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25  septembre   2016: Milan, quelques impressions et un "détail"

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Je viens de passer trois jours à Milan, pour un colloque au titre évocateur, CONfini, CONtatti, CONfronti , dont la traduction française (confins, contacts, confrontations) en perd un peu l’harmonie phonique, conservant certes la même première syllabe mais pas la rime donnée par la marque du pluriel en italien.

Mais, avant d’en revenir à cette réunion, quelques impressions générales. D’une part, j’ai été très frappé  en lisant la presse italienne par le nombre de formules ou de termes anglais qui y fleurissent. On y parle au beau milieu de phrases en italien  d’austerity, de money transfer, on lit, à propos de Paris et des jeux olympiques, « I Giocchi low cost di Parigi » , et si l’on parle parfois du stato islamico, l’état islamique, on trouve plus souvent la forme anglaise Isis (Islamic State of Irak and Levant). Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est l’omniprésence du terme movida. Tout le monde parle des quartiers de la movida, les quartiers à la mode, les quartiers où l’on s’amuse, et l’on a vraiment l’impression que Milan veut faire la fête. Le terme movida est bien sûr emprunté à l’espagnol qui désignait, après la mort de Franco la contreculture, les fêtes nocturnes, la libération des mœurs à Madrid. Mais les habitants de Milan ne savent pas, je l’ai vérifié en en interrogeant quelques uns, qu’en espagnol la formule venait d’une expression de l’argot des trafiquants, hacer una movida, qui signifiait aller se fournir en drogue à la périphérie des grandes villes pour revenir la consommer au centre… Bref, la ville se défonce, même si l’on peut se demander si elle ne danse pas au dessous d’un volcan.

J’ai aussi vu, mais cela n’a rien à voir, une très belle exposition de photos, Actrices, de Kate Barry, l’une des filles de Jane Birkin, à l’Institut français. Ajoutons pour finir un néologisme capté au vol, apericena, qui désigne ici ce qu’on appelle en français un cocktail dinatoire et qui est devenu très à la mode dans la capitale du Nord de l’Italie. Cocktail dinatoire a d’ailleurs, en France, des connotations plutôt bourgeoises et on peut lui préférer apérodîne.  Après cet apéritif, donc, revenons donc à mon colloque, ou du moins à une petite partie de ce colloque.

J’y ai rencontré Gao Xingjian qui, comme moi, était invité à faire une conférence. Il est, bien sûr, connu comme prix Nobel de littérature, mais on sait moins qu’il est aussi poète, auteur de théâtre, essayiste et peintre. Or j’avais vu il y a un peu plus de dix ans en Avignon une exposition de ses toiles, et une chose m’avait frappé, sur laquelle je vais revenir. En Chine, la poésie et la peinture utilisent les mêmes instruments (pinceau, pierre à encre, encre), et sur les peintures traditionnelles (les paysages qu’on appelle shan shui, « montagne et eau » ou « montagne et fleuve ») on voit toujours, à côté du paysage, des poèmes calligraphiés et la signature de l’artiste, apposée avec un sceau et de l’encre rouge. Or, dans la rétrospective d’Avignon, les œuvres  de Gao étaient présentées dans un ordre chronologique et j’avais remarqué qu’il avait suivi jusqu’à une certaine date les canons de la peinture traditionnelle chinoise, signant en rouge et au sceau, pour subitement changer et signer de son nom, en caractères latins. De quoi le fait d’abandonner le système chinois de signature était-il le signe ? J’avais l’intuition que cette modification était le symbole graphique d’un changement de référence culturelle, et j’ai donc profité de cette rencontre pour l’interroger. Mon intuition était juste. Gao est devenu français en l’an 2000, et il m’expliqua que jusque là il utilisait un  sceau (qu’il avait gravé lui-même, il tint à le préciser) puis qu’il était passé à son nom, GAO, en caractères latin. Mais il avait l’air de considérer cela comme anecdotique. J’y vois pour ma part quelque chose d’important : un changement de vie, un changement d’identité, une façon de tourner une page en quelques sortes. Et d’ailleurs il lui arrive désormais d’écrire des pièces de théâtre en français. Mais il est intéressant que ce passage se manifeste aussi simplement, par ce que l’on pourrait prendre pour un détail graphique qui est en fait beaucoup plus qu’un détail.

 

 


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17  septembre   2016: sourde/sonore

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J’ai oublié, dans mon billet d’hier, de signaler un petit détail dans la prestation télévisée de Nicolas Sarkozy. On l’interroge sur la déradicalisation, mot qui n’est certes pas facile à prononcer et que mon correcteur orthographique refuse d’ailleurs. Mais j’ai entendu une amorce, vite corrigée, dérati... déradi... (calisation). Un t à la place d’un d. La différence entre ces deux consonnes est légère, la première est sourde, la seconde sonore, comme entre p et b, s et z, etc. J’ai réentendu ce passage dans une émission d’information et j’ai eu la même impression. Il faudrait bien sûr avoir la bande et l’analyser en laboratoire de phonétique. Mais j’ai le sentiment que Sarkozy allait prononcer dératisation. Ce qui serait un intéressant lapsus embryonnaire.


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16  septembre   2016: Faux-monnayeur

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Nicolas Sarkozy était donc, hier soir, le premier invité de la nouvelle émission politique de France 2. Et ce qu’il a raconté avait de quoi surprendre.

Lui qui, lorsqu’il était président, voulait faire inscrire dans la Constitution l’interdiction de tout déficit budgétaire, défend aujourd’hui un programme économique qui ferait augmenter le déficit et déclare que ce n’est pas un problème.

Lui qui, lorsqu’il était président, avait lancé le Grenelle de l’environnement déclare aujourd’hui que l’homme n’est pas responsable du réchauffement climatique.

Lui qui, lorsqu’il était ministre de l’intérieur, avait signé en 2003 les accords du Touquet déclare aujourd’hui que « nous ne sommes pas les gardes barrières de l’Angleterre », qu’il faut laisser partir les migrants qui veulent s’y rendre.

Lui qui, récemment, affirmait qu’il voulait supprimer la loi sur le mariage pour tous, dit aujourd’hui le contraire

Bref, Sarkozy a « changé », mais pas au sens où il voudrait nous le faire croire. Disons qu’il a tout d’une girouette, mais cela pose en même temps le problème de la valeur des mots et des phrases, sur lequel je reviendrai plus bas.

Continuons. Sur sa responsabilité dans la situation actuelle de la Libye, il dégage en touche.  A toutes les questions précises de Léa Salamé, parfois répétées plusieurs fois, sur l’affaire Bygmalion par exemple, il esquive, répond à côté. François Lenglet lui cite une circulaire. « C’est nul ! » dit Sarkozy. Lenglet lui rappelle que cette circulaire date de février 2012, lorsqu’il était président donc, il esquive et passe à autre chose. Bref, il a tout d’une anguille.

Alors, Sarkozy : Anguille ou girouette ? Anguille et girouette ? Les deux, sans doute, mais je crois qu’il est en même temps un faux-monnayeur, et qu’il n’est pas le seul.

Je m’explique. Les discours politiques ou idéologiques ont toutes les apparences de la monnaie : de la même façon que la valeur faciale d’une pièce par exemple est totalement déconnectée de la valeur du métal qui la compose, qu’elle ne repose que sur la confiance (on parle d’ailleurs de monnaie fiduciaire), on peut avoir ou pas confiance en ce que disent ces discours. Mais si l’on peut prévenir la fraude pour la monnaie, par inclusion d’hologrammes ou de fils de sécurité dans les billets par exemple, il est plus difficile de prévenir la fraude sémantique. Il faudrait vérifier à chaque mot, chaque phrase, la « valeur » de ce qui est dit. Or l’expérience nous montre que ces discours  sont souvent de la fausse monnaie, ou de la monnaie de singe, en ce sens qu’ils ne sont pas ce qu’ils prétendent être, qu’ils n’annoncent pas ce qui sera fait ou ce qui arrivera, mais parfois le contraire. De la même façon que le mot chien ne mord pas, on ne peut pas payer avec le mot argent. En revanche on peut acheter des voix avec la fausse monnaie du discours, être élu et changer ensuite de discours. Ce qui nous ramène aux politiques en général, faux-monnayeurs donc, et à Sarkozy en particulier.

Bien sûr, je m’amuse un peu, mais poursuivons tout de même. Une chose est de payer avec de la fausse monnaie, une autre est de la fabriquer. Nous entendons des militants de tous bords répétant des formules ou des slogans qui souvent sont des contre-vérités. Mais s’ils diffusent ainsi de la fausse monnaie, ils ne la fabriquent pas, ils utilisent celle que leur leader ou leurs dirigeants ou leurs chargés de communication mettent en circulation.

Pour finir en m’amusant un peu plus : J’entends dire qu’Usain Bolt est le plus rapide sur cent mètres : fausse monnaie ? A priori non, puisque cette phrase donne le résultat d’un chronométrage. Mais si j’entends dire qu’Allah est le plus grand, je sais que cette autre phrase ne donne pas le résultat d’un passage sous une toise. Vous avez une heure pour commenter cette dernière phrase.

 

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7 septembre   2016: Est-il adroit d'être à droite?

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« Je ne suis ni de droite ni de gauche » aurait déclaré Emmanuel Macron. Dont acte : il serait donc ailleurs, et l’avenir nous dira peut-être où.

Mais d’où vient que ces termes, droite et gauche,  portent une opposition politique ? Commençons par l’origine de ces deux mots. Autant le mot droite est, si je puis dire, clair, du latin directus, que l’on retrouve dans la plupart des langues romanes, destra en italien, derecha  en espagnol, destra en portugais, ces langues ne disent pas gauche de la même façon : sinistra en italien, izquierda en espagnol, esquerda en portugais, esquerre en catalan (toute ces formes venant du basque eskerr) et, donc, gauche en français... On ne sait pas vraiment d’où vient ce dernier mot, certains lui voyant, sans beaucoup de preuves, une origine germanique. Mais, dans tous les cas, ces deux termes, gauche et droite, désignaient d’abord une direction : main droite et main gauche, à droite et à gauche, etc. C’est, en français, depuis la révolution de 1789 que ces termes ont pris un sens politique, désignant ceux qui siégeaient, à l’assemblée, à la gauche ou à la droite du président de séance. Fort bien.

Pourquoi, cependant, droite se dit-il à peu près de la même façon dans ces langues et pas gauche ? Le mot latin sinister, le côté gauche, avait pris un autre sens, celui de « mauvais présage », parce que les devins considéraient comme néfaste le fait que les oiseaux qu’ils observaient viennent de la gauche. C’est là, vous l’aurez compris, l’origine de l’adjectif sinistre, et c’est sans doute pourquoi on a en français abandonné senestre, qui coexista un temps avec destre, au profit de gauche : trop sinistre, ce mot senestre. Mais gauche a, comme en latin, gardé un troisième sens, celui de « pas droit », de « tordu », de « maladroit » en quelque sorte. Et ce sens se retrouve ailleurs, en espagnol par exemple où le verbe izquierdear  signfie « agir de travers », ou encore en anglais où gauche se dit left, mais où to be left signifie « être maladroit » (et to be right « avoir raison »).

D’un côté, donc, être gauche, ou maladroit, de l’autre être habile, adroit. Du coup, être de gauche pourrait renvoyer, dans l’inconscient collectif, à la maladresse, et être de droite à l’adresse. Certains pourraient donc considérer, en ces temps pré-électoraux qui ne semblent guère favorables à la gauche, qu’il est adroit d’être à droite. Et, pour conclure : Ni de droite ni de gauche, Macron, peut-être, mais sûrement adroit.

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6  septembre   2016: Frémissement

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Je vous ai signalé en son temps la parution de mon bouquin sur la Méditerranée. Depuis lors, je suis allé de surprise en surprise, ou de bonnes nouvelles en bonnes nouvelles, comme vous voudrez. Sorti mi avril, le livre était épuisé en six semaines, je vous l’avais dit à l’époque. Réimprimé en juin, il était de nouveau épuisé en août, et il vient de ressortir, troisième tirage donc, début septembre, avec un beau bandeau rouge, « prix Ptolémée 2016 ». Ce prix est décerné par le forum International de Géographie et me sera remis début octobre, mais vous trouverez si ça vous intéresse des renseignements sur ce forum sur Internet.

Ce qui me retient est ailleurs. Depuis de longues années les livres de sciences humaines, et singulièrement de linguistique, trouvent difficilement un éditeur et la plupart de nos collègues sont obligés de sortir, parfois à compte d’auteur, dans des boites comme l’Harmattan. Signe d’un désintérêt, sans doute, signe des temps peut-être, signe aussi que la linguistique ne fait plus rêver. Or on sent soudain un léger frémissement. La presse a par exemple parlé du dernier bouquin de Philippe Blanchet sur la « glottophobie », et du mien comme vous savez. Ce dernier n’est pas vraiment facile à lire, il est parfois technique, mais il est en train de faire un succès. Et il y a là quelque chose à analyser. Un signe, mais de quoi? La situation politique, les flux de migrants du sud vers le nord de la Méditerranée, le racisme rampant et décomplexé, sont peut-être un début d’explication. Je devais par exemple participer les 14 et 15 septembre à un forum organisé à Nice par le Nouvel Observateur sur le thème « des ponts sur la Méditerranée », et cela témoigne d’un intérêt politique pour le traitement linguistique de la question. La réunion a été annulée à la demande de la ville de Nice, sans doute pour des raisons de sécurité, mais la chose demeure. 

 J’ai le sentiment que montrer que la linguistique ne parle pas seulement des langues mais aussi de nos sociétés et de nos situations politiques permet de toucher un public un peu plus large. J’avais déjà eu cette impression lorsque nous avions, avec Jean Véronis, publié un livre sur la campagne électorale de 2007, puis un autre sur les mots de Sarkozy. Et ce frémissement n’est pas seulement un bonne nouvelle pour la linguistique, il est, je crois, rassurant pour l’avenir, montrant que le public ne se satisfait pas seulement des discours populistes, qu’il cherche d’autres types de réflexions. C’est plutôt encourageant, non ?


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4   septembre   2016: Monsieur μ

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Emmanuel Macron était, ce dimanche, de 12 heures 30 à 14 heures, l’invité de Nicolas Demorand sur France Inter, une heure et demie moins la courte interruption du journal de 13 heures. L’émission étant également diffusée sur la nouvelle chaîne de télévision France info :, je l’ai à la fois vue et écoutée. Du coup je ne sais pas si les simples auditeurs de la radio ont perçu ce qui se passait sur le plateau. Macron, donc, avec à sa gauche Demorand qui dirigeait les débats et à sa droite trois journalistes, l’un de France Inter, l’autre de France 2 et le troisième du Monde. L’invité était donc sensé répondre à leurs questions, mais il y en eut peu, pour les raisons qu’on va voir. A chacune d’entre elles en effet, l’invité se lançait dans un long discours filandreux et évitait le plus souvent de répondre. Il me faisait penser à Georges Marchais naguère, à Jean-Luc Mélenchon aujourd’hui, sauf que Mélenchon, pour rester dans l’actualité, utilise plutôt l’insulte et le populisme alors que Macron pratique pour sa part un pseudo langage philosophique, évoquant la complexité des problèmes, tournant en rond et, surtout, ne rendant jamais la parole, pour repousser le plus tard possible la question suivante.

Il fallait voir Demorand, la main tendue vers lui, doigts écartés, pour tenter de l’arrêter, de donner la parole aux autres ou pour le recadrer, il fallait voir les journalistes, l’air excédé ou ironique, pour comprendre que l’ancien ministre de l’économie énervait tout le monde et, encore une fois, je ne sais pas si cela se percevait en radio. Je me disais que Demorand allait finir par se mettre en colère, par crier « mais taisez-vous, ou répondez aux questions », mais non. Visiblement il n’en pouvait plus mais l’autre, imperturbable, continuait à ne rien dire mais à le dire très bien. Un exemple, un seul : les journalistes lui demandaient avec insistance s’il était vrai qu’il ne se présenterait pas à l’élection présidentielle dans l’hypothèse où François Hollande serait candidat, et il a réussi à faire de longues phrases bien tournées sans jamais répondre à cette question pourtant simple. En fait il semble être incapable d’utiliser le oui ou le non, ni de dire peut-être, il paraît ailleurs, dans les limbes. Gentil garçon propre sur lui, ponctuant parfois son discours de formules latines, il a tout du gendre idéal (mais, mesdames, il est déjà marié), idéal et inutile.

Et je me demandais comment un tel homme peut faire la une des journaux depuis des semaines, comment il peut faire illusion, comment des gens peuvent imaginer qu’il a devant lui un destin politique. Je ne sais bien entendu pas de quelle façon les media vont rendre compte de cette longue émission, qui m’a paru horripilante et, surtout, vide. C’est cela, la vacuité absolue habillée de belles phrases. Sur le fond, ce serait plutôt Emmanuel Micron.

Tiens, désormais, c’est comme cela que je l’appellerai : Monsieur μ


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  28 août   2016: Rentrée

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Chic, un nouveau livre !

Pour les amateurs de lecture, la rentrée de septembre est toujours un plaisir. Près de 300 romans, parfois plus, arrivent sur le marché, la lecture des suppléments littéraires des différents quotidiens , ou nos goûts, nous aident dans nos choix, bref notre gourmandise a de quoi se rassasier.

Chic un nouveau livre, donc. Mais ce n’est pas de rentrée littéraire que je vais vous parler, de rentrée politique plutôt. Cette année, la grande nouveauté Tout pour la France, oui, Tout pour la France, signé Nicolas Sarkozy. Il y annonce, à la surprise générale, qu’il sera candidat à la présidentielle (personne ne l’aurait imaginé) et y détaille, son programme. Plus de durée unique du temps de travail, indemnités de chômage dégressives au bout de 12 mois, puis de 18 mois, suppression de l’impôt sur la fortune, mise au trou de tous ceux que l’on soupçonne de constituer une menace pour l’ordre public, système de cotisations sociales favorisant les patrons... Bref, même si Sarkozy vous était sympathique (moi il me donne des boutons), son programme ne pourrait que vous révulser. Je sais, Alain Juppé semble avoir toutes les chances de remporter la primaire de la droite, et Sarkozy d’aller là où il devrait être, en prison (au fait, une humoriste a annoncé que Sarkozy était candidat à l’amnistie présidentielle...). Et je sais aussi que les media donnent de Juppé  l’image d’un homme raisonnable, d’un vieux sage. Mon œil ! Nous l’avons vu à l’ œil lorsqu’il fut premier ministre et savons à quoi nous attendre : son programme sera au bout du compte le même que celui de Sarkozy, l’hystérie en moins.

Dès lors, est-il possible que la gauche parvienne au second tour ?

En 2002, au premier tour de l’élection présidentielle, Christiane Taubira avait obtenu  2,32% des voix, Jean-Pierre Chevènement 5,33%, Noël Mamère 5,25% , Olivier Besancenot 4,25%, Arlette Laguillier 5,72%, etc. Le total de cette dispersion des candidatures plus ou moins de gauche dépassait les 23% et chacun, perché sur son petit ego, avait joui d’être pendant quelques semaines à l’affiche. Le résultat, vous vous en souvenez, fut que Jean-Marie Le Pen avec 16,86% des vois, dépassa Jospin (16,18%) et parvint au second tour. En 2007, le ridicule des petites candidatures fut encore plus aveuglant : Laguillier 1,33%, Besancenot 4,08%, Bové 1,32%, Buffer1,93%, Voynet 1,57%... Et en 2012 Arthaud, succédant à Laguillier, atteignait glorieusement 0,56%, Poutou, remplaçant Besancenot, 1,15%, Joly, pour les écolos, 2,31%... Seule nouveauté, Mélenchon, avec 11, 1% des voix, arrivait en quatrième position, derrière Hollande, Sarkozy et Le Pen.

Pour la prochaine édition de ce spectacle électoral, nous savons que le Pen a toutes les chances d’être au second tour. Reste donc à savoir qui sera le deuxième. Et l’on voit mal comment, avec la multiplication de ces petites candidatures plus celle Mélenchon, un candidat de gauche, quel qu’il soit, pourrait y parvenir. On a longtemps dit que la droite française était la plus bête du monde, la gauche la détrône désormais. Même si Duflot parvient à 5%, ce qui est douteux, et Mélenchon à 15%, ces deux-là, tous seuls comme des grands, mettront la droite au pouvoir.

C’est beau la politique, lorsque les ambitions et les petits calculs prennent le pas sur l’intérêt général.

 

 

 


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  12 août   2016: Fin de saison

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Ouf ! Fin de saison ! Nous avons vécu l’euro de foot, puis les Jeux Olympiques, le nationalisme des commentaires sportifs, l’invasion des media, mais ça y est, c’est fini.

Ce matin je me suis pourtant penché sur les résultats de ces Jeux Olympiques envahissants. Les Etats-Unis sont en tête avec le plus de médailles (121)  et le plus de médailles en or (46). Mais, immédiatement après, on trouve la Grande-Bretagne (67 médailles) puis la Chine (70 médailles), parce que la première a obtenu 27 fois l’or et la seconde 26. On retrouve la même chose avec le Japon à sixième place avec 41 médailles et la France à la septième avec 42 médailles, le premier ayant 12 médailles d’or et la seconde 10. Bon, on compte comme on veut, cela prouve que le point de vue crée l’objet, mais ce qui m’intéresse plus est l’éventuelle corrélation entre ces résultats et... Et quoi ? Je ne sais pas, justement. Prenons le quinze premiers pays : Etats-Unis, Grande-Bretagne, Chine, Russie, Allemagne, Japon, France, Corée du Sud, Italie, Australie, Pays-Bas, Hongrie, Brésil, Espagne, et Kenya dans cet ordre. Avec quoi peut-on trouver une corrélation de cet ordre ? Pas avec la population (nous aurions alors Chine, Inde, E-U, Indonésie, Brésil, Pakistan, Nigeria, Bangladesh, etc.) Si nous prenons le PIB par habitant, l’ordre serait Luxembourg, Norvège, Qatar, Suisse, Australie, Danemark, Suède, Singapour, E-U, Canada, etc. Pas de corrélation, donc. Ni avec la superficie des pays, qui donnerait encore un autre ordre : Russie, Canada, Etats Unis, Chine, Brésil, Australie, Inde, Argentine, Kazakhstan, Algérie, etc... Il faudrait peut-être aller chercher du côté des politiques sportives, des structures de formation, mais là je n’ai aucune données. Une dernière remarque cependant : Si on comptait l’Union européenne comme un tout, elle serait en tête, largement avant les Etats-Unis, et même sans la Grande-Bretagne.

Fin de saison encore, mais qui m’inspire des remarques toutes différentes, la fin prochaine des vacances d’été. Depuis des semaines on trouve sur différentes chaînes de télévision des publicité pour des régimes amaigrissants. Le principe est simple, toujours le même : on vous livre chaque jour vos repas, vous ne mangez que ça et vous maigrissez à vue d’ œil. Certains proposent même une semaine gratuite, voire un mois gratuit. Et donnent des exemples de réussite : Mamie a perdu 18 kilos, maman 18 et moi 16... L’aspect saisonnier de la chose est évident : l’été on va à la plage, on démasque son corps et il faut donc maigrir pour être montrable. L’une de ces pubs passait, la semaine dernière, deux ou trois fois en dix minutes sur la même chaîne, mais  il n’y en aura sans doute plus d’ici quelques jours. Fin de saison, donc. On ne fera pas de pub pour maigrir ou pour bronzer à Noël. Mais une petite remarque, cependant. Dans toutes ces publicités, on ne voyait que des femmes. Les hommes auraient-ils tous des corps parfaits ? Ou, comme le diable, le machisme se cacherait-il dans les détails ?

Allez, la saison des machos n’est pas encore terminée.

 


 

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  17 août   2016: Du burkini à la subsidiarité

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Evacuons d’abord le débat juridique : faut-il ou pas interdire le burkini sur les plages ? De la même façon que l’idée absurde d’une taxe sur la nourriture hallal, toute mesure destinée à une partie de la population est inacceptable, non seulement parce que nous sommes tous égaux devant la loi, mais surtout parce que légiférer pour une partie de la population, les musulmans ou les fumeurs, les collectionneurs de timbres ou les habitants d’Autun, est discriminatoire et de nature à créer du communautarisme.

Nous sommes donc tous égaux devant la loi. Cela implique un petit détail : que les hommes et les femmes soient égaux. Que le conducteurs comme les conductrices doivent s’arrêter aux feux rouges, que les citoyennes comme les citoyens doivent payer leurs impôts, ou encore que, sauf dans les camps de nudistes, hommes et femmes ne se baladent pas à poil, sauf si le législateur décidait de changer la loi. Ces quelques exemples ne font pas problème et je suppose que jusqu’ici tout le monde est d’accord avec moi. Mais alors pourquoi certains voudraient-il imposer aux femmes ce qu’ils n’imposent pas aux hommes ? Pourquoi les femmes devraient-elles porter un voile ou une burka et pas les hommes ? On voit qu’il y a là un conflits de lois. D’un côté la loi de la république, de l’autre la loi d’une religion. Le débat sur le burkini, comme celui sur le voile au début des années 2000 révèle bien sûr en partie une islamophobie rampante, mais il pose surtout un problème : le voile, la burka et aujourd’hui le burkini ne cachent pas seulement le visage ou le corps de la femme, ils sont comme un arbre cachant une forêt inquiétante. Derrière ces voiles, ces morceaux de tissus plus ou moins grands, plus ou moins larges, se cachent l’intolérance, les femmes opprimées, lapidées, la censure, la main coupée des voleurs, le racisme, l’antidémocratisme, un modèle de société théocratique contre lequel la France s’est battue pendant des siècles. Et le problème n’est pas de savoir s’il faut ou non interdire le voile, la kippa ou la croix dans les écoles, la burka dans les lieux publics ou le burkini sur les plages et dans les piscines. Il est que leur acceptation est une porte ouverte à d’autres avancées de cette intolérance antidémocratique dont sont aujourd’hui porteuses certaines conceptions de la religion. 

Ce n’est pas parce que la droite dure ou l’extrême droite, disons Sarkozy ou Le Pen, affirmeraient que le soleil se couche à l’ouest, qu’un angélisme propre à la gauche  devrait nous pousser à dire le contraire. Et ce n’est pas parce qu’ils sont porteurs d’un discours raciste et islamophobe qu’il nous faudrait avec gêne détourner le regard, nier le problème et regarder ailleurs. Nous nous trouvons effectivement face à un conflit de lois, et les lois des différentes religions doivent passer après la loi de la république. Reste à savoir qui doit prendre en charge cette question, qui doit faire respecter cette hiérarchie des lois, dans le cadre général de ce que nous appelons la laïcité.

En 1992 le traité européen de Maastricht rappelait le principe de subsidiarité, en gros le fait qu’un problème doive être réglé par la plus petite entité capable de le résoudre, pas par l’Union européenne lorsqu’un pays peut le faire. Et c’est bien sûr d’abord aux musulmans de faire respecter par les croyants la loi du pays dans lequel ils se trouvent. Le veulent-ils, ou le veulent-ils tous ? C’est douteux. Mais c’est, je pense, en ces termes que doit être abordée la question.


 

 


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  9 août   2016: Le spectacle sportif

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J’ai toujours aimé pratiquer le sport mais je déteste le business du sport. Ce mélange de fric et de dopage, cette industrialisation du corps qu’il partage avec la mode me révulse : d’un côté on prend des drogues pour être plus musclé, de l’autre pour être plus maigre et, dans les deux cas, nous avons une vaste entreprise de connification des masses et d’enrichissement de quelques sportifs et surtout des fédérations, des lobbies. De la même façon que les parieurs français, ceux qui jouent au loto, au tiercé et à quelques autres attrape-nigauds, ne se voient pas comme un joueur collectif et ne se rendent pas compte qu’ils sont toujours perdants (l’état prend, à la source, près de la moitié des mises), les supporters qui se précipitent au stade, achètent des maillots, des écharpes, des gadgets, ne se rendent pas compte qu’ils enrichissent des milliers d’intermédiaires...

On prête à Winston Churchill une formule selon laquelle le meilleur argument contre la démocratie était un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen, mais écouter trois minutes un supporter moyen a de quoi vous rendre dépressif. Que dire lorsque, nationalisme aidant, ce discours débile s’étend aux dimensions d’un pays. Déjà, pendant la coupe d’Europe de foot nous avions dû subir quotidiennement les commentaires des supporters et des journalistes confondus. Aujourd’hui, avec les jeux olympiques, on ne sait comment échapper à cette avalanche. J’ai environ deux cents chaînes de télé et il me faut ruser, lorsque je cherche des informations ou un film : partout les JO ! En outre, depuis trois jours, on ne parle que de la maigre récolte de médailles par la France. Espoirs et désespoirs (« aujourd’hui la France aurait dû pouvoir gagner... mais pas de chance...»), illusions et désillusions. Bref le nationalisme domine.

Bref, parlons d’autre chose.

Aujourd’hui Erdogan est allé en Russie rencontrer son « meilleur ami » Poutine. Il y a quelques années, c’était Sarkozy qui parlait de son ami Poutine (ainsi, il est vrai, que de son ami Bush).  Ca ne vous réjouis pas ? Alors, autre chose encore. Dans les stades de JO de Rio la police fait la chasse aux Brésiliens qui montrent des pancartes déclarant Fora Temer, "Temer dehors". Temer, c’est le type qui a fait un coup d’état légal pour virer Dilma, la présidente élue. Mais ils pourraient viser plus large, les spectateurs brésiliens, et crier Fora Jogos Olimpicos.  On peut toujours rêver... Le spectacle sportif continuera, et continuera de remplir bien des poches.

 

 

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  1er août   2016: Et pendant ce temps

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Les historiens nous diront un jour, sans doute lointain, ce qui s’est réellement passé en Turquie à partir du 15 juillet 2016. Nous disposons pour l’instant d’un récit, un récit officiel turc, selon lequel des officiers factieux ont tenté un coup d’état et ont échoué, en partie grâce au soutien « unanime » du peuple à Erdogan. Et ce simple récit pose problème.

Evacuons d’abord le soutien « unanime » du peuple. Peut-être suis-je cynique, mais je suis persuadé que s’il y avait eu un coup d’état militaire réussi, le même peuple aurait exprimé son soutien « unanime » au nouveau pouvoir. Je sais, si j’ai raison c’est désespérant, mais j’ai vu tant de fois en Afrique ce genre de phénomène que j’en suis un peu blasé.

En outre, l’unanimité est un processus dans lequel tous les intéressés sont du même avis. Or tous les entretiens que nous pouvons entendre ou lire nous montrent qu’il y a beaucoup de gens qui s’opposent aux mesures prises par le pouvoir, ce qui relativise fortement cette idée de soutien « unanime ».

Venons-en donc à ces mesures. Sans entrer dans le détails des choses, vous les avez tous vus dans la presse, rappelons simplement qu’il y a eu des milliers d’arrestations, des militaires, des enseignants, des magistrats, et que plus de cent media (radios, télévisions, journaux) ont été fermés par décret. Et cela ressemble fortement à un coup d’état, qui a la particularité d’avoir été mené par le pouvoir. On parle même de rétablir la peine de mort.

Et pendant ce temps, l’Union Européenne est d’un assourdissant silence.

En imaginant qu’il y a réellement eu une tentative de coup d’état militaire, elle n’a pu venir que de la partie kémaliste de l’armée. C’est-à-dire la partie laïque, celle qui est contre l’islamisation à marches forcées de la Turquie, contre les islamistes assassins en Syrie et en Irak et contre la politique tolérante d’Erdogan à leur égard.

 Et pendant ce temps daech se frotte les mains.

Bref, nous sommes sans doute partis vers une révision de la constitution turque, qui donnera tous les pouvoirs à Erdogan, partis vers une forme de dictature civile, dont les touristes vont se détourner un temps (sauf bien sûr les touristes russes) avant de s’habituer et d’y revenir.

Et pendant ce temps, les enfants gâtés d’Air France continue leur grève.

Au fait, puisque la compagnie française est obligée d’annuler des vols, elle pourrait supprimer en priorité ceux à destination de la Turquie.

 

 

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  25 juillet   2016: Les fous sont lâchés

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Dès que la nouvelle d’un « attentat » à Munich s’est répandue, la presse, tous media confondus, s’est interrogée de la même façon : « est-ce un terroriste ou un forcené ? ». Un forcené est, par définition, quelqu’un qui a perdu la raison, qui est « fors sen », hors de sens, en bref un fou. Le terrorisme est, pour le dictionnaire, l’ensemble des actes de violence (attentats, destruction) qu’utilise une organisation politique pour créer un climat d’insécurité et, au bout du compte, parvenir à ses fins. Le mot est relativement récent, il remonte à 1794 et renvoyait alors à la politique de la Terreur, qui suivit la chute de Robespierre. La différence entre les deux termes serait donc que le « terroriste » s’inscrit dans un projet collectif alors que le « forcené » est un individualiste.

Reste que ce genre de questionnement, « terroriste ou forcené », ne relève pas de la précision de la langue mais plutôt de son instabilité. Car, contrairement aux apparences on ne recherche pas le « mot juste », par exemple dans le frigidaire que constituent les dictionnaires, on le construit, on construit une relation entre une forme phonique et notre expérience. Il n’y a pas de signifié prémâché, un système de nomination fourni en kit, mais un tâtonnement permanent, un bricolage, qui se déplace sans cesse entre un problème sémiologique  (comment se construit un système de signes) et un problème herméneutique (comment se construit le sens ?) Dès lors l’hésitation de la presse entre « terroriste » et « forcené » concerne le sens : Il n’y a pas de forcenés ou de terroristes préexistant à leur nomination mais au contraire une construction sociale du sens.

La presse a d’ailleurs réglé à sa façon le problème en utilisant au bout de deux ou trois jours un mot malais, amok, qui désigne une folie meurtrière individuelle et irrépressible, une décompensation comme diraient les psys. En allant chercher ce mot à l’autre bout du monde et dans le vocabulaire ethnologique, on a donc en quelque sorte fui le couple terroriste/forcené pour braquer sur les faits un autre projecteur. C’est ce qui s’appelle jouer le contre-pied.

Le hasard fait qu’en écrivant ce billet j’entends, sur France Inter, qu’à Ansbach, en Allemagne, un syrien a péri en faisant sauter une bombe, et la chaîne de radio s’interroge : « Etait-ce un attentat islamique ? » Ici encore le flou sémantique domine. Après le massacre de Nice, Daech a attendu quelques jours avant de déclarer que le « forcené » était un soldat de « l’état islamique ». Et nous sommes dès lors dans la fonction performative du langage. Comme le maire déclare deux personnes « unies par les liens du mariage », ou comme le curé dit « je te baptise », Daech a fait d’un « forcené » ou d’un « terroriste » un « martyr ».

Le hasard encore, m’arrêtant d’écrire pour me bourrer une pipe je feuillette Libération et tombe sur un dessin de Willem : un policier allemand crie « le tueur de Munich n’avait pas le lien avec Daech » et un autre répond « ouf, enfin un fou normal ».

Bref, les fous sont lâchés...

 

 

 

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  18 juillet   2016: Putain de camion, putain d'époque

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Aux Etats Unis, à Dallas et à Baton Rouge (que les puristes ne m’agressent pas, il n’y a pas d’accent circonflexe en anglais), des policiers américains blancs ont été descendus par d’anciens soldats américains noirs. Mais, statistiquement, cela ne change pas grand chose à la balance : il y a plus d’américains noirs tués par des policiers blancs que l’inverse. Tenez, juste un chiffre. En 2015, la police a tué 1135 personnes. Et les jeunes noirs, qui représentent 2% de la population, représentent 15% des tués. Reste un problème : les armes. Que les policiers soient armés, bon, c’est un des attributs de leur métier. Mais il y a dans ce pays plus d’armes en circulations que d’habitants. Et cela n’est pas près de changer. Les élus républicains s’opposent systématiquement à toute tentative de limiter le droit d’être armé. A Cleveland, où se tient la convention républicaine, on a le droit de porter des armes dans la rue, et on ne s’en prive pas.  Remarquez, les armes... A Nice nous avons vu qu’un camion suffisait.

Putain de camion !  Putain de camion , c’est le titre d’une chanson de Renaud, après la mort de Coluche, en 1986. Mais Coluche s’était viandé seul, en moto, contre un camion, alors qu’à Nice... Venons-en donc à ce putain de camion. Des morts, des blessés, des larmes, et une floraison de spécialistes autoproclamés. Spécialistes de la radicalisation, spécialistes de l’islam, spécialistes de la psychologie des parents de victimes, spécialistes de Daech, spécialistes du recrutement des terroristes, spécialistes des enfants traumatisés, spécialistes de je ne sais quoi... Bientôt nous aurons des spécialistes de spécialistes. On a même créé le concept de « radicalisation rapide ». Reste à trouver le spécialiste qui, chronomètre en main, comparera avec précision  la vélocité des radicalisations : A vos marques ! Prêts ? Partez ! Et tous ces spécialistes posent gravement des questions fondamentales. Par exemple : le tueur de Nice avait-il prémédité son geste ? Té, bouffi, il avait loué le camion trois jours avant. C’était pour aller ramasser des champignons?

Tiens, dans la liste des spécialistes, j’oubliais les spécialistes en obscénité avec en tête de liste Estrosi et Sarkozy. Le premier a été pendant des années maire de Nice, la ville la plus sécurisée de France, avec 1257 caméras de surveillance. Il a même déclaré en janvier 2015 que « si Paris avait été équipé du même réseau que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés ». Le second a été cinq ans président de la république, il a diminué le nombre de policiers en France, a totalement désorganisé les services de renseignement, est intervenu en Libye de façon irresponsable, sans se poser la question de savoir ce qui se passerait le lendemain, faisant de ce pays un hypermarché aux armes en plein air (Je sais, il n’était pas seul, son petit copain Blair était aussi dans le coup). Et, alors que les cadavres sont à peine froids et pas encore enterrés, ces deux-là, Estrosi et Sarkozy, tapent à mots raccourcis sur le gouvernement, lui reprochant d’être responsable de ce qui s’est passé. « Il y a des choses qu’on aurait dû faire » a-t-il déclaré. Té, bouffi, tu aurais dû montrer l’exemple ! C’est la course aux voix d’extrême droite, le concours avec le Front National . Un, deux, trois, partez ! Obscène...

Putain de camion, oui, mais aussi putain d’époque!

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  15 juillet   2016: Allez, ça va

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Je viens de passer deux jours à Marseille et ma compagne Claude m’a fait remarquer que lorsqu’on commandait quelque chose dans un bar ou un restaurant, on nous répondait régulièrement Allez, ça va ! Prêtant l’oreille, je me rendis compte qu’elle avait raison. Dans un restaurant des îles du Frioul, d’où on a une vue magnifique sur la ville, nous commandons un loup grillé et des supions, et la jeune serveuse nous répond Allez, ça va ! Nous discutons avec elle et elle représente presque un archétype marseillais. De père tunisien et de mère italienne, née dans le quartier du Panier, elle a cet accent populaire typique de la ville, avec des palatalisations à tous les coins de phrase. D’où ça vient, cette expression, Allez, ça va !, lui demande Claude. « Quoi, où est-ce que vous avez entendu ça ? », répond-t-elle. « Mais dans votre bouche, il y a cinq minutes »... Et dans l’heure qui suivra elle la répétera cinq ou six fois.

L’anecdote est intéressante, du moins pour le linguiste que je suis, car nous ne savons pas toujours comment nous parlons. Je me souviens qu’il y a une quarantaine d’années le linguiste André Martinet, l’un de mes « maîtres», avait traité dans l’un de ses séminaires de la disparition du ne dans la négation discontinues française ne...pas : « j’sais pas » plutôt que « je ne sais pas ». Et il expliquait qu’il y avait là un fait de classe d’âge et que lui disait toujours « ne...pas ». En fin d’après midi nous avions bu un verre ensemble au Balzar, à côté de la Sorbonne, et j’avais mis en marche un magnétophone que j’avais sur moi. Au bout d’une demi-heure je la lui avais fait écouter : il ne prononçait jamais les ne...

Tout cela réduit à peu de choses certaines méthodologies, en particulier ce que les générativistes appelaient l’intuition linguistique, permettant par exemple de décider de la grammaticalité d’une phrase. Faisant appel à la subjectivité des locuteurs, Chomsky croyait tenir là un critère indiscutable. Mais la subjectivité n’a que peu de rapport avec l’analyse sociologique de la langue... Ma serveuse du Frioul ne savait pas qu’elle utilisait la forme Allez, ça va ! et si un linguiste l’avait prise comme informatrice, il aurait été confronté à une contradiction : la façon dont elle parlait et celle dont elle croyait parler.

Mais je vois casse les pieds avec mes obsessions de linguiste, en des temps où il y a d’autres urgences. Le hasard a fait que me réveillant ce matin à Marseille, donc, j’ai appris le massacre qui s’était produit hier à Nice. Allez, ça ne va pas !

 

 

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  6 juillet   2016: Encore l'Europe

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Je me suis déjà interrogé ici (voir 24 juin) sur les éventuelles retombées du Brexit sur les langues de l’Union Européenne, mais j’y reviens a propos d’un article publié dans le quotidien catalan La Vanguardia le 1er juillet. Son titre, El francés quiere doblegar al inglés en la UE, sonne comme l’annonce d’un programme de politique linguistique. Ainsi le français voudrait doubler l’anglais à Bruxelles. Passons sur la figure de style (j’ignorais qu’une langue puisse avoir des volontés) pour aller au fond. Le français a longtemps été la langue dominante de l’Union Européenne pour une raison toute simple : la Grande-Bretagne en était absente jusqu’en 1973. Mais c’est surtout l’adhésion en 2004 de pays comme Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lituanie Malte ou la République tchèque qui a renforcé le statut de l’anglais, ce qui nous montre les liens étroits entre la géopolitique et la politique linguistique. Ayant été pendant quelques jours en Côte d’Ivoire, je n’ai pas suivi toute l’actualité française, mais selon La Vanguardia beaucoup de politiciens français auraient revendiqué une place centrale pour la langue française, ce que j’ignorais. Et le quotidien cite Jean-Luc Mélenchon (« l’anglais ne peut plus être la troisième langue de travail du parlement européen ») et Robert Ménard (« L’anglais n’a pas de légitimité à Bruxelles », dans les deux cas je retraduis ces citations de l’espagnol). L’extrême gauche et le Front National communieraient donc dans le même nationalisme linguistique et dans la même revendication.

Mais La Vanguardia rapporte aussi un fait amusant. Jean-Claude Juncker, président de la commission européenne, n’aurait le 27 juin, lors de la session extraordinaire du parlement réuni pour analyser la situation, utilisé que l’allemand et le français, envoyant ainsi selon le journal « un message subliminal aux Britanniques ». Juncker n’aurait parlé anglais qu’en s’adressant à Nigel Farage pour lui demander pourquoi il siégeait encore dans l’assemblée.

Tout cela mérite quelques commentaires. La Vanguardia est considérée comme un quotidien catalaniste de droite, et il n’est pas surprenant qu’elle s’intéresse aux langues de l’Union Européenne. De la même façon que la Catalogne avait suivi de très près en septembre 2014 le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse elle suit de très près tout ce qui touche aux langues.  Que se passerait-il si l’Ecosse (ou la Catalogne) devenait indépendante ? Comment pourrait-elle adhérer à l’UE ? Quels en seraient les retombées sur le statut du gaélique écossais ou du catalan ?

Par ailleurs, derrière cet article sur la place du français, qui se termine par l’affirmation que l’anglais gardera la même importance, n’y a-t-il pas un coup de billard à plusieurs bandes, visant en fait l’espagnol (le castillan comme il est politiquement correct de dire) pour lequel l’Espagne pourrait elle aussi revendiquer une place plus importante?

Enfin tout cela nous montre la différence entre ce que j’ai appelé la politique linguistique in vivo et in vitro. Le statut des langues à l’UE dépend d’une décision des pays membres, in vitro donc, et il y a peu de chances qu’ils le changent. En revanche, in vivo, dans les pratiques réelles, les choses peuvent évoluer et l’anecdote de Juncker ne parlant qu’allemand et français est de ce point de vue révélatrice. Il faudra bien sûr analyser tout cela avec soin, non pas en souhaitant quoi que ce soit (les citations de Mélenchon et Ménard, si elles sont exactes, sont particulièrement stupides) mais pour observer le découplage éventuel entre l’absence de la Grande Bretagne et l’avenir de sa langue. En d’autres termes, à partir de quand une langue prend-t-elle son autonomie, devient-elle une forme véhiculaire indépendante de son pays d’origine ? Leçon de choses à suivre...

 


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  30 juin   2016: Escapade

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Je viens de faire une escapade de trois jours en Côte d’Ivoire, cela tombait bien, j’en avais assez d’entendre parler de football, j’ai passé la journée de dimanche dernier dans l’avion, de Marseille à Paris, puis de Paris à Abidjan douze heures de voyage en comptant les retards et l’attente des bagages, et tout au long de cette forme d’enfermement je me suis senti coupé du monde. J’attendais en effet avec intérêt le résultat des élections législatives espagnoles et, accessoirement, celui du référendum sur le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Cette addiction à l’info est peut-être une maladie de l’époque, peut-être une maladie personnelle, peu importe, mais j’étais en manque, espérant stupidement que le pilote aurait la bonté de nous donner en direct ces informations que j’attendais. En sortant de l’aéroport je trouve le chauffeur qui m’attendait et qui me dit, croyant sans doute me faire plaisir, que la France avait battu l’Irlande dans la coupe d’Europe de football, ce qui ne m’intéressait pas particulièrement. En arrivant dans ma chambre d’hôtel je me suis donc précipité sur la télévision, avant même d’allumer une pipe. Apparaît ainsi comme une hiérarchie des addictions : Je peux passer dix ou quinze heures dans les avions sans souffrir du manque de tabac, mais lorsque l’actualité mondiale est pressante, je souffre du manque d’information. C’est grave docteur ?

 

J’étais bien sûr venu à Abidjan pour travailler : conférences, panel, débats… Et chaque fois cela me permet de prendre le pouls de l’état de la linguistique, des recherches, des idées et de l’idéologie dominantes. Il y a 40 ans, les étudiants et les jeunes chercheurs africains dénonçaient le pouvoir des langues coloniales, anglais, français, portugais… Puis ils se sont mis à décrire leurs langues, à en fixer la transcription graphique, d’abord en pensant à l’alphabétisation des adultes dans leurs langues puis, plus récemment, à l’introduction de ces langues dans le système scolaire, à ce qu’on appelle le « promotion des langues nationales ». Ils sont ainsi  passés de la dénonciation à la proposition, ayant découvert la politique linguistique. Du coup ils ont changé de cible, car si les Blancs sont toujours considérés comme  responsables de la situation linguistiques de l’Afrique, les revendications se tournent aujourd’hui plutôt vers les gouvernements locaux… Mais il y a un grand changement dans l’idéologie dominante, et je vais vous parler d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Dans les années 1980 la « mode » était aux parentés génétiques entre les langues africaines et l’égyptien ancien. Le sénégalais Cheikh Anta Diop avait d’abord voulu démontrer que le wolof et l’égyptien étaient des langues proches, puis que toutes les langues africaines étaient parentes de l’égyptien, mais aussi que les pharaons étaient noirs et que la culture africaine avait beaucoup apporté à la culture mondiale. Les débats étaient passionnés, parfois violents et bien peu scientifiques. Lorsque l’analyse de la momie de Ramsès II montra qu’il était « leucoderme », blanc de eau, certains répliquèrent  que la momie avait été irradiée et qu’elle était noire à l’origine. Dans leur majorité les spécialistes de la linguistique historique haussèrent les épaules ou dirent que Cheikh Anta Diop ne savait pas de quoi il parlait. Mais c’est l’égyptologue Jean Yoyote qui porta le coup de grâce en 2007 en décrétant que « Cheik Anta Diop était un imposteur, un égyptologue incapable de lire le moindre hiéroglyphe ». En fait Cheikh Anta Diop, qui avait certes passé une thèse de linguistique tentant de montrer que les langues africaines venaient de l’égyptien, était surtout un physicien nucléaire qui s’était aventuré sur un terrain qu’il ne connaissait guère. Et, derrière ce débat plus idéologique que  scientifique il fallait voir une sorte de quête de dignité de certains Africains, la volonté un peu stupide de retourner le discours colonial comme on retourne un gant: les Africains ne sont pas des sauvages, ils sont à l’origine des cultures du monde, ce qui est la façon la plus bête de se situer dans les théories postcoloniales . Et je suis frappé par le fait qu’on parle peu de ses théories aujourd’hui, même s’il a encore quelques partisans. La « mode » est aujourd’hui différente et j’ai entendu certains participants au débat évoquer plutôt l’avenir potentiellement planétaire de certaines langues africaines, on peut toujours rêver, comme si la mondialisation mettait sa marque sur les idéologies et les incitait à voir plus large, ou à conjurer le sort : nos langues ne vont pas disparaître dans le maelstrom de la mondialisation, elles vont s’imposer. Mais j’ai bien conscience, en écrivant tout cela, que je vais me faire quelques ennemis.

 

La réunion à laquelle j’ai participé était bilingue (anglais français) et pendant que j’écoutais l’intervention en anglais  d’un collègue assis à ma droite, tourné vers lui, j’aperçus au delà l’interprète, derrière la vitre de son aquarium. Le spectacle, auquel j’ai souvent assisté, me frappa comme au premier jour. Je vois mon collègue faire des gestes en parlant et je vois l’interprète faire exactement les mêmes gestes, avec un décalage de quelques secondes. Je ne sais pas comment elle traduit en français, j’écoute mon collègue en anglais, mais je devine qu’elle souligne gestuellement de la même façon les mêmes mots, les mêmes arguments, je vois qu’elle a la même ponctuation gestuelle, les mêmes mimiques : du grand art. Et ce mimétisme fascinant nous en dit beaucoup sur la communication linguistique, certes orale mais aussi corporelle.

 

Mon escapade touche à sa fin. Le chauffeur qui me ramène à l’aéroport me dit que bientôt commence le tour de France. Oui, je sais, et je sais aussi qu’ensuite il y aura les jeux olympiques. On n’en a pas fini : un été pourri par cet opium du peuple, enfin cet opium bis, puisque Marx avait judicieusement noté que le premier était la religion. A propos, à l’aller j’avais à côté de moi une femme qui a passé son temps à lire la Bible sur une tablette : on n’arrête pas le projet. Au retour c’était un prêtre qui bénissez tout ce qu’on lui apportait, un repas, du pain, du vin. Je crois, mais je n’en suis pas sûr, qu’il n’a pas béni les écouteurs qu’une hôtesse lui donna pour suivre un film...

 


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  25 juin   2016: Mélancolie...

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Dans les dernières années de sa vie, alors qu’il ne pouvait guère quitter son domicile, Georges Moustaki était accro de deux émissions : sur France Inter La prochaine fois je vous le chanterai, de Philippe Meyer, et sur France 2 La boîte à musique, de Jean-François Zygel. Il m’en parlait toujours avec ravissement lorsque j’allais le voir et, parfois, me les commentait même en direct, par SMS. Au point que je ne peux m’empêcher de penser à lui chaque fois que j’écoute l’une ou l’autre. Mélancolie... Pour Philippe Meyer c’est terminé, on l’a prié de quitter l’antenne, sous prétexte qu’il travaillait aussi sur France musique, mais plus certainement parce qu’il s’était opposé l’an dernier à la gestion calamiteuse du président de Radio France Mathieu Gallet. Ce dernier est toujours en place, Philippe Meyer doit quitter la place.

Cette émission était la seule place, à une heure de grande écoute, réservée sur France Inter à la chanson francophone, dans laquelle Meyer en présentait avec humour, savoir et affection presque, toutes les tendances, des grandes vedettes aux débutants inconnus. Dans ce domaine que je connais bien, j’apprenais de lui bien des choses et je ne m’en lassais pas, abandonnant séance tenante, chaque samedi à midi, mon ordinateur ou ma cuisine pour l’écouter.

Aujourd’hui, peu après midi, il a donc présenté sa dernière émission avec une grande dignité et une extinction de voix (je sais, cela s’appelle un zeugme, mais il en est de plus drôles, par exemple : il est presbyte et casse-couilles, et je ne parle pas, bien sûr, de Philippe Meyer). Emission presque normale, donc. Dans chacune d’entre elles il présentait deux versions d’une même chanson, et ce fut cette fois-ci Where have all the flowers gone ?, du grand Pete Seeger, ici interprétée en français par Marlène Dietrich et en allemand par Joan Baez, deux grands plaisirs et, peut-être, un message d’adieu :Where Where have all the flowers gone?, Long time passing, Where have all the flowers gone? Long time ago... Mélancolie.

Ce n’est qu’à la fin du temps à lui imparti qu’il à fait allusion à son actualité, à la notre : « Voilà seize ans que je vous dit la prochaine fois je vous le chanterai , ce qui n’était pas vrai puisque je ne chantais pas. Cette fois-ci... ». Et il enchaîna avec un pot-pourri extrait d’un spectacle qu’il avait donné au Théâtre de Paris au début de années 2000, et que j’avais entendu à Santiago du Chili où nous étions l’un et l’autre, je ne sais plus pourquoi, il me faudrait consulter mes agendas, mais peu importe. Une suite de chansons, donc, A Paris, C’est une fleur de Paris, Rue de Lappe, Une gamin de Paris, Il n’y a plus d’après, La romance de Paris, Paris Canaille, J’aime Paris au mois de mai, Le poinçonneur des Lilas, Paris s’éveille, Paris reine du monde, Paris sera toujours Paris, Sous le ciel de Paris, bref je n’ai pas tout retenu, mais derrière cette célébration de la « ville lumière » apparaissaient des noms d’auteurs, de compositeurs, d’interprètes, Francis Lemarque, Charles Trenet, Mouloudji, Mick Micheyl, Léo Ferré, Juliette Gréco, Guy Béart, Aznavour, Gainsbourg, Jacques Dutronc, Catherine Sauvage et bien d’autres. Une tranche de chansons, une tranche de vie. Et, après ce véritable florilège mémoriel, il a conclu, comme d’habitude : « c’était la prochaine fois je vous le chanterai », enchaînant simplement « Bonnes vacances, bon vent, bonne mer ». A toi aussi.

Mathieu Gallet est donc toujours en place (pour combien de temps ?). Philippe Mayer a dû mettre fin à son émission. Mélancolie...

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  24 juin   2016: Le brexit et les langues

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J’avais l’habitude, dans mes cours de politique linguistique, de mettre parfois mes étudiants en petits groupes et de leur demander de simuler un groupe de décision en leur confiant une tâche. Un jour je les avais fait plancher sur la question européenne : « Imaginez que l’union européenne veuille changer sa politique linguistique, considérée comme trop coûteuse. Quelles seraient vos propositions? ». Leurs réponses s’étalaient entre des choses attendues (par exemple adopter l’espéranto comme unique langue officielle) et des choses moins convenues (confier la question à un groupe de linguistes dont aucun n’aurait une langue européenne pour langue maternelle). Cette proposition partait d’ailleurs d’un présupposé intéressant, l’idée qu’un expert n’est pas vraiment objectif et que ses sentiments linguistiques peuvent influencer ses choix...

L’actualité politique européenne, la prochaine sortie de la Grande Bretagne, aura-t-elle des retombées linguistiques ? L’Europe des six (Allemagne, France, Italie, Benelux) fonctionnait sans l’anglais et ce n’est que lors de l’élargissement de 1973 (Grande-Bretagne, Irlande, Danemark) que cette langue prit une place de plus en plus prépondérante. Le Brexit aura-t-il des retombées sur sa situation? Bien sûr il n’y aura plus de commissaires européens britanniques, et les députés, mêmes s’ils restent jusqu’à la fin de leur mandat, vont disparaître à terme. Mais l’anglais, langue de deux autres pays membres (l’Irlande, Malte) restera langue officielle. Langue de travail ? C’est moins sûr, mais ce qui est sûr c’est que l’allemand et le français ont des chances de renforcer leurs positions si du moins l’Allemagne et la France sont capables d’élaborer et de proposer un nouveau projet européen, un peu plus énergique et plus social que l'actuel. Comme quoi les langues, mais nous le savions déjà, appartiennent à ceux qui les parlent et qui constituent un des facteurs de leur avenir.

 

 


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  18 juin   2016: Varia

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Mon livre (La Méditerranée, mer de nos langues), publié à la mi-avril, est déjà épuisé (et, rassurez-vous, retiré). Pour qu’un livre se vende, quelle que soit sa qualité, il faut bien sûr que les éventuels acheteurs sachent qu’il existe. C’est-à-dire que les média en parlent. Et il est intéressant d’observer comment, en l’occurrence, les choses se sont passées. Tout commence le 22 avril par un petit article dans Le Monde, suivi le 30 avril par une mention dans Télérama, en tête d’une interview de moi sur un tout autre sujet, et par un autre petit article dans Libération. Le 11 mai c’est un quotidien suisse, 24 heures, qui annonce le livre. Puis, en juin, deux mensuels entrent dans la danse, un court article dans Sciences et avenir et deux pages dans Sciences humaines. Le 11 juin, deux pages d’entretien dans Libération. Et je ne parle pas des trois ou quatre émissions de radio auxquelles j’ai été invité... J’aimerais bien avoir les moyens (je vais demander à mon éditeur) d’étudier les éventuelles corrélations entre ces articles et les ventes, mais il est clair que la grande majorité des nombreux ouvrages qui sortent chaque mois n’a aucun écho dans la presse écrite ou orale, et que cette presse fait vendre. Ce qui semble montrer que la domination d’internet n’est pas évidente, que le « buzz » peut aussi se répandre dans les media traditionnels. Il faut cependant signaler que la toile n’a pas été absente dans ce buzz. J’ai par exemple découvert que les éditions de la méthode Assimil avaient un blog, riche et fort bien fait, qui intéressera tous les amoureux des langues. Et là aussi votre serviteur est présent, sous la forme de deux interviewes, l’une concernant ma bibliothèque (http://blog.assimil.com/dans-la-bibliotheque-de-louis-jean-calvet/) et l’autre mon livre ( http://blog.assimil.com/entretien-avec-louis-jean-calvet/). C’était la rubrique « on ne fait pas seulement son autopromotion, on peut aussi essayer d’analyser les choses ».

 

Autre chose qui n’a rien à voir. Je lis dans un reportage sur des Irakiens qui ont fui Daech et se trouvent dans des camps de refugiés des détails intéressants sur la pédagogie new look mise en place. L’Etat islamique aurait distribué aux parents d’élèves un CD qu’ils doivent imprimer eux-mêmes et sur lequel se trouve un nouveau manuel scolaire. Dans le cours de maths on a supprimé le  signe plus (+), parce qu’il a la forme d’une croix. Il est donc remplacé par la conjonction arabe wa (« et ») : on ne dit donc plus ni n’écrit 2 + 2 mais 2 wa 2. Et ça fait combien, 2 wa 2 ? Je n’invente rien, ça fait « inchallah 4 ». Qu’on se le dise ! Nous vivons une époque (et une science) modernes.



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  9 juin   2016: Una rondine ha cagato sulla mia terrazza

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Je viens de passer quelques jours en Calabre et, dans ma chambre d’hôtel, un petit carton expliquait que les hirondelles, espèce protégée en Italie, venaient nicher en cette saison dans la région et qu’il était possible qu’elles viennent souiller (sporchare)  notre terrasse. Dans ce cas là, on nous invitait à prévenir la réception... Ma compagne me demande alors en riant comment dire cela en italien et je réponds  : Una rondine ha cagato sulla mia terrazza (« une hirondelle a chié sur ma terrasse »). Mais cette phrase m’a immédiatement interrogé. D’une part, les linguistes ne se refont pas,  parce je me suis demandé d’où venait ce mot  rondine, pensant à l’espagnol galondrina et au vieux français aronde, ou arondelle,  que l’on retrouve dans le nom d’une mortaise, queue d’aronde et, il n’y a guère, dans le nom d’une voiture, la Peugeot aronde. La réponse se trouve bien sûr dans le Gaffiot : latin classique hirundo, dont l’origine est obscure, peut-être le grec. Mais, surtout, je me suis dit que cette phrase,  una rondine ha cagato sulla mia terrazza, n’avait aucune chance d’apparaître dans la moindre méthode d’italien.

Et cela m’a ramené à la méthode Assimil dont le premier volume, l’anglais sans peine (en 1929 !) commençait par my tailor is rich. Je suis allé de nombreuses fois dans des pays anglophones et je n’ai jamais eu l’occasion de parler de l’éventuelle richesse de mon tailleur... Bien sûr, je vois bien quelle était l’idée de l’auteur : deux mots qui pouvaient être familiers pour un francophone (tailleur, riche) et une structure à partir de laquelle on pouvait acquérir la transformation négative (my tailor is not rich). C’est sans doute pourquoi les différents volumes d’Assimil commencent par un incipit tout aussi improbable. Je vous en donne quelques exemples, traduits pour ne pas avoir à jouer avec différents alphabets : J’aime le thé (en russe), Georges est sympathique (en grec), Mesdames mesdemoiselles messieurs, bienvenue (en arabe), ou encore La marchande vend des bananes (en créole guadeloupéen), Antonio ! Toi ! Est-ce possible ! (en espagnol), La rose est blanche (brésilien), etc.

L’absurde de ces phrases, qui en fait en même temps la poésie, n’avait pas échappé à Eugène Ionesco qui en fit le principe producteur des dialogues de la Cantatrice chauve. Mais il n’avait connaissance que de L’anglais sans peine  et il est donc passé à côté d’une pièce qui aurait été uniquement composée  des premières phrases des différents volume de la série. Cela aurait pu donné, en utilisant les exemples que je viens de donner :

Mesdames mesdemoiselles messieurs, bienvenue.

Antonio ! Toi ! Est-ce possible !

La rose est blanche, mais j’aime le thé.

Moi, mon tailleur est riche.

Georges est sympathique et la marchande vend des bananes,

Etc.

Quoi qu’il en soit, una rondine ha cagato sulla mia terrazza, mais nous nous sommes contentés de signaler qu’elle avait sporchato  les lieux.

 

 

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  26 mai   2016:
Cocktail
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Ce matin il n’y a pas de journaux quotidiens dans les kiosques en France, enfin presqu’aucun. La « CGT livre », syndicat de l’imprimerie,  a en effet décidé de ne pas imprimer la presse, pas de Libération, pas de Figaro, pas d’Opinion, pas de Monde, pas de... Ah oui, il y a un journal que, sans doute par mégarde, la « CGT livre » a laissé paraître : L’Humanité. Motif ? Tous les autres journaux ont refusé de publier un texte de la CGT. Ce syndicat s’arroge donc le droit de décider du contenu de la presse et ne laisse passer que celle qui publie sa prose. La société idéale qu’imagine la CGT est une société avec un seul journal, celui qui publie ses textes. C’est ce qu’on appelle une démocratie sélective.

Hier Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement, recadrait Bruno Leroux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale : les socialistes ne sont pas toujours d’accord entre eux. Mais il l’a appelé « Bruno Reloux ». Le passage de Leroux à Reloux est techniquement une métathèse (en grec : « permutation »). L’ennui est que le mot auquel celle-ci a mené est aussi la forme verlanisée de lourd, relou, qui a pris un sens très péjoratif. C’est ce qu’on appelle un lapsus. Le Foll se méfierait-il  de Leroux le relou ?

Le mot le plus fréquent sur Google est depuis hier est le verbe siphonner. Il semblerait que certains automobilistes, craignant la pénurie d’essence, se servent directement à la source en siphonnant les camions qui transportent le précieux carburants. C’est ce qu’on appelle de la débrouille.

Mais le mot le plus fréquent dans la bouche des automobilistes est blocage. Le blocage des dépôts d’essence, bien sûr, au point que certains automobilistes débloquent.

Démocratie sélective, lapsus, débrouille, blocage et peut-être déblocage, mettez tout cela dans un shaker, ajoutez un zeste de mauvaise foi et de postures, et secouez. Vous avez un cocktail assez caractéristique de la situation politique de la France.

 

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  20 mai   2016: Les voies, la voix (de Dieu)

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J’ai vu hier soir un reportage sur Daech dans lequel, entre autres douceurs, on expliquait  que lorsqu’on prenait quelqu’un en train de fumer on lui coupait les deux doigts qu’il utilise pour tenir sa cigarette, que si on le prenait une deuxième fois on lui coupait toute la main, etc... Méthode radicale, comme on voit, mais qui pose quelques problèmes. Pourquoi en effet le tabac est-il haram (« illicite ») ? Tous les principes de l’Islam reposent sur le texte du Coran et sur la charia, mais il n’est pas nécessaire d’être un grand historien pour savoir qu’il est tout à fait impossible que ces deux sources aient dit la moindre chose sur l’usage du tabac. La première fois, en effet, que l’on entend parler de cette herbe, c’est lorsque Christophe Colomb en constate l’usage chez les indiens des Antilles (le mot tabac est d’ailleurs arawak). Puis c’est André Thevet (1516-1590) qui en 1556 en ramène du Brésil des graines et un nouveau nom, pétun (mot qui vient du tupi) et décrit la façon dont les Indiens l’utilise. Enfin Jean Nicot (1530-1604), en 1560, ramène du Portugal des graines qu’il introduit à la cour de France. Donc, en gros, c’est au milieu du 16ème siècle que cette herbe « maléfique » arrive en Europe. Or Mohamed est mort au début du 7ème siècle, en 632, et malgré sa hauteur de vue on a du mal à croire qu’il avait prévu et condamné l’usage de quelque chose qu’il ne connaissait pas.

Je suis donc allé me promener sur Internet et je suis tombé sur un certain Cheikh Mohammed Ibn Jamîl Zînoû, qui explique que, certes, le tabac n’était pas connu à l’époque du Prophète, mais que l’enseignement de l’Islam interdit « tout ce qui peut nuire au corps », et il cite une dizaine de sourates qu’il interprète comme cela l’arrange. Je ne vais évoquer que les deux premières. On lit, soyons précis, dans la sourate 7, verset 157 : « Et il leur rend licite les bonnes choses et leur interdit les mauvaises ».  On ne peut être que d’accord, mais reste à savoir quelles choses sont bonnes et quelles choses sont mauvaises. Puis vient la sourate dite de « la vache » qui en son verset 195 dit : « Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction ». Et là on se dit, ou du moins je me dis, que lorsqu’on on vous a coupé les mains vous ne pouvez certes plus vous jeter dans la destruction... «Tout ce qui peut nuire au corps » : il est indiscutable que le tabac « nuit au corps », mais couper deux doigts, une main, voire le cou me semble nuire gravement au corps et si l’on suit le Cheikh Mohammed Ibn Jamîl Zînoû on ne peut que conclure que les pratiques de Daech sont haram, que ceux qui luttent contre les nuisances sont les plus nuisibles et qu’il serait urgent de proclamer qu’ils vont contre les enseignements de l’Islam. Tout cela, bien sûr, est de l’herméneutique, qui est loin d’être une science exacte, et c’est là que réside le problème : on peut faire dire aux textes ce que l’on veut. Nous ne saurons donc jamais si le tabac est vraiment condamné par la religion... Si les voies de dieu sont impénétrables, la voix de dieu est souvent inaudible.

Mais j’ai une autre hypothèse. La grande majorité des musulmans ne considère pas le tabac comme illicite, mais ceux qui fument s’en abstiennent pendant le ramadan tant que le soleil ne s’est pas couché. Or en arabe, comme d’ailleurs dans beaucoup de langues africaines, il n’y a pas de verbe fumer : on boit le tabac. Et j’aperçois là comme un lueur explicative, qui n’est pas théologique mais sémantique. Si boire (de l’alcool) est illicite (ce qui reste à prouver, mais c’est une autre histoire) alors boire (du tabac) le serait tout autant. C’est ce qu’on appelle se faire piéger par les mots. Les maux des mots si je puis dire. Vous voyez bien que la voix de dieu est inaudible.

 

 

 

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  15 mai   2016: Hazard ou nécessité

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Le 29 mai on commémorerait donc, si j’en crois la presse, le centième anniversaire de la bataille de Verdun sans concert. C’est le maire socialiste de la ville, Samuel Hazard, qui a pris cette décision. Motif ? Le rappeur Black M, qui devait y participer, dit dans un de ses morceaux, Désolé, que la France est « un pays de kouffars », de mécréants. Je crois n’avoir jamais écouté Black M., et je ne sais rien de ce monsieur Hazard. Mais ce qui est clair, c’est qu’il a pris cette décision sous la pression de l’extrême droite.

Florilège. Marine Le Pen tout d’abord: Ces propos sont « extrêmement injurieux à l’égard de la France ». Marion-Maréchal Le Pen ensuite : « Il est inconcevable qu’un artiste qui insulte aussi violemment la France participe à un quelconque évènement officiel de commémoration de notre histoire nationale et d’hommage à nos combattants ». Et Florian Philippot : « Crachat contre un monument aux morts ». Et j’en passe.

Mais cet incident est caractéristique de l’ambiance délétère dans laquelle nous baignons. Le politiquement correct avait pourtant depuis longtemps dépassé tous les sommets de la connerie, mais nous sommes désormais bien au delà de la connerie, dans une société complètement parano, paralysée, qui semble avoir perdu tous ses repères. Nous sommes désormais dans une société de bâillon volontaire, d’autocensure, avec un Big Brother collectif en chacun de nous ou presque, qui fait que nous nous surveillons tout seul, sans cesse, que nous nous demandons si nous pouvons dire ou écrire ce que nous nous allons dire ou écrire. Quand on a un censeur dans la tête, on n’a plus besoin de censure.

Alors, pour nous revivifier un peu les méninges, je voudrais rappeler quelques chansons qui sont dans notre culture collective et dont je me demande si elles pourraient être enregistrées aujourd’hui. Tiens, commençons par Léo Ferré.

« J’connais une grue qu’a pas d’principes (...) C’est dans les champs qu’elle traîne son cul Où y’a des croix comme des oiseaux Des croix blanches plantées pour la peau La peau des autres bien entendu » (La Marseillaise). Ou encore « C’est un pays qui me débèqu’te Pas moyen de se faire anglais, ou suisse ou con ou bien insecte Partout ils sont con fédérés » (Ils ont votés)

Et Brassens, pourrait-il chanter aujourd’hui :

« Le jour du 14 juillet Je reste dans mon lit douillet La musique qui marche au pas Cela ne me regarde pas » (La mauvaise réputation).

Et Renaud, dont la France entière fête le retour, faut-il rappeler ce qu’il chantait dans Hexagone :

« Ils font la fête au mois d'juillet, En souv'nir d'une révolution Qui n'a jamais éliminé La misère et l'exploitation, Ils s'abreuvent de bals populaires, D'feux d'artifice et de flonflons, Ils pensent oublier dans la bière Qu'ils sont gouvernés par des cons».

La nation, les mœurs, la religion, tout cela est devenu explosif, tabou, dangereux. Laisserait-on Brassens chanter aujourd’hui « Elle n’avait pas de tête elle n’avait pas L’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre, Mais pour l’amour on ne demande pas Aux filles d’avoir inventer la poudre » (Une jolie fleur) ou Putain de toi ? Et Ferré ? Se souvient-on d’une chanson dont le titre est Ton style c’est ton cul ?

Arrêtons là cette liste, elle pourrait être longue. Jacques Brel était misogyne et le chantait, Brassens parfois homophobe. Et alors ? Sommes-nous si peu sûrs de nos positions, de nos choix, de nos principes, que nous sommes devenus incapables d’accepter d’entendre ces artistes? Faut-il interdire les livres de Céline ? Ou Histoire d’O ? Ou L’Amant de lady Chatterley ?

Bref, monsieur Hazard, maire socialiste de Verdun, était-il vraiment nécessaire que vous vous déculottiez devant les jappements du FN ?

 

 

 

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  10 mai   2016: Baupin au féminin

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C’était  il y a de bien nombreuses années, j’étais encore jeune et sémillant, et j’étais allé interviewer un groupe de chanteuses. Je portais ce jour-là un pantalon moulant et l’une des interviewées me mit la main sur le sexe, la main aux couilles pour être plus précis, et me lança : « c’est à vous, çà ? ». La surprise passée j’ai ri, puis je me suis dit que les femmes devaient subir ce genre d’attouchements tous les jours et j’ai pris l’incident comme une leçon de choses, ou comme une petite vengeance humoristique de femmes en avance sur le temps.

Depuis hier, tous les media bruissent : un homme politique, Denis Baupin, est subitement dénoncé par un certain nombre de femmes du même bord politiques, les Verts, pour harcèlement sexuel.

D’un côté dragueur invétéré, mains baladeuses, blagues graveleuses, de l’autre silence, protection peut-être, omertà... Et puis les langues se délient, bien tard, mais elles se délient. Laissons de côté le moralisme ou l’indignation, choses faciles, attendues, pour nous demander pourquoi ce long silence. Volonté d’une organisation politique de ne pas faire de remous ? (on parle souvent des Verts, et rarement en bien). Crainte des victimes de se voir mises au ban de la carrière politique ? (les psys expliquent que la parole des femmes se libère difficilement)

Ce qui est sûr, c’est que cette parole est aujourd’hui libérée et qu’on ne l’arrêtera plus.

Au fond, il y a 45 ans, j’aurais dû porter plainte contre cette main féminine baladeuse. Non, je rigole. Et pour rire encore un peu plus (mais je dois à la vérité de dire que j’emprunte en partie ma chute à Roselyne Bachelot, merci Roselyne), je me demande ce qui se passerait si l’on décidait de féminiser le nom de Denis Baupin. Denise, certes. Mais Baupin ? Ah oui, belle pine. Mais ça reste à démontrer...

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  4 mai   2016: Golfe persique, un p'tit tour et puis m'en vais

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De Doha…

Depuis que je traîne mes guêtres à travers le monde j’ai toujours une petite interrogation lorsque je vais dans un pays que je ne connais pas encore. Bien sûr on a toujours des idées toutes faites, des représentations, on s’attend à quelque chose, que l’on trouvera ou pas. Cette fois-ci, j’allais pour la première fois dans deux pays d’un seul coup, le Qatar et le Koweït, avec une certaine curiosité: pays arabes riches, golfe persique, wahhabisme, pétrole, statut de la femme, tout cela se mêlait dans mon esprit et orientait mes interrogations.

Tout commence à l’aéroport de Roissy. Je suis en classe affaires et j’ai donc accès à un « salon », que Qatar Airways partage avec une compagnie yéménite et une pakistanaise. Fauteuils confortables, presse quotidienne et hebdomadaire, un bar où jus de fruits et amuse-gueules sont en libre service. Peut-être victime de préjugés ou de représentations, je me demandais s’il y aurait de l’alcool. Réponse ? Oui, mais… Mais il faut avoir du nez pour penser à contourner le comptoir et découvrir derrière un mur les vins et alcools, également en libre service mais légèrement dissimulés aux regards. Et il en va un peu de même dans l’avion. On vous distribue un menu bilingue, en anglais et en arabe, dans lequel vous pouvez choisir vos plats et vos boissons sans alcools. En revanche la liste des boissons alcoolisées, distribuée à part, est uniquement en anglais. Procédure d’évitement, ou de dissimulation ? Je ne sais pas, et je ne sais pas non plus comment les choses se passent en classe touriste, mais ici, en classe affaires, tout semble légèrement flou. Ainsi, toujours peut-être victime de préjugés ou de représentations, je me demandais si les hôtesses seraient voilées. Réponse ? Non, mais… Mais les hôtesses sont indiennes, asiatiques ou africaines, en bref elles ne sont ni qataries ni, sans doute, musulmanes.

Et puis, toujours dans l’avion, sur l’écran qui affiche l’altitude, le temps de vol, la température extérieure, apparaît de temps en temps le dessin d’un avion, le notre bien sûr, auquel s’ajoute une flèche indiquant la direction de la Mecque. Mais je n’ai vu personne prier… Et, en sept heures de présence dans l’avion, je n’ai pas entendu un mot d’arabe : uniquement anglais et français. Il est vrai que le commandant de bord était français, française plutôt, car il s’agissait d’une pilote, le commandant était une femme.

Je suis arrivé à Doha au petit matin. Le passage des formalités de police est ultra rapide : il y a un itinéraire réservé aux passagers de classe affaires, je vois les gens préparer leur carte de crédit pour régler les frais de visa, mais « mon » policier repousse la mienne d’un geste et me dit qu’il a déjà été payé par l’université. L’accueil est ici prévenant.

Une voiture m’attend et sur la route qui mène au centre ville j’ai une impression de verdure : lauriers roses, pelouses… Mais il s’agit d’une verdure « subventionnée » si je puis dire, d’une verdure généreusement arrosée alors qu’ailleurs, pas très loin, c’est la sécheresse qui règne. D’un côté la mer, de l’autre le désert, et entre les deux un pays de 11. 500 km2  et d’un peu plus de 2 millions d’habitants, dans les deux cas quatre fois moins que la Suisse. Mais la Suisse n’est pas propriétaire du PSG  et ne possède pas 35.000 mètres carrés d’immobilier sur les Champs Elysées… Le Qatar est donc un tout petit pays qui se porte fort bien du point de vue économique.

La population de Doha a, depuis 1986, était multipliée par quatre. Ces chiffres nous montrent qu’il ne peut pas s’agir d’un accroissement naturel (la différence entre les morts et les naissances)  et que seules les migrations peuvent les expliquer. En fait, les Qataris d’origine représentent environ 20% de la population et l’on entend, dans les rues parler les différentes formes d’arabe aussi bien que le tagalog, le malayalam, le l’hindi, l’ourdou, le tamoul et bien sûr l’anglais: un véritable laboratoire pour qui voudrait faire des enquêtes sur le plurilinguisme.

Mon hôtel, à Doha, s’appelle Retaj, nom fortement connoté : le mot signifie en arabe « cadenas » et a donné le verbe « cadenasser », mais c’est selon certains le nom de la grande porte ou de la clef de la Ka’aba, à la Mecque. Or (ou par conséquent) l’hôtel Retaj est géré selon les principes de la charia, défense d’y fumer et d’y boire. En fait ils ont ménagé un espace confortable dehors, tables, chaises, fauteuil, parasols, où l’on peut  fumer en mangeant un morceau ou en buvant son café. Je sais, défense de boire, mais vous avez remarqué que certains verbes, employés de façon intransitive, prennent un sens renforcé : « il boit », cela signifie il boit comme un trou, il est alcoolo, et « défense de boire » signifie donc défense de boire de l’alcool.

Toutes les femmes travaillant à l’hôtel portent un pantalon, une longue tunique et un foulard cachant leurs cheveux. En revanche, parmi les clientes il y a une certaine diversité. Cela va du niqab intégral à la jupe au dessus du genou. La charia ne s’applique donc pas aux clientes, seulement aux employées. Mais pour l’alcool elle s’applique à tout le monde. Le climat est sec au Qatar, le régime aussi. A propos de régime, le Qatar, selon l’article 1er de sa constitution, est un « système politique démocratique », et ses lois ont pour « source première » la « Charia islamique ». Cela ressemble à un oxymore, mais je n’ai pas eu le temps, durant mon court séjour, d’enquêter du côté des droits de l’homme. On dit que l’homosexualité est punie par la peine de mort, que les relations sexuelles extraconjugales sont interdites, mais je ne me suis pas trouvé en situation de vérifier l’une ou l’autre de ces assertions. Quant aux bruits selon lesquels le pays financerait largement le terrorisme islamiste, je n’en sais rien non plus, mais il y a ici tellement d’argent… Le Qatar finance même le PSG, c’est vous dire. Quoiqu’il en soit, l’accueil est très chaleureux, très amical, malgré les oppositions théoriques dont je parlerai plus loin.

 

De la fenêtre de ma chambre, j’ai une vue à 180° sur la mer et sur la ville, une ville de 800.000 habitants, qui je l’ai dit a connu une croissance rapide et n’a guère plus de 50 ans. Le centre ville (souk Wakif, marché aux faucons, marché de l’or…) présente une architecture traditionnelle, souks, maisons basses, mais tout cela sent le ciment du 20ème siècle. Et, en roulant le long de la corniche, on voit, à côté de tours qui n’ont rien à envier à celles de Hong Kong, de vieux boutres, souvenirs d’une époque pas très lointaine où la principale ressource du pays était la pêche aux perles. Mais le gaz naturel et le pétrole ont renvoyé les pêcheurs de perles au rayon des antiquités… A propos de perles, je suis allé me promener dans un nouveau quartier (en fait, un quartier plus récent que les autres, en attendant le prochain), qui s’appelle the pearl, une sorte d’île artificielle en forme de perle, où l’on trouve des commerces et des logements de luxe ainsi que ne nombreux restaurants. Sans doute a-t-on voulu concurrencer Dubaï, où l’on a construit trois îles artificielles en forme de palmiers. Et l’on a l’impression d’assister à une course à la démesure : la plus haute tour, le plus grand port et même … le plus grand dictionnaire historique de l’arabe, que le Qatar finance à grands frais. Ce qui me mène à quelques notations professionnelles.

 

Je suis venu à Doha pour faire la conférence inaugurale d’un colloque consacré aux « politiques linguistiques dans le monde arabe, réalité et perspectives ». Détail piquant, je suis le seul invité occidental, le seul aussi à ne pas intervenir en arabe : les autres intervenants sont du Qatar, bien sûr, mais aussi du Maroc, de Jordanie, d’Arabie saoudite, d’Iraq, d’Algérie ou de Tunisie. J’ai évidemment expliqué, avec le plus de diplomatie possible, qu’une politique linguistique est difficile à imaginer si elle porte sur une langue « sacrée » (on ne peut guère que tenter de l’imposer à tout le monde), qu’il y a contradiction entre le caractère séculier des arabes nationaux (tunisien, marocain, égyptien, libanais, etc.) et  de l’amazighe (berbère) d’une part, et d’autre part le caractère sacré de l’arabe officiel, que pour la réussite scolaire des enfants il était préférable de commencer à les éduquer dans une langue qu’ils parlent déjà (leur arabe local) que dans une langue qu’ils ne parlent pas (la langue officielle), etc., terminant en évoquant Malte dont la langue nationale, le maltais, est une forme d’arabe, mais un arabe séculier : si la langue du peuple peut y avoir une reconnaissance officielle, c’est bien entendu parce que Malte n’est pas un pays musulman, que l’arabe n’y a aucune valeur sacrée.

Et les réactions ont été très intéressantes. D’une part un groupe majoritaire d’intervenant s’est insurgé contre le fait que, selon moi, l’arabe officiel n’existait pas (j’avais dit en fait qu’il n’était la langue maternelle de personne), insistant sur le fait que les « dialectes » étaient de l’arabe classique, une forme de l’arabe classique, mais de l’arabe classique, que la garantie de la survie de l’arabe c’étai le Coran, etc.  Quelqu’un a même expliqué que si un berbère lisait le Coran et disait la prière, alors il parlait arabe au moins une heure par jour. D’autre part un groupe plutôt minoritaire a soutenu que les pays arabes se contentaient d’une politique de l’autruche,  qu’ils avaient besoin de regard extérieur comme le mien, qu’ils ne pourraient pas avancer s’ils n’acceptaient pas ce que je disais, et un collègue m’a même dit ensuite : « ce que tu as dit est tellement vrai qu’on ne peut pas l’accepter ». Le premier groupe avait des arguments tirant sur la théologie, et venait essentiellement du Machrek, le second avait des arguments plus linguistiques et venait plutôt du Maghreb. Situations différentes, bien sûr, mais aussi formations théoriques et idéologiques différentes. Entre Machrek et Maghreb il y a un gouffre, du moins pour ce qui concerne la génération présente au colloque, mais un gouffre qui est peut-être en train d’être partiellement comblé par l’islamisme : les interventions maghrébines les plus favorables à l’imposition d’une unité linguistique arabe venaient des plus jeunes participants.

Dans la suite des communications auxquelles j’ai assisté, j’ai été frappé par un thème récurrent : la protection de la langue arabe, l’idée que l’identité arabe repose sur deux piliers, la religion et la langue, qu’il faut unifier les « dialectes » en une seule langue arabe, qu’il faut purifier, améliorer  l’arabe, ces différents arguments apparaissant plusieurs fois. Il y a bien sûr une contradiction entre l’idée que l’arabe est une langue parfaite, la langue de Dieu, et l’idée qu’il faudrait la purifier, l’améliorer, la protéger. Mais, surtout, j’ai le sentiment  que la situation actuelle des parlers arabes face à la fusha (la langue officielle) est comparable à celle de l’espagnol, du français, de l’italien, etc. face au latin il y a quelques siècles. On sait que cette dernière situation a évolué vers une différenciation, vers l’émergence de nouvelles langues, on ne sait pas encore comme évoluera la situation arabe, vers une unification ou vers un éclatement. Mais j’ai aussi le sentiment qu’en défendant bec et ongles la fusha, qu’en cherchant à la normaliser toujours plus, à l’imposer, on accroît le fossé entre elle et les « dialectes », qu’on appelle darija dans le Maghreb, ammiya dans le Machrek, et qu’on joue en quelque sorte contre son camp. De tout cela il m’a été difficile de discuter, et j’avais l’impression de me trouver face à une grande paranoïa : une partie de mes interlocuteurs semblait dans une grande insécurité identitaire (leur religion, leur langue) et considérait mes arguments comme l’émanation d’un complot contre l’arabe. Mais surtout, j’ai eu le sentiment que beaucoup de participants n’avaient aucune formation à l’analyse ou à la critique des théories, qu’ils ne prenaient aucun recul face à leur situation, en un mot qu’ils étaient loin de la science et en pleine idéologie ou théologie, ce qui revient d’ailleurs au même.

 

Bon, nous allons en rester là pour ces considérations qui vont finir par vous casser les pieds. Mais j’oubliais, les femmes. En grande majorité elles portent le niqab, ce qui fait du Qatar un pays doublement bicolore : blanc (les hommes dans leur dichdach) et noir (les femmes dans leur niqab), bleu (le ciel, la mer) et jaune (le sable). L’université est dédoublée, une partie pour les hommes et l’autre pour les femmes, et la bibliothèque universitaire l’est également, un étage pour les hommes, l’autre pour les femmes. Nous sommes rassurés. Mais les femmes sortent seules, on les voit au restaurant, dans la rue (enfin, on ne les voit pas, on voit leur emballage) et elles conduisent leurs voitures. Nous sommes  donc doublement rassurés.

Je l’ai dit, l’accueil est très chaleureux, et en outre on mange très bien au Qatar, du moins pour qui aime la cuisine orientale. Mais il est, selon mon expérience, impossible d’y boire. Peut-être en apparence : on m’a dit plusieurs fois (encore des résidents Maghrébins) que « halal » était ici toujours à mettre entre guillemets, ou qu’on le mettait volontiers entre parenthèses. Mais, guillemets ou pas, parenthèses ou pas, je n’ai pas absorbé une goutte d’alcool en quatre jours. Régime sec. Renseignements pris, les Qataris n’ont pas le droit de boire de l’alcool et ne peuvent pas en acheter. Mais les étrangers, y compris ceux originaires de pays arabo-musulmans, peuvent en acquérir dans des endroits spécialisés en présentant leur feuille de paie : ils ont droit de dépenser un certain pourcentage de leur salaire. Mais je ne sais pas si l’état qatari tire un bénéfice de taxes sur ces alcools, comme l’état français tire de confortables bénéfices des taxes sur le tabac, dont il combat par ailleurs la consommation…

Pour finir, je voudrais ajouter deux choses. D’une part, que la situation de ce pays est fascinante. Il n’y avait rien, ou pas grand chose, sur ce bout de terre il y a soixante ans. Aujourd’hui, on construit sans cesse et partout, on travaille sur les chantiers 24 heures par jour et certains me disent que, partant quelques semaines en vacances, ils trouvent leur quartier modifié à leur retour et doivent retrouver leurs marques (à propos, Jean Nouvel est en train de construire un musée en forme de…rose des sables. J’ai vu le chantier, ça promet !). D’autre part qu’au Qatar il faut tout importer. De la moindre carotte, la moindre pomme-de-terre à la machine à laver ou au climatiseur, des vêtements à l’huile, de la viande aux voitures. Ce qui constitue un étonnant paradoxe : le Qatar est à la fois une énorme puissance financière et un territoire qui (je fais de la politique fiction) s’écroulerait en peu de temps s’il était victime d’un embargo ou d’un blocus. Comment dit-on, sur le mode hypothétique, sic transit gloria mundi ?

 

…à Koweit city

Un peu plus grand (17.000 km2) et un peu plus peuplé (3 millions d’habitants) que le Qatar, le Koweit est encore plus urbanisé : 90% de la population vit dans la capitale et seulement 8% du territoire est occupé. Si j’avais effectué mon parcours dans l’autre sens, Koweit puis Qatar, j’aurais sans doute eu une impression différente. Après l’extrême sophistication architecturale de Doha, Koweit city est en effet décevante. A part les quelques tours ultramodernes du centre ville, l’architecture évoque majoritairement des HLM entre lesquels subsistent parfois des villas, belles ou décaties. En fait tout semble ici moins récent, ou moins neuf voire un peu fané. Car si Doha est une ville « fondée », relevant presque de la génération « spontanée », à l’image des Neapolis, des Newton, des Villeneuve ou des Neuville que l’on trouve un peu partout dans le monde, Koweit a une histoire : si le pays, comme le Qatar, est d’indépendance récente, la famille Al-Sabah est au pouvoir depuis près de trois siècles alors qu’en comparaison les Al-Thani font un peu nouveau riche.

Son port naturel est en activité depuis au moins la fin du 17ème siècle, abritant d’abord des pêcheurs arabes, puis des navigateurs commerçant avec l’ensemble de la région, jusqu’aux Indes. Dans le port, les boutres sont toujours en activité, alimentant chaque jour le grand souk aux poissons dont la visite est, de ce point de vue, intéressante. Sur les étals en effet, les pancartes ne donnent jamais le nom des produits vendus mais leur provenance : poissons ou crevettes venant du Koweit, bien sûr, mais aussi d’Inde, d’Arabie saoudite, d’Iran, de Dubaï, de Bahreïn…, une véritable carte géopolitique qui témoigne de liens commerciaux multiples. Et le grand souk, même s’il est relativement moderne, semble plus naturel que ce que l’on voit à Doha, plus vivant aussi : les tables des restaurants en plein air accueillent diverses couches de la populations qui se mêlent, avec la même bigarrure linguistique qu’à Doha cependant.

Un tiers seulement de la population a la nationalité koweitienne.  Les autres ont un statut « inférieur », moins de droits, moins d’accès aux carrières, à l’université publique, etc. que les citoyens du Koweit. Mais il y a une curieuse partition sémantique de ces étrangers. Les uns sont, en arabe comme en anglais local, baptisés « expats » (expatriés). En français le terme est plutôt valorisant, les « expats » sont envoyés par leur gouvernement ou leur entreprise, ils sont en général surpayés, et jouissent d’un statut social sans comparaison possible avec celui de ceux qu’on appelle  travailleurs migrants ou clandestins et qui sont pourtant eux aussi expatriés. Mais tous les étrangers qui travaillent au Koweit sont considérés comme des « expats », du PDG d’une grande entreprise aux femmes de ménage philippines, ce qui, sur le plan intellectuel, est plutôt satisfaisant. Il y a cependant une deuxième catégorie, les « bidouns», mot qui signifie en arabe « sans nationalité », « apatride », à comprendre comme « sans la nationalité koweitienne ». Ces « bidouns » cependant sont parfois de faux apatrides, qui tentent d’obtenir des papiers koweti. Et la chasse aux faux papiers bat son plein. La presse parle de trafics, certains payant de 30 à 60.000 euros pour obtenir de faux papiers koweitiens pour eux ou pour leurs enfants. Evidemment, lorsqu’on les prend sur le fait, ce sont les acheteurs qui sont punis et non pas les vendeurs…

Autre différence avec le Qatar, même si la richesse est à peu près la même, on a l’impression que le « bling bling » est moins présent, moins pesant. Et l’on se dit que l’invasion irakienne de 1990 et l’intervention « salvatrice » des puissances occidentales a peut-être laissé des traces dans les mentalités, qu’en gros les Koweti la ramènent moins que les Qatari. Il y a pourtant dans la ville un lieu de passage obligé, l’Avenues mall, une structure de plus d’un kilomètre de long (des travaux en cours vont au moins doubler sa superficie), climatisée à mort (45 degrés dehors, 17 dedans), où s’entassent des boutiques de toutes les grandes marques européennes et des restaurants qui n’ont rien de populaire. Les gens s’y pressent, s’y montrent, paradent, en particulier beaucoup de Saoudiens qui font un peu péquenots découvrant la ville, un peu « cousins de la campagne » qui ne savent pas trop comment s’habiller. Mais, en y regardant de plus près, tous ces gens ne semblent guère acheter. Peut-être préparent-ils tout simplement leur voyage de l’été prochain en Europe et iront-ils acheter à la source, à Milan ou à Paris, ce qu’ils ont repéré dans cette galerie… Pour le reste, on a la même impression qu’au Qatar : pour les femmes, burqa très répandue et liberté de mouvement (ici aussi elles conduisent, ici aussi elles sortent seules), et une plus grande sévérité pour l’alcool (introuvable, même à l’aéroport), je vais y revenir.

Et puis, bien sûr, j’ai donné des conférences au Koweit, avec le même type de réactions mélangées qu’au Qatar. Alors coupons là et finissons par là ou j’ai commencé, l’alcool. Ici seules les ambassades et leur personnel échappent au régime sec. Ce qui m’a permis d’assister à une scène amusante. Je revenais d’une sortie au restaurant dans la voiture d’une couple de Français travaillant à l’ambassade (et ayant donc de l’alcool) avec un « expatrié » maghrébin. Les Français nous proposent de monter boire un verre chez eux, le Maghrébin accepte avec un enthousiasme non dissimulé et me cite une proverbe tunisien : « Quand on demande à un aveugle ce qu’il souhaite le plus, il répond un panier d’yeux ». Transposez à l’alcool : ça ne vaut pas nécessairement les poèmes d’Omar Khayyâm, mais ça tient quand même la route.

Je parlais, au début de ce billet, d’idées toutes faites ou de représentations, et je me rends compte que je n’y ai pas échappé. Sans doute n’ai-je pas assez insisté sur le dynamisme de ces situations. On a le sentiment que tout peut évoluer subitement dans un sens ou dans l’autre, que l’on vit au dessous d’un volcan sommeillant (je sais, il serait plus juste d’écrire que l’on dort au dessus de champs de pétrole vieillissants), et que le déséquilibre entre les populations autochtones, minoritaires, et les autres, ainsi que la situation géopolitique plus large, pourraient bien mettre un jour un grain de sable dans les rouages. Le voyageur pressé que j’étais, un p'tit tour et puis s'en va, est peut-être passé à côté de courants souterrains plus intéressants que ce que je viens de vous raconter.


 

 


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  22 avril   2016: Lecture

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Un peu d’auto-promotion. Ca vient de sortir, j’y ai travaillé cinq ou six ans et j’y tiens, cela s’appelle La Méditerranée, mer des nos langues, et c’est publié par CNRS éditions.

Ceci dit, je pars donner des conférences au Qatar et au Koweit, je vous en parlerai au retour.

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  14 avril   2016: Amalgame

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Cela ne vous aura pas échappé, toutes les radios, toutes les télévision, tous les journaux en ont fait leurs titres: Renaud est de retour dans la chanson française. Je ne vais parler ici ni de sa carrière ni de son dernier disque, je le fais dans un article à paraître dans le prochain numéro du Français dans le Monde, la revue des professeurs de français à l’étranger En revanche, je voudrais commenter ce qu’en a écrit Sophie Delassein dans L’Obs. Voici tout d’abord le passage qui a retenu mon attention :

« Mais là où il étonne vraiment, c’est quand il fait taire en lui ses tropismes antisionistes pour pleurer, dans « Hyper Cacher », les victimes juives de la porte de Vincennes ».

En général, j’aime bien ce qu’écrit sur la chanson S. Delassein, mais cette phrase m’a révolté. Ainsi, parce que Renaud est antisioniste, il ne pourrait pas pleurer des victimes juives du terrorisme ? Il y a là un amalgame cher à l’état israélien, qui confond systématiquement antisionisme et antisémitisme, un amalgame qu’il est déshonorant d’utiliser. Comme si l’état d’Israël n’était pas un état comme les autres, dont on peut critiquer la politique sans pour autant amalgamer ses citoyens derrière cette politique. Israël bafoue systématiquement les règlements internationaux, il colonise impunément ce qui lui plait des territoires palestiniens, ne respecte pas les résolutions de l’ONU, sans que personne (et surtout pas les USA) ne s’en émeuve, et nous ne devrions pas le dénoncer, sauf à passer pour racistes ? Critiquer la politique de Poutine, est-ce être raciste anti russe ? Critiquer la politique de la Corée du nord, est-ce être raciste anti coréen ? Cette ruse de la raison, qui voit de l’islamophobie derrière la critique de l’islam radical et de l’antisémitisme derrière la critique de l’impérialisme israélien, qui voyait naguère de l’ « anticommunisme primaire » derrière la dénonciation des crimes du stalinisme, est proprement insupportable. Elle est pourtant de plus en plus répandue, pensée politiquement correcte dévoyée. L’état d’Israël est un état voyou, un état assassin, et une bonne partie de ses citoyens, mais une partie minoritaire, s’oppose fermement à sa politique, il suffit de voir les résultats des élections. Dire cela, c’est affirmer une opinion politique et sûrement pas un quelconque racisme. Dire le contraire, confondre volontairement la critique d’un état avec du racisme, c’est plus que de la mauvaise foi, c’est du totalitarisme. C’est vouloir faire d’Israël un état à part, protégé, sacré, et qui aurait tous les droits. C’est vouloir jouer sur une certaine mauvaise conscience occidentale, c’est utiliser l’horreur de l’holocauste comme excuse à d’autres horreurs, bref c’est dégueulasse.

 

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  11 avril   2016: Le jeu des je

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Il a suffi que je m’absente quelques jours pour que Macron, sans rien me dire, en douce, comme un voleur, crée son propre parti, En Marche, ni de gauche ni de droite dit-il, ce qui bien sûr en fait rire plus d’un. Mais il ne trompe personne, surtout pas moi qui, dans une vie antérieure, ai travaillé sur les sigles. Tu es démasqué, Emmanuel : ni gauche ni droite peut-être, mais surtout macroniste ! Car, de la même façon que « Les Républicains » sont devenus LR,  « En Marche », donnera très vite EM, c’est-à-dire Emmanuel Macron. Un parti à sa gloire, vous l’aurez compris.

Dans ce bal des égos que constitue le monde politique il serait d’ailleurs amusant que chacun des danseurs ou chacune des danseuses crée un groupe, un parti ou un mouvement à ses initiales. Ainsi, pour commencer par les femmes, ce qui est la moindre des courtoisies, Michèle Alliot-Marie pourrait prendre la tête d’un Mouvement Affaires et Magouilles,  Ségolène  Royal pourrait créer le Syndicat des Recalés et Rachida Dati le groupe Restons Dormir (sur les bancs du parlement européen, bien sûr).

Passons aux hommes et tout d’abord au premier d’entre eux, notre président de la république François Hollande, qui lancerait le groupe Faire Honte. Pour Alain Juppé nous pourrions penser au mouvement des Anciens Jeunes tandis que Manuel Valls créerait le parti des Mâles Volcaniques. Et Claude Bartolone pour sa part, après son échec aux élections régionales, aurait pu créer le Club des Battus. Restent bien sûr deux cas à part, Sarkozy et Mélenchon. Pour le premier, ses supporters pencheraient bien sûr pour Notre Seigneur ou Notre Sauveur, mais son programme pourrait, de façon plus appropriée, être baptisé Nouvelle Salade et les rappeurs aimeraient sans doute Nique Sa mère. En son for intérieur, il verrait cependant bien sa carrière politique frappée d’un tampon Non Stop (ce qui, grâce aux diverses immunités dont il pourrait ainsi jouir, mettrait fin aux diverses poursuites judiciaires qui le menacent). Quant à Mélenchon, qui dans le bal des égos est la vedette incontestée, il rêve peut-être que l’on crée pour le soutenir le mouvement Je Loue Mélenchon, que les jeunes se mobilisent dans une Jeune Ligue Mélenchoniste ou sous l’appellation des Jeunes Loups Méchants, mais pour nous en tenir au jeu des je, quelque chose comme Je Lutte pour Moi, J’ai Le Moral  ou encore J’ai Le Melon serait du plus bel effet.

 

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9 avril   2016: Allez en Tunisie

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C’est toujours avec émotion que, une ou deux fois par an, je vais dans mon pays natal, la Tunisie. Et les choses ont pris une tournure différente depuis la « révolution de jasmin » : les signes du changement, et de la résistance au changement, voire de la réaction, sont partout visibles. Mes séjours sont donc désormais presque sémiologiques.

Tout d’abord, on célébrait le 6 avril le quinzième anniversaire de la  mort d’Habib Bourguiba, le premier président de la république, déposé en 1987 par son premier ministre, Ben Ali, qui aura le sort que l’on sait. Mais avant d’être éjecté par une révolte populaire, Ben Ali avait tenté d’oblitérer le souvenir du « combattant suprême » : pendant plus de vingt ans on ne parla guère de celui qui avait été l’artisan de l’indépendance du pays puis de sa modernisation. On débaptisa bien des « boulevards Bourguiba », devenu « boulevards de l’environnement » (l’écologie a parfois bon dos). Or, cette année, la presse a consacré une grande place à Bourguiba, qui semble redécouvert. L’actuel président s’est rendu à son mausolée, à Monastir, une plaque a été posée devant son ancien cabinet d’avocat, de nombreux articles mettent l’accent sur ce qu‘il a apporté au pays, bref, s’il est des morts qu’il faut qu’on tue il en est d’autres qu’on réhabilite.

Si la fin de son « règne » fut calamiteuse, Bourguiba a en effet apporté beaucoup de choses à son pays, en particulier dans les domaines de la condition féminine, de l’éducation et de la santé. Les jeunes tunisiennes, nées dans un pays où la femme avait pratiquement les mêmes droits que l’homme, ne savaient sans doute pas qu’elles devaient leur presque égalité (qui saute aux yeux lorsqu’on compare leur statut à celui des femmes dans les autres pays arabes) à leur ancien président. Elles semblent le redécouvrir aujourd’hui.

Le hasard a fait que deux figures tunisiennes sont mortes le même 6 avril. Adel Mothéré d’une part, journaliste radio de grande qualité, que j’avais un peu connu, et Mohamed Sghaier Ouled Ahmed, un grand poète de langue arabe. Je suis allé à l’enterrement du premier et, surprise, il y avait beaucoup de femmes, la plupart ne portant pas de voile. Traditionnellement, les femmes ne vont pas à l’enterrement des hommes, elles sont considérées comme « impures » et leur présence est jugée néfaste au devenir du défunt. Ce n’est que le lendemain qu’elles peuvent se rendre sur la tombe. J’ai su par un ami qu’à l’autre enterrement, celui du poète, une femme portait même le corps (enveloppé dans un linceul le corps est portés sur les épaules de parents ou d’amis), qu’une autre jeta de la terre dans la fosse, ce qui était impensable en Tunisie il y a quelques années et l’est toujours dans les autres pays arabes.

Le poète Ouled Ahmed était un contestataire d’une grande lucidité, honni par les islamistes et adoré par les progressistes. Il avait écrit, avec émotion, sur sa mère, prénommée Tounès (« Tunisie »), et il avait vécu dans une quasi misère. De son côté, Bourguiba avait, à sa mort, l’équivalent de trente euros sur son compte en banque, ce qui nous change de bien des chefs d’état. Un article publié le 7 avril dans La Presse avait pour titre « Etre Bourguiba et Ouled Ahmed ou ne pas être », une façon de relier ces deux hommes qui, métaphoriquement, avaient le même amour pour Tounès.

Bref, les choses changent, et elles changent par le bas, par un militantisme quotidien des femmes tunisiennes qui se sont mobilisées dès qu’elles ont compris qu’En Nahda, le parti islamiste, voulait réduire leur liberté. Autre chose impensable, certaines se rendent dans les cafés, où l’on ne voyait naguère que des hommes.

Les attentats du Bardo et de Sousse ont eu pour conséquence une réduction terrible du nombre de touristes étrangers, en particulier français. Or l’économie du pays repose en grande pays sur le tourisme, qui se trouve désormais dans une situation économique tragique. C’est d’ailleurs l’un des objectifs du terrorisme, couper les pays arabes de l’Occident. Alors, dès que vous en aurez le loisir, allez en Tunisie.

 

 

 

 

 

 

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flecheavril2   2016: RATP

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Le premier avril stimule parfois l’imagination, jusque dans des lieux imprévisibles. Ainsi, hier, la RATP est intervenues sur les noms des stations de métro.  La station Cadet est devenue Cadet Rousselle, Crimée est devenue Crimée châtiments, Pyrénées Alpes, Alexandre Dumas Trois Mousquetaires. Ou encore Parmentier a été remplacée par Pomme de terre,

Pyrénées par Alpes, Télégraphe par #Tweet, Château d’eau par Château de sable, Monceau par Ma pelle, Saint Jacques par Coquille, Joinville-le-Pont par Joinville-le-Pont Pon ! Pon !, Opéra par Apéro.

Pour finir, deux réussites : Quatre Septembre a donné Premier avril et Anvers a été écrit à l’envers. Non pas en verlan, mais comme si la plaque avait été tournée dans l’autre sens (faites les pieds au mur et lisez ANVERS).

Chacun de ces exemples mériterait un commentaire culturel et linguistique. Mais je sais que vous n’en avez pas besoin. En revanche, si vous êtes prof, vous devriez pouvoir vous amuser avec vos élèves.

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fleche29 mars  2016: Pas de photo, pas de preuve...

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Chaque fois que je vais en Grande-Bretagne, et j’y vais souvent et depuis longtemps, j’ai l’impression que la distance culturelle qui nous en sépare est inversement proportionnelle à la distance géographique : si proche et si lointaine...  Bref, passer quelques jours à Londres est une expérience agréable, que l’on a toujours plaisir à renouveler, et qui prête à la réflexion. A Pâques, les jonquilles sont omniprésentes et me remémorent un poème de William Wordsworth qui traîne dans un coin du dortoir de ma mémoire depuis le collège : « I wandered lonely as a cloud/that floats on high over vales and hills/ When all at once I saw a cloud/ A host of golden daffodils... ». Bref, cela me rajeunit. Mais Londres et la Grande-Bretagne ne sauraient se ramener aux jonquilles pascales,.

 

Sur la BBC, je vois une journaliste en direct de Bruxelles, présentée comme « Europe correspondant », et je me demande si le continent est considéré comme un tout ou s’il s’agit simplement de la correspondante de la chaîne auprès de l’Union européenne. Quoi qu’il en soit, l’Europe est lointaine, et certains veulent d’ailleurs s’en éloigner plus encore. On dresse des listes d’entreprises ou de personnalités, les pour, les contre, avec une signalétique simple : Remain ou Leave. Le Brexit est en marche... Pourtant, à l’hôtel ou dans les restaurants, les employés sont rarement britanniques : hongrois, français, italiens, espagnols, le plus souvent reconnaissables à leur accent. L’Europe est là, à tous les coins de rue, et pas seulement l’Europe d’ailleurs. Le Moyen Orient est lui aussi bien représenté, restaurants halal, agences immobilières proposant en arabe des appartements luxueux, agences de voyage également arabisées...

J’avais lu il y a quelques mois un petit livre du dessinateur néerlandais Peter de Wit, Burqa fashionista, dans lequel on voyait des femmes en noir, toutes semblables, fantômes à forme oblongue avec un mince trait blanc au travers duquel les belles sont sensées voir. Ainsi deux fantômes avachis dans un canapé regardent à la télévision un autre fantôme que rien de distingue d’elles, et l’un des deux dit : « Tu ne trouves pas qu’elle a pris un coup de vieux ? ». Ou encore deux fantômes portant chacun un panier de courses, l’une disant à l’autre : « Le ramadan ? Oh non, tu sais, la religion et moi... ». Bref, rire de l’oppression des femmes musulmanes peut parfois être salutaire mais ne change guère leur condition, surtout lorsqu’il s’agit de servitude volontaire, comme aurait dit La Boétie. Mais la réalité dépasse parfois la fiction. Dans une rue de Londres, je vois passer deux femmes bâchées, niqab total, grillage devant les yeux, au point qu’un mari polygame n’y reconnaîtrait pas plus ses épouses qu’une chatte ne reconnaîtrait ses petits dans le brouillard londonien. L’un des deux fantômes s’arrête, sort de son sac un téléphone portable et fait un « selfie » devant un monument. Cette façon de s’approprier les lieux, de collectionner des preuves  pour pouvoir les montrer aux amis et dire « j’y étais » est fréquente chez les touristes. Pas de photo pas de preuve dit la sagesse populaire, et la photo prouve qu’on ne raconte pas des voyages imaginaires. J’aurais pu par exemple mettre dans ce billet une photo de moi devant un parterre de jonquilles, pour vous prouver que j’étais vraiment à Londres. Mais dans ce cas précis, on s’interroge. Une niqabée par définition méconnaissable devant un monument londonien : la preuve est-elle vraiment acceptable ? Il faudrait voir ce qu’en dit la jurisprudence musulmane. A moins qu’il ne s’agisse d’une petite maligne qui pourra ensuite vendre le cliché à des centaines de copines qui n’ont pas les moyens de voyager et pourront faire croire que, elles aussi, « y étaient ». Ou encore, puisqu’on n’arrête pas le progrès, peut-être la niqabée avait-elle un appareil à infrarouges faisant disparaître les vêtements, auquel  cas le cliché la représenterait à poil dans une rue londonienne. Mais, là aussi, il faudrait savoir ce qu’en pense le droit musulman. Et il y a d’ailleurs là un beau sujet de débat : le Coran et la charia avaient-ils prévu la photographie, les mobiles, les selfies, les infrarouges ?

Quoi qu’il en soit, nous vivons une époque moderne.

 

 

 


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fleche21 mars  2016: Haut et bas de France

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Depuis que le nombre de régions a été ramené, en France métropolitaine, à douze, toutes ou presque ont des problèmes de nomination. En effet, la reconfiguration n’a pas seulement été géographique, elle a aussi été lexicale, menant à des appellations baroques : Lorraine Champagne Ardennes Alsace,  Auvergne  Rhône Alpes, Bourgogne Franche Comté, Poitou Charentes Limousin Aquitaine, etc.   Seule la région Centre a un nom aisément prononçable et pourrait s’en contenter, mais pour les autres la situation, on le comprend, est difficile... D’où une quête effrénée de noms nouveaux, avec chaque fois une grande difficulté pour recueillir l’approbation de tous. La région Provence Alpes Côte d’Azur a depuis longtemps choisi la solution du sigle (PACA), mais on imagine pas la région Auvergne  Rhône Alpes se donner un nom de perroquet (ARA). Dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie on est cependant parvenu à un accord : Hauts-de-France. Du coup, en regardant la carte, on voit que dans ce grand désordre il y a une logique minoritaire : Hauts-de-France et Centre. Et l’on peut alors penser, en continuant cette logique, à Bas-de-France. Problème, il y a trois « bas de France », la région Poitou Charentes Limousin Aquitaine  , la région Midi Pyrénées Languedoc Roussillon et enfin la région Paca. Il faudrait donc préciser, en distinguant entre Bas-de-France gauche, Bas-de-France centre et Bas-de-France droite. Mais, comme on sait, gauche, centre et droite ont aussi un sens politique. Alors, pourquoi ne pas s’en inspirer ? Poitou Charentes Limousin Aquitaine  et  Midi Pyrénées Languedoc Roussillon ont une majorité de gauche et nous pourrions donc les baptiser respectivement Bas-de-France gauche gauche et Bas-de-France gauche centre, ou encore Bas-de-France gauche 1 et Bas-de-France gauche 2. Quant à la région PACA, elle deviendrait bien sûr Bas-de-France extrême droite, ce qui aurait l’avantage de concilier une réalité géographique et une réalité électorale.

 


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fleche16 mars  2016: Surdité, suite

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Il y a, a chaque élection présidentielle, des candidats dont tout le monde sait (y compris eux-mêmes ?) qu’ils n’ont aucune chance de parvenir au second tour et qui se présentent pour témoigner ou pour faire entendre les positions de groupes politiques inaudibles, voire inconnus, profitant ainsi des media, en particulier de la télévision. Ce fut en 1974 le cas de Jean-Marie Le Pen pour le FN (0,75% au premier tour), de Bertrand Renouvin pour les royalistes (0,17%) ou de René Dumont pour les écologistes (1,32%), en 1981 de Marie-France Garaud (1,33%), Michel Debré (1,66%) ou Huguette Bouchardeau (1,10%), etc.

Dans cette longue série, Arlette Laguillier détient à ce jour le record absolu du nombre de candidatures à l’élection présidentielle. Entre 1974 et 2007 elle s’est en effet présentée régulièrement au nom de Lutte Ouvrière, six fois de suite, avec des résultats en dents de scie, mais toujours très bas. En 1974 elle obtenait 2,33% des voix (et Alain Krivine pour le front communiste révolutionnaire 0,75%), en 1981 2,30%, en 1988 1,99%, en 1995 5,3%, en  2002  5,73% ( et Olivier Besancenot 4,25%)  et en 2007 1,33% (Olivier Besancenot 4,08). En 2012 ce sera, toujours pour Lutte Ouvrière, le tour de Nathalie Arthaud qui obtiendra 0,56% des voix ( Jean-Luc Mélenchon pour  le Front de gauche 11,10% et Philippe Poutou pour le NPA 1,15%).

On voit qu’il y a dans cette succession deux pics, en 2002 dans les scores de l’extrême gauche (Laguiller + Besancenot = 10% des voix) et en 2012 (Mélenchon + Poutou + Arthaud = 13% des voix). Mais il n’est pas sûr que le phénomène Mélenchon survive à son jeu personnel. Quoiqu’il en soit, la clone de Laguiller n’a guère brillé lors de la dernière élection : 0,56% des voix ! Pourtant nous venons d’apprendre qu’elle va récidiver. Je serai candidate, a-t-elle déclaré, « pour faire entendre le camp des travailleurs ».  Je m’amusais il y a deux jours en moquant Jean-Luc Mélenchon qui se disait malentendant et pourtant à l’écoute des masses, mais nous sommes ici dans un autre cas de surdité. En effet, lorsqu’on voit les scores successifs des candidates de Lutte Ouvrière, on se dit que c’est « le camp des travailleurs » qui doit être atteint de surdité, puisqu’il n’entend pas la voix de celles qui le défendent et ne leur donne pas ses voix.

Plus sérieusement, en 2002, ce sont les voix de Laguiller, Besancenot, Mamère, Chevènement et Taubira qui ont fait passer Le Pen au second tour (il précédait Jospin de O,68% des voix et les cinq susdits en totalisaient 22,97%). Si « le camp des travailleurs » est sourd au discours de Lutte Ouvrière, il en est qui sont sourds aux leçons de l’histoire et nous sommes partis, pour l’élection de 2017, vers le même drame : l’absence de la gauche au second tour.

 

 

 

 


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fleche15 mars  2016: Semaine de la langue française

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J’ai fait la semaine dernière un rapide voyage en Corse, pour donner une conférence à l’université de Corte et cela m’a mené à faire, dans la même journée, un aller-retour en voiture entre l’aéroport de Bastia et l’université Pascal Paoli. J’aime bien ces parcours dans des situations comme celle de la Corse, car ils me permettent d’observer les panneaux portant les noms de lieux, les toponymes. En Corse, la situation est très particulière. La France a en effet respecté les appellations locales, qui étaient toscanes, ne les a pas « francisées », et l’on lit donc sur les panneaux routiers deux formes, la première en toscan et la seconde en corse. Les différences entre les deux ne sont jamais très importantes : le plus souvent des voyelles prononcées différemment et dont la graphie rend compte. Ainsi on peut lire Ajaccio (version toscane) et Aiacciu (version corse). Parfois la graphie est la même mais la prononciation différente, comme Bastia dont les voyelles finales se prononcent en toscan comme dans  l’arbre thuya et en corse  comme dans le plat marocain pastilla. Mais, dans tous les cas, les formes sont relativement proches. Il est fréquent, en Bretagne ou dans le Pays basque, où les toponymes sont d’abord en version française puis en version bretonne ou basque, de voir la première badigeonnée en noir. Par exemple Rennes raturée au profit de Roazhon. J’ai également vu, en Espagne, une plaque annonçant que nous arrivions à La Coruña transformée, toujours à la peinture noire, en A Corunha, forme galicienne (mais, s’il y a bien une différence d’article entre les deux langues,  Coruña et Corunha se prononcent exactement de la même façon). Or, en Corse, on voit parfois la forme toscane peinturlurée, comme pour imposer la seule forme corse. Bref, dans tous les cas, il s’agit bien sûr d’affirmer, linguistiquement, son nationalisme régional.

Mais, toujours sur la route en Bastia et Corte j’ai vu un panneau indiquant la direction d’un lieu-dit, A Poretta, dont le collègue qui m’avait pris dans sa voiture n’a pas su me donner le sens. Cette forme m’a pourtant fait penser à une autre forme, pourette, qui dans certains parlers français désigne la ciboulette. Je l’avais entendue dans la bouche de ma compagne, qui la tenait de sa mère et pensait qu’il s’agissait d’une expression familiale. En fait elle remonte au latin porrum, « poireau », la ciboulette ou ciboule pouvant être considérée comme un petit poireau. Je ne sais pas si la poretta corse a le même sens, mais j’ai été bien content de ma découverte car je n’aime pas qu’une étymologie me résiste.

Sur le même trajet en voiture nous avons parlé, avec mon collègue corse, de la charcuterie locale et il m’expliquait qu’on ne la préparait qu’en hiver. Mais, pour le dire, il utilisa deux fois le verbe charcuter : "on peut charcuter qu’en hiver, quand il fait froid". Or, pour moi, charcuter n’a qu’un sens possible, « découper maladroitement de la viande » et, par extension, «opérer maladroitement, en dépit du bon sens ». Je lui ai demandé s’il s’agissait d’une forme corse, mais non. Il avait spontanément inventé ce verbe. Dans un cas, donc, une volonté d’oblitérer  des appellations d’origine exogène, « coloniales », et dans l’autre une créativité spontanée, qui fait bouger la langue. Un pas en arrière, un autre en avant.

Faîtes de cela ce que vous voudrez. C’était ma modeste contribution, sans beaucoup d’intérêt, je vous l’accorde, à la semaine de la langue française.



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fleche14 mars  2016: Surdité

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Comme sans doute une partie d’entre vous j’ai un avis très mitigé sur Jean-Luc Mélenchon. Son populisme tout d’abord, qui le mène parfois à se trouver sur des positions proches de celles du Front National, me révulse. Si ses accents gauchistes peuvent parfois me toucher, je le trouve dans certains cas simpliste, voire de mauvaise foi, et je ne comprends pas ses positions concernant Poutine, dont il se fait le défenseur. Son jeu personnel, témoignage de son égo surdimensionné, ramène à peu de chose ses discours sur sa volonté d’unifier la gauche de la gauche, alors qu’il veut plutôt l’unité autour de lui. Mais, surtout, je ne supporte pas son agressivité, son ton, en bref sa façon de gueuler. Au point que je pense souvent, en l’écoutant à ce débat, dans les années 1990, où Bernard Tapie avait lancé à Jean-Marie Le Pen : « ce n’est pas parce que vous avez une grande gueule que ce que vous dîtes est vrai ». Or, hier soir, Mélenchon était invité à l’émission C politique et alors que, comme d’habitude, il interrompait ses interlocuteurs ou couvrait leur voix en parlant plus fort, il répondit à quelqu’un qui le lui reprochait : « Je parle fort parce que je suis malentendant ». J’avoue que j’ai sursauté. Non pas à cause de la formule politiquement correcte (j’aurais pour ma part dit, en pareille circonstance, « je suis un peu sourd ») mais parce que je ne m’attendais pas à ce type de confidence de la part de Mélenchon. Le porte-voix autoproclamé d’une partie de l’extrême gauche serait sourd ? Un véritable scoop !

A dire vrai, je n’y crois pas vraiment. Sourd, ou un peu sourd, Mélenchon ? Allons donc ! La télévision nous abreuve de publicités pour je ne sais quels types d’appareils, tous plus efficaces et plus discrets les uns que les autres nous dit-on, et si son image de grande gueule ne tenait qu’à une légère surdité il y a longtemps qu’il aurait pu résoudre ce problème. Mais surtout, pour quelqu’un qui se dit à l’écoute des masses, des revendications qui sourdent (du verbe sourdre, rien à voir avec la surdité), venant des classes populaires, cela ne fait pas très sérieux d’entendre mal, ça lui enlève toute crédibilité. Bref, je crois que le camarade Mélenchon a encore essayé de nous bourrer le mou...

 

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fleche4 mars  2016: Abou

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Bon, je vais peut-être vous ennuyer au début mais j’essaierai, pour finir, de vous faire rire. Commençons donc par l’ennui, enfin un ennui tout relatif car vous allez quand même apprendre des choses.

Les Arabes ont, traditionnellement, cinq types de noms  qui s’enchaînent: un nom personnel, appelé ism (disons « untel »), suivi d’un nasab indiquant la généalogie (ibn untel, « fils d’untel ») puis d’une nisba, l’origine territoriale (par exemple tounsi, « tunisien »), d’une kunia (abou ou oum  untel, père ou mère de...) et enfin, éventuellement, d’un laqab, un surnom.

La kunia est parfois factice, reposant sur un jeu de mots. Par exemple Yasser Arafat était également connu sous le nom d’Abou Ammar alors qu’il n’était le père d’aucun Ammar. Mais Mohamed avait un compagnon nommé Ammar Ibn Yasser, «Ammar fils de Yasser », et donc Yasser était bien le père (abou) d’Ammar...

Ceci dit, la kunia  (abou) a depuis longtemps disparu dans le Maghreb, son usage est uniquement oriental, mais elle connaît aujourd’hui une nouvelle fortune. En particulier, beaucoup d’islamistes prennent aujourd’hui des pseudonymes en abou. Par exemple le calife autoproclamé de DAECH se fait appeler Abou bakr al baghdadi (il s’appelle en fait Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri) et beaucoup de terroristes français ont fait de même. Boubaker al Hakim, né à paris, devient en Irak Abu Mouqatel. Son frère, Redouane al Hakim devient Abu Abdallah.

Le toulousain Nicolas Bons, converti, prend le nom de Abu Abdel Rahman, « le père du serviteur du miséricordieux », un des 99 noms d’Allah. Amedy Coilibaly, un des assassins de janvier 2015, se faisait appeler Abu Bassir Abdallah al-Ifriqui

Maxime Hauchard, converti,  se fait appeler en Syrie, Abu Abdallad al Firansi. Romain Letellier, né en Normandie, animateur d’un site salafiste francophone, se fait appeler Abu Siad al-Normandy. Et en janvier 2016 on a trouvé dans la poche d’un tunisien, Tarek Belkacem, abattu par la police française un papier sur lequel il avait écrit , en arabe, « je suis Abou Jihad Tounsi.

Je sais, tout ceci n’est guère marrant, et je vous avais promis de vous faire rire. Alors Allons-y. En Algérie, il y a plus de vingt ans, a fleuri un usage ironique du abou pour se moquer de cette vogue orientale, en particulier dans des jeux de mots plus ou moins bilingues pour désigner les différents ministères. En voici donc une liste, que je dois à mon amie Dalila Morsly. Ministère de la santé : abou-galb (galb signifie le cœur en arabe). Ministère de l’intérieur : abou-lice (il n’y a pas de p en arabe et le mot d’emprunt police est devenu boulice). Ministère de la jeunesse et des sports : abou de souffle. Ministère de la Défense : abou-portant. Ministère de l’émigration : abou-gnoule. Ministère de l’industrie lourde : abou-loune ( entendez « boulon »). Ministère de l’industrie légère : abou-choune (« bouchon »). Ministère de l’éducation : abou-ricot.

Et, pour finir, un super-ministère, c’est-à-dire la présidence : about-galypse.

 

Fevrier 2016

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fleche26 février 2016: In vitro et in vivo

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Je voudrais revenir à la « réforme » de l’orthographe dont j’ai parlé le 5 février, non pas pour traiter encore des réactions un peu démesurées qu’elle a suscitées, mais pour la prendre comme exemple de ce que j’ai appelé une politique linguistique in vitro, menées dans les bureaux des décideurs, par opposition aux politiques in vivo, celles qui procèdent des pratiques sociales. Pour dire les choses simplement, dans le premier cas des politiques ou des experts décident et appliquent une politique, dans le second les locuteurs, font évoluer la langue par la façon dont ils l’utilisent tous les jours. Si par exemple des verbes comme kiffer ou chouffer, forgés  à partir de racines arabes, entrent en français, c’est bien parce que, in vivo, des gens les utilisent. Mais si nénufar s’impose finalement face à nénuphar ce sera parce que, in vitro, des gens en auront décidé et auront réussi à faire appliquer leur décision.

La France n’a que depuis peu de temps des instruments de politique du français. C’est en 1966, alors que de Gaulle était Président de la République, qu’est créé par Georges Pompidou le Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue française, rattaché aux services du premier ministre et qui, en 1973, devient le Haut Comité de la langue française. Cette création n’était sans doute pas sans liens avec la situation postcoloniale de l’époque. Depuis des années en effet des chefs d’états comme Habib Bourguiba (Tunisie), Leopold Senghor (Sénégal), Hamadi Diori (Niger) et Norodom Sihanouk (Cambodge) plaidaient pour l’organisation d’une sorte de Commonwealth à la française, initiative dont se méfiait de Gaulle (selon certains témoignages il aurait appelé la francophonie « ce machin »). Pompidou a donc convaincu le Président et André Malraux, alors ministre de la culture, organisera en 1969 à Niamey une Conférence des états francophones qui mènera l’année suivante à la naissance de l’ACCT (Agence de Coopération Culturelle et Technique), ancêtre de l’actuelle OIF. Ainsi, d’un côté, la Francophonie (ACCT puis OIF) s’occupait de la langue française à l’international tandis que de l’autre le Haut Comité s’occupait de la langue en France. Le Haut Comité sera en 1984 scindé en un Comité consultatif et un Commissariat général à la langue française. Et, comme nous le verrons, ces modifications administratives se poursuivront, mais de Gaulle n’était plus là pour traiter ces différents organismes de « machins ».

Laissons de côté cet aspect administratif, nous y reviendrons, pour parler des hommes et des idées. En 1987, Michel Rocard publiait un livre, Le cœur à l’ouvrage, dont le chapitre sur la langue française, rédigé par le linguiste Pierre Encrevé, défendait déjà l’idée d’une simplification de l’orthographe. En mai 1988 Rocard devient premier ministre et il prend l’historien Alain Decaux comme ministre de la francophonie. Decaux est membre de l’Académie Française depuis 1979, et c’est par son entremise que des contacts sont établis avec Maurice Druon, qui en est le secrétaire perpétuel. Bernard Pivot, alors journaliste littéraire célèbre, qui peu de temps avant, en 1985, avait lancé les dicos d’or, préfiguration de sa « dictée », est également contacté, et tous tombent d’accord sur le principes des « rectifications» de l’orthographe. Cette stratégie soigneusement pensée, tournant autour d’hommes clés, explique comment, un peu plus tard, l’Académie entérinera le texte qui va maintenant être élaboré.

Revenons donc au point de vue institutionnel. En 1989 Pierre Encrevé qui, membre du cabinet de Rocard, est au centre du dispositif, prépare alors avec un autre linguiste, Bernard Quémada, les décrets créant un Conseil supérieur à la langue française et remplaçant le Haut commissariat à la langue française par la Délégation générale à la langue française. Dans cette configuration, le  Conseil supérieur, dirigé par Quémada sous l’autorité du premier ministre,  supervise la DGLF qui assure son secrétariat et sera dirigé par le linguiste Bernard Cerquiglini. Un rapport sur les « rectifications », approuvé donc par l’Académie Française, sera alors publié en 1990 au Bulletin officiel de l’éducation nationale. Fin du premier acte. Dans l’acte deux l’Académie reviendra sur sa position, dans l’acte trois le texte sera publié dans le Journal officiel  en 2008 et dans l’acte quatre il sera recommandé par le ministère de l’éducation nationale en 2016.

L’acte cinq n’est pas encore écrit, mais cette suite de séquences m’apparaît comme une leçon de choses qui pourrait servir d’études de cas qui quiconque voudrait former des étudiants en politique linguistique. Tout cela, encore une fois, a débuté in vitro et la balle est désormais dans le camp de l’in vivo. A suivre...

 


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fleche18 février 2016: non bis in idem

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Les professeurs de latin doivent être contents : tout le monde ou presque a désormais dans l’oreille cette formule latine, non bis in idem, selon laquelle nul ne peut être poursuivi ou condamné deux fois pour la même chose. Or, depuis que Sarkozy a été mis en examen pour « financement illégal de campagne », son avocat Thierry Herzog se répand sur toutes les chaînes de radio et de télévision pour expliquer qu’il a déjà été « condamné » par le Conseil constitutionnel, qu’il a payé et ne peut donc être à nouveau poursuivi. Et personne ne l’a contredit. Au contraire, les amis de Sarkozy reprennent à leur tour l’argument : non bis in idem . Hier soir, dans l’émission C dans l’air (Herzog n’y était pas) les journalistes n’ont même pas souligné la contradiction que je vais maintenant exposer.

Retour sur les faits, donc. En 2013, le Conseil constitutionnel a effectivement invalidé les comptes de campagne « certifiés sincères »  du candidat battu : il avait dépassé le niveau autorisé de 466 118 euros et a payé pour cela. Mais c’est bien après ça, en 2014, qu’a éclaté l’affaire Bygmalion, et il ne s’agit plus de 466 118 euros mais de quelque chose comme 28 millions d’euros, excusez du peu. Sans être juriste, j’ai tout de même l’impression qu’il s’agit d’un nouveau dossier. Pas vous ? La situation de Sarkozy ne serait donc pas si sûre que ça. En outre, il a aussi été mis en examen pour « corruption et trafic d’influence actifs », lorsque sur une ligne téléphonique au nom de Paul Bismuth (un ex président de la république a donc besoin d’une ligne téléphonique sous un faux nom) il a discuté avec son avocat pour obtenir d’un haut magistrat, en échange d’un poste à Monaco, des informations confidentielles sur ce que les juges savaient de l’affaire Bettencourt. Je sais, cela fait beaucoup d’affaires... Face à tout cela, le citoyen moyen que je suis s’interroge : alors tout est permis ? 28 millons d’euros ce n’est rien ? On peut tenter de corrompre un magistrat ? Et si l’on a un téléphone sous un faux nom, c’est qu’on n’a rien à cacher ? Décidément, nous vivons une époque moderne.

Pour finir, avant que vous ne me le demandiez,  « mauvaise foi » se dit en latin : fides mala. Et, ma générosité étant sans limite, je vous donne d’autres munitions pour la route : fidem facere alicujus rei, « faire croire à quelqu’un », hinc fides, illinc fraudation, « d’un côté la loyauté, de l’autre la fourberie », et pour conclure, vix fides fit, « on a peine à croire... »

 

 

 

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fleche15 février 2016: Technicien de surface monégasque...
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On entend dire sans cesse que Coluche ou Pierre Desproges ne pourraient plus aujourd’hui s’exprimer comme ils le faisaient de leur temps, pourtant pas si lointain, et que le politiquement correct nous bâillonne, voire nous censure en permanence, ce qui lorsqu’on y réfléchit n’est pas si faux. Impossible, ou difficile, de critiquer la politique d’Israël sans se faire traiter d’antisémite, difficile aussi de ne pas passer pour islamophobe lorsqu’on tente d’analyser ce qui se passe aujourd’hui au nom de l’islam. Sans parler des sujets quasiment tabous comme les homosexuels, les sourds, les roux, les gros, les fumeurs de pipe, les mangeurs de choucroutes, les jardiniers, les éboueurs, les syndicalistes, les Morvandiaux, les Corses, les joueurs de foot et que sais-je encore. Bref, les temps sont durs pour qui tente de jeter un regard un peu ironique sur le monde.

Pourtant il en est un qui s’en tire avec élégance et humour : Stéphane Guillon. Si vous êtes à Paris, précipitez-vous à son spectacle, si vous n’êtes pas à Paris allez-y . Ca se passe au théâtre Dejazet et, croyez-moi, ça vaut le déplacement. L’ami Guillon ne se prive de rien, mais je ne vais pas tout vous dévoiler, vous découvrirez par vous-mêmes. Il est toujours aussi irrésistible lorsqu’il imite Sarkozy, lui mettant dans la bouche des formules comme les chiens aboient la caravane se gare, ou qui veut voyager loin ménage sa toiture, bref multipliant les attaques « à l’abdomen » comme il lui fait dire (ad hominem pour ceux d’entre vous qui sont fatigués). Et, bien sûr, il aborde ce problème de la dictature du politiquement correct. Un seul exemple : peut-on dire qu’on a vu un balayeur black obèse ? Non bien sûr, puisqu’un balayeur est désormais un technicien de surface, un obèse quelqu’un qui a une surcharge pondérale et que black, tout comme noir d’ailleurs risque d’être pris pour un terme raciste. Guillon illustre d’ailleurs ce dernier point en évaluant les risques que prend Johnny Hallyday en chantant « noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir », puis il nous propose de régler le problème du balayeur noir obèse en ne parlant que de technicien de surface monégasque présentant une surcharge pondérale.

Bon, c’était juste un exemple, je ne veux pas déflorer le spectacle. Mais Guy Bedos n’est pas loin. Merci Guillon.


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fleche5 février 2016: Tempête dans un encrier
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Voilà bien longtemps que, se moquant de la polémique sur la messe en latin ou en français, Georges Brassens chantait, dans Tempête dans un bénitier, « sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde » et il ajoutait plus loin : « O très sainte Marie mère de Dieu, dites à ces putains de moines qu’ils nous emmerdent sans le latin ». Mais Brassens avait la rythmique subtile, et il coupait cette longue phrase en quatre vers :

« O très sainte Marie mèr’ de

Dieu dites à ces putains

De moines qu’ils nous emmerdent

Sans le latin »

faisant ainsi sortir de son texte des rimes et, du même coup, nous faisant entendre par le jeu des coupes et des temps forts de la mesure « sainte Marie merde » ou « Dieu dites à ces putains ». Et cette chanson est une bonne introduction à la tempête, dans un encrier cette fois, qui traverse la France.

Mais, avant d’y venir, quelques précisions utiles sur le latin, qui n’a jamais été une « langue sacrée ». La Bible par exemple a été écrite essentiellement en hébreu et dans un deuxième temps, en grec. L’ensemble sera traduit en grec à Alexandrie au III° siècle avant J-C (c’est ce qu’on appelle la « Septante »), puis en latin par Saint Jérôme au IV° siècle après J-C (c’est ce qu’on appelle la « Vulgate »). Le latin n’a donc rien d’une langue « sacrée » et le rôle qu’il a longtemps joué dans l’église catholique ne repose sur aucun argument historique ou théologique. Mais le latin a donné au culte, célébré en cette langue que peu de gens comprenaient, une sorte d’aura de mystère et les traditionnalistes s’y raccrochent.

Certaines particularités de l’orthographe française auraient-elles la même aura ? Depuis deux jours en effet, les media ne parlent que de ça. De quoi ? En fait d’une vieille histoire, comme on va en juger. En 1990 le Conseil supérieur de la langue française faisait des propositions de « rectifications » de l’orthographe, qui recueilleront un avis favorable du Conseil international de la langue française et seront approuvé à l’unanimité par l’Académie française, qui cependant conservait les deux orthographes. Il s’agissait essentiellement de mettre fin à quelques incohérences (chariot avec un seul r, charrette avec 2), de supprimer l’accent circonflexe lorsqu’il ne jouait pas un rôle distinctif (comme dans mur et mûr), de supprimer le trait d’union dans les mots composés et de simplifier quelques mots (comme nénufar au lieu de nénuphar). Tout cela constituait des « recommandations », ou des « tolérances ». Et c’était il y a un quart de siècle. En juin 2008 le Bulletin officiel de l’Education Nationale annonçait que cette orthographe révisée était désormais la référence, mais personne n’y fit attention et seule quelques revues l’utilisaient, sans que personne n’y fit d’ailleurs attention. La réforme était de façon générale appliquée en Belgique et en Suisse, mais ignorée en France.

Or voici qu’on annonce, pour la rentrée prochaine, que les manuels scolaires devront l’appliquer. Aussitôt, levée de boucliers des nostalgiques qui, allez savoir pourquoi, se focalisent sur l’accent circonflexe comme d’autres sur la messe en latin. Touche pas à mon accent semble soudain être le slogan d’une partie (une petite partie) de la population. Le Figaro d’aujourd’hui consacre trois grandes pages à l’évènement, et on y apprend par exemple que l’Académie ne « veut pas être prise en otage ». En fait il y a là une légère embrouille. Car ce n’est pas l’Académie qui avait décidé de cette réforme, elle avait simplement approuvé, je l’ai dit, une réforme élaborée  par le Conseil supérieur de la langue français. Et certains de ceux qui avaient voté cette approbation en 1990 se  rebiffent aujourd’hui. Jean d’Ormesson, par exemple. Il explique aujourd’hui qu’à l’époque il était « plutôt favorable à cette tendance réformatrice. Parce qu’il y a vingt-cinq ans les gens n’étaient pas malheureux comme aujourd’hui, et le pays dans cet état ». Et il termine en affirmant que « on réformera l’orthographe quand la prospérité sera revenue ».

Ce lien entre prospérité du pays et acceptabilité de modifications de l’orthographe peut surprendre, mais il n’est au fond pas si idiot. J’ai l’impression que dans la grande déprime que nous vivons certains Français veulent défendre des particularités de notre culture comme une chatte ses chatons, et je ne serais pas surpris de voir resurgir quelques égéries de la manif pour tous (Holà, Brigide Barjot !) sous un nouveau drapeau du genre « l’accent circonflexe pour tous ». L’insécurité va parfois se nicher en de curieux endroits.

Bon, tout cela ne mange pas de pain, mais quelques remarques s’imposent. La première est que cette « réforme » n’a aucun caractère obligatoire et que les enseignants feront ce qu’ils voudront, comme tout le monde d’ailleurs, et je continuerai pour ma part à écrire nénuphar ou dégoût.  La deuxième est que, comme par hasard, c’est de la droite que viennent les protestations, alors que le décret de 2008 instituant cette réforme à l’école était signée par Xavier Darcos et que le président de la République était alors un certain Sarkozy. La troisième est que notre gouvernement actuel fait un peu n’importe quoi, qu’il intervient de façon brouillonne ou désordonnée, et que notre ministre de l’Education Nationale aurait peut-être pu s’éviter cette levée de boucliers. A moins que... A moins qu’il n’y ait derrière tout cela une manipulation des éditeurs qui, pour vendre de « nouveaux » manuels, feraient de l’application de cette réforme une preuve de « nouveauté ».

Quoi qu’il en soit je vous invite, puisqu’en France dit-on tout se termine par des chansons, à entonner selon ce que vous pensez soit, sur un air de Brassens (Tempête dans un bénitier), « sans notre accent, sans notre accent l’école nous emmerde », soit, sur un air de Gainsbourg (En relisant ta lettre), « en relisant ta lettre je m’aperçois que l’orthographe et toi ça fait deux... Te faire la fête prend pas d’accent et dégoûtant s’en passe autant »


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fleche4 février 2016: Violon
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 Le semaine dernière, le 27 janvier pour être précis, je suivais sur la 5 l’émission C dans l’air, consacrée ce jour-là à Christiane Taubira, qui venait de démissionner de son poste de ministre. A l’animateur, Yves Calvi, demandant si elle pourrait jouer un rôle dans l’opposition de gauche au gouvernement, une journaliste répondit : « Non, c’est une soliste, pas un chef d’orchestre », façon élégante de dire qu’elle ne savait pas « jouer collectif » et qu’il était plutôt dans son tempérament de « jouer perso ». Yves Calvi ponctua alors: « Remarquez, c’est normal, le garde des sceaux est spécialiste du violon ». Personne, sur le plateau, n’esquissa le moindre sourire alors que j’éclatais de rire. Il ne faisait en effet pas référence à une éventuelle compétence musicale de Taubira, qui serait violoniste soliste mais, rebondissant sur l’image (« soliste, pas chef d’orchestre ») il jouait sur le sens argotique du terme violon, qui a pris le sens de « prison ». J’ai un peu honte d’expliquer cela, je pensais que tout le monde le savait, mais l’absence de réactions sur le plateau comme autour de moi (je ne suivais pas l’émission seul) m’a mis la puce à l’oreille. Le sens argotique de violon serait-il aujourd’hui inconnu ?

Pourtant cet usage est ancien. En 1881 Loredan Larchey le donnait déjà dans son Dictionnaire historique d’argot et, selon Alain Rey (Dictionnaire historique de la langue française), il daterait de 1790. Pour les uns il s’agit d’une image faisant allusion à la boite étroite du violon, pour les autres d’une analogie entre les cordes de l’instrument et les barreaux d’une cellule, ces deux explications pouvant d’ailleurs n’en faire qu’une : au fond de la boite étroite on regarde vers l’extérieur, à travers les barreaux. C’est-à-dire que l’on se trouve du point de vue de l’âme du violon, cette pièce d’épicéa verticale dans la caisse de résonance et qui lui transmet la vibration des cordes. L’argot aurait donc pu faire de cette âme le synonyme de « prisonnier », ce n’est pas le cas. Mais nous pourrions en décider, utiliser désormais âme avec le sens de prisonnier,  il suffirait pour cela d’accorder nos violons. Et, tant qu’à faire, dire que s’il est en prison, le dit prisonnier paie les violons du bal...

 

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fleche1er février 2016 : Points de vue
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Je suis en train de préparer une réédition augmentée de mon Marché aux langues, publié il y a près de quinze ans et depuis longtemps épuisé. Je lis donc beaucoup en ce moment et, dans un ouvrage collectif (Gestion des minorités linguistiques dans l’Europe du XXI° siècle, Lambert-Lucas éditeur), je tombe dans un chapitre de Christian Lagarde sur un passage me concernant. S’interrogeant sur les outils de description et sur la difficulté à articuler les approches micro- et macro-sociolinguistiques, l’auteur passe à une idée qui dit-il circule aujourd’hui et selon laquelle « la théorisation par le conflit serait obsolète » et le modèle de langues en contact serait «mieux adapté à l’analyse de sociétés plus avancées». Ce qui le mène à écrire ceci:

« C’est dans cet esprit que se pose la question de savoir s’il y a lieu par exemple de récuser le «premier Calvet» de Linguistique et colonialisme (1974) et de La Guerre des langues (1987) au profit du «second Calvet» de Pour une écologie des langues du monde (1999) et du Marché aux langues (2001). L’approche gravitationnelle et plutôt constatative du « second » l’emporte-elle véritablement sur la démarche «glottophagique» du « premier » qui s’incarne dans une substitution qui avance à grands pas à l’échelon planétaire ?»

Passons sur l’aspect qui pourrait sembler dynastique de ce « premier » et ce « second » Calvet (Calvet premier, Calvet deux, et pourquoi pas trois, quatre…) pour en venir à la vraie question de Lagarde : doit-on opposer un sociolinguistique « chaude », militante, à une sociolinguistique « froide », plus distante ou plus descriptive, ou doit-on les dialectiser ? D’une certaine façon, la réponse est dans sa façon de poser la question, et Lagarde penche visiblement pour la seconde branche de l’alternative. Mais ce qui me retient ici est la dichotomie qu’il opère dans quatre de mes livres, Linguistique et colonialisme et de La Guerre des langues d’un côté, Pour une écologie des langues du monde et Le Marché aux langues de l’autre, qui certes correspond, comme l’indiquent les dates, à une chronologie, mais pas nécessairement à une partition entre approche «chaude» et approche «froide». D’une part parce que un Linguistique et colonialisme comme La Guerre des langues relèvent des deux approches (par exemple les enquêtes sur les marchés plurilingues africains ou chinois relèvent de la description et non pas de la dénonciation mais, dans le même ouvrage, l’analyse des idéologues de la supériorité relève de l’inverse) et d’autre part pour la raison qu’il n’y a pas opposition entre un regard empathique, ou impliqué, sur les situations, et le besoin de se construire des instruments de description et de compréhension les précis possibles de ces mêmes situations. Etre concerné par l’avenir des langues régionales ou minoritaires, avoir analysé et mis à jour les relations entre le discours linguistique et l’idéologie coloniale, n’empêche pas que l’on cherche en même temps à se donner les meilleurs instruments possibles de description de situations sociolinguistiques. Mais je reviendrai de façon plus précise sur ces points dans la prochaine réédition de mon Marché aux langues… Simplement, n’étant pas habitué à me considérer comme objet de discours, j’ai été intrigué et je me suis un peu promené sur Internet, pour voir ce qu’on y disait de moi. Résultat partiel, ces quelques passages (j’en avais déjà lu deux sur quatre, au moment de leur publication) :

-Calvet est un « tenant de l’analyse psychanalytique du langage » (J.P.Bronckart, Théories du langage, une introduction critique, Bruxelles, Mardaga, 1977)

-Calvet représente la « sociolinguistique fonctionnaliste » (Bernard Laks, «Le champ de la sociolinguistique française de 1968 à 1983, production et fonctionnement», in Langue française N°63, septembre 1984)

-Calvet est un «importateur du marxisme en linguistique», « marxisant» et « fonctionnaliste critique» (Robert Forest in L’état des sciences sociales en France, Paris, La Découverte, 1986)

-Calvet est un « partisan de la marge linguistique» (Didier de Robillard, «Peut-on construire des faits linguistiques comme chaotiques,», in Michel Santacroce (ed), Faits de langue, faits de discours, Paris, l’Harmattan, 2002).

Fermons le ban sur ce kaléidoscope, qui témoigne soit de points de vue différents soit, bien sûr, de l’individu à multiples faces que je serais. Il se trouve que je suis intervenu vendredi à l’Institut Henri Poincaré, à Paris, dans un colloque sur « complexité et désordre » et que, devant un public essentiellement formé de mathématiciens et de physiciens, pour montrer comment les linguistes se construisaient la langue, j’ai évoqué la montagne Sainte Victoire que Cézanne a toujours représentée vue de l’Ouest, sous la forme d’un rectangle de trois kilomètres de base alors que vue du Nord ou du Sud elle s‘étend sur dix kilomètre. Il s’inventait ainsi une Sainte Victoire, comme les linguistes s’inventent différentes langues, à chacun la sienne ou presque. Encore une fois, question de point de vue. J’ai donc eu le sentiment qu’on s’inventait différents Calvet, et même si cela pourrait flatter mon ego, je dois dire que je préférerais qu’on me lâche les baskets et qu’on se préoccupe de l’essentiel : donner une assise scientifique à des revendications politiques. En effet, avant d’élaborer et de proposer une politique linguistique, il n’est pas inutile d’avoir la compréhension la plus fine possible des situations sur laquelle on veut intervenir. Alors, au travail.

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Janvier 2016

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fleche24 janvier 2016 : Quand les Chinois s'éveilleront...