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  31 août  2015 : Antonomase et dérivation
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L’antonomase est une figure de style consistant à utiliser un nom propre comme nom commun. Ainsi le préfet Eugène Poubelle (1831-1907) a-t-il laissé son nom aux poubelles qu’il avait créées, ou la Bourgogne donne-t-elle son nom à des vins, les bourgognes, etc. Parfois le nom propre peut devenir une insulte : un besson par exemple, ou un tartuffe. On sait par ailleurs que les noms communs, par dérivation, peuvent donner des mots désignant un processus. La vinification par exemple, lorsque le jus de raisin se transforme en vin, ou encore la pétrification, lorsque du calcaire se dépose sur un corps pour le recouvrir d’une couche de pierre. Nous pourrions également imaginer un poubellisation, processus dans lequel quelque chose se transforme en poubelle, et nous sommes alors loin du susdit préfet et de son nom propre.

C’est ce qu’a fait le patron du PS, Cambadélis, en dénonçant ce qu’il a appelé la « mélenchonisation rampante des écologistes » , opérant successivement une antonomase (le nom propre Mélenchon devenant le nom commun mélenchon) et une dérivation. Ni une ni deux, Mélenchon lui répond, dans son discours hier à Toulouse : « Tout organisme de gauche ou qui se veut tel, atteint de "macronite", est promis à la "mélenchonisation", qui est la réaction de l'organisme sain pour conserver son identité. » Macronite  est également un néologisme intéressant puisque, comme otite ou laryngite il désigne une maladie mais fait du même coup du nom propre Macron un nom commun désignant un organe du corps humain, l’égal de l’oreille ou du larynx. Dès lors la mélenchonisation serait un processus à rapprocher de la désinfection, la vaccination, la lobotomisation ou la purification, comme on voudra... Mais l’ennui est que, pour Cambadélis, elle a un sens tout différent. Or, dans le même discours, Mélenchon a évoqué Georges Orwell, l’auteur de 1984, en déclarant : «Le vol des mots, leur falsification, c’est une manière d’empêcher de penser. Les mots, il faut les organiser ». Bien dit, Jean-Luc, mais tu devrais, pour organiser ces mots, te mettre, en collaboration avec Cambadélis, à la rédaction d’un dictionnaire. Et, pour vous faire les dents, vous pourriez commencer par l’article mélenchonisation...

 


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  29 août  2015 : Podium
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Le Courrier International est un hebdomadaire qui publie, en traduction française, des extraits de la presse du monde entier et présente chaque semaine un dossier sur un thème donné. Dans son dernier numéro, il traite des « langues qui dominent le monde ». En couverture, trois d’entre elles sont citées, anglais, chinois, français, mais dans le dossier on en trouve six, arabe, russe et espagnol venant s’ajouter aux trois premières. L’ennui, bien sûr, dans ce type de dossier est qu’il n’y a pas de ligne directrice, de coordination scientifique, mais un choix d’articles d’origines diverses, même si cela en constitue du même coup l’intérêt. En outre, les auteurs sont de compétences variées. Ainsi le texte consacré à l’anglais est-il signé par John McWhorter, linguiste de bonne réputation, tandis que les autres le sont par des journalistes. Mais ce qui m’intéresse est plutôt la liste de ces langues. : pourquoi ces six là ? Pourquoi l’arabe par exemple, alors que l’article extrait d’un journal d’Abou Dhabi explique que cette langue est négligée dans les Etats du golfe au profit de l’anglais et qu’il deviendrait une langue seconde ? Et pourquoi pas le portugais ?

En fait l’importance des langues ne repose pas seulement sur le nombre de leurs locuteurs « langue première » mais aussi sur celui de ceux qui l’étudient, ou encore de ceux qui l’utilisent comme langue véhiculaire. Ainsi, parmi les langues les plus parlées en langues premières on trouve, après le chinois, l’espagnol et l’anglais, des langues auxquelles on ne songe pas souvent, comme le bengali, le hindi et le portugais.

Reste la place de ces langues dans les systèmes scolaires. Dans un encadré le Courrier international donne le nombre d’apprenant de quelques langues. L’anglais vient en tête, champion toutes catégories avec 1,5 milliards d’élèves, suivi par le français (82 millions) et le chinois (30 millions), allemand et espagnol se situant beaucoup plus loin (14,5 millions chacun), l’italien ayant 8 millions d’apprenants et le japonais 3 millions. Mais il faudrait avoir en outre les mouvements, à la hausse ou à la baisse, du nombre de ces apprenants.

On le voit, il est difficile de donner un état exact de la situation linguistique du monde. Mais ce qui est sûr, c’est que le nombre de langues est en diminution constante. Et comme la population mondiale est, elle, en progression, nous allons nécessairement assister à une multiplication du nombre de locuteurs de certaines langues. Comme dans certaines disciplines sportives, la médaille d’or est attribuée par avance. Mais qui sera sur le podium, après l’anglais ? C’est une bonne question, et je vous remercie de l’avoir posée...

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  23 août  2015 : La mort de Barthes et les couilles de Sollers peuvent-elles changer le cours d'une élection présidentielle?
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L’année 2015, centième anniversaire de sa naissance,  a été, de différentes façons, une « année Barthes », qui a vu des expositions, des colloques,  une nouvelle biographie, celle de Tiphaine Samoyault, bref nul ne peut désormais ignorer le nom de celui qui me disait un jour avoir une reconnaissance qualitative mais non pas quantitative.

Dans ce concert de louanges et de célébrations Laurent Binet est venu mettre un petit grain de sable qui fera sans doute grincer bien des dents avec un « roman »,  La septième fonction du langage. Disons-le tout de suite, du point de vue strictement littéraire, le livre est écrit comme un cochon, mais qu’importe, il est plaisant, parfois irritant, souvent délirant, et il porte en sous-titre une question, « qui a tué Roland Barthes ? », qui l’apparente donc à un polar. Mais commençons par des données objectives, ou du moins par deux faits dont je suis en mesure d’assurer l’authenticité. 

-D’une part, le 25 février 1980, Roland Barthes sort d’un déjeuner organisé par Jack Lang dans un appartement de la rue des Blancs-Manteaux, dans le Marais, un déjeuner regroupant autour de François Mitterrand des artistes ou intellectuels  (Barthes donc, et Jacques Berque, Danièle Delorme, Pierre Henry...). Il rentre à pied vers le quartier latin, pour se rendre au Collège de France et, distrait, il traverse la rue des Ecoles sans voir une camionnette qui le renverse. Transporté à l’hôpital il mourra le 26 mars 1980. Ce déjeuner m’a été raconté, dix ans après les faits, par deux témoins directs, François Mitterrand dans son bureau de l’Elysée, et Jack Lang dans son bureau du ministère de la culture. Nous avons donc là un élément de « réalité ».

-D’autre part le linguiste d’origine russe Roman Jakobson, dans un texte célèbre intitulé « linguistique et poétique » a avancé une théorie selon laquelle le langage aurait six fonctions, dont je vous épargne la liste. Je puis par ailleurs vous assurer que Jakobson était doué d’un solide sens de l’humour, ce qui je vous l’accorde n’a rien à voir. Mais je peux subodorer qu’il aurait apprécié les délires de Binet.

Revenons donc au livre de Laurent Binet. Tout part d’une enquête sur les circonstances de l’accident et de la mort de Barthes, avec très vite une intuition selon laquelle on a tué volontairement le sémiologue, pour lui dérober un papier concernant la septième fonction du langage, une feuille recto verso qui se trouve dans la poche de sa veste. Ce court texte, rédigé de la main de Jakobson, serait le mode d’emploi de cette septième fonction, celle qui confère le pouvoir par la parole, la certitude de battre n’importe qui dans un débat. Le policier chargé de l’enquête s’est adjoint l’aide d’un jeune enseignant de sémiologie à l’université de Vincennes qui va lui permettre de s’y reconnaître, enfin, presque, dans les dédales des théories du signe.

Pour simplifier, résumons. Julia Kristeva tout d’abord, s’avère être la fille du patron des services secrets bulgares et elle est chargée de récupérer le précieux texte. C’est donc elle qui fait tuer Barthes, possède le document, en confie une copie à Althuser en lui demandant de la cacher. Hélas, sa femme, Hélène, la jette à la poubelle et fou de rage le philosophe l’étrangle. Les morts se succèdent, assassinés par des Bulgares, et l’on découvre en cours de route l’existence d’une sorte de société secrète, le Logos club avec une organisation strictement hiérarchisée, un « protagoras magnus » au sommet de la pyramide, dix sophistes, ensuite des tribuns, des péripatéticiens, des dialecticien, des orateurs, des rhéteurs et tout en bas des parleurs. Il y a aussi deux Japonais, tout aussi mystérieux et tout aussi barbouzes, pour qui « les amis de Barthes sont nos amis » et qui contrecarrent sans cesse les actions des Bulgares.  L’enquête se poursuit en Italie, puis aux Etats-Unis, tout s’embrouille et tout est clair à la fois.

Beaucoup de gens sont donc prêts à tout pour avoir ce texte, d’où les morts, mais on découvrira à la fin du livre que lors du repas autour de Mitterrand Jacques Lang l’a subtilisé dans la poche de Barthes et, qu’en coulisse, Regis Debray et Derrida rédigent un faux texte qui sera remis dans la poche du sémiologue.

Il y a donc une vraie version de la septième fonction du langage, entre les mains des amis de Mitterrand, ce qui lui permettra un an plus tard de battre Giscard d’Estaing dans un débat télévisé et de remporter l’élection présidentielle, et quelques fausses versions qui circulent et pour laquelle on se bat, on se tue. Mais pourquoi Kristeva accorde-t-elle tant d’importance à cette septième fonction ? Pour la science ? Non, bien sûr. Pour son père tout d’abord, et pour Sollers qui rêve d’aller défier les rhéteurs du logos club. Or les joutes orales ont un règle stricte : celui qui défie quelqu’un de classé immédiatement au-dessus de lui paie cher une éventuelle défaite : on lui coupe un doigt. Sollers, lui, est plus ambitieux, il défie directement le chef suprême, le protagoras magnus, qui se trouve être Umberto Eco. Il est sûr de gagner, il a la septième fonction. Mais elle est fausse et il perd. Dans ce cas la sanction est plus dure, on lui coupe non pas un doigt mais les testicules. Dans Hécatombe Brassens mettait en scène quelques dizaines de mégères attaquant la maréchaussée et racontait qu’à la fin, suprême outrage, elles leur auraient bien « coupé les choses » mais que « par bonheur ils n’en avaient pas ». Selon Binet, Sollers en avait, mais par malheur on les lui coupa....

Ajoutons à cela des considérations sur les styles oratoires, sur les différences entre la sémiologie et la rhétorique, la première analysant, décodant, tentant de comprendre, étant défensive, la seconde persuadant, convainquant, étant offensive, les deux étant comparées aux façons respectives de jouer au tennis de Borg et de McEnroe, lift, passing shots  contre volées, accélérations... Là aussi on rit beaucoup mais, parfois, on réfléchit. Ou encore les libertés avec la chronologie que prend Binet, faisant tuer Derrida  (il ne mourra en fait qu’en 2004) et mettant en scène à ses obsèques Sartre (qui est en fait mort quinze jours après Barthes). Jakobson mourra, lui, en 1982, et il apparaît comme un deux ex machina,  mais je vous laisse tout de même quelques surprises...

 

Certains diront que ce livre est homophobe, et il est vrai que les scènes d’orgies dans lesquelles brille en particulier Michel Foucault ne sont pas piquées des hannetons. D’autres y verront du poujadisme intellectuel, et il est vrai que Kristeva, Sollers, Bernard-Henri Levy et quelques autres en prennent plein la gueule pour pas un rond. D’autres enfin diront que le personnage de Barthes, furtif puisqu’il meurt dès le début, n’est pas à son avantage, indécis, ombrageux, pleutre, dragueur impénitent de jeunes hommes, incapable de se consoler de la mort de sa mère, toutes que nous savons déjà et qui n’enlèvent rien à son importance intellectuelle. Mais il s’agit d’un livre foutraque et jubilatoire dont je n’ai donné ici qu’une pâle idée. Ah oui, encore une scène, un repas chez Kristeva-Sollers (Sollers que certains appellent –dans le livre- monsieur Kristeva), au cours duquel la maîtresse de Lacan enlève, sous la table, sa chaussure et du bout du pied vient chatouiller le sexe de Levy, assis en face d’elle et qui bande comme, comme quoi, comme un nouveau philosophe, tandis que dans la cuisine Kristeva trousse une attachée d’ambassade chinoise.

Un dernier détail. Un jeune marocain, l’un des amants de Michel Foucault, avait une version du vrai texte de Jakobson, enregistrée sur cassette dans son walkman. Il la connaît donc sur le bout des doigts et en profite pour utiliser son habilité orale pour obtenir une carte verte aux Etats-Unis, et divers autres avantages. Il a sous sa coupe un jeune étudiant noir, futur avocat, dont il veut faire un sénateur, et peut-être plus. Cela se passe il y a 35 ans. Si les petits cochons ne l’ont pas mangé, ce Slimane est toujours vivant... Que nous réserve-t-il ? Ce qui est sûr c’est que, n’étant pas né aux USA, il ne pourra pas, lui, en devenir président. Et que François Mitterrand a été élu en 1981...

En 1973, un film d’inspiration situationniste, détournement d’un film de kung fu chinois, s’intitulait La dialectique peut-elle casser des briques ? Je rebaptisais volontiers le livre de Binet La mort de Barthes et les couilles de Sollers peuvent-elles changer le cours d’une élection présidentielle ?

 
 

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  21 août  2015 : Guerre des icones
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Olympe de Gouges  va donc entrer à l’Assemblée nationale. Oui, vous avez raison de hausser les sourcils ou de vous gratter la tête. D’une part il n’y a pas d’élections législatives ces jours-ci, d’autre part on ne voit pas comme madame de Gouges aurait pu s’y présenter : elle a été guillotinée en 1793. Non, c’est sous la forme d’une statue, un buste pour être plus précis, installé en face de celui de Jean Jaurès, de part et d’autre d’une porte de l’hémicycle, que cette militante des droits de la femme mais aussi de la suppression de l’esclavage va figurer dans le temple de la démocratie. Après l’entrée de deux nouvelles femmes au Panthéon, cette statue témoigne, bien sûr, d’une volonté d’équilibrer les sexes, ou de s’approcher de la parité. Mais elle appelle en même temps à la réflexion sur la fonction des icones.

Le hasard fait qu’hier, dans la page « idées » de Libération,  un professeur d’esthétique, Bruno Nassim Aboudrar, s’interrogeait sur les destructions opérées par les islamistes, depuis les bouddhas de Bamyan, en Afghanistan, jusqu’aux statues de Mossoul. Son point de départ se résume à une question simple : iconoclasme ou vandalisme ? Et, sur deux grandes pages, il revisite l’histoire de la ville de Rome et du christianisme pour conclure d’une façon pour moi obscure : « on peut penser que le vandalisme n’est pas contraire au projet d’un islam virulent- mais l’iconoclasme, si ». Quoi qu’il en soit, et au-delà de leur fonction religieuse ou pas, les images sont au centre de notre vie. En 1965 Georges Perec, dans son roman Les Choses, épinglait la société de consommation. Cette société impliquait un désir de possession des choses, alors que la société d’icones que nous vivons implique simplement que nous les subissions, que nous les percevions. Une société de perception s’est greffée sur la société de consommation et elle est peut-être plus pernicieuse. Nous voyons, nous subissons, sans nécessairement analyser ou comprendre. Or il y a toujours quelque chose, une histoire, une idéologie, une fonction, derrière les images. Et si nous évacuons l’argument religieux qui voudrait que l’islam interdise les représentations des créatures divines (chacun sait qu’on a beaucoup représenté dans l’islam, voir par exemple les miniatures persanes), il ne reste que l’incompréhension. Détruire parce qu’on ne comprend pas, parce qu’on ne perçoit pas l’histoire, la culture, derrière une icone. C’est-à-dire détruire tout simplement par inculture ou par refus de la culture. Non pas par rage religieuse mais par humiliation devant ce qui nous dépasse.

Je sais qu’en lisant ce qui précède, certains croiront entendre la longue plainte de diptère sodomisés, mais il y a là, cependant, un débat important pour tenter de comprendre le vandalisme ou la barbarie. En voyant bientôt le buste d’Olympe de Gouges à l’Assemblée nationale certains sauront que cette icone est porteuse d’un pan d’histoire, de notre histoire. D’autres, hélas, y verront une femme et regretteront qu’elle ne soit pas affublée d’un tchador. Pour finir avec un sourire, il y a peut-être quelque chose à tirer de cette histoire de tchador. Si toutes les statues, toutes, qu’elles représentent un homme ou une femme, étaient « tchadorisées »,  bâchées, nous aurions à la fois une égalité absolue des sexes, puisqu’on ne pourrait plus distinguer leur sexe, et la fin de la guerre des icones. Voilà une idée qu’elle est bonne ! Qu’en pensent les féministes ?

 

 


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  10 août  2015 : Oxala!
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Le linguiste est parfois, face aux mots, comme un géologue face à des fossiles. Je viens de lire un petit article parlant de la ville d’Hyères et d’une longue plage, la « plage de l’Almanarre ». Immédiatement je vois derrière ce mot une origine arabe, al manar, « le phare », et je ne ressens même pas le besoin d’aller vérifier. Mais ce qui est évident pour un linguiste ne l'est pas pour tout le monde. Hasard du calendrier, je recevais en effet hier un ami que je n’avais pas vu depuis longtemps et sa femme, brésilienne. Au moment de nous quitter, nous nous promettons de nous revoir, elle lance oxala !, je lui dit que chez moi on dit inch allah !, elle ne comprend pas et je lui explique qu’ ojala en espagnol ou oxala en portugais viennent de l’arabe. Mais non, me dit-elle, et elle m’explique, ce que je savais déjà, qu’il y a au Brésil une divinité du candomblé nommée Oxala, et que cette expression en découlait. Je n’ai pas insisté, il n’est pas toujours bienvenu de dire aux gens qu’ils se trompent.

Mais ceci nous montre qu’ il en va des étymologies comme des fossiles ou des pièces archéologiques : il faut les interpréter dans leur contexte et dans leur histoire pour pouvoir écouter leur discours. Car l’oiseau ne chante bien que dans son arbre généalogique.

 


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  8 août  2015 : Points de vue
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Il est des jours où l’on s’interroge, où l’on tourne sept fois sa plume avant d’écrire, où l’on se demande s’il faut vraiment dire ce que l’on pense, si ce ne sera pas mal pris... Ou, pour être plus précis, il est des jours où je m’interroge, où je   tourne sept fois ma plume, etc. Ainsi, depuis près d’une semaine, les media nous inondent d’un discours compassionnel dégoulinant de bons sentiments. Dans une petite ville de Bretagne, Rohan, on pleure la perte de quatre jeunes-gens dans un accident de voiture, les familles ravagées se cloitrent dans le silence, la population soutient bien sûr ces parents malheureux, les amis des disparus ou leurs professeurs disent tout le bien qu’ils en pensent, la municipalité exprime sa peine et tout à l’avenant. Un discours habituel en quelque sorte : quand la presse n’a pas grand chose à dire, elle cherche à faire pleurer des pleurs des autres...

Et, bien sûr, derrière ces tonnes de sucreries, les conditions de l’accident, pas vraiment cachées mais mises au second plan ou dans un coin de l’image, évoquées comme en passant. Résumons : quatorze jeunes-gens, tous mineurs, dont aucun donc ne possède le permis de conduire, s’entassent dans un véhicule prévu pour six personnes après une soirée arrosée et finissent dans le fossé après quelques tonneaux. Résultat : quatre morts.

Nous avons donc deux points de vue différents, celui, objectif, des enquêteurs (et plus tard des assureurs) qui souligne l’absence de permis de conduire et le taux d’alcoolémie du conducteur, et celui, subjectif, que choisit la presse. Dans les deux cas on peut s’attendre à des réactions différentes des lecteurs ou des auditeurs. D’une part la pitié, la solidarité avec les familles, la compassion donc, d’autre part la colère contre ces jeunes cons irresponsables et les parents qui leur ont peut-être prêté le véhicule (rien n’est dit sur ce point). Deux boulevards à réactions, qui vont bien sûr dans des directions très différentes, deux façons de manipuler l’opinion. Du sentiment à la carte, en quelque sorte : choisissez les pleurs, la colère ou l’indifférence, comme il vous plaira. Et personne n’osera tourner le dos à la compassion, de crainte d’être perçu comme  dénué de sentiments ou pire comme un vieux con.

Pour finir, une petite question. Imaginons que les quatre morts n’aient pas été des lycéens pleurés par leurs parents et leurs amis mais des gamins plus jeunes encore, des petits vieux sortant de leur asile : comment les media auraient-il traité l’évènement ?


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  1er août  2015 : Lecture
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Je viens de déterrer d’un recoin de ma bibliothèque un livre que j’avais lu il y a une cinquantaine d’années, L’Extricable, de Raymond Borde. Borde, qui se définissait comme surréaliste, avait la particularité d’avoir fait une thèse sur La pensée économique de Joseph Staline, d’avoir été membre du parti communiste  et d’avoir gagné sa vie comme inspecteur des finances. S’il est plus connu comme critique de cinéma, en particulier dans la revue Positif, et comme fondateur de la cinémathèque de Toulouse, son petit livre (une centaine de pages en gros caractères), écrit dans une langue brûlante, était, en 1963, la subversion même. J’ai vérifié, il a été réédité, il est disponible, vous pouvez vous jeter dessus. Mais, pour vous aguicher, je vous en propose quelques morceaux choisis.

A propos, tout d’abord, des « intellectuels de gauche », compagnon de route ou membres du PCF :

-« Vous étiez les humbles servants d’un animal énigmatique, le prolétaire, et vous mettiez votre plus vieux costume, votre smoking du pauvre, pour assister aux réunions de cellule ».

-« On m’accordera que des homoncules comme Garaudy, Kanapa, Aragon se disaient communistes en donnant peu d’eux-mêmes et qu’ils portaient la Révolution comme un plumet sur leur chapeau ».

-« Ainsi nous étions calés sur le dos du prolétariat. Nous le montions comme un cheval, le chargions de nos songes, pour franchir à coups d’éperon la barrière boréale .... Nous chevauchions un cheval qui s’est évaporé »

 

A propos, ensuite, de la critique du stalinisme et de l’état de la classe ouvrière :

« Un temps, nous avons cru que le problème était seulement de répudier le stalinisme. Cela paraissait simple : le marxisme avait déraillé, il suffisait de le remettre sur la voie royale de la liberté... Mais la machine à laver est plus forte qu’un tract écrit avec du sang... Le mouvement ouvrier avait déjà opté pour l’idéologie qui convenait au prolétaire des H.L.M »

 

J’aime bien aussi des passages concernant les enquêtes d’opinion, les sciences humaines naissantes :

-« La machine à mesurer les émotions désarmera votre autodéfense. Les électrodes sur la peau, on vous présentera des objets orduriers : des numéros de « Paris-Match », une famille nombreuse, un mutilé ranimant la flamme. Vous sang ne fera qu’un tour. Vous serez perdu ».

-« Les sciences humaines dissipaient la nuée, dans un grand nettoyage mental, parce qu’elles étaient enfin, vingt siècles après le Christ et quarante ans après Bergson, des sciences, tout simplement.

Mais à quel prix. A un prix qui nous saute à la gorge. Elles ont engendré une méthode d’investigation qui est fasciste par essence. Elles se nourrissent du viol de la conscience, elles donnent la question. Elles s’occupent de l’individu pour le toiser et le ficher, l’indexer et le massifier. Elles utilisent un procédé aussi vieux que les flics et qui, de Bornéo à Mathausen, se nomme l’interrogatoire ».

« Démasquez les physiciens, vides les laboratoires, demandait le groupe surréaliste dans le tract du 18 février 1958. Ce mot d’ordre libérateur qui était dirigé contre les centres nucléaires, je suggère qu’on l’étende aux sciences humaines. Dans la hiérarchie des déjections sociales, le psycho-technicien a sa place entre le curé et le commissaire ».

Et puis ce passage délicieux concernant le docteur Schweitzer. Déjà Boris Vian avait, dans Cantilènes en gelée, écrit ces vers qui me ravissaient : « Sachez que depuis cent ans / En long en large et en travers / Qu'il soit minuit, qu'il soit midi / Vous me faites chier, docteur Schweitzer/ Il importait que ce fût dit ». Mais Borde est à la fois plus radical et plus analytique :

« Les mass-média viennent d’insérer dans la conscience des foules une chenille processionnaire qui est le prototype des nullités de l’an 2000, je veux dire le docteur Schweitzer. On n’a pas accordé assez d’attention à l’entrée en scène de cet idiot complet, qui est un indice prodigieusement révélateur de la société future. Le personnage est connu dans le monde entier. A-t-il écrit ? Non. A-t-il inventé ? Non. A-t-il baisé la reine de Siam ? Non. Qu’est-il. Rien. Justement il n’est rien. Et c’est ce rien qui a permis de fabriquer le mythe. L’individu a joué de l’orgue en Alsace. On lui prête un chagrin d’amour en 1014. Il a 87 ans et ce Pétain de la médecine donne de l’aspirine à nos frères inférieurs. Voilà donc le chromo tracé... »

Enfin, pour terminer, ce conseil stratégique :

« Lorsque 3 000 manifestants s’accroupissent sur la chaussée du boulevard Saint-Germain et que les flics chargent, cela relève malheureusement, en dernière analyse, d’un folklore de la violence et de la non violence où, comme dans les dessins animés, l’éternel chat poursuit l’éternelle souris. C’est là qu’il faut avoir une idée provocante, celle-ci par exemple : que les 3 000 accroupis se débraguettent et se masturbent. Nul ne peut dire quelle sorte de traumatisme viendra buter alors sur la conscience collective ».

Bref, vous m’avez compris, il faut de toute urgence lire ou relire ce texte décapant et salutaire. Il vous lavera les méninges.

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  27 juillet     2015 : Le temps passe
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Ce matin, chez le marchands de journaux, un homme achète L’Equipe et discute avec le commerçant du Tour de France :

-Et voilà, c’est fini !

-Oui, et on a un an de plus...

Le Tour de France comme mesure du temps, je n’y avais pas pensé. On pourrait songer, bien sûr, à Noël, au premier de l’an, au Ramadan ou à Yom Kippour, aux vacances estivales, un an de plus chaque fois, chacun son étalon, même si l’on reste dans la même notion d’années, 365 jours. Mais il est des façons de vieillir moins vite, quatre fois moins par exemple, en se fondant sur les années bissextiles et en soupirant après chaque 29 février « une année de plus ! ». Ou de vieillir quatre fois plus vite, si l’on veut, en se fondant sur le passage d’une saison à l’autre, « une saison de plus ! ».

Je sais, souligner cette relativité des instruments de mesure n’a rien d’original : les calendriers chrétien, juifs ou musulmans sont là pour nous le montrer, basculant du calendrier solaire au calendrier lunaire et n’ayant pas le même point de départ. Nous sommes ainsi en 2015 pour le calendrier grégorien, en 1436 pour le calendrier hégirien, en 5775 pour le calendrier hébraïque...

 Mais je me dis qu’il y a des moyens plus originaux de découper le temps qui passe. Certains pourraient par exemple se fonder sur leurs cuites, « une de plus », sur leurs mariages ou leurs divorces, « un de plus », sur leurs gains à la loterie, ce qui constituerait la façon de vieillir le moins vite. Ou encore, sur les palinodies des hommes politiques, chaque fois que l’un ou l’autre dit le contraire de ce qu’il a dit précédemment. De ce point de vue, celui qui nous ferait vieillir le plus vite serait sans doute Nicolas Sarkozy.

 

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  26 juillet      2015 : Danser au pied d'un volcan?
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Je viens de passer une semaine en Tunisie et, depuis ma dernière visite, il y a huit mois, deux évènements au moins sont venus modifier l’ambiance, deux attentats, deux massacres, le premier au musée du Bardo et le second à Sousse. Dans la presse, tous les jours, on lit les échos d’un marasme touristique : le nombre de touristes a baissé de 73% par rapport à juillet 2014, les hôtels sont vides, mêmes les Algériens ne viennent pas, certains ferment, débauchent leur personnel. Manque à gagner, un milliard d’euros, impossible d’évaluer pour l’instant les emplois perdus ou suspendus, bref ce que les islamistes veulent, créer la peur, empêcher les touristes de venir, se réalise. D’ailleurs, pendant mon séjour, à Menzel Bourguiba et près de Sedjenane, c’est-à-dire à une cinquantaine de kilomètres, des terroristes ont été arrêtés, fusillade, morts...

Pourtant, le soir, dans les rues d’Hammamet ou sur la corniche de Bizerte, la cohue est intense. Des voitures, des mobylettes, des motos se mêlent dans  un ballet insensé, les bars sont pleins, les plages débordent. Les vacances, bien sûr, mais seule une petite partie de la population prend des vacances à la mer. J’avais déjà noté, après l’expulsion de Ben Ali, que  la « révolution de jasmin » avait donné naissance aux comportements les plus désordonnés et que la « liberté » se résumait pour beaucoup à rouler en sens interdit. Le mouvement s’est aujourd’hui accentué. C’est une débauche d’accommodements avec la loi. Personne ne porte de casque sur les deux roues, on construit de façon anarchique, dans des zones interdites, on ajoute un étage aux maisons déjà existantes sans permis de construire, l’entretien des hôtels laisse à désirer …

. On peut lire dans la presse que la Tunisie est le pays qui fournit le plus de candidats au jihad, et le gouvernement se préoccupe surtout de la sécurité : une loi est en discussion au parlement, on construit un système de protection le long de la frontière libyenne, les contrôles de police se multiplient sur les routes, la sécurité est renforcée dans les hôtels. Il se préoccupe aussi du niveau de l’enseignement : le bac, qu’on avait tendance à donner à tout le monde, est devenu plus sélectif : 27% de réussite cette année.

Assistant à une remise de prix par l’amicale des anciens élèves du lycée de Bizerte j’entends des enseignants fustiger la « vermine à kalachnikov » ou conseiller aux élèves de ne pas venir présenter leurs examens en niqab. Fort bien. Dans une résidence hôtelière fréquentée par des hommes qui boivent beaucoup, par des femmes en bikini, tous tunisiens, personne ne proteste lorsque la bonne d’une famille d’émigrés venue du Var entre dans la piscine tout habillée, vêtements et voile… Comme si l’on n’osait pas défier une sorte de pouvoir invisible… On boit plus que de raison, on bronze, mais on n’ose pas protester contre ces femmes bâchées qui entrent dans l’eau avec leurs habits de ville, comme si l’islamisme était menaçant même dans ces lieux protégés. On ne sert pas d’alcool dans les bars en ville, on boit dans les hôtels, les restaurants, ou chez soi, négligeant les interdits religieux, mais on fait semblant de ne pas voir le poids de cette même religion à ses côtés.

En bref, on a l’impression, en observant ces vacanciers fortunés, ces fêtards ou ces ivrognes clandestins, d’une sorte de schizophrénie. S’étourdir pour oublier ? Ou bien danser au pied d’un volcan au bord de l'irruption?

 



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  14  juillet      2015 : Leçon de choses
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Adoptée en 1992 par le conseil de l’Europe, la Charte européenne des langues régionales et minoritaires est, en France, un véritable serpent de mer. Signée en 1999, alors que Lionel Jospin était premier ministre, elle n’a jamais été ratifiée, à cause de l’opposition du Conseil d’état et du Conseil constitutionnel. Arguments : la France est un pays uni et on ne peut pas accorder de particularités à des minorités et, surtout, le principe même de la Charte est en opposition à l’article 2 de la Constitution qui stipule que la langue de la République est le français. Conclusion : il faudrait, pour pouvoir la ratifier, modifier cette Constitution.

François Hollande avait dans sa liste de promesses de campagne de 2012 mis cette ratification. Il y a deux ans Aurélie Filippetti, alors ministre de la culture, avait mis sur pied une commission de dix membres (deux linguistes, deux juristes constitutionnalistes et six élus, sénateurs ou députés de régions dans lesquelles certains parlaient des langues minoritaires), commission dont j’étais membre. Et nous avions en gros considéré que la modification de la Constitution était trop risquée. Il faut en effet pour cela réunir le Parlement (sénat et assemblée nationale) et obtenir une majorité qualifiée. Or cela nous semblait difficile : la jacobinisme est bien installé sur tous les bancs des deux assemblées... Nous avions donc considéré que le plus simple était de faire des propositions allant au moins aussi loin que celle de la Charte, mais sans toucher à la Constitution. Peu de temps après la remise de notre rapport, Aurélie Filippettit quittait le gouvernement et le plus grand silence régnait sur cette affaire.

Et voici donc que François Hollande annonce qu’il va procéder à cette ratification. On peut, bien sûr, analyser ce projet de façon cynique : ou le Parlement refuse la modification, et Hollande pourra dire que c’est à cause des parlementaires qu’il n’a pas pu tenir sa promesse, ou il l’accepte, et dans les deux cas il est gagnant. Mais on peut aussi se dire qu’il est sincère et veut vraiment  cette ratification. De toute façon, il va être passionnant, pour ceux qui s’intéressent à la politique linguistique, d’observer ce qui va se passer. Bien sûr, après la crise grecque, les élections régionales vont occuper le devant de la scène et cette question risque de passer au second plan. Il demeure que les débats, inévitables, sur les langues régionales, vont constituer une véritable leçon de choses.

Je voudrais juste vous donner une clé de lecture. La Charte exclue expressément de son champ les langues de migrants. Or elles sont beaucoup plus parlées en France que les langues régionales. C’est-à-dire qu’une véritable politique linguistique de la diversité devrait prendre en compte à la fois l’arabe, le kabyle ou le chinois que le breton ou le basque. A suivre, donc.

 

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  8 juillet      2015 : Revue de presse
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Aujourd’hui donc, revue de presse, mais revue de presse grecque, car la Grèce est partout, et comme on verra revue de presse de linguiste. Ce matin, dans La Provence, ce titre : « La Grèce pressée de présenter ses propositions ». Tiens, je pensais qu’elle trainait plutôt les pieds ! Un titre de Libération éclaire cependant les choses : « Alexis Tsipras pressé par Bruxelles d’abattre de nouvelles cartes ». Mais cette phrase à double sens, « La Grèce pressée de présenter ses propositions », plairait à Noam Chomsky : on ne peut pas rêver plus bel exemple de phase ambigüe en surface. La Grèce donc n’est pas pressée, mais on la presse de se presser. Reste que les Grecs risquent bien de se voir pressés comme des citrons. Justement, pour rester dans les métaphores fruitières, je lis dans Libération « Les Grecs mi-figue mi-raisin sur la France ». Or, une étymologie peut-être populaire voit à l’origine de cette expression une pratique frauduleuse de marchands grecs qui mélangeaient des figues à leurs colis de raisin, un fruit bon marché avec un autre plus cher... Ah ! Ces Grecs ! Charlie hebdo pour sa part fait dans le mot valise : « la danse de l’été, le sirtacons ». Et, selon Le Canard enchaîné,  Merkel aurait soupiré à l’oreille de François Holland :  « Avec le Grec, on s’en Zorba ! ». Le Monde de son côté fait une métaphore fruitière bilingue sans le savoir :  « la Grèce sort de la zone Apple ». Allez, une lecture un peu humoristique de la presse est parfois zénifiante (ce qui est notablement mieux qu’une lecture lénifiante).


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  7 juillet      2015 : Grèce, quoi demain?
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                J’ai toujours pensé, depuis qu’il existe en France, que le référendum était une hérésie démocratique. Je sais, il est de bon ton de dire que donner la parole au « peuple » est le summum de l’action démocratique. Encore faut-il que le « peuple » ait les moyens de juger, de soupeser, de choisir, faute de quoi le référendum tourne au plébiscite : non pas oui ou non à une question mais à celui qui la pose. Nous avons vécu cela avec De Gaulle, nous nous sommes réveillés lorsqu’en mai 2005 nous avons voté non à un référendum sur la constitution européenne, et nous avons vu comment on nous a volé notre vote en passant par le parlement. Si le référendum avait réellement été un acte démocratique, il aurait fallu respecter le choix du « peuple ».

Ce qui vient de se passer en Grèce est une caricature de ce que je viens de décrire. La question, tout d’abord, à laquelle il fallait répondre par oui ou par non  (mais le bulletin de vote inversait ces termes et mettait le non en première ligne), longue de 17 lignes, était incompréhensible. Dans un pays dans lequel la participation au vote est obligatoire (mais, contrairement à d’autres pays comme le Brésil ou la Belgique, l’infraction n’est pas punie par une amende...), 40% des gens se sont abstenus. Les autres ont donc voté à une large majorité non. Non, c’est-à-dire oui à Tsipras, ce qui nous montre bien que ce référendum était un plébiscite. Notons au passage qu’en France les seules forces politiques qui se sont réjouies de ce résultat sont le Front National et Jean-Luc Mélenchon. Mais notons surtout que ce référendum n’a rien réglé. Il n’y a plus d’argent en Grèce, les banques sont fermées, l’état ne paie plus ses factures et tout va se rediscuter demain ou après-demain. Tsipras, qui a forcé son ministre des finances, Varoufakis, à démissionner, cherche visiblement à calmer les Européens, et tout laisse à penser qu’il tient à rester au pouvoir. Mais sa marge est étroite. Depuis près de six mois qu’il est aux affaires, il n’a rien changé à la situation de son pays, un pays dont les principales ressources sont les armateurs (qui ne paient pratiquement pas d’impôts) et le tourisme. Pas d’exportation, et beaucoup d’importation qu’on ne peut plus payer. Alors, quoi demain ?

Si les hommes politiques ont un devoir, c’est de proposer à leurs électeurs des choix politiques, de présenter un programme : une politique de l’offre si je puis dire. Et j’ai le sentiment que Tsipras fait le contraire, une politique de la demande, répondant à ce que demande le « peuple ». Ce qui pourrait être une définition du populisme.

 

 

 

 


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  4 juillet      2015 : L'accent de pasqua
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Charles Pasqua, qui vient de mourir, émettait de lui-même différentes images. Parrain, à tous les sens du terme, de la droite gaulliste, patron pendant vingt ans d’une police parallèle, le SAC (service d’action civique), mêlé à différents coups tordus, à des rétro commissions en tous genres, à des magouilles en Afrique, en particulier dans les casinos, il était en même temps le Fernandel de la politique, jouant de sa faconde méridionale avec talent. Mais c’est autre chose qui m’a marqué chez lui, quelque chose qui relève de la linguistique.

Pasqua a été par deux fois ministre de l’intérieur (et j’aimerais bien savoir ce qu’il a pu laisser, dans ses coffres forts, comme dossiers sur ses congénères politiques) et certains ont cru qu’il aurait pu avoir un destin national plus prestigieux, premier ministre ou, pourquoi pas, candidat à l’élection présidentielle. J’ai toujours pensé le contraire, que le ministère de l’intérieur était la plus haute fonction à laquelle il pouvait prétendre, non pas parce que ses capacités étaient limitées mais pour des raisons sémiologiques.

Tout d’abord une précision : Pasqua n’avait pas l’accent corse, mais un très fort accent grassois. Ce petit fils de berger corse était en effet né sur le continent, à Grasse, la ville des parfums qui dégage d’ailleurs parfois, lorsque le vent souffle des usines vers la ville, une odeur assez insupportable. Ce n’est cependant pas cette odeur qui aurait pu faire obstacle à sa carrière, mais son accent, justement. La France du Nord, et plus particulièrement Paris, où siège le pouvoir politique, porte en effet une oreille à la fois paternaliste et méprisante sur les accents autres que le sien. Je vais enfoncer une porte ouverte, mais il y a des évidences qu’il est bon de rappeler : « avoir un accent » est un lot commun, nous en avons tous un, Brestois comme Parisiens, Marseillais comme Strasbourgeois. Léo Ferré avait lancé un jour « ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres », et il en va de même pour l’accent : c’est toujours celui des autres.

Mais revenons à notre propos. Le temps de ce qu’on appelait la « république du cassoulet », dans laquelle dominait l’accent du Sud-Ouest, est bien révolu. Gaston Deffere par exemple, ancien maire de Marseille, n’a pas réussi dans sa tentative de candidature présidentielle, et Jean-Claude Gaudin, l’actuel maire de la même ville,  ne fut que brièvement ministre. Tous deux pouvaient être député ou sénateur, ministre, mais sûrement pas premier d’entre eux et encore moins président de la république.

Ces deux-là, comme bien d’autres, illustrent parfaitement le  « principe de Peter » selon lequel tout employé tend à s’élever jusqu’à son niveau d’incompétence, ou se trouve un jour confronté à son niveau d’incompétence. Appliqué au personnel politique, à la France et à la langue, ce principe pourrait se formuler de la façon suivante : tout homme politique se heurte un jour ou l’autre à son niveau d’incompétence déterminé par sa façon de parler français. Je sais que Sarkozy à réussi à être président alors qu’il parle comme un cochon, mais il parle avec un accent du Nord. Cela peut paraître idiot, mais le centralisme français, dans sa variante linguistique, n’a pas seulement écrasé les langues régionales, il a aussi disqualifié les accents régionaux. Le résultat en est que l’on peut faire une carrière locale, dans la politique, l’université ou le barreau, avec un accent alsacien, corse ou toulousain, mais que l’on peut difficilement aller plus haut.

En cela, si la carrière de Charles Pasqua n’a pas été une leçon de morale,  elle aura été une leçon de linguistique.


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  26 juin      2015 :  Plagiat? Bouquet final
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Je ne résiste pas au plaisir d’aborder une dernière fois l’instructive comparaison de deux textes. Les correspondances sont parfois bénignes, comme ci-dessous :

Calvet page 170

Il y retrouve bien vite Olivier Burgelin qui, à la demande d’Edgar Morin, a quitté la Maison des Lettres pour venir aux Hautes Etudes et prendre en charge le secrétariat de rédaction de la revue Communications

 

 

Gil page  248

Olivier Burgelin, désormais secrétaire de rédaction de Communications, quitte la Maison des Lettres et le rejoint à la  VI° section à la demande d’Edgar Morin

 

 

Mais le passage suivant est plus intéressant :

Calvet page 173 Et Violette Morin a une troisième version qu’elle tient de la bouche même de Barthes : Foucault, Jean-Paul Aron et lui étaient en vacances à Tanger, et Foucault se plaignait sans cesse, amèrement, de ne pas recevoir de nouvelles de son ami resté à Paris. Un jour une mettre arrive à l’hôtel. Barthes la prend, retrouve Foucault à la terrasse d’un café, entouré d’autres personnes, et la lui tend en riant, lui disant d’un air ironique « qu’il a enfin écrit ». Foucault n’a-t-il pas aimé le ton ?

 

Gil page 270 Violette Morin rapporte quant à elle une anecdote  racontée par Barthes : à Tanger ils sont en vacances avec Jean-Paul Aron et Foucault se plaint  de ne pas recevoir de nouvelles de son ami. Une lettre arrive enfin et Barthes seul présent à l’hôtel la lui apporte un peu plus tard. En la lui remettant, il fait une plaisanterie que Foucault aurait très mal prise.

 

En effet, Violette Morin « rapporte », mais rapporte à qui ? Elle est morte en 2003 et il est donc peu probable que M. Gil ait pu la rencontrer et l’interroger...

Passons à un exemple caractéristique de renvois incomplets ou sélectifs :

Calvet page 204

Arrive Catherine Backès-Clément qui, parallèlement à ses études de philosophie, suit les deux séminaires, celui de Barthes et celui de Greimas. « Je viens dit-elle de l’assemblée générale du département de philosophie et nous avons voté une motion qui se termine ainsi : » il est évident que les structures ne descendent pas dans la rue ». On se jette sur la formule, car le structuralisme est bien sûr au centre de la sémiologie, on discute... Barthes, en congé de révolution ce jour-là n’est donc pas là et n’est en rien responsable de la formule. Le lendemain pourtant, dans le couloir de la IVème section des Hautes Etudes, au premier étage de la Sorbonne,  une grande affiche –Barthes dit : « Les structures ne descendent pas dans la rue. Nous disons : « Barthes non plus ».

Cette intéressante manipulation de paternité amuse beaucoup Greimas qui, quelques mois plus tard, sera surpris de la fortune de l’expression. En effet, à l’automne 1968, il part aux Etats-Unis pour une série de conférences. Le premier jour, à Dan Diego, on l’introduit dans un amphithéâtre où il découvre au tableau une inscription à la craie : « les structures ne descendant pas dans la rue ». Il trouvera régulièrement la même phrase inscrite sur les différents tableaux noirs, partout où il passera. La formule, en français, était devenue Outre-Atlantique une sorte de slogan qui voulait marquer la fin d’une illusion sur le structuralisme.

 

Gil page 317

Catherine Backès-Clément arrive d’une AG de philosophie et rapporte une longue motion de trois pages qui se termine par la phrase : « il est évident que les structures ne descendent pas dans la rue ». La phrase est censée être de Barthes. Le constat est écrit au tableau du séminaire un jour que Barthes n’est pas là (un jour sur deux dans le séminaire qu’il partage avec Greimas) et est largement commentée devant Greimas. Il sait que la formule n’est pas de Barthes et trouve le lendemain sur la porte une grande affiche : « Barthes dit les structures ne descendent pas dans la rue. Nous disons Barthes non plus ». La formule fait fortune : Greimas, en tournée aux Etats-Unis trois mois plus tard la retrouvera sur les tableaux noirs des salles universitaires : transformée en slogan, elle symbolise la fin de la puissance structuraliste.

 

 

M. Gil renvoie bien à la page 214 de mon livre, juste après la phrase entre guillemets, « Barthes dit les structures ne descendent pas dans la rue. Nous disons Barthes non plus ». On ne sait donc pas que tout le passage vient de mon livre, et l’on sait encore moins que le récit de Greimas sur sa tournée de conférences au Etats Unis vient également de mon livre : mort en 1992, Greimas n’a sûrement pas pu donner ces détails à M. Gil.

Continuons :

Calvet page 222

 Or, à son retour du Maroc, le paysage culturel français a bougé ; nouvelles revues –Actuel, La cause du peuple dont Sartre a pris la direction après l’arrestation de Jean-Pierre Le Dantec, Charlie Hebdo, nouveaux groupes d’intervention idéologiques –le Secours Rouge, le MLF pour l’année 1970, d’autres suivront, etc. L’université aussi a bougé, les sciences humaines y sont entrées en force

 

 

Gil page 336

Or, depuis son séjour au Maroc, les paysages social, intellectuel et universitaires ont changé. De nouvelles revues de gauche ont vu le jour : Actuel, Charlie Hebdo, La Cause du peuple (dont Sartre a repris la « gérance » en 1971 après l’arrestation de Jean-Pierre le Dantec), de nouveaux mouvements qui  « démarginalisent » les minorités ou les opprimés (MLF, Secours Rouge). Les Sciences humaines remplacent à l’université les Humanités.

 

 

Il y a là, bien sûr, des faits historiques que n’importe qui peut trouver en faisant des recherches. Mais on ne peut qu’être frappé par la succession de mêmes détails et dans le même ordre : le paysage a changé, le nom des trois mêmes revues, ceux de Sartre et de Le Dantec, le Secours Rouge, le MLF, et enfin les Sciences humaines qui prennent place à l’université. Ce condensé de convergences laisse rêveur : décidément, les grands esprits se rencontrent....

 

Autre exemple :

Calvet page 246 

Hervé Landry... note également un trait plus singulier : Barthes, dit-il, n’avait jamais son carnet de chèque sur lui, mais simplement un chèque, glissé dans son portefeuille, qu’il sortait au moment de payer l’addition... En fait la précaution se comprend lorsqu’on sait comment et en quelle compagnie il lui arrivait de finir ses soirées

 

Gil page 368

Et selon Hervé Landry, compte tenu de ses fréquentations de fin de soirée et de début de nuit, il ne sortait jamais qu’avec un seul chèque

 

Ici les chose sont intéressantes car, dans un paragraphe précédent, on lit « Louis-Jean Calvet rapporte leur première rencontre... » : il s’agit de la rencontre entre Barthes et Jack Lang. Quinze lignes et un paragraphe plus bas on lit donc que « selon Hervé Landry », Barthes ne sortait qu’avec un seul chèque. Sans référence à mon livre...

Poursuivons :

Calvet page 257-58

L’entrée officielle au Collège de France approche. A l’automne, le futur professeur dîne avec Maurice Nadeau chez des amis communs. « Tu me donneras ta leçon inaugurale, je l’éditerai » propose Nadeau. Barthes saute sur la suggestion : bien sûr, quelle bonne idée. C’est Nadeau qui dans Combat lui a mis le pied à l’étrier, et c’est lui qui publiera l’achèvement de sa carrière. Plus tard, lorsque la Leçon paraîtra aux éditions du Seuil, Nadeau, un peu amer, lui rappellera sa promesse. Barthes rétorquera qu’il aura mal compris, que jamais il n’aurait pu envisager de publier ailleurs qu’au Seuil... En fait il est probable, comme on verra plus loin, que c’est le Seuil, en particulier François Wahl, qui l’aura empêché de publier chez Nadeau. A la même époque il termine son nouveau livre, les Fragments d’un discours amoureux et ne sait pas commencer agencer ces fragments, les différents chapitres. Avec Romaric, il s’amuse à les tirer au sort, plaçant les titres dans les ordres les plus variés, comme il jouait naguère avec les fiches de son Michelet. Il prépare aussi une maquette  pour la couverture de son livre, avec  l’un de ses dessins. Mais, de la même façon que le tirage au sort des chapitres ne le satisfera pas, il préférera finalement à son dessin un détail de Tobias et l’ange, de l’atelier du peintre florentin Verrochio.

 

Gil page 422

 En septembre il organise l’année universitaire à venir, le séminaire sur la voix et surtout l’entrée au Collège. Il dîne avec Maurice Nadeau et lui aurait promis à cette occasion se leçon inaugurale, qu’il publiera au Seuil finalement. Il termine son dernier livre, Fragments d’un discours amoureux, réécrit à partir du séminaire à partir du séminaire sur le « Discours amoureux » de 1072-73. Il ne sait pas comment agencer les « fragments » qui conformément au genre sont autonomes. Il n’opte pas pour un ordre alphabétique comme il l’a fait  dans Roland Barthes  mais les tire au sort avec Romaric, laissant l’organisation au hasard, comme il le faisait autrefois avec l’ordre des fiches du Michelet.

(...)

le livre devait présenter en couverture une de ses peintures, ce qui signait à nouveau sa dimension biographique –ce sera finalement un détail de Tobias et l’ange de l’atelier de Verrochio.

 

 

Et, pour finir (pour finir vraiment cette fois-ci, je vous le jure, même si je pourrais continuer encore longtemps...), un détail qui m’amuse car il concerne mon pays natal. Barthes rejoint son ami Rebeyrol, ambassadeur de France à Tunis. La résidence se trouve à La Marsa et un petit train, que j’ai souvent pris et que je connais donc bien, fait la navette. Comme on verra ci-dessous, M. Gil est très bien renseignée sur les transports tunisois:

Calvet page 273

 Il y a, entre Tunis et La Marsa, un petit train très populaire, le TGM (Tunis-La Goulette- La Marsa), et Rebeyrol se souvient que Barthes ne voulait jamais prendre la voiture de l’ambassadeur, préférant ce transport en commun dans lequel il pouvait faire des rencontre

 

Gil page 494

Lorsqu’il passe une semaine en Tunisie rejoindre Philippe Rebeyrol à la résidence de l’ambassadeur à La Marsa, il emprunte, pour pouvoir rencontrer des hommes, le TGM (Tunis-La Goulette-La Marsa) et non la voiture de fonction à disposition

 

 

Arrêtons donc là... Et, pour finir, un conseil. Lisez l’excellente biographie de Barthes que Tiphaine Samoyault vient de publier aux éditions du Seuil. En outre, elle cite se sources.


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  18 juin      2015 :  18 joint
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J'avais retrouvé ce texte il y a quelques années, en feuilletant un gros livre sur les "unes" de Libération, qui doit être dans un coin retiré de ma bibliothèque, sans prêter attention à l'année exacte, je savais simplement que c'était un 18 juin, mais ce matin, en lisant Libé, l'évidence m'a sauté aux yeux. On y faisait référence à un appel pour la légalisation du cannabis, que j'avais signé, l'appel du 18 joint (ça c'est bien le style de Libé), publié le 18 juin 1976. Il y a 39 ans! Ce qui d'une part prouve que les choses n'avancent pas vite en France, et d'autre part ne me rajeunit pas. Devant cette double évidence harassante, je baisse les bras et part à Paris pour la fête de la musique. A bientôt...




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17 juin      2015 :  Nationalisme, racisme...
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A Prunelli-di-Fiumorbu, en Haute-Corse, les institutrices avaient prévu pour la fête de fin d’année de faire chanter par les élèves Imagine, de John Lennon, en cinq langues : par ordre alphabétique l’anglais, l’arabe, le corse, l’espagnol et le français. Hélas, cela n’a pas plu à certains parents d’élèves, qui ne veulent pas que leurs enfants chantent en arabe. Protestations, menaces... Selon le recteur, cela n’a rien à voir avec le nationalisme corse, il s’agit « simplement » (sic) de « l’expression d’un racisme primitif de quelques individus qui ne sont sûrement pas assez allés à l’école ». Dont acte. Mais il y a peut-être matière à réflexion sur les relations éventuelles entre racisme et nationalisme. Le nationalisme algérien était à l’évidence « progressiste » pendant la guerre de libération, le nationalisme catalan était, tout aussi évidemment, antifranquiste. Aujourd’hui j’ai l’impression qu’à Barcelone les espagnols venus d’Andalousie sont le lumpenproletariat  d’une catalogne riche et que, sur le plan linguistique, on tend à inverser la diglossie de l’époque franquiste, le catalan devant la variété haute. Chaque fois que je vois un drapeau, qu’il soit français, corse ou moldave, je pense à Léo Ferré qui disait « le drapeau noir, c’est encore un drapeau ». Autrement dit, tous les drapeaux (et incidemment tous les nationalisme) à la poubelle.

Revenons en Corse. A Prunelli-di-Fiumorbu vit une communauté marocaine dont les enfants vont à l’école. Leurs parents n’ont semble-t-il pas protesté contre le fait qu’on leur fasse chanter Imagine en corse ou en espagnol. Mais certains parents corses ne veulent pas que leurs enfants chantent en arabe. Belle illustration de la lutte pour la diversité linguistique. Nous vivons une époque moderne !

Pour mémoire, une petite piqûre de rappel, ces quelques vers de Lennon :

« Imagine all the people living life in peace (...)

You may say Im a dreamer, but Im not the only one, I hope some day you'll join us, And the world will live as one ».



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  16 juin      2015 :  Plagiat? Acte 10
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Même pour une pièce comique, dix actes cela fait beaucoup, et je crains de commencer à ennuyer le lecteur. Alors un dernier petit exemple de ce que le service juridique de l’éditeur ne considère pas comme un plagiat. Il s’agit cette fois de la rencontre entre Barthes et Georges Péninou, qui sera l’introducteur de la sémiologie dans les milieux publicitaires.

Calvet page 177-78

Georges Péninou, le responsable du département des recherches de la plus grosse entreprise publicitaire française, Publicis. Péninou est un personnage assez particulier. Proche de la quarantaine, cet ancien étudiant en philosophie qui travaille dans la pub depuis dix ans est grand lecteur de Bachelard, de Levi-Strauss et de la revue Arguments  (...) Péninou a en outre été tuberculeux et a séjourné, comme Barthes, au séminaire de Sait-Hilaire-du-Touvet (...) il s’inscrit donc pour une thèse  de troisième cycle sur la « sémiologie de la publicité » et va très vite devenir le porte-voix de cette science nouvelle chez Publicis d’abord puis dans l’ensemble des milieux publicitaire (...) Il amène un jour Barthes chez Publicis, dans les bureaux de la place de l’Etoile, pour une conférence (...) Plus tard il lui confiera un contrat d’études pour la régie Renault sur la sémiologie de l’automobile ; partant d’images, d’un ensemble de photos et d’affiches qu’on lui a fournies, Barthes propose une analyse de la prise en charge publicitaire de la voiture.

 

 

Gil page 257

Georges Péninou, directeur du département de la recherche de Publicis remarque la démarche de Barthes et s’inscrit au séminaire de l’EPHE. Mais si Péninou n’est pas étranger au milieu intellectuel –ancien étudiant en philosophie et lecteur de Bachelard, de Levi-Strauss, d’Arguments- (...) tuberculeux et lui aussi ancien de Saint-Hilaire  (...) il s’inscrit pour une thèse de troisième cycle sur « la sémiologie de la publicité »  et fait connaître le sémiologue dans les milieux publicitaires et chez Publicis : Barthes donne une conférence dans les bureaux de la maison place de l’Etoile (...) il est engagé par Renault pour une étude sur la sémiologie de l’automobile, proposant une analyse de la prise en charge  publicitaire de la voiture à partir de photographies et d’affiches

 

 

On voit que M. Gil est aussi bien renseignée que moi : on croirait presque qu’elle a interrogée comme moi Georges Péninou. Mais cela est peu probable car il est mort en 2001...

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  14 juin      2015 :  Plagiat? Acte 9
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Continuons notre exploration des deux textes. Tout comme pour le séjour de Barthes à Alexandrie j’ai, pour son séjour à Rabat, non seulement interrogé des témoins mais aussi visité les lieux : c’est ce qu’on appelle un travail d’enquête, nécessaire à toute biographie. Voici donc encore une fois à gauche mon texte et à droite celui de M. Gil

Calvet page 210

Rabat, la capitale administrative du pays, est comme toutes les villes conçues par Lyautey , divisée en deux. La ville « indigène » d’une part, dominée par la forteresse des Oudayas, au bord de l’oued Bou Regreg qui la sépare de Salé, et la ville européenne, où sont situés le palais royal, les centres administratifs et l’université. Barthes trouve près de la gare, au dessus d’un restaurant chinois, la Pagode, un appartement qui donne sur un magnifique palais orné de fenêtres de style mauresque, mais aveugles. Et ces fausses fenêtres qu’il voit chaque matin en ouvrant ses volets le font rêver (...) Il y recevra parfois, le soir, de rares relations de l’université, mais aussi des Français de Rabat, l’un directeur d’une grosse usine, l’autre libraire, tous très cultivés, très littéraires. Il lui faut aussi régler ses problèmes financiers : recruté sur un poste de maître-assistant, il n’a pas en fait les titres nécessaires et l’on veut le payer comme capétien, comme professeur de l’enseignement secondaire ; vieille blessure, celle de la maladie qui a interrompu ses études, de l’agrégation qu’il n’a pas passée, de la thèse qu’il n’a toujours pas présentée. Tout cela lui prend quelques mois, le premier trimestre de de l’année universitaire. A Noël 1969, il retourne en France par l’Espagne, en voiture, et ramène dans sa petite Volkswagen rouge Henriette qui passera deux mois à Rabat, et Michel, venu pour quelques semaines.

 

 

Gil page 327

Rabat  est la capitale administrative du pays, elle est scindée en une ville indigène et une ville européenne, où il s’installe, qui comprend les bâtiments d’Etat, l’université, le quartier résidentiel et le palais présidentiel). Barthes prend location au dessus d’un restaurant chinois près de la gare, dans un appartement qui donne sur un bâtiment mauresque aux fenêtres aveugles. Il aurait aimé ces fausses fenêtres.

Il reçoit chez lui le soir le petit monde occidental de Rabat, universitaires et industriels lettrés, libraires.

(...)

il y a  tout d’abord son statut précaire au sein de l’université : celui-ci fait renaître l’expérience, qui s’était évanouie depuis l’EPHE, et devient plus humiliante avec l’oubli et l’âge. Barthes ne peut pas être payé, étant recruté comme maître de conférences sans posséder les titres requis. Sa mère, ensuite, restera peu, seulement deux mois. Barthes rentre en France pour les vacances de Noël –en voiture par l’Espagne- et ramène Henriette avec lui au retour. Son frère, lui, ne restera que deux semaines.

 

 

 

Notons tout d’abord de M. Gil fait un renvoi à mon livre après la phrase « il aurait aimé ces fausses fenêtres. Pour le reste, elle semble aussi bien renseignée que moi, à un détail près. Lorsque je parle d’un quartier dans lequel se trouvent les bâtiments administratifs, l’université et le palais royal, elle transforme ce dernier en « palais présidentiel », transformant le royaume marocain en république. C’est sans doute ce qu’on appelle être dans le sens de l’histoire...


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  13 juin      2015 :  Plagiat? Acte 8
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Aujourd’hui quelques nouveaux exemples de cette remarquable convergence entre deux livres, celui de M. Gil et le mien, ce dernier paru plus de vingt ans auparavant.

Calvet Page 192- 193

 De 1962 à 1964 il a tenu un séminaire consacré aux « systèmes contemporains de significations », qui donnera naissance à deux articles publiés dans Communications, « Rhétorique de l’image » et « Eléments de sémiologie »  (...) Les amis qui assistent au séminaire, Christian Metz, Bernard Dort, Olivier Burgelin, Roland David, se retrouvent ensuite autour de lui dans un café de la place de la Sorbonne : le travail terminé on passe à l’amitié, et se constitue ainsi lentement avec les nouveaux venus  l’un des réseaux barthésiens. (...) Elle se rend donc à la Sorbonne, à l’escalier E, dans les locaux de l’école pratique des hautes études.

 

 

 

Gil page 249

Son séminaire de 1962 à 1964, consacré aux « systèmes contemporains de significations », a lieu à la Sorbonne, dans les salles de l’EPHE, escalier E au deuxième étage. Il donne naissance à deux articles donnés à Communications, « Rhétorique de l’image » et « Eléments de sémiologie » en 1964. Christian Metz, Bernard Dort, Olivier Burgelin, Roland David participent au séminaire et se retrouvent après au café place de la Sorbonne. Ils constituent un des réseaux d’amitié de Barthes

 

 

Passons quelques pages plus loin :

Calvet page 198

Aux éditions du Seuil il a établi deux réseaux affectifs, l’un qui tourne autour de François Wahl et Severo Sarduy, et l’autre autour de Julia Kristeva et Sollers. Bernard Dort, qui ne se sent guère proche de ce dernier, demande un jour à Barthes : « Mais enfin, dis-moi ce que tu penses vraiment de lui ». Et Barthes de répondre : « Sollers, c’est ma famille », ce qui rend bien sûr toute discussion impossible. Il est vrai que Sollers et le groupe de Tel Quel  exaspèrent bien des gens, qui leur reprochent leurs constantes volte-face : l’équipe sera successivement perçue, au fil des ans, « compagnon de route » du parti communiste, puis maoïste, puis paléochrétienne, alors que Sollers ne se considère sans doute pas comme le « compagnon de route » de quoi que ce soit mais comme une route à lui tout seul... Pourtant l’itinéraire de Tel Quel, cette revue à laquelle il est désormais attaché, peut surprendre les observateurs et, surtout, choquer le souci de discrétion de Barthes, lui qui a si peur de « l’hystérie ». « Je pense qu’il a vécu Tel Quel comme une hystérie froidement calculée », dit aujourd’hui Sollers, pour qui Barthes s’est appuyé sur la revue avec un grand sens politique : « Les deux parties avaient intérêt à cela. Il est certain que l’espèce de mobilité agressive de Tel Que a beaucoup joué en sa faveur, dans les dix ans qui ont suivi la chose  Picard... »

 

 

 

Gil page 302

En cette période pré-poststructuralisme, Barthes s’éloigne de Greimas et concentre ses liens d’amitiés autour du séminaire et des éditions du Seuil, en particulier autour de deux pôles, Sollers et Kristeva d’une part, François Wahl et Severo Sarduy de l’autre.

« Sollers c’est ma famille » dira-t-il un jour à Dort dont il s’est éloigné depuis longtemps et qui ne l’aime pas. Tel Quel n’est pas une revue discrète et consensuelle et suscite de nombreuses critiques, notamment à cause de la labilité de ses opinions –communiste, maoïste, paléochrétienne- et de l’indépendance affichée de Sollers. « Je crois qu’il a vécu Tel Quel, dit Sollers comme une hystérie froidement calculée », car Barthes aurait collaboré à la revue avec un sens tactique et politique évident, face à la tyrannie  de l’affaire Picard : « Les deux parties avaient intérêt à cela. Il est certain que l’espèce de mobilité agressive de Tel Que a beaucoup joué en sa faveur, dans les dix ans qui ont suivi la chose  Picard... »

 

La comparaison est ici intéressante, car, après le dernier mot de ce passage (« la chose Picard »), M. Gil renvoie en note à mon livre (« cité par Calvet »). Mais qu’est-ce qui est cité par Calvet ? La dernière phrase, de Sollers ? En fait on a nettement l’impression que  M. Gil a résumé en 15 lignes de son livre, 26 lignes du mien. En particulier, comment le lecteur peut-il savoir que la première citation, de Barthes à Dort, « Sollers c’est ma famille », vient de mon livre (elle n’a pas pu interviewer Dort, mort en 1994), ou que les qualificatifs « communiste, maoïste, paléochrétienne » sont de moi?

 



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  11 juin      2015 :  Plagiat? Acte 7
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Poursuivons notre saga:

Calvet page 176

Le type de regard sur la société qu’il a inauguré dans ses « mythologies » passe cependant lentement dans le domaine public. France-observateur devient Le Nouvel Observateur avec le soutien de Sartre, et dans cet hebdomadaire de la gauche non communiste, Jean-Francis Held se fait le traducteur journalistique de l’auteur des Mythologies  en appliquant ses décodages de connotations aux voitures...

 

 

Gil page 258

Le regard de Barthes sociologue et démystificateur se retrouve sous la plume de Jean-Francis Held qui écrit dans le récemment nommé Nouvel Observateur et qui y applique le décodage de connotations aux voitures

 

 

M. Gil, après ce court passage, écrit : « D’après Louis-Jean Calvet, Une femme mariée est un montage de petites mythologies relatives à l’aliénation féminine et si Godard ne les a pas lues, c’est que l’esprit est passé dans l’air du temps ». Mais elle oublie de signaler qu’elle m’emprunte l’idée que J-F Held  a appliqué aux voitures le décodage des connotations. Sans doute considère-t-elle que mon idée est également passée dans l’air du temps...

 

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  8 juin      2015 :  Plagiat? Acte 6
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Poursuivons les extraits choisis. Ici la rencontre entre Barthes et Sollers :

Calvet page 171-172

Quelques jours plus tard ils se retrouvent , en fin de journée, autour d’un cocktail informel offert par les éditions du Seuil. Sollers n’a que peu lu Barthes, Mythologies, Le degré zéro, Barthes n’a pas lu Sollers ; Barthes a quarante-huit ans, Sollers en a vingt-sept ; le premier est discrètement homosexuel, le second affiche de manière ostentatoire son hétérosexualité, ; Barthes de méfie de toutes les formes d’exhibitionnisme alors que Sollers adore se mettre en scène ; surtout l’un est d’origine protestante, plutôt « gibelin » dira Sollers, l’autre catholique et se voit « guelfe blanc ». (...) Quelques jours plus tard Sollers envoie à Barthes, au nom de Tel Quel, un questionnaire auquel il répond : ce sera « littérature et signification », sa première intervention dans la revue, article repris la même année dans Essais critiques.

 

Gil page 273

Quelques jours après la conférence de Ponge, en décembre 1963, Barthes et Sollers se retrouvent à un cocktail des Editions du Seuil. Ils ne se sont que peu ou pas lu, ont vingt ans d’écart et, contrairement à Barthes et Foucault, n’ont pas d’apparence de moeurs communes (...) La distinction entre Guelfes et Gibelins de Michelet est avancée par Sollers à leur propos : Barthes gibelin et Sollers « guelfe blanc ». Sollers envoie à Barthes un questionnaire qui sera publié dans Tel Quel  sous le titre « Littérature et signification fin 1964, article repris la même année dans les Essais critiques ».

 

 

Encore une fois, les commentaires sont inutiles.

 


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  4 juin      2015 :  Plagiat? Acte 5
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Aujourd’hui nous allons nous tourner du côté de la rencontre entre Roland Barthes et Annette Lavers, qui deviendra sa traductrice en anglais. A gauche, donc, ce que j’ai écrit, à droite ce qu’écrit M. Gil.

Calvet page 179

A la même époque, une jeune française installée en Angleterre, Annette Lavers, lui envoie un livre qu’elle vient de publier, consacré à l’image du psychanalyste dans la littérature, L’Usurpateur et le Prétendant. Barthes répond par une lettre extrêmement gentille, disant qu’il a lu l’ouvrage avec « grand plaisir et grand profit ». La jeune femme vient en France quelques mois plus tard , le rencontre et lui propose de traduire en anglais Le Degré zéro de l’écriture et Eléments de sémiologie. Il est, bien sûr, ravi de l’idée, et les deux ouvrages paraissent l’année suivante à Londres , aux éditions Cape, sous le titre Writing degree zero ; il sera également publié aux Etats-Unis chez Hill&Wang, avec une préface de Susan Sontag, et titré Elements of Semiology. Un an plus tard, ce sera au tour de Mythologies, dans lequel l’éditeur britannique demande que l’on coupe, pour faire un ouvrage moins volumineux. Consulté, l’auteur n’a qu’une exigence : surtout ne pas enlever « le monde où l’on catche ».

 

Gil page 302

Annette Lavers, Française installée en Angleterre, envoie à Barthes un ouvrage qu’elle vient de publier sur l’image du psychanalyste dans la littérature, L’Usurpateur et le Prétendant. Barthes répond qu’il a lu l’ouvrage avec « grand plaisir et grand profit ». Elle vient en France quelques mois plus tard et lui propose de traduire Le degré zéro en anglais. Les deux ouvrages  paraissent l’année suivante à Londres sous le titre Writing Degree Zero chez Cape puis chez Hill&Young aux Etats-Unis, en 1967 également, avec une préface de Susan Sontag sous le titre Elements of Semiology. En 1972, elle traduit les Mythologies, dans lesquelles l’éditeur anglais demande des coupes : la seule exigence de Barthes est de maintenir « Le monde où l’on catche ».

 

Les similitudes entre les deux textes sont flagrantes, et quand l’écris « similitudes » je suis en dessous de la vérité. Mais s’y glisse en outre un détail savoureux. Je parle de deux ouvrages, Le degré zéro de l’écriture  et Eléments de sémiologie, et j’écris « les deux ouvrages paraissent l’année suivante ». M. Gil oublie les Eléments de sémiologie tout en conservant une phrase avec un verbe au pluriel, sans qu’on sache quel est le second ouvrage: « les deux ouvrages paraissent l’année suivante ». N’est-ce pas ce qu’on appelle se faire prendre les doigts dans la confiture ?

A suivre. Mais demain, repos: c'est mon anniversaire.

 

 

 



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  3 juin      2015 :  Plagiat? Acte 4
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Poursuivons donc notre promenade, en commençant par le regard que portait Barthes sur Michelet. Encore une fois, voici deux textes en regard :

Calvet page 147

...c’est la méchanceté suppose de Michelet qui l’attirait. Et puis, en décembre 1945, était arrivée la photo, dont Robert David lui avait envoyé au sanatorium de Leysin la reproduction en carte postale. Michelet est plus âge, il a le visage plus rond que sur les portraits, une certaine douceur dans les yeux

 

Gil page 209

Mais il y a la photographie envoyée par Robert David au sanatorium qui perturbe cette première image : rondeurs, douceur des yeux du vieil historien. Terrifiant sur la photo de Nadar, débonnaire sur d’autres, qui est-il ?

 

Un peu plus loin, je parle des Mythologies  et de l’origine des textes, puis des interrogations de Barthes concernant la conclusion qu’il doit écrire :

Calvet page 155

Sur les cinquante-quatre textes, deux seulement ne viennent pas des Lettres Nouvelles, le premier consacré au catch et publié, nous l’avons dit, dans Critique, et « l’écrivain en vacances » qui est sorti dans France-Observateur  en septembre 1954.

(...)

Il a d’abord la tentation de parler de lui : après tout la bourgeoisie il l’a connue par sa propre famille, par son propre comportement même, et il songe avec un sourire ironique à clore le livre par une « mythologie de Roland Barthes ».

 

Gil page 224

Cinquante-quatre textes dont deux n’ont pas été publiés dans les Lettres Nouvelles : « Le monde où l’on catche », la première de la compilation, publiée dans Critique en 1952 et « L’écrivain en vacances » paru dans France-Observateur en 1954

(...)

Il pense écrire non pas un texte théorique  mais une « Mythologie de Roland Barthes », se prenant comme objet-produit de la petite Bourgeoisie.

 

Un avocat spécialisé dans ces problèmes me dit qu’il s’agit de ce qu’on appelle du « plagiat intelligent », consistant à ne pas citer l’origine lorsque les faits pourraient avoir été trouvés également par le plagiaire. Nous pourrions aussi penser à du plagiat pervers. Mais, rappelons-le, selon le service juridique de l’éditeur, il n’y a pas plagiat mais références systématiques non formalisées. La belle formule !








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  2 juin     2015 :  Palmarès
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Faisons une pause dans la saga du plagiat. Un sondage de l’institut BVA, dans le cadre de l’observatoire de la vie quotidienne, réalisé auprès de 1028 personnes de 18 ans et plus, est sorti en fin de semaine dernière. Il portait sur trois questions :

-Quelle est votre chanson préférée ?

-Quel est votre chanteuse francophone préférée ?

-Quel est votre chanteur francophone préféré ?

Voici tout d’abord les résultats, bruts de décoffrage, pour ce qui concerne les chansons.

 

Chanson préférée

1.    Mistral Gagnant (Renaud)

2.    Ne me quitte pas (Brel)

3.    L’aigle noir (Barbara)

4.    Les lacs du Connemara         (Sardou)

5.    Là-bas (Goldman)

6.    La montagne (Ferrat)

7.    Je te donne (Goldman)

8.    Petite Marie (Cabrel)

9.    L’hymne à l’amour (Piaf)

10. Comme toi (Goldman)

11. Amsterdam (Brel)

12. L’Auvergnat (Brassens)

On voit que dominent ici des chansons d’ACI (auteurs compositeurs interprètes), à de rare exceptions près (Sardou, Piaf), des chansons plutôt anciennes, avec une forte représentation de Jean-Jacques Goldman.

 

Chanteuse francophone préférée

1 .Piaf

2. Barbara

3. Céline Dion

4. Mylène Farmer

5. Nolwenn Leroy

6. Zazie

7. France Gall

8. Vanessa Paradis

9. Patricia Kaas

10. Véronique Sanson

11. Françoise Hardy

12. Christine and the queens

Les choix couvrent ici un large spectre, des plus anciennes (Piaf, Barbara) aux plus récentes (Nolween Leroy, Christine and the queens), et les ACI deviennent minoritaires.

 

Chanteur francophone préféré

1.    Goldman

2.    Brel

3.    Brassens

4.    Ferrat

5.    Renaud

6.    Sardou

7.    Stromae

8.    Calogero

9.    Gainsbourg

10. Hallyday

11. Cabrel

12. Balavoine

Ici les ACI remontent, mais ces deux dernières listes sont intéressantes. Je me suis livré pendant près d’un quart de siècles à une sorte de sondage, demandant à mes auditeurs lorsque je faisais à l’étranger des conférences devant un public francophone, et à mes étudiants devant qui je faisais un cours sur la chanson française, de me donner une liste de leurs trois chanteuses ou chanteurs francophones préférés. Les résultats étaient, à l’étranger, toujours les mêmes, avec un quarté gagnant parfois dans le désordre, Brassens, Piaf, Brel et Moustaki, suivis de Barbara ou Ferré. Il en allait un peu différemment chez les étudiants, qui classaient toujours Brassens en tête, suivi de Brel, Gainsbourg ou Piaf, mais saupoudraient chaque année leur liste de succès de l’année, Renaud, la Mano Negra Negra, Goldman ou

Or en mixant le deux dernières listes, chanteuses et chanteurs, on a à peu près le même résultat, Piaf, Brassens, Brel, Barbara, avec Goldman qui s’affirme, suivi de Renaud et de quelques autres, pas vraiment des poulets de l’année, et des nouveautés comme Stromae, Christine and the queens ou Nolwenn Leroy. En revanche on ne trouve pas dans la liste de chansons des titres de ces nouveaux venus, comme si les mouvements de mode s’appliquaient aux personnes mais pas aux œuvres. En d’autres termes, les chansons vivent une sorte de phénomène de patrimonialisation, et il faut du temps pour entrer dans le patrimoine, alors que la reconnaissance des artistes est plus ambigüe, partagée entre le patrimoine (Brassens, Piaf, etc.) et les effets de mode. Dernière remarque : Léo Ferré et Georges Moustaki sont absents de la liste des chanteurs, du moins dans les douze premières places. Peut-être  l’institut BVA n’a-t-il pas interrogé les bonnes personnes (non, je suis de mauvaise foi).

 

Allez, la prochaine fois nous reviendrons au plagiat.

 

 

 

 


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  31 mai     2015 :  Plagiat? Acte 3
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Suite des exemples de « références systématiques non formalisées », selon les termes du service juridique de l’éditeur, dans l’ouvrage de M. Gil. Pour faciliter la comparaison, je vais désormais présenter le texte des deux ouvrages en colonnes. Restons tout d’abord à Alexandrie.

Calvet page 122

Charles Singevin était, raconte Greimas, leur maître à penser (...) Il organise d’ailleurs un « cercle de philosophie » qui se réunit tous les mercredis chez un jeune médecin, André Salama, qui a été trois mois l’élève de Heidegger, à Fribourg

 

 Gil page 175

Charles Singevin, l’aîné et le maître à penser du groupe, réunit un cercle de philosophie tous les mercredis chez le médecin André Salama, ancien élève de Heidegger à Fribourg

 

 

Puis Barthes rentre à Paris et cherche du travail :

 

Calvet pages 129-130

Sous la direction de Georges Gougenheim, rencontré grâce à Matoré, il participe d’une part aux travaux préparatoires à ce qui deviendra le Dictionnaire du français fondamental, « basic French » dirait-on aujourd’hui. Il s’agit d’une enquête par enregistrement destinée à établir la liste des milles puis des deux mille mots les plus fréquents en français parlé, ce qui permettra de réaliser un dictionnaire du « français de base » pour élèves étrangers (...)

Il parle  avec excitation des développements possibles du travail, des débouchés sur une connaissance des langues françaises, des français sociaux (...)

Il a d’autre part le projet vague d’un ouvrage sur la connaissance de la France contemporaine, pour les éditions Hachette, projet qui n’aboutira jamais

 

Gil pages 181-182

Par ailleurs Georges Matoré, auprès de qui il est recommandé par Greimas, lui propose de collaborer au dictionnaire de Georges Gougenheim en projet : le « dictionnaire des deux milles mots essentiels » commandé par Didier, qui ne paraîtra qu’en 1958, est conçu à partir d’enregistrements et destiné à l’enseignement du français aux étrangers. Barthes est enthousiaste et envisage des développements possibles pour la connaissance des sociolectes du français, des différents français parlés en France

 

 

Il développe au même moment un autre projet, sur la connaissance de la France contemporaine pour Hachette : l’ œuvre ne verra pas le jour

 

 Cela suffira pour ce dimanche. La suite viendra...

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  30 mai     2015 :  Plagiat? Acte 2
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Poursuivons-donc notre promenade dans deux livres dont le second, rappelons-le, n’a pas selon le service juridique de l’éditeur, plagié le premier.

 

Aux pages 121-122 de mon livre je raconte l’arrivée et l’installation de Roland Barthes à Alexandrie, en Egypte, en 1949 : 

« Chez les Greimas il ne parle que peu de lui : quelques allusions mélancoliques à une « fiancée » restée en Roumanie (du moins est-ce le terme dont se souvient Greimas mais il est probable qu’il n’a pas précisé le sexe), des souvenirs de sanatorium aussi  lorsqu’il découvre que Greimas, qui a étudié à Grenoble avant la guerre,  connaît Saint-Hilaire-di Touvet. (...) Barthes habite quelques temps dans une banlieue résidentielle, à Sidi-Bishr, au bord de la mer, puis s’installe tout près de l’appartement des Singevin et mange dorénavant chez eux midi et soir, tous les jours. A table, les discussions sont plutôt insignifiantes. Mme Singevin se souvient surtout d’un Barthes se plaignant sans cesse des conditions de vie, du manque d’argent, de son frère qu’il doit entretenir (....) La chambre qu’il occupe étant trop petite, il installe chez eux le piano qu’il a loué, et donne le soir quelques leçon de musique aux filles de la maison ».

Et j’ajoute, page 126, ceci :

« Barthes, par exemple, arrondit ses fins de lois en enseignant dans un collège de jeunes-filles, le pensionnat de le mère de Dieu –une sinécure qu’après son départ il léguera à Greimas ».

Passons aux pages 173-174 du livre de M. Gil :

« Chez les Greimas il parle peu de lui, mais il évoque les deux éléments les plus significatifs de sa vie passée : le sanatorium et l’amour à Bucarest. Greimas, qui a étudié à Grenoble, connaît Saint-Hilaire. (...) Il habite d’abord dans une banlieue résidentielle, Sidi Bishr,  au bord de la mer, puis s’installe près de chez les Singevin à proximité de l’université. Il prend ses repas chez eux et, sa chambre étant petite, il y installe le piano qu’il a loué et donne des leçons de musique à leurs filles.

Mais il se plaint des difficultés de sa condition de vie. Il se plaint de ne pas gagner suffisamment d’argent pour pouvoir entretenir son frère. Il gagne un complément de salaire en enseignant dans une pension de jeunes-filles, le Pensionnat de la Mère de Dieu. Il léguera son poste à Greimas à son départ ».

 

Précisons ici une chose : après la phrase « Mais il se plaint des difficultés de sa condition de vie » il y a un renvoi à mon livre : « D’après la femme de Charles Singevin, voir Calvet... ». Mais c’est tout le passage qui vient de mon livre, tous ces détails qui m’ont été racontés par le couple Singevin. Et nous voyons ici apparaître une technique habile que nous retrouverons plus loin : citer quelqu’un pour un détail alors qu’on lui emprunte  beaucoup plus. A suivre....

 

 

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 29 mai     2015 : De Valence à Paris
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Le jazz, a dit un jour Jean Cocteau, c’est comme les bananes : ça doit se consommer sur place. Il en va un peu de même pour les élections, et ici pour les élections espagnoles, que j’ai donc observées sur place, non pas en mangeant des bananes mais en buvant de la sangria.

Dimanche 24, on votait presque partout en Espagne : partout pour les élections municipales et presque partout pour les régionales (elles auront lieu fin septembre pour la Catalogne et en 2016 pour le Pays Basque et la Galice, elles ont déjà eu lieu en Andalousie). C’est à Valence que j’ai assisté à l’événement et, lundi matin, la presse analysait les résultats de ce double scrutin comme une victoire de la gauche. Mais la formule était un peu ambiguë. Tout d’abord la droite est toujours en tête en pourcentage de voix, et même si la gauche perd un peu moins qu’elle, c’est ailleurs que se situe l’événement, dans l’émergence de deux nouveaux courants. Depuis le retour à la démocratie, la vie politique espagnole était bipolaire, tiraillée entre la droite (le PP, « parti populaire ») et les socialistes (le PSOE, « parti socialiste ouvrier espagnol »). Or deux autres forces, ou deux autres tendances, se sont manifestées depuis quelques mois, Podemos  (« nous pouvons ») d’une part et d’autre part les Ciudadanos  (les « citoyens »), les premiers issus du mouvement des indignés, les seconds plutôt centre droit, mais tous deux contrastant fortement avec le personnel politique traditionnel fortement affectés par différents scandales de corruption. Personnalisons, et en même temps sémiotisons : Podemos c’est Paco Iglesias, Ciudadanos c’est Albert Rivera, tous deux moins de quarante ans, le premier économiste, look de gauchiste, catogan, le second juriste, look de gendre idéal pour manifestante anti mariage gay. Et tous deux ont perturbé le jeu politique traditionnel de l’Espagne. Il y a désormais non plus deux mais quatre forces, et aucune ne peut obtenir seule la majorité. Déjà, en Andalousie, le PSOE l’avait emporté de peu en mars dernier. Aujourd’hui, partout, le PP et le PSOE devront composer pour construire des majorités : C’est la principale reconfiguration de l’équation politique espagnole.

Revenons à la personnalisation : Dans les deux principales villes du pays, ce sont des femmes qui se sont imposées, Manuela Carmena à Madrid et Ana Colau à Barcelone. Juge à la retraite, anti corruption Manuela Carmena est un peu l’Eva Joly espagnole (mais une Eva Joly qui gagne).  Et puisque je fais référence à la France, restons-y.

Après avoir applaudi à la victoire de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, Mélenchon rêve bien sûr , à haute voix, de réaliser la même opération en France. Mais la leçon que nous donne l’Espagne devrait lui montrer qu’il a nécessairement tort. Mélenchon  semble ne pas se rendre compte que c’est contre des gens comme lui, issus du système politique traditionnel, ancien ministre et parlementaire, contre des partis comme le PCF, que se sont levés Podemos  et Ciudadanos. L’espace qu’ils ont occupé, qu’ils ont pris aux partis traditionnels, n’est pas disponible en France : il est occupé par le Front National. Et c’est, je crois, là-dessus que nous devrions réfléchir. Non pas sur l’exportation en France de modèles grecs ou espagnols, mais sur notre incapacité à construire un discours politique qui rende inutile, inopérant, celui du FN.

Demain je reviendrai à ma petite chronique du plagiat illustré.

 


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 22 mai     2015 : Plagiat? Acte 1
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Plagier c’est, selon le dictionnaire, « copier un auteur en s’attribuant  indûment des passages de son œuvre». Définition apparemment simple, claire et opératoire. Or, en lisant tardivement le livre qu’une certaine Marie Gil a consacré à Roland Barthes (Roland Barthes, au lieu de la vie, Flammarion 2012) j’ai eu une étrange impression, celle d’entendre une musique connue. Effectivement, en vérifiant, j’ai trouvé des dizaines de passages directement décalqués d’un livre que j’avais consacré à Barthes en 1990, republié en format de poche en septembre 2014. Ironie du sort, les deux ouvrages sont sortis chez le même éditeur. Au début de son livre, Madame Gil écrit à mon propos que j’ai « posé les jalons de toute biographie à venir de Roland Barthes » et ajoute en note : « c’est à la biographie de Louis-Jean Calvet que je renverrai pour ma part lorsqu’un fait ou une citation de lettres ne pourra s’appuyer sur aucune référence faute d’autorisation de citer ». Des faits, donc, et des citations de lettres. L’ennui est que son utilisation de mon travail va beaucoup plus loin que des faits et des lettres, et que le verbe renvoyer  a pour elle un sens très particulier. Elle me cite rarement mais m’utilise sans cesse et souvent semble me copier littéralement. En outre, elle me cite parfois en note sans que l’on puisse savoir si c’est une phrase, un paragraphe ou une page entière qui m’appartient : il n’y a pas de guillemets dans son texte. Plagiat vient du grec plagios, « oblique, fourbe », et nous avons là une belle illustration de cette étymologie. Je ne sais absolument pas qui est Marie Gil, j’ai donc jeté un coup d’œil sur Internet et, dans le court article que Wikipedia lui consacre, j’ai lu qu’elle « s'est fait connaître pour l'originalité de sa position sur la question biographique, qu'elle a appliquée à une biographie de Roland Barthes ». C’est beau comme de l’antique.

J’ai bien sûr écrit à l’éditeur, et son service juridique m’a répondu que M. Gil « renvoie à presque 70 reprises vers votre ouvrage » et poursuit : « Il est vrai que nous avons  parfois choisi de ne formaliser un renvoi qu’en début ou fin de chapitre », afin de « ne pas trop alourdir le corpus par une référence systématique ». Il n’y a donc pas, selon eux, plagiat, mais « référence systématique » non formalisée.  Dont acte, il n’y a pas plagiat. Je vais cependant prendre à témoin ceux qui me font l’amitié de lire ce blog, en donnant quelques extraits des deux ouvrages. Vous pourrez ainsi vous faire votre propre idée. Premier extrait donc, d’autres suivront (mais je vais être absent une semaine et reprendrai la publication de ces morceaux choisis à la fin du mois).

A la page 91 de mon ouvrage je tente d’évoquer la situation politique et culturelle de la France en 1945, alors que Barthes est encore en sanatorium, et j’écris entre autres choses ceci :

« Jean-Louis Bory a eu le prix Goncourt avec Mon village à l’heure allemande ; Romain Gary le prix des critiques avec Education européenne ».

A la page 153 du livre de M. Gil on lit ce qui suit. Il n’y a pas de plagiat, me dit le service juridique de l’éditeur, c’est donc une convergence d’idées:

« En 1945, Jean-Louis Bory obtient le prix Goncourt pour Mon village à l’heure allemande et Gary le prix des critiques pour Education européenne ».

C’est peu, c’est court ? Oui. Alors voici un autre exemple. En novembre 1946, Barthes se prépare à partir en Roumanie, où il a obtenu un poste. J’écris ceci, à la page 110 :

« Pendant tout le mois de novembre il s’occupe d’obtenir les visas nécessaires : visa bulgare, visa yougoslave, visa interallié pour Trieste, visa suisse. En effet les médecins lui interdisent l’avion –de peur qu’il ne fasse un pneumothorax « spontané », la pressurisation  des avions étant, à l’époque, moins sûre que maintenant- et il va lui falloir traverser en train une partie de l’Europe pour rejoindre le lieu de son premier travail : la Roumanie. La mère et le fils partent donc en laissant en sous-location l’appartement de la rue Servandoni à Robert David, qui l’occupera pendant toute leur absence ».

 

Et, à la page 167 du livre de M. Gil, nous lisons :

« Au cours de ce mois, il demande les différents visas : bulgare, yougoslave, interallié pour Trieste, suisse. Il doit en effet emprunter le train, l’avion représentant, à cause de la pressurisation, un risque de pneumothorax spontané. La mère et le fils laissent la rue Servandoni en sous-location à Robert David, qui l’occupera pendant tout leur séjour ».

 La prochaine fois, d'ici une semaine,  je vous ferai partager d’autres passages comparés... Pour l’instant je pars en Espagne. Il s’y passe dimanche des élections et il sera intéressant de voir ce que va faire Podemos.

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  20 mai