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Fevrier 2016


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fleche5 février 2016: Tempête dans un encrier
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Voilà bien longtemps que, se moquant de la polémique sur la messe en latin ou en français, Georges Brassens chantait, dans Tempête dans un bénitier, « sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde » et il ajoutait plus loin : « O très sainte Marie mère de Dieu, dites à ces putains de moines qu’ils nous emmerdent sans le latin ». Mais Brassens avait la rythmique subtile, et il coupait cette longue phrase en quatre vers :

« O très sainte Marie mèr’ de

Dieu dites à ces putains

De moines qu’ils nous emmerdent

Sans le latin »

faisant ainsi sortir de son texte des rimes et, du même coup, nous faisant entendre par le jeu des coupes et des temps forts de la mesure « sainte Marie merde » ou « Dieu dites à ces putains ». Et cette chanson est une bonne introduction à la tempête, dans un encrier cette fois, qui traverse la France.

Mais, avant d’y venir, quelques précisions utiles sur le latin, qui n’a jamais été une « langue sacrée ». La Bible par exemple a été écrite essentiellement en hébreu et dans un deuxième temps, en grec. L’ensemble sera traduit en grec à Alexandrie au III° siècle avant J-C (c’est ce qu’on appelle la « Septante »), puis en latin par Saint Jérôme au IV° siècle après J-C (c’est ce qu’on appelle la « Vulgate »). Le latin n’a donc rien d’une langue « sacrée » et le rôle qu’il a longtemps joué dans l’église catholique ne repose sur aucun argument historique ou théologique. Mais le latin a donné au culte, célébré en cette langue que peu de gens comprenaient, une sorte d’aura de mystère et les traditionnalistes s’y raccrochent.

Certaines particularités de l’orthographe française auraient-elles la même aura ? Depuis deux jours en effet, les media ne parlent que de ça. De quoi ? En fait d’une vieille histoire, comme on va en juger. En 1990 le Conseil supérieur de la langue française faisait des propositions de « rectifications » de l’orthographe, qui recueilleront un avis favorable du Conseil international de la langue française et seront approuvé à l’unanimité par l’Académie française, qui cependant conservait les deux orthographes. Il s’agissait essentiellement de mettre fin à quelques incohérences (chariot avec un seul r, charrette avec 2), de supprimer l’accent circonflexe lorsqu’il ne jouait pas un rôle distinctif (comme dans mur et mûr), de supprimer le trait d’union dans les mots composés et de simplifier quelques mots (comme nénufar au lieu de nénuphar). Tout cela constituait des « recommandations », ou des « tolérances ». Et c’était il y a un quart de siècle. En juin 2008 le Bulletin officiel de l’Education Nationale annonçait que cette orthographe révisée était désormais la référence, mais personne n’y fit attention et seule quelques revues l’utilisaient, sans que personne n’y fit d’ailleurs attention. La réforme était de façon générale appliquée en Belgique et en Suisse, mais ignorée en France.

Or voici qu’on annonce, pour la rentrée prochaine, que les manuels scolaires devront l’appliquer. Aussitôt, levée de boucliers des nostalgiques qui, allez savoir pourquoi, se focalisent sur l’accent circonflexe comme d’autres sur la messe en latin. Touche pas à mon accent semble soudain être le slogan d’une partie (une petite partie) de la population. Le Figaro d’aujourd’hui consacre trois grandes pages à l’évènement, et on y apprend par exemple que l’Académie ne « veut pas être prise en otage ». En fait il y a là une légère embrouille. Car ce n’est pas l’Académie qui avait décidé de cette réforme, elle avait simplement approuvé, je l’ai dit, une réforme élaborée  par le Conseil supérieur de la langue français. Et certains de ceux qui avaient voté cette approbation en 1990 se  rebiffent aujourd’hui. Jean d’Ormesson, par exemple. Il explique aujourd’hui qu’à l’époque il était « plutôt favorable à cette tendance réformatrice. Parce qu’il y a vingt-cinq ans les gens n’étaient pas malheureux comme aujourd’hui, et le pays dans cet état ». Et il termine en affirmant que « on réformera l’orthographe quand la prospérité sera revenue ».

Ce lien entre prospérité du pays et acceptabilité de modifications de l’orthographe peut surprendre, mais il n’est au fond pas si idiot. J’ai l’impression que dans la grande déprime que nous vivons certains Français veulent défendre des particularités de notre culture comme une chatte ses chatons, et je ne serais pas surpris de voir resurgir quelques égéries de la manif pour tous (Holà, Brigide Barjot !) sous un nouveau drapeau du genre « l’accent circonflexe pour tous ». L’insécurité va parfois se nicher en de curieux endroits.

Bon, tout cela ne mange pas de pain, mais quelques remarques s’imposent. La première est que cette « réforme » n’a aucun caractère obligatoire et que les enseignants feront ce qu’ils voudront, comme tout le monde d’ailleurs, et je continuerai pour ma part à écrire nénuphar ou dégoût.  La deuxième est que, comme par hasard, c’est de la droite que viennent les protestations, alors que le décret de 2008 instituant cette réforme à l’école était signée par Xavier Darcos et que le président de la République était alors un certain Sarkozy. La troisième est que notre gouvernement actuel fait un peu n’importe quoi, qu’il intervient de façon brouillonne ou désordonnée, et que notre ministre de l’Education Nationale aurait peut-être pu s’éviter cette levée de boucliers. A moins que... A moins qu’il n’y ait derrière tout cela une manipulation des éditeurs qui, pour vendre de « nouveaux » manuels, feraient de l’application de cette réforme une preuve de « nouveauté ».

Quoi qu’il en soit je vous invite, puisqu’en France dit-on tout se termine par des chansons, à entonner selon ce que vous pensez soit, sur un air de Brassens (Tempête dans un bénitier), « sans notre accent, sans notre accent l’école nous emmerde », soit, sur un air de Gainsbourg (En relisant ta lettre), « en relisant ta lettre je m’aperçois que l’orthographe et toi ça fait deux... Te faire la fête prend pas d’accent et dégoûtant s’en passe autant »


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fleche4 février 2016: Violon
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 Le semaine dernière, le 27 janvier pour être précis, je suivais sur la 5 l’émission C dans l’air, consacrée ce jour-là à Christiane Taubira, qui venait de démissionner de son poste de ministre. A l’animateur, Yves Calvi, demandant si elle pourrait jouer un rôle dans l’opposition de gauche au gouvernement, une journaliste répondit : « Non, c’est une soliste, pas un chef d’orchestre », façon élégante de dire qu’elle ne savait pas « jouer collectif » et qu’il était plutôt dans son tempérament de « jouer perso ». Yves Calvi ponctua alors: « Remarquez, c’est normal, le garde des sceaux est spécialiste du violon ». Personne, sur le plateau, n’esquissa le moindre sourire alors que j’éclatais de rire. Il ne faisait en effet pas référence à une éventuelle compétence musicale de Taubira, qui serait violoniste soliste mais, rebondissant sur l’image (« soliste, pas chef d’orchestre ») il jouait sur le sens argotique du terme violon, qui a pris le sens de « prison ». J’ai un peu honte d’expliquer cela, je pensais que tout le monde le savait, mais l’absence de réactions sur le plateau comme autour de moi (je ne suivais pas l’émission seul) m’a mis la puce à l’oreille. Le sens argotique de violon serait-il aujourd’hui inconnu ?

Pourtant cet usage est ancien. En 1881 Loredan Larchey le donnait déjà dans son Dictionnaire historique d’argot et, selon Alain Rey (Dictionnaire historique de la langue française), il daterait de 1790. Pour les uns il s’agit d’une image faisant allusion à la boite étroite du violon, pour les autres d’une analogie entre les cordes de l’instrument et les barreaux d’une cellule, ces deux explications pouvant d’ailleurs n’en faire qu’une : au fond de la boite étroite on regarde vers l’extérieur, à travers les barreaux. C’est-à-dire que l’on se trouve du point de vue de l’âme du violon, cette pièce d’épicéa verticale dans la caisse de résonance et qui lui transmet la vibration des cordes. L’argot aurait donc pu faire de cette âme le synonyme de « prisonnier », ce n’est pas le cas. Mais nous pourrions en décider, utiliser désormais âme avec le sens de prisonnier,  il suffirait pour cela d’accorder nos violons. Et, tant qu’à faire, dire que s’il est en prison, le dit prisonnier paie les violons du bal...

 

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fleche1er février 2016 : Points de vue
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Je suis en train de préparer une réédition augmentée de mon Marché aux langues, publié il y a près de quinze ans et depuis longtemps épuisé. Je lis donc beaucoup en ce moment et, dans un ouvrage collectif (Gestion des minorités linguistiques dans l’Europe du XXI° siècle, Lambert-Lucas éditeur), je tombe dans un chapitre de Christian Lagarde sur un passage me concernant. S’interrogeant sur les outils de description et sur la difficulté à articuler les approches micro- et macro-sociolinguistiques, l’auteur passe à une idée qui dit-il circule aujourd’hui et selon laquelle « la théorisation par le conflit serait obsolète » et le modèle de langues en contact serait «mieux adapté à l’analyse de sociétés plus avancées». Ce qui le mène à écrire ceci:

« C’est dans cet esprit que se pose la question de savoir s’il y a lieu par exemple de récuser le «premier Calvet» de Linguistique et colonialisme (1974) et de La Guerre des langues (1987) au profit du «second Calvet» de Pour une écologie des langues du monde (1999) et du Marché aux langues (2001). L’approche gravitationnelle et plutôt constatative du « second » l’emporte-elle véritablement sur la démarche «glottophagique» du « premier » qui s’incarne dans une substitution qui avance à grands pas à l’échelon planétaire ?»

Passons sur l’aspect qui pourrait sembler dynastique de ce « premier » et ce « second » Calvet (Calvet premier, Calvet deux, et pourquoi pas trois, quatre…) pour en venir à la vraie question de Lagarde : doit-on opposer un sociolinguistique « chaude », militante, à une sociolinguistique « froide », plus distante ou plus descriptive, ou doit-on les dialectiser ? D’une certaine façon, la réponse est dans sa façon de poser la question, et Lagarde penche visiblement pour la seconde branche de l’alternative. Mais ce qui me retient ici est la dichotomie qu’il opère dans quatre de mes livres, Linguistique et colonialisme et de La Guerre des langues d’un côté, Pour une écologie des langues du monde et Le Marché aux langues de l’autre, qui certes correspond, comme l’indiquent les dates, à une chronologie, mais pas nécessairement à une partition entre approche «chaude» et approche «froide». D’une part parce que un Linguistique et colonialisme comme La Guerre des langues relèvent des deux approches (par exemple les enquêtes sur les marchés plurilingues africains ou chinois relèvent de la description et non pas de la dénonciation mais, dans le même ouvrage, l’analyse des idéologues de la supériorité relève de l’inverse) et d’autre part pour la raison qu’il n’y a pas opposition entre un regard empathique, ou impliqué, sur les situations, et le besoin de se construire des instruments de description et de compréhension les précis possibles de ces mêmes situations. Etre concerné par l’avenir des langues régionales ou minoritaires, avoir analysé et mis à jour les relations entre le discours linguistique et l’idéologie coloniale, n’empêche pas que l’on cherche en même temps à se donner les meilleurs instruments possibles de description de situations sociolinguistiques. Mais je reviendrai de façon plus précise sur ces points dans la prochaine réédition de mon Marché aux langues… Simplement, n’étant pas habitué à me considérer comme objet de discours, j’ai été intrigué et je me suis un peu promené sur Internet, pour voir ce qu’on y disait de moi. Résultat partiel, ces quelques passages (j’en avais déjà lu deux sur quatre, au moment de leur publication) :

-Calvet est un « tenant de l’analyse psychanalytique du langage » (J.P.Bronckart, Théories du langage, une introduction critique, Bruxelles, Mardaga, 1977)

-Calvet représente la « sociolinguistique fonctionnaliste » (Bernard Laks, «Le champ de la sociolinguistique française de 1968 à 1983, production et fonctionnement», in Langue française N°63, septembre 1984)

-Calvet est un «importateur du marxisme en linguistique», « marxisant» et « fonctionnaliste critique» (Robert Forest in L’état des sciences sociales en France, Paris, La Découverte, 1986)

-Calvet est un « partisan de la marge linguistique» (Didier de Robillard, «Peut-on construire des faits linguistiques comme chaotiques,», in Michel Santacroce (ed), Faits de langue, faits de discours, Paris, l’Harmattan, 2002).

Fermons le ban sur ce kaléidoscope, qui témoigne soit de points de vue différents soit, bien sûr, de l’individu à multiples faces que je serais. Il se trouve que je suis intervenu vendredi à l’Institut Henri Poincaré, à Paris, dans un colloque sur « complexité et désordre » et que, devant un public essentiellement formé de mathématiciens et de physiciens, pour montrer comment les linguistes se construisaient la langue, j’ai évoqué la montagne Sainte Victoire que Cézanne a toujours représentée vue de l’Ouest, sous la forme d’un rectangle de trois kilomètres de base alors que vue du Nord ou du Sud elle s‘étend sur dix kilomètre. Il s’inventait ainsi une Sainte Victoire, comme les linguistes s’inventent différentes langues, à chacun la sienne ou presque. Encore une fois, question de point de vue. J’ai donc eu le sentiment qu’on s’inventait différents Calvet, et même si cela pourrait flatter mon ego, je dois dire que je préférerais qu’on me lâche les baskets et qu’on se préoccupe de l’essentiel : donner une assise scientifique à des revendications politiques. En effet, avant d’élaborer et de proposer une politique linguistique, il n’est pas inutile d’avoir la compréhension la plus fine possible des situations sur laquelle on veut intervenir. Alors, au travail.

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Janvier 2016

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fleche24 janvier 2016 : Quand les Chinois s'éveilleront...
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Je n’ai ni le temps ni le goût d’aller chercher dans le labyrinthe de ce site les billets dans lesquels je parlais de la Chine, mais j’ai le sentiment d’avoir écrit deux ou trois fois que ce pays était en situation prérévolutionnaire. La Chine en situation prérévolutionnaire ! Cela peut paraître étrange dans un régime « communiste », dans un pays qui a déjà fait sa révolution ou du moins qui vit sur ce mythe.

Revenons-y, à partir de ce qui est en train de se passer dans l’économie chinoise. La croissance du PIB tourne en Chine autour de 7%, ce qui est enviable pour beaucoup de pays, en particulier la France. Mais il flirtait avec les 10% il y a quelques années, et rien ne prouve d’ailleurs que le chiffre actuel (7,3% pour être précis) ne soit pas truqué à la hausse. La bourse est en train de s’écrouler, la banque de Chine intervient à coup de milliards de dollars, et ce désordre gagne les bourses occidentales.

Braquons maintenant le projecteur sur un autre phénomène : la corruption. Elle est, en Chine, généralisée, du sommet de l’état aux plus petites ruelles des plus petites villes. Tout le monde le sait, tout le monde l’accepte, à condition que chacun y trouve son compte : dans des proportions certes différentes, chacun peut profiter de cette corruption généralisée. De temps en temps on dénonce, condamne, exclue un gros corrompu, un chef d’entreprise ou un haut responsable politique, pour se débarrasser en fait d’un adversaire et donner des airs d’honnêteté au régime, et tout recommence comme avant. Le problème n’est pas en effet de lutter contre la corruption mais de conserver le pouvoir. Il y a des milliardaires visibles, ostensibles, se pavanant dans leurs grosses voitures, et qui se pavaneront tant que des corrompus mieux placés qu’eux les toléreront...

Ou tant que le peuple les tolérera. Car il y a des pauvres en Chine, voire des très pauvres, qui grappillent eux aussi des miettes aux marges de la corruption mais dont les conditions de vie s’aggravent. Dans ces couches subalternes de la société, comme dans les couches moyennes d’ailleurs, le niveau de vie baisse. Et si les miettes de la corruption cessent de descendre jusqu’au bas de l’échelle sociale, le système craquera. C’est la grande crainte de ce régime « communiste », que le peuple se révolte. Ou qu’un jour un patron du comité central questionne : « C’est une révolte ? » Et qu’on lui réponde : « Non, camarade, c’est une révolution ». On prête à Bonaparte cette formule, reprise en partie par Alain Peyrefitte comme titre de livre, « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». On pourrait bien un jour la détourner : « Quand les Chinois s’éveilleront, la Chine tremblera ».

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fleche20 janvier 2016 : Lisbonne
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J’ai parfois l’impression, lorsque je rentre de voyage et parle ici de mes impressions, de faire du « journalisme gonzo » : mélange de subjectivisme et de mise en scène de ma propre personne. Mais qu’importe, même là n’est pas mon intention, j’en prends le risque. J’étais allé à Lisbonne deux ou trois fois, mais pour des raisons professionnelles (soutenance de thèse, conférence, réunion de travail), et je n’avais guère eu de temps pour arpenter la ville. Je viens d’y passer quatre jours de vacances, et j’en suis rentré conquis. Conquis par le trajet du tramway 28, qui serpente dans des rues étroites en un trajet incompréhensible sans carte. Conquis par les azulejos qui ornent la majorité des façades, carreaux le plus souvent bleus, d’où une fausse étymologie fondée sur azul, « bleu », alors que le terme vient d’un mot arabe signifiant « petite pierre polie ». Conquis par les poulpes, les seiches, les calamars que j’ai ingurgités en les arrosant de « vinho verde ». Conquis par les points de vue sur le Tage qui apparaissent soudain, au bout d’une ruelle, bref conquis par beaucoup de choses... Lisbonne est une ville géographiquement compliquée, aux multiples collines que l’urbanisme cache un peu, une ville qui résiste à la compréhension, ou qui s’ouvre très lentement. Et, bien sûr, la ville du fado.

Le fado est un genre musical qui pousse au désespoir si l’on en écoute les paroles, disons, pour faire plus chic, à la saudade, quelque chose comme la mélancolie. Dans le bairro alto, un quartier qui, comme son nom l’indique, est surélevé par rapport au centre ville historique, on trouve des dizaines de restaurants qui proposent un spectacle de fado, la plupart de qualité moyenne. Pourtant, parfois, on tire le bon numéro. Dans une toute petite rue portant le nom d’un journal qui y eut un temps son siège (rua do Diaro de Noticias), la Tasca do Chico est l’un de ces bons numéros. Une salle minuscule, sept ou huit tables de bois brut, mais beaucoup plus de clients debout qu’assis, une nourriture réduite au minimum, fromages, jambon, pasteis de morue, du vin et des alcools... Et la musique.

La maison fournit en fait les musiciens, une guitare portugaise, à douze cordes avec une caisse en forme de poire, et une guitare classique, appelée, je ne sais pas pourquoi, « guitare française ». Quant aux voix, elles viennent de la salle, ou de la rue, de clients ou de voisins. Un vieil homme qui arrive sur deux béquilles, s’appuie contre le mur et se met à chanter, puis repart. Ou une jeune fille brune, presque une adolescente, qui tremble avant de se produire, puis se lance, et c’est l’extase. Plantée fermement sur ses pieds, elle a des élans du corps vers la salle, comme pour pousser sa voix vers le public, au point qu’on se demande si elle ne va pas tomber vers l’avant. Bref, si vous passez par Lisbonne, faites le détour, il en vaut la peine.

Autre chose qui surprend un peu, la présence de la langue française. Je ne parle pas des intellectuels, ni des professionnels du tourisme, mais du peuple. Cela s’explique en partie par les travailleurs migrants ayant séjourné en France ou au Luxembourg puis étant retournés au pays. Un exemple parmi d’autres : ma compagne Claude s’adresse en anglais à un employé du métro, assis derrière une vitre, et lui demande s’il a une carte du réseau. Il la lui tend et lui dit : « pourquoi me parlez-vous en anglais ? La prochaine fois, parlez français ». Cela m’a rappelé un Québécois avec lequel je dînai dans un restaurant d’Alexandrie, en Egypte, et qui, voulant des frites, commanda des french fries. « Des frites ? » lui répondit le garçon. Anecdote, je sais, qui ne repose sur aucune enquête exhaustive, mais la domination de l’anglais est aussi en partie dans la tête des gens.

Mais, pour finir par là où j’ai commencé, si on ne parle ni de frites, ni de plan de métro dans le fado, et si on y chercherait en vain des mots français, cela n’enlève rien à sa grandeur. Vous vous en doutiez sans doute...

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fleche13 janvier 2016 : Démesure et PMA
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En une semaine, le monde de la musique a perdu trois personne : Michel Delpech, Pierre Boulez et David Bowie. Je sais, ils ne jouaient pas dans la même catégorie et il est inutile de comparer l’incomparable. Mais j’ai été frappé par la place respective accordée dans les média aux trois susdits. Pour ne pas être trop long, je ne vais utiliser que l’aune de Libération. Mort de Delpech, quatre pages. Mort de Boulez, deux pages. Mort de Bowie, trente-deux pages. Oui, vous avez bien lu, trente-deux pages, entre lesquelles était inséré un Libération de seize pages traitant du reste de l’actualité. J’avais déjà trouvé un peu raide que l’on considère Boulez comme deux fois moins important que Delpech, mais considérer Bowie comme seize fois plus important que Boulez, cela me semble quelque peu démesuré.

Passons à autre chose. La presse catholique italienne s’est levée comme un seul homme contre un projet de mariage pour les homosexuels, dénonçant dans le même temps la PMA, la procréation médicalement assistée. En gros, les catholiques italiens adoptaient les mêmes positions que les français, lors des manifestations contre le mariage pour tous. Là aussi, démesure. Des amis avocats me disaient à l’époque qu’ils étaient bien contents de cette loi, qui allait leur fournir des clients, lorsque les homos mariés allaient se mettre à divorcer. Pourtant je n’ai ni vu ni entendu des avocats catholiques défendre le mariage pour tous. C’est sans doute ce qu’on appelle jouer contre son camp. Et, de façon plus générale, les catholiques dans leur ensemble jouent contre leur camp lorsqu’ils s’opposent à la PMA. S’ils réfléchissaient un peu, ils se rendraient compte que, face aux incrédules qui se gaussent de la virginité de Marie, de cette fable selon laquelle elle aurait pu mettre au monde un enfant, Jésus, tout en étant vierge, leur seule planche de salut serait justement la PMA. Cela donnerait une petite couche de modernité à leur fonds de commerce : Jésus et Marie précurseurs de la procréation médicalement assistée. Non, non, merci, c’est un conseil gratuit, gardez le denier du culte pour autre chose...

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fleche1er janvier    2016 : Année de merde
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Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, des centaines de milliers de réfugiés fuyant les massacres du Levant, Bolloré instaurant un régime soviétique à Canal +, le 13 novembre et ses 130 morts à Paris, la fièvre brune façon FN, telle une épidémie rampante, l’état d’urgence, la déchéance de nationalité et quelques autres bonnes nouvelles, comme en Irak, en Syrie, au Cameroun et ailleurs, l’année 2015 a vraiment été ce qu’en termes choisis je pourrais, comme la reine Elizabeth II en 1992, qualifier d’annus horribilis mais que je préfère nommer de façon plus prosaïque année de merde. Et je ne vois guère comment les choses pourraient changer en quelques secondes, juste après le carillon de minuit, un baiser et une coupe de champagne et hop, fini 2015, vive 2016, finie l’année de merde, vive l’année glorieuse ! Vous y croyez, vous ? Pas moi.

Il y en a cependant qui commencent bien l’année 1916 : les habitants de Aït Yahia, petit village kabyle de la wilaya de Tizi Ouzou. C’est là, en effet, qu’est né en 1926 Hocine Aït Ahmed. Opposé au régime du parti unique algérien il avait été le fondateur du FFS (Front des Forces Socialistes). Il avait donc été emprisonné, condamné à mort. Puis il s’était échappé et s’était installé en Suisse, où il vient de mourir. Son corps a été rapatrié en Algérie avec tous les honneurs, les morts, comme chantait Brassens, « sont tous de braves types ». Il doit être enterré aujourd’hui dans son village natal et, pour l’occasion, on a goudronné la route qui y mène. Je vous le disais, les habitants de Aït Yahia commencent bien l’année : ils ont une route goudronnée. Je ne sais pas comment on dit « bonne année » en kabyle. Alors, en arabe, sana saïda. Profitez de votre route, amis de Aït Yahia. Ca ne va sans doute pas durer.

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