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  22 mai     2015 : Plagiat? Acte 1
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Plagier c’est, selon le dictionnaire, « copier un auteur en s’attribuant  indûment des passages de son œuvre». Définition apparemment simple, claire et opératoire. Or, en lisant tardivement le livre qu’une certaine Marie Gil a consacré à Roland Barthes (Roland Barthes, au lieu de la vie, Flammarion 2012) j’ai eu une étrange impression, celle d’entendre une musique connue. Effectivement, en vérifiant, j’ai trouvé des dizaines de passages directement décalqués d’un livre que j’avais consacré à Barthes en 1990, republié en format de poche en septembre 2014. Ironie du sort, les deux ouvrages sont sortis chez le même éditeur. Au début de son livre, Madame Gil écrit à mon propos que j’ai « posé les jalons de toute biographie à venir de Roland Barthes » et ajoute en note : « c’est à la biographie de Louis-Jean Calvet que je renverrai pour ma part lorsqu’un fait ou une citation de lettres ne pourra s’appuyer sur aucune référence faute d’autorisation de citer ». Des faits, donc, et des citations de lettres. L’ennui est que son utilisation de mon travail va beaucoup plus loin que des faits et des lettres, et que le verbe renvoyer  a pour elle un sens très particulier. Elle me cite rarement mais m’utilise sans cesse et souvent semble me copier littéralement. En outre, elle me cite parfois en note sans que l’on puisse savoir si c’est une phrase, un paragraphe ou une page entière qui m’appartient : il n’y a pas de guillemets dans son texte. Plagiat vient du grec plagios, « oblique, fourbe », et nous avons là une belle illustration de cette étymologie. Je ne sais absolument pas qui est Marie Gil, j’ai donc jeté un coup d’œil sur Internet et, dans le court article que Wikipedia lui consacre, j’ai lu qu’elle « s'est fait connaître pour l'originalité de sa position sur la question biographique, qu'elle a appliquée à une biographie de Roland Barthes ». C’est beau comme de l’antique.

J’ai bien sûr écrit à l’éditeur, et son service juridique m’a répondu que M. Gil « renvoie à presque 70 reprises vers votre ouvrage » et poursuit : « Il est vrai que nous avons  parfois choisi de ne formaliser un renvoi qu’en début ou fin de chapitre », afin de « ne pas trop alourdir le corpus par une référence systématique ». Il n’y a donc pas, selon eux, plagiat, mais « référence systématique » non formalisée.  Dont acte, il n’y a pas plagiat. Je vais cependant prendre à témoin ceux qui me font l’amitié de lire ce blog, en donnant quelques extraits des deux ouvrages. Vous pourrez ainsi vous faire votre propre idée. Premier extrait donc, d’autres suivront (mais je vais être absent une semaine et reprendrai la publication de ces morceaux choisis à la fin du mois).

A la page 91 de mon ouvrage je tente d’évoquer la situation politique et culturelle de la France en 1945, alors que Barthes est encore en sanatorium, et j’écris entre autres choses ceci :

« Jean-Louis Bory a eu le prix Goncourt avec Mon village à l’heure allemande ; Romain Gary le prix des critiques avec Education européenne ».

A la page 153 du livre de M. Gil on lit ce qui suit. Il n’y a pas de plagiat, me dit le service juridique de l’éditeur, c’est donc une convergence d’idées:

« En 1945, Jean-Louis Bory obtient le prix Goncourt pour Mon village à l’heure allemande et Gary le prix des critiques pour Education européenne ».

C’est peu, c’est court ? Oui. Alors voici un autre exemple. En novembre 1946, Barthes se prépare à partir en Roumanie, où il a obtenu un poste. J’écris ceci, à la page 110 :

« Pendant tout le mois de novembre il s’occupe d’obtenir les visas nécessaires : visa bulgare, visa yougoslave, visa interallié pour Trieste, visa suisse. En effet les médecins lui interdisent l’avion –de peur qu’il ne fasse un pneumothorax « spontané », la pressurisation  des avions étant, à l’époque, moins sûre que maintenant- et il va lui falloir traverser en train une partie de l’Europe pour rejoindre le lieu de son premier travail : la Roumanie. La mère et le fils partent donc en laissant en sous-location l’appartement de la rue Servandoni à Robert David, qui l’occupera pendant toute leur absence ».

 

Et, à la page 167 du livre de M. Gil, nous lisons :

« Au cours de ce mois, il demande les différents visas : bulgare, yougoslave, interallié pour Trieste, suisse. Il doit en effet emprunter le train, l’avion représentant, à cause de la pressurisation, un risque de pneumothorax spontané. La mère et le fils laissent la rue Servandoni en sous-location à Robert David, qui l’occupera pendant tout leur séjour ».

 La prochaine fois, d'ici une semaine,  je vous ferai partager d’autres passages comparés... Pour l’instant je pars en Espagne. Il s’y passe dimanche des élections et il sera intéressant de voir ce que va faire Podemos.

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  20 mai     2015 : Racaille et volaille
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Lorsque j’étais étudiant à Nice, il y a bien longtemps, je gagnais un peu d’argent en écrivant dans la presse et, pendant l’été 1963, j’ai dirigé l’agence locale de Grasse du quotidien communiste Le Patriote. Entre autres choses (je devais écrire quinze feuillets par jour) je rendais compte de ce qui se passait au tribunal et j’ai compris ce qu’était une justice à dimensions variables. Les vols d’autoradios étaient fréquents et, de façon très régulière, les délinquants français écopaient d’une petite amende alors que les yougoslaves, nombreux à cette époque, faisaient de la prison ferme. Justice de classe, ou justice raciste, quoi qu’il en soit justice injuste.

Le verdict du tribunal correctionnel de Rennes qui a relaxé deux policiers, poursuivis pour non-assistance à  personne en danger, de la mort de deux jeunes, Zyed et Bouna, l’un maghrébin et l’autre noir, s’apparente-t-il à la même injustice ? Je n’en sais rien, bien sûr, je ne connais pas le dossier, mais a priori j’ai tendance à m’insurger contre une sorte d’impunité. Surtout, je comprends l’émotion des parents des deux victimes, qui considèrent que les policiers sont toujours blanchis (même si cela est faux, des policiers sont parfois sanctionnés, voire révoqués).

Et puis est venu un tweet de Marion Maréchal-Le Pen, la troisième génération de la petite entreprise familiale facho que constitue le Front National, un tweet qui dit ceci : « Ce verdict prouve que la racaille avait bien mis la banlieue à feu et à sang par plaisir et non à cause d'une bavure policière ». Tout dans ce texte est répugnant. A l’époque, c’était en 2005, la mort des deux jeunes qui, poursuivis par la police, s’était réfugiés dans un transformateur de l’EDF, avait effectivement entrainé des manifestations violentes que l’on peut comprendre sans pour autant les excuser. « A feu et à sang » ? Dans mes souvenirs, les seuls morts furent Zyed et Bouna. « Par plaisir » ? Laissons à mademoiselle Maréchal-Le Pen la responsabilité de sa conception de l’hédonisme. Quant à « la racaille », terme utilisé naguère par Sarkozy pour désigner les jeunes des banlieues, il relève d’évidence du racisme social.

Le Front National a un service d’ordre spécialisé dans la violence et l’a encore montré le premier mai dernier. Mademoiselle Maréchal-Le Pen ne m’en voudra donc pas de traiter ses membres de racailles.  Ce mot a une étymologie obscure mais rime évidemment, et ce n’est pas un hasard, avec canaille, qui lui vient de l’italien canaglia, « bande de chiens ». Mademoiselle Maréchal-Le Pen acceptera donc également que je traite ces membres du service d’ordre du FN de canailles. Et canaille me plaît bien car, en matière de chiens, la famille Le Pen a une certaine compétence. Le chien du grand-père a d’ailleurs récemment bouffé le chat de sa fille (non, ne cherchez pas d’allusion salace).

Revenons à cette racaille qui aurait mis la banlieue « à feu et à sang ». Mademoiselle Maréchal-Le Pen ne peut pas l’ignorer, les gens qu’elle vise se revendiquent de ce terme, sous sa forme verlanisée caillera. Et ils se moquent donc comme de leur premier joint qu’on les traite de cette façon. En fait ce n’est sans doute pas à eux qu’elle s’adresse mais aux électeurs de la région PACA, où elle sera tête de liste aux élections régionales, électeurs particulièrement réacs, et qu’elle espère plumer en faisant dans la surenchère droitière et populiste. C’est donc à la volaille électorale qu’elle s’adresse.

 


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17 mai     2015 : Mal nommer les choses c'est ajouter du malheur au monde
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Cela fait quinze ans que l’on se moque de façon continue du discours des pédagogues dans leurs textes, leurs circulaires, leur discours, essentiellement des pédagogues de l’éducation physique, avec en particulier un exemple célèbre, le référentiel bondissant pour désigner le ballon. En fait cette formule n’a jamais été employée, sauf par Claude Allègre qui adorait, parfois à tort et souvent à raison, se payer la tête des enseignants. Mais il demeure que la langue utilisée par les théoriciens ou les fonctionnaires de l’éducation laisse parfois rêveur. Non pas par son aspect abscons, il l’est, mais par l’inconscience dont il témoigne. L’éducation est en effet, en France, un sujet sensible. De la même façon que tous les amateurs de foot se considèrent comme des sélectionneurs compétents, tout le monde, parents, enseignants, joueurs de pétanques, cinéphiles ou fumeurs de H, tout le monde est un ancien élève et s’autorise du coup à pouvoir juger de n’importe quelle nouvelle réforme proposée, tout le monde considère que la meilleure pédagogie est celle qu’il a suivi. « De mon temps... » En soi, cela ne mange pas de pain, mais l’ennui est que l’éducation nationale est en permanence dans le collimateur. Les enseignants, qui sont systématiquement contre tout ce qui s’apparente à un changement, les parents d’élèves (ah ! si l’on pouvait se débarrasser des parents d’élèves : le rêve des profs) qui ne raisonnent qu’en fonction de ce qu’ils pensent être dans les intérêts de leurs lardons, les politiques qui critiquent systématiquement les propositions adverses, tout cela constitue une sorte de ballet infernal dans lequel on utilise n’importe quel argument, le plus souvent de mauvaise foi, pour discréditer l’autre. Dans cette situation, les responsables de l’éducation nationale devrait avoir à cœur d’utiliser le langage le plus clair possible, pour ne pas donner d’armes à ceux qui de toute façon leur tomberont dessus. Et c’est là où je parle d’inconscience car on continue à entendre ou à lire dans leurs bouche ou sous leur plume (pardon, sous leur outil scripteur, puisque c’est la formule utilisée pour désigner ce qui sert à écrire) les formules les plus inattendues. La dernière en date est le milieu aquatique profond standardisé. Ils ne peuvent pas dire « piscine » comme tout le monde ? s’exclament ceux qui cherchent tous les arguments possibles pour discréditer les réformes. Et, au lieu de trouver une formule claire, nos pédagogues répliquent qu’il ne s’agit pas seulement de piscine mais aussi  d’une rivière ou du bord de mer. En cela ils ajoutent au ridicule. Nous sommes depuis longtemps habitués aux politiques qui n’ont rien à dire mais le disent bien, nous sommes ici confrontés à des gens qui disent si mal qu’on se demande s’ils ont vraiment des choses à dire.

Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’éducation, s’évertue à parler clairement, et elle a bien du mérite face aux tombereaux de critiques que l’on déverse sur elle. Elle devrait donner quelques leçons à ses troupes. Et leur rappeler cette phrase d’Albert Camus : « mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde »

 

 

 


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9 mai     2015 : Emmanuel Todd et les mariages marseillais
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Depuis quelques jours le livre d’Emmanuel Todd (Qui est Charlie ?) fait le buzz. L’auteur est sur toutes les chaînes de radios et de télés, dans tous les journaux, il se livre à des déclarations d’une étonnante prétention (« mon livre est un missile Exocet magnifiquement construit », « un chef d’œuvre de maîtrise intellectuelle ») ou d’une grande imbécilité (il a traité Manuel Valls, qui critiquait son livre, de « pétainiste »), bref il fait tout pour qu’on parle de lui. Alors parlons-en.

J’ai exprimé ici, en janvier, ma méfiance face aux unanimités, et la brochette de chefs d’états défilant en tête du cortège du 11 janvier me paraissait douteuse. Todd, lui, parle d’une imposture et part non pas d’un doute mais d’une certitude dont son sous-titre (sociologie d’une crise religieuse » rend parfaitement compte. Pour lui, les manifestants étaient constitués de néo-catholiques, blancs, laïques hystériques, islamophobes, héritiers des antidreyfusards ou des vichystes, des manifestants qui défendaient non pas le droit mais le devoir de blasphémer, et surtout de blasphémer la religion de l’autre, du musulman. Et il se targue de le démontrer, invoquant les concepts marxiste de fausse conscience et freudien d’inconscient et surtout la science statistique.

Car, il l’affirme, Todd est un savant d’une grande compétence (rappelez-vous, son livre est « un chef d’œuvre de maîtrise intellectuelle ») et il va nous le montrer en analysant la carte de France des manifestants, leur nombre (entre 7 et 10% de la populations des villes concernées) et en la comparant avec une avalanche d’autres cartes, celles du vote Le Pen, Sarkozy, Mélenchon ou Hollande en 2012, du taux de chômage, des problèmes scolaires, des classes moyennes ou ouvrières, des votes contre le traité de Maastricht en 1992, contre le traité constitutionnel en 2005 et surtout de ce qu’il appelle le « catholicisme zombie ». Et ses conclusions sont bien sûr sans appel, scientifiquement démontrées.

Le fait que certains, dont moi, qui étaient dans la manifestation du 11 janvier 2015 ne se reconnaissent pas dans ce portrait robot n’a aucune importance, puisqu’il s’agit de fausse conscience (Marx) ou d’inconscient (Freud). Mais ce qui m’intéresse, peut-être parce que j’ai ajouté depuis longtemps les statistiques à ma panoplie de linguiste, c’est la méthodologie de Todd. Or j’ai la forte impression qu’il compare un peu n’importe quoi (en termes techniques, qu’il fait n’importe quels tris croisés) et qu’il en tire des conclusions un peu rapide. Faisons une comparaison caricaturale ou imbécile (mais Todd traite tous ceux qui le critiquent d’imbéciles, alors...) : J’ai appris ce matin dans la presse régionale que la ville de Marseille, avec une augmentation de 10% dans l’année, était la championne de France du nombre de mariages. Par ailleurs, Marseille étant la ville dans laquelle il y a le plus d’assassinats, faut-il en conclure qu’il y a une corrélation positive entre le taux de possesseurs de kalachnikovs et celui des nouveaux mariés ? Ridicule, bien sûr. Et même si, en prenant en compte toutes les villes de France on trouvait une telle corrélation, encore faudrait-il se demander si elle ne tient pas au hasard, et dans le cas contraire l’expliquer, l’interpréter. Par exemple, pour poursuivre la comparaison imbécile, dire que l’augmentation des mariages à Marseille s’explique par le vote de la loi sur le mariage pour tous, et que Marseille est une ville d’homos... Or c’est un peu là que le bât me paraît blesser dans la démarche de Todd : dans son analyse des données statistiques qui relève parfois, dans ce livre, du funambulisme.

Libération, faisant allusion aux insultes qu’il professe à l’endroit de ses contradicteurs, titrait ce matin : Contre Valls, le point Godwin de Todd. La formule mérite quelques explications, que le journal ne donnait pas. Mike Godwin, avocat américain, avait en 1990, à propos des débats en ligne, formulé une « loi » selon laquelle plus  ces débats duraient longtemps et plus la probabilité d’y trouver une comparaison avec Hitler ou les nazis approchait de 1. En bref, plus un débat s’éternise et plus on a de chance d’en venir à ce type d’argument. Et Todd, traitant Valls de pétainiste, atteignait le « point Godwin » ou démontrait sa validité. Mais cela ne concerne pas le livre de Todd, sa méthodologie, son utilisation des statistiques, simplement ses arguments polémiques.

Pour ma part, face à sa démarche, j’ai plutôt le sentiment que nous avons un scientifique tellement amoureux de sa méthodologie qu’il en devient incapable d’en critiquer les résultats, même lorsqu’ils peuvent être considérés comme aberrants. Tel un Pygmalion face à sa Galatée en quelque sorte.

 

 

 


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7 mai     2015 : Jeter les thermomètres avec l'eau du bain?
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Le maire de Béziers, Robert Ménard, vient de relancer de la façon la plus nauséabonde qui soit le débat sur les statistiques ethniques. Lundi soir, dans une émission de télévision, il annonce qu’il y a dans les écoles de sa ville 64,6% d’élèves musulmans. Et d’expliquer qu’il suffit pour établir ce chiffre de compter les enfants ayant un prénom arabe : « Pardon de vous dire que le maire a les noms, classe par classe, des enfants. Les prénoms disent les confessions, il ne faut pas nier l’évidence. Je sais que je n’ai pas le droit, mais on le fait ». Deux jours après, menacé de poursuites judiciaires, il se rétracte : « Il n’existe pas de fichier ou de comptabilité en mairie ». Ménard est donc soit un  menteur soit un trouillard : soit il a menti lundi soir, et l’on peut se demander pourquoi, soit il a dit la vérité mais a pris peur...

 Mais il faut aller plus loin. Ménard fait partie de ces idiots utiles qui, élus avec le soutien du Front National, peuvent dire ou faire les pires horreurs sans mettre en cause le parti qui l’a cautionné. Pour ne prendre qu’un exemple, il a décidé de rebaptiser la rue du « 19 mars 1962 » (date de la signature du cessez-le-feu en Algérie) en rue du « commandant Hélie Denoix de Saint-Marc », qui soutenait l’OAS. Un maire FN aurait pris une telle décision que son parti aurait été immédiatement taxé de fascisme, mais voilà, l’idiot utile n’est pas membre du FN...

Idiot il l’est d’ailleurs pour différentes raisons et de différentes façons. Par son mode de calcul, tout d’abord. Ma mère, née comme moi en Tunisie, s’appelait Meryem. Selon Ménard elle était donc musulmane, alors qu’elle était catholique. Mais surtout, pourquoi quelqu’un portant un prénom « arabe » serait-il nécessairement musulman ? Dirait-on de quelqu’une portant un prénom « français qu’il est catholique ?

Laissons l’idiot utile à ses idioties, si révoltantes soient-elles, car le débat qu’il relance est d’une toute autre portée. On le sait, la loi interdit en France la collecte et le traitement de « données à caractères personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses ». Pour de bonnes raisons, bien sûr, mais des raisons qui pourraient bien s’apparenter au politiquement correct. Chaque jour ou presque des sondages nous donnent les pourcentages des partisans du Parti Socialiste, du FN ou de l’UMP (pardon, des Ripoublicains) qui pensent ceci ou cela de tel ou tel politique, ou qui voterait pour tel ou tel politique. Il s’agit bien de collectage et de traitement de données personnelles concernant les opinions politiques, mais il y a des dérogations à la loi. Or nous avons sans cesse besoin de ce genre de statistiques, pour des bonnes raisons. Lorsqu’on nous dit que les femmes sont, à compétence égales,  moins bien payées de les hommes, nous ne considérons pas ce discours comme sexiste. Alors, pourquoi serait-il raciste de chercher à savoir si les gens issus de telle ou telle communauté souffrent plus du chômage que d’autres, ou ont plus de difficultés que d’autres à trouver un logement ? On a beaucoup cité ces derniers mois une phrase d’Albert Camus selon laquelle « mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde ». Et mal connaître les choses, les réalités, ne serait-ce pas s’interdire de pouvoir intervenir sur elles, de pouvoir corriger des inégalités par exemple ?

Ainsi, comme linguiste m’intéressant à la politique linguistique, j’aimerais bien avoir des données précises sur le nombre de locuteurs en France du berbère, du breton ou du chinois. Ou encore, comme linguistique m’intéressant à la sociolinguistique urbaine, j’aimerais bien connaître la répartition quartier par quartier des différentes communautés linguistiques. Mais, pour ce dernier cas, on me dira sans doute qu’il y a là un risque de montrer du doigt des groupes de citoyens, d’essentialiser des communautés. Or cela me paraît relever d’une grande imbécilité. Les instruments de mesure de la réalité sociale sont des instruments de savoir et non pas de stigmatisation ou de ségrégation. Il s’agit de thermomètres, et ce n’est pas en cassant les thermomètres, ou en se refusant de les utiliser, que l’on pourra changer les choses. Les statistiques ethniques sont dangereuses? Ceux qui disent cela me semble témoigner d'une bien-pensance selon laquelle il suffirait d'enlever un n (la haine?) à ethnique pour garantir une certaine éthique, ce qui est un peu court.

En bref, vous l’aurez compris, je pense qu’il y a là un débat qui mérite d’être ouvert. Qu’il le soit à propos des déclarations d’un maire aux tendances populistes et racistes n’enlève rien à la chose. Les Biterrois, qui l’ont élu, ont ce qu’ils méritent, mais ceci ne nous empêche pas de dire qu’il ne faut pas jeter les thermomètres avec l’eau du bain.

 

 


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5 mai     2015 : Quelles langues pour quelles fonctions?
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Il y a une dizaine de jours, à la veille de partir en vacances aux Antilles, je publiais sur le site du Huffington Post  un article consacré à la polémique qui battait son plein en France à propos de l’enseignement de certaines langues. Je vous le donne ci-dessous, in extenso.

 

Les professeurs de langues, essentiellement d’allemand, de grec et de latin, ne sont pas contents de la réforme du collège proposée par Najat Vallaud-Belkacem. Derrière leurs arguments, en partie corporatifs et en partie pédagogiques, on ne trouve cependant pas d’analyse historique de la fonction et de l’utilité des langues, ce qui pourrait cependant être intéressant.

En 1532, dans son Pantagruel, Rabelais faisait écrire par Gargantua une lettre à son fils, parti étudier à Paris, une lettre dans laquelle il dressait son programme d’éducation. On y trouvait, pour ce qui concernait les langues, les propositions suivantes :

« J’entens et veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la grecque, comme le veult Quintilian, secondement la latine ; et puis l’hebraïcque pour les saintes lettres, et la chaldaïcque et arabicque pareillement ; et que tu formes ton style quant a la grecque, a l’imitation de Platon ; quant a la latine, de Ciceron… »

Quels parents songeraient aujourd’hui à faire étudier par leurs enfants le grec, le latin, l’hébreu, le chaldéen et l’arabe, c’est-à-dire des langues utilisées à l’époque uniquement pour lire  des textes classiques et religieux ? Mais là étaient  les langues que l’on considérait comme importantes en 1532. Trois siècles plus tard, en mars 1838, une circulaire du ministre de l’éducation nationale stipulait que :

« L’université n’aura rempli sa tâche sous le rapport de l’instruction que lorsque les enfants, que les familles lui confient, sortiront des ses mains sachant tous, avec le grec et le latin, ces deux grands éléments de toute éducation libérale et forte, l’une de ces quatre langues : l’allemand, l’italien, l’espagnol ou l’anglais ».

Autres temps, autres langues : on gardait certes le latin et le grec et on y ajoutait une langue choisie parmi quatre, des langues de pays voisins et considérées comme utiles pour le commerce. La chronologie des créations d’agrégations (concours de recrutement des enseignants du second degré) de langues est d’ailleurs parlante : allemand et anglais (1848), italien et espagnol (1900), arabe (1906), russe (1945), portugais (1974), hébreu (1977), polonais (1978), japonais (1986), néerlandais (1998), chinois (1999)… On y lit en effet à la fois l’écho de la politique extérieure de la France, la trace des migrations et des idées sur l’avenir de certaines langues.

Pour revenir à aujourd’hui et à notre sujet, le latin et le grec n’ont évidemment plus la même fonction qu’en 1532 ou en 1838. Par ailleurs, le « baromètre Calvet des langues du monde »[1] propose pour les langues vivantes un classement dont voici les dix premières : anglais, espagnol, français, allemand, russe, japonais, néerlandais, italien, portugais, chinois. Le « poids » de ces langues est établi grâce au traitement statistique de différents facteurs. Le mandarin par exemple est bien sûr la langue la plus parlée, mais l’anglais, le français, l’espagnol, l’arabe et le portugais sont, dans cet ordre, celles qui sont officielles dans les plus grand nombre de pays, d’autres sont celles dont on traduit le plus, d’autres encore sont celles dont les locuteurs ont la natalité la plus forte, etc.[2]

En réfléchissant sur ces données et en prenant en compte leur évolution probable, on se rend compte par exemple que l’allemand, qui est actuellement la quatrième langue du monde, est géographiquement peu dispersée (son « entropie » est faible), officielle dans peu de pays, que sa population de locuteurs décroît, et que l’on peut penser par exemple que le portugais le rejoindra, voire la dépassera, d’ici peu.

A quoi peuvent donc servir ces trois langues, allemand, latin et grec ?

L’allemand remplit depuis un demi-siècle dans l’enseignement français une double fonction. Langue de sélection ou de distinction d’une part, parce que considérée comme difficile, cela tout le monde le sait, mais surtout langue « politique ». Depuis près de vingt ans, parce que de moins en moins d’élèves l’étudient, la France truque à la hausse ses besoins d’assistants ou de lecteurs d’allemand pour se garantir qu’en retour l’Allemagne continuera de réserver au français un place convenable dans son système éducatif.

Le grec classique remplit une fonction très différente. Dans son roman  Paris-Athènes  l’écrivain Vassilis Alexakis se souvient qu’au début de sa vie en France il entendait les mots prothèse, aphorisme, ténia, en leur sens grec (« intention », « excommunication », « film ») et ajoutait : « si l’on m’avait parlé à cette époque d’une bonne prothèse ou d’un mauvais ténia j’aurais compris probablement qu’il s’agissait d’une intention louable et d’un film raté ». Dans un autre de ses romans, Le premier mot, il cite le cas de nostalgie, construit sur deux racines grecques (νόστος « retour » et λγος « souffrance »), mais qui n’a jamais existé en grec et apparaît pour la première fois en 1688 dans le titre d’un ouvrage du médecin suisse Johannes Hofer, pour désigner l’humeur ressentie par les exilés, le « mal du pays ». Et, dans un récent roman, il revient sur le même thème avec humour, notant que :

« tous les Français meurent d’une maladie grecque ,  j’ai cité la cirrhose, le diabète, l’encéphalite, la pneumonie, l’artériosclérose, la cardiopathie, la gangrène, la méningite, la poliomyélite »[3].

 

En fait nos langues européennes modernes puisent parfois dans une sorte de fonds commun méditerranéen et construisent à partir de racines grecques ou latines des mots qui n’ont pas nécessairement existé en grec ou en latin, comme nostalgie que nous venons d’évoquer, ou comme chronophage pour désigner ce qui prend du temps, thalassothérapie pour désigner l’usage thérapeutique de l’eau de mer ou encore cantologie pour désigner l’analyse du chant ou de la chanson, avec un mélange de racines latines et grecques.

Tous les néologismes, bien sûr, ne sont pas construits à partir de racines étrangères. Lorsque par exemple en français un pantalon  dont les jambes ne descendent que jusqu’au mollet est appelé pantacourt il y a tout à la fois création d’un nouveau mot, peut-être une étymologie populaire (selon laquelle un pantalon serait un pantalong) mais aucune utilisation d’éléments étrangers à la langue. En revanche, lorsque le grec autos (« lui-même », « le même »), sans doute par le biais de l’abréviation d’automobile  en auto,  devient un élément de composition pour des mots comme autoroute ou autostop, ou lorsque le mot grec archi, du verbe grec arkhein, « commander » (d’où archange, archiduc,  archevêque...) est utilisé comme superlatif pour construire des formes comme archi-simple ou à l’inverse archi-compliqué, nous avons des éléments d’origine grecque utilisés pour construire des mots d’usage quotidien et non plus savants. Beaucoup de mots « grecs » ou « latins » ont ainsi été inventés bien après l’apogée de la Grèce ou celle de l’empire romain.

Nous savons tous qu’un hypermarché est plus grand qu’un supermarché, mais nous ne savons pas nécessairement que pour marquer en français cette opposition de taille nous passons d’un préfixe grec à un préfixe latin. De la même façon les jeunes Français, pour exprimer leur admiration, alternent sans le savoir entre ces deux langues : c’est super/c’est  hyper. Le grec constitue donc aujourd’hui une sorte de boite à outils néologique dans laquelle nous puisons sans cesse et l’on pourrait imaginer un enseignement de cette langue axé sur la compréhension de ces phénomènes de formation de mots.

Quant au latin il se situe, c’est une évidence, au centre d’une galaxie de langues romanes qui, ajoutées les une aux autres, ont plus de locuteurs que l’anglais et bientôt autant que le mandarin. Le latin constitue une passerelle entre ces langues. Pourquoi dès lors ne pas proposer, en France mais aussi partout dans le monde, l’enseignement d’un minimum de latin permettant la compréhension des correspondances entre le français, l’italien, l’espagnol, le portugais, le corse ou le provençal ? Les rapports entre chant et canto, entre cheval et caballo, entre fils, hijo et filho, entre cane et chien, en fuoco, fuego et feu, ou entre huevo et œuf, pour ne prendre que quelques exemples s’éclairciraient ainsi à l’aide de règles simples.

Le problème n’est donc pas de se battre pour maintenir l’enseignement du grec ou du latin ne varietur mais d’imaginer une autre pratique facilitant la compréhension de la langue maternelle, français ou portugais, italien ou espagnol, tout en ouvrant des horizons sur nos racines, sur notre histoire, sur les sources de nos langues et de nos cultures. 

 



[2] on trouvera sur le site du baromètre des explications détaillées concernant nos facteurs et leur traitement

[3]  V. Alexakis, La clarinette, Paris, Seuil, 2015, page 70


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22 avril     2015 : Chic alors!
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Chic alors, l’équipe du Qatar (je veux dire le Paris Saint-Germain) a perdu à Barcelone ! En fait je me fous du foot comme de ma première chemise, mais il y a des jours où l’obscène accumulation du fric vous dégoûte et où son échec réjouit. Plus sérieusement : chic alors, je pars en vacances ! Cela fait des mois que je bosse sur un livre que je viens de terminer et je prends dix jours de vacances. Alors, à plus !

 

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19 avril     2015 : Ripoublicains
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Je m’étais le 14 avril amusé autour du changement de nom de l’UMP, voulant devenir Les Républicains pour tenter de séparer le « nouveau » parti des différents scandales financiers qui sont associés à l’ « ancien ». J’avais oublié un petit détail. En 1977 Valéry Giscard d’Estaing créait le Parti Républicain, qui devait l’aider à devenir président de la République. Mais, vingt ans après, le parti giscardien changeait de nom et devenait « Démocratie Libérale ». Les mêmes causes produisaient les mêmes effets : la justice enquêtait sur des financements occultes  du Pari Républicain. Mais il faut ajouter une nouvelle pièce au dossier du parti sarkozyste. Les Républicains, disent certains, est un véritable hold-up sémantique puisque ce terme est un héritage commun, remontant à 1789, et que nous sommes tous républicains. Un avocat, Christophe Léguevaques, serait même sur le point d’entamer une procédure judiciaire pour « appropriation d’un patrimoine commun ». A suivre.

Mais au fond peu importe. Qui pourrait vraiment croire que ce changement de nom fera oublier les vicissitudes de l’UMP ? L’UMP était pourrie, Les Républicains ne le seraient pas, alors qu’il s’agit des mêmes acteurs ? Il suffit simplement, pour le pas oublier, de les appeler désormais Ripoublicains.

 


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15 avril     2015 : Suicidaire...
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Tout le monde le sait désormais, la maison de la radio, ou « maison ronde », ne tourne pas rond, ou tourne en rond. Vingt-neuf jours de grève, avec entre 8 à 10% de grévistes à l’appel d’une intersyndicale de cinq membres(CFDT, CGT, Unsa, Sud et Snfort), enfin jusqu’à hier. En effet, quatre d’entre eux ont appelé à la suspension de la grève, seule la CGT s’obstinant. Et les auditeurs des chaînes de Radio France n’en savent toujours pas beaucoup sur les raisons du mouvement. Mais ce qui me frappe, à travers des articles de presse et quelques interviewes, c’est que jamais n’est abordé la question des contenus, du style, du ton, en bref des programmes. Les enquêtes d’opinion semblent montrer une certaine fidélité des auditeurs, un soutien aussi, un soutien qui ne peut être que passif puisque les grévistes ne s’adressent pas à eux.

La France est un pays paradoxal. Le taux de syndicalisation y est le plus bas de tous les pays de l’OCDE (autour de 8%) alors que c’est dans notre pays qu’on trouve le taux de couverture le plus élevé de salariés par des conventions collectives. C’est-à-dire que les non-syndiqués, très majoritaires, profitent de l’action des syndicats, minoritaires. Mais ce paradoxe n’autorise pas ces syndicats à faire n’importe quoi, à s’enferrer dans des conflits sans issue pour ne pas perdre la face. Ce que qui semble se passer à Radio France, et cela commence à être irresponsable, voire suicidaire. Encore un effort, camarades, et comme à la SNCM (Société Nationale Corse Méditerranée) vous parviendrez à mettre l’entreprise en faillite.

 


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14 avril     2015 : Dynasties et pseudonymes
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Dynastie : du grec dynasteïa, « souveraineté, puissance » a lentement pris en français le sens de « suite de souverains » de la même branche familiale, ensuite élargi à celui de succession de personnes de la même famille dans les mêmes fonctions, industrielles ou politiques. Dans ce dernier cas on songe bien sûr  à des exemples nord-américains, les Kennedy, les Bush, maintenant les Clinton, mais la France n’est désormais pas en reste puisque Jean-Marie Le Pen, après avoir mis sa fille à la direction du Front National veut maintenant se faire remplacer par sa petite fille en tête de liste des élections régionales dans la région PACA. Jusqu’ici, nous connaissions les files ou filles de, dans la chanson ou le cinéma, voici donc que la politique est elle aussi atteinte par le syndrome dynastique.

Dans le cas du FN, il y a jusqu’ici parallélisme entre le nom d’une formation et celui des dirigeants : FN=LE Pen, comme les capétiens ont longtemps été à la tête du royaume de France. Voici que dans la droite un peu (à peine) moins extrême on se prépare à changer le nom de la structure : l’UMP va devenir Les Républicains. Mais un rapide regard sur l’histoire récente nous montre qu’il s’agit d’une habitude. Lorsque De Gaulle revient aux affaires en 1958 il crée un mouvement à sa botte, l’UNR (Union pour la Nouvelle République), qui après quels avatars mineurs devient en 1968 l’UDR (Union pour la Défense de la République), vite transformée en Union  des Démocrates pour la République. Ici on change un mot mais on conserve le sigle.  Le RPR (Rassemblement pour la République) est ensuite créé pour soutenir Jacques Chirac en 1976, transformé en 2002 en UMP (Union pour un Mouvement Populaire), toujours soutien de Chirac avant de devenir celui de Sarkozy. Union, puis Rassemblement puis à nouveau Union, on reste dans le regroupement, mais regroupement pour quoi ? Pour la République, longtemps, puis pour un mouvement populaire. Et surtout, alors que UDR était une union des démocrates, l’UMP se prépare à changer de bord, si nous jugeons la sémantique à l’aune de la politique européenne, pour devenir  Les Républicains. Qui, bien sûr, seront au service de Sarkozy.

Cette modification, pour l’instant purement sémantique (nous ne savons pas, en effet, en quoi Les Républicains seront politiquement différents de l’UMP), a bien entendu une fonction évidente : tenter de faire oublier les dérives financières du parti, couper le cordon entre l’affaire Bygmalion et l’UMP.

Et ceci me rappelle une autre affaire baptismale si je puis dire, celle du Crédit Lyonnais , dont le logo était C. Frôlant la faillite en 1993 (elle perd plus de 100 milliards de francs), soupçonnée en  2005 d’avoir utilisé un prête-nom (la MAAF) pour acquérir  une compagnie d’assurance américaine (la banque évitera le procès en payant 525 millions de dollars), elle devient LCL 2005. Fini le Crédit Lyonnais ou le CL, donc, oublié le scandale financier. Mais, le pseudonyme était transparent : prononcez LCL comme on prononce les lettres de l’alphabet, vous entendrez « elle c’est elle ». Oui, c’est bien elle, la même banque. Alors, Les Républicains feront-ils oublier l’UMP ? Le pseudonyme cachera-t-il vraiment le nom d’origine ? Ce sont peut-être les juges financiers qui, in fine, répondront à cette question.

 

 


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13 avril     2015 : Mauvaise mémoire ou mauvaise foi?
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Dimanche soir, sur France Inter, Bruno Le Maire répondait aux questions de journalistes. Ou plutôt faisait semblant de répondre. L’un des intervieweurs lui demande si la vente d’avions Rafales à l’Arabie Saoudite puis, tout récemment, à l’Inde, est une victoire sous l’Elysée. « Une victoire pou M Dassault » réponde Le Maire qui explique qu’il s’agit d’une grande et belle entreprise, française, pleine de réussites, pleine d’avenir, et.. Oui, enchaîne le journaliste, mais c’est bien le président Hollande qui a accompagné, facilité les négociations. Imperturbable, Le Maire poursuit son panégyrique de Dassault. Le journaliste insiste : Monsieur Sarkozy, lorsqu’il était président, a sans cesse annoncé avoir vendu des Rafales, en particulier au Brésil, alors qu’il n’en était rien. Ici, n’est-ce pas aussi la discrétion qui a payé avec François Hollande? Le Maire cherche à passer à autre chose, il semble avoir perdu la mémoire : cela ne lui rappelle rien, et si l’Inde ou l’Arabie Saoudite ont acheté des Rafales, c’est tout simplement grâce à la maison Dassault.

Un autre journaliste l’entretient des porte-hélicoptères Mistral que la Russie a commandés à la France et que cette dernière a bloqué depuis l’invasion de la Crimée puis d’une partie de l’Ukraine par la Russie. Vous êtes d’accord ? demande le journaliste. Etre d’accord ? Ecoutant la radio, je ne pouvais pas voir son visage, mais Le Maire a dû pâlir à la simple idée de pouvoir être d’accord avec la politique du pouvoir socialiste. Mais que dire ? Qu’il n’est pas d’accord ? Difficile de défendre Poutine. Alors il se lance :  « J’ai toujours dit qu’il fallait suspendre cette vente, mais il fallait le faire beaucoup plus tôt. Plus tôt que quoi ? Le contrat concerne deux porte-hélicoptères, la vente des deux est bloquée, aucun n’a donc quitté la France. Bref Bruno Le Maire n’a plus de mémoire lorsqu’il s’agit des rodomontades de Sarkozy à propos de la vente des Rafales, et il est d’une énorme mauvaise foi lorsqu’il s’agit des Mistrals.

C’était un extrait du discours politique ordinaire.



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8 avril     2015 : Je suis, nous sommes, nous suivons
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Sur un trottoir du Boulevard Henri IV, à Paris, cette inscription : Je suis Alain Soral. Passé le dégoût que ce patronyme m’inspire, et passé le constat que l’itinéraire  de cet individu, du parti communiste à l’extrême droite, est finalement caractéristique de notre époque, je soupèse la phrase : Je suis Alain Soral. On peut bien sûr y entendre un écho inversé du Je suis Charlie qui a fleuri après les attentats de janvier. Certains se plaisaient à affirmer je ne suis pas Charlie et l’on peut détourner la formule d’une autre façon, en changeant le nom propre. Je suis Alain Soral, donc, signifierait je suis du même bord qu’Alain Soral, je suis de son côté. Mais, je l’ai dit, cette phrase est écrite sur un trottoir, là où l’on marche, donc, et me vient une autre interprétation : Je suis Alain Soral, au sens de « je le suis à la trace », « je suis sur sa piste ». Et cette hypothèse m’évoque une autre formule, « il est passé par ici, il repassera par là », tirée d’une chanson enfantine, Il court il court le furet (Au fait, il s’agit d’une contrepèterie, mais sans doute l’aviez-vous déjà remarqué). Autre sens possible, je suis la ligne d’Alain Soral, ses positions, toujours du verbe suivre. Soupesant cette phrase qui n’en demande sans doute pas tant, jouant avec elle, je convoque le cogito cartésien, cogito ergo sum, « je pense donc je suis », que je transforme en , je ne pense pas donc je suis, comprenez « je suis suiviste ». Bref je suis peut correspondre à deux verbes, être ou suivre, à deux pluriel, nous sommes ou nous suivons. Je sais, tout ceci est évident mais, en même temps, très démonstratif. Car il est impossible de comprendre je suis hors contexte, il nous faut l’interpréter, et il s’agit là  d’un principe général. Le signifiant ne renvoie jamais automatiquement à un signifié, il nous faut au contraire construire le sens, le plus souvent par rétroaction. Bref, si ces considérations vous cassent les pieds, ou vous paraissent futiles, vous pouvez toujours effacer la phrase je suis Alain Soral ou, plus simplement, cracher dessus.

 


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26 mars    2015 : En raison d'un appel à la grève
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J’ai l’habitude, lorsque je suis chez moi,  d’écouter France-Inter depuis tôt le matin, en travaillant. En voiture j’écoute France-Info ou France-Culture. Bref j’ai mes habitudes d’auditeur. Or, depuis plus d’une semaine, Radio-France est en grève. Et chacune des chaînes nous sert de la musique en continu, ce qu’on appelle dans le jargon du métier une « playlist musicale », entrecoupée de temps en temps par une voix féminine qui lance « vous écoutez France-Inter » (Ah bon !) ou sur France-Culture une autre voix, toujours féminine, qui annonce plus simplement « France-Culture ». Sur toutes les chaînes en revanche un même bref texte est lu par des voix encore féminines, sauf sur France-Info où c’est un homme :

« En raison d’un appel à la grève par plusieurs organisations syndicales portant sur les difficultés budgétaires et la défense de l’emploi à Radio France nous ne sommes pas en mesure de diffuser l’intégralité de nos programmes habituels, nous vous prions de nous en excuser ».

C’est bien peu, après huit jours de grève sans aucune explication. Mais il y aurait là un beau sujet d’étude : Les caractéristiques de la « playlist » de chacune des chaînes. Je me suis contenté de prêter attentivement l’oreille à celle de France-Inter, un mélange pas désagréable de jazz, de chanson francophone, latino ou anglo-saxonne, de rap, puis de commencer à l’analyser. Alternent des standards, un vieux Ferré (Ah ! Monsieur William), un vieux Gainsbourg ou un vieux Trenet, un Dylan ou un Cohen, de plus jeunes artistes déjà connus, Arthur H, Paradis ou Juliette, et des inconnus, du moins inconnus de moi, mais apparemment pleins de talent, et enfin des choses difficiles à qualifier, des morceaux qui n’auraient normalement aucune chance de passer sur les ondes hors des jours de grèves, de purs ringards qui profitent de l’anonymat (en effet, les morceaux et les interprètes ne sont jamais annoncés) pour engranger quelques droits d’auteurs. Mais, dans l’ensemble, on a plaisir à écouter en continu des choses que l’on aime, ou que j’aime, alors qu’il nous faudrait sortir de notre discothèque une centaine de CD pour nous ménager un récital comparable.

Parfois un titre joue les catalyseurs de mémoire. Ce matin j’ai entendu Cora Vaucaire chanter Trois petites notes de musique, qui m’a remémoré leurs auteurs, paroles d’Henri Colpi, musique de Georges Delerue, chanson d’un film de Colpi justement, Une aussi longue absence, et qui m’a rappelé Heureux qui comme Ulysse, des mêmes auteurs, que Brassens avait interprétée dans un autre film de Colpi, de même titre. Au moment au j’écris j’entends les Rita Mitsuko, et je pense à Catherine Ringer que j’ai vue il y a quelques semaines dans un spectacle de Bernard Lavilliers.

 

Finalement, ces « playlists » toutes prêtes pour jours de grève sont non seulement agréables, je l’ai dit, mais prêtent à la fois à la rêverie et à la réflexion, à l’analyse culturelle, sociologique et musicologique: c’est une bande son de notre histoire qui défile en boucle.

Tout cela me fait penser à deux chose. Le première est évidente : ces grévistes qui disposent de plusieurs chaines de radio ne sont pas capables de nous faire savoir pourquoi ils sont en grève. Mise à part la phrase citée plus haut, rien pour expliquer leur combat, et il nous faut chercher dans d’autres média pour tenter de comprendre  que Mathieu Gallet, jeune PDG de Radio-France monté en (mauvaise ?) graine un peu vite et au demeurant plus antipathique est derrière tout cela, et qu’il se trouve en mauvaise posture. Un peu paradoxal, non, que des gens de radio ne puissent pas s’expliquer sur les ondes ?

La seconde est plus grave. Outre qu’une telle grève est de nature à irriter les auditeurs fidèles de Radio-France, que les grévistes qui ne prennent pas la peine de nous expliquer leur mouvement sont en train de scier la branche qui les porte, le plaisir que l’on peut prendre à ces « playlists » pourrait être de nature à concurrencer les émissions habituelles de Radio-France. Deuxième paradoxe, tout aussi cruel que le premier.



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21 mars    2015 : Intermède linguistique
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Allez, avant la gueule de bois annoncée, je vous propose de changer d’idées à l’aide d’un intermède linguistique. J’ai il y a quelques jours dîné avec des amis, tous linguistes, et la conversation a porté sur la notion de corpus. Certains ont en effet littéralement déifié le corpus jusqu’à la caricature, considérant que deux ou trois heures d’enregistrement leur permettaient de tout savoir sur une communauté linguistique alors qu’il faut des semaines d’observation participante et des milliers de notes pour commencer à comprendre  ce qu’il s’y passe. Mais là n’est pas mon propos. Dans la chaleur de la discussion (et, peut-être, du vin) l’un d’entre nous a en effet lancé : « Vous savez d’où vient le corpus ? De corpus Christi ! ». Ah bon, ont répondu les autres (sauf moi), intéressés bien sûr par cette étymologie qui confirmait l’aspect presque religieux que la collecte des données dans laquelle certains linguistes voient une garantie de scientificité : si le sens premier de corpus était religieux, alors l’étymologie viendrait au secours de l’épistémologie et soulignerait cette place presque magique réservée au fameux corpus.

En fait, corpus existait bien sûr en latin bien avant l’apparition du catholicisme. Le dictionnaire Gaffiot en atteste et nous donne différents sens du mot, « corps » mais aussi « ensemble », « corporation » et surtout « tout le droit romain » (corpus omnis juris Romani). Plus tard, au XII° siècle, viendra l’expression ecclesia corpus Christi, « église, corps mystique du Christ », qui prendra au XVIII° le sens d’ « hostie ». Une étymologie doit toujours pouvoir expliquer deux filiations, l’une phonétique et l’autre sémantique, et l’on voit mal comment on aurait pu passer sémantiquement d’ « hostie » à « ensemble de données ». C’est en effet de corpus juris que va découler le sens dont nous parlions ce soir-là. On trouve par exemple dans le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey le passage suivant:

« Il a été repris en droit au XIX° siècle dans corpus juris (1863) « collection du droit romain », calque d’une expression du latin classique. Par généralisation du sens qu’il a dans cet emploi, il désigne un recueil de pièces et documents concernant une même discipline. Il est spécialisé en linguistique au sens d’ « ensemble d’énoncés servant de base à l’analyse » (1961) ». Et le dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg est tout aussi précis :

« Corpus, 1863 (corpus iuris, 1845). Tiré du lat. corpus juris ou corpus, « recueil de droit » ; sert aujourd’hui à désigner des recueils divers. »

Mais, dans le texte de Rey, juste avant le passage cité plus haut, apparaissait une mention de corpus Christi, et une lecture trop rapide pouvait faire croire à un lien. Cette idée de filiation entre la religion et la science était effectivement plaisante, mais ce qui m’intéresse ici, c’est qu’on interprète souvent les textes de la façon qui nous arrange, qui vient confirmer ce que nous pensons ou voulons prouver. Alors, pour revenir à l’actualité, et pour montrer que la linguistique peut parfois servir à la lecture du monde, je vous conseille de vous pencher sur les interprétations du Coran qui fleurissent de nos jours. Ou de vous demander comment certains de nos députés lisent certaines lois pour les critiquer. Mais vous avez sans doute autre chose à faire.

 

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 20 mars    2015 : Gueule de bois
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Les élections de dimanche vont être une catastrophe pour la gauche. Pourtant, selon un sondage publié hier, nous irions vers les pourcentages suivants : 30% pour l’UMP, 29% pour le FN et 35% pour la gauche. Mais voilà, la gauche est divisée comme jamais. Mélenchon rêve du modèle grec et se voit comme le sauveur de la « vraie gauche », sans qu’on sache vraiment ce qu’il entend par là, les Verts ne pensent qu’à leurs divisions internes, les communistes ne se rendent pas compte qu’ils vont disparaître, mais tous veulent être candidats et feront objectivement le jeu du FN. C’est donc là le premier facteur expliquant cette catastrophe annoncée. Le second facteur, c’est l’abstention attendue, plus de 50%. De cette abstention, les politiques sont bien sûr responsables : personne ne leur fait plus confiance. Mais il demeure que chacun de nous peut jouer un rôle. Nous ne pouvons certes pas renouer les liens entre des partis de gauche déchirés et égocentriques, mais nous pouvons voter et faire voter. Avant la gueule de bois de dimanche soir.

 

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 19 mars    2015 : Ratures
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J’ai sous les yeux une photo datant de mon adolescence. J’ai quinze ou seize ans et pose fièrement, en costume-cravate, devant de magnifiques mosaïques. Ma tante Cricri m’avait amené pour la première fois à Tunis, au musée du Bardo, que je fréquente donc depuis près de soixante ans. J’en ai suivi les modifications, dont certaines toutes récentes, l’évolution muséologique, j’y découvre sans cesse de nouvelles choses, bref le Bardo fait partie de mes petits secrets culturels. On dit beaucoup que la Tunisie est le seul pays arabe démocratique, ce qui est vrai, mais sa singularité est ailleurs, dans sa culture, justement. Les pays arabes n’aiment pas beaucoup ce qui n’appartient pas à l’histoire de l’islam, les Egyptiens par exemple ne s’intéressent guère à leur passé gréco-romains ou aux pyramides. La Tunisie pour sa part, même si les fouilles de Carthage mériteraient peut-être plus d’assiduité, mélange harmonieusement ses références et ses racines: l’amphithéâtre d’El-Djem voisine avec la grande mosquée de Kairouan, les ruines romaines d’Utique ou de Dougga avec la synagogue de Djerba. Et cette tolérance historique est aussi un signe de démocratie, de démocratie politique et culturelle. Je ne sais pas ce que visait l’attentat d’hier, tout à la fois sans doute, la politique, la culture, le tourisme, tout ce qui fait de ce pays qui est en partie le mien une petite perle rare au creux de la Méditerranée. Une perle que les fous de la kalachnikov veulent raturer. J’ai encore en mémoire une affiche du Hezbollah vue à Beyrouth il y a quelques années, sur laquelle, dans l’inévitable allah akbar, l’un des L d’allah se transforme en bras tenant une kalachnikov. Tout un programme !

J’avais prévu en fait de parler ce matin d’Israël. La presse prévoyait la fin de Netanyahou, et ce fut le contraire, la catastrophe. On peut songer à ces vers de Victor Hugo, dans Les Châtiments : « Le soir tombait, la lutte était ardente et noir/ Il avait l’offensive et presque la victoire/ Il tenait Wellington acculé sur un bois (...) Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! C’était Blücher ». Netanyahou/ Blücher l’a donc emporté. On a, dit une formule éculée, les dirigeants que l’on mérite. Les Israéliens ont choisi de conserver le plus conservateur de leurs hommes politiques dont la dernière intervention, durant la campagne, a été d’affirmer que, lui vivant, il n’y aurait jamais d’Etat palestinien. Ce qui a le mérite d’être clair, comme sont claires les déclarations de Sarkozy sur les menus des cantines scolaires. L’un vise le FN, l’autre les colons. A propos de colons, un simple regard sur la carte des territoires de l’autorité palestinienne est plein d’enseignement: on y voit un espace criblé de colonies, comme autant de violations des accords internationaux. Les Israéliens ont donc choisi, une fois de plus, le déni de justice, sans se rendre compte que dans leur mépris pour l’autre ils risquent de bâtir, pièce par pièce, la machine qui pourrait un jour les anéantir. Il y a un mouvement, Chalom Akhshav, « la paix maintenant », qui milite pour un objectif clair : deux peuples, deux états. Mais Netanyahou n’est pas la paix, il est sa rature.

 

 

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 11 mars    2015 : L'hélicoptère et la hache
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Depuis l’accident d’hélicoptères en Argentine lors du tournage d’une émission de TF1, Dropped, la télé-réalité est sur la sellette. Ce matin Libération nous sort un de ces titres-jeux de mots que j’adore, La télé-réalité au centre des dégâts. Dégâts, le mot est faible. Déjà, en 2013, un tournage de Koh Lanta au Cambodge avait entraîné deux morts, il y en a dix cette fois. La télé-réalité porte malheur ? La volonté d’aller toujours plus loin dans ces émissions débiles met les gens dans des situations limites ? Peu importe. Ce qui m’a frappé c’est qu’hier soir, au « Grand Journal » de Canal +, deux ou trois personnes visiblement proches de TF1 se battaient sur les mots, répétant jusqu’à la nausée qu’il ne s’agissait pas, en Argentine, d’une émission de télé-réalité mais d’une émission « d’aventure ». Emission de télé-réalité, émission d’aventure, qu’importe ? Quoi qu’il en soit : dix morts. On a beaucoup cité ces derniers temps une phrase d’Albert Camus selon laquelle « mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde ». Le malheur est déjà là, et le débat sur la nomination paraît un peu orwellien. Disons qu’il s’agit, si vous me permettez l’expression, d’émissions de merde. Mais nous sommes sur TF1. Faut-il rappeler qu’en 2004 l’ancien PDG de cette chaîne, Patrick Lelay, avait déclaré cette chose pleine de vérité :

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

Alors, deux morts, dix morts... On peut cependant s’étonner que les téléspectateurs, devant un tel mépris, continuent de regarder TF1.

Un qui ne s’embarrasse pas de mots, c’est le ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman. Selon NewsWeek (mais j’ai vu la séquence sur une chaîne de télé) il a déclaré dimanche, lors d’un meeting, que les Arabes israéliens qui n’étaient pas fidèles à Israël devaient être « décapités à la hache ». Fichtre ! Les commentateurs disent qu’il s’agit d’une déclaration « électorale ». Ce qui signifierait que l’électorat israélien est sensible à ce type de menaces et de pratiques. En Arabie Saoudite, on décapite au sabre. En Israël un ministre menace de décapiter à la hache. Vous avez une préférence ? Nous vivons une époque moderne !

 

 

 

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 10 mars    2015 : Retour d'Afrique
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Au Togo comme au Bénin les églises évangélistes pullulent et je ne résiste pas au plaisir de vous en donner quelques noms : Eglise des saints du dernier jour, église de la pentecôte, les épouses du Christ, église évangéliste de la foi, église des rachetés du Christ, église des assemblées de Dieu, les ambassadeurs du Christ, église du christianisme céleste, église du Dieu de la prophétie, église céleste du Christ, église évangélique de la parole du Christ au monde, etc. Elles ont en commun d’ignorer Marie (pauvre vierge oubliée) et d’être des pompes à fric, avec parfois un humour involontaire :  J’ai ainsi vu à Lomé une affiche annonçant « 24 heures sans interruption, prières et dévotions » avec, en surtitre, « Jésus Christ sponsor officiel ». Tout cela donne l’impression que les catholiques ont ici secrété leurs anticorps, mais en fait ces sectes viennent des pays anglophones voisins, Ghana et Nigeria, et donc indirectement des USA. Les voies du Dieu capital sont décidément très prévisibles.

Le Togo est un petit pays, étroit, si étroit qu’au centre de la capitale, Lomé, deux panneaux indiquent deux directions opposées : frontière Ghana, frontière Bénin. La frontière avec le Bénin est à 50 kilomètres, mais celle du Ghana passe dans la ville. Imaginez, au centre de Paris, un panneau indiquant la frontière allemande, un autre la frontière espagnole…

Peut-être ces dimensions réduites expliquent-elles qu’à la prochaine élection présidentielle, en avril, il n’y aura qu’un seul tour. Ce qui est bien pratique pour le sortant : l’opposition, divisée, n’aura aucune chance de se regrouper au deuxième tour, puisqu’il n’y a pas de deuxième tour. C’est même tellement pratique que l’on trouve le même système au Gabon, où l’on votera en 2016.

J’étais là-bas pour donner des conférences, dans le cadre du mois de la langue française, et à la fin d’une table ronde, au moment des interventions du public, j’ai noté quelques répliques intéressantes. Par exemple : « Le français est votre langue, vous devez nous aider à le maintenir » (comprendre : nous aider financièrement). Mais, surtout, et en particulier chez les jeunes, se manifeste une grande suspicion face à la francophonie, le mère de tous les maux selon certains, qui fait obstacle au développement des langues africaines. Mon propos était justement de parler de la promotion des langues africaines, et je n’étais pas dans le collimateur. Mais, cinquante cinq ans après les indépendances, on ne peut que noter deux choses : d’une part les gouvernements ne semblent pas concernés par ces langues, ou bien peu, et d’autre part les jeunes qui veulent défendre leurs langues ne se tournent pas vers leurs dirigeants mais vers la Francophonie, ce qui est un peu paradoxal. Je leur ai conseillé d’aller voter et de se demander quelle était la place des langues dans les programmes des candidats

 Pour finir avec quelque chose qui n’a rien avoir (quoique...), Vassilis Alexakis, dans son dernier roman, La clarinette,

joue avec l’étymologie du mot grec signifiant la vérité, aléthéia. En effet, en enlevant la a- privatif on obtient soit lathos (« erreur), ce qui ferait de la vérité ce qui n’est pas erroné, soit léthé (« oubli ») ce qui en ferait ce qu’on n’oublie pas. Comme dans un supermarché ou une cafétéria  vous pouvez choisir l’étymologie qui vous convient… Et certains militants africains pourraient réfléchir sur ce point : oubli ou erreur.

 

 


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  28 février   2015 : Dernière (et bonne) nouvelle
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La librairie Harmonia Mundi est sauvée, elle ne ferme pas. Ce qui n'enlève rien à la teneur de mon billet d'hier.
Ceci dit, je pars une semaine travailler en Afrique. A plus tard, pour des nouvelles de la francophonie....


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  27 février   2015 : Ouvrir, fermer
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Une librairie, la meilleure à mes yeux, d’Aix-en-Provence, Vents du sud, a disparu il y a deux mois. Une autre, Harmonia mundi,  va fermer. Il en restera deux ou trois, plus la FNAC. Il y a beaucoup de livres à la FNAC, mais jamais ceux que je cherche. Signe des temps : des piles de bouquins qui n’ont rien à dire, des bouquins à lire sur la plage, presque en pensant à autre chose, et si l’on sort de ce chemin balisé, aseptisé,  il nous faut commander ce que nous voulons lire et attendre... J’ai également vu, depuis une dizaine d’années, toujours à Aix-en-Provence, deux excellents disquaires fermer boutique, après l’ouverture de la FNAC justement. Il y a des disques à la FNAC, mais rarement ceux que je cherche. Voir plus haut.

 Passons à autre chose qui n’a rien à voir. Encore que, peut-être...

En 2001 les talibans afghans faisaient sauter à la dynamite les bouddhas de Bamyan. Plus récemment, à Tombouctou, on a brûlé des statues et des manuscrits, détruits des sanctuaires, interdit la musique. Et, il y a deux jours, au musée de Mossoul, des esthètes de Daech ont massacré à la masse des statues datant du VII° siècle avant notre ère. Derrière la haine de l’art, de l’écrit, de la musique, de que sais-je encore, il y a une haine plus profonde, la haine de ce qui n’est pas musulman, la haine de ce qui est plus ancien que l’islam, et derrière tout cela encore la haine de la vie mais, surtout, il y a une profonde inculture. Combien de gens se réclamant du Coran peuvent-ils réellement le lire et non pas réciter mécaniquement quelques sourates? On avance le chiffre de cinq pour cent. Mais c’est au nom d’un livre qu’on ne comprend pas que l’on hurle, que l’on condamne et que l’on tue. De la même façon qu’en Chine, durant la révolution culturelle, on hurlait, condamnait et tuait au nom du petit livre rouge dans lequel il n’y avait pas grand chose à comprendre.

On prête à Victor Hugo une phrase selon laquelle ouvrir une école ce serait fermer une prison. Il faut, bien sûr ouvrir des écoles et, dans le monde arabe, y enseigner la modernité, les cultures, toutes les cultures, non pas dans une langue incompréhensible mais dans la langue que les gens parlent. Mais il faudrait pour cela vouloir s’ouvrir au monde, vouloir s’ouvrir aux autres, vouloir lutter contre l’intolérance, ce qui est loin d’être gagné.

Ouvrir des écoles, apprendre à lire, fermer des librairies, interdire la musique, fermer des disquaires : Bien sûr tout cela n’a rien à voir, nous ne sommes ni à Tombouctou ni sous la botte des abrutis de Daech et je suis bien conscient d’exagérer un peu. Mais ce tourbillon d’inculture et de fermeture de lieux de culture me paraît inquiétant. J’espère être inutilement pessimiste.

 

 

 

 


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  25 février   2015 : Appeler un chat un chat
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Je ne crois pas beaucoup m’avancer en supposant que personne, parmi ceux qui me font l’amitié de me lire, ne souhaite aux Grecs plus de privations, de malheurs et d’austérité. Reste bien sûr à comprendre comment ils ont réussi à entrer dans l’Europe avec un dossier économique truqué et pourquoi, depuis des années, ils n’ont pas de cadastre (c’est-à-dire pas d’impôts locaux), pourquoi depuis que les impôts existent l’église, pourtant très riche, n’en paie pas, pourquoi tout le monde triche, bref, ce n’est pas mon sujet. Alexis Tsipras et son ministre des finances Yanis Varoufakis proclament depuis des semaines qu’ils refuseraient de se plier aux diktats de la « troïka » (c’est-à-dire la Commission européennes, la Banque Centrale Européenne et le FMI), que la Grèce ne paiera pas sa dette, qu’elle obtiendrait de nouvelles conditions, etc. Et le refus de la troïka était au centre de leurs discours. Ils ont dû céder sur tous les points devant l’intransigeance européenne, non seulement celle de l’Allemagne, dont tout le monde parle, mais aussi et peut-être surtout celle de pays qui ont, eux, appliqué avec succès un programme d’austérité et de redressement, comme l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne, qui ne voient pas pourquoi ont accorderait à Athènes des faveurs qu’on leur a refusées. La Grèce a cédé, mais pas devant « la troïka », non, devant « les institutions » selon les documents qu’ils ont signés. C’est quoi, « les institutions » ? Et bien, c’est la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI, c’est-à-dire la troïka.

On cite beaucoup, depuis quelques semaines, une phrase d’Albert Camus selon laquelle « mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde ». Je ne sais pas si bien les nommer c’est donner du bonheur au monde, mais l’idée qu’il faut appeler un chat un chat est bien ancrée dans la culture française, depuis sans doute que Nicolas Boileau a un jour condamné sans appel en deux alexandrins cinglants un procureur véreux, Charles Rollet : 

« Je ne puis rien nommer si ce n’est par son nom         J’appelle un chat un chat et Rollet un fripon »

Dans un autre genre, Jean-Paul Sartre écrivait que « La fonction d’un écrivain est d’appeler un chat un chat. Si les mots sont malades, c’est à nous de les guérir. Au lieu de cela, beaucoup vivent de cette maladie » . Nommer les choses par leur nom, ou appeler un chat un chat, c’est appeler  « troïka » la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI. Changer ce mot par « les institutions » c’est, bien sûr, badigeonner les choses, mais le faire sans beaucoup d’imagination. Les institutions ! C’est vague et bien peu poétique. Troïka renvoyait au moins à un traineau tiré par trois chevaux et glissant sur la neige ? Tant qu’à appeler un chat un chat, on aurait pu choisir dans une longue liste dont je ne donne que quelques éléments : chat, abricot, boutique, chagatte, cramouille, matou, minet, moule, etc.

 

 

 



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  19 février   2015 : Non à la litote!
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Vous le savez, bien sûr, la litote est une figure de style qui consiste à dire le moins pour laisser entendre le plus. On en donne souvent des exemples littéraires, comme cette phrase adressée par Chimène à Rodrigue dans Le Cid : « Va, je ne te hais point », pour dire « je t’aime ». Mais le langage populaire n’ignore pas ce procédé rhétorique, lorsqu’une formule comme « vous n’êtes pas sans savoir » est utilisée pour « vous savez très bien »,  « Il n’est pas gentil » pour « il est méchant », « ce n’est pas un enfant de chœur» pour « c’est un truand », « vous arrivez un peu en retard » pour « vous êtes très en retard », « les discours politiques ne sont pas très passionnants » pour « ils sont casse-pieds », etc.

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais qu’ai-je donc contre la litote pour avoir donné ce titre à mon billet ? Rien, je vous le jure, je n’ai rien contre la litote, même si ce titre pourrait constituer un slogan un peu sibyllin, à scander dans des manifestations contre le style de tel ou tel écrivain. Non, rien de tel. Mais attendez la suite.

Le mot litote, tous les dictionnaires étymologiques vous le diront, vient du latin, avec le même sens, qui lui-même l’avait emprunté au grec litotês,  qui signifiait « simplicité ». Mais il existe en grec moderne le mot λιτότητα qui a pris un sens très différent. Ne me demandez pas pourquoi, je ne connais pas assez le grec pour pouvoir expliquer cette évolution, mais λιτότητα signifie aujourd’hui « austérité ». Et Όχι στην λιτότητα est un titre fréquent dans la presse grecque, « non à l’austérité » donc mais que l’on pourrait entendre « non à la litote ». Je trouve ça très poétique, ou plutôt économico-poétique. Pas vous ?

 

 



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  14 février   2015 : Rafales, merci Sarkozy et double contrainte
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Il est des jours où il faut savoir faire amende honorable. Je me suis moqué pendant des années des mensonges et des approximations de Sarkozy chaque fois qu’il prétendait être sur le point de vendre des Rafales, plein de Rafales, au Brésil, à « monsieur Lula », comme il disait (vous imaginez la reine d’Angleterre par exemple parler de « monsieur Sarko » ?). J’ai d’abord, en tant que linguiste, été injuste car j’aurais dû souligner qu’il illustrait parfaitement les analyses du philosophe John Austin dans son livre What to do Things with Words (la traduction française de ce titre, Quand dire c’est faire, est tout aussi parlante) : effectivement, Sarkozy pense que dire c’est faire, et sur ce point non plus il n’a guère changé. Mais surtout, il s’est simplement trompé de pays, petite erreur géographique (on ne peut pas briller dans tous les domaines). Le Brésil, l’Egypte, c’est pareil, ce qui compte c’est de les vendre, « nos » Rafales. D’ailleurs, sans Sarkozy et son acolyte Tony Blair, Hollande n’en aurait jamais vendus. Pourquoi l’Egypte veut-elle acheter ces avions ? Parce que la Libye est plus que menaçante pour toute la région. Pourquoi est-elle menaçante ? Parce qu’il y règne une totale anarchie. Pourquoi cette anarchie ? Parce que Sarkozy et Blair y ont semé le désordre, voulant se débarrasser de Kadhafi sans se préoccuper de ce qui allait le passer ensuite et transformer une dictature en supermarché d’armes en tous genres. Et voilà ! Hollande n’a rien fait, merci Sarkozy !

La classe politique ne se trompe pas sur ce succès collectif, fruit de « l’esprit du 11 janvier », de la convergence de tous les courants, et elle se félicite d’une seule voix. Enfin presque. Emmanuelle Cosse, la secrétaire nationale des Verts, a d’abord répété que le Rafale était « un ratage industriel », puis s’est demandé si « la priorité de l’Egypte était vraiment d’acheter ces avions » (les Egyptiens sont sans doute flattés que madame Cosse se préoccupe de leur priorité), et a enfin rappelé que la police égyptienne a tiré il y a une semaine sur des manifestants. Après Sarkozy illustrant les théories d’Austin, Cosse vient illustrer ce qu’on appelle la « double contrainte », c’est-à-dire le fait qu’une injonction soit paradoxale. On en connaît de nombreux exemples, les plus savoureux étant ceux qui s’apparentent à des histoires drôles.  Ainsi une mère qui offre à son fils deux cravates, une noire et l’autre verte et qui le dimanche suivant le voit porter la noire et lui dit : la verte, tu ne l’aimes pas ? Ou encore un panneau de circulation qui porterait ce message : « ignorez ce panneau ».

Emmanuelle Cosse vient de nous fournir un nouvel exemple de double contrainte : « Le Rafale est un ratage industriel » mais « il ne faut pas vendre le Rafale ». Pour finir, est-il nécessaire de rappeler que Grégory Bateson avait lancé ce concept de double contrainte (qu’il appelait, en anglais, double bind) pour expliquer la schizophrénie ?

 

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  4 février   2015 : Ni-nisme et lessiveuse
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Au milieu des années 1950, dans l’une de ses Mythologies, Roland Barthes analysait ce qu’il appelait la « critique ni-ni », faisant allusion à un article anonyme publié dans l’Express, une sorte de profession de foi posant « que la critique ne doit être ni un jeu de salon, ni un service municipal ; entendez qu’elle ne doit être ni réactionnaire, ni communiste, ni gratuite, ni politique ». Il s’agissait, bien sûr, de critique littéraire, mais le commentaire qu’en faisait Barthes est, aujourd’hui, d’une lecture savoureuse. Il définissait cette « mécanique de la double exclusion » de la façon suivante :

« On fait le compte des méthodes avec une balance, on en charge les plateaux, à volonté, de façon à pouvoir apparaître soi-même comme un arbitre impondérable doué d’une spiritualité idéale, et par là-même juste, comme le fléau qui juge la pesée ».

Vous avez déjà compris où je veux en venir, vous qui avez vu ou entendu sur tous les media des politiques de l’UMP défendre leur position du « ni FN ni PS ». Mais continuons à lire Barthes :

« « Bien entendu cette belle morale du Tiers-Parti aboutit sûrement à une nouvelle dichotomie, tout aussi simpliste que celle qu’on voulait dénoncer au nom même de la complexité. C’est vrai, il se peut que notre monde soit alterné : mais soyez-sûrs que c’est une scission sans tribunal : pas de salut pour les Juges, eux aussi sont bel et bien embarqués ».

Parvenu à ce point, je me dis que cette position du juge, ou de « tiers-parti » (Ah ! la belle formule dont Barthes ne pouvait pas savoir qu’elle s’appliquerait si bien à ce que nous vivons aujourd’hui) pourrait bien impliquer que l’UMP se trouve un jour exclue  du jeu, prise au piège et minorée face aux deux plateaux de la balance, FN d’un côté, PS de l’autre. Je rêve ? Peut-être. Mais plus que la dévaluation du guide bonapartiste que veut être Sarkozy, plus que le refus du « front républicain » cher à la gauche naïve qui vota Chirac en 2001 pour faire échec à Le Pen, il y a dans ce grand désordre discursif que nous ont servi Juppé, Sarkozy, Guaino, Kosciusko-Morizet, Balkany et quelques autres, comme un constat  d’incapacité, de paralysie ou d’effroi face aux questions posées par le réel. La métaphore de la balance peut être d’ailleurs utilisée sur un mode plaisant : en balançant ce qu’il y a de chaque côté, ne se pose-t-on pas en fléau ? Ces « Ni-Ni », écrivait Barthes, sont « adaptes d’un univers bi-partite dont ils seraient la divine transcendance ». Mais n’est pas transcendantal qui veut, n’est-ce pas monsieur Balkany.

En des termes moins choisis, j’utiliserais volontiers une autre métaphore, tirant du côté des lavandières. Les thèses du FN représentent à mes yeux le linge sale de la France, chemises sales, slips sales, chaussettes sales. On peut choisir de se boucher le nez, pour tenter de récupérer quelques électeurs, de se détourner, de pérorer entre soi, pour finir par asséner la sentence, Ni-Ni, afin de ne pas exposer au grand jour ses divisions. Mais, outre qu’aujourd’hui il est impossible de cacher ces divisions, à vouloir éviter la grande lessive, en choisissant de laver son linge sale en famille, on risque de ne pas être devant la balance, impartial, mais dans le tuyau d’évacuation de la machine à laver.

 

 

 


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  23 janvier   2015 : Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière
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Il faudrait un jour, tâche harassante, faire un inventaire des lieux communs ou des postures politiquement correctes que la gauche angélique, dont je suis sans doute, s’abreuve. L’inventaire des lieux communs de droite serait d’ailleurs tout aussi intéressant et tout aussi harassant , mais j’avoue me sentir moins concerné par les bêtises de la droite que par celles de la gauche.

A gauche donc, on tend à nier toute influence autre que sociale sur les différents problèmes dont traite régulièrement la presse. Nous pouvons voir ici la marque d’un marxisme primaire, mal assimilé (pauvre Karl !), ou encore le fait de prendre systématiquement la position inverse de celle que prend la droite, peu importe, mais l’explication uniquement par le social a toutes les faveurs de la gauche et permet « d’expliquer » bien des choses de façon confortable. Une politique des banlieues (laquelle ?) permettrait ainsi de résoudre tous les problèmes.

D’ autres lieux communs viennent de ressurgir à l’occasion du massacre de Charlie hebdo. Je lis par exemple ce matin dans une tribune libre publiée par Libération une analyse simpliste, bien résumée par son titre (« Au commencement du jihad l’humiliation et la revanche »), selon laquelle ce serait « la longue mythologie de l’humiliation qui pétrit le monde musulman » qui expliquerait les actes des frères Kouachi, de Coulibaly et de quelques autres. Par ailleurs, disent certains, derrière les victimes c’est l’islam que les terroristes islamistes atteignent, l’islam qui serait donc une autre victime, ou une victime collatérale du terrorisme. D’autres clament « ce n’est pas cela l’islam », ou « pas en mon nom ». Et il découle de tout cela un dernier lieu commun : l’islam n’est pas comptable des horreurs de l’islamisme (le catholicisme ne serait alors pas comptable des croisades ?), nous ne pouvons pas demander aux musulmans de condamner sans cesse le terrorisme, ils en sont aussi victimes. On peut sourire, en évoquant Brassens qui chantait « ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière ». Mais on peut aussi souligner que nous entendons ces mêmes proclamations depuis près de quinze ans, que l’argument est un peu court. Et pourtant, si c’était cela aussi l’islam ? Si le silence  ou l’inaction de l’ensemble des pays arabo-musulmans face à Al-Qaeda ou à l’Etat Islamique était une forme de complicité ?   Il est bien sûr tentant d’invoquer l’humiliation dont le colonialisme serait le déclencheur, mais c’est oublier que la décadence de la pensée arabe date de près de dix siècles, lorsque Bagdad a cessé d’être le centre de la science méditerranéenne, lorsqu’après deux ou trois siècles au cours desquels on a traduit (du grec, du syriaque...) en arabe tous les textes scientifiques, le mouvement s’est inversé : on s’est mis à traduire de l’arabe vers le latin et on n’a plus entendu parler de  science en arabe. Aujourd’hui, il suffit pour s’en rendre compte de consulter l’index translationum de l’UNESCO : les pays arabes traduisent peu, et surtout des textes religieux, leurs citoyens n’ont pas accès à d’autres pensées que celle de leur idéologie dominante. Dès lors, la question n’est pas, ou pas seulement, de se pencher sur la situation sociale des quartiers défavorisés, des ghettos, voire de « l’apartheid » en France, ou sur les difficultés scolaires de certains de nos concitoyens. Elle est plutôt de s’interroger sur l’état de la pensée arabe et/ou musulmane, sur l’analphabétisme, au sens propre comme au sens figuré, qui se trouve derrière des manifestations ou des massacres en réponse à des textes que les manifestants n’ont pas lu, voire ne savent pas lire. J’ai cité Brassens, « ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière ». Lui, au moins, ne cachait pas sa position.

 

 


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  17 janvier   2015 : On peut pleurer de tout mais pas avec n'importe qui

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Depuis un peu plus d’une semaine je me suis trouvé loin de mon ordinateur de bureau, et dans l’impossibilité d’avoir accès à mon site. Je dois avouer que je n’en suis pas mécontent, car face au massacre qui a eu lieu à Paris mes réactions ont changé au fil des jours, voire des heures, et je préfère de très loin le recul et la réflexion. Voici donc une sorte de petit journal.

Paris, mercredi 7 janvier 2015. J’arrive à la gare de Lyon vers 12 heures 20, saute dans un taxi, circulation fluide, cinq minutes après nous sommes à la Bastille, où c’est un embouteillage inexplicable : des motards, des voitures de police-secours, des ambulances. Je demande au chauffeur de mettre la radio et j’apprends. Nous sommes à 300 mètres de Charlie Hebdo. Des assassins surarmés et peut-être surentraînés ont montré qu’ils avaient peur de dessinateurs, peur de la plume et du crayon, et qu’ils leur préféraient la kalachnikov. Ont montré qu’ils voulaient « punir » par la mort l’expression d’une liberté qui leur est inacceptable ou incompréhensible. Deux cultures, deux civilisations, les dessins contre l’intolérance, la kalachnikov contre le rire et la liberté. Et, derrière cela, se profilent deux grands principes : d’une part la liberté d’expression, imprescriptible, le droit à la caricature, voire au blasphème, et d’autre part le droit pour tous de croire ou de ne pas croire, et en même temps le devoir de ne pas vouloir imposer aux autres leur croyance ou leur non croyance.

Je suis d’une génération qui, il y a bien longtemps, a découvert le grand Duduche, ce personnage maladroit, timide, amoureux de la fille du proviseur, créé par Cabu, dans le journal Pilote au début des années 1960. Je suis d’une génération qui l’a suivi jusqu’au beauf puis au fils du beauf, dans le Canard enchaîné, en passant par Hara Kiri, l’Enragé et enfin Charlie hebdo.  Cabu qui était fou de Charles Trenet et de jazz. Je pense à cette chanson, Y d’la joie, massacrée par Maurice Chevalier qui sautait à pieds joints sur la dernière syllabe, avec une rythmique presque militaire, Y d’la joie, tandis que Trenet la swinguait en mettant en évidence la pénultième, Y d’la joie. Cabu c’était cela, tout à la fois la joie et le rire, le grand Duduche et le Beauf, la tendresse et la dérision, le swing. Le swing dans le trait du dessin, dans le regard tendre et ironique. Y d’la joie.

Je suis également d’une génération qui a découvert Siné pendant la guerre d’Algérie, Siné qui travaillait à l’Express avant de s’en faire virer, qui créa Siné Massacre, puis, en 1968, L’Enragé,  qui rejoignit Charlie hebdo puis créa Siné mensuel. Siné est un amoureux des mots et du graphisme, il sait jouer sur les deux à la fois, poétiquement, sémiologiquement, ce qui n’est pas si simple car en même temps il tire à vue sur tout ce qui bouge du côté de l’extrême droite, des racistes, des curés et autres ayatollahs, de l’armée, de la police. Il a pu réaliser un album jouant tout entier sur le mot chat, sur ses dérivés, sur ce que le va-et-vient entre le dessin et le mot pouvait dire, et un autre jouant malicieusement sur des finales hispanisantes en cia, évoquant en fait la CIA, de la poésie au militantisme. Dans son long parcours politique, pas une erreur, pas un renoncement. Pourquoi parler de Siné ? Disons-le tout de suite, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : je n’avais plus acheté Charlie hebdo depuis des années, depuis que Philippe Val, se prosternant devant Sarkozy, avaient viré Siné, avec sans doute l’assentiment d’une partie de la rédaction, ce qui avait d’ailleurs permis à Val d’obtenir la direction de France Inter. Cela ne change rien à mes sentiments d’aujourd’hui, à ce qui va suivre, aux analyses que je vais tenter, mais cette précision me paraissait nécessaire. Retournons donc à Paris, le 7 janvier.

Le soir, place de la République, des dizaines de milliers de personnes, venues pour être là, ensemble, sans se connaître mais se connaissant, se reconnaissant. Soudain, dans le ciel noir monte une sorte de mini montgolfière, un ballon de papier peut-être, ou une lanterne, je ne vois pas très bien, avec au centre une bougie, puis deux, trois, quatre lanternes, je ne compte plus, je suis sûr qu’il y en a douze, comme les douze assassinés. Une ribambelle de points lumineux qui vont très haut et disparaissent lentement dans l’obscurité. Une sorte de poésie et de joie lumineuse. Y d’la joie. Je sais que cette formule pourra choquer en de pareilles circonstances, mais Cabu et ses copains c’était cela, de la joie, de la poésie, qui rejoignait celle de Charles Trenet et son swing. Y d’la joie.   

 

Paris, jeudi 8 janvier 2015

Ce matin la presse est d’une unanimité suspecte, toutes les « unes » tirant vers le noir, jusqu’à Google affichant « je suis Charlie ». Ouais… Ca les aurait fait bien rigoler, les potes de Charlie : « Je suis Charlie », « nous sommes Charlie »… Une seule « une » me retient, celle d’un journal que je n’achète pratiquement jamais, L’Equipe : Liberté 0, Barbarie 12. C’est vrai que, pour l’instant, le match semble bien inégal.  Sur France Inter Patrick Pelloux, médecin urgentiste et chroniqueur à Charlie Hebdo, arrivé juste après le massacre, le premier à avoir vu les cadavres, explique des larmes dans la voix qu’il croit que Charb, avant d’être assassiné, a fait un bras d’honneur à ses bourreaux. On se prend à rêver que c’est vrai, même si ça ne change pas grand chose à l’horreur de ce qui s’est passé.

A midi, devant les locaux de Charlie Hebdo, nous sommes quelques centaines à déposer qui des fleurs, qui une bouteille de vin rouge ouverte, qui des bougies allumées, qui des crayons. Là, ils auraient bien rigolé, les potes de Charlie, surtout pour le pinard. Une minute de silence, puis de longs, très longs applaudissements, comme s’ils ne devaient jamais s’arrêter. Toutes les télévisions du monde sont à l’affut. Passe une vielle dame, un foulard sur la tête, visiblement maghrébine : une journaliste lui demande de traduire et de réciter une sourate du Qoran sur la paix. Un peu déstabilisée, elle répond par l’un des dix commandements, « tu ne tueras point »…  On me dit qu’il y a des milliers de gens devant Notre-Dame, pour écouter sonner le glas. Notre-Dame, ça les aurait fait encore plus rigoler, les potes de Charlie. Encore une fois, cette unanimité me gêne. Je suis de ceux qui pensent qu’on peut pleurer de tout, mais pas avec n’importe qui, que l’on peut choisir, que l’on doit choisir, avec qui partager sa peine. Je n’aime guère l’idée d’union ou d’unité nationale, et je ne me sens pas du tout concerné par tous ceux qui s’expriment en son nom. D’ailleurs,  sur les media audiovisuels, on commence à déverser des tombereaux de langue de bois, par la bouche des politiques: « ne nous laissons pas diviser »,  « ne culpabilisons pas les musulmans », etc. En face, certains disent que les musulmans sont bien muets, d’autres qu’à travers le monde tous les attentats viennent de l’islam. Le problème est qu’ils ont tous en partie raison. On parle d’unité nationale, et la tête de Christian Jacob expliquant que l’UMP sera au défilé de dimanche mais que chacun est libre d’y aller ou de ne pas y aller aurait inspiré Cabu, ou Charb, Wolinski ou Tignous.

Et puis on nous vend la traque des assassins, des informations clairsemées, avec ces clins d’œil des gens « informés » : « nous ne pouvons pas tout vous dire, pour ne pas gêner l’enquête ». Ouais, en attendant les chaînes de télé retrouvent leurs tics, accrocher le gogo, fidéliser, en meublant, en faisant parler des gens qui n’ont parfois pas grand chose à dire mais qui le disent avec componction. On pense aux chaînes de télé américaines lors de la première guerre du Golfe, disant tout et n’importe quoi, et surtout des mensonges dictés par l’armée US. Le métier, quoi.

Je ne suis pas sûr qu’ils en auraient ri, les potes de Charlie, ils auraient sans doute préféré quelques dessins pleins de bites et d’étrons, quelques formules bien senties. L’après-midi, dans le Monde, l’inévitable Bernard Henri Levy débite ses habituelles fadaises, « le moment churchillien de la V° république », ça ne mange pas de pain, « libérer l’islam de l’islamisme », tu l’as dit, bouffi, tu aurais peut-être mieux fait de réfléchir avant de prôner l’intervention en Libye…

Paris, vendredi 9 janvier

 Le matin, on continue de nous vendre la traque : ils sont cernés, avec un otage, ils sont retranchés dans un entrepôt de travaux publics, non, dans une imprimerie. Puis une autre prise d’otages, porte de Vincennes. Bref, le spectacle se poursuit. Le voyeurisme, notre voyeurisme se poursuit. J’ai envie de fermer la télévision mais ne peut m’y résoudre… Si je croyais en une vie après la vie, je les imaginerais volontiers, les potes de Charlie, tenant leur conférence de rédaction quelque part dans les nuées, échangeant des idées de « une ». Charlie  assassiné,  on arrête enfin de parler de Houellebecq. Sarkozy : merci Charlie , grâce à vous j’ai mis une dernière fois les pieds à l’Elysée. Siné : si Val ne m’avait pas viré, j’y aurais peut-être laissé ma peau. Hollande : merde Valérie n’était pas à Charlie… Je sais, ils auraient eu de meilleures idées, mais on tente de rire comme on peut.

Paris, samedi 10 janvier. Devant le siège de Charlie la foule continue de défiler, les fleurs, les bougies, les crayons constituent maintenant un mur qui traverse la rue. Le soir, boulevard de Rochechouart, au Trianon. Nous sommes un peu plus de mille dans cette salle bondée, où se produit pour un concert unique prévu depuis de longues semaines Bernard Lavilliers. Sur l’écran, avant le début du spectacle, en lettres géantes : Nous sommes tous Charlie. Après deux heures de musique je ressors, plein d’une énergie renouvelée. Merci Bernard.

Paris, dimanche 11 janvier. Impossible d’accéder à la place de la République. Nous zigzaguons d’une rue à l’autre, traversant des flots piétinants, comme s’il y avait des dizaines de manifestations, des affluents convergeant vers le fleuve central. Une images stupide me traverse l’esprit : l’Amazonie et ses flots boueux. Chacun a sa pancarte, le plus souvent Je suis Charlie, avec parfois des variantes dont l’une me ravit : Je blasphème donc je suis. Nous marchons plus de deux heures pour arriver enfin à rejoindre le flot principal. Il se dégage de tout cela une sorte de fraternité assez rare, même si, encore, je me méfie de l’aspect doucereux de l’unanimité. Ce qui est sûr, c’est que pour la première fois de ma vie je plaisante avec un CRS, lui demandant quel est le meilleur moyen de rejoindre le centre du défilé, lui me répondant qu’il n’en sait rien, qu’il est perdu, que sa compagnie vient du sud-ouest, moi le traitant en riant de provincial attardé… De cela, ainsi que de l’ampleur inégalée du défilé, tous les médias ont parlé. Mais peu ont relaté la chose la plus comique de la journée.  Derrière le premier groupe, celui des parents de victimes, il y avait celui des chefs d’états, strictement organisé par les services du protocole. Au premier rang Hollande, Merckel, Juncker, Netanyahou, Abbas et quelques autres, au troisième rang Sarkozy. Or une série de photos prises de haut nous le montre, jouant des coudes, se faufilant, pour arriver finalement à se glisser entre le président malien et le premier ministre israélien. Pour la photo officielle, on le remettra à sa place, il disparaîtra. Mais ce comportement de gamin qui veut être sur la photo met un peu de joie, sans pourtant nous faire oublier qu’il y a là quelques personnages peu recommandables, quoique chefs d’état : Bongo, Orban, Netanyahou… Encore une fois, l’unanimité me fait gerber. Je me refuse à partager ma peine avec ces gens-là.

Londres, lundi 12 janvier. Miracle de l’Eurostar, je commence pratiquement ma journée sur les rives de la Tamise après m’être réveillé à Paris. Toute la presse britannique rend compte de la marche parisienne, plusieurs pages chaque fois. Et si vous jetez un coup d’œil sur le Courrier international vous verrez qu’il en va de même dans le monde entier. Et puis, lentement, en passant d’une chaîne à une autre, je prends conscience d’une chose qui m’était à peine apparue la vieille au soir, en suivant le journal télévisé de la 2. En écoutant la BBC, j’ai soudain l’impression qu’il s’est produit à Paris un attentat antisémite. La grande synagogue de Paris, une visite de Netanyahou au supermarché kasher de la porte de Vincennes, des drapeaux israéliens, puis le lendemain le transport des corps, de quatre corps, vers Jérusalem, bref on parle bien du journal Charlie mais on a l’impression que les morts sont tous juifs. Après l’unanimité nationale factice, une sorte de détournement un peu indécent.

Mercredi 14 janvier, je me réveille à Londres et me couche à Paris. Charlie hebdo  d’après massacre est sorti, avec la une que vous savez, et de Paris à Londres la polémique enfle. En gros on parle de provocation. Pour ma part je crois que l’équipe de Charlie , du moins ce qu’il en reste, a fait le bon choix : ne pas céder à ceux qui veulent faire peur et, en même temps, donner du « prophète », dont je me fous d’ailleurs comme de ma première chemise, une image plutôt sympathique. En Grande Bretagne la presse écrite et télévisuelle a soigneusement flouté la couverture : on a le courage qu’on peut. Le journal, tiré à 700.000 exemplaires, est vendu en moins d’une heure. On le retire pour le lendemain, revendu aussi vite, on le retirera encore. Certains ont acheté plusieurs exemplaires et tentent de les revendre  10, 20, 40 fois plus cher. Ambiguïté totale, sens des affaires, le bizness n’est-ce pas. Il y aura sans doute plusieurs millions d’acheteurs de ce numéro. Et alors ? Et après ?

Jeudi 15 janvier, le soir je renoue avec la télé française et regarde C dans l’air. Le grand rabbin revient sur l’antisémitisme, sur les Juifs qui ont peur, qui veulent partir en Israël. Quelqu’un suggère que le conflit israélo-palestinien n’est pas étranger à cette ambiance. Il dénie avec vigueur. Et pourtant, monsieur le grand rabbin… Et pourtant, au minimum, si la colonisation de l’état israélien prenait fin, les décérébré antisémites n’auraient plus cet argument. Argument de mauvaise foi, dit le rabbin. Peut-être, sans doute, mais la colonisation, elle, est réelle, et les arguments israéliens d’une plus grande mauvaise foi encore. Mais qu’importe. Ce qui est clair c’est qu’il aura suffit de quelques jours pour que cette pseudo unanimité, cette union nationale factice, se dilue.

Le massacre de Charlie aura révélé beaucoup de choses, qu’il est difficile de démêler, des faux-culteries, des solidarités, sans que la frontière entre les deux soit nécessairement claire. Déjà, chez les jeunes beurs français circulent diverses théories du complot, par exemple que le policier musulman tué ne l’a pas été par des musulmans mais par le Mossad (les musulmans, c’est bien connu, n’assassinent pas des musulmans). D’autres disent clairement que ces assassins sont des héros : à chacun son Che Guevara. Le défi auquel nous sommes confrontés est peut-être là : comment lutter contre cette décérébration, contre cet analphabétisme politique sur lequel reposent les religions, qui fait que les uns idolâtrent « le prophète », les autres défendent inconditionnellement Israël. Ce qui nous mène, même si cela n’est pas politiquement correct, à un fait incontournable : de la même façon que les Etats Unis devraient cesser de soutenir de façon inconditionnelle l’injustifiable politique coloniale de l’état d’Israël, les musulmans devraient balayer devant leur porte, mettre de l’ordre dans leur basse-cour de tarés. Dans les deux cas, on peut toujours rêver…

Bref, tout cela est bien confus, mais tout est confus dans cette histoire, sauf peut-être cette pancarte aperçue dimanche : Je blasphème donc je suis. Bonne année tout de même.

 


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  24 décembre   2014 : Lectures, à plusieurs sens du terme
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Pour finir l’année, un peu de lecture. Dans un dossier de la revue Sciences Humaines tout d’abord (Les grands mythes) un papier que j’ai commis sur le mythe de la tour de Babel. Et, dans le numéro 70 de la revue Hermès (Le XX° siècle saisi par la communication), un autre papier (Mai 68 au filtre de la chanson. La chanson au filtre de mai 68).

Et, après cette autopromotion, passons à autre chose, mais sans nous éloigner de la lecture. J’ai toujours aimé la façon dont, en Afrique, on détournait les sigles français, leur donnant un sens critique, et j’y ai toujours vu une sorte de revanche de l’oralité sur l’écriture. En gros, une culture de l’oralité se voyant brutalement imposer l’écriture réagissait sur le mode de l’humour. J’en ai toute une collection, d’exemples, et je viens d’en relever un nouveau au Sénégal. A l’université de Dakar on a, comme en France, imposé le système dit LMD (licence master doctorat), et il a été mis en place de façon un peu improvisée. Les étudiants ont donc débaptisé et rebaptisé ce sigle, qui est devenu « Laisse Moi me Débrouiller ». Et cette relecture me ravit.

Une autre relecture, à propos de Nicolas Sarkozy qui a encore frappé dans le domaine des contrevérités. Donnant une conférence à Séoul, il a expliqué qu’il avait en 2008 « créé le G 20 », pour sauver le monde bien sûr. Mais un simple regard sur Wikipédia nous montre que le dit G 20 a été créé en septembre 1999, en marge d’une réunion du G7 à Washington, et à l’initiative du ministre canadien des Fiances Paul Martin. Un dicton populaire dit qu’il n’y a pas qu’un âne qui s’appelle Martin, mais celui-ci ne s’appelait sûrement pas Sarkozy. Ce gros mensonge s’explique à la fois par son égo démesuré, indéniable, mais aussi par ses problèmes de lecture. Dans G 20, il a sans doute entendu, et lu,  « j’ai vingt » (vingt sur vingt, bien sûr, lui qui est toujours si content de lui). Il est temps qu’il comprenne que G ne se lit  ni j’ai ni jet ni geai, pas plus qu’UMP ne se lit Un Mouvement Personnel, Union pour Ma Pomme ou encore Ultime Manipulation Protectrice.

 

 


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  15 décembre   2014 : Intolérances
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Brett Bailey est un artiste, metteur en scène, homme de théâtre sud-africain connu,reconnu, plusieurs fois honoré par des prix, dont le travail est tourné vers la mémoire, celle de son pays, et en particulier celle de l’apartheid, qu’il n’ad’ailleurs pas vraiment connu (il est né en 1967). Sa dernière intervention, Exhibit B (ainsi nommée parce qu’il avait déjà monté, en 2010, Exhibit A), est une installation de tableaux vivants évoquant des scènes coloniales etpostcoloniales. L’idée est de faire défiler des spectateurs, ou des visiteurs, devant ces scènes, de les faire réfléchir en leur donnant à voir. Voirquoi ? Des « acteurs » qui les regardent comme des animaux enfermés dans leurs cages regardent les visiteurs d’un zoo. « Zoo humain » ?Oui, il y a de ça, et des associations diverses ont tenté de faire interdire Exhibit B. En grattant un peu, on s’est rendu compte que ce qu’elles reprochaient essentiellement à Brett Bailey, c’estqu’il est blanc.  La belle affaire ! Et bien oui, c’est une affaire : seuls des Noirs, selon ces Trissotins,auraient le droit  de dénoncer les atrocités vécues par leurs ancêtres.

Il y a bien sûr là une logique imbécile. Seuls des Vietnamiens auraient eu le droit demiliter contre la guerre au Vietnam ? Seuls des femmes pourraient lutter contre le machisme ? Faudrait-il exclure des manifestationsd’intermittents du spectacle  les non intermittents venus les soutenir ? Et seuls des députés homos auraient dûêtre autorisés à voter la loi sur le mariage pour tous ?

Mais, au delà de cette imbécilité qui saute aux yeux, c’est une forme de racisme quipointe ici, un racisme à rebours, souvent assumé. Et qui se manifeste avec une intolérance rappelant celle de la manif pour tous. Car c’est cela qui frappe leplus, cette intolérance partagée, revendiquée et ravageuse.

Allez, je pars prendre un avion. Ce soir je serai au Sénégal. Tiens, je demanderai à mesamis, là-bas, ce qu’ils pensent de cette affaire.

 

 


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