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Mars 2018

 

 

 


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fleche15 mai     2018: Tutti frutti

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Cela fait des années qu’on sert et ressert aux oreilles naïves le même oxymore : « Israël est un pays démocratique, Israël est un pays impérialiste », ce dernier adjectif étant la version la plus douce que j’ai trouvée. Oxymore, donc : 58 morts sur la frontière entre Israël et Gaza tandis qu’une poupée Barbie, au demeurant fille du président des EU, inaugurait « l’ambassade » de son pays àJérusalem et sabrait le champagne. « L’ambassade », entre guillemets, car il s’agissait d’un véritable tour de passe-passe en même temps qu’une provocation. L’ambassade américaine déplacée à Jérusalem n’est, du point de vue matériel, que le consulat rebaptisé et aménagé à toute vitesse, et la date choisie, le 14 mai, est celle de la création d’Israël, la nakbah (la « catastrophe »), comme disent les Palestiniens.

 

Ici une précision s’impose. L’ONU, dont Israël et les USA sont pays membres, a, dans ses résolutions 476 et 478, déclaré que la prétention d’Israël à faire de Jérusalem sa capitale était nulle et non avenue. Et tout récemment, le 21 décembre dernier, elle a par 128 voix pour, 9 voix contre et 35 abstentions, condamné la décision de Trump et demandé que les EU s’abstiennent d’établir des missions diplomatiques dans cette ville et, encore une fois, déclaré  nulle et non avenue toute décision contraire. Israël et les EU sont donc deux pays voyous, pour utiliser une terminologie chère aux Américains, qui ignorent superbement toutes les résolutions de l’ONU tandis que l’un attise les braises en espérant du côté arabe une réaction militaire permettant à l’autre de taper encore plus fort tout en émouvant l’occident sur les dangers qui le menacent. Plus faux-cul que ça, tu meurs. Alors, Israël, une démocratie ? Un pays impérialiste ? C’est surtout, comme d’ailleurs les pays arabes, un régime théocratique, la religion, l’opium des peuples comme disait le vieuxMarx, permettant tout, les exactions, la terreur, les massacres.

 

Changeons de sujet pour passer aux marronniers de saison : comme chaque année les dictionnaires petit format, le Larousse etle Robert, publient la liste des mots nouvellement introduits. L’exercice, consistant à « reconnaître » des termes que tout le monde utilisedepuis longtemps, est bien sûr salutaire, mais on a cette année l’impression d’un certain empressement. On trouve donc dans cette liste rageux, webinaire, glander, se palucher (« une certaine félicité solitaire »),  mais aussi frotteur et dégagisme, qui font écho, peut-être un peu trop vite, à l’actualité immédiate. Ajoutons-y flexitarisme (est flexitariste le végétarien qui, de temps en temps, mange du poisson ou de la viande). Mais les dictionnaires ne nous disent pas si l’on peutemployer ce dernier adjectif pour un pays « démocratique » qui de temps en temps (ou plus souvent) pratique l’oppression et le massacre. Ce quiserait une façon de sortir de l’oxymore par lequel j’ai commencé ce billet : Israël ne serait pas un pays démocratique et impérialiste mais un pays flexitariste. Ce serait beau comme de l’antique.

 

Une autre qui fait, peut-être, un peu trop vite écho à  l’actualité, c’est notre ministre de la culture, Madame Nyssen. Voilà qu’elle nous annonce des « assises del’égalité femmes-hommes dans le cinéma »,  dont le but serait d’élaborer une charte dont l’adhésion conditionnerait l’attribution de l’aide du Centre National duCinéma. Cela sent à la fois les quotas et la censure. Mais cela nous ramène aussi à l’empressement souligné à propos des dictionnaires. Le gouvernementMacron, qui ne s’empresse guère à prendre des décisions de gauche, colle de plus en plus à l’évènement, tombant dans ce que j’appellerais volontiers lesyndrome Sarkozy : un évènement, une loi...

 

Pour finir dans la gaieté, il y a eu ce week-end le Concours eurovision de la chanson. Quoique m’intéressant, comme on sait, beaucoup à la chanson, je ne regarde jamais cettemascarade nationaliste. Comme chaque fois, on nous a bassinés pendant des jours avec les chances de la France... qui a fini quatorzième. Mais une chose m’aintrigué : la victoire est allée à une chanteuse représentant Israël. Israël ? Je croyais que dans Eurovision il y avait Europe. J’ai cherché une explication. L’Eurovision est organisé parl’Union européenne de radio-télévision (UER) depuis 1956 et ses statuts précisent selon Wikipédia que : « L'Eurovision est ouvert aux seuls membres actifs de l'UER. Ces membres sont des diffuseurs soit de pays situés dans la Zone européenne de radiodiffusion soit des diffuseurs de pays situés en dehors de cette zone mais membres du Conseil de l'Europe. Tous doivent être membres de l'Union internationale des télécommunications ». Israël serait donc soit situé dans la zone européenne de radiodiffusion, ce  qui n’est pas géographiquement évident, soit membre du Conseil de l’Europe. Or, le Conseil de l’Europe compte 47 membres, tous européens, un état candidat, la Biélorussie, et 5 états observateurs, leCanada, les Etats-Unis, le Japon, le Mexique et le Saint-Siège. D’Israël point. Mais, en grattant un peu, j’ai  appris qu’on a accordé à la Knesset israélienne le statut  d’observateur non pas au Conseil de l’Europe mais à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, sans droit de vote. J’aurais dû faire des études juridiques, mais il est un peu tard, pour comprendre ces subtilités. Si quelqu’un peut m’expliquer, je suis preneur.Tiens, en passant, ce quelqu’un pourrait aussi m’expliquer pourquoi le discours dominant nous parle sans cesse de charges patronales, alors qu’il s’agit de cotisations patronales. Cela n’a rien à voir, je sais.

Mais je me rend compte que j’avais dit finir dans la gaieté. Alors, puisque le Saint-Siège est, lui, membre observateur en bonne et due forme, nous pourrions imaginer qu’un groupe vocal de curés ou de bonnes sœurs emporte un jour l’Eurovision. Il pourrait reprendre le vieux succès de Sœur Sourire, « Dominique, nique, nique... » Cela ferait rire une bonne partie des francophones.

 

 


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fleche3 mai     2018: 700 , 274, 220, 212 ou 130 millions?

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Le 20 mars dernier, à l’Institut de France, Emmanuel Macron faisait un discours sur la langue française et déclarait : « La Francophonie, ce seront, me dit-on, plus de 700 millions de femmes et d’hommes dans le monde dans quelques années ». Je ne sais pas quel « on » a dit cela au président, mais c’est sans conteste un grand incompétent. Il est certes difficile de compter le nombre de locuteurs d’une langue, mais il est scientifiquement prudent de préciser un certain nombre de choses pour savoir de quoi nous parlons. Il faut en effet distinguer au minimum entre les locuteurs L1 (ceux qui ont le français pour langue « maternelle ») qui sont aujourd’hui moins de cent millions et les locuteurs L2,  ceux pour qui le français est une  langue seconde (non maternelle mais qu’ils utilisent touts les jours, par exemple en Afrique francophone). Et, dans ce second cas, il faut prendre garde à ne pas considérer tous les habitants des pays francophones comme francophones (on évalue en général pour l¹Afrique à 10% des populations lesafricains qui parlent français). Il y a enfin ceux qui ont étudié ou étudient le français à l’école ou à l’université.

Il est en outre fréquent de dire que la natalité africaine fait de ce continent l’avenir du français. Peut-être, à condition que l’école fonctionne, et que les pays francophones conservent le français comme langue officielle. A titre indicatif, selon Ethnologue, le français est aujourd’hui la 14ème langue du monde du point de vue du nombre de ses locuteurs L1, ce qui incite à la modestie. Et la force de notre langue repose sur d’autres facteurs que je ne vais pas exposer ici.

La revue Le 1 vient de publier un hors série intitulé Le Français a-t-il perdu sa langue ?, regroupant de petits textes de différents auteurs, parmi lesquels Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie, le géographe Michel Foucher et le linguiste Bernard Cerquiglini. La première annonce qu’il y a 274 millions de francophones, sans préciser de quels « francophones » il s’agit. Le deuxième détaille ces 274 millions : 212 millions peuvent parler français en usage quotidien, au foyer ou à l’école, ou encore dans la vie administrative, sociale ou culturelle ; les 62 millions de francophones restants ont simplement étudié cette langue. Le nombre de locuteurs francophones réels, en pratique quotidienne, s’élève lui à 130 millions ». Mais il ne précise pas ce que signifie un « locuteurs réel » ni la différence entre les  212 millions qui « peuvent parler français en usage quotidien » et ces 130 millions de « locuteurs réels ». Et le troisième annonce que « depuis qu’il s’est détaché du latin le français n’a jamais été autant parlé (220 millions de locuteurs), autant écrit (grâce au numérique), autant appris (112 millions). 700 millions bientôt pour le président de la république, 274 millions pour la secrétaire générale de l’OIF, 130 ou 212 millions pour le géographe, 220 millions pour l’ancien recteur de l’AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) : les francophones apparaissent comme une entité à dimension variable.

Je suis bien placé pour savoir quelles sont les difficultés de ce genre de décomptes, mais il serait utile de se mettre d’accord pour des critères communs et de parler d’une seule voix. Faute de quoi la défense du français apparaîtra au mieux comme un concert d’approximations ou comme une cacophonie, au pire comme une collection de « fake news » qui ferait les délices du canard Trump.


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fleche1er mai     2018: Tunis Air misère

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Dimanche dernier je quittais la Tunisie par un vol supposé décoller à 17 heures 15. Enregistrement, contrôle de police, salle d’attente. Soudain, vers 17 heures, l’affichage électronique annonce que le départ est reporté à 20 heures 30. Puis plus rien, aucune explication, aucune annonce. Plus de trois heures à attendre. La foule, très majoritairement composée de familles tunisiennes rentrant à Marseille, commence à gronder. Et un groupe d’hommes croyant se comporter comme « des hommes » part à la recherche de responsables. Ils tombent sur une femme en uniforme, l’entourent, la pressent de questions, et reviennent avec l’assurance que l’avion arrive bientôt.

Vers 19 heures 30, les gens se pressent devant la porte d’embarquement, mais personne, pas un membre du personnel de Tunis Air. Et l’affichage change : vol reporté à 21 heures.

Commence alors un phénomène intéressant : celui des bruits. L’un dit qu’il n’y a pas d’avion, que nous allons passer la nuit là. Un autre qu’un avion va venir de Paris pour nous chercher, un autre encore qu’il est impossible de se poser à Marseille, qu’on va nous emmener à Orly et nous abandonner là-bas. Le seul bruit un peu optimiste est que nous aurons un avion d’ici une heure, mais personne n'y croit. Et toujours aucune annonce de la compagnie.

Le groupe d’hommes se prenant pour « des hommes » repart, retrouve la même femme, le ton monte et, selon les témoignages (je n’y étais pas),  l’un d’entre eux la bouscule ou la frappe. Devant l’embarquement une file s’est créée, inutile puisqu’aucun appel n’a été lancé. Et le groupe d’hommes, plus nombreux, décide d’aller au bureau de Tunis Air. Ils ont l’air très énervés, et je décide de les suivre, me disant que je pourrais peut-être éviter le pire. Lorsque j’arrive, le bureau est pratiquement occupé par les voyageurs, le chef d’escale est acculé contre un mur, objet d’injures et de menaces. Et j’ai soudain l’impression que nous sommes à la limite du lynchage, que j’assiste à un phénomène de foule hystérique, prête à tout. Une employée arrive, je l’interroge, elle me répond que l’avion est déjà là, que l’équipage est prêt, et que nous partirons d’ici trente minutes. Je fais suivre l’info, la foule se calme un peu.

Pendant ce temps des enfants qui ont suivi leurs pères ont aperçu dans un coin du bureau un plateau rempli de sandwiches. Ils s’en emparent et partent en courant vers la salle d’attente. Et là j’assiste à un spectacle réconfortant. Ces gosses (ils ont 14 ou 15 ans), dont les pères ont failli lyncher un homme, font le tour de la salle, distribuent d’abord leur butin aux enfants, puis au vieux, avec une organisation remarquable. Deviendront-ils plus tard aussi cons que leurs pères ? Je n’en sais rien mais ils donnent là une grande leçon de civisme et d’humanité. A vingt et une heures trente arrive une employée et un policier. L’embarquement commence mais nous attendrons encore une bonne heure dans l’avion, avant de décoller, avec près de cinq heures de retard. Et à Marseille, au débarquement, un voyage lance à quelqu’un venu l’attendre : « Tunis Air misère ! »

Pourquoi ai-je ressenti le besoin de raconter cela ? Pour plusieurs raisons. D’abord parce que les mouvements de foule ont parfois de quoi faire peur. De gens rentrant de vacances avec leur famille prêts à cogner sur d’autres, qui ne sont sans doute responsables de rien, cela donne à réfléchir sur l’espèce humaine. Ensuite parce que j’ai déjà eu plusieurs fois le même type de problème avec cette compagnie tunisienne, dont on peut se demander si elle a de l’avenir. Mais, comme disait Woody Allen, « il est très difficile de prévoir, surtout quand il s’agit de l’avenir ». Enfin parce que j’ai été très impressionné par le comportement des enfants. Certaines femmes encourageaient leur mari de leurs cris, les excitaient . Eux, les gosses, leur donnaient sans le savoir une leçon, une leçon qu’ils n’ont sans doute pas reçue. Peut-être faudrait-il créer une branche de l'anthropologie qui s'appelerait entomologie humaine. Elle nous apprendrait bien des choses...

 

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fleche17 avril    2018: Naïveté

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J’ai rencontré hier un collègue turc, de passage en France et nous avons, entre autres choses, parlé de politique. A table, avec d’autres collègues français, nous évoquons l’émission de la veille dans laquelle Macron s’était livré à un exercice de boxe à trois. Réactions variées.. Puis nous sortons fumer, le Turc et moi, et il me dit : « Vous savez comment Erdogan lui a cloué le bec, à Macron ? ». Je réponds que non, et il poursuit en substance : « Erdogan a dit que, dans une conversation téléphonique, Macron lui a parlé des Kurdes. Alors notre président a monté le ton de sa voix et Macron s’est écrasé ». Ah bon! "Oui, me dit-il, tout le monde le sait à Istanbul". Je lui réponds que l’intervention de la Turquie sur le territoire syrien est une intrusion inacceptable, comme il est inacceptable d’aller massacrer des gens qui ont lutté contre Daech. « Mais ce sont des terroristes ! » Je lui parle des journalistes, des artistes, des universitaires en prison. « Ils soutiennent les terroristes ». La discussion s’envenime un peu, je lui demande s’il ne croit pas que les Kurdes ont droit à un pays, il s’énerve et j’ai le malheur de lui parler d’un interdit, en Turquie, le massacre des Arméniens... Bref nous ne sommes, comme vous vous en doutez, pas parvenus au moindre accord, il m’a seulement répété que la Turquie ne pouvait pas parler avec des terroristes.

J’avoue que j’ai été pris de court, non pas par cette dernière phrase, mais par le fait qu’un intellectuel, prof de fac, soit à ce point pro-Erdogan. Je m’imaginais naïvement que ce qu’il faut bien appeler un régime à tendance dictatoriale ne pouvait pas être soutenu par des universitaires. Et bien je me suis planté.


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fleche6 avril    2018: Arcelormittaliser

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Jeudi dernier, Bernard Lavilliers se produisait à Marseille, avec en première partie Cyril Mokaiesh, qui avait eu un succès d’estime en 2011 avec J’suis communiste et qui a surtout brisé le  plafond de verre des débutants en 2015 avec La loi du marché, en duo avec Lavilliers qui est en quelque sorte son parrain dans la chanson.

Il y a chez Mokaiesh un regard à la fois critique et tendre sur la société, mais je ne parlerai ici que de ses innovations lexicales, parce qu’elles sont frappantes, efficaces, mais aussi parce qu’elles illustrent parfaitement une tendance forte de la langue française actuelle à n’inventer que des verbes du premier groupe (pour mémoire kiffer pour « aimer » ou « apprécier », chouffer pour « surveiller », dans les deux cas à partir d’une racine arabe, ou encore solutionner pour éviter les difficultés de conjugaison du verbe résoudre, etc.) Mokaiesh donc, a le talent de résumer, en forgeant un nouveau verbe, toute une analyse sociale. Exemples :

« On vous laisse Arcelormittaliser à Florange l’or et l’acier »

« Ça les perdra de bouclieriser l'élite »

« J'suis dalai lamiste »

 « J'suis jeune branleuriste »

« J'suis méfie-toitiste » , « Absurditiste » , « Suicidairiste » , etc.

Bref, une belle inventivité qui, encore une fois, a le mérite de mettre par les mots le projecteur sur le monde qu’ils occultent parfois.

Un autre qui fait preuve d’inventivité, c’est bien sûr Bernard Lavilliers. A la fin de son concert, il revient sur scène, entouré de ses musiciens, remercie la salle en disant à peu près « c’est grâce à vous que nous sommes ici, grâce au public qui paie  sa place, en fait nous vivons de l’argent que vous nous donnez, nous sommes des ouvriers et vous êtes nos patrons ». Puis il ajoute « ça vous emmerde d’êtres des patrons, hein, mais ce n’est pas souvent que l’on voit des patrons applaudir leurs ouvriers ». Encore une fois, en changeant légèrement le champ du projecteur, ou en faisant un contrechamp, on révèle autre chose. Et l’humour n’y perd rien. C’est ce qu’on pourrait appeler contrechamp-iser.

 

 

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fleche31  mars  2018: Que faire?

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Mardi et mercredi pas de trains, puis trois jours avec, deux jours sans, trois jours avec, deux jours sans, trois jours avec, etc., jusqu’au 28 juin. Vous y comprenez quelque chose ? Il va dorénavant falloir un algorithme  (c’est un mot à la mode) pour programmer ses déplacements.

Un vieil ami (je veux dire un ami de très longue date) m’a fait suivre un appel à aider financièrement les grévistes de la SNCF. Et il ajoute quelque chose comme « si on pousse, on arrivera peut-être à la même chose qu’en 95 », faisant allusion aux grèves qui avaient poussé le gouvernement d’Alain Juppé à retirer sa réforme des retraites et des régimes spéciaux (SNCF, RATP, EDF). J’avoue que je suis un peu perplexe. Aider, financièrement ou de toute autre façon, des grévistes, implique que l’on adhère à leur mouvement. Et populariser ce mouvement implique qu’une bonne partie de la population y adhère. Or  le sentiment général me semble être  que les cheminots veulent défendre un statut dont, de toute façon, ils bénéficieront jusqu’à leur retraite, dont l’âge est d’ailleurs un privilège. Ils se battraient pour les autres, ceux qui viendront après ? Difficile à croire. Ils se battent pour les usagers ? Il faudrait qu’ils nous expliquent en quoi. Ne s’agit-il pas plutôt, pour les syndicats, de chercher à prouver qu’ils existent, qu’ils ont encore du pouvoir ?

Et la grève des pilotes d’Air France. Ils sont, dit-on, parmi les mieux payés au monde mais, cycliquement, se mettent en grève pour réclamer une augmentation. Pour le bien de tous ? Là aussi, il faudrait qu’ils nous expliquent en quoi.

On dit que les Français sont attachés au service public, mais ils critiquent sans cesse les fonctionnaires. Qu’ils sont attachés à la SNCF, mais ils se plaignent des retards, des tarifs incompréhensibles. Et je n’ai pas l’impression que ces grèves à répétition les feront l’apprécier plus. Ainsi, selon un sondage Harris, 69% des Français sont pour la fin du statut des cheminots. Je sais qu’il faut prendre ces sondages avec précaution, mais d’autres vont dans le même sens.

Depuis la dernière élection présidentielle, les cartes du jeu politique sont brouillées et j’avoue n’avoir pas trouvé le logiciel qui m’aiderait à comprendre ce qui s’est passé et comment s’en sortir. La droite et la gauche traditionnelles, le PS et LR, sont en pleine déliquescence. Mélenchon vire de plus en plus au populisme et j’ai du mal en me reconnaître dans les postures de la France insoumise. Quant aux trotskistes, ils continuent à présenter à chaque élection présidentielle deux candidats, comme d'autres vont chaque année à la messe à Noël et à Pâques, mais je ne vois pas bien quelles perspectives ouvrent ces deux partis, LO et le NPA. Alors quoi ? Que faire ? Faut-il, lorsqu’on se sent de gauche ou d’extrême gauche, défendre par principe ou par réflexe les cheminots parce qu’ils s’opposeraient au libéralisme macronien ? Les défendre même si l’on n’est pas d’accord avec leurs objectifs, ou qu’on ne les comprend pas parce qu’ils ne sont pas très clairs ? Est-il honteux de penser que la dette de la SNCF ou celle du régime des retraites atteignent des niveaux sur lesquels il serait irresponsable de ne pas se pencher ? Faut-il écouter certains économistes, atterrés ou pas, lorsqu’ils nous disent que la dette n’est pas un problème ?

J’avoue humblement ne pas m’y retrouver mais, de toute façon, je ne vois pas pourquoi, pour la première fois de ma vie, je céderais à un mouvement moutonnier et j’abandonnerais mon sens critique.

 

 


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fleche16  mars  2018:  et en même temps 手 机

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Je me suis trouvé cette semaine devant un public d’étudiants étrangers qui, par hasard, étaient très majoritairement chinois. J’ai donc adapté ma conférence à leur culture et à leur langue et, parlant de néologismes, je leur ai demandé comment ils disaient « téléphone » en chinois. La réponse, immédiate et collective, fut shouji (手 机) littéralement « machine dans la main ». Un peu surpris, j’ai répliqué : « Et dianhua ? » ( ), littéralement « parole électrique ». Ah oui, ont-ils répondu avec cet air de commisération que l’on prend devant une personne âgée.

Vous avez compris, un téléphone était pour eux un portable et, comme il se doit, on l’a toujours en main. Entre dianhua et shouji  passe donc une frontière, ces deux termes caractérisant deux classes différentes, non pas deux classes sociales mais deux classes d’âge.

Je ne sais pas si dianhua disparaîtra un jour du lexique chinois, au fur et à mesure que le portable se généralisera et fera disparaître le téléphone fixe, mais il y a là un thème de réflexion intéressant. Les langues de demain seront, dans leur forme, plus proches de celle des jeunes d’aujourd’hui que de celle de leurs grands-parents. C’est là un trait général, qui n’a jamais empêché la continuité de la communication. Parfois les parents, un peu démagogues, tentent de parler « jeune ». Parfois certains jeunes voulant paraître bons élèves tentent de parler « vieux ». Cela donne au différents registres utilisés une certaine coloration, certaines connotations. Mais, au bout du compte, les langues continuent leur petit bonhomme de chemin, éliminant certaines nouveautés, en conservant d’autres.

Mais cela m’a fait penser à autre chose. J’ai souvent dit que les hommes politiques étaient plurilingues, qu’ils parlaient par exemple le français mais aussi la langue de bois ainsi que la langue de pute ou la langue de vipère. A chacun son plurilinguisme... Mais dans la recomposition du champ politique que le macronisme semble être en train d’instituer, on a parfois l’impression qu’une autre façon de parler politique apparaît. Certes, la langue de bois est toujours là, mais face au et en même temps qui se répand de plus en plus, le discours politique « traditionnel » perd un peu pied. En entendant parler les socialistes ou les républicains, voire même Mélenchon, je me demande parfois si je n’entends pas les prémisses d’une langue morte qui, faut-il le préciser, n’exclut ni la langue de pute ni celle de vipère. De la même qu’en chinois le téléphone se dit dianhua « et en même temps » shouji.

 

 

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fleche12  mars  2018: FN, RN ou.... quoi?

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En 1977 paraissait d’une part le premier volume d’une collection, Langages et Sociétés, que je dirigeais aux éditions Payot et d’autre part le premier volume d’une revue, Langage & Société. Nous nous en étions amusés, Pierre Achard (le directeur de la revue) et moi-même, considérant que cette similitude témoignait de notre convergence de vue.

Il n’en va pas de même pour le Front National qui devrait bientôt s’appeler Rassemblement National : RN et non plus FN. Devrait  car ce baptême, qui est pour ses promoteurs un renouveau, pose quelques problèmes.

D’abord, il n’a rien de nouveau, au sein même du parti d’extrême droite. En 1986 en effet, la liste lancée par J-M Le Pen pour les élections législatives s’appelait Rassemblement national. C’est sans doute ce qu’on appelle le changement dans la continuité... En outre, certains membres du FN n’en veulent pas, se souvenant peut-être de ce vers de Molière : « Quoi ! Vous avez le front de trouver cela beau ! (Le Misanthrope).

Mais, surtout un certain  Igor Kurek déclare avoir déposé  ce nom à l’INPI (institut national de la propriété industrielle) le 30 décembre 2012, par l’intermédiaire du président de ce rassemblement, Frédérick Bigrat. Le FN réplique en expliquant qu’il a acquis « les droits de cette marque, ce qui a été fait par acte sous seing privé le 22 février 2018 de telle sorte que les droits de la marque sont aujourd'hui détenus par un des conseils du FN». Et Igor Kurek répond : « «Monsieur Bigrat n'est personne, c'est un porte-document. Nous allons l'assigner pour escroquerie. Il n'avait aucun droit de vendre cette appellation, d'autre part aucune assemblée extraordinaire de dissolution de notre association n'a été convoquée. Il n'y a pas que l'Inpi, je suis également propriétaire du nom de domaine Rassemblement national. Marine Le Pen va se retrouver au pénal ». Se retrouver au pénal ? Cela ne devrait pas changer grand chose pour madame Le Pen, qui traîne déjà quelques casseroles juridiques derrière elle. Mais le FN a du front, Kurek monte au front et, comme on dit à la météo, un front froid s’installe.

Vous avez remarqué que Rassemblement national est pour le FN une marque, pour Kurek un nom ou un nom de domaine , disons que c’est un objet de litige. Mais, surtout, remarquons que, pour rénover, moderniser ou dédiaboliser sa baraque, madame Le Pen manque singulièrement d’imagination.

Si elle tenait à front elle aurait pu penser à bien des synonymes pour national : domestique, citoyen et public. Front domestique ça aurait du style, non ? Si elle tient à national, ce qui semble être le cas, elle pourrait remplacer rassemblement par secte, troupe, amas, bande, tas, etc., le choix est large.

Mais le plus subtil serait de garder le sigle en changeant les mots auxquels il renvoie. Pour le F on pourrait imaginer fonds, farce, fada, fumier, furoncle, etc. Et pour l’adjectif noir, naïf, négationniste , néfaste, normalisé... Vous pouvez combiner comme vous le désirez les termes de ces deux listes, furoncle négationniste par exemple, ou encore fumier néfaste.

Pour ma part, étant donné l’argent accumulé par la famille Le Pen, je pencherais plutôt pour fonds nanti. Mais ce n'est sans doute pas très mobilisateur pour les militants.

 


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fleche9  mars  2018: Vigilances, suite

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Il y a quelques jours je vous parlais d'identitovigilance, de candidatovigilance, d'adhésionvigilance et de feuilletonnovigilance. Les deux dernières ont fusionné lorsqu'Olivier Faure,  dans une réunion électorale, a déclaré à propos de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône :

« Nous ne pouvons tolérer dans nos rangs aucune escroquerie démocratique », et un peu plus loin  « Je ne veux pas qu’on tourne la saison trois de Baron noir à Marseille ».

Pour qui a vu les deux premières saison de ce feuilleton, on comprend ce que pense Faure de ses camarades du Sud-Est. Il s'agit effectivement d'une double vigilance, à la fois feuilletonnovigilance et  adhésionvigilance...




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fleche5 mars  2018: Vigilances

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Celui qui prête attention à la langue remarque sans cesse des néologismes, le plus souvent des emprunts mais parfois des créations originales.

J’ai rencontré par exemple le mot identitovigilance, que mon correcteur orthographique refuse en le soulignant de rouge, dans un article de La Provence de la semaine dernière. Il s’agissait en fait d’absence d’identitovigilance, comme on va voir. A l’hôpital de la Timone en effet deux nouveaux nés  étaient morts. Les parents du premier souhaitait l’incinérer, ceux du second voulait l’enterrer. Hélas quelqu’un a commis une erreur et c’est le second qui fut incinéré... On aurait semble-t-il  interverti les bandes portant le nom du l’enfant que l’on attache à leur poignet.

On parle beaucoup  de Marseille en ce moment. Comme à Paris, les élections municipales sont dans toutes les têtes.  Gaudin, le maire sortant (après 23 ans de mandant...) n’a pas vraiment envie d’investir un successeur et les candidats potentiels ne bougent pas un cil. Ira, ira pas, Castaner ? Ira, ira pas, Mélenchon ? Ira, ira pas, Ghali ? Nul n’en sait rien, ils ont, comme disait l’autre, des « pudeurs de gazelle » et nous en sommes donc réduits à la candidatovigilance.

Toujours à propos de Marseille, la presse parle des feuilletons  qui la mettent en scène. Plus belle la vie d’abord, diffusé sur la 3 depuis quatorze ans, dont on apprend qu’on y verra prochainement un transgenre, et qui est bourré de références discrètes à la vie municipale, ainsi que Marseille, un autre feuilleton diffusé depuis deux ans sur Netflix . On y voit Gérard Depardieu dans le rôle du maire, et Gaudin n’est pas content de l’image de lui qu’il donne, et en fait aucun personnage politique de la ville n’apprécie l’image de lui qu’il croit trouver dans la série. Disons qu’ils pratiquent le feuilletonnovigilance.

A Marseille enfin, on prépare comme ailleurs le prochain congrès du parti socialiste. Et la fédération des Bouches du Rhône est connue pour sa tendance à multiplier les adhésion, vraies ou les fausses . Ainsi Olivier Faure note-t-il qu’à Berres-L’étang on compte 235 adhérents, alors qu’aux dernières législatives le candidat socialiste avait obtenu55 voix. Et il s’étonne :  « Pourquoi des adhérents sont-ils tous nés le 1er janvier, ont tous la même adresse mail… Et n’ont laissé aucune trace du règlement de leur cotisation ? » Il s’agit donc de cartovigilance, ou d’adhésionvigilance.

Allez, j’arrête, mon corecteur orthographique commence à se fâcher tout rouge...

 

 

 

 

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Février 2018

 

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fleche27 Février 2018: La pensée Macron

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Après avoir battu le record d’heures de présence au salon de l’agriculture, Emmanuel Macron semble vouloir battre celui du nombre de réformes dans le temps le plus court. Concernant la SNCF, on annonce donc un calendrier accéléré, à la hussarde, et l’on laisse entendre qu’en cas d’opposition des syndicats on pourrait passer par les ordonnances. Hurlements, bien sûr. Pourtant la méthode des ordonnances ne leur a pas toujours déplu. C’est après tout ainsi qu’en 1982 François Mitterrand a fait passer la 5ème semaine de congé payés ou la semaine de 39 heures de travail, et ils n’ont rien dit, puisqu’ils étaient d’accord avec ces changements. Ce n’est donc le principe des ordonnance qu’ils contestent mais leur contenu. Ce n’est pourtant pas de cela que je voudrais parler, mais de la méthode Macron qui pose un autre problème. Sa communication est calibrée de façon à le montrer allant vers les gens, dans la foule, et discutant avec les contestataires. Fort bien. Mais du coup on le montre toujours en train d’expliquer, de façon le plus souvent fort civile, à ses interlocuteurs qu’ils ne comprennent rien à rien et que lui possède la bonne analyse. En d’autres termes il y aurait une foule de protestataires incompétents, aveugles ou mal informés, et un  président clairvoyant. Cette impression est renforcée par les ministres, depuis le premier d’entre eux jusqu’au plus obscurs secrétaire d’état, et par les députés de « la France en marche » qui ânonnent sans cesse le même mantra, comme on appelle en sanscrit les incantations magiques ou mystiques que l’on récite en boucle. Ce mantra, vous l’avez entendu cent fois : « le président fait ce qu’il a dit qu’il ferait ». En fait, perspicaces comme vous êtes, vous avez déjà noté que cela n’est pas tout à fait le cas, et je n’en prendrai qu’un exemple, mais il y en a plusieurs. Macron avait annoncé qu’avant la fin de 2017 plus personne ne dormirait dans la rue, et il suffit de sortir le soir dans les rues de nos villes pour évaluer la réalisation de sa promesse.

Mais cela me mène à une autre considération. Dans mantra il y a le verbe sanscrit man, « penser ». Or, en Chine, on voudrait annuler la limitation à deux des mandats présidentiels, pour permettre à Xi Jinping, après dix ans de bons et loyaux services, de se représenter pour un troisième mandat en 2023. Lui aussi pourrait chercher à battre un record, qui l’oppose à Vladimir Poutine. Et l’on pense aussi à inscrire dans la constitution la pensée Xi Jinping comme on parlait naguère de la pensée Mao Tzedong. Allons-nous vers la glorification de la pensée Macron?

 

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fleche25 Février 2018: Accents et records

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Je viens de passer deux jours et demi à Beyrouth, séjour trop court pour en parler sérieusement : une conférence, interviewes à la presse écrite et télévisuelle, longues séances de signature de la traduction en arabe de mon dernier livre, Les langues, quel avenir ?, etc. Mais j’ai noté deux petites choses qui m’ont paru intéressantes.

Tout d’abord le cheikh druze Akl a demandé au ministre de l’intérieur, Mouhad Machnouk, des « mesures exceptionnelles » pour permettre aux femmes druzes de « paraître sur les cartes d’identité cachant non seulement leurs cheveux mais aussi leur bouche ». En effet, elles obéissent ainsi « à des traditions ancestrales » et « considèrent la bouche comme un attribut sexuel ». Les cheikhas druzes ne finissent pas de nous étonner.

De la bouche à la langue il n’y a qu’un pas, si je puis dire. Un certain Hussein Oneïssi est actuellement jugé, accusé de « complicité d’homicide intentionnel ». Son avocat, si j’ai bien compris car le dossier est compliqué, a évoqué le témoignage de journalistes ayant reçu des appels téléphoniques dénonçant l’accusé. Selon l’un d’entre eux, ayant reçu trois appels, il « serait probable que l’un des trois ne serait pas libanais » et qu’un autre viendrait d’un « chiite habitant la banlieue sud ». Or, dit l’avocat, son client « n’a pas l’accent de la banlieue sud », et il ajoute que ce témoignage se ramène à dire que « l’accent d’un habitant de la banlieue de Paris ne serait pas celui d’un Parisien ». Bonne remarque. Il faudrait d’ailleurs entrer plus précisément dans les détails. Un habitant catholique de la banlieue ouest de Paris aurait-il un accent différent de celui d’un bouddhiste de la banlieue est ou d’un musulman de la banlieue nord ? Et pourquoi ne pas être plus précis encore ? Les catholiques du 5ème arrondissement ont-ils le même accent que ceux du 6ème ? Et que dire des israélites, des musulmans ou des catholiques qui vivent autour de la place de la Bastille, dans le 3ème, le 4ème ou le 11ème arrondissements ? On songe au professeur Higgins : « You can spot an Irishman or a Yorkshireman by his brogue. I can place any man within six miles. I can place him within two miles in London. Sometimes within two streets ». Les tribunaux devraient s’adjoindre un Higgins...

Post scriptum qui n’a rien à voir. Hier, selon la presse, le président Macron a battu tous les records en restant douze heures au salon de l’agriculture. Douze heures ! L’information vient du service de communication de ‘Elysée. Mais cela fera-t-il oublier que les rugbymen français n’en battent guère, de records.

 

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fleche19 Février 2018: Lof pour lof

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Depuis la publication, il y a 44 ans, de Linguistique et colonialisme, j’ai un rapport ambivalent avec les espérantistes, ou plutôt les espérantistes ont avec moi un rapport ambivalent. Ils ont d’abord considéré mon livre comme la démonstration de la justesse de leurs thèses : l’espéranto était la seule langue qui pouvait selon eux résoudre de façon pacifique les problèmes de communication du monde, mettre fin aux rapports de force ou de domination linguistiques. Ils m’ont invité il y a une trentaine d’années à l’un de leurs colloques, et mon intervention ne leur a pas plu. J’expliquais que ce projet généreux, vieux d’environ d’un siècle, n’avait pas réussi à s’imposer, ou à convaincre, pour des raisons sociolinguistiques. L’ expansion d’une langue repose en effet toujours sur des phénomènes politiques, économiques, sociaux, alors que l’espéranto ne reposait sur rien de semblable. En outre, cette langue artificielle, supposée être fondée sur toutes les langues du monde, était en fait fondamentalement européenne, et si elle est relativement facile à acquérir par un locuteurs du français, de l’anglais ou de l’allemand, elle demeure opaque pour un locuteur de l’arabe, du swahili ou du chinois.

La lune de miel était terminée. Depuis lors et jusqu’à très récemment, chaque fois que je donnais une conférence à Paris, je voyais dans la salle deux ou trois espérantistes qui intervenaient dans la discussion pour opposer leur projet à ce que je pouvais dire sur les langues véhiculaires, le modèle gravitationnel que j’avais élaboré, le versant linguistique de la mondialisation ou le baromètre des langues. Ils étaient actifs, parlaient beaucoup, faisant quasiment de l’obstruction, et m’énervaient un peu.

Jeudi dernier, j’ai donné au musée des langues (Mundolingua), à Paris, une conférence sur la mondialisation et les politiques linguistiques, et j’ai aperçu dans la salle un espérantiste, que je vois depuis près de trente ans. A ma grande surprise il est très peu intervenu, et sans avancer les mérites de l’espéranto. Mais, après le débat, il est venu me voir. Nous avons un peu discuté, et ses arguments étaient devenus très différents. De façon modeste, alors qu’il était dans le passé plutôt envahissant, il m’a dit que, peut-être, le Brexit et les « bêtises de Trump » allaient donner à l’anglais un coup de vieux, le dévaluer, et qu’il y avait là un petite chance pour l’espéranto.

Je suis toujours frappé par les gens qui, contre vents et marées, s’en tiennent à leur choix idéologique, politique ou scientifique et changent d’arguments lorsque les faits viennent s’inscrire en faux contre leur choix. Cette façon de louvoyer, ou de tirer des bords comme disent les navigateurs, avec toujours en vue le même but, ou le même cap, prouve bien sûr que l’on a de la suite dans les idées. Mais aussi, dans le cas que j’évoque, elle témoigne d’une sorte d’aveuglement. Je n’ai rien contre l’espéranto. Je constate simplement qu’il n’a pas (encore ?) marché et, sans insulter l’avenir, j’ai le sentiment qu’il ne marchera jamais. Et il y a quelque chose de touchant dans cette insistance, ou cette fidélité, comme chez ces boy-scouts qui, une fois leur « promesse » prononcée (« devant tous je m’engage, sur mon honneur... »), s’y tiennent. L’ennui, bien sûr, est que dans le domaine scientifique il faut savoir reconnaître que l’on s’est peut-être trompé, plutôt que de tirer des bords, lof pour lof, sans jamais atteindre son but.

 


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fleche12 Février 2018: Hebdo sans H

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Le tout nouvel hebdomadaire l’Ebdo a donc publié dans son numéro 5 un dossier sur une plainte pour viol déposée contre Nicolas Hulot. S’abstenant de donner le nom de la plaignante (mais tout le monde le connaît), ne donnant aucun détail sur la nature des faits reprochés au ministre, il a concocté une « une » ravageuse, titrée L’affaire Nicolas Hulot, en lettres blanches sur la tête noire de Hulot, en ombre chinoise. Quelle affaire ? On n’en sait pas grand chose. Les faits remonteraient à 1997 et la prescription étant alors de dix ans, ils étaient prescrits au moment de la plainte, en 2008. Ce qui, moralement, ne change rien s’il y a vraiment eu viol. Mais c’est là que l’article pose un léger problème.  Depuis que le mot d’ordre balance ton porc a été lancé, on a parfois l’impression que ce n’est pas à l’accusation d’apporter la preuve des faits mais à l’accusé de prouver son innocence.  Jai eu cette impression lorsque Pierre Joxe a été accusé, j'ai la même aujourd'hui. Le défenseur des droits Jacques Toubon a d’ailleurs publié fin novembre un tweet étonnant : « en cas de harcèlement sexuel, c’est à l’auteur des faits de démontrer devant la justice qu’il n’y a pas eu harcèlement ». L’Ebdo lance donc une accusation sans donner de preuves (peut-être les a-t-il et les garde-t-il pour ses prochains numéraux). L’éditorial du numéro en question, est d’ailleurs clair : il est titré « parole contre parole ». Mais il rappelle que le journal « raconte le monde tel qu’il est ». Tel qu’il est ou tel que certains disent qu’il est ?

Pas de preuves donc, du moins pour l’instant, mais une couverture assassine.

Je ne sais rien, bien sur, de ce dossier, je ne connais pas Nicolas Hulot, je ne suis pas son avocat, mais j’ai de la mémoire. L’éditorial du numéro 5 de l’Ebdo est signé Laurent Beccaria. En 1997 Laurent Beccaria lançait les éditions Les Arènes, puis en 2008 l’excellente revue XXI et en 2017, donc, L’Ebdo. On peut lire sur le site des Arènes que « chaque livre est une aventure, chaque livre doit avoir un sens et sa raison d'être ».  Et je me suis demandé en leur temps quel était le sens et la raison d’être du Livre noir de la psychanalyse publié en 2005 et de Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler publié en 2014. Je me demande donc aujourd’hui de quoi témoigne l’absence de la lettre H à l’initiale de L’Ebdo, hebdo  sans H. Absence d’heuristique (« qui sert à la découverte ») ou d’honnêteté ? Mais peut-être l'Ebdo nous apportera-t-il prochainement des informations plus sérieuse. A moins qu'il ait choisi de se comporter comme un journal people, ou à scandales, comme on voudra.

 


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fleche5 Février 2018: Seu-he-ee-ting

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Entre le VIII° et le V° siècle avant J-C, les Jeux Olympiques généraient une trêve : cela ne mettait pas fin aux conflits mais les suspendait. Ils portaient ainsi un idéal de paix. Les jeux modernes, lancés par Pierre de Coubertin, reposaient d’une certaine façon sur le même principe, et l’on peut considérer que les jeux olympiques d’hiver qui viennent de débuter à Pyeongchang, en Corée du Sud, illustrent cet idéal. Non seulement la Corée du Nord y participe, ce qui implique que ses sportifs passent une frontière fermée, mais encore les deux Corées y présentent des équipes communes, en particulier une équipe féminine de hockey sur glace.

Mais les choses ne sont pas pour autant idylliques.  En effet, le coréen, langue théoriquement commune aux deux pays, s’est lentement diversifié depuis la division du pays en 1945 et la redéfinition de la frontière commune en 1953. Au Nord la langue, isolée par le régime politique, a gardé une syntaxe plus traditionnelle, sa prononciation a moins évolué qu’au Sud et, surtout , elle a emprunté des mots au russe et au chinois tandis qu’au Sud on empruntait plutôt à l’anglais.

Le résultat en est que les sportifs du Nord, à leur arrivée au Sud, on été surpris : ils ne comprenaient pas le vocabulaire technique de leur sport. Ainsi le patinage, qu’ils appellent apuro jee chee gee, se dit au Sud seu-he-ee-ting (sur l’anglais skating), et une technique de défense du gardien de but qui se dit au Sud tee-pu-sh (de l’anglais T-push) se dit au Nord moonjeegee eedong (« geste du gardien). Ajoutons à cela le fait que l’entraineuse de l’équipe de Hockey est une canadienne anglophone et l’on devine les difficultés...

On a donc distribué aux joueuses du Nord une liste de mots qu’elles ne connaissaient, et donné à l’entraineuse, Sarah Murry, une liste des termes nord-coréens prononcés « à l’anglaise ».

Nous verrons les résultats lorsque cette équipe « coréenne » entrera en lice, mais cette anecdote pose un problème plus général: une langue parlée dans deux pays contigus et antagonistes peut-elle se différencier en un peu plus d’un demi-siècle ? Il y a, bien sûr, des précédents. En Inde l’opposition entre musulmans et hindouistes a mené au moment de l’indépendance à la division du pays (Inde, Pakistan) et à celle de l’hindoustani en ourdou (écrit en caractères arabes) et hindi (écrit en caractères devanagari). Plus récemment, après l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, le serbo-croate a éclaté en serbe, croate,  bosniaque... Et, quelles que soient les différences minimes ente ces formes, leurs locuteurs, à force de ne pas vouloir se comprendre, finiront par ne pas se comprendre. A l’heure où l’on parle beaucoup de la disparition programmée de milliers de langues, il y a là de quoi réfléchir. Paradoxalement, les hostilités, les guerres, seraient-elles pourvoyeuses de diversité linguistiques ?

 

 

 

 

 

 

 

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Janvier 2018

 

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fleche31 janvier 2018 : Le syndrome Balkany

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Entendu il y a quelques jours dans mon bistrot préféré : « Putain ! Ils foutent même pas les terroristes en prison et ils veulent la mettre, elle ! ». « La », c’était  Maryse Joissains, maire d’Aix-en-Provence, dont la presse locale disait qu’elle allait passer d’ici deux mois devant le tribunal de Montpellier, et qui se trouve dans un bourbier judiciaire à rallonge. Pour l’instant elle se sera jugée pour conflit d’intérêts, emplois de complaisance, contrat de travail illégal, mais elle a encore quelques affaires derrière la porte. Et tout le monde le sait dans la ville, et en parle.

Son mari, qui fut maire de la ville pendant cinq ans, était parti à cause d’une affaire immobilière dans laquelle étaient compromis ses beaux-parents. L’affaire est depuis longtemps terminée, l’ex-maire a été condamné à deux ans de prisons avec sursis et à une amende de 150 .OOO francs (c’était en 1988). En 2001, c’est donc son épouse qui est à son tour élue et elle fait à son mari un contrat de directeur de cabinet avec un salaire exorbitant.  L’ex-maire sera d’ailleurs condamné en 2015 à rembourser à la commune 476.000 euros... Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Le chauffeur de la maire, dont elle est très proche, et qui était aussi son attaché parlementaire lorsqu’elle était députée,  lui également joui d’un traitement de faveur. Et l’on parle depuis quelques semaines d’un contrat concernant des bus électriques qui n’aurait pas été passé  dans des conditions très légales. Bref tout cela est encore dans les tuyaux de la justice et, après tout, il existe en France la présomption d’innocence. Mais...

Mais il est tout de même frappant que tout le monde parle de ces affaires à Aix, s’en régale, et qu’en même temps certains s’insurgent. Je reviens à la conversation entendue dans mon bistrot : « Putain ! Ils foutent même pas les terroristes en prison et ils veulent la mettre, elle ! ». Il y a là ce que j’appellerais volontiers le syndrome Balkany. A Levallois-Perret comme à Aix-en-Provence un couple tient la mairie et s’en gave au su et au vu de tout le monde, dans les deux cas aussi la justice est déjà passée et passera encore, dans les deux cas enfin les électeurs ne s’en offensent pas trop et défendent leurs élus. C’est beau, la démocratie !

Et nous n’en avons sans doute pas fini. On murmure en effet que la fille de l’ex-maire et de l’actuelle maire, Sophie Joissains, actuellement sénatrice des Bouches-du-Rhône, se prépare pour les prochaines élections municipales et tenterait de prendre la place de sa mère.

Je ne sais pas si elle a, pour l’avenir de la ville,  une fille ou un fils.   



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fleche26 janvier  2018 : Sourate, verset, hadith : la voie de Wauquiez ?

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Dure soirée, hier soir. J’avais travaillé toute la journée, et puis Laurent Wauquiez était l’invité de l’émission politique de France 2 et je me suis mis devant le poste. « Si j’avais su j’aurais pas v’nu », mais, trop tard, un carnet et un stylo en main je suis resté à l’écoute.

Cet homme a une caractéristique qu’il partage avec bien d’autres hommes politiques : lorsqu’il prétend répondre à une question, il baratine tellement qu’à la fin on ne sait plus quelle était la question : « Je vais vous répondre, mais... », « je pense d’abord que..., oui oui je vais vous répondre ». Ou encore il coupe la parole à l’autre, « très rapidement... », et ça dure, puis « et j’en finis... » et il aligne une quinzaine de phrases.. Commenter longuement une question avant d’y répondre...ou pas, la technique est connue, mais chez lui elle est particulièrement énervante.

En face de lui, dans les rangs des invités, on voit Gérard Larcher et Ludovine Dutheil de la Rochère. Le premier, président du Sénat, semble s’endormir, mais avec lui on ne sait jamais s’il somnole après un repas trop arrosé ou s’il va bientôt se réveiller pour passer à table. Quant à la seconde, c’est la version propre sur elle et à particule de Frigide Barjot : présidente de la « manif pour tous », de bonne droite catholique, opposée au mariage homosexuel, à l’enseignement de la supposée « théorie du genre », et proche des idées du Front National. Bref, ce n’est ni jeune ni progressiste. Mais revenons à Wauquiez. De son programme on n’apprendra pas grand chose, sauf qu’il est férocement contre l’immigration et qu’il veut sauver la droite en déroute. Mais ce type est retors. « Vous êtes sur les positions du FN » lui dit quelqu’un. « Je ne vais pas laisser au FN le discours sur l’immigration », répond-il. Quand on le traite d’islamophobe, il répond toujours « j’ai appris l’arabe ». Mais il y a là un petit problème. Il a en effet en 2000 travaillé quelques mois au Caire, à l’ambassade de France, et il a souvent dit qu’il y avait aussi enseigné le français dans l’association de sœur Emmanuelle, ce que la dite association dément, lui reprochant en outre d’utiliser « l’image d’une des  personnalités préférées des Français pour donner du crédit à ses propos ». A une universitaire franco-marocaine venue l’interroger il répète qu’il a appris l’arabe, elle réplique que certains orientalistes apprenaient l’arabe pour insulter les Arabes. Mais, qu’il ait ou non appris l’arabe, il ne brille pas par sa connaissance de l’islam. Ainsi, il répète depuis des mois, dans ses discours, qu’il y a une sourate du Coran, parfois un verset, enjoignant aux musulmans vivant dans un pays non musulman de se plier aux habitudes et aux lois de ce pays. L’universitaire lui fait remarquer qu’il n’y a ni sourate ni verset disant une chose pareille. Il rétropédale alors, « oui, je sais, un ami spécialiste me l’a dit, il s’agit d’un hadith ». Tout Wauquiez est là ! Il pratique en effet la rouerie de certains musulmans qui utilisent les hadiths pour justifier n’importe quoi. Précisons qu’un hadith est une déclaration orale attribuée à Mohamed ou à ses compagnons, dont le corpus, la sunna, est la base du sunnisme. Mais certains ont recensé 700.000 hadith, pour lequel il faut chaque fois reconstituer la généalogie, la chaîne de transmission. Il s'agit de tradition orale et tout le monde peut inventer un hadith. C’est dire que leur usage est toujours suspect, et que Wauquiez à piqué le truc. Et, piégé sur son histoire de sourate, de verset ou de hadith, il répond finalement, après un long développement historique que personne ne comprend, par une question : « considérez-vous que les musulmans doivent s’adapter au pays ? ». Etait-il utile d’inventer une sourate, un verset ou un hadith pour une question aussi simple ? Et de se ridiculiser en lançant ahlan wa sahlan (« bienvenue ») à Léa Salamé pour prouver qu’il parle arabe ? Nous avons cependant appris que Wauquiez se réclamait de la sunna. Serait-il devenu sunnite ? Un scoop! Mais restons sérieux.

Le seul moment fort de ces deux longues heures a été l’intervention d’Alain Minc, soulignant qu’il est piquant de l’entendre toujours opposer le peuple aux élites, à moins qu’il ne s’agisse d’un « geste sacrificiel » (en effet Wauquiez a fait normale sup puis l’ENA, il fait partie des « élites », que ça lui plaise ou pas), montrant que son discours balançait entre Barrès et Maurras, qu’il avait changé souvent de position politique, qu’il jouait un rôle de composition, et concluant en lui disant « vous avez un problème avec les mots ». Les mots, justement, parlons-en. Vous vous souvenez de la formule du FN, « la préférence nationale » ? Et bien Wauquiez, lui, défend la « préférence communautaire ». Il ne veut pas bouter les migrants hors de France mais hors d'Europe. C’est d’une grande habileté car quiconque proche du Front National l’entendant dire cela y trouvera un écho des thèses d’extrême droite. La "préférence" c'est Jean-Marie, mais c'est aussi Laurent.

Habile, retors et redoutable, pire que Sarkozy parce que plus intelligent et plus cultivé, il sera sans doute dans les années à venir la voix de la droite dure, décomplexée, dépouillée de ses membres les plus « modérés » dont certains, et non des moindres, ont déjà pris leurs distances. La voix de la droite dure, certes, mais sa voie ? Cela reste à prouver, ou à suivre. Ce qui est sûr, c’est que la seule différence entre lui et Marine Le Pen, finalement, est qu’il connaît mieux les dossiers politiques et économiques qu’elle. Pour le reste, c'est une copie conforme.

Une dernière chose. A la fin de l’émission, on présente les résultats d’un sondage : Wauquiez a convaincu les téléspectateurs ? Il en aurait convaincu 51% si j'ai bien noté, et 71% des partisans de son parti, les républicains. C’est beaucoup, 71% ! Mais on peut faire ce que l'on veut avec les chiffres. S'agit-il de 71% des 20% qui ont voté Fillon au premier tour de la présidentielle ? Soit seulement 14% de ceux qui ont voté ? J’aimerais bien, on peut toujours rêver.... Mais on peut aussi se consoler: ce matin, les chiffres de Médiamétrie sont tombés: l'émission d'hier soir. L'émission d'hier soir a fait une grosse contre-performance: 6,8% de part de marché, soit le pire score de l'émission, plus bas qu'Hervé Hamon en décembre 2016 (8%). Wauquiez était derrière TF1 (26,2%), M6 (10,8%), France 3 (8,4%): la voix de la droite n'a semble-t-il pas trouvé sa voie vers le public.

 

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fleche25 janvier 2018 : Balance...

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Nous avons il y a quelques années assisté à la fortune du verbe dégager à l’impératif, injonction aux dictateurs de certains pays arabe de quitter leur trône. Voici que le verbe balancer avec le sens de « dénoncer » est en train de se répandre à son tour. Je lis d’une part sur internet que le rappeur Booba « a balancé sur les pseudos pros palestiniens ». Et je viens d’apprendre que, face à la situation lamentable de leurs hôpitaux, certains témoignaient sur leurs conditions de travail sous le titre balance ton hosto. Tout cela est bien sûr en écho au #balancetonporc qui fait florès depuis que les agissements d’Harvey Weinstein ont été révélés.

Je sais pas ce qui a poussé les initiatrices de ce mouvement à choisir ce verbe, mais depuis qu’il a pris en argot le sens de « dénoncer » (au début des années 1930 selon le Dictionnaire de l’argot de Jean-Paul Colin) et que balance a pris celui de « délateur » (vers 1980, toujours selon Colin), ce verbe et ce substantif sont parmi les plus injurieux du vocabulaire des truands. Une balance est un traitre, un allié des flics et, surtout, un sournois, comme le corbeau qui, dans le film de Clouzot (1943) envoyait des lettres anonymes et calomnieuses. Plus tard, en 1982, Bob Swaim tournait La Balance, un film dans lequel étaient montrées les relations entre la police et ses indicateurs. Balancetonporc pourrait donc facilement s’assimiler à une délation dans l’ombre, et le trait est encore forcé sur le site https://www.balancetonporc.com/ où l’on peut lire « témoignez anonymement sur balancetonporc.com ». Anonymement, tout est là. Bien sûr, une balance, dans le milieu, dénonce ses semblables, ses alliés, ses compagnons, alors que les féministes qui appellent à balancer, visent leurs prédateurs, leurs « ennemis ». Mais il demeure qu’avec anonymement, le message connote fortement la délation, la sournoiserie, et affaiblit l’intention. A moins, bien sûr, que ce soit justement le but recherché, assumé : se présenter comme des dénonciatrices de l’ombre. Mais je persiste et signe : on aurait pu se passer de cet anonymement. Et imaginer que des esprits mal tournés se mettent en tête de dénoncer, anonymement bien sûr, celles qui leur sauteraient dessus et lancent #balancetatruie...

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fleche17 janvier  2018 : Je ne vous dirai pas...

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Vous souvenez-vous d’une chanson de Léo Ferré qui s’appelait Le conditionnel de variétés ? Cela date de 1971 et Léo commençait ainsi : « Je ne suis qu’un artiste de variétés et ne peux rien dire qui ne puisse être dit de variétés, car on pourrait me reprocher de parler de choses qui ne me regardent pas ». Puis il enchaînait sur une longue litanie, « comme si je vous disais que... », dénonçant à tout va les cadences chez Renault, les licenciements dans le textile, l’interdiction de La Cause du peuple, l'industrie chimique dont les ouvriers ont les poumons rongés par l'acide, etc. Pourquoi est-ce que je vous parle de ça ? Comme ça, pour rien, juste un souvenir d’amateur de chansons.

Passons donc à autre chose. Sans être juriste, je crois savoir qu’il est interdit, en France, d’appeler au boycott. Je ne vous dirai donc pas de boycotter la compagnie d’aviation Ryanair qui traite son personnel comme des esclaves, ni de boycotter les produits venant des territoires palestiniens envahis par l’impérialisme israélien, ni de boycotter un certain café d’Aix-en-Provence dont le patron avait naguère attaqué en justice les intermittents du spectacle, coupables selon lui de lui faire perdre des clients et donc de l’argent, non, je ne vous dirai rien de tout cela, surtout pas. Je ne suis qu'un auteur de petits billets doublé d'un admirateur des réussites industrielles. Je voudrais donc simplement vous dire que j’admire énormément Lactalis, un groupe dont on parle beaucoup en ce moment, un groupe qui a eu le génie de créer un nombre invraisemblable de marques (je vous en donne quelques exemples : Président, Chaussée aux moines, Salakis, Société, Danette, Chambourcy, Bridel...), le génie de vendre ainsi des produits laitiers, fromages, yoghourts, lait en poudre, etc., sans que l’on puisse deviner les liens de ces marques avec la maison mère, sans que l’on puisse savoir  que pour les producteurs de lait qui travaillent pour Lactalis  c’est soldes tous les jours, qu’ils vendent à perte 365 jours par an, sont étranglés. Non, je ne vous dirai rien de tout cela, ni bien sûr de compléter la liste de ces marques et de les boycotter. Car, comme disait Léo, « on pourrait me reprocher de parler de choses qui ne me regardent pas ».


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fleche10 janvier  2018: Abou Dhabi

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Lorsqu’on sort de l’avion, on se trouve dans un aéroport presque comme les autres (enfin, comme les aéroports ultramodernes), à une exception près. Pour passer les contrôles de police il y a plusieurs files, selon votre nationalité, jusqu’ici, rien d’anormal, mais s’y ajoute une file pour les femmes voilées et les invalides. Je n’ai aucune interprétation à vous proposer pour cet amalgame. Et vous ?

La ville moderne a une soixantaine d’années, mais ce qui a été construit dans les années 1960 a totalement été détruit, ce qui date des années 1970 et 1980 est considéré comme obsolète et va prochainement disparaître, et l’on construit bien sûr sans cesse de nouvelles choses. Rien d’étonnant pour une ville du golfe, mais on peut cependant s’interroger sur l’avenir de la grande mosquée Cheikh Zayed, terminée en 2007, et du musée du Louvre d’Abou Dhabi, inauguré fin 2017. Leur durée de vie sera-t-elle comparable  à celle des bâtiments précédents ?

Le Louvre, donc, construit par Jean Nouvel, se trouve sous une immense coquille qui rappelle les moucharabiehs de  l’Institut du Monde Arabe à Paris (lui aussi construit par Nouvel), et fait penser à un coquillage agrippé à un rocher, au bord de l’eau. Sa visite est intéressante de différents points de vue. Disons qu’on y lit la volonté de lancer des ponts entre les arts d’Occident, d’Orient et d’ailleurs. Chaque salle est ainsi consacré à un thème, montrant comment il a été abordé ou traité sous différentes latitudes et à différentes époques. Une très belle réussite, aussi bien muséologique qu’architecturale.

De façon plus large,  la ville, dans son ensemble, rappelle que l’architecture et l’urbanisme sont toujours un discours du pouvoir, et ici la vitrine de la réussite financière, comme une affiche. En outre, cet enchaînement cyclique de constructions et de destructions pose un problème de redéfinition de la notion de patrimoine. On distingue en général entre patrimoine matériel (les monuments, etc.) et patrimoine immatériel (la culture, la tradition orale, etc.). Mais le Louvre de Paris, entamé au XII° siècle,  a pratiquement été terminé au XVI°  et a sans doute encore de beaux jours devant lui. Celui d’Abou Dhabi ?

En fait, ce qui m’a interpellé est autre chose et constitue peut-être la contrepartie linguistique  de cette réussite financière et architecturale.  Pendant les cinq jours de mon séjour, je n’ai jamais rencontré dans les « services » (chauffeurs de taxi, personnel des hôtels ou des restaurants, vendeurs dans des boutiques populaires ou de luxe…) d’Emirati. Même les vendeurs du souk aux poissons sont venus d’ailleurs. A tous j’ai posé les mêmes questions : Quelle est votre origine ? Votre langue maternelle ? Parlez-vous arabe ? Et tous,  Indiens, Népalais, Pakistanais, Philippins, Nigérians, etc., à une exception près sur laquelle je reviendrai, m’ont répondu la même chose : non, ils ne parlaient pas arabe, non il était inutile d’apprendre l’arabe pour vivre ici. L’exception, un taximan pakistanais, me dit que, musulman, il lisait le Coran dans son pays et qu’arrivé dans les émirats cela lui a facilité la tâche pour apprendre l’arabe. Pour les autres, ce n’est pas un problème. Tout se passe en anglais, et même les contrats de travail sont en anglais. Or, rappelons-le, la langue officielle d’Abou Dhabi est l’arabe.

Comment définir cette situation, qui mérite d’être étudiée de plus près? Une langue officielle, endogène, l’arabe, qui semble être inutile pour vivre et travailler dans cette ville… Bien sûr, la démographie explique en partie cette situation : les Emiratis constituent environ 1O% de la population, qui compte donc 90% d’émigrés. Mais cela n’enlève rien à ce paradoxe : la coexistence entre une minorité (10%) tenant le pouvoir politique et financier, dont la langue semble minorée, et des communautés de migrants ayant différentes langues (ourdou, tagalog, malayalam, bengali, malais, igbo,  etc), tous utilisant

l’anglais comme véhiculaire. C’est-à-dire que, d’une part, un Emirati voulant prendre un taxi, ou commander un plat dans un restaurant indien,  ou s’acheter des chaussures dans un centre commercial, devra parler anglais, et d’autre part que l’anglais se trouve du coup être la langue des migrants, parfois opprimés, exploités, en même temps que la langue des affaires, du commerce, de la « high society », tandis que l’arabe, langue officielle, ne s’entend guère.

J’ai dit que cette situation méritait d’être étudiée, et il faudrait aussi se pencher sur les formes d’anglais utilisées. Par exemple, un chauffeur de taxi nigérian parlant un anglais très africain qui étonnerait un new-yorkais ou un londonien, m’explique, dans son anglais, que la façon dont les Indiens parlent anglais le fait rire : selon lui ils le parlent très mal et il est difficile de les comprendre. Mais il est probable qu’un Indien penserait la même chose de l’anglais nigérian. Et que dire de l’anglais des Népalais ou des Philippins ? En bref, je me suis trouvé devant une situation sociolinguistique que je n’ai jamais rencontrée ailleurs, du moins à ce point.  Bien sûr il n’est pas étonnant qu’une langue en fonction véhiculaire prenne des formes variées et qu’à terme il puisse apparaître un anglais populaire émirati coexistant avec celui, très châtié, que pratiquent certains Emirati. Mais plus surprenant est la quasi disparition de la langue endogène, et de surcroît officielle, l’arabe. Imaginez qu’à Paris seuls quelques parisiens parlent français et que les autres, de langue arabe, bambara, chinoise, wolofe, lingala, etc., communiquent en anglais. Ou encore imaginez la même chose à Berlin, à Madrid… Encore une fois, cela mérite d’être étudié soigneusement et justifierait une enquête sérieuse. Si dieu me prête vie…

 

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