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Février 2017

 

 

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fleche26  Févrer 2017 : Graines de bagnards

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J’aurais voulu vous parler du Maroc, dont je suis rentré hier. Ce sera pour une autre fois. A peine sorti de l’avion, l’actualité française m’a en effet rattrapé. La droite « gaulliste » et l’extrême droite sont en effet pourvoyeurs de Président et de candidats à la présidence très particuliers.

Souvenez-vous

Chirac. Depuis 1990 il nage dans les affaires. Il a réussi, pour l’une d’entre elles, à faire condamner Alain Juppé à sa place, puis a profité de son immunité présidentielle pour repoussé les échéances. Mais, en 2011, il sera condamné à deux ans de prison avec sursis. Pas mal pour un ancien président de la république! Passons sur une histoire de compte bancaire au Japon, de vente d’armes à l’Angola, sur le budget de la présidence de la république qui a été multiplié par neuf en 1995 et 2007. Le dossier Chirac est lourd...

Le président « gaulliste » suivant, Nicolas Sarkozy, a lui aussi fait fort. En 2012 il obtient un non-lieu pour l’affaire Bettencourt, mais il est mis en examen pour une affaire de « corruption active » et « trafic d’influence » (souvenez-vous du faux nom, Paul Bismuth, sous lequel il correspondait avec son avocat). Il est également mis en examen pour « financement illégal de campagne électorale » (la fameuse affaire Bygmalion). Malgré tout cela, il tentera de revenir dans le jeu politique en se présentant à la primaire de la droite.

Et voici maintenant le cas Fillon, qu’il est inutile de rappeler : tous les media en parlent.

Résumons-nous. La droite « gaulliste »  a voté pour un candidat, Chirac, qui été déjà mouillé dans les affaires et sera finalement condamné. Elle a soutenu le retour d’un autre candidat, Sarkozy, qui sera sans doute condamné un jour ou l’autre. Elle soutient maintenant un troisième candidat, Fillon, dont l’avenir judiciaire est délicat et qui compte sur son élection pour bénéficier de l’immunité présidentielle. Cela fait beaucoup, non ? Et pourtant les foules sont toujours là, hurlant « on va gagner ». C’est à se demander s’il ne faudrait pas instituer un permis de voter, comme il y a un permis de conduire...

Passons à l’extrême droite. Les Le Pen père et fille ont également pas mal de casseroles : côté impôts, sous-déclaration de patrimoine et emplois fictifs, ils n’ont rien à envier aux précédents. C’est-à-dire que depuis près de trente ans tous les candidats de droite et d’extrême droite sont mêlés à des affaires. Ce qui donne une image peu reluisante de la démocratie. Et, bien sûr, tout cela est la faute de la presse et de la justice. Le choses seraient plus simples si nous  prenions exemple sur d’autres pays, comme la Russie ou la Turquie, dans lesquels les journalistes trop curieux sont en prison ou au cimetière, les juges trop méticuleux sont virés.

Depuis près de trente ans, donc, la droite et l’extrême droite françaises ne peuvent présenter comme candidats à la présidentielle que des abonnés aux tribunaux. En d’autres temps, on aurait appelé ça des graines de bagnards.

 

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fleche22  Févrer 2017 : Hou! Les vilains Brésiliens!

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Au Brésil, un ministre de la justice, Alexandre de Moraes, traine un certain nombre de casseroles : soupçonné de corruption, de plagiat, son parti, le PSDB est accusé d’avoir participé à des détournements de fonds avec le groupe Petrobras, bref le ministre est dans le viseur de la justice. Mais le président de la république, Michel Temer, a trouvé la réplique. Il vient de le nommer à la Cour suprême, lui garantissant ainsi une immunité qui empêchera la justice de lui chercher des poux dans la tête. Moraes n’a aucune formation juridique, il est soupçonné de corruption, mais il va devenir juge anticorruption. Scandaleux ? Non, normal. Nous sommes au Brésil, une république bananière qui a de la justice une image très approximative. Comme la Turquie, ou la Russie. Hou ! les vilains Brésiliens ! Ils n’ont pas honte ?

En France, la droite envisage de faire élire à la présidence de la république un menteur ou un amnésique (il a en quelques jours déclaré qu’il n’avait qu’un compte bancaire, puis s’est souvenu qu’il en avait dix-sept), d’une morale à dimensions variables (après avoir déclaré que, mis en examen, il se retirerait de l’élection, il dit désormais le contraire), soupçonné de détournement d’argent public et d’emploi fictif et qui sera peut-être bientôt mis en examen. Mais elle a raison, la droite française, il n’y a là que broutilles, acharnement de la presse, mauvaise foi de la justice. Nous ne sommes pas dans une république bananière, nous. Simplement, nous nous préoccupons de l’essentiel (en l’occurrence faire élire un menteur ou un amnésique, à la morale douteuse et qui a des rapports troubles à l’argent) et non pas du secondaire (une campagne de presse haineuse et injuste). S’il est élu, ce monsieur trouvera peut-être pour Balkany, Sarkozy, Guéant et quelques autres des postes leur garantissant l’immunité. Ca n’existe pas ? Il pourrait en créer. Mais quand même : Hou ! Les vilains Brésiliens !

Nous vivons une époque moderne.

 

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fleche20  Févrer 2017 : Has been chez les poulets...

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Roger Knobelspeiss est mort hier. Il avait 69 ans. Son nom ne dit sans doute pas grand chose aujourd’hui, car je vais vous parler d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, et vous parler (un peu) d’une petite partie de ma vie...

C’était à la fin des années 1970 et Lili Le Forestier, la mère de Maxime et de Catherine, avait lancé avec l’aide de Maurice Frot et de Daniel Colling, les fondateurs du Printemps de Bourges, l’association Spectacles en prison. Le principe en était simple: être condamné à la prison, c’est être privé de liberté, rien de plus. Donc on ne doit pas y être humilié, on y a droit à la lecture, à la formation, au spectacle. L’idée était tout aussi simple : aller en prison le dimanche après-midi avec le matériel nécessaire de sonorisation, un artiste, et y donner un spectacle pour les prisonniers. Mais si l’idée était simple, il était beaucoup moins simple d’obtenir les autorisations nécessaires pour y entrer. Lili et Maurice s’étaient donc dit que si l’on mettait cette activité culturelle sous l’égide d’un intellectuel, ou d’un prof de fac, qui animerait un débat après le spectacle,  cela donnerait une image « culturelle » au projet et l’administration le regarderait d’un meilleur œil. Je fus ainsi promu au statut d’animateur de débats après spectacles pénitentiaires.

Certains dimanches, donc, nous chargions dans une camionnette un matériel minimum, micro, sono, éclairage, et partions, Maurice, Daniel et moi, vers la prison de Melun, munis de toutes les autorisations nécessaires. Pour pénétrer dans les lieux, la procédure s’apparentait au passage d’une écluse : une porte ne s’ouvrait jamais avant que la précédente ne soit fermée. On vérifiait nos papiers, fouillait la camionnette, nous laissait passer, puis seconde vérification, etc. Une fois ce rite terminé, nous pouvions enfin nous installer, faire une « balance » avec la vedette du jour, puis attendre que l’administration pénitentiaire fasse entrer le public. J’y suis allé à trois reprises, avec Leny Escudero, Renaud et Guy Bedos, tous trois étaient d’ailleurs tout à fait capables de débattre sans animateur et j’étais un peu inutile. Alors j’observais.

Il y avait, dans un coin de la salle, un tableau lumineux sur lequel s’affichait parfois, en cours de spectacle,  un numéro matricule. Un homme se levait alors, sortait, et allait au parloir où l’attendait une visite, la scène se reproduisant plusieurs fois pendant le temps de notre présence.  Le spectacle terminé, nous passions à la discussion, et nous étions soudain entourés de prisonniers que les gardiens ne parvenaient pas à contenir, certains posant effectivement des questions, d’autres nous racontant leur vie. Melun était une centrale de détention, c’est-à-dire qu’on n’y trouvait que des condamnés à de longues peines, et je n’ai jamais vu autant d’assassins ou de violeurs au mètre carré. Mais le plus difficile était de mettre fin à la séance. Il arrivait toujours un moment où, en fin d’après-midi, l’un d’entre nous regardait sa montre. Il nous fallait démonter et recharger le matériel, reprendre la route de Paris, dans la circulation des dimanches soirs, bref sortir, alors que tous ces gens allaient regagner leurs cellules, clic-clac, enfermés, et jamais la phrase « nous devons partir » ne m’a parue aussi difficile à prononcer. Nous partions, ils restaient.

Je l’ai dit, Melun était une centrale de détention, mais tous n’étaient pas nécessairement coupables, et c’est là que je rencontrais pour la première fois Roger Knobelspiess, très actif dans les débats. Il avait eu une jeunesse de petite délinquance, dans la région d’Elbeuf, proche de l’endroit où je vivais alors, en Normandie. Son frère avait été abattu par un commerçant auquel il avait volé un autoradio, et la famille était pour le moins mal vue, dans le collimateur de la police et des ragots. En 1972 il avait été accusé d’un petit cambriolage, qu’il niera toujours avoir commis, mais pour lequel il avait été condamné en 1972 à quinze ans de prison.  Coupable ou pas, la peine était très lourde, mais le tribunal local n’était peut-être pas très impartial... C’était dans la centrale une sorte de vedette, qui, visiblement, en agaçait certains et en fascinaient d’autres. Il avait connu, derrière les barreaux, Jacques Mesrine et en tirait gloire, il venait de publier un livre, QHS, dans lequel il dénonçait les quartiers de haute sécurité dans lesquels on mettait au secret les récalcitrants, et qu’il avait fréquentés plus que de raison. Bref, c’était une grande gueule. Et son livre l’avait fait connaître par le public intellectuel.

Je le vis donc trois fois, discutant avec lui en fin de spectacle, et lorsqu’en 1981 il sera gracié par François Mitterrand, je le reçus un peu, chez moi, je l’amenai un jour avec Leny Escudero qui était mon voisin, faire des parties de ping pong dans mon club de tennis, ce qui fit doublement jaser, parce que j’amenais une « vedette » et parce que j’amenais un « truand », connu dans la région grâce à la presse locale. Et il se mit à écrire, pour raconter sa vie, dans son quartier dégradé d’Elbeuf : ce sera en 1984 Le roman des Ecameaux. Mais, entre temps, il avait été arrêté à nouveau en 1983, pour un braquage auquel il nia avoir participé.

C’est à cette époque, de 1984 à 1986, que j’ai pris la présidence de son comité de soutien. Avec Cavanna, Serge Quadruppani, Gébé, Paco Ibañez, Max Genève, etc., nous tentions de faire connaître son dossier dans la presse, de faire le plus de publicité possible à sa défense. Je n’ai jamais su s’il était réellement coupable de ce qu’on lui reprochait, mais j’avais soigneusement étudié son dossier, avec l’aide de son avocat Henri Leclerc, et je m’étais rendu compte qu’il n’y avait aucune preuve contre lui, que l’accusation ne reposait sur rien. Or le doute doit profiter à l’accusé, et cela me suffisait. J’ai sous les yeux un article de Libération du 5 juillet 1984, avec une photo d’une conférence de presse dans les locaux d’Hara Kiri sur laquelle, entre Gébé et Max Genève, je présente les arguments de la défense. « Roger Knobelspiess : le coupable idéal » titrait Libé.

Je lui écrivis régulièrement, avant d’obtenir le droit de visite. Dans sa première réponse il me demandait de rappeler à Leny (Escudero) qu’ils avaient une partie de ping pong à terminer, me parlait du Nutela, une sorte de crème au cacao, que lui avait fait découvrir chez moi une de mes filles qui en était friande, des affaires judiciaires en cours, qu’il commentait sans doute avec d’autres détenus...  Mais il me racontait surtout son désir d’écriture et ses difficultés à écrire, m’expliquant que, paradoxalement, il avait une forte pulsion d’écriture mais ne pouvait écrire qu’en prison, cette prison dont il voulait sortir. Dehors, m’écrivait-il, il était trop pris par le désir de vivre, de rattraper le temps que lui avait volé la prison... J’avais essayé de l’occuper en lui demandant de me noter des mots ou des expressions qu’il entendait, de l’argot. Sa réponse, « pour l’argot, tu sais, je ne vois pas grand chose », me surprit. Je pensais, naïvement, que l’argot était encore la « langue » du milieu et que la prison était un lieu privilégié d’observation, mais il n’en était apparemment rien. Les prisonniers amenaient avec eux, derrière les barreaux, la façon de parler qu’ils avaient à l’extérieur, c’est-à-dire de la diversité, et rares étaient les formes « argotiques » qui auraient pu leur servir de forme identitaire.

Puis j’obtins le droit de visite que j’avais demandé. Le trajet pour Fleury-Mérogis était long et, une fois arrivé, la scène déprimante. Essentiellement des femmes, qui ne pouvaient venir que le dimanche, parfois avec leurs enfants, faisaient la queue, en attendant l’heure d’ouverture des grilles. Ensuite, l’itinéraire était compliqué : papiers, fouille, attente le temps que le prisonnier visité arrive, puis on vous introduisait dans une sorte de cagibi, coupé en deux par une paroi en plexi glace...  Nous parlions de son dossier, bien sûr, de mes rencontres avec son avocat, de ses témoins. Mais la communication est difficile lorsque le terrain n’est pas choisi librement et d’un commun accord par les deux participants. Je ne sais pas comment les femmes parlaient avec leur homme, comment les enfants communiquaient avec leur père, mais je sais qu’avec Roger cet espace confiné n’était pas, ne pouvait pas être, un lieu de réelle communication, tant il était stressé par le temps limité qui nous était accordé. Il avait trop de choses à dire, venait toujours avec un « pense-bête », un bout de papier sur lequel il avait inscrit des idées, des demandes...

C’est donc en janvier 1986 qu’il fut jugé. Je me souviens que nous étions trois à attendre dans la salle des témoins, Cavanna, Bedos et moi, que Cavanna passa le premier, que je le suivis et, assis dans la salle d’audience, j’assistai donc ensuite au témoignage de Guy Bedos. Il avait choisi de la jouer spectaculaire, entrant dans salle en courant, comme s’il entrait en scène, en criant « c’est pas moi, j’y étais pas !». Le président du tribunal coupa son élan, énonçant froidement la formule rituelle, « nom, prénom, âge et profession ». Mais l’ambiance s’était un peu réchauffée, les gens s’étaient déridés. Le procès dura plusieurs jours, et le dernier soir nous assistâmes aux plaidoiries de Thierry Levy et d’Henri Leclerc, puis attendîmes la délibération du jury. Ce fut long, tendu, la cour revint, liste des questions au jury, réponses, puis verdict : acquitté. Roger fut relâché sur le champ. Et je le vis moins, presque jamais en fait. J’appris par la presse en avril 1987 qu’il avait été arrêté, en flagrant délit de braquage, très vite condamné à neuf ans, incarcéré à l’autre bout de la France. Il sera libéré en 1990, à quarante-trois ans, ayant au total passé plus de 25 ans en prison. Il continuera à écrire, en particulier Voleur de poules, publié en 1991, fera l’acteur dans de nombreux films de Jean-Pierre Mocky, mais aussi dans Capitaine Conan  de Bertrand Tavernier, mais j’apprenais tout cela de loin. Et je le revis par hasard, dix ans plus tard, au salon du livre de Brive la Gaillarde. J’étais coincé entre deux auteurs, devant ma pile de livres, avec à ma droite un écrivain catholique, Jacques Duquesne, qui venait de sortir un ouvrage sur Marie. Nous étions en train de rire parce qu’une dame venait de lui dire qu’elle n’achèterait pas son livre, « vous avez dit dans votre livre sur Jésus qu’il était juif ! » quand surgit Roger, se jetant sur moi pour m’embrasser en criant « Mon faux témoin ! ». Je quittais le stand pour aller discuter un peu avec lui et, à mon retour, Duquesne me demanda, mi-figue mi-raisin: « Vous avez été le faux témoin de Knobelspiess ? ».

Le soir, autour d’un repas, il me raconta la partie de sa vie que j’ignorais, depuis sa libération. Une anecdote me revient. Un jour, me dit-il, au volant de sa voiture, il est arrêté par un barrage de police. On lui demande ses papiers, il les donne, on les lui rend et il demande : « Vous me reconnaissez, je suis Roger Knobelspiess ? ». On lui répond que non, qu’on ne le connaît pas. Et il me commenta la scène : « Tu te rends compte Louis-Jean, j’suis has been chez les poulets! » Sic transit gloria mundi....

Mais il n’était sans doute pas has been que chez les poulets. Je ne sais pas ce que la presse racontera ou même si elle en parlera, je verrai demain. Roger Knobelspiess avait un temps été la coqueluche de la gauche française qui avait pris sa défense. S’en souvient-elle ? Il faudrait savoir si la gauche existe encore, et si elle a de la mémoire...

 

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fleche19  Févrer 2017 : Les électeurs et le "syndrome Balkany"

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Depuis l’élection de Donald Trump aux USA, l’éviction de Sarkozy puis de Juppé de la primaire de la droite, celle de Valls de la primaire de la gauche, les sondeurs qui n’avaient rien vu venir étaient devenus un peu discrets. Voilà qu’ils reviennent, et ce qu’ils nous disent pose un certain nombre de questions.

Jeudi dernier, Le Monde leur consacrait deux pages entières. En gros, pour le premier tour de la primaire à venir, les cinq premiers étaient dans cet ordre: Le Pen (26% d’intentions de vote), Macron (23%), Fillon (18,5%), Hamon (14,5%) et Mélenchon (12%). Un deuxième sondage demandait  entre autres choses si les candidats étaient perçus comme honnêtes. Notés de 0 à 10, les mêmes cinq premiers obtenaient les notes suivantes : Hamon 4,3 sur 10, Mélenchon 4,1, Macron 3,8, Le Pen 2,8 et Fillon 1,9. Il est vrai que Le Pen et Fillon sont englués dans des affaires financières qui pourraient les mener l’une et l’autre devant un tribunal. Mais leurs électeurs de droite et d’extrême droite ne semblent guère s’en soucier.

Ainsi, dans un nouveau sondage publié aujourd’hui dans le Journal du dimanche, on lit que 70% des sympathisants de son parti souhaitent que Fillon maintienne sa candidature, et 61% d’entre eux pensent que la justice est partiale. Mais on ne voit pas apparaître l'idée qu'il serait innocent de ce dont on l'accuse. Et si beaucoup de ses « soutiens » déclarent, mais sous couvert d’anonymat,  qu’il est mal parti, qu’il devrait se retirer, ils affirment officiellement le défendre.

Conclusion : ils sont malhonnêtes, corrompus, mais nous voteront pour eux. Et, du coup, ce ne sont plus les politiques qui posent problème, mais les électeurs. Il y a là ce que j’appellerais volontiers le « syndrome Balkany ». Souvenons-nous. En 1997, Patrick Balkany, un ami proche de Sarkozy, était condamné par le tribunal correctionnel de Nanterre à quinze mois de prison avec sursis, 200.000 francs d’amende et deux ans d’inéligibilité. Revenu en politique, il était élu député en 2007, et en 2008 il était réélu maire de Levallois-Perret, la ville dont il avait détourné de l’argent, au premier tour. Depuis lors d’autres affaires se sont abattus sur lui et sa femme, ils sont poursuivis pour déclarations mensongères, blanchiment de fraudes fiscales et corruption et on leur a retiré leurs passeports : ils ne peuvent plus quitter le territoire français. Mais ils sont toujours aussi populaires dans leur ville. Allez comprendre... Encore une fois, ils sont malhonnêtes, corrompus, ils ont déjà été condamnés, mais nous votons pour eux ! Imagine-t-on que Jérôme Cahuzac, ancien ministre socialiste, renvoyé devant les tribunaux pour un fraude fiscale bien moindre, puisse se représenter à une quelconque élection et être élu ?

Les choses sont encore plus étonnantes pour Le Pen. Elle ne bouge pas dans les sondages, toujours en tête pour le premier tour, alors que le Parlement Européen l’accuse d’emplois fictifs pour son garde du corps et sa directrice de cabinet qu’elle a fait payer par le Parlement alors qu’ils travaillaient pour le FN à Paris. Le Parlement retire désormais chaque mois de son salaire (ainsi qu’à d’autres députés européens FN) des sommes destinées à rembourser l’argent détourné, mais son électorat ne baisse pas. Comme si le fait de vouloir critiquer le « système » l’autorisait, aux yeux de ses électeurs, de tricher avec lui, ou comme si la malhonnêteté n'était pas importante lorsqu'on s'appelle Le Pen.

Il nous faut donc laisser de côté la question de l’éventuelle corruption de certains politiques, en particulier Fillon et Le Pen, pour nous interroger sur ce qui se passe dans la tête des électeurs. Doit-on en déduire que les sympathisants de droite et d’extrême droite se foutent de la moralité et de l’honnêteté de leurs candidats ? Que leurs choix partisans les aveuglent ? Ou qu’ils les défendent à haute voix mais ne voteront pas pour eux dans le secret des isoloirs ? Je n’en sais bien entendu rien, même si le cas Balkany nous pousserait à exclure la troisième possibilité. Mais la démocratie en sort malmenée.

Reste donc à analyser de plus près le « syndrome Balkany ». Bon travail...



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fleche13  Févrer 2017 : Digagisme

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Comme les cieux de Provence lorsque souffle le mistral, le paysage politique français a été singulièrement balayé depuis quelques mois. Duflot, Sarkozy, Juppé, Hollande, Valls et peut-être bientôt Fillon ont été successivement renvoyés à leurs chères études, au point qu’il est impossible de prévoir ce qui va se passer dans les semaines qui viennent. Avec Fillon, nous en serions à sept « dégagés », et il en manquerait alors trois pour atteindre les « dix petits nègres » d’Agatha Christie.

Mélenchon, qui n’en est pas à une récupération près, vient d’évoquer le digagisme à propos de Valls, qui a donc valsé, digagisme que beaucoup de commentateur ont présenté comme un néologisme. Néologisme, certes, mais pas mélanchonisme, comme on va voir.

C’est en janvier 2011 qu’apparaissent, dans les manifestations de la « révolution de jasmin » tunisienne, des pancartes proclamant en français « dégage » à l’endroit de de Zine el-Abidine Ben Ali puis « RCD dégage », à l’endroit de son parti, le « rassemblement constitutionnel démocratique ». Peu de temps après on voit la même pancarte, « dégage », dans les manifestations de la place Tahrir (« place de la libération »), au Caire.

Quelques mois après, toujours en 2011, ma collègue et amie Dalila Morsly décrivait dans un article le trajet de cet impératif passant en arabe tunisien sous la forme digaage et bientôt conjugué dans cette langue: ydigagi, « il dégage ». Et elle notait des dérivations comme digagisme  et s’auto-dégager qui étaient apparus dans le discours politique tunisien. Très vite, toujours en 2011, un mouvement belge va revendiquer le terme et publier un Manifeste du digagisme, avec le but explicite non pas de prendre le pouvoir mais de déloger ceux qui l’occupent, de faire le vide en quelque sorte. Et, en 2013, l’auteur de ce manifeste explique que ce digagisme était l’expression du pouvoir de l’anonyme et qu’il « ne peut pas y avoir de leader dégagiste ».

Ce qui me ramène à Mélenchon. Je ne sais pas s’il a utilisé dégagisme pour décrire un phénomène ou pour s’en revendiquer, mais dans cette deuxième hypothèse il se mettrait dans une situation singulière. D’une part parce qu’il ne symbolise pas vraiment une absence de leader et, qu’au contraire, il est un parfait exemple du chef de file auto-proclamé. Et d’autre part, parce qu’il risque d’illustrer une vieille tendance poujadiste et de se situer dans un courant dont le seul argument politique serait « sortez les sortants ». Cette vieille revendication populiste semble d’ailleurs sous-jacente à la campagne de Macron. Sortirait-il lui-même de la scène politique qu’il serait le huitième dégagé. Il n’en manquerait alors que deux.

 

 

 

 

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fleche12  Févrer 2017 : Calculs dominicaux

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Marine Le Pen, entre autres bêtises, a déclaré jeudi soir à la télévision qu’elle signait 100.000 mains par mois. Il ne s’agissait pas pour elle de se vanter mais de prévenir un sale coup : le journaliste lui annonçait un document et elle craignait sans  doute une photo la montrant serrant une main infréquentable.

Cent mille mains par mois, donc. Ce dimanche matin, histoire de me dérouiller les neurones, je me suis livrer à un petit calcul. Considérons la durée moyenne d’un mois, 30 jours : 100.000 divisé par 30 cela fait quelque chose comme  3333 mains serrées par jour. Un jour, cela ne vous a pas échappé, se compose de 24 heures. Divisons donc 3333 par 24, nous arrivons à 138 mains par heure. Et une heure comportant 60 minutes, Marine Le Pen serrerait 2 mains par minutes, plus précisément 2,314 et quelques. En se livrant à ces serrages de mains 24 heures sur 24, sans dormir, samedis et dimanches compris. C’est, bien sûr, du n’importe quoi.

Au fait, que craignait-elle, Marine Le Pen, en lançant ce gros mensonge ? Quel document craignait-elle voir apparaître ? Vous avez une idée ? Pas moi.


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fleche11  Févrer 2017 : Psychiatriser le psychiatre?

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Nous sommes entrés dans une campagne présidentielle nauséabonde. Il s’est passé cette semaine quelque chose de singulier. Un certain Nicolas Dhuicq, député PR de l’Aube, a donné une interview à l’agence Sputnik, financée dit-on par le Kremlin, interview dans laquelle il déclare qu’un « très riche lobby gay » serait derrière la campagne d’Emmanuel Macron. Je me fous comme de ma première chemise de la vie sexuelle de Macron, je m’intéresse plus à son programme, du moins je m’intéresserai à son programme lorsqu’il en aura un. Mais le sieur Dhuicq poursuit : « Macron est quelqu’un qu’on appelle « le chouchou » ou « le chéri » des média français, qui sont détenus par un petit nombre de personnes ». Puis il balance un nom, « l’un de ses soutiens est le célèbre hommes d’affaires Pierre Bergé, associé et amant de longue date d’Yves Saint Laurent, qui est ouvertement homosexuel et défend le mariage pour tous ». Enfin il menace : Les détails sur la vie d’Emmanuel Macron vont être rendus publics ».

Belle littérature ! Cela sent, d’abord, l’homophobie à plein nez. Cela sent aussi, comme le disait François Fillon à un autre propos, les officines. Mais cela montre surtout que le parti de Fillon a peur de Macron et qu’il est prêt à tout pour le déstabiliser. Ou que, peut-être, les Russes voudraient intervenir en douce dans l'élection présidentielle française comme ils seraient intervenus dans l'élection américaine. C’est beau, la politique française ! Ca pue.

Pour finir, je lis sur Internet que Nicolas Dhuicq serait médecin psychiatre. Bonne chance à ses patients, s’ils sont homosexuels... Faidrait-il psychiatriser le psychiatre?

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fleche8  Févrer 2017 : Encore les faits alternatifs

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Je parlais le 29 janvier de ces « faits alternatifs » que la communication de Donald Trump a mis au goût du jour et voici que Fillon se lance à son tour dans ce genre de pratique.

Voulant jouer la transparence, il a donné lundi une conférence de presse au cours de laquelle il n’a pas dit grand chose sur la seule question qui se posait : Madame Fillon a-t-elle oui ou non été payée à ne rien faire ? Publier son patrimoine, donner la liste de ses comptes en banque, tout cela ne répond en rien au doute qui s’est instauré. C’est comme si on me demandait : « étiez-vous à votre bureau mercredi ? » et que je répondais « je suis né en Tunisie ». 

Puis il a attaqué la presse, parlant d’acharnement contre lui, voulant jeter le doute, bref il appliquait le vieux principe selon lequel lorsqu’une affaire nous cause du souci il faut créer une affaire dans l’affaire, puis une affaire dans l’affaire dans l’affaire, jusqu’à ce que plus personne ne se souvienne de l’affaire de départ.

En voici un exemple. Jeudi dernier on pouvait suivre dans l’émission Envoyé Spécial l’interview de Penelope Fillon que la journaliste britannique Kim Willsher avait réalisée en 2007 pour le Telegraph. La femme du candidat y déclarait de façon audible et sans ambiguïté qu’elle n’avait jamais était l’assistante de son mari. La cause semblait entendue : la principale intéressée était muette depuis que le scandale avait éclaté, mais elle avait répondu par avance, en 2007, et l’on comprenait pourquoi elle gardait silence. Fillon, lors de sa conférence de presse lundi, a déclaré que des phrases avaient été « sorties de leur contexte » et que d’ailleurs la journaliste anglaise s’était offusquée de cette utilisation malveillante. En d’autres termes c’est un truquage de la méchante presse, truquage contre lequel la gentille journaliste proteste. Problème : la dite journaliste, interrogée par Libération, dément, et elle déclare en outre dans le Guardian que cette phrase, « je n’ai jamais été l’assistante de mon mari », était a smoking gun, une preuve indiscutable de culpabilité. Donc, face à une déclaration gênante de sa femme, Fillon déclare qu’elle n’a pas vraiment dit cela et accuse les journalistes : fait alternatif, vous avez mal entendu, je vais  vous dire ce qu’il fallait entendre, etc...

Mais on ne peut échapper à une alternative simple : ou Madame Fillon a bien prononcé cette phrase, et Fillon ment depuis le début en affirmant qu’elle a travaillé pour lui, ou elle ne l’a jamais prononcée et la journaliste anglaise a trafiqué un enregistrement, à moins que ce ne soit les responsables français de l’émission Envoyé Spécial.

Ah ! Faits alternatifs, quand vous nous tenez !

 
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fleche3  Févrer 2017 : A la recherche du Brexit

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En débarquant lundi à Londres, j’avais bien sûr en tête ce Brexit dont je voulais voir les effets, mais aussi ce qui se passait en France, la victoire de Benoît Hamon à la primaire de la gauche et les casseroles de François Fillon, qui de jour en jour allaient devenir des marmites, puis des chaudrons... Le Brexit, donc, se sent pour quelqu’un qui arrive avec des euros en poche : la livre a plongé et la vie est moins chère. Et l’on imagine que, réciproquement, des Britanniques arrivant en Europe doivent sentir passer le taux de change. Mais on cherche en vain le Brexit dans la presse. A la une du Times une immense photo de Roger Federer  qui vient de remporter l’open de tennis d’Australie (cinq pages lui sont en outre consacrées à la fin du journal), et un petit renvoi à la page 28 dont l’accroche doit donner froid dans le dos à la City : Benoît Hamon, a left-wing rebel. A la dite page, un titre mêlant révolution et royauté, Rebel leftist seizes the socialist crown (il y aurait donc une couronne socialiste), quelques commentaires sur la primaire, et un autre article listant ce qu’on reproche au couple Fillon. Mais, pour revenir au sport, la victoire de la France au championnat du monde de hand-ball n’est même pas évoquée...

Brexit ou pas, leftist ou pas, l’Angleterre bruit surtout du nom de Trump et du non à Trump. On reproche à Theresa May de l’avoir invité pour une visite d’Etat, mettant ainsi la reine dans une situation délicate, on reproche à Trump de vouloir interdire l’accès des citoyens de certains pays au territoire américain et un lsogan détonne dans le flegme britannique : No Trump, no KKK, no fascit USA.  Leftist, fascist, on ne recule pas devant les mots. D’ailleurs, mardi, le Guardian consacre quatre pages à cette opposition à Trump, et, un peu plus loin, une grande photo de Florian Philippot. Non, lui n’est pas traité de fasciste. Le titre s’interroge simplement : Can this man make Marine Le Pen president ? Dans les deux pages qui suivent on apprend des détails touchant. Les deux moments importants de la vie de Philippot auraient été ses pleurs à la mort de sa mère, et ses pleurs de joie à l’annonce du résultat du référendum britannique. Donc le Brexit est bien là, mais à propos de la France... Pourtant, à la chambre des communes, on discute en continu du « bill » qui devrait donner à May le droit de déclencher l’article 50. Et la presse du mercredi, en écho à ces débats, commence à exprimer quelques inquiétudes : on parle d’inflation, de baisse des salaires... Le tennis a disparu, le hand-ball n’est toujours pas là, mais la France est toujours présente: le Guardian expose le cas Fillon et parle même de « Penelope-gate » (avec un trait d’union, à la différence de la presse française qui parle de Penelopegate ») et n’oublie pas les problèmes financiers de Marine Le Pen et d’autres élus du FN à Bruxelles. Ah ! La France !

Toute la journée du mercredi, le débat se poursuit au parlement, et May obtient son feu-vert. Reste bien sûr la chambre des Lords, mais leur absence de légitimité démocratique (les Lords ne sont pas élus) les empêchera sans doute de s’opposer à cette loi.

Retour en France, où une nouvelle salve dans le nouveau numéro du Canard enchaîné laisse entendre que les casseroles prennent bien la dimension de chaudrons (mais, semble-t-il, sans potion magique salvatrice), et j’ai l’impression d’arriver une république bananière... C’est beau, la France vue de Londres.

Ah oui, il y a aussi dans la capitale britannique une très belle exposition Picasso (ses portraits) à la National Portrait Gallery, et une autre sur la cartographie (à la National Library). Dans deux ans, les cartes de l’Europe n’incluront sans doute pas la Grande-Bretagne.

 

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Janvier 2017

 
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fleche29  janvier 2017: Alternative facts

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Il y a près de trente ans, la gauche américaine nous a vendu une notion un peu floue qui s’est peu à peu imposée jusqu’à ressembler à une forme d’autocensure permanente: le politiquement correct, qui a d’ailleurs fait des petits (« ce n’est pas hallal », « ce n’est pas kasher »...). Voici que la droite, toujours américaine, tente d’imposer un nouveau gimmick, les alternative facts ou, si vous préférez, les vérités alternatives. C’est assez facile à comprendre : si la presse ou la télé raconte les résultats d’une enquête vous concernant de près ou de loin, ou qui vous dérange ou ne vous plaît pas, si vos voisins rapportent ce qu’ils savent ou croient savoir de vous, ne perdez pas votre temps à tentrer de démontrer le contraire, exposez des faits alternatifs, une autre vérité, si invraisemblable soit-elle. Ne perdons pas notre temps à discuter du concept philosophique de vérité, souvenez-vous simplement de la façon dont Trump a mené sa campagne électorale, ou bien suivez de près celle dont Le Pen mènera la sienne. Ou encore observez la façon dont Fillon tente et tentera dans les jours qui viennent de déminer la situation dans laquelle il se trouve. Nous sommes menacés par l'alternative factisattion.

Passons à tout autre chose. Connaissez-vous Cyril Mokaiesh ? Ceux qui ont la mémoire longue se souviennent peut-être d’un champion de France junior de tennis, en 2003. C’est bien lui, mais il a rangé ses raquettes et s’est dirigé vers les studios d’enregistrement : le tennisman quasi professionnel est devenu chanteur, pour être plus précis auteur-compositeur-interprète. Deux ou trois disques remarqués par les spécialistes mais ignorés du grand public et puis, en 2016, un nouvel album, Clôture, dont un titre, enregistré en duo avec Bernard Lavilliers, La loi du marché, passe enfin sur les ondes. Une belle mélodie, une voix mise en valeur, portée, par celle de Lavilliers, un texte fort, dérangeant, bref de la belle ouvrage. Certains diront sans doute que c’est un retour à la « vieille chanson engagée », d’autres que c’est un fatras de vieilles lunes gauchistes. Je vous laisse juger à travers ces quelques extraits : « On vous laisse Arcelormittaliser à Florange l’or et l’acier », « Cap sur l’Angleterre depuis la Guinée t’as le temps d’apprendre à marcher », « Chez Lidl le pack de bière a des pulsions suicidaires », etc. Si cela ne vous convient pas et si vous avez le temps, vous pouvez élaborer des alternative facts, pour vous entraîner à la nouvelle mode. Pour ma part, après avoir voté Hamon ce matin, je pars à Londres, prendre des nouvelles du Brexit.


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fleche26  janvier 2017: Concitoyens ou compatriotes?

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Hier, les media bruissaient de « l’affaire Fillon » : sa femme aurait touché des sommes indues à la fois comme assistante parlementaire (qu’elle n’aurait jamais été) et comme « conseillère littéraire » (qu’apparemment elle n’a jamais été). Tout cela relève de la justice et tous deux, mari et femme, ont droit à la présomption d’innocence. En fin de journée, Valérie Boyer, députée de Marseille et porte-parole de François Fillon pour la campagne présidentielle, était invitée à l’émission C’à vous, et elle déclara en gros qu’elle ne savait rien, qu’elle n’avait rien à dire, au point qu’on pouvait se demander pourquoi elle était là. Autre invitée, Anne-Dauphine Julliand, pour son film Et les mistrals gagnants, qui nous parle d’enfants malades, très malades, qui prennent la vie au jour le jour, pensant plutôt à ajouter de la vie à leurs jours que des jours à leur vie. Pendant la projection d’extraits du film on voyait, dans un coin de l’écran, la tête des gens présents sur le plateau. Tous avaient l’air très émus, sauf Valérie Boyer, qui faisait une tête d’enterrement. Et j’avais l’impression, tout en connaissant les limites de l’analyse des expressions faciales, de lire sur son visage : « c’est foutu, Fillon a perdu ». Mais je suppose qu’ils vont se reprendre et inventer des contre-offensives.

A ce propos, le débat du soir entre Valls et Hamon a déjoué toutes les attentes : on attendait une empoignade plus que virile, nous eûmes un débat à la fois intéressant et responsable : ils avaient à l’évidence décidé de ne pas insulter l’avenir. Mais le linguiste que je suis a noté autre chose. Valls s’adresse aux Français en disant toujours « chers compatriotes » là ou Hamon dit « chers concitoyens ». Les deux hommes avaient bien sûr pas mal de différents politiques, mais cette opposition entre concitoyens et compatriotes est peut-être plus politique encore. D’un côté la patrie (et le père, le patrimoine), de l’autre la cité. Les deux mots ont à peu près le même sens, mais des connotations différentes.

Reste à savoir comment le citoyen Fillon (notre compatriote ou notre concitoyen ?) va se sortir de ce mauvais pas.


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fleche23  janvier 2017: Et merde!

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Et oui, merde : c’est je crois la première fois de ma vie que je ne suis pas sur des positions minoritaires. Hamon en tête, même pas en rêve comme disent les jeunes. Bon, le PS n’a pas vraiment à pavoiser, la participation n’était pas brillante et il est confronté à deux lignes politiques claires, certes, mais difficilement conciliables. Et je ne vois pas comment celui des deux qui l’emportera dimanche prochain pourrait accéder au second tout de la présidentielle. Bref les socialistes sont mal partis.

Hier, en allant voter, je me suis fait alpaguer par le responsable d’un des bureaux : vous ne voulez pas venir ce soir pour le dépouillement du scrutin? Je me suis donc retrouvé assis devant une table, à ouvrir les enveloppes et à passer chaque bulletin à une deuxième personne qui annonçait à voix haute le nom tandis que deux autres personnes notaient. Et j’ai retrouvé un phénomènes statistique que j’avais « découvert » lors de mes nombreuses enquêtes linguistiques. Lorsqu’on dépouille des questionnaires, ou des fiches d’observation, les choses sont d’abord un peu confuses, puis on arrive à un seuil de saturation de l’information où tout nouveau questionnaire, toute nouvelle réponse, confirme le résultat statistique. Il s’est passé la même chose hier soir. Les premiers bulletins allaient un peu dans tous les sens et puis, au bout que quelques dizaines, le résultat semblait acquis, Hamon, Valls, Hamon, Valls, Hamon, Valls avec parfois un Montebourg. En outre, en allant voir ensuite les résultats des autres tables de dépouillement, je me suis rendu compte que toutes les urnes donnaient à peu près le même résultat : un tiers Hamon, un tiers Valls, un sixième Montebourg, un peu de Peillon, quelques voix pour les autres. En outre, il y avait environ 700 votants et le résultat était sensiblement le même que dans l’ensemble de la France. Ce qui semblerait militer pour l’idée qu’un corpus aléatoire peut être tout à fait représentatif.

Tiens, pour finir, une petite devinette. Qui, dans une interview au journal Le Monde, a déclaré le 8 octobre dernier : « Je vais gagner en janvier 2017, ce sera un coup de tonnerre politique en France et en Europe ». C’était Arnaud Montebourg...

Je sais, je ne suis pas très fair play.


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fleche21  janvier 2017: Pour rire un peu

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Allez, avec le froid, l’attente des résultats de demain mais aussi, à plus long terme, ceux de l’élection présidentielle début mai, il n’est pas mauvais d’essayer de rire un peu. J’ai appris ce matin en lisant Libération qu’en 2015, à l’initiative du politologue Thomas Guénolé, était créé  le prix du meilleur menteur de l’année. En 2015 avaient été distingués Nicolas Sarkozy (grand prix) et Marine Le Pen. Cette année c’est Robert Ménard, maire de Béziers, qui a obtenu ce grand prix, avec Manuel Valls, premier dauphin, et deux « jeunes espoirs », Nicolas Bay et Florian Philippot (les meilleurs menteurs de moins de 45 ans). Quant à Sarkozy il obtient le prix spécial du jury pour l’ensemble de sa carrière. Je ne sais pas si l’ancien président viendra recevoir son prix.

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fleche20  janvier 2017: Alors, dimanche?

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Bon, ceux que ça intéresse auront écouté hier soir le dernier débat de la primaire de la gauche, ou le troisième set de la partie pour rester dans ma métaphore tennistique. Les débats étaient passionnés, les échanges vifs et libres, quelques idées novatrices furent présentées, mais ce n’est pas de ça que je voudrais parler. Plutôt de sémiologie. Je m’explique : sur les sept candidats il n’y en a que deux, du moins à mes yeux, qui « font président », qui en ont en gros l’apparence, le verbe, le comportement : Vincent Peillon et François de  Rugy. Je sais, cela n’a rien de politique, on ne juge pas les candidats présidents à leur apparence, cela ne veut rien dire, mais ça veut dire quelque chose pour moi. L’ennui, bien sûr, je veux dire l’ennui pour eux, est qu’ils n’ont aucune chance. Evacuons Jean-Luc Bennahmias et Sylvia Pinel, qui ne sont que figurants, il en reste donc trois qui représentent politiquement quelque chose mais qui, je le répète, ne « font pas président », Montebourg, Valls et Hamon. Le premier, grande gueule un peu creuse, a la suffisance d’un Edouard Balladur et ses insuffisances ont été étalées lorsqu’il était ministre : il a beaucoup parlé mais peu fait. Valls, avec ses airs de torero crispé a, comme Sarkozy en son temps, atteint son niveau d’incompétence : ils étaient faits l’un et l’autre pour rester ministre de l’intérieur. Quant à Hamon, il sait très bien qu’il n’a aucune chance d’être un jour président et il témoigne avec détermination de ses choix politique.

Dès lors, que faire ? Je veux dire que faire pour ceux que cela intéresse et iront dimanche voter ? A partir du moment où il est hautement improbable que le vainqueur de cette primaire parvienne au second tour de la présidentielle, le vote de dimanche aura deux finalités, l’une concernant l’avenir du parti socialiste et l’autre la configuration de l’élection présidentielle.

Concernant le PS, qui va peut-être éclater, je n’en sais rien, chacun de ces trois candidats, Hamon, Valls, Montebourg, imagine qu’il pourra en prendre la direction. Et si la reconstruction nécessaire de la gauche passera peut-être, du moins en partie,  par le PS, alors je préfère que le plus utopique des trois, celui qui avance des idées que tout le monde trouve farfelues mais qui, dans dix ou vingt ans reviendront en force : Benoît Hamon.

Concernant la présidentielle, les choses sont plus complexes et je vais changer de métaphore, abandonner le tennis pour les échecs, ou le billard. On nous annonce un second tour entre Fillon et Le Pen, vous imaginez que cela ne me plairait guère mais, encore une fois, que faire ? Par ailleurs Mélenchon regarde avec gourmandise la montée en puissance de Macron et imagine qu’il va enlever des voix au PS (si, bien sûr, il y a un candidat du PS...) et lui permettra d’être en tête des candidats de gauche. Or Mélenchon me fait de plus en plus penser à Mussolini, et je préférerais qu’il obtienne un score modeste. Et, pour la troisième fois, que faire ?

Pour faire baisser le score de Le Pen, nous n’avons aucune possibilité. Les seules personnes qui puissent lui enlever des voix sont essentiellement Fillon et, dans une moindre mesure, Mélanchon. En revanche si le candidat du PS était Hamon, son programme pourrait lui permettre d’enlever à Mélenchon des électeurs et de rééquilibrer ainsi les rapports de force. Dimanche, donc, je voterai Benoît Hamon pour ces deux raisons principales. Vous me direz que cela s’apparente un peu à un coup de billard en trois ou quatre bandes, peut paraître utopique et pourrait avantager Macron. Et alors ? Si dans un duel entre Le Pen et Fillon je voterai sans doute blanc (ce que j’ai fait aux dernières élections régionales, refusant de choisir en Marion Maréchal-Le Pen et Christian Estrosi), je choisirais sans doute Macron s’il était opposé à Le Pen. Bon, je sais, le vote est secret. Alors dimanche, si vous votez, faites ce que vous voulez...

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fleche16  janvier 2017: Dégel

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Le deuxième set des débats précédant la primaire de la gauche a, enfin, été à la fois plus musclé et plus clair : des positions différentes, des axes de discussions se sont dégagés. Petite remarque en passant : vendredi, le Figaro, au lendemain du précédant set, titrait qu’il n’y avait aucune idée nouvelle dans ce débat, et il a bien entendu le droit de le penser, mais ce titre était diffusé dans le soirée du jeudi, deux heures avant la fin du débat. C’est ce qu’on appelle de l’information objective... Mais revenons au débat. Les arguments échangés faisaient réfléchir, et c’est ce qu’on attend d’un débat. Même Jean-Luc Bennahmias semblait avoir retrouvé ses esprits, c’est dire. Bien sûr, lui comme François de Rugy et Sylvia Pinel savent parfaitement qu’ils n’ont aucune chance et les deux derniers donnent parfois l’impression de penser surtout à leur réélection lors des prochaines législatives : Rugy a réussi à citer trois fois sa circonscription de Nantes, Pinel n’a pas cessé de passer la brosse à reluire au gouvernement sortant, auquel elle a appartenu, songeant peut-être à sa circonscription du Tarn-et-Garonne dans laquelle elle aimerait être à nouveau candidate.

La seule chose amusante, dans cette soirée (je sais, nous n’étions pas là pour nous amuser...) a été la série de lapsus de Montebourg. Parlant de fraude alors qu’on l’interrogeait sur les frondeurs et donc sur la fronde, confondant question et réponse dans une phrase bizarre, du genre (je n’ai pas bien noté) « vous aurez ma question » alors qu’il voulait dire « ma réponse » et enfin se prenant les pieds dans le tapis en parlant des parents qui ne pouvaient pas mettre leurs enfants dans l’enseignement primé (il voulait dire, bien sûr, privé). Mais bref, le jeu a commencé à se dégeler et Manuel Valls a eu droit à quelques critiques bien ciblées. Un dégel qui annonce quoi ? A suivre.

 

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fleche13  janvier 2017: Tennis de gauche

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Si la primaire de la droite s’apparentait à une longue pièces de théâtre en plusieurs actes, précédés pour certains d’un long marathon, celle de la gauche, trois débats télévisés en une semaine, ressemblera plus à un match de tennis. Qui jouera du fond de court, qui montera au filet, va-t-on assister à des services-volée ou à un jeu de crocodile, avec de longs lifts ? Et le match aura-t-il lieu sur une surface rapide, où les balles giclent, ou sur de la terre battue, qui ralentit un peu le jeu ?

Je n’ai assisté hier soir qu’à la deuxième partie de l’affrontement : un ami jouait, au théâtre, Les Chaises de Ionesco, et j’étais allé l’applaudir.

Je suis donc arrivé devant mon écran vers 22 h 30, et le match semblait ne pas avoir réellement commencé. Au tennis il y a souvent deux ou trois jeux d’observation, là c’était un set entier. Sept joueurs, ou plutôt quatre ou cinq et deux ou trois ramasseurs de balles dont l’un, Jean-Luc Bennahmia, jouait en plus le clown de service, un clown qui aurait trop vu les films de Bourvil. Il aurait d’ailleurs pu chanter l’un de ses tubes, « qu’est-ce qu’elle a, mais qu’est-ce qu’elle a donc, ma p’tit chanson...qui n’te plaît pas ». Vincent Peillon semblait ailleurs, Benoît Hamon n’avait peut-être pas eu le temps de s’échauffer à l’entrainement, Valls et Montebourg avaient oublié les conseils de leurs entraîneurs.. En bref, personne ne semblait vraiment décidé à attaquer, comme si, au tennis, on passait une demie heure à quarante partout, avantage, égalité, avantage, égalité... Un peu ennuyeux, donc. Il faudra, la prochaine fois, qu’ils tapent plus franchement dans la balle.

Revenons aux Chaises. La pièce est courte, un seul acte, il n’y a que deux personnages, les autres sont des fantômes, on leur parle mais ils ne répondent pas, on les invoque en vain, on les imagine... Dans ce premier set on a effectivement invoqué parfois des fantômes, Jaurès, Blum, Mendès-France, Mitterrand, qui bien sûr n’ont pas leur mot à dire, ou du moins ne sont pas en état de proférer le moindre mot, d’autres qui ne sont pas décidés à entrer dans cette partie, Mélenchon, Macron...

Le tennis de gauche devrait se muscler un peu...ou se mettre à la boxe.

 

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fleche6  janvier 2017: Culs-bénits et crapauds de bénitier

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Au Brésil, c’es un « évêque évangélique de l’église universelle du royaume de dieu », cela ne s’invente pas, qui vient de devenir maire de Rio de Janeiro . Pendant quelques années, lorsque j’allais enseigner à Rio, j’étais logé dans un hôtel de Copacabana, à quelques dizaines de mètres d’une église évangélique et il m’arrivait, le soir, d’y jeter un œil et une oreille pendant leur culte. Du grand art ! Tout y était, les chants, la transe, le fric. J’ai vu le même genre de commerce se développer en Afrique, au Bénin, au Congo, au Gabon, avec le même folklore et la même frénésie de fric. Je ne sais pas vraiment si, en Afrique, les évangélistes se mêlent de politique, mais au Brésil ils sont à la tête d’une des plus grandes villes du pays. Avec un programme réjouissant : contre l’avortement, contre l’homosexualité (mais ils sont charitables, ils considèrent qu’on peut « guérir » cette « maladie »), pour la droite et jadis pour la dictature. Et ils représentent aujourd’hui plus de 20% du pays. Bienvenue aux culs-bénits ! De ce côté-ci de l’Atlantique et autour de la Méditerranée, nous avions d’autres culs-bénits, ceux qui crient Allah akbar  et dont certains considèrent que le sang des autres est un passeport pour le paradis. Et voilà qu’un nouveau venu rejoint cette sinistre cohorte : François Fillon. Le candidat de droite à l’élection présidentielle vient de déclarer : « je suis gaulliste et de surcroît chrétien », pour garantir qu’il ne toucherait pas à la sécurité sociale. Il avait dit le contraire lors de la primaire de la droite, donc le culs-bénits peuvent mentir. Même François Bayrou, autre grand cul-bénit devant l’éternel, s’est ému de ce mélange des genres entre politique et religion ! Bref nous sommes cernés par ces... Ces quoi ? J’ai déjà répété plusieurs fois culs-bénits et j’en devine qui me trouvent bien grossier. Ces quoi ? Ces grenouilles de bénitier ? Oui, mais grenouille fait un peu trop féminin et je n’ai parlé que d’hommes. Tiens, ces crapauds de bénitier, c’est pas mal !


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fleche4  janvier 2017: Salut l'artiste

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Jean Vasca est mort il y a une dizaine de jour dans une indifférence générale. Considéré comme « trop intello », « trop difficile », il avait paradoxalement  obtenu tous les prix de la chanson française (Prix Henri Crolla, Académie de la chanson, Grand prix de l’ académie du disque, Prix des critiques de Variétés, Grand prix de l’académie Charles Cros...), enregistré une vingtaine de disques et demeurait inconnu du grand public. Je l’avais vu souvent sur scène, dans tous les cabarets parisiens et parfois, trop rarement, pour une semaine au Théâtre de la Ville ou pour une soirée à l’Olympia. Surtout, nous allions l’un chez l’autre, pour des agapes entremêlées de musique. Je peux le raconter aujourd’hui, il y a prescription, parmi ses camarades anars, certains  pratiquaient la récupération anarchiste, dévalisant des caves et distribuant généreusement le produit de leurs rapines. J’ai grâce à lui, ou à eux, dégusté un jour une bouteille de Romanée Conti qui provenait de la cave du ministre de l’intérieur de l’époque, et quelques autres crus mémorables. Nous avions mis au point un jeu un peu particulier : après avoir vidé quelques bouteilles l’un d’entre nous (lui, moi ou Michel Devy, son guitariste et orchestrateur) jouait les accords d’une chanson de Léo Ferré que les autres devaient reconnaître.  Fou de Ferré, Vasca était surtout fou de mots, et il lançait les siens vers l’espace, les voyait s’envoler en espérant qu’ils rencontreraient des oreilles attentives. Fou de musique aussi. Lorsqu’il me faisait écouter un nouveau disque, il vibrait avec ses mots, ses notes, ses harmonies, vivait ses créations. Certaines de ses chansons avaient été interprétées par Francesca Solleville, Isabelle Aubret, Christine Sèvres  ou Marc Ogeret, mais cela n’avait pas suffi à le faire reconnaitre comme ce qu’il était : un grand auteur-compositeur de la chanson française. Et les recueils de poésie qu’il avait publiés n’avait pas plus rencontré le grand public.

La dernière fois que je l’ai vu, alors que je quittais Paris pour Aix-en-Provence, il m’avait lancé, parlant de l’état de la chanson d’alors, il y a  près de vingt ans : « Il faut entrer en résistance ». Et je lui avais répondu :« Oui, mais pour quelle libération » ?

Quelques mois avant sa mort, il avait sorti un ultime disque au titre prémonitoire : Salut ! On ne saurait mieux dire : Salut l’artiste !


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fleche3  janvier 2017: Te l'ha misse 'n culo?

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Commençons cette année 2017 de façon studieuse...et savoureuse.

J’ai ramené il y a quelques semaines d’Italie un livre d’entretiens, La lingua batte dove il dente duole (« la langue va où la dent fait mal »), dans lequel le linguiste Tullio de Mauro, et l’écrivain  Andrea Camilleri évoquent de nombreux exemples de la situation linguistique italienne. Tullio de Mauro a beaucoup travaillé sur l’histoire linguistique de son pays et sur les rapports entre les « dialectes » et l’italien standard. De son côté Andrea Camilleri, le créateur du commissaire Montalbano, a toujours mélangé dans ses œuvres l’italien et le sicilien (et plus particulièrement le sicilien d’Agrigente), et ils sont donc tous deux bien placés pour traiter de ces thèmes.

Dans ce livre, donc, Tullio de Mauro évoque un procès qui s’est tenu à Naples, dans lequel un plaignant (Nicolino) accuse quelqu’un (Gaetano) de l’avoir violé. Le juge interroge d’abord le plaignant dans le langage judiciaire auquel il est habitué, voire tenu, c’est-à-dire qu’il parle la langue de sa charge, de son milieu professionnel lorsqu’il se trouve en situation professionnelle. Voici la version originale de cet échange, suivie d’une traduction française approximative (je ne domine pas vraiment le langage judicaire français):

Durante il processo il magistrato, par accertare  i fatti, chiede alla vittima (che, come accade, è anche l’unico testimone) : « Dite, Nicolino, con il qui presente Gaetono, fuvvi congresso ? » Nicolino lo guarda interdetto. Il magistrato, patiente, cerca di essere a modo suo più  claro : Nicolino, fuvvi concubito ? » Nicolino continua a non capire e il magistrato si spinga al massimo della precizione consentitagli dall’eloquio giudiziario : Nocolino, ditemi, fuvvi copula ? » Nicolino lo  guarda smarrito. E allora il magistrato abbandona l’italiano giudizario et gli dice finalmente : « Niculi, isso, Gaetano, te l’ha misse ‘n culo ? » E Nicolino finalmente annuisce et responde : « Si, si ».

 

Durant le procès, le magistrat, pour établir les faits, demande à la victime (qui se trouve être également l’unique témoin) : « Dîtes-moi, Nicolino, y a-t-il eu des rapports avec le ci-présent Gaetano ? » Nicolino le regarde, interdit. Le magistrat, patient, cherche à être le plus clair possible : « Nicolino, y a-t-il eu accouplement? » Nicolino continue à ne pas comprendre et le magistrat s’avance jusqu’au maximum de précision consenti par le langage judiciaire : « Nicolino, dîtes-moi, y a-t-il eu copulation ? » Nicolino le regarde, égaré. Et le magistrat abandonne alors l’italien judiciaire et lui dit finalement : « Nico, ce Gaetano, il te l’a mise dans le cul ? » Et Nicolino acquiesce finalement et répond : « Oui, oui ».

 

Les termes utilisés par le magistrat relèvent d’un niveau de langue spécialisé. Congresso (et plus souvent congresso carnale, « échange ou rapport charnel ») appartient essentiellement au langage judiciaire et policier, même s’il peut être utilisé dans les milieux universitaires de façon ironique (le mot signifiant également « congrès ») à propos des collègues qui courent les « congrès » en quête de congresso carnale. Concubito (« union, viol ») et copula (« copulation ») sont pratiquement synonymes du premier, et relèvent également d’un niveau de langue spécialisé. En bref, ces trois mots sont à la fois d’usage rare et de sens peut-être opaque pour une partie de la population. Et lorsque le magistrat change de registre, passe à un italien plus dialectal et interroge Nicolino, devenu Niculi, de façon plus crue (te l’ha misse ‘n culo ?, Il te l’a mise dans le cul ?), le message passe immédiatement.

Nous avons donc dans cet échange différents enseignements. Le fait tout d’abord que le lexique du juge, en italien, n’est pas compris par le plaignant, lui-aussi italien, c’est-à-dire que dans cette situation particulière de procès ils ne parlent pas la même langue, pas le même italien. Et la progression des termes, qui se succèdent avec le même sens (congresso, concubito, copula), constitue de la part du juge une recherche de communication mais illustre également la variation sociale de la langue. Il y a ici, face à la langue, un déterminisme social qui rend Nicolino désarmé, dominé, comme beaucoup de citoyens, quelle que soit leur langue, face au langage administratif.

Voilà, c’était pour nous reposer avant une période qui va être plus lourde, celle de la primaire de la gauche. Plus lourde et sans doute moins plaisante.

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