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flechejuin2    2020 : Obésité des mots

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Vous l'aurez peut-être déjà compris: je travaille en ce moment sur les discours des pouvoirs, qu'ils soient totalitaires ou démocrates. Et je voudrais vous faire profiter d'une lecture récente.

Le chirurgien hospitalier Stéphane Velut, dans un petit livre consacré à l’apparition d’une nouvelle forme de langage dans la gestion des hôpitaux (L’hôpital, une nouvelle industrie, la langage comme symptôme, Paris, Gallimard, collection « tracts », 2020), raconte que, légèrement assoupi dans une réunion de service, il sortit de sa torpeur lorsqu’un « jeune membre d’un cabinet de consulting » expliqua que «tout en restant dans une démarche d’excellence il fallait désormais transformer l’hôpital de stock en hôpital de flux ». En soupesant les termes de ce jargon, il comprend qu’il ne s’agit pas de « stock » d’ambulances ou de linge mais de « gens communément nommés malades ». Et il se rsouvient alors qu’il existe dans l’hôpital une « Dir’ Com’ », une direction de la communication, dont il est incapable de situer la date de création, que le langage a lentement changé, qu’on « déconnecte les mots de la chose », que « cette langue masque sous des termes tarabiscotés, constats, projets, décisions…, dont l’énonciation simple brutaliserait l’oreille.

Il a vu ainsi s’installer un « métalangage adoucisseur et embellisseur » caractérisé par une « obésité des mots », dont il donne quelques exemples : on ne parle plus de problème ou de thème mais de problématique, de thématique… Et il conclue :

« Tout cela relève de la même intention : remplacer les mots simples par des « éléments de langage » qui ornent, rassurent, ou les parent d’abstraction aux fins d’intimider. Orner, rassurer, intimider…fabriquer le consentement. Et soustraire au langage sa force expressive au profit d’un rôle anesthésiant assure de couper court à toute critique ».

Ces lignes, publiées en janvier 2020, après une longue grève des personnels hospitaliers et avant la crise à venir du coronavirus que Velut ne pouvait pas prévoir, prennent une force terrible. Pendant des mois ces personnels réclamaient plus de moyens, plus d’effectifs, plus de lits et des salaires décents, et un jeune consultant du « Leader mondial du consulting » venait conseiller une « optimisation des pratiques » en réponse à l’absence de lits, le passage d’un « hôpital de stock à un hôpital de flux », un « beau projet » selon lui. « Beau projet » impliquant une réduction de la DMS (Durée moyenne de séjour ) et donc la limitation du « stock » de gens, l’accélération de leur « flux », le consultant  montrant  fièrement le plan de ce que Velut appelle un « hôpital-aéroport ».

 

 

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Mai 2020

  



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fleche30 mai   2020 : Les morts qu'on oublie

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Est-ce la situation sanitaire dans laquelle nous sommes ? J’ai l’impression que les morts de gens connus se succèdent, que ce soit ou non à cause du Covid19 : le journaliste Jean Daniel, les chanteurs Cristophe et Idir, l’acteur Michel Piccoli, l’auteur Jean-Loup Dabadie, l’acteur et humoriste Guy Bedos… Nous sommes tous touchés par l’une ou l’autre de ces disparitions. Pour ma part j’adorais Bedos. La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était à l’enterrement de Georges Moustaki, mais j’ai heureusement des souvenirs plus drôles de lui.

Tous les média ont parlé de ces disparitions, articles élogieux, émissions émouvantes. Sauf d’une. Le 22 mai partait Albert Memmi, âgé de 99 ans, et l’on n’a n’en guère entendu parler. Pourtant cet homme était un monument. Juif tunisien dont la première langue était le judéo-arabe, issu d’une famille plus que modeste, ayant pu accéder au système scolaire francophone, il avait suivi des études de philosophie pour devenir enseignant (à Tunis d’abord puis en France) et écrivain. Il faut lire La statue de sel, le Portrait du colonisé (que Sartre avait préfacé), le Portait d’un juif et d’autres encore de ses écrits. Mais il avait aussi la plume d’un observateur, d’un mémorialiste. Dans son livre Tunis an 1 (CNRS éditions 2017), écrit en en 1955, il avait des notations savoureuses. Par exemple :

« Les Siciliens ici sont loquaces et ont la parole rapide. Les Tunisiens, également loquaces, mais ont la parole lente. Pourquoi ?

-C’est que, dit Io, ils parlent plusieurs langues, et se croient obligés, à propos de chacune d’elles, de donner toutes les expressions de toutes les langues qu’ils connaissent. Alors, pourquoi se presser ?

Autre explication : ils hésitent entre toutes ces langues et perdent leur temps, au lieu de s’en tenir à une »

Ou encore : « Taxe (il y a quelques jours) sur les couvre-chefs « à l’exception de fez et des chéchias » précise le décret. En somme dirigé exactement contre les seuls Européens ».

Bref, cela pour dire simplement qu’il y a des morts qu’on célèbre et d’autres qu’on oublie, et non des moindres.


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fleche29 mai   2020 : sourat kourouna

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سورة كورونا

Sourat kourouna, , qui en arabe, signifie « Sourate Corona »,  et qui bien sûr n’existe pas,  est le titre d’un texte qu’une jeune tunisienne a largement diffusé sur les réseaux sociaux tunisiens. En voici la traduction :

 " Covid ! Le virus exterminant ! Ils s'étonnent qu'il leur soit parvenu de la Chinelointaine ! Ceux qui n'y croient point disent que c'est une maladie tenace ! Oh que non ; c'est bien la mort certaine ! Point de différence aujourd'huientre rois et esclaves ! Point de salut en dehors de la science ; au diable les traditions ! Ne sortez plus pour acheter la semoule ! Restez chez vous carc'est une dure épreuve ! Et lavez-vous bien les mains au savon ! Le Grand Gilo dit vrai !"

Il s’agit d’une imitation du style coranique qui, vous pouvez en juger vous-même, n’a rien d’hérétique, ne fait d’ailleurs aucune référence à la religion. Pourtant Emna Chargui est poursuivie pour offense au Coran. Il semble que personne n’ait porté plainte et c’est donc l’état tunisien qui la poursuit de son propre chef.

Et puisque nous sommes en Tunisie. A Kairouan, une des villes saintes de l’Islam, il est impossible d’acheter des boissonsalcoolisées. Quelques jeunes gens ont trouvé une parade : ils ont confectionné un mélange d’alcool à 90° et d’eau de Cologne, et s’en sont régalés. L’alcool tue lentement, disent les médecins, et certains répondent "on s'en fout, on n'est pas pressé". Ces jeunes-gens sont morts très vite.


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fleche28 mai   2020 :  Raison et déraison

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Les postures de Didier Raoult ne cesserons pas de nous étonner. Vendredi dernier, la revue médicale The Lancet publiait une étude selon laquelle non seulement la chloroquine était inefficace contre le Covid19 mais encore qu’elle pouvait dans certains cas être dangereuse. Réaction de Raoult : « c’est une étude foireuse ». Puis, mardi, le ministre de la santé, Olivier Véran, après avoir consulté le Haut conseil de la santé public, a recommandé de suspendre les prescriptions de ce traitement. Le soir-même, interrogé par David Pujadas sur la chaîne LCI, Raoult a eu une réaction intéressante. Traitant d’abord le ministre comme un gamin :

"Je ne commente jamais ce que disent les gens, d'abord je ne veux pas être désagréable. Et en plus il a l'âge d'être mon fils ! Donc j'ai beaucoup d'indulgence pour lui. Je trouve qu'il est dans une situation complexe, si on m'avait proposé le même métier je ne l'aurais pas fait ! Il joue son rôle, moi je joue le mien." 

Puis avançant un argument stupéfiant :

"Vous voulez voir ce que c'est que la crédibilité ? Vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis... Les gens pensent comme moi, vous voulez faire un sondage entre Véran et moi ? Faites les sondages, moi je les ai !"

Il aurait voulu se décridibiliser définitivement qu’il n’aurait pas fait mieux. Avançant d’abord un argument d’autorité fondé sur l’âge : « il a l’âge d’être mon fils » ! L’évaluation d’un traitement n’étant pas mon métier, j’ai cependant « beaucoup d’indulgence » pour Raoult qui, ayant dix ans de moins que moi, « a l’âge d’être mon » petit frère. Puis passant à un autre argument, encore plus stupéfiant : « Les gens pensent comme moi », ou « faites un sondage » ! Comme si, pour régler une controverse scientifique, il fallait demander « aux gens » leur avis ! Comme si la crédibilité scientifique pouvait se démontrer par référendum ! Vous imaginez : « Pensez-vous que la terre est plate ? » Ou encore : « Pensez-vous que le carré de l’hypoténuse soit égal à la somme des carrés des deux autres côté ? » La raison scientifique mise en concurrence avec l’opinion ! Délire paranoïaque ?  Ego surdimensionné ? Abus du pastis ? Je ne sais quelle défense proposer pour absoudre celui qui a l’âge d’être mon petit frère. Mais l’image de la science qu’il donne est désolante. En voulant jouer l’opinion contre la raison, on risque parfois de tomber du côté de la déraison…

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fleche26 mai   2020 :  Logique et politique linguistique

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Aujourd’hui un petit problème de logique, ou plus précisément de logique en politique linguistique. Permettez-moi tout d’abord de vous ramener loin en arrière, à l’époque où Dieu, outragé par la prétention des hommes voulant construire un tour s’élevant jusqu’aux cieux, sema ce que la Bible appelle la « confusion » des langues :

 « Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Shinar, et ils y habitèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment. Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. L’Éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l’Éternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres. Et l’Éternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre et leur donna tous un langage différent ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Éternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Éternel les dispersa sur la face de toute la terre » (Genèse, 11, 1-9)

Il s’agit donc bien d’une politique linguistique, d’une intervention autoritaire sur une situation linguistique, consistant ici à passer du monolinguisme à un plurilinguisme, avec l’idée que, ne parlant plus la même langues, les gens ne pouvaient plus avoir d’entreprise commune. Dieu était bien sûr tout puissant : il est difficile d’imaginer aujourd’hui un régime politique dans lequel un dictateur sèmerait la « confusion des langues »  parmi ses opposants afin qu’il ne puissent plus se comprendre et donc s’opposer. Ou que le professeur Raoult sème la confusion des langues parmi tous les chercheurs en médecine du monde afin ne nul ne puisse le contredire…

 Il se trouve que nous approchons de la Pentecôte, que les Chrétiens fêtent le septième dimanche après Pâques. Quel rapport, me direz-vous ? Un rapport très simple et très direct.  La Pentecôte est en effet pour l’Eglise le point de départ de sa conquête du monde. Or on lit dans les Actes des apôtres 2, 1-4) que ce jour-là, en l’an 33, alors qu’étaient réunis des disciples et les apôtres du Christ, le Saint-Esprit lors donna le « don des langues » pour qu’ils puissent aller prêcher en différents pays : ils « furent tous remplis d’esprit saint et se mirent à parler en différentes langues ». Il est vrai qu’on imagine mal une entreprise envoyant partout dans le monde des VRP vendre ses produits alors qu’ils ne parlent pas la langue de leurs clients potentiels.

Donc, et c’est là où nous arrivons à mon problème de logique, Dieu, lors de l’épisode de Babel, ne s’est-il pas tiré une balle dans le pied, commettant à Babel une erreur qu’il a dû réparer à la Pentecôte ?  Et ne me dîtes pas que ce n’est pas Dieu mais le Saint-Esprit qui a donné  le don des langues, ô hérétiques : vous n’ignorez pas que selon la trinité Dieu est seul en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

La seule chose positive, dans cette histoire, est que Dieu a su reconnaître son erreur et a redressé la barre : si tous ceux qui font de la politique linguistique (ou de la politique tout court) pouvaient aujourd'hui avoir la même clairvoyance….


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fleche22 mai   2020 :  Je vais me faire injurier...

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Oui, je vais me faire injurier, mais je crois qu’il faut parfois ouvrir sa gueule.

Depuis une dizaine de jours il est impossible de trouver dans 6.500  kiosques français le moindre quotidien, le moindre hebdomadaire. Pourquoi ? Parce qu’il y a une grève, bien sûr. Pourquoi une grève ? Parce que le diffuseur Presstalis (c’est, depuis 2009 le nouveau nom des NMPP, les nouvelles messageries de la presse parisienne) a été mis en redressement judiciaire. Pourquoi ? Là les choses deviennent plus compliquées. Lorsqu’après la dernière guerre sont créées les NMPP, le parti communiste était très puissant, on évitait de le braquer, et entre le PCF et la CGT il n’y avait pas la place pour une feuille de papier à cigarette. Le syndicat CGT du livre impose donc des conditions draconiennes. En gros les salariés étaient obligés d’être syndiqués à la CGT, ce qui était une évidente atteinte à la liberté de l’employeur, puisque c’était le syndicat qui décidait à sa place du recrutement. Les NMPP sont ainsi devenues un bastion de la CGT, un symbole de la puissance de de syndicat, qui fixait jusqu’aux salaires. Et les salaires, parlons-en. Le mois dernier, les salaires et primes des ouvriers de l’entreprise allaient de 4.200 à 5.000 euros et pour l’encadrement (au taux particulièrement élevé) ils allaient de 5.700 à 7.100 euros. Le coût salarial d’un employé de Presstalis est plus du double de celui d’une autre entreprise du même genre pour un temps de travail deux fois moindre.

Or, depuis 1947, année où la loi Bichet était votée pour faciliter la distribution de la presse quotidienne politique sur tout le territoire, le nombre de journaux n’a cessé de baisser : 203 quotidiens dont 28 nationaux à l’époque, dont il n’en restait pas grand-chose en 2018, leurs ventes baissant en outre sans cesse.  Depuis 47 ans (1973, année de la création de Libération), France soir et La Tribune ont disparu, la seule création a été celle de L’opinion, résolument à droite, mais les quotidiens gratuits profitent des facilités de distribution accordées par la loi. En revanche les magazines proliférent (la France est le pays qui en a le plus), leur tirage est énorme,  et les gains venant de leur distribution compensèrent les pertes venant de celle des quotidiens, ce qui ne convenait pas spécialement aux éditeurs de magazines.

Or, à partir de 1990, les MLP (messageries lyonnaises de presse), qui ne distribuaient jusqu’ici que des mensuels ou des bimestriels, se posèrent en concurrent des NMPP-Presstalis. Leurs prix étaient plus bas (ainsi que les salaires des employés), les grèves y étaient plus rares. Bref, des nombreux magazines (comme Marianne, Le Point ou… Charlie Hebdo) passèrent aux MLP. Ajoutez à cela la concurrence d’Internet : la presse est en mauvais forme, le nombre de journaux à distribuer baisse, mais pas les conditions de travail des employés de Presstalis. En fait, l’entreprise ne survit que grâce à l’aide de l’état : 35 millions d’euros en 2012, 90 millions en 2018. Elle a été mise en liquidation judiciaire  le 15 mai dernier, avec poursuite d’activité, et l’état a remis la main à la poche : deux fois 35 millions supplémentaires. Un open bar financier ! Ce qui n’empêche pas l’entreprise de licencier : sur 1000 employés, elle n’en garderait que 265.

De leur côté, le nombre de marchands de journaux baisse lui aussi : 40.000 en 1980, 23.000 en 2018, et la chute continue au rythme d’environ 1.000 par an. Tout cela pour dire que le paysage de la presse est en constante transformation, que la situation des quotidiens politiques et des revendeurs est fragile, et que la grève en cours s’apparente à un coup de couteau dans le dos. « On ne fait pas la grève par plaisir » me dit une amie qui est toujours prête à chevaucher toutes les chimères « sociales » pour peu qu’elles lui paraissent « d’extrême gauche ». Mais que demande la CGT ? Il est difficile de la savoir vraiment puisque cette même CGT nous empêche de lire les journaux, et que les média audiovisuels ne parlent de guère de cette grève (sans doute parce qu’elle ne touche pas la région parisienne). Mais ce qui est clair, c’est que l’histoire des NMPP-Presstalis est une énorme gabegie et que le rôle de la CGT dans cette histoire n’est pas négligeable….

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fleche21 mai   2020 :  Le syndrome Trump atteint le Brésil

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Une épidémie, si l’on en juge sur son sens grec (« sur le peuple ») ne désigne pas nécessairement une maladie mais peut renvoyer à tout ce qui se répand largement. Ainsi, de façon imagée, nous pourrions parler d’épidémie à propos de la mode, des religions, des divorces qui dit-on vont se multiplier après ces semaines de confinement, d’un feuilleton à succès, etc. Et si, étymologiquement, l’épidémie passe de peuple en peuples elle passe aussi, parfois, d’un individu à l’autre voire d’un dirigeant à l’autre.

Nous allons donc parler de l’épidémie du trumpisme, que nous voyons se répandre depuis quelques semaines face au coronavirus. Ses symptômes sont connus : d’abord nier l’existence du virus, puis dire qu’il s’agit d’une vague grippe qui va très vite disparaître, s’opposer aux mesures de précaution conseillées, ne pas porter de masque, serrer ostensiblement les mains des autres, puis encourager les citoyens à protester contre les mesures de confinement décidées par certains gouverneurs, passer ensuite à  la proposition de thérapies farfelues et dangereuses (s’injecter du désinfectant !) et enfin annoncer que l’on prend de la chloroquine.  Je n’invente rien, le brillant président américain est passé par toutes ces phases, vous en avez sûrement le souvenir. Je propose donc de baptiser tout cela le syndrome Trump.

Or, et c’est là où nous sommes face à une forme particulière d’épidémie, un autre brillant président, celui du Brésil, a présenté successivement tous ces symptômes, avec quelques jours ou quelques semaines de décalage. Bolsonaro a fait et dit exactement ce qu’a fait et dit Trump. Déni, ironie, serrages de mains, encouragement à ceux qui protestent contre le confinement, etc. , avant d’en venir lui aussi à la chloroquine.  Et les résultats sont les mêmes : une augmentation exponentielle des décès. Bolsonaro, cependant, ajoute un symptôme de plus à cette liste, que les spécialistes n’avaient pas détecté chez Trump, une touche sociologique. Il vient en effet de déclarer : « les gens de droite prennent de la chloroquine ». Il aurait pu être plus précis, dire par exemple que « les gens d’extrême droite prennent de la chloroquine », mais il a fait un bel effort. De toute façon, à ma connaissance, aucune étude scientifique n’a démontré cette affirmation (même si, en France, les hommes politiques qui ont pris publiquement la défense de la chloroquine…)

Mais face à ce syndrome Trump, la recherche scientifique ne se mobilise guère. Les laboratoires se battent pour être le premier à trouver un vaccin contre le coronavirus (et à en retirer bien sûr les bénéfices financiers), en revanche personne ne cherche un vaccin contre le syndrome Trump. Peut-être est-ce plus compliqué qu'on ne le croit.


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fleche18 mai   2020 :  Rembobinage

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Remontons un peu le cours du temps, comme on rembobine un film. Pendant de longues semaines j’ai commenté ici de façon plus ou moins humoristique les évènements que nous vivions. Sans doute vous en souvenez-vous : Macron, dans son discours du 16 mars avait répété six fois « nous sommes en guerre » et dès le lendemain les ministres et autres affidés répétaient, de bouche en bouche, lce même mot. Puis le paradigme s’est mis à produire. On a parlé ensuite de bataille contre le virus, de le vaincre, on a présenté les éboueurs comme les soldats du quotidien, les infirmières  et les infirmiers sont devenus des héros, en première ligne  contre un ennemi invisible. Puis cette contagion  belliciste s’est élargie : on a utilisé le terme  réservistes pour désigner les membres du corps médical retraités (médecins, infirmiers) qui revenaient aider leurs collègues. J’ai rappelé à ce moment que la réserve désignait dans l’armée les militaires que l’on garde disponibles à l’arrière, qu’on parlait aussi d’officiers de réserve, ceux qui ne sont pas destinés à servir sous les drapeaux, sauf en cas de besoin : Le corps médical était ainsi militarisé et la métaphore guerrière était filée continûment.

Et je m’étais même risqué, en riant, à une prédiction, écrivant le 4 avril: « Peut-être va-t-on créer une nouvelle décoration, qu’on pourra décerner aux héros de cette guerre, l’ordre du corona ». Et bien voilà, c’est fait, ou presque. A la mi-mai la porte-parole du gouvernement et des bêtises, Sibeth Ndiaye,  annonce que l’on va réactiver une « médaille de l’engagement face aux épidémies », que le premier janvier 2021 la promotion de l’ordre national du mérite et de la Légion d’honneur comprendra « une part importante de personnes ayant contribué à la lutte contre le virus à tous » et que le 14 juillet sera « une occasion supplémentaire de manifester l’hommage et la reconnaissance de la nation à tous ceux qui se sont engagés dans la lutte contre le Covid 19".   

La boucle métaphorique est ainsi bouclée, le paradigme guerrier s’est emballé  et l’on décorera les combattants. Jusqu’au jour, peut-être, où l’on célébrera le soignant inconnu. Mais on ne nous dit pas si et quand on les augmentera. Quoiqu’il en soit, il est intéressant de voir comment le discours du pouvoir se diffuse, s'étend, se ramifie et nous envahit.


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fleche16 mai   2020 : Couvrez ces vagins que je ne saurais voir

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Antoine Pol ( 1888-1971) était un étrange personnage : ingénieur des arts et métiers, capitaine d’artillerie pendant la grande guerre, directeur d’entreprise, il a également publié plusieurs recueils de poésie dont le premier, Emotions poétiques, date de 1918.  Georges Brassens, qui avait été expulsé de Sète par ses parents en 1939 après un scandale de vol de bijoux auquel il avait été mêlé, se trouve à Paris, chez sa tante, et il achète un jour aux puces cet ouvrage dans lequel un texte, « Les passantes », retient son attention. Il tentera plusieurs fois de la mettre en musique mais il mettra près de trente ans à trouver la mélodie qui lui convenait. Lorsqu’il décide de l’enregistrer, il cherche à contacter l’auteur pour lui demander son accord: les deux se trouvent mais ne se verront jamais : Pol meurt en juin 1971 et Brassens crée Les Passantes  en Bobino en 1972. Ironie du sort (ou caractéristique des multiples facettes de vieux Georges) elle coexistera sur disque avec Fernande (« que je pense à Fernande, je bande, je bande… »)

Pourquoi cet exposé historique ? Parce que circule depuis plusieurs mois sur Internet (plusieurs fois supprimée selon ma fille qui me l’a signalée), une mise en image de cette chanson par la photographe et réalisatrice Charlotte Abramow. Pourquoi aurait-on tenté d’en empêcher la diffusion ? Bonne question. Vous vous souvenez de Tartuffe : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir… » ? Et bien nous sommes ici dans une autre tartufferie : Couvrez ces vagins, ces corps, ces règles que nous ne saurions voir…

Pour écouter et voir :  https://vimeo.com/260090111

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fleche13 mai   2020 : Erreur réparée

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Il y avait un problème avec le lien que j'ai donné hier.

Maintenant, ç marche.

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fleche12 mai   2020 : Changement de genre

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Bon, je vais arrêter cette quotidienneté d’un pseudo journal de confinement qui risque de devenir répétitif, pour reprendre un rythme plus serein. Aujourd’hui, un « spectacle » qui n’a rien à voir avec notre quotidien déconfiné.

Il y a un an, presque jour pour jour, j’avais fait un rapide aller-retour à Tunis (rapide parce que je restais au pied de ma compagne très malade) pour ce qu’on appelle là-bas une « soirée radamanesque ». Vous y trouverez une conférence de votre serviteur, et surtout une alternance de poèmes et de chansons, en français ou en arabe (en particulier les chansons sont le plus souvent des chansons françaises traduites en arabe). Petit guide de lecture : vous verrez parfois projetée sur le fond de la scène une photo : il s’agit du vieux port de ma ville natale, Bizerte, que les organisateurs avaient tenu à mettre pour me faire plaisir, ou pour ajouter une petite note de nostalgie à la soirée. Voici le lien :


    https://www.facebook.com/IFTunisie/videos/vb.159195794173874/

 


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fleche11 mai   2020 : Déconfinement J1  "Le monde d'après"

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Voilà, nous y sommes : premier jour de déconfinement. Une chose me frappe. La France est divisée en deux, rouge ou verte, nous pouvons nous déplacer dans un cercle de 100 kilomètres autour de notre domicile, nous déplacer  sans limite dans notre département, et pour ce qui concerne l’accès aux plages, les maires décideront avec l’accord du préfet. Bref, dans tout cela, c’est le mille feuilles administratif jacobin qui sort vainqueur du confinement : la municipalité, le département, la région, l’état. Ceux qui réclamaient plus de libertés locales se retournent vers l’état de crainte d’être rendus responsables d’éventuels problèmes : on veut bien d’autonomie mais pas de responsabilités. Et, surtout, tout le monde compte sur l’état pour nous protéger, nous garantir une sécurité médicale, nous donner un aide financière pour tout ou presque, chômage partiel, charges sociales, déficits, pertes, refinancement…  Ceux qui critiquaient l’état, voulait moins d’état, les partisans d’un libéralisme  débridé, se retournent filialement vers un paternalisme d’état dont ils perçoivent soudain l’intérêt.

Mais on peut prévoir un autre vague à venir. « Quoi qu’il en soit », avait dit Macron, et de fait la France a dépensé des milliards en s’endettant. Bientôt, sans doute, certains diront, « des milliards, y’en a, la preuve… », et réclameront qu’on en dépense encore, quitte à s’endetter un peu plus. Sera-ce cela, le monde d’après ? Un retour au monde d’avant avant avant ?

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fleche9 mai   2020 : Déconfinement J-2  "Le jour d'après"

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J’ai reçu hier, à  15h58 , un mail intitulé « le 8 mai RTTT ? ». Et j’ai répondu à Sébastien (oui, l’impatient s’appelle Sébastien) « non, pas en RTTT, en retard ». C’est drôle comme, dans ce confinement, nous nous sommes habitués à des petites choses régulières  (sortir pour acheter la presse, faire quelques courses, lire nos mails ou le billet de Calvet, travailler, sortir pour marcher, écouter la radio…) pour rythmer nos journées, ne pas avoir l’impression de ne rien faire.

Qu’est-ce que le déconfinement va changer à tout cela ? Sans doute pas grand-chose et j’ai peut-être eu tort de passer du compte des jours de confinement à un décompte, celui des jours qui nous reste avant de déconfinement (oh que ces répétitions de confinement et déconfinement sont lourdes !). Aujourd’hui, J-2, donc. Avez-vous remarqué que se multiplient des interventions, des questions sur le « jour d’après » ?  Le monde sera-t-il différent ? Meilleur ? Allons-nous changer ? Vont-ils changer ? Les média qui se sont mis bricoler des journaux sans que les journalistes se rencontrent, des émissions de télé avec des invités à distance, vont-ils revenir à leurs pratiques anciennes ? Ou leurs patrons vont-ils se dire qu’après tout il est possible de travailler à moindre coût ?

Je ne lis pas l’avenir dans le marc de café et suis donc incapable de répondre à ces questions.

Il en est une autre qui m’amuse. Une fois la parenthèse refermée, que nous serons dans le « monde d’après », quels souvenirs aurons-nous de celui d’avant ? Saurons-nous qui étaient Carlos Ghosn, Benjamin Griveaux, Agnès Buzyn et quelques autres ?

Il en est cependant qui aimeraient bien revenir au monde d’avant, repartir de là où nous nous sommes arrêtés : les candidats aux élections municipales. Car vous vous en souvenez sans doute, nous avons voté le 15 mars. Les maires qui ont obtenu la majorité au premier tour n’ont pas de problème, mais les autres ?  Certains souhaitent conserver les résultats du premier tour, parce qu’ils étaient bien placés. D’autres se disent que si l’on repart à zéro, ils auront peut-être plus de chance que le 15 mars. Tous calculent, font sans doute faire des sondages. Si le gouvernement décide de ne faire qu’un deuxième tour, cela devrait signifier que les listes de candidats seront les mêmes. En revanche, si nous refaisons tout, les listes pourraient changer. Et puisque j’ai parlé de Buzyn et de Griveaux, qui mènera la liste de la République en marche à PAris? Agnès Buzyn le restera-t-elle malgré sa déculottée ? Sera-t-elle remplacée et par qui ? Cédric Villani sera-t-il toujours en liste ? Nul doute que ces questions pèseront fortement sur la décision la décision que devra prendre le gouvernement. Et nous voyez que nous sommes déjà de nouveau dans le monde ancien.

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fleche8 mai   2020 : Déconfinement J-3  Appel au peuple

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La région dans laquelle je vis étant, sur la carte dressée par les médecins et les politiques qui prennent soin de nous, verte (je ne vois pas d’ailleurs comment elle pourrait être rouge, à l’aune des résultats électoraux qui mettent ici en tête la droite dure ou l’extrême droite, mais cela est une autre histoire), nous serons d’ici trois jours déconfinés, ce qui vaut toujours mieux que d’être des cons finis (je sais, c’est facile). Mais, en lisant avec attention les consignes qui nous viennent d’en haut, on peut se demander ce que cela ne va pas réellement changer. Certaines écoles vont rouvrir, mais il y a longtemps que je ne vais plus à l’école, du moins à celle-ci, certains commerces vont rouvrir, certes, mais il y aura sans doute beaucoup de monde et il faudra sans cesse observer si nous observons les gestes barrières, nous porterons un masque plus souvent qu’aujourd’hui, bref nous serons en liberté surveillée.

Ah oui, pourtant, il y aura les coiffeurs. En me regardant dans la glace, je me dis qu’il était temps. Puis que, finalement, les cheveux très longs ce n’est pas mal non plus. Puis que, vu tout ce qu’il y a à enlever, la barbier aura un geste de recul. Non, il a dû fermer plusieurs semaines et a besoin de gagner sa vie. Mais il lui faudra bricoler diverses protections et en profitera pour faire monter les prix. Bref, je me disais que, peut-être, je n’irai pas chez le Figaro, le pommadier, le merlan, le pommardin, selon l’argot que vous utilisez, et puis j’ai eu deux idées. Deux idées alternatives. Le premier était de type individualiste : lui demander un devis avant de m’asseoir dans son fauteuil, pour éviter une mauvaise surprise au moment de la douloureuse. La seconde, plutôt collective : y aller à plusieurs et demander un prix de gros. Alors je lance un appel au peuple. Si vous êtes géolocalisés (encore un mot que nous allons entendre souvent) près de chez moi, allons-y ensemble. Je me charge du marchandage, la partie tunisienne de ma vie a fait de moi un expert en la matière.

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fleche7 mai   2020 : Confinement J 52  Interprétation, adoption, diffusion

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Gestes barrières, distanciation sociale, chloroquine, nous en avons appris des mots et des expressions en quelques semaines. Après le confinement est venu le déconfinement et voici que, sur le mode « si vous n’êtes pas sages vous retournerez au piquet », certains nous menacent de reconfinement (que, comme déconfinement d’ailleurs, mon correcteur orthographique refuse).

Ce qui me frappe le plus, dans cette inflation néologique, c’est qu’il s’agit d’un vocabulaire encratique comme disait Barthes, un discours qui se développe à l’ombre du pouvoir ou qui est créé par le pouvoir. Face à lui, nous sommes en situation d’infériorité. Le vieux schéma de la communication, auquel se raccrochent encore certains linguistes, avec un émetteur et un récepteur ayant un code en commun et grâce à lui encodant d’un côté, décodant de l’autre, des messages, ne fonctionne pas ou montre ses limites. L’émetteur et le récepteur ne sont pas à égalité. Le discours encratique parle de charges sociales et nous n’avons pas beaucoup de pouvoir pour dire qu’il s’agit en fait de cotisations sociales. Il parle de plan social  alors qu’il s’agit de mettre des travailleurs au chômage. Comme si l’adjectif sociale sert de beurre sémantique pour adoucir le piment de la réalité. Naguère ce même discours parlait des évènements d’Algérie, alors qu’il s’agissait d’une guerre. Parfois nous hésitons à comprendre, nous nous interrogeons puis nous interprétons, comme pour distanciation sociale (« Ah oui ! Distance physique »). Et le signe à deux faces indissociables de Saussure prend du plomb dans l’aile. Le signifiant n’est pas consubstantiel au signifié, la construction du sens est un fait social. Nous interprétons, donc, en fonction du contexte, et parfois nous adoptons, nous répétons, nous diffusons ce discours.

J’ai cité Roland Barthes plus haut. En juillet 1942, alors qu’il était au sanatorium de Saint-Hilaire du Touvet, il  écrivait dans une lettre  à son ami Philippe Rebeyrol qu’il avait été élu au bureau de l’associations des étudiants « pratiquement sans avoir fait de campagne » et à une large majorité, expliquant que ses « actions avait monté ». S’il s’était relu plus tard et avait analysé ses lettres, peut-être  aurait-il vu dans ce vocabulaire une forme d’adhésion au système capitaliste (« mes actions »…). Et l’on pense à des expressions courantes comme capital soleil, capital vie, capital temps… Tiens, pour finir, une citation de Kafka qui va m’épargner une longue analyse : « Les parents qui attendent de la reconnaissance de leurs enfants sont comme ces usuriers qui risquent volontiers le capital pour toucher les intérêts ».

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fleche5 mai   2020 : Confinement J 50  Paternité, maternité....

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Ce qui suit n’a pas rien à voir avec la situation sanitaire actuelle, le confinement ou le déconfinement, mais avec une chose qui m’énerve beaucoup ces temps-ci.

Commençons par une petite histoire  que m’a racontée Georges Moustaki. Un jour Barbara lui rend visite, dans son appartement de l’Ile Saint Louis et, en marchant de long en large elle voit, sur le piano,  le texte d’une chanson, La ligne droite. Elle s’assied, pianote et se met à improviser une musique. Georges en a déjà composée une mais n’ose pas l’interrompre sur le moment et la laisse terminer. Il lui explique alors la vérité, et elle : « Ce n’est pas grave, nous chanterons chacun la nôtre, nous les enchaînerons ». Cet enchaînement, qui figure en 1972 sur deux 33 tours, l’un chez Philips pour Barbara et l’autre chez Polydor pour Moustaki, est intéressant à plus d’un titre. On y trouve bien sûr les ajustements habituels, lorsqu’une chanson est interprétée par un homme et une femme : « mes habits ont parfois des traces de poussière » devient « tes habits », ou encore « et toi mon bel amour dis-moi s’il y a des hommes » devient «Oh moi mon cher amour bien sûr j’ai eu des hommes », etc. Mais Barbara va s’approprier le texte, le plier à la loi de sa voix, de sa façon de composer et de chanter. Elle qui adore étirer les syllabes va parfois briser la structure des alexandrins, les raccourcir pour pouvoir tenir la note. Les modifications sont parfois plus profondes, touchant à la sémantique du texte : « Mais comment s’avouer toutes nos défaites » devient « Mais comment s’avouer nos superbes défaites », et « L’angoisse qui nous tient l’angoisse qui nous guette » est transformé en « nos doutes répétés nos angoisses secrètes » ou encore « Je sais que tu seras au bout de mes voyages » devient « un jour tu seras au bout de mes voyages ». Elle va même jusqu’à supprimer des vers entiers,  «nous avons  le temps mais pourquoi est-ce si long »,     « A l’aube de mes nuits blanches et solitaires »,   « Et les silences obstinés du téléphone », « et s’accroche à chaque pensée, à chaque geste », transformant des quatrains en tercets, ou encore elle répète au milieu de la chanson, comme s’il s’agissait d’un refrain, les quatre premiers vers. Le résultat est une véritable leçon de chose, une juxtaposition de deux variantes, l’une qui est, d’évidence, une chanson de Moustaki (texte carré, structure rigoureuse) et l’autre qui est tout aussi évidemment une chanson de Barbara (texte plus fluide, structure déconstruite). Et ce traitement contrasté d’un même texte de départ permet de comparer deux styles, constitue un résumé de deux univers poétiques et vocaux qui se répondent et dialoguent. Et c’est beau. Si vous trouvez l’un de ces deux disques, écoutez-le de toute urgence.

Vous vous demandez pourquoi je parle de ça ? Parce que Keren Ann et Etienne Daho ont récemment enregistré ce texte en duo. Le résultat ? Peu importe. Ce qui compte, c’est que la chanson passe très souvent en radio, présentée comme une titre de Keren Ann et Etienne Daho, et très rarement comme une chanson de Georges Moustaki interprétée par les susdits. J’ai même vu, en me promenant sur Internet, un site dont le titre a le don de m’énerver : Parole La ligne droite par Keren Ann.Paroles.net Lyrics. Je ne doute pas de l’honnêteté de K. Ann, je ne pense pas un instant qu’elle cherche à usurper la paternité (ou plutôt la maternité) d’une œuvre qui n’est pas d’elle. Mais il est dommage quand même  que les programmateurs de radio oublient, ou négligent, de signaler l’origine de ce petit chef d’œuvre. Je n'ose imaginer qu'ils l'ignorent.


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 fleche4 mai   2020 : Confinement J 49  Infox mode d'emploi

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J’ai reçu hier d’une amie qui la tenait de sa tante (oui, c’est vrai, je ne suis pas en train d’inventer un parcours) , une lettre de Madame de Sévigné à sa fille que vous trouverez ci-dessous . Mon amie est universitaire, littéraire et cultivée, et son mail avait pour titre « lecture troublante ». En effet :

Lettre de Mme de Sévigné à sa fille. 
Jeudi 30 avril 1687
« Surtout , ma chère enfant, ne  venez point à Paris! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s’abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. Le roi et Mazarin nous confinent tous dans nos appartements. Monsieur Vatel, qui reçoit ses charges de marée, pourvoit à nos repas qu’il nous fait livrer.
Cela m’attriste, je me réjouissais d’assister aux prochaines représentations d’une comédie de Monsieur Corneille « Le Menteur » dont on dit le plus grand bien. Nous nous ennuyons un peu et je ne peux plus vous narrer les dernières intrigues à la cour, ni les dernières tenues à la mode.
Heureusement, je vois discrètement ma chère amie, Marie Madeleine de La Fayette, nous nous régalons avec les fables de Monsieur de La Fontaine, dont celle, très à propos, « Les animaux malades de la peste »! « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés ».
Je vous envoie deux drôles de masques; c’est la grande mode. Tout le monde en porte à Versailles. C ‘est un joli air de propreté, qui empêche de se contaminer.
Je vous embrasse, ma bonne , ainsi que Pauline.

Cela sentait le faux à plein nez. Les masques et le verbe confiner  puaient la recherche d’un parallélisme entre « la peste » de 1687 et le virus d’aujourd’hui. Bref, je n’y croyais guère. Par acquit de conscience je me suis plongé dans les trois tomes (dans l’encyclopédie de la Pléiade) des lettres de Madame de Sévigné. D’une part il n’y a pas de lettre du 30 avril 1687 et d’autre part, selon l’index fort bien fait, Vatel n’y est cité que trois fois (j’y reviendrai) et jamais comme dans la lettre. En tirant sur un fil on déroule parfois toute une bobine (et on comprend comment on se fait embobiner). Ainsi Mazarin est mort en 1661 et on voit mal comment il aurait pu prendre une décision en 1687. En outre il n’y a jamais eu de peste à Paris en 1687, et Le Menteur de Corneille a été présenté en 1644. Bref, la lecture était bien « troublante », mais comme disait l’autre, quand il y a un flou c’est qu’il y a un loup.

Il en résulte qu’il faut toujours vérifier ses sources. Le faussaire auteur de cette lettre, mu plus par la malice que par la malveillance, est sans doute cent fois, mille fois, plus cultivé que la moyenne des utilisateurs des réseaux sociaux. Mais des milliers d’infox, ou de fake news, comme vous voudrez, circulent tous les jours, et des millions de gens y croient dur comme fer. D’où une première conclusion : quand va-t-on créer dans les collèges et lycées une formation sur l’utilisation d’Internet, sur la vérification des sources? Dans la lettre est citée une fable de La Fontaine, Les animaux malade de la peste et il faudrait peut-être nous préoccuper des internautes victimes d’une lecture trop leste, ou des naïfs qui prennent une veste…

Mais je vais finir par Vatel, dont tout le monde ou presque connaît la fin. Chargé de l’intendance chez le « grand Condé », il avait organisé pour lui une grande fête et, se sentant deshonoré parce que la « marée » (la livraison de poissons et de fruits de mer) n’était pas arrivée à temps, il se suicida. Or, sans une lettre de Mme de Sévigné racontant cette histoire, personne ne connaîtrait aujourd’hui Vatel. Ainsi certaines lettres sont-elles plus informatives que les tweets, les révélations, les murs facebook d’aujourd’hui…


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 fleche3 mai   2020 : Confinement J 48

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Comme tous les dimanches dorénavant,  je suis en RTTT (réduction du temps de travail textuel).

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 fleche2   mai 2020 : Confinement J 47  Pour fêter le 1er mai

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Pour fêter le premier mai (avec un jour de retard) ce voyage dans l’histoire, à travers des tracts, des affiches, des styles différents  et une chansons  https://www.lesauterhin.eu/ 

 

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 fleche1er   mai 2020 : Confinement J 46  Fréquence et information

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 Je travaille depuis des mois sur les discours totalitaires, les uns imaginaires (la newspeak de George Orwell dans 1984), les autres réels (La langue du III° Reich décrite par Victor Klemperer ou le khmer des Khmers rouges) et je m’intéresse à la fréquence lexicale et à ce qu’elle peut nous apprendre. Je vous passe les travaux de Claude Shannon (1916-2001), ingénieur dans les laboratoires Bell et qui avait collaboré pendant la seconde guerre mondiale avec les services secrets militaires américains pour tenter de « casser » les codes secrets des ennemis, ou la loi de George Zipf (1902-1950), qui avait travaillé sur la fréquence des mots  dans Ulysse de James Joyce, vous pouvez aller lire tout cela si ça vous intéresse. Pour ma part, je travaille à partir de l’idée que l’information est une fonction inverse de la fréquence, ce qui revient à dire plus simplement que plus un élément est fréquent et moins il apporte d’information.

Prenons deux exemples. Le 17 février 1993 Michel Rocard lançait dans un meeting  qu’il faudrait un « big bang politique » (formule que lui avait soufflée le linguiste Pierre Encrevé, qui fut membre de son cabinet à Matignon). Et le 21 février 2000 Jacques Chirac, interrogé à la télévision sur des accusions concernant le financement occulte du RPR, réplique que ces accusations sont « abracadabrantesques » , terme qui lui aurait été soufflé par Dominique de Villepin (et emprunté soit à Arthur Rimbaud soit à Théophile Gautier). Mais peu importe l’origine de ces formules. Ce qui compte en effet c’est qu’elles marquèrent parce qu’elles étaient inattendues, jusque- là inexistantes dans le discours politique. Rocard pensait à une recomposition regroupant les socialistes, des centristes, des écologistes et des communistes, et Chirac cherchait un mot-couverture pour couvrir pudiquement un mensonge. Mais, dans les deux cas, les mots firent « tilt » parce qu’ils étaient rares. C’est-à-dire que l’information qu’ils portaient était forte parce que leur fréquence était quasi nulle.

Venons-en à aujourd’hui. Nous sommes environnés depuis quelques semaines par des unités lexicales récurrentes, comme gestes barrières, distanciation sociale, confinement ou déconfinement, le monde d’après, des expressions forgées par des spécialistes (le plus souvent autoproclamés) en communication dont la première apparition a fait du sens (qu’est-ce que ça veut dire ?), que l’on a assez vite comprises, acceptées,  et qui, par leur accumulation, ne veulent plus dire grand-chose : elles sont désormais dans notre paysage lexical, ainsi que le mot chloroquine qui ne vient pas, lui, du champ politique. Encore une fois l’unité rare apportait beaucoup d’information, une information qui diminuait au fur et à mesure que sa fréquence augmentait. Mais, en même temps, tout le monde, médecins, journalistes, politiques, commerçants, politiques, vous et moi, tout le monde répète dorénavant sans cesse ces mots, ces expressions. Nous employons quotidiennement des formes dont nous ignorions l’existence il y a quelques semaines encore. Ce qui semble signifier que le discours du pouvoir, la langue de bois, les éléments de communication, bref appelez-ça comme vous voudrez, que tout cela imprègne nos cerveaux dans un double mouvement : leur fréquence s’accroît et ils ont de moins en moins de sens.

 

Mais mon hypothèse selon laquelle l’information est une fonction inverse de la fréquence n’est pas toujours vraie : elle ne fonctionne pas lorsque le message est porteur du code, lorsque l’on cherche à reconstruire un code à travers des messages. Tous les enfants savent que, face à un message secret dans lequel les lettres sont remplacées par des chiffres, il faut chercher le chiffre qui revient le plus souvent. La lettre la plus fréquente en français étant le E, suivie en ordre décroissant par le A, le I, le S, etc., on peut alors considérer que le chiffre le plus fréquent correspond au E, le deuxième au A, puis au I, au S, etc. Dans ce cas, donc, le message (secret) est porteur du code. Tel chiffre représente telle lettre, et nous pouvons au sens propre du terme déchiffrer le code et à travers lui le message. Ce qui nous mène à une nouvelle question : que nous apprennent les messages sur ceux qui les émettent ? Disons qu’ils sont une forme de signature, mais une signature de quoi ou de qui? Nous en resterons là pour aujourd’hui : c’est le premier mai et nous ne sommes pas supposés faire travailler nos cellules grises.

 

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Avril 2020



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 fleche30 avril 2020 : Confinement J 45  De l'importance de la phonétiqte articulatoire dans la luttre contre le virus

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Vous savez peut-être que certains chanteurs ont des problèmes avec leurs consonnes, en particulier les occlusives (qu’on appelle aussi des plosives), dont la prononciation implique un blocage puis une ouverture. Ainsi les occlusives de Gilbert Bécaud étaient si fortes qu’elles faisaient un bruit désagréable et qu’il avait dû apprendre à se tenir loin du micro. Et, dans les studios, on met souvent un filtre entre le micro et la bouche de l’artiste, pour éviter que l’explosion de ses occlusives ne s’entendent sur l’enregistrement. Pour votre gouverne, sachez que les consonnes occlusives du français sont p, t, k, b, d, et g. Mais vous vous demandez sans doute où je veux en venir.

J’ai reçu hier un document intitulé « information coronavirus 2019 n-Cov » portant en haut et à gauche un drapeau tricolore avec en blanc la tête de Marianne et la mention « République Française ». Il s’agit bien sûr d’un faux, mais pas d’un faux malveillant, comme souvent, d’un faux amusant et presque scientifique. J’ai demandé à l’amie qui me l’a envoyé d’où il venait, elle ne savait pas, et je ne puis donc pas citer l’auteur du texte que je vais vous résumer, en considérant qu’il a sauté dans mes mails comme une puce…

Vous savez, on nous le dit sans cesse, que le coronavirus se propage surtout par des goutteletes, des postillons, lorsque quelqu’un tousse, éternue ou parle face à vous. La solution préconisée pour éviter cette propagation est, nous dit-on, le port d’un masque. Mais le document en question, qui dit s’appuyer sur des recommandations de l’Académie française, suggère autre chose : un plan sur quatre semaine de rééducation phonétique.

Semaine 1 Supprimez les occlusives P et B et remplacez-les par M. Conséquence : près de soixante-dix mour cent des mostillons sont éliminés, et en mlus, on meut constater qu’ainsi la diction gagne meaucoup en soumlesse.

Semaine 2 Remplacez les occlusives D et T par N. C’est un meu mlus nifficile, il faunra un cernain nemps mours s’y haminuer, mais une semaine nevrait suffire.

Semaine 3 Remplacez K et G par GN.  Nous omnierons alors un langnage meaugnoup mlus ségnurisé, gni nevrait mermennre ne rénuire la « nisnance marrière » à gnanre-vingt -nouze  cennimènre.

Semaine 4 Enfin, vous éliminerez les fricatives F, V, S, Z et les chuintantes J et CH et les remplacerez par R. C’est certes un meu nernigne, mais nous omniennrons alors une nignnions n’une rluininé ramais égnalée, gni rera la  rierné  nes mays rrangnorones.

Et le texte se termine, comme il se doit, par : Rire la Rémmumligne ! Rire la Rrance !

Voilà donc de quoi faire taire ceux qui doutent encore de l’utilité des sciences humaines en général, de celle des sciences du langage en particulier et plus particulièrement encore de celle la phonétique articulatoire. Qu’on se le dise !


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 fleche29 avril 2020 : Confinement J 44 Fang Fang 

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J’ai déjà fait allusion ici à Xavier Garnier, directeur français du centre éducatif Freinet de Hangzou, qui travaille en Chine depuis près de 20 ans  et se trouve actuellement confiné en France. Il tiens sur un blog une sorte de journal de confinement (https://shawei.blog4ever.com/) dont je tire, avec son accord, l’extrait suivant. Une bonne introduction à l’approche interculturelle pour ce qui concerne le rapports des citoyens à leur gouvernement.

« L'écrivaine Fang Fang, qui a remporté le prix littéraire chinois Lu Xun en 2010, est au cœur d'une polémique sur les réseaux sociaux chinois. Elle a publié de façon tout à fait officielle un blog sur son confinement à Wuhan décrivant de façon réaliste ce qui s'est passé dans l'épicentre de ce qui n'était alors qu'une épidémie. Alors qu'elle prévoit une publication de ce blog dans plusieurs langues étrangères, l'anglais, l'allemand et le français (il sortira le 9 septembre chez Stock sous le titre Wuhan, ville close), des internautes en colère l'accusent de faire le jeu de l'Occident qui en profitera pour critiquer la Chine. C'est en effet du pain béni pour les médias occidentaux qui vont pouvoir polémiquer sur la polémique. Mais l'auteure de 64 ans s'en défend dans une réponse publiée sur le site internet du magazine Caixin : « Pourquoi on ne sortirait pas ce livre ? Juste parce que certains risquent de nous utiliser ? (...) Si les gens lisent vraiment mon journal, ils découvriront toutes les mesures efficaces que la Chine a prises contre l'épidémie ». Par ailleurs, elle prévoit de reverser tous ses royalties aux familles des soignants décédés.

Fang Fang n'a fait que relayer les dysfonctionnements des autorités locales qui ont été sanctionnées par le gouvernement central. Si on ne peut éviter malheureusement les dérives sur les réseaux sociaux, qu'ils soient chinois ou occidentaux, force est de constater qu'il en va de l'image de la Chine à l'étranger. Les Chinois se soucient fortement de cette image, c'est une question de face qu'il ne faut pas perdre. Lorsque la France donne une mauvaise image d'elle-même dans le monde cela semble toucher moins les Français qui n'épargnent jamais leur gouvernement quoiqu'il fasse. On touche ici une profonde différence culturelle dans le rapport de l'individu à l'Etat. On voit mal des milliers d'internautes français prendre la défense de leur gouvernement contre un de leur compatriote qui critiquerait ce dernier. Cela dit, les Français peuvent aussi de façon inconsciente ou non exprimée tenir rigueur à leur compatriote qui serait à leurs yeux trop proche du système politique chinois ».

 

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 fleche28 avril 2020 : Confinement J 43 Intouchables  

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Gestes barrières. L’expression est désormais connue de tous. Eternuer ou tousser dans son coude, pas de poignées de main, plus de bises. C’est deux dernières interdictions peuvent être vue de deux façons : je ne dois pas toucher les autres, les autres ne doivent pas me toucher. Ce qui signifie que nous sommes tous devenus des « intoucheurs », si je peux me permettre ce néologisme,  et des  intouchables, des burakamin ou des dalit.

Les burakamin sont au Japon (j’aimerais pouvoir écrire étaient, mais tout ce dont je vais parler existe toujours, au Japon comme en Inde) des gens mis à l’écart de la société, vivant dans  des sortes de ghettos (disons qu’ils sont relégués dans certains quartiers), et qui le plus souvent ne peuvent travailler que dans des professions concernant le sang ou la mort (croque-mort par exemple). Il en résulte qu’ils sont très nombreux chez les yakuzas (les mafias japonaises) et trouvent parfois des emplois inattendus : on les a beaucoup utilisés lors des évènements de Fukushima. Et, à ma connaissance, il n’existe pas de mot français pour les désigner.

Il en va différemment des dalits, que nous appelons les intouchables. On distingue traditionnellement en Inde quatre castes : les brahmanes (prêtres, lettrés, enseignants…), les kshatriyas (princes, guerriers), les vaishyas (artisans, paysans…) et les shudras (serviteurs). Les dalits (les intouchables, ce mot apparaît en français avec ce sens à la fin du 16ème siècle) sont des hors-castes, qui ne peuvent avoir que des métiers « impurs ». Ils vivent en dehors des villages, n’ont pas le droit d’utiliser les mêmes puits que les autres villageois, doivent rester debout dans les transports en commun et, surtout, on ne doit pas les toucher ni même entrer en contact avec leur ombre, sous peine de devenir impur.

Ici, une petite parenthèse ironique qui ne devrait pas plaire aux écologistes. La pollution est, en Inde, l’une des plus importantes du monde. Et lorsque le ciel est toujours gris, brouillé par les diverses émissions polluantes, personne n’a d’ombre puisqu’on ne voit pas le soleil. Je vous laisse imaginer combien d’Indiens sont devenus impurs parce qu’ils sont passés sans le savoir dans l’ombre invisible d’un intouchable... La pollution est donc une bonne chose, elle protège les intouchables…

Bref, revenons à nos gestes barrières. Ils font peut-être de nous des intouchables, mais il ne faut pas trop nous plaindre. La mesure est, espérons-le, temporaire, alors les burakamin comme les dalits le sont héréditairement. Et puis nous avons, nous aussi, nos intouchables. Souvenez-vous de Touche pas à la femme blanche (film de Marco Ferreri, 1974), du mouvement Touche pas à mon pote, d’Intouchables (film d’Olivier Nakache et Eric Toledano, 2011). Et que dire des réfugiés qui s'entassent dans divers camps, sur les rives de la Méditerranée?

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 fleche27 avril 2020 : Confinement J 42  Intuitions

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Bon, je sais, vous en avez marre de Trump, mais je ne peux pas y résister . Vous avez tous entendu sa dernière trouvaille, bien sûr. Pour vaincre le virus il faudrait s’envoyer des tonnes d’ultra-violets sur la peau et puis s’injecter du désinfectant dans les poumons. Vous auriez vu la tête de la pauvre dame, médecin de la maison blanche apparemment, vers laquelle il se tournait, semblant quêter du regard une approbation. Quand on en arrive à une telle imbécillité (la prochaine fois, c’est sûr, il va nous dire que l’homéopathie nous sauvera du virus) on se demande si l’on ne rêve pas. Mais non, il a bien dit ça. Avec toujours la même stylistique : « je ne suis pas médecin mais je cogite et j’ai l’intuition que… ». Devant le danger constitué par ces déclarations stupides (imaginez que des Américains crédules se mettent à avaler des verres d’eau de javel), de nombreux médecins ont protesté et Trump a finalement déclaré qu’il avait tenu des propos sarcastiques.  Des propos sarcastiques ! Cela doit faire plaisir à ses électeurs qu’on tienne des propos sarcastiques face à un virus qui les menace tous. Et bien ils ne réagissent pas, et c’est le problème : sa popularité ne baisse guère. En fait le problème est plus vaste. Le président de la première (pour l’instant) puissance du monde est un imbécile qui fait et dit n’importe quoi. Il « cogite » tellement qu’il se fait rouler dans la farine par le dictateur de la Corée du Nord, il fait n’importe quoi en Iran, il envoie à la boucherie les Kurdes, ses alliés d’hier, il coupe les crédits à l’OMC, le chômage et la pauvreté montent… et son fonds de commerce, son électorat, lui reste fidèle. Certes, on a les hommes politiques qu’on mérite, ce qui signifierait que près de la moitié des Américains est constituée d’imbéciles.

Certains disent qu’après la fin de cette pandémie nous devrons construire un « monde nouveau ». Encore une intuition ? Ce monde nouveau pourrait bien baigner dans un populisme envahissant avec à sa tête une belle trinité : Bolsonaro, Orban et Trump (étant incapable d’établir une hiérarchie, je les classe par ordre alphabétique). A un niveau inférieur, nous entendons ça et là d’autres belles bêtises. En Italie Salvini semble réduit au silence, mais en France le clan Le Pen est toujours là, ou encore, à Barcelone, la porte-parole de l’exécutif régional déclare que « dans une Catalogne indépendante il n’y aurait pas eu autant de morts ». Je ne sais pas si elle est médecin, mais, comme Trump, elle doit cogiter et avoir des intuitions. Remarquez, l’intuition n’est pas nécessairement à jeter à la poubelle (tenez, allez lire la conférence d’Henri Bergson le 10 avril  1911 au Congrès de philosophie de Bologne sur  l’intuition philosophique). Mais, chez Trump et consorts,  il semblerait qu’il s’agisse plutôt d’hallucinations… Bon, pour vous changer les idées, je vous propose d’ écouter ça, j’ai l’intuition que ça va vous plaire: https://youtu.be/BFOJtRFlY-8


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 fleche26 avril 2020 : Confinement J 41

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Comme tous les dimanches dorénavant,  je suis en RTTT (réduction du temps de travail textuel).

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 fleche25avril 2020 : Confinement J 40 Un peu de poésie

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Le 31 mars, je décrivais les affichettes d’un philosophe autoproclamé qui avaient été apposées sur les panneaux électoraux. Depuis lors, la pluie les a décollées, elles traînent désormais sur le sol (mais que fait la voirie ?) Mais entre temps une autre affichette a été placardée, de même format mais sans doute d’une autre main. Une danseuse esquissée, et dont le tutu est fait de pétales. Je vous la joins, pour mettre un peu de poésie dans ces temps moroses



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 fleche24 avril 2020 : Confinement J 39  Hypothèses

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Dans quelques temps, des mois ou des années, les spécialistes de tous genres, sociologues, épidémiologues, historiens, toutologues, anthropologues, économistes, bobologues, linguistes, confinologues, psychologues, detoutetderienlogues, écologues et écologistes et j’en passe, se pencheront sur la période que nous vivons. L’appelleront-ils Le grand confinement, Les semaines ou les mois virus, je n’en sais rien. Ils publieront des articles ou des livres, Les Français et la crise, Etude comportamentale de confinés, Injonctions paradoxales et résilience, Approche linguistique du discours de l’état, Le virus et les divorces, Le virus et les naissances , Virus et publicité médicale, Chloroquine et nicotine: guerre des charlatans ? Mémoires d’un mélenchoniste aux temps du confinement, La chauve-souris et le pangolin : analyse comparative de la responsabilité animale, Scientifiques et gourous,  Les représentations sociales face au virus,  Analyse marxiste de la pandémie, Analyse freudienne de la pandémie, Approche historique de la recherche médicale en temps de crise, Chloroquine et nique ta mère, Virus, virage et embouteillage : le comportement des automobilistes lors du déconfinement, Pâques, Pessah, Ramadan : pandémie et désertion des lieux de culte, etc. etc.

Il ne s'agit bien sûr que d'hypothèses, et vous pouvez imaginer d'autres directions de recherches ou d'autres genres de publications. Mais ce qui est sûr, c’est que certains d’entre eux élaboreront des typologies plus larges des comportements, décriront les grands pôles, les grandes tendances, en tireront des courbes, des représentations infographiques. Ma petite expérience dans mon petit coin de France me permet-elle d’en esquisser les contours ? Pourquoi pas. Il y aura sans doute des cas emblématiques ou exemplaires. Ceux qui, dans leur environnement immédiat, se préoccupent soudain de leurs voisins, faisant les courses pour les vieux ou passant le voir pour discuter un peu avec eux, ou s’en foutant. Ceux qui détournent ou volent des masques, ou font le commerce de faux masques . Ceux qui se refusent à suivre les consignes de précaution et n’en portent jamais. Ceux qui en superposent trois ou quatre sur leurs narines et leurs babines. Ceux qui dévalisent les rayons de pâtes, de riz, d’huile, font des provisions pour six mois ou un an. Ceux qui, tricheurs aisés, quittent malgré les interdictions les grandes villes pour se réfugier dans leur résidence secondaire (appelons-les des connards) et ceux qui envoient à la police des lettres courageusement anonymes pour les dénoncer (appelons-les des salopards), ceux qui sur Internet organisent à des prix faramineux la vente de faux médicaments, etc. etc.

 Mes souvenirs de la deuxième guerre mondiale sont minces, je l’ai vécue dans mon berceau, puis dans ma poussette, et je n’en sais guère que ce que mes parents et mes grands-parents m’en ont dit. Il m’en reste la description de comportement également typiques. Les dénonciateurs de Juifs et ceux qui les cachaient, le marché noir, la résistance (celle, très minoritaire, qui débuta dès le début et celle, plus fréquente, des dernières semaines de la guerre), la fuite vers le Sud de la France, les collabos purs et durs et ceux qui aquiesçaient ou critiquaient dans leur for intérieur, le trafic des tickets de rationnement… Mais comparaison n’est pas raison et toute ressemblance entre ceci et cela ne pourrait être que fortuite…

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 fleche23 avril 2020 : Confinement J 38  Choisis ton opium, ou un mal pour un bien?

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Je vous parlais le 19 avril de ce  colloque de l’INSERM sur la communication cellulaire, au cours duquel, face à des biologistes chevronnés, un anthropologue, un sociologue et un linguiste essayaient timidement de dégager quelques pistes. Mais aucun d’entre nous n’avaient songé à la nicotine.

Voici donc qu’une nouvelle piste se profile. Elle part d’abord d’une constatation empirique. Des chercheurs chinois ont constaté que les fumeurs étaient moins représentés chez les malades du Covid-19 que dans l’ensemble de la population. En France aussi on a constaté que dans un groupe de près de 500 personnes testés positifs il y avait environ 5% de fumeurs alors qu’il y a plus de 25% de fumeurs dans le pays. Et à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, une étude est menée sur ce point, autour du neurobiologiste Jean-Pierre Changeux. L’hypothèse est que la nicotine se fixe sur le récepteur cellulaire qu’utilise le coronavirus pour y pénétrer. Un sorte de parapluie, d’imperméable, ou de verrou de sécurité.

Bonne nouvelle pour les fumeurs ? Oui et non. Il fut d’abord attendre le résultat de travaux plus poussés. En outre, ce n’est pas le tabac qui serait ici le principe actif, mais la nicotine. Et enfin, tout le monde le sait, la tabac tue lentement (on s’en fout, on n’est pas pressés pourrait-on répondre).

Tout de même, nous pourrions nous trouver à nouveau face à une belle injonction paradoxale : ne fumez pas, le tabac tue, mais les fumeurs seraient protégés du coronavirus. Et nous voilà devant un problème ontologique : mourir un jour ou l’autre d’un cancer du fumeur ou mourir peut-être du Covid-19 ? Un mal pour un bien, un bien pour un mal ?

N’insistez pas, on ne vous propose pas de choisir entre vivre ou mourir. Dieu, malgré sa grande miséricorde, ne nous laisse aucune porte de sortie. Comme chantait Colette Magny : « Choisis ton opium, Dieu est subtil mais pas malicieux ».

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 fleche22 avril 2020 : Confinement J 37  Histoire de rire

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Oui, il faut bien rire de temps en temps.

J’ai un ami (Philippe-Michel) dont la cousine a une collègue qui emploie une femme de ménage marocaine. Laquelle femme de ménage marocaine a elle-même une amie, toujours marocaine, qui travaille comme femme de ménage chez Sibeth Ndiaye,  porte-parole du gouvernement. C’est ainsi que mon ami a obtenu une information fiable. Sibeth Ndiaye a envoyé à Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, une proposition pour faciliter la rentrée scolaire le 11 mai (vous aurez compris que la deuxième femme de ménage marocaine a tendance à fouiller dans les poubelles, et qu’elle a lu la brouillon de cette proposition). Proposition d’ailleurs brillante : faire venir les élèves à l’école les jours pair et les enseignants les jours impairs.

Et puis, toujours pour rire, l’ histoire d’un couple dans lequel la femme dit au mari (mais vous pouvez à votre gré remplacer femme par mari, ou dire que le mari dit à son mari, ou que la femme dit à sa femme, ceci à seule fin de ne pas être accusé d’homophobie): « J’ai une mauvaise nouvelle pour toi ». « Oui », réplique le mari, attentif. « A la fin du confinement, je te quitte ». L’autre attend quelques secondes, puis réplique : « Et la mauvaise nouvelle ? ».

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 fleche21 avril 2020 : Confinement J 36  Trump dément

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Trump entre dans la résistance. Ses tweets sont clairs : « Libérez le Michigan », « Libérez le Minnesota », « Libérez la Virginie », ou encore « Sauvez le deuxième amendement ». Vous l’imaginez lançant un FLM (front de libération du Michigan), un FLV, etc. ? Se laissant pousser la barbe, un gros cigare de Havane entre les dents ? Lisant Guevara pour mieux comprendre la théorie du « foco » ? Et appelant dans ses tweets à faire « un, deux, plusieurs Vietnam » ? Un Vietnam au Michigan, un autre en Virginie, un troisième au Minnesota…

En fait il appelle les habitants des états susdits à ne pas respecter les consignes de confinement décidées par leurs gouverneurs. Un appel à la désobéissance civile, en quelque sorte, sur le modèle de Gandhi, ou de Martin Luther Ling ? Pas vraiment puisque Gandhi et King étaient pacifistes, alors qu’en appelant à sauver le deuxième amendement, celui qui garantit le droit constitutionnel de porter des armes, Trump semblerait plutôt prôner la lutte armée. Et d’ailleurs nous avons vu hier des manifestants armés défilant pour protester contre le confinement. En bref, Trump reste Trump.

Mais vous vous demandez peut-être, en retournant à mon titre, ce qu’il a démenti. Ignorants! Ne vous êtes donc pas dit que dément n’était pas ici un verbe, mais un adjectif…

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 fleche20 avril 2020 : Confinement J 35  Virus, communication, code

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Les choses qui vous remontent subitement du passé, ces souvenirs qui n’avaient aucune raison de disparaître et qui pourtant étaient planqués quelque part, sont  souvent inexplicables… Pour le souvenir dont je vais parler, il était planqué dans le coin de ma bibliothèque où se trouve ce que j’ai écrit, livres, articles… En cherchant le tiré à part d’un article dont je n’ai pas de version numérique, je tombe sur un livre au titre étrange, Communication cellulaire et pathologie, les actes d’un colloque de l’INSERM qui s’était tenu en décembre 1986. Et soudain, je me souviens. Un jour, un ami biologiste, Claude Kordon, spécialiste de neuroendoctrinologie et des systèmes immunitaires, m’avait expliqué qu’il préparait un colloque sur la communication cellulaire et qu’il voulait y associer quelques spécialistes de sciences humaines. Le thème qu’il m’avait proposé était en gros le suivant : comment le virus pénètre-t-il la cellule ? Son hypothèse était que le virus faisait croire aux cellules qu’il « parlait leur langage », qu’il émettait un « mime de message » pour pouvoir les pénétrer, comme un code secret que l’on casse. Je ne sais pas ce qu’il avait raconté aux deux autres (le sociologue Alain Touraine et l’ethnologue Dan Sperber), mais nous nous sommes tous trois trouvés au milieu d’une trentaine de biologiste de haut niveau et, bien sûr, je ne comprenais pas grand-chose à leurs exposés.

Touraine avait parlé de la place de la communication dans la société, expliquant que selon lui les sociétés contemporaines étaient devenues des sociétés de non communication mais d’expression, que chacun interprétait à sa manière ce qu’émettaient les mass media. Pour Sperber le concept de communication était devenu flou, flasque, et il fallait imaginer  des concepts plus abstraits,  se débarasser de cete notion usée de communication. Pour ma part j’avais essayé d’interroger deux mouvements parallèles mais de sens inverse, celui des biologistes cherchant des modèles dans les sciences humaines, et celui des sciences humaines  cherchant des modèles formels du côté des sciences exacte.

Je ne sais pas ce que nos collègues biologistes ont bien pu tirer de nos interventions. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, s’ils se posent toujours la question que Claude Kordon me posait (comment le virus fait-il croire à la cellule qu’ils ont un code commun, ou plutôt comment lui fait-il croire qu’il possède la clef de son code?), ils iraient plutôt chercher du côté des hackeurs, ceux qui savent contourner les systèmes de protection électroniques.

Ce colloque se tenait il y a 34 ans, j’avais acheté l’année précédente mon premier Macintosh, qui n’avait même pas de disque dur, il fallait à l’époque y introduire une disquette système pour pouvoir l’utiliser, il n’y avait ni virus informatique, ni hackeur, ni phishing et, dans ce domaine, les choses ont bien changé.  Ont-elles changé du côté des virus biologiques ? Je n’en sais rien, mais cette petite histoire, celle d’un linguiste, d’un sociologue et d’un ethnologue qui pouvaient croire, ou auxquels on laissait croire, qu’ils pouvaient apporter quelque chose à une réflexion sur la communication cellulaire, devrait nous pousser à l’humilité face à la pandémie que nous vivons aujourd’hui.

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 fleche19 avril 2020 : Confinement J 34  Christophe

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Aujourd’hui, exceptionnellement, pas de RTTT (réduction du temps de travail textuel). Il faut dire, comme on verra, que ce qui suit ne m’a pas beaucoup fatigué, et que je respecte quand même le jour du seigneur.

J’ai reçu hier un mail collectif d’un ami, Gilles, médecin anesthésiste qui a organisé sa vie en trois tiers. Un tiers de son temps il travaille en France, dans une clinique, le second tiers est consacré à Médecins sans frontière, le plus souvent sur des terrains de guerre, et pendant le troisième tiers il gravit la plupart des sommets du monde. Voici donc ce qu’il écrivait, en réaction à la mort du chanteur Christophe :

« 17 avril 2020: Christophe est parti ce matin pour les Paradis perdus… 17 avril 1975: Chute de Phnom Penh: les Khmers rouges entrent en ville. Le génocide commence. Quel rapport?

Avril 1984: Dang Rek, camp de réfugiés cambodgiens et vietnamiens, à la frontière Thaïlande - Cambodge. J’y bosse pour MSF. C’est l’anniversaire de la fondation du camp et les autorités politiques (et militaires) ont invité les volontaires des ONG qui y travaillent à un banquet. Je suis assis à côté de mon amie Catherine S, anglaise qui travaille pour Care. A  la fin du repas une chanteuse s’installe sur la scène de bambous, accompagnée d'un petit orchestre. Elle a une voix suraigüe et il me faut un moment pour réaliser qu’elle chante en Français… Et encore un peu de temps pour reconnaitre la chanson. Je me mets alors à accompagner la chanteuse… A la fin Catherine se tourne vers moi: « Tu as appris le Khmer en si peu de temps? Les chansons? Qu’est-ce que ça dit? ».  « Non… Non. C’est une chanson d’amour… Elle chante en Français, of course! »  Et j’ai crié, crié, Aline  pour qu’elle revienne. Et j’ai pleuré, pleuré, j’avais trop de peine... Catherine éclate de rire! Moi aussi ».

Autre réaction à la disparition de Christophe, celle de Xavier, un ancien de mes étudiants qui travaille depuis de longues années en Chine mais se trouve pour l’instant confiné en France, dans l’impossibilité de rejoindre son travail. Il s’agit d’un post sur son blog, dans lequel il parle de la chanson en général, de Christophe en particulier et (un peu trop) de moi. Mais il est toujours intéressant de voir comme opère la transmission entre enseignants et étudiants.

Et c’est à lire ici :

https://shawei.blog4ever.com/jour-32

 

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 fleche18 avril 2020 : Confinement J 33  Défilé de mode

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Pour commencer, deux petites choses. Tout d’abord, à propos de ce que j’écrivais hier sur la Chine. J’ai reçu de mes correspondants quelques informations amusantes ou intéressantes.  Le bruit d’un virus qui se serait échappé d’un laboratoire de Wuhan a également couru en février sur les réseaux sociaux chinois, mais la responsable du labo a « juré » sur sa vie » que ce n’était pas vrai. En revanche, sur les mêmes réseaux, a circulé une autre version. Il y aurait eu à Wuhan, en octobre, une compétition sportive militaire internationale, et cinq militaires américains auraient eu des symptômes tels qu’ils auraient été rapatriés aux EU par avion spécial. Le virus « serait donc venu de New York ». C’est ce qu’on appelle de la réciprocité dans la diffusion d’info ou d’intox, ou la réponse du berger à la bergère. Mais on me précise : « nous, on ne sait toujours pas d’où vient le virus ».

D’autre part, hier dans Libération, dans un article de Philippe Lançon consacre à la mort de Luis Sepulveda, cette phrase à encadrer : « Jair Bolsonaro survivra à Luis Sepulveda ; il est rassurant de penser qu’il ne survivra pas à ses lecteurs »

Venons-en donc à mon titre. Hier, sur le marché, même spectacle que la semaine dernière : barricades, chicanes, agents de médiation, gel hydro-alcoolique mais la queue était plus longue et plus lente. J’ai donc eu le temps d’observer mes congénères. Environ 10% d’entre eux, essentiellement des hommes, avaient le visage découvert. Les autres, des femmes, se protégeaient, de diverses façons. Certaines, rares, portaient un masque de type FFP2, le plus élaboré. D’autres, plus nombreuses, portaient un masque chirurgical, blanc ou verdâtre. Mais la majorité d’entre elles se couvraient le visage soit avec une écharpe soit avec un masque de fabrication artisanale, avec des morceaux de tissus découpés sans doute dans de vieux rideaux ou de vieilles nappes, dont les couleurs et les motifs variés mettaient d’ailleurs une certaine gaieté dans l’ensemble.

Mais, en portant le regard plus bas, vers les vêtements des masquées, on constatait une sorte de corrélation frappante. Les porteuses de FFP2 étaient sapées de façon assez chic, dans le genre grande bourgeoise. Le masque chirurgical était plutôt porté par des ressortissantes de la moyenne bourgeoise et les protections bricolées couronnaient des vêtements plus simples, voire négligés.  Un véritable défilé de mode, mais une mode tenant compte de la diversité sociale. Et bien sûr, je n’étais pas en mesure d’inclure dans mes facteurs le maquillage.  Bon, mes observations ne valent pas grand-chose, j’ai fait suffisamment d’enquêtes sociolinguistiques pour en être le premier convaincu. Mais tout de même, il ressortait de tout cela l’impression que, face au virus, nous ne sommes pas à égalité de façon générale, et plus particulièrement dans les masques que nous portons (ou ne portons pas). Que disait La Fontaine, déjà, dans Les animaux malades de la peste ? Ah oui :  « Selon que vous serez puissant ou misérable »…


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 fleche17 avril 2020 : Confinement J 32  Histoire de face

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La Chine est-elle en train de perdre la face ? Si le mot français  face remonte au latin, l’expression perdre la face  est pour sa part beaucoup plus récente. Savez-vous d’où elle vient ? C’est le révérent père Evariste Huc (1813-1860), missionnaire lazariste ayant séjourné au Tibet et en Chine de 1844 à 1846, qui l’a pour la première fois utilisée dans une ouvrage publié en 1850,  un ouvrage, Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie et  Tibet  et la Chine. Et il utilisait là une forme chinoise, langue dans laquelle la face, mian zi (面 子) renvoie à toute une idéologie de l’honneur ou de l’humiliation. On doit garder la face mais aussi laisser une face à l’ennemi (comme le préconisait six siècles avant notre ère le général Sun Zi dans son Art de la guerre), on peut donner de la face à quelqu’un et, selon une formule fréquente, tout homme a une face comme tout arbre à une écorse. Bref, perdre la face, comme plus tard to loose face en anglais, sont des traduction du chinois. Mais revenons à aujourd’hui, et à ma question: la Chine est-elle en train de perdre la face ?

Le voile commence en effet à se lever sur certains mystères chinois. J’ai déjà signalé ici (voir mon billet du 30 mars) que le nombre d’urnes que les autorités de Wuhan commençaient à rendre aux familles dépassait très largement celui des morts déclarées. Et je me demandais s’il ne faudrait pas faire une analyse géopolitique de la déclaration des morts, la Chine insistant  beaucoup sur la façon dont elle a avait stoppé le virus, sur l’aide qu’elle apportait à d’autres pays, comme si les « nouvelles routes de la soie » allaient s’enrichir  d’une composante, épidémiologique celle-ci. Puis le 3 avril je citais quelques informations que j’avais reçues de Chine, selon lesquelles on disait que le pouvoir mentait depuis le mois de décembre, sur le nombre de morts ou sur le fait que ce virus ne serait pas contagieux, et que les réseaux sociaux ne parlaient que de ça.

Or voici que l’agence Associated Press publie mercredi dernier des informations  selon lesquelles la Chine, pendant la première quinzaine de janvier, a interdit aux autorités de Wuhan de parler de l’épidémie, laissant même se tenir un immense banquet auquel étaient invitées 40.000 familles, c’est-à-dire autour de 100.000 personnes. Voici la présentation, en anglais, de cette info : In the six days after top Chinese officials secretly determined they likely were facing a pandemic from a new coronavirus, the city of Wuhan at the epicenter of the disease hosted a mass banquet for tens of thousands of people; millions began traveling through for Lunar New Year celebrations. President Xi Jinping warned the public on the seventh day, Jan. 20. But by that time, more than 3,000 people had been infected during almost a week of public silence, according to internal documents obtained by The Associated Press .  

Hasard? Hier on rectifie à Wuhan le nombre de morts : on annonce 1.300 décès supplémentaires. Ce qui n’est pas grand-chose, étant donnée l’importance de la population chinoise. Intox ou info ? Aujourd’hui court le bruit que depuis deux ans l’ambassade US de Pékin avait signalé qu’un laboratoire du Wuhan, travaillant sur les chauves-souris et les virus, présentait des mesures de sécurité insuffisantes, et que le virus aurait pu s’échapper de ce labo. A prendre avec des pincettes, bien sûr, car ce scénario arrangerait bien les Etats Unis.

Mais il paraît clair que la Chine, après quelques semaines de mensonges et de balbutiement, a cru voir dans cette épidémie le moyen de se mettre en valeur, de se donner de la face : le pays qui a su juguler l’épidémie, le pays fraternel qui fournit (en fait, le plus souvent, qui vend) des masques à tout le monde, qui a des projets de coopération via les « nouvelles routes de la soie », etc. Son but était évidemment de mettre les Etats-Unis dans l’embarras et, peut-être, de prendre la première place.

La suite nous montrera si elle s’est donné de la face ou si elle la perdra.

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 fleche16 avril 2020 : Confinement J 31  Nouvelles nouvelles du monde

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Trump continue à… Non, j’allais écrire une phrase redondante. Il suffit de dire que Trump continue. Sa dernière trouvaille a été de suspendre la contribution US à l’Organisation Mondiale de la Santé, ce qui constitue à peu près 25% de son budget. Il est vrai que l’OMS a manifesté une grande complaisance face aux mensonges de Pékin aux débuts de l’épidémie, et qu’il y aura sans doute quelques comptes à régler plus tard, lorsque tout ce sera terminé. Mais Trump continue. Un peu irresponsable, un peu déserteur en rase campagne, il veut essentiellement faire plaisir à son électorat. Mais bon, plutôt que de donner des leçons de morale, rions un peu. Une conseillère du président américain a déclaré à la télévision, pour déconsidérer l’OMS, qu’avant le COVID19 il y en avait eu dix-huit, et que l’organisation aurait donc eu tout le temps de se préparer, d’étudier ce type de virus, de prévoir ou d’anticiper. Bon sang mais c’est bien sûr ! Qu’est-ce qu’elle a fait, l’OMS, pendant tout ce temps ? Il y a juste un petit problème : le 19 de COVID19 ne signifie pas qu’il s’agit de la dix-neuvième épidémie. Le 19 est là pour 2019, l’année d’apparition de ce virus. Mais allez expliquer cela aux électeurs de Trump…

Un autre qui continue, toujours sous la forme intransitive du verbe, c’est Bolsonaro. Pour lui, le COVID19 est une petite grippe, qui serait en train de disparaître. Il critique les états (le Brésil est fédéral) qui ont institué un confinement, suivant d’ailleurs en cela les conseils du ministre de la santé, menace de virer ledit ministre (il en aurait été empêché par le reste du gouvernement) et il semble en fait neutralisé par les neuf généraux qui siègent au gouvernement. Derrière le danger immédiat de multiplication du virus, il en est un autre : la neutralisation en interne de Bolsonaro, qu’on laisse parler, serrer des mains à tout va et, pourquoi pas, attraper le virus ou le transmettre, pourrait déboucher sur un situation politique pire encore. Et si ces généraux l’évinçaient et prenaient le pouvoir ?

Quoiqu’il en soit, ces deux présidents qui continuent (verbe toujours intransitif, mais vous pouvez vous amuser à lui ajouter des compléments) ont plusieurs choses en commun. Leur niveau intellectuel ou culturel, leur ego, peut-être leurs problèmes psychiques, leurs choix économiques plutôt que sanitaires… . Mais, surtout, ils ont tous deux le soutien des églises évangélistes. D’ailleurs Bolsonaro, encore lui, a déclaré que la meilleure façon de se débarasser de cette « petite grippe » était de jeûner et d’aller à l’église (évangéliste, bien sûr).

Et revoilà les religions. Tenez, pour finir, une information que je trouve dans le Canard enchaîné. Le soir de Pâques, en plein confinement et alors que les rassemblements étaient interdits, s’est tenue à Paris une messe dans l’église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, depuis longtemps aux mains des catholiques intégristes. Une quarantaine de fidèles, une quinzaine d’officiants et, pour couronner le tout, les grandes orgues, qui ont réveillé le voisinage. Plainte à la police, qui débarque, disperse, et se contente de dresser une contravention au curé. Il y a quelques années, l’écrivain Michel Houellebecq avait fait scandale en disant que l’islam était la plus conne des religions. Il avait tort, bien sûr: Pourquoi vouloir ainsi instituer une hiérarchie dans la connerie ? Elles sont toutes connes.


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 fleche15 avril 2020 : Confinement J 30  Boite à outils