélenchon…

Mais tout de même, pauvre crocodile australien.

 

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Janvier 2019

 

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fleche29  janvier 2019: Fake news

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Donald Trump ne laissera sans doute pas de grandes traces dans l’histoire des Etats Unis. Je veux dire de traces positives. On parlera peut-être de lui comme du président qui a battu le record de longueur du shutdown, comme du président le plus inculte, le plus violent, ou comme de celui qui aura fini par mettre à mal l’économie américaine…

Mais il faut cependant lui reconnaître un apport au lexique français. D’une part il a exporté une expression, fake news, qu’il répète à longueur de tweets ou d’interventions orales et que les policiers de la langue ont proposé de remplacer par infox, mélange d’info et d’intox. D’autre part il a popularisé l’idée de vérité alternative, la plus grande découverte des militants de la mauvaise foi et du négationnisme. La chose existait avant le mot, bien sûr, nous connaissions les discours qui niaient l’existence de camps nazis, la véracité du 11 septembre et bien d’autres choses encore, mais leur donner cette appellation pseudo philosophique, vérité alternative, relevait du coup de génie, ou de prestidigitation.

Revenons aux fake news, ou aux infox si vous voulez. Tout le monde aujourd’hui cherche à lutter contre elles, qui se développe à vitesse grand V sur la toile, dans les discours politiques, dans la propagande. Nous avons par exemple entendu tout récemment ces voix prétendant que Macron allait donner à l’Allemagne  l’Alsace Lorraine et la place de la France au conseil de sécurité de l’ONU…

Mais la chose est ancienne : nous avons tous été élevés dans les infox. Qui n’a pas cru aux mensonges de ses parents voulant nous faire croire que le Père Noël allait quitter son grand Nord pour venir déposer des cadeaux devant nos chaussures ? Donald Trump pourrait se rendre utile en dénonçant cette infox. Il pourrait aussi dénoncer les mensonges de la science en expliquant qu’il est la preuve que l’homo sapiens n’est pas toujours sapiens. Il pourrait se rendre plus utile encore en dénonçant l’infox des infox, celle qui veut nous faire croire que dieu existe, ou en expliquant que l'athéisme est une  vérité alternative. Vous l’imaginez, pointant comme à son habitude un doigt menaçant, mais cette fois vers un curé, un rabbin, un prêtre ou un évangéliste, et lançant God ! Fake news ! Au moins, il marquerait l’histoire. Allez, Donald, encore un effort.

 

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fleche25  janvier 2019: Doctrine de Monroe

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Aux Venezuela, pays dont le régime politique ea les faveurs de Jean-Luc Mélenchon, la situation pourrait paraître ubuesque. Nicolas Maduro, le successeur de Hugo Chavez, a mis le pays dans un état lamentable : une inflation incommensurable, une misère générale, des centaines de milliers d’habitants fuyant le pays, alors que le Venezuela dispose d’énormes réserves de pétrole. Mais voilà, le chavisme a réduit ce pays riche à un bourbier économique, l’a ruiné et, en outre, l’opprime. Le populisme a tourné à la dictature, s’est transformé en régime corrompu et incapable de gérer le pays. Si vous voulez une présentation plus positive de la situation, allez demander à Mélenchon.

Le 27 janvier, le président de l’assemblée  nationale, Juan Guaido, s’est autoproclamé président de la république. Il y a déjà un président, Maduro, élu dans des conditions contestables et contestées. Je ne sais pas comment tourneront les choses, je n’en ai aucune idée, et je déteste autant les dictateurs que les putschistes. Ce qui m’intéresse est ailleurs. Donald Trump a en effet immédiatement reconnu le « nouveau président ». En revanche, Poutine et Erdogan soutiennent Maduro. Bref, si l’on en juge sur leurs amis, les deux hommes sont également détestables. Mais la reconnaissance de Guaido par Trump fait immédiatement penser à des évènements antérieurs, au Brésil en 1964, au Chili en 1973, en Argentine en 1976.. Et cela me rappelle un jour de 1973 où, lors d’un meeting à Paris, j’avais entendu Jean-Paul Sartre dénoncer le coup d’état de Pinochet.

Je sais, les meetings ne servent en général à rien, mais ils laissent des souvenirs.  Ce jour-là, Sartre, de son étrange voix mécanique, avait rappelé la « doctrine de Monroe », L’Amérique aux Américains, et avait poursuivi « doctrine qu’il faut évidemment traduire : l’Amérique du Sud aux Américains du Nord ». Tout était dit.

 

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fleche23  janvier 2019: Pour qui parlent-ils, et comment les traduire?

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J’ai entendu hier une journaliste allemande (représentante de Die Welt à Paris) commenter la signature du traité d’Aix-la-Chapelle, en disant que madame Merkel avait un discours un peu froid mais clair, qu’elle avait par exemple plusieurs fois prononcé le mot  arbeit (« travail ») et que pour sa part Macron utilisait des formules intraduisibles en allemand, citant madame de Staël (dont la journaliste n’arrivait d’ailleurs pas à prononcer le nom), parlant de « charme romantique »…. Voici un passage de la fin du discours de Macron, qui laisse en effet penser qu’il ne se soucie guère d’être compris par tous :

« Et en vous écoutant, Madame la Chancelière, Monsieur le Président, à l’instant, je me souvenais avec émotion de ce que Madame de Staël disait parfois : « Lorsque mon cœur  cherche un mot en français et qu’il ne le trouve pas, je vais parfois le chercher dans la langue allemande. » Il y a des mots qu’on ne comprend pas, il y a des mots qu’on ne traduit pas, mais chacun de nos pas réduit l’écart de ces intraduisibles, et il y a des mots dont nos cœurs  ont besoin, d’une langue l’autre. Parce que cette part d’incompréhensible nous rapproche. Parce que la part que je ne comprends pas en allemand a un charme romantique que le français, parfois, ne m’apporte plus. C’est indicible, c’est irrationnel, mais nous devons chérir cette part d’indicible et d’irrationnel qui ne sera dans aucun de nos traités, et qui est la part vibrante, magique, de ce qui nous rassemble aujourd’hui et de ce qui nous fait ».

Le style un peu ampoulé a en effet pu donner quelques soucis à l’interprète, mais c’est après tout son travail. En revanche, ceux qui  veulent faire croire que ce traité a pour but de donner l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne auront du mal à en trouver la démonstration dans ce texte, comme il auront d’ailleurs autant de mal à y trouver un sens très clair pour eux.

Le hasard fait que vient de sortir un livre de Bérengère Viennot, La langue de Trump (éditions Les Arènes) dans lequel elle expose ses difficultés de traductrice face à un homme, le président américain, dont le vocabulaire et la syntaxe sont ceux d’un élève de cinquième. Il est vrai qu’il ne risque pas de faire de longues phrases, s’exprimant essentiellement par tweets. Mais cette brièveté ne le protège pas des fautes de syntaxe, du vocabulaire limité ou des fautes de frappe. Qu’on se souvienne d’un tweet du 31 mai 2017 dans lequel il écrivait «Despite the constant negative press covfefe» (malgré le constant covfefe de la presse) . Ne cherchez pas, il voulait dire coverage…Laissons de côté le fond de ses interventions (des chiffres truqués, des déclarations contradictoires, des contre-vérités…) pour nous en tenir à la forme. Ses interventions sont truffées d’exclamations (!!!!, Wow, etc.) de formules tant de fois répétées en boucle, comme Fake news CNN, Make America great again, qu’elles en perdent tout sens, de vulgarités, etc.. Ajoutons à cela un langage binaire, le bien et le mal, le vrai et les faux : Trump ne s’adresse  qu’à ceux qui sont convaincus par avance, puisque la seule vérité ne peut être que celle qu’il énonce, ou qu’ils énoncent. Tout cela fait du travail de traducteur un véritable défi : soit il cherche à deviner ce que Trump veut dire et le transcrit dans une langue plus élaborée, soit il donne un équivalent scolaire de ce discours scolaire…

Résumons-nous. Trump a une langue ( et une pensée ?) de collégien, Macron a une langue de lycéen formé par les jésuites, puis d’étudiant en philosophie et de diplômé de Sciences Po. Je ne peux pas résister ici au plaisir d’ouvrir une parenthèse et de vous raconter une courte histoire. Celle d’un jésuite qui cherche une adresse et demande son chemin à un passant. Celui-ci lui répond : « vous ne trouverez jamais, mon père, c’est tout droit »

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos deux présidents.  Il semble évident que le président américain ne parle qu’à ceux qui non seulement partagent ses vues nationalistes et populistes de base mais encore ont le même niveau culturel que le sien. Mais pour qui parle Macron ? Nous pouvons avoir le sentiment qu’il ne se préoccupe pas de ce problème. Il parle comme un candidat à l’oral d’un concours d’entrée dans une grande école. Et ils pourraient s’arranger entre eux pour échanger leurs rôles. Trump s’adressaiet aux « gilets jaunes » (je sais, il faudrait qu’il apprenne pour cela, outre l’anglais, le français) et Macron s’adresserait à… Non, ça ne marche pas. Macron n’a pas de public américain plausible, il n’a pas été formé par les évangélistes. Et d’ailleurs les seuls qu’il puisse convaincre sans peine, sans même qu’ils le comprennent, sont les député(e)s de la république en marche.

 

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fleche15 janvier 2019: Ceci n'est pas une pipe

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Décidément le Brexit n’a pas fini de faire parler, mais il nous permet parfois d’apprendre des choses amusantes. Ainsi un ancien ministre de Tony Blair, jadis chargé des relations avec l’Europe, nous a appris que les Britanniques étaient les plus gros consommateurs au monde de papier toilette, 110 rouleaux par tête et par an, a-t-il précisé. Bigre ! Mais et alors ? Et alors, la Grande-Bretagne ne produit pas de papier toilette, elle les importe, et les provisions disponibles ne dépasseraient pas les besoins d’une journée. Vous imaginez la pagaille si les douanes étaient encombrées ? Le même ministre a par ailleurs donné une information linguistique de premier ordre : une expression viendrait de naître chez nos voisins grands bretons : BOB. Non, ce n’est pas l’abréviation du prénom Robert, mais le sigle de bored of brexit, traduction libre : ras-le-bol du Brexit. Fermez le ban.

 Un autre qui fait parler de lui, c’est Macron. Réunissant dans l’Eure 600 maires il a, dit-on, surtout écouté et peu parlé. Mais lorsqu’il parle… Voici un court extrait de son intervention : « Il ne faut pas raconter des craques, hein. C'est pas parce qu'on remettra l'ISF comme il était il y a un an et demi que la situation d'un seul gilet jaune s'améliorera. Ça, c'est de la pipe". Des craques, de la pipe, nous avons là un vocabulaire à la fois enfantin et désuet. Une craque c’est bien sûr une exagération, mais le mot désigne aussi, en particulier chez Céline, la fente du vagin…. Quant à la pipe, dans la forme macronienne, elle vient du pipeau (c’est du pipeau), lui-même référence à l’appeau que les chasseurs utilisent pour attirer les oiseaux. Donc, rien à voir avec ce à quoi vous avez pensé. Comme aurait dit Magritte, ceci n’est pas une pipe. Encore que…

Toujours dans son discours devant les maires, Macron a voulu dire que l’on pourrait dans le « grand débat», parler de tout, qu’il n’y aurait pas d’interdit, pas de tabou, en particulier que le  rétablissement de l’ISF n’était« pas du tout un tabou ni un totem ». Bon, un tabou est un interdit, une prohibition, on comprend donc ce que le président a voulu dire : nous pouvons en parler, de l’ISF. Mais que fait là le totem ? Ce mot, dans les cultures amérindiennes d’où il provient, signifie différentes choses, « animal vénéré », « être mythique » mais dans son sens le plus fréquent chez ceux qui, comme nous, l’ont emprunté,  il désigne un tronc d’arbre sculpté et planté dans le sol, érigé donc. Bien sûr, Macron voulait montrer sa culture, même si je ne sais pas si les maires devant lesquels s’exprimait le président ont saisi la référence à l’ ouvrage de Freud Totem et tabou. Le père de la psychanalyse y partait de l’interdit, du tabou qui entourait l’inceste dans nos sociétés  pour terminer sur le concept  de complexe d’Œdipe…

Et vous me voyez venir : dans cet enchaînement de craques, de pipe, d’érection (du totem), d’inceste, il y a du grain à moudre pour un psy. Mais n’ayez pas mauvais esprit et, encore une fois, souvenez-vous de Magritte : Ceci n’est pas une pipe.

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fleche10 janvier 2019: Le complot de l'Arlésienne

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Le 4 août 1997 mourait Jeanne Calment, à l’âge de 122 ans et 164 jours et, depuis lors, elle est officiellement la doyenne de l’humanité. Mais voici que deux Russes lancent une bombe : la vieille dame n’aurait pas eu 122 ans mais 99. Leur hypothèse est que la fille de Jeanne, Yvonne Calment, décédée selon l’état civil en 1934 à l’âge de 36 ans, aurait pris la place de sa mère, qui était la vraie morte. Et voilà un beau sujet d’enquête, ou de roman policier.

Sur quelles preuves les deux Russes se fondent-ils ? Ils relèvent que Jeanne, lorsqu’elle répondait à des question sur sa vie, confondait parfois son père et son mari, qu’elle avait un jour déclaré que le poète provençal Mistral était un ami de son père, puis se corrigeant, « de mon mari », qu’elle prétendait avait rencontré Van Gogh (il séjourna à Arles en 1888, alors qu’elle avait 13 ans) lorsqu’il venait acheter des toiles dans la boutique de son mari (elle n’était bien sûr pas encore marié, mais son futur époux était aussi son cousin et tenait boutique à Arles), etc.

Mais pourquoi une femme de 36 ans aurait-elle pris la place de sa mère décédée à 60 ans ? Et comment personne ne s’en serait rendu compte ? Sur le premier point, les Russes ont une réponse : pour éviter de payer des frais de succession. Sur le second, on voit mal comment elle aurait pu continuer à vivre au bras de son mari (ou de son père) alors que la famille était connue dans la ville et qu’elle avait une boutique dont les clients se seraient sans doute étonnés du rajeunissement de la patronne. En outre comment le corps de la femme décédée aurait-il pu échapper au regard, du médecin, du prêtre, comment l’état civil aurait-pu être berné ?

Tout cela est bien confus mais m’amuse. Nous pourrions en effet penser à un complot élaboré soigneusement. On sait que dans le conte d’Alphonse Daudet L’Arlésienne (1869) ainsi que dans la pièce qu’il en tira (1872), l’héroïne n’apparaît pas : on en parle sans cesse mais on ne la voit jamais. Imaginons, tout est possible, que le père Calment ait eu des relations incestueuses avec sa fille, que tous deux se soient débarrassé de Jeanne afin de vivre tranquillement leur amour interdit et que, connaissant l’œuvre de Daudet, ils aient appliqué sa recette : Yvonne prétendant être Jeanne ne se montrait plus, mais son mari-père en parlait sans cesse. Belle histoire, non, pour un beau roman ?

Mais les Russes  ont un autre argument : en agrandissant des photos ils prétendent démontrer que la pseudo centenaire n’avait pas les oreilles de Jeanne mais celle d’Yvonne. Et cela me fait penser à autre chose, au critique italien Giovanni Morelli (1816-1891) qui avait publié en 1880 un ouvrage dans lequel il proposait de caractériser le style des peintres à leur façon de peindre des petits détails, comme les ongles et les  oreilles, ce qui lui permettait d’attribuer des toiles non signées ou de reconnaître des faux. S’il connaissaient les textes de Daudet, les Calment n’avaient sûrement pas lu l’ouvrage de Morelli, publié en allemand.  Et ils ne pouvaient donc pas imaginer qu’on découvrirait un jour leur supercherie en agrandissant, sur des photos, les oreilles de Jeanne et d’Yvonne…

 Vous n’êtes pas convaincus ? Moi non plus, à vrai dire, mais nous avons le temps de nous amuser un peu.

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fleche9 janvier 2019: Indice ou lapsus ?

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Une lectrice attentive me signale que dans mon billet d'hier il y aurait une faute d'accord. Dans le membre de phrase  "puis, sans le voir vraiment, nous avons su qu’ils avaient des passeports diplomatiques", m'écrit-elle, le désigne Bennalla et il faudrait donc écrire ensuite qu'ils avaient. Non, madame, je suis désolé mais vous n'avez pas compris mon argumentation. De façon subtile, trop subtile peut-être, j'ai ici introduit un indice. Le fait d'accorder Benalla avec un verbe à la forme plurielle voulait attirer l'attention sur un fait tout simple: il n'était pas seul... Cela n'aurait pas échappé à Holmes, ou à Columbo. Il ne s'agissait donc pas d'une faute d'accord, mais d'une subtilité. Ou alors, si vous préférez, d'un lapsus.

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fleche8 janvier 2019: Columbo, Temer, Sarkozy, Benalla...

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Je suis en train de travailler sur la façon dont les détectives « littéraires » (Dupin, Holmes, Poirot, etc.) cherchent  et recueillent des traces, des indices, les analysent, les interprètent, en font donc des signes qui peuvent devenir des preuves. En lisant leurs aventures, nous les voyons expliquer ce qu’ils ont vu et que les autres n’ont pas vu, expliquer ce que nous, lecteurs, n’avons pas compris, bref nous suivons leur démarche herméneutique (ils font parler les indices, qui deviennent ainsi des signes puis des preuves). Il y a cependant un contre-exemple remarquable, celui du lieutenant Columbo. Les 69 épisodes qu’il a enregistrés sont en effet tous construits sur un modèle inversé. Le spectateur voit dès le début le crime, en connaît l’auteur et les circonstances, il voit ensuite le lieutenant enquêter et se pose donc toujours la même question : «  « comment va-t-il découvrir ce que je sais déjà? Quels indices vont le mener à la solution ? » C’est-à-dire que, connaissant la solution par avance, nous découvrons les indices que va déccouvrir Columbo, nous suivons son enquête dont nous savons la conclusion.

Or cette situation de spectateur averti qui regarde la police découvrir ce qu’ils sait déjà n’est pas si rare. Prenons un exemple. Il suffit de lire régulièrement la presse, de croiser les données, de comparer les informations, pour savoir qu’il y a eu au Brésil un coup d’état institutionnel, que Michel Temer, alors vice-président et fortement corrompu a manipulé pour faire destituer Dilma Roussef en l’accusant de corruption, puis s’est débrouillé  pour que le tribunal suprême institutionnel déclare Lula inéligible et le fasse emprisonner, facilitant ainsi l’élection d’un militaire fascisant. Nous savons donc tout cela et, comme dans un épisode de Columbo, nous attendons que les enquêteurs découvrent les différents indices de ce qui s’est passé, remontent à la source et… Et rien, ça ne marche pas, il semble ne pas y avoir d’enquêteurs.

Nous avons un peu la même chose en France. Prenons au hasard Sarkozy, ou Fillon. La presse nous a abreuvé d’informations et, là aussi, nous avons pu nous faire notre opinion. Puis nous apprenons que des enquêtes sont diligentées, qu’ils sont mis en examen. Là, ça a marché, comme dans Columbo. Sauf que, de manœuvres judiciaires en manœuvres judiciaires, les choses traînent en longueur, nous attendons les procès et les condamnations. Mais ça viendra, soyons-en sûrs, puisque nous vivons en démocratie, mais ce sera long. Un épisode de Columbo ne dure qu’un peu plus d’une heure, ici il faudra un peu plus de temps.

Un dernier exemple pour vous convaincre que nous ne sommes pas au Brésil, l’affaire Benalla. Nous vivons désormais une époque dans laquelle on trouve toutes les vidéos possibles sur les réseaux sociaux. Comme dans Columbo, nous avons donc vu la scène du crime, nous avons vu Benalla portant des attributs policiers auxquels il n’avait pas droit et tabasser un manifestant. Puis, sans le voir vraiment, nous avons su qu’ils avaient des passeports diplomatiques (ou des passeports de service, ce n’est pas très clair) auxquels il n’avait pas droit : rien n’est discutable puisque le ministère des affaires étrangères lui a plusieurs fois réclamé leur restitution et que l’Elysée fait savoir qu’il a fait de même. Reste donc à Columbo (enfin, son équivalent français) à faire son travail herméneutique, à remonter d’indice en indice jusqu’aux hauts fonctionnaires qui sont sans doute impliqués dans cette histoire. Et il y parviendra, notre Columbo français, soyons-en sûrs. Vous en doutez ? Vous avez sans doute mauvais esprit…

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fleche5 janvier 2019: Niagara verbal

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 Premier samedi de l’année 2O19 et, comme le dit la presse, acte VIII du « mouvement des gilets jaunes ». Il y a environ deux ans, au début de la suite incroyable menant de la primaire de la droite, avec la victoire de Fillon sur Juppé pourtant annoncé depuis longtemps comme futur président de la République, à la victoire de Macron en passant par les rebondissements « l’affaire » Fillon, je me suis dit (peut-être l’ai-je écrit ici mais j’ai la flemme de relire mes billets) qu’aucun scénariste auquel on aurait commandé une fiction présidentielle n’aurait osé imaginer une telle histoire. De la même façon, je suis bien évidemment incapable de dire ce qu’il va advenir dans les semaines qui viennent du feuilleton des « gilets jaunes ». Mais je suis frappé par un certain nombre de choses.

Tout d’abord par l’écho étonnant que donnent les media à ce mouvement inattendu et qui semble aujourd’hui battre de l’aile. Au moment où j’écris, on annonce quelques barrages ou regroupements aux sorties d’autoroutes ou à certains ronds-points, ce qui il y a un an ou deux n’auraient pas donné plus de trois lignes dans les pages faits divers. L’information manque-t-elle de sujets ? La concurrence entre les chaînes explique-t-elle cette inflation ? Toujours est-il qu’on ne parle presque plus des migrants, des noyades en Méditerranée, des centaines de morts ici ou là : un thème domine, les « gilets jaunes ».

Deuxième étonnement : ces « gilets jaunes » qui font la queue aux portes des studios, sont interviewés sur toutes les chaînes, dénoncent en même temps sans cesse ces media qui leur font pourtant la part belle. Leur impact tient en grande partie à la publicité qui leur est faite, et ils en critiquent les vecteurs. On a le sentiment que leur problème est d’abord de se faire entendre et voir, de montrer leur tronche devant les caméras, sans se préoccuper de la moindre cohérence.

Troisième remarque : alors qu’au tout début, disons lors de l’acte I, on comprenait les raisons de la colère, les taxes sur les carburants, et on pouvait y adhérer, l’incroyable cacophonie qui s’ensuivit laisse rêveur. Qui pourrait aujourd’hui présenter de façon claire ces dizaines de revendications, ou y mettre de l’ordre ? Nous sommes face à un Niagara verbal, signe bien sûr d’un problème social, mais qui s’apparente à du n’importe quoi. Je pensais au début à une comparaison avec les cahiers de doléances de 1789, mais une synthèse en fut remise aux députés des trois ordres, considérés comme intermédiaires entre le « peuple » et le « pouvoir », alors que rien de semblable ne semble convenir aux « gilets jaunes ». De la même façon qu’ils réfutent les media qu’ils utilisent sans cesse, ils injurient ou méprisent les corps intermédiaires ou les élus qui pourraient relayer leurs revendications.

Enfin, bien sûr, je suis frappé par le jeu pervers de Le Pen et Mélenchon. La première, assez habilement, se tient à l’écart en espérant tirer les marrons du feu, évite de trop prendre parti mais ne condamne jamais. Le second, lui, ne prend pas de gants. Sans doute est-il persuadé, mais il l’a été une bonne dizaine de fois depuis deux ans, que ce mouvement le conforte et qu’il pourra finalement en prendre la tête. Mais, du même coup, ils renforcent le mépris des « gilets jaunes » pour eux, pour le personnel politique. Ce Niagara verbal a produit une illusion : le « peuple » pourrait seul prendre en main sa destinée. Mais quel peuple ? Car le « peuple » ne se réduit pas à quelques dizaines de milliers de manifestants, qui tendent d’ailleurs à quelques milliers, il est composé de 67 millions de Français, ou de 45 millions d’électeurs. Et, de la même façon que Mélenchon n’est pas la République, qu’il n’est pas sacré, comme il l’a déclaré en octobre dernier lors des perquisitions que l’on sait, les « gilets jaunes » ne sont pas le peuple, ils en sont une partie. Et qu’on ne vienne pas nous dire qu’ils en sont l’avant-garde révolutionnaire, leurs discours font plutôt penser à un agrégat d’intérêts ou de revendications individualistes, chacun pour sa pomme, pour son problème, pour ses intérêts, bref à un agrégat de petits bourgeois.

Tiens, au fait, à propos de revendication individuelle, personne ne semble réclamer la suppression des taxes sur le tabac à pipe.

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