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Mars 2018

 

 

 

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fleche19 août    2018: "Fake science"

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Depuis environ deux ans je reçois, comme je suppose beaucoup de mes collègues, des courriers émanant de revues inconnues, en tout cas inconnues de moi, disant qu’elles publieraient volontiers un article de moi, courriers que je mettais régulièrement à la poubelle, sans chercher vraiment à savoir d’où ils émanaient vraiment. Mais un long article publié il y a quelques semaines dans Le Monde m’a éclairé. Traitant de ce qu’il appelait la « fake science », la science bidon, le quotidien expliquait qu’il y avait là un effet pervers de la pression exercée sur les enseignants-chercheurs. Publish or perish dit-on en anglais, publier ou crever, formule qui a été détournée : « publier n’importe quoi... »  Selon Le Monde, à ceux qui répondent à ces courriers on demande très vite une participation financière (c’est-à-dire qu’il s’agit de publication à compte d’auteur), on organise même des congrès bidon et, surtout, toujours selon le quotidien, certains laboratoires paient les frais de ces publications ou de ces colloques pour leurs chercheurs. J’ai même appris en passant que l’université française qui utilisait le plus cette façon frelatée de faire croire qu’on faisait de la recherche de pointe était celle à laquelle j’ai appartenu à la fin de ma carrière, l’université d’Aix-Marseille.

Or voici que la façon de draguer de ces revues a évolué. Il y a une quinzaine de jours j’ai reçu un message d’un International Journal of Language and Linguistics beaucoup plus personnalisé  que les précédents. Le voici :

 

Dear Calvet L-J, Warm greetings from the editorial office !

It is learnt that you have published a paper titled Pratiques des langues en France, Oui mais de quoi parlons-nous in Langage et Société and the topic of the paper has impressed us a lot.

Researchers specializing in a wide range of disciples have expressed keen interests in your paper. Aiming at promoting the communications within scientific community, specialists and professionals in different fields can get the cutting-edge research results from International Journal of Language and Linguistics. In view of the advance, novelty, and potential wide applications of your innovation, we invite you to send other unpublished works of similar themes to the journal. We are also quite looking forward to receiving your further research on the published paper. If you have any interest, please refer to the following link for more information:

http://www.journaloflanguage.org/submission

 

La référence à mon article était exacte, ce qui signifie que le logiciel servant à rechercher des gogos avait été amélioré. Une revue « scientifique internationale » qui propose de publier des articles qu’elle n’a pas lus, cela n’est pas banal. Mais vous imaginez la réaction de jeunes chercheurs naïfs qui ont besoin d’étoffer leur CV ? Ils doivent se précipiter sur ce genre de propositions comme la vérole sur le bas-clergé. Reste bien sûr à savoir si les autorités universitaires qui auront à évaluer ce CV seront dupes. Mais tout est possible, surtout si les évaluateurs ont partie liée avec cette « fake science ».

En effet, ce matin, j’ai reçu un autre courrier du même émetteur, qui commençait de la même façon, « Dear Calvet L-J, Warm greetings from the editorial office !

It is learnt that you have published a paper titled Pratiques des langues en France, Oui mais de quoi parlons-nous in Langage et Société and the topic of the paper has impressed us a lot.

Researchers specializing in a wide range of disciples have expressed keen interests in your paper», et poursuivait :

« On behalf of the Editorial Board of the journal, it is privileged for us to invite you to join our team as the editorial board member/reviewer of International Journal of Language and Linguistics. Your academic background and professional and rich experience in this field are highly appreciated by us. It is believed that your position as the editorial board member/reviewer will promote international academic collaborations ».

Ici encore, des collègues peut-être moins naïfs que les jeunes chercheurs pourraient sauter à pieds joints sur cette proposition. Appartenir au comité de rédaction d’une revue internationale, quel honneur !

Bref, j’ai autre chose à faire qu’à poursuivre ces investigations, que Le Monde a d’ailleurs parfaitement menées, mais il y a là une pollution du système d’évaluation de la recherche qui mériterait une enquête. Il serait d’ailleurs savoureux si l’on découvrait que certains « mandarins » étaient tombés dans le panneau. Mais j’ai sans doute mauvais esprit...

 

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fleche17 août    2018: Etats voyous

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« Rogue state », cette expression utilisée pour la première fois par Ronald Reagan (déjà un canard à la Maison blanche) à l’endroit de la Libye, puis remis à la mode par Bush junior et Colin Powell, est aujourd'hui au centre de la politique étrangère US et de sa rhétorique : les Etats qui ne respectent pas les lois internationales, qui ne se plient pas aux désirs américains, qui gênent leurs intérêts sont décrétés voyous. Fort bien.

Mais, à y réfléchir, il y a deux états voyous, complices de surcroît, qui dominent dans cet « axe du mal » cher à Bush : les USA et Israël. Le nombre des résolutions de l’ONU auxquelles ces deux pays se sont seuls opposés est important, plus encore celui des résolutions votées par l’ONU que ces deux pays, toujours eux, ne respectent pas. Voter contre ou s’abstenir est leur droit le plus strict, ne pas respecter une résolution en revanche relève d’une voyoucratie qui, en toutes occasions, ne se préoccupe que d’une seule chose, les intérêts d’Israël, et accessoirement les intérêts électoraux du pouvoir américain.

Dans notre culture politique correcte, il devient délicat de critiquer Israël sans être immédiatement traité d’antisémitisme. Et Israël a en outre développé une ruse sémantique sournoise lui permettant de traiter d’antisémite toute critique de sa politique. Ce pays se donne le droit de faire ce qu’il veut, d’installer des colonies dans les territoires palestiniens au mépris des lois internationales, bref de se comporter comme un état voyou avec le soutien indéfectible des USA et d’une grande partie le l’opinion juive mondiale.

La loi que Netanyahou a fait voter le 19 juillet dernier va encore plus loin. Revenant sur le principe d’égalité que David Ben Gourion avait mis, en mai 1948, au sein de la déclaration d’indépendance, elle institue « légalement » un état raciste, avec les citoyens de deuxième zone, les arabes palestiniens, dont même la langue, jusque là co-officielle, est raturée. L’un des résultats de cette vilénie, auquel l’extrême droite israélienne n’avait pas pensé, est que les Druzes, jusqu’ici fidèles au pouvoir, se retournent aujourd’hui contre lui. Un autre est que la société israélienne se fissure, que l’opposition depuis longtemps muette se regroupe. Mais le pire est ailleurs. Ce petit pays, dont la création répondait à la barbarie nazie, aurait dû être une démocratie exemplaire. Il bafoue depuis de longues années les principes démocratiques. Voilà qu’il évolue officiellement vers une sorte d’apartheid honteux, vers un pays fondé sur une « race » et une religion, un pays dans lequel les minorités seraient opprimées, les ultra-orthodoxes dominants, bref vers une dictature théologique, un modèle  régulièrement dénoncé, paradoxalement celui d’un certain nombre des pays arabo-musulmans.

Bien sûr la cour suprême peut encore invalider cette loi, nous verrons, mais la séparation des pouvoirs, l’un des piliers de toute démocratie, devient de plus en plus poreuse au pays de Netanyahou. Et qu’on ne me dise pas que noter cela, signaler que ce pays dérape de plus en plus, comme d’autres pays régulièrement dénoncés par les USA, est de l’antisémitisme.

 

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fleche5 août    2018: La voix de son maître

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« L’affaire » Benalla, qui aurait pu être un simple fait-divers, a fonctionné comme un révélateur, sans doute à cause des longs flottements dans la communication politique. Nous avons vu un porte-parole de l’Elysée, figé devant la caméra, ne dire pratiquement rien, deux ou trois ministres se contredire, et pour le reste un silence assourdissant. Christophe Castaner, délégué général de LREM et Richard Ferrand, président du groupe parlementaire, d’habitude très bavards, fuyaient les caméras tandis que les députés LREM semblaient pétrifiés, désarmés, perdus. Cette « affaire » ne donnait pas seulement à voir des disfonctionnements de l’Elysée, elle mettait en pleine lumière le fonctionnement d’un groupe politique attendant l’épiphanie (du grec epiphâneia,  « apparition du verbe »), incapable de raisonner sans avoir reçu l’aide d’éléments de langage.

Cela fait une trentaine d’années que cette expression est apparue dans le vocabulaire politique et dans les media, façon faussement technique de désigner une chose toute bête : dès qu’il y a un sujet brûlant tous ceux qui peuvent être interrogés par la presse reçoivent un message leur disant ce qu’ils doivent dire. Nous avons tous entendu, d’une station de radio à l’autre, d’une chaîne de télé à l’autre, le personnel politique répondre strictement de la même façon aux questions, incapable souvent de commenter, de faire la moindre digression. Un peu comme des candidats à un examen qui apprennent par cœur les réponses aux questions qu’on leur posera et les recrachent ensuite mot pour mot.

Ce type d’argumentaire, avec des formules toute faites, des petites phrases qui frappent, a pour effet de laisser croire à une cohérence : ils disent tous la même chose, donc ce doit être vrai. L’ennui est qu’il atteint souvent le but inverse. Et, dans le cas de LREM,  cela tourne à un véritable psittacisme : des députés qui, comme des perroquets, répètent des mots ou des phrases dont on a l’impression qui les comprennent à peine. Ils ressemblent à ces enfants qui récitent le catéchisme, ou à ces « fous de Dieu » qui ânonnent des passages du Coran. En fait les députés que les électeurs ont envoyés à l’Assemblée nationale sont surtout, dans leur grande majorité, des novices en politique. Le groupe LREM attend la voix de son maître pour aller ensuite la répandre à l’envi. Et lorsque le maître n’a pas encore parlé, il se tait. Puis, l’épiphanie tombée du ciel élyséen, il se précipite et récite.

Cela peut s’appeler du l’analphabétisme politique ou religieux, ou du prêt-à-penser, comme on voudra. Et cela me fait penser à une formule de François Bayrou, que je ne cite pourtant pas souvent : « Si nous pensons tous la même chose, alors nous ne pensons rien ».

 

 

 

 

 

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fleche4 août    2018: Petite chienne

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Le spectre de la canicule semble hanter les responsables politiques, puisque nous apprenons que la ministre de la santé a reculé ses vacances afin de pouvoir veiller au grain (je sais, cette expression est mal venue : de grain, justement il n’y en pas et on en voudrait bien), et les media en font leurs choux gras (même si la sécheresse rend les choux assez rares sur les marchés). Cela me rappelle un billet que j’avais mis sur ce blog il y a bien longtemps (en 2006) et que je recycle en partie aujourd’hui. Car derrière la chaleur, les vapeurs, les ventes de climatiseurs et l'augmentation de la consommation en électricité, canicule dit au linguiste une histoire plus drôle.

J’expliquais donc il y a douze ans que le mot vient du latin canicula, diminutif de canis, qui signifiait "petite chienne" (A propos, nous avons en français un mot pour désigner le "petit chien", chiot, mais rien pour la "petite chienne", chiotte étant utilisé en un autre sens... Que font les féministes ?). Mais revenons à la canicule. Le mot latin va être utilisé pour désigner une étoile, Sirius, que l'on appelait aussi "Chien d'0rion". Or cette étoile se lève et se couche en même temps que le soleil entre le 23 juillet et le 24 août, c'est-à-dire au moment des plus grandes chaleurs. Cette période a donc été nommée canicule (canicola en italien, canicula en espagnol) par référence aux mouvements de Sirius en un point donné de l’année. Et comme, malheureusement, la canicule ne se limite pas aux 23 et 24 juillet mais déborde largement sur août, le mot a pris le sens plus large que nous connaissons aujourd’hui, perdant son lien avec le calendrier.

Chienne de vie.

 

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fleche3 août    2018: Ouaf Ouaf et cocorico

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Après les animaux privés de viande, voici les animaux condamnés à mort !  Rassurez-vous (ou désespérez-vous), je ne suis pas un défenseur acharné des droits des animaux, même si une amies algérienne, Dalila, m’a dit un jour que j’étais presque un arabe, « presque » parce que j’aimais les animaux...  Bref, en Colombie, le puissant cartel de narcotrafiquants dit « cartel du golfe » a mis à prix la tête d’un chien, ou plutôt d’une chienne, qui porte le nom de Sombra. Elle travaille à la brigade des stupéfiants et a pour métier de savoir détecter grâce à son flair la cocaïne. Elle aurait ainsi à son palmarès dix tonnes de cocaïne et 245 arrestations de trafiquants à l’aéroport El Dorado de Bogota. Le « cartel du golfe » a donc promis environ 6.000 euros à quiconque l’éliminerait. Vous me direz que 6.000 euros ce n’est pas cher pour un tel flair, mais ça fait plus sérieux en pesos colombiens : 20 millions. Il ne fait pas bon être chien renifleur en Colombie...

Il est préférable d’être poulet... Enfin poule ou coq ou poulet au Liban. En effet on a découvert au siège d’Electricité du Liban, à Beyrouth, un étage entier consacré à l’élevage de ces gallinacés. Qu’est-ce que les poules, les coqs et leurs rejetons ont à voir avec la production d’électricité ?  Rien ! Enfin, pas grand-chose. Ce n’est pas que les employés d’Electricité du Liban aiment particulièrement les œufs, les omelettes, le poulet rôti ou le blanc de poulet, non. Ou du moins je n’ai aucune information sur ce point. C’est que le siège d’Electricité du Liban serait le seul endroit de la capitale où il n’y a pas de coupures d’électricité. Ainsi ces gallinacés jouissent en permanence d’éclairage, de chaleur ou de climatisation. On peut aussi imaginer qu’après abattage on les conserve au congélateur sans risque de panne.

Le « cartel du golfe » n’a pas songé à mettre Sombra dans un congélateur, peut-être parce que là-bas aussi il y a beaucoup de pannes d’électricité. En revanche, les poulets libanais se moquent comme de leur premier plumage de la canicule.

Tiens ! A propos de canicule... Mais j’y reviendrai demain.


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fleche28  juillet  2018: Ouaf Ouaf!

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Nous vivons une époque complètement folle ! Un certain nombre de marques proposent des aliments végans pour chiens et chats. Oui, vous avez bien lu : des aliments végans pour chats et chiens. Comment chacun sait, le chat est carnivore, et vous en avez sans doute vus jouer avec un oiseau ou une souris avant de les dévorer.. Quant au chien, il est omnivore, donc carnivore, et là aussi vous en avez vus croquer un os ou dévorer un bout de barbaque. J’ai eu dans ma vie une chatte et un chien. La chatte s’appelait Louise Michel et le chien Mandrin. Elle aurait fait une drôle de tête si je lui avait servi de la salade, et il aurait boudé si j’avais mangé devant lui un gigot d’agneau sans lui en donner les reliefs.

Vous allez me dire que tout le monde peut changer de comportement. Oui. Nous pourrions (enfin, ils pourraient) organiser des stages pour des lions, ou des alligators,      afin de les convaincre que ce n’est pas bien de manger son prochain. J’aimerais beaucoup voir ça. Je peux même leur fournir une adresse, en Louisiane, où j’ai travaillé avec des éleveurs et chasseurs d’alligators (pour être plus précis je travaillais sur la langue qu’ils parlaient, leur créole). Et j’imagine la révolte de ces bêtes que l’on voudrait priver de leur nourriture habituelle et naturelle.

Allons plus loin. Imaginez un syndicat des chiens, un autre des lions, un troisième des requins, revendiquant le droit de bouffer ce qu’ils veulent. Ce serait plaisant, non ? Et s’ils réalisaient l’union syndicale? Si le SAA (le syndicat des animaux affamés) décidaient de mener des opérations nutritives en dévorant systématiquement ceux qui veulent le priver de  viande ?

Les végans se déclarent antispécistes, c’est-à-dire qu’ils refusent l’exploitation d’une espèce animale par l’espèce humaine. Fort bien, c’est leur problème, ils peuvent bouffer des légumes ou des graines à leur guise. Mais ce qui apparaît ici, c’est la volonté d’imposer son idéologie à une espèce qui n’a rien demandé. Et vouloir imposer à un chat ou à un chien de ne pas manger de la viande, n’est-ce pas du spécisme ? A moins que ce ne soit du racisme, ou du fascisme...

Mais s’ils veulent absolument imposer leur volonté à leurs animaux, les antispécistes peuvent adopter des cobayes ou des lapins. Pas des oiseaux, ils mangent des vers. Ni des députés de la République en marche : ils avalent tout.


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fleche13  juillet  2018: sans commentaire...

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Sans commentaire, ou silmplement celui-ci: Ce mélange de langues que dénonce la Haute Autorité tunisienne est celui que mes collègues et mes amis tunisiens utoilisent souvent entre eux. Ce qui ne les empêchent pas d'être d'excellents chercheurs et de publier en arabe ou en français.


La Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA) a mis en garde les radios Express Fm et Misk FM car leurs animateurs et chroniqueurs “utilisent une langue qui repose sur un mélange entre le dialecte tunisien et la langue française”. Selon la haute autorité, cela contrevient à l’article 28 du cahier des charges relatif à l’octroi d’une licence radiophonique mais également l’article 4 de la Convention relative à la création et à la diffusion signées par les deux radios avec la HAICA.

Cet article 4 affirme que: “Les programmes doivent être présentés en langue arabe et en dialecte tunisien et peuvent être présentés dans une langue étrangère (principalement en français ou en anglais) à condition que ces programmes ne dépassent pas les 2 heures par jour”.

“Plusieurs de vos journalistes n’appliquent pas les dispositions de l’article 4 de la convention de création et de diffusion d’une chaine radiophonique privée (...) et utilisent une langue basée sur un mélange entre le dialecte tunisien et la langue française” s’adresse l’Instance aux deux radios, ce qui représente selon elle “une contravention au cahier des charges”.

Mettant en garde Express FM et Misk, la HAICA recommande de “ne plus utiliser une langue basée sur le mélange entre le dialecte tunisien et la langue française” et appelle ”à présenter les émissions dans une seule langue claire et précise” que ce soit en arabe, en dialecte ou dans une langue étrangère.

Contactée par le HuffPost Tunisie, la chargée des relations avec les médias à la HAICA explique cette mise en garde. Selon elle, celle-ci repose sur deux niveaux: d’abord au niveau du cahier des charges qui oblige à la “bonne utilisation d’une langue” ainsi qu’au niveau de la convention qui dispose que la langue doit être claire et précise: “Quand une radio choisit la langue arabe et/ou le dialecte tunisien, ces émissions doivent être dans cette langue. Ensuite, elle peut avoir une ou plusieurs émissions dans une langue étrangère à partir du moment où ça ne dépasse pas les 2 heures par jour”. 

“Quand on parle en arabe et en français, la langue n’est pas claire. Une phrase en arabe suivie d’une phrase en français, ou deux mots en arabes et deux en français et un mot en anglais ne contribuent pas à la clarté et à la précision de la langue” explique-t-elle.

Pour elle, les principes de clarté et de précision de la langue ont été basés sur un ensemble de réflexions: “Bien sûr cela a été pensé au profit des auditeurs mais aussi pour les générations futures, en se posant la question de savoir quelle est notre langue?”.

Cette convention qui dispose ces règles à suivre a été le fruit de concertations avec les médias mais aussi de spécialistes: “Ce sont des experts et des spécialistes en sociologie, en langues, en musique et dans tant d’autres domaines qui ont convenu de ces spécificités” a-t-elle conclu.

 

 

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fleche11  juillet  2018: Ancrage...

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Les Belges et les Français ont regardé hier le match de demie finale de la coup du monde de football dans des conditions et des situations diverses. En famille, chez eux, parfois avec des amis, dans des bars, en abusant parfois de l’alcool, en plein air, sur des place publiques, face à des écrans géants... Et, après la victoire de la France, ce fut un concert de pétards, de cornes de brumes, de sifflets, de chansons...

Ma compagne et moi, qui ne nous intéressons nullement au foot et ne suivons jamais le moindre match, avons pour notre part innové. D’un côté l’écran de télévision, une chaîne que nous ne regardons jamais, la une, mais qui retransmettait le match, de l’autre la radio. Nous avions coupé le son de la télé et écoutions sur France Inter une émission hilarante : des humoristes belges et français, toute la bande de l’émission Par Jupiter, « commentaient » si l’on peut dire les ébats des deux équipes. Plaisanteries, jeux de mots, faux nationalismes, références à ce qui passait sur une autre chaîne (une émission consacrée au chanteur Michel Sardou), conseillant même parfois de changer de programme et, à la fin, la Belge Charline Vanhoenacker lançant quelque chose comme « maintenant je deviens française ».

Ca n’a pas d’intérêt ? Pas sûr. On sait déjà qu’une image sans son, une télé muette, est encore une émission de sens. Vous regardez les informations sans le son et vous avez une petite idée de ce qui se dit, ou encore vous faites des hypothèses, vous subodorez. Mais lorsque le son n’a que peu de rapports avec l’image, il se construit un autre sens, qui peut-être comique, ou critique. Imaginez l’image d’un discours d’un chef de l’état, celui que vous voudrez, avec le son d’un autre discours, celui d’un dictateur ou des Marx Brothers ou de Woody Allen... Roland Barthes, dans une analyse célèbre  d’une affiche publicitaire des pâtes Panzani  avait théorisé ce qu’il appelait « la fonction d’ancrage » du texte, qui donne à l’image un sens alors qu’elle peut en avoir plusieurs, être polysémique. Hier les commentaires parfois délirants de la bande à Charline donnaient un autre sens au match. Quel sens de l’image ce discours ancrait-il ? C’est bien le problème, mais ce qui est sûr c’est qu’il déconstruisait le « sérieux » de la situation, l’angoisse des supporters, le cinéma des joueurs faisant semblant de tomber puis se roulant dans le gazon. On ne voyait que de grands garçons en culottes courtes s’agiter, se bousculer, se disputer un ballon en lui donnant des coups de pieds, et on entendait un discours presque onirique qui déclenchait un rire libérateur.

 

 

 

 

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fleche10  juillet  2018: Encore des clichés

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J’écrivais hier : «il n’est pas exclu que les « histoires belges » reviennent en force d’ici demain ». Ce matin, comme pour me démentir, La Provence  titrait Pas de blague ! Et l’article se terminait ainsi : « Les Bleus sont prêts pour atteindre leur zénith, à Saint-Pétersbourg, et écrire une nouvelle page de leur histoire. Surtout pas de blague, pas maintenant. Davaï les Bleus »   Joli tour de passe-passe qui consiste à intimer l’ordre de ne pas faire de bêtises, et donc de gagner, tout en évoquant de façon subliminale les blagues belges que l’on feint d’interdire. Quant au davaï les Bleus, vous aurez compris qu’il signifie, en russe, « allez les Bleus ». L’Equipe, le quotidien sportif français, nous offrait une couverture en bleu et rouge avec comme titre Une foi. Là encore tout est dans la nuance : foi en la victoire, bien sûr, mais aussi référence à une fois, expression désémantisée  qui ponctue parfois, dans le français parlé en Belgique, les phrases, et constitue surtout un cliché récurrent : lorsqu’on fait parler un Belge, dans les histoires du même nom, on lui fait dire une fois plus que de raison.. Enfin Libération titrait en une : France Belgique, frères à demi. Oui, il manque un e au dernier mot. Faute d’orthographe ? Que nenni ! Juste une façon de renvoyer « subtilement » au demi de bière. Allez, ce soir tout se terminé, ou presque. Ouf !

 

 

 


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fleche9  juillet  2018: La guerre des clichés

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Depuis que l’affiche de la demi-finale du mondial de foot est connue, il est impossible d’ouvrir un journal, la radio ou la télé sans entendre parler du match à venir entre la France et la Belgique. Albert Einstein aurait dit un jour qu’il était plus facile de désintégrer un atome qu’un stéréotype, et les clichés pleuvent drus. Le dernier album d’Uderzo et Goscinny (Asterix chez les Belges, 1979) est bien sûr largement utilisé.  Le journal du dimanche  met en couverture  Abraracourcix et Gueuselambix s’affrontant : « Si vous êtes les plus braves, il faudra le prouver » dit l’un. « C’est ce que j’allais proposer ! Faisons un concours » dit l’autre. Le nom du chef belge, Gueuselambix, est déjà tout un programme, et l’album évoqué tourne d’ailleurs autour de l’organisation d’un concours, présidé par Jules César. L’Equipe pour sa part titre Objectif Lune avec un dessin inspiré de Tintin, et Le Parisien oppose, toujours en une, Asterix et Tintin, tenant son chien Milou dans les bras (un roquet ?).

La  presse belge de son côté insiste surtout sur la victoire contre le Brésil : C’était le Brésil clame Le Soir, Historisch lance la Gazet van Antwerpen. Seul De Morgen regarde plutôt vers l’avenir en titrant Volgende horde : Frankrijk (« Prochain obstacle: France »), soulignant par là que le but est la finale. Ainsi les clichés semblent plutôt se trouver du côté des journaux français...

Mais il n’y a pas que le Français Asterix et le Belge Tintin dans cette avalanche de stéréotypes. Les « Bleus » et les « Diables rouges » (il faudra d’ailleurs étudier un jour les clichés qui se trouvent derrière les noms des équipes de football) vont s’affronter dans un décor binaire : Stromae contre Abd el Mali,  le Manneken Pis contre la tour Eiffel, Tintin contre Astérix, la bière contre le vin, les moules et les frites contre le bœuf bourguignon, et j’en passe. C’est une véritable guerre des clichés qu’on nous donne à voir. Et il n’est pas exclu que les « histoires belges » reviennent en force d’ici demain. A suivre donc.

 

 



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fleche1er  juillet  2018: La saison des lapsus...

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Fin mars, devant l’Assemblée nationale, la ministre de la santé, Agnès Buzyn, a commis un lapsus hilarant, commençant son intervention ainsi : « Mesdames et messieurs les retraités ». Bon, inutile d’en chercher très loin la source, elle était sans doute en train de se saisir du dossier compliqué de la réforme des retraites, qui a débordé un peu trop tôt sur l’ordre du jour... Plus intéressant est le lapsus de Richard Ferrand, président du groupe de la république en marche dans la même Assemblée, qui a déclaré doctement il y a quelques jours: « Je crois que tous les points de vue qui ont été exprimés, augurent bien de la richesse des dégâts », puis, se reprenant, « des débats à venir ». Il s’agissait de l’examen d’un texte sur la réforme constitutionnelle, et cette langue qui fourche prend toutes les allures d’un aveu. Ou Ferrand n’est pas d’accord avec la future réforme, ou il pense qu’elle fera des dégâts et il est taraudé par le remord. Le même jour, et toujours à l’Assemblée, son président, François de Rugy, a déclaré lors de son discours de clôture: « aujourd’hui notre assemblée, composée de ses  députains... de ses députés ». Il a l’air de bien les aimer, les députés, Rugy...

En fait, la macronie semble suivre sur ce terrain le Premier ministre qui, le 11 mars, déclarait devant les instance du rugby « Et parce que la France est une nation qui veut continuer à sucer… la France est une nation qui veut continuer à susciter des grands champions ». Et, un mois plus tard, présentant la stratégie nationale pour l’autisme, il récidivait :  "C’est pour amorcer des changements majeurs pour les personnes autistes que le président de la République a ouvert en juillet une vaste contest… concertation ». Puis, voulant faire de l’humour mais confirmant du même coup son lapsus, il ajoutait : «qui peut-être après tout est une contestation"

Il faut prendre au sérieux ces « erreurs » qui sont le plus souvent la vérité de l’inconscient. Lorsque Rachida Dati disait naguère fellation alors qu’elle voulait parler d’inflation, et le Premier ministre récemment sucer au lieu de susciter, leur inconscient ne nous regardait pas : à chacun ses fantasmes. Mais dans les autres cas que je viens de relater, les choses nous concernent peut-être plus.

Freud a rapporté le lapsus d’une jeune homme qui, proposant à une jeune fille de la raccompagner chez elle (en allemand : begleiten), dit begleitdigen , mot qui n’existe pas mais ressemble à beleidigen, « manquer de respect ». Pour le père de la psychanalyse, il fallait entendre ici l’interférence entre ce que le jeune homme voulait dire (begleiten) et ce qu’il refoulait (beleidigen) : le lapsus était une sorte de compromis phonétique entre deux intentions, l’une consciente et l’autre inconsciente, refoulée. De ce point de vue les putains de députés, les dégâts, la contestation sont à examiner avec soin. Y aurait-il chez ces politiques un refoulé permanent et qui déborde sans cesse ?

Si la saison des lapsus semble donc ouverte, nous pourrions nous demander pourquoi ils sont si nombreux dans les bouches de la France en marche ?

 



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fleche23 juin  2018: Sans le latin, la pêche nous emmerde

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Face à ceux qui passent leur temps à critiquer la bureaucratie européenne on répond souvent que non, les bureaucrates n’ont guère de pouvoir, que ce sont les chefs d’état qui décident de toit, ou du moins de ce qui est important.

Et pourtant... Pourtant. Lors d’une descente de contrôleurs de je ne sais quoi, les poissonnières du vieux port de Marseille viennent de se voir notifier un bon nombre d’irrégularités. Le fait, tout d’abord, de ne pas toujours indiquer l’origine géographique de leurs produits, ni la technique de pêche et... le nom latin des poissons. Oui, vous avez bien lu, leur nom latin. A côté de daurade il faudrait écrire sparus aurata, sous pageot pagellus eythrinus ou encore, pour les anchois, engraulis encrasicolus. Pourquoi ? Parce que. Parce que le règlement 1379/2013 le stipule, pour les poissons « non transformés ».

Bien sûr, on se frotte les yeux. A quoi peuvent bien servir les noms latins des poissons ? A ne pas payer d’amende, pardi ! Des amendes de 400 à 1500 euros tout de même. En même temps, nous pourrions dire que tout cela est bon pour la culture générale, les professeurs de lettres devraient se frotter les mains et aller illico proposer des cours particulier de latin aux poissonnières et, pour finir, tous pourraient entonner en chœur ce passage d’une vieille chanson de Georges Brassens, « sans le latin, sans le latin la messe nous emmerde », en le modifiant légèrement : « sans le latin la pêche nous emmerde »... Mais, tout de même, nous vivons une époque moderne.

 

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fleche19 juin  2018: Secousses sismiques

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Un tremblement de terre de magnitude 6,1 a secoué lundi une partie du Japon. L’épicentre se trouvait dans la région d’Osaka et l’on compte trois morts et plus de 200 blessés. Un malheur n’arrivant jamais seul, la veille, au Mexique, l’IGEA (Institut mexicain de recherches géologiques et atmosphérique) notait à 11 h 32 heure locale une secousse sismique inhabituelle. Ah ! la malédiction des catastrophes naturelles ! Qui en plus frappe toujours les populations les plus pauvres (enfin, pas vraiment pour le Japon) !

 En fait, il s’agissait de toute autre chose. La « secousse sismique » a été mesurée pendant la match de foot Allemagne-Mexique (que le Mexique a remporté). Et, au moment où le joueur mexicain Hirving Lozano marquait le but de la victoire, des milliers de supporters rassemblés au centre de la ville de Mexico pour suivre le match sur des écrans géants ont sauté de joie... D’où la secousse. Le Christ disait dans l’évangile de Mathieu « si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne transporte-toi d’ici là et elle s’y transporterait ». Ici ce n’est pas la foi des apôtres mais la joie des supporters qui a fait trembler la montagne....

 


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fleche17 juin  2018: Les mots et les choses

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Les deux phrases qui suivent, diffusées sous forme de vidéo par les services de l’Elysée, ont fait le buzz que l’on sait, mais je vous les redonne pour rafraîchir éventuellement les mémoires :

 « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens sont quand même pauvres, on n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres ils restent pauvres, ceux qui tombent pauvres ils restent pauvres ».

Certains se sont émus d’un mot utilisé, pognon. C’est vrai que Macron commence à s’exprimer comme Sarkozy, mais après tout il est sans doute plus efficace de parler de pognon, terme que tout le monde connaît, que d’espèces, de numéraires, de ressources, de finances, de lignes budgétaires ou de viatique. On n’a pas relevé, en revanche, un autre passage : « les gens...qui tombent pauvres », comme on tombe en disgrâce, ou comme on tombe malade. La pauvreté serait une maladie.

Mais, derrière les mots, il y a les choses. Macron, on le sait, aime bien bousculer les interdits, piétiner les tabous ou les symboles, snober les fétiches. Il y a sans doute là un péché de jeunesse, et on sait que la jeunesse est impitoyable. Mais son iconoclastie est sélective, et il ne piétine que certains symboles. Il n’a pas dit un mot de l’exode fiscal, des retraites chapeaux, des parachutes dorés, de la fuite des capitaux, de l’impôt sur la fortune, des facilités accordées aux entreprises, en bref des cadeaux faits aux riches, ou plutôt, comme l’a dit François Hollande, aux « très riches », qu’ils « naissent riches » ou qu’ils « tombent riches ». Son texte aurait pris une autre allure :

« On met un pognon de dingue dans les cadeaux aux entreprises, dans l’abaissement de l’impôt sur la fortune et les gens sont quand même très riches, on n’en sort pas. Les gens qui naissent riches ils restent riches, ceux qui tombent riches  ils restent riches». En outre il y a dans sa déclaration une formule qu’on n’a pas relevée, la deuxième partie de ce membre de phrase : «On met un pognon de dingue dans les minima sociaux ». Les minima sociaux, qu’est-ce que c’est ? Derrière les mots, il y a encore les choses. En voici la définition que donne l’INSEE: « Les minima sociaux visent à assurer un revenu minimal à une personne (ou à sa famille) en situation de précarité. Ce sont des prestations sociales non contributives, c'est-à-dire qu'elles sont versées sans contrepartie de cotisations. Le système français de minima sociaux comporte divers dispositifs dont un spécifique aux départements d'outre-mer (Dom).

Le RSA qui vise à lutter contre les exclusions est un des plus connus.

Les autres allocations visent des publics spécifiques confrontés à un risque de grande pauvreté, par exemple  :

-Les chômeurs de très longue durée, avec l'allocation de solidarité spécifique (ASS) pour ceux ayant épuisé leurs droits à l'assurance chômage.

-Les personnes handicapées (allocation aux adultes handicapés- AAH).

-Les personnes âgées (minimum vieillesse) ».

Lisez ce texte avec soin, vous verrez quelles sont les cibles préférées de Macron. Cette jeunesse est décidément impitoyable...




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fleche15 juin  2018: Les voyelles de Rimbaud

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J’ai toujours admiré les hypothèses à la fois géniales et foldingues du grand linguiste Pierre Guiraud pour déchiffrer les ballades en jargon de François Villon. Il y voyait trois niveaux de lecture, ou trois étages sémantiques.  Le premier étage, qui utilisait le jargon des Coquillards, concernait le vol, la torture, le gibet: il baptisait les ballades lues à ce premier niveau les "ballades de la Coquille". Le deuxième étage traitait des tricheurs aux cartes et de leurs techniques: ils les baptisait "ballades du tireur de carte". Quant au troisième étage il concernait la vie amoureuse, surtout homosexuelle, des truands-tricheurs : il s'agissait des "ballades de l'amour noir". Ainsi le premier vers de l'envoi de la première ballade, prince froart dis arques petis, devait donc selon lui être lu des trois façons suivantes:

1)Prince casseur, ne vous attardez pas sur les lieux (le froart est le "casseur de coffre", sur froer, ancien français "briser", disarques, en un seul mot, signifie "forcer un arque, coffre" et petis est une forme adverbiale)

2) Prince pipeur, tirez au jabot avec parcimonie

(le froart est le tricheur, sur frouer, "attirer les oiseaux en imitant leur cri", dis arques= tirer au jabot)

3)Prince sodomite, éloignez le pilon de votre postérieur

(froart signifie "sodomite et fellateur", petit est une forme de pestil, "pilon").


Bref je ne vais pas vous résumer tout ce travail, vous pouvez le consulter, mais si je l’évoque ici c’est parce que je viens de lire un « roman » de Guillaume Meurice, Cosme, qui me laisse un peu dans le même état qu’après la lecture de Guiraud, qui fut un de mes maîtres en linguistique et un grand ami. Ce « roman » est admirablement ficelé. Dans une sorte d’avant propos on fait connaissance avec le sujet, ou le personnage central du livre, un autodidacte surdoué, Cosme Olvera, fils d’émigré espagnol, fasciné par les échecs (le jeu), la cryptologie et le sonnet de Rimbaud, Voyelles. Et l’avant propos se termine au moment où, ayant enfin réussi à se procurer une copie du manuscrit autographe, il découvre la clé... Mais, sans que nous la connaissions, on change de genre : pendant deux cents quatre vingt pages Meurice nous raconte, dans un roman classique et fort bien écrit, la vie de ce Cosme, depuis son enfant à Biarritz jusqu‘à sa vie de bohême à Paris en passant par diverses tribulations jubilatoires. Nous raconte ou invente ? Je ne sais pas. Ce Cosme semble exister, on en trouve quelques photos sur Internet, mais...

Quoi qu’il en soit, à la page 305 on change de genre : vingt-six pages d’une lettre de Cosme à Rimbaud, dans laquelle il lui expose sa découverte, si découverte il y a. Je ne peux pas vous résumer tout cela mais je vais juste vous donner des indices qui, je l’espère, vous pousserons à vous jeter sur ce livre.

Alors, en voici quelques-uns:

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,»

Il s’agit du premiers vers du sonnet, et les nombreux commentateurs (Henri Héraut, Pierre Izambart, Robert Faurisson, Claude Levi-Strauss, Etiemble, etc.) en ont donné différentes interprétations. Certains imaginent un abécédaire colorié, dans lequel Rimbaud aurait appris à lire, d’autres y voient une synesthésie (les correspondances chères à Baudelaire), Faurisson un poème érotique (A, mais à l’envers, étant le sexe féminin, E les seins, I la bouche...), Levi-Strauss en donne une analyse structurale fondée sur les oppositions entre voyelles et entre couleurs, etc. Et certains, comme le Journaliste Henri Cazals, décrètent qu’il n’y a rien à dire : "C'est le jour où le sonnet des Voyelles ne sera plus pris au sérieux que l'on pourra parler sérieusement de Rimbaud."

Mais certains notent que l’ordre des voyelles citées (A,E,I, U , O) n’est pas le même que l’ordre courant (A,E, I, O, U), sans doute pour évoquer l’ordre de l’alphabet grec et l’alpha et l’oméga.

Sur le deuxième vers en revanche, « Je dirai quelques jours vos naissances latentes », personne ne dit rien, sauf notre Cosme qui rappelle cette phrase de Rimbaud, « Je est un autre », et suggère alors qu’un autre, un lecteur, pourrait un jour comprendre le poème (je dirais pour ma part que Rimbaud aurait dû alors écrire « Je dira quelque jour... », mais qu’importe.

Passons au dernier vers, qui est précédé à la fin du vers précédent par deux points (:) et apparaît dans toutes les éditions sous cette forme : « -O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux ! » Or, souligne Cosme, le manuscrit de Rimbaud se termine par un  tiret (j’ai vérifié, c’est vrai), « -O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !- ».

Passons au neuvième vers, « U, cycles, vibrements divins des mers virides, », dans lequel on trouve deux termes un peu étranges, vibrement et viride, que mon correcteur orthographique souligne en rouge mais qui, quoique rares, existent cependant dans la langue française.

Et le sonnet, vous le savez déjà si vous l’avez lu avec soin, est composé d’une seule phrase, longue et incomplète puisqu’elle se termine sur un tiret  (-), comme si le texte était à poursuivre. Cosme note d’abord que les quatre premières couleurs (noir, blanc, rouge, vert) sont celles des chevaux des quatre cavaliers de l’apocalypse qui apparaissent dans le Nouveau Testament, du sixième chapitre de l’Apocalypse (là aussi j’ai vérifié). Et le bleu du O direz-vous ? Cosme a la réponse : il s’agit de Dieu. Dieu ? Oui, Dieu. Cosme ne cite pas, il aurait pu le faire, la chanson de Brassens, La ronde des jurons (« tous les morbleus, tous les ventrebleus, les sacrebleus...ainsi parbleu que les jarnibleus et les palsambleus »), qui nous rappelait que, pour éviter le blasphème, on remplaçait Dieu par bleu. Ainsi palsambleu signifiait « par le sang de Dieu », morbleu « mort de Dieu », jarnibleu « je renie Dieu », etc. Et le premier vers de Rimbaud mettrait donc en scène cinq protagonistes, les cavaliers de l’apocalypse et Dieu. Il fallait y penser. S’y ajoute le diable, la bête, dont le nombre, toujours selon l’Apocalypse, est 666. Cosme revient au neuvième vert, « U, cycles, vibrements divins des mers virides, , qu’il réécrit ainsi : « U, cycles, VIbrements diVIns des mers VIrides, VI VI VI, 666. Et, cerise sur le gâteau, le – qui apparaît à la fin du texte, « -O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !- « , jouerait aussi son rôle. Sans lui, le poème comporterait 665 signes et espaces, avec lui il en comporte 666.


Je vous l’ai dit, comme chez Guiraud pour les ballades en jargon de Villon, cette analyse est à la fois géniale et foldingue. Je n’ai fait que la résumer. Lisez ce livre de toute urgence.

 

 

 

 

 

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fleche30 mai     2018: Grimper grimper

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Dans Libération d’hier, Laurent Joffrin se moquait d’Esther Benbassa, sénatrice d’Europe-Ecologie-Les- Verts qui la veille, lorsqu’on apprenait que le Malien Mamoudou Gassama avait sauvé la vie d’un jeune garçon, écrivait  « homme courageux, plein d’audace, auquel un enfant de France doit la vie, Mamoudou Gassama doit voir sa situation régularisée sans délai », et le lendemain, alors que le président Macron avait réalisé ses vœux, reprenait la plume : « La com à l’état pur. Emmanuel Macron reçoit Mamoudou Gassama le migrant héroïque. Pendant ce temps la police continuera de pourchasser tous ses frères d’infortunes et de harceler les solidaires qui leur viennent en aide. Sinistre et immorale comédie d’un pouvoir sans principe ». Problème : Macron avait justement régularisé Gassama, ce qu’elle demandait. Le moins qu’on puisse dire est que madame Benbassa est de bien mauvaise foi, ou alors qu’elle considère que tout ce qu’elle fait ou suggère de faire est bien, tout ce que fait Macron est mauvais, et se trouve bien sûr coincée lorsque les deux coïncident. Plus largement, le traitement de faveur réservé par le président à M. Gassama a déclenché les réactions les plus contradictoires, qui toutes tiennent plus de la posture politique que de l’honnêteté intellectuelle. Alors, plutôt que d’entrer dans une polémique qui ne m’intéresse pas (la politique de Macron n’est pas tout à fait ma tasse de thé, mais je ne vois rien à redire à ce qu’il vient de faire), je préfère choisir l’humour.

Vous souvenez-vous d’une chanson de Mamani Keita, qui déferla sur les ondes en 2011 ? Elle disait ceci :

« Pas facile gagner l’argent français bosser bosser

Pas facile gagner l’argent français bosser bosser

Il fait froid, y’a de la neige et le vent, bosser, bosser !"

Nous pourrions la détourner et, pourquoi pas, s’il chante aussi bien qu’il grimpe, conseiller à Mamoudou Gassama de l’enregistrer :

« Pas facile gagner papiers français, grimper grimper

Pas facile gagner papiers français, grimper grimper

Mal aux mains, mal aux bras, faut grimper, grimper grimper ».

 

 

 

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fleche27 mai     2018: Métaphore

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Il faut se méfier des métaphores, elles vous reviennent parfois en boomerang. Ainsi Mélenchon avait-il annoncé pour hier une marée populaire. Littré, dans son dictionnaire, signalait déjà cette image : « La marée monte, c’est-à-dire la colère, la mauvaise humeur éclate ». L’ennui, c’est qu’après avoir monté, la marée redescend toujours. Il y a avait hier, dans les rues de Paris, 80.000 personnes selon la CGT, 31.700 selon les calculs de la presse et 21.000 selon la police. Le 5 mai, avec sa « fête à Macron », Ruffin avait fait mieux, 38.900 selon la presse, ce qui n’arrangera sans doute pas les rapports entre les deux hommes. Du coup le premier ministre parle « d’un petit coefficient de marée », d’autres de « marée basse ». Voilà l’effet boomerang.

Pourtant il y avait pour la première fois hier, du moins pouvait-on le penser, cette « convergence » que la France insoumise appelle de ses vœux : la CGT, le PC, la FI et beaucoup d’autres, on parle d’un soixantaine d’organisations, étaient censées être présentes, ce qui aurait dû multiplier le nombre de manifestants. L’arithmétique nous dit que 1+1 = 2, la rue nous a hier montré que 1+1+1+1+1+1+1+1 etc. pouvaient faire moins que 1. Que s’est-il passé ? C’était samedi, il faisait beau, toutes les conditions étaient réunies, mais... Mais, justement, les additions ne marchent pas si l’on ajoute des organisation les unes aux autres sans avoir de projet commun. D’un côté la CGT, qui a mis longtemps à se séparer du parti communiste, a commis sous l’impulsion de Martinez une erreur en se rapprochant de Mélenchon. L’un cherche sa revanche de l’élection présidentielle, l’autre veut redorer l’image de son syndicat, mais si la CGT s’arcboute contre la réforme de la SNCF, il n’est pas sûr que les électeurs de Mélenchon soient tous sur cette position, et par ailleurs beaucoup d’ouvriers ont voté Le Pen.

Tout cela devrait être analysé avec soin. Une gauche déçue voit en Mélenchon un recours ou en espoir, mais le patron de la France insoumise semble incapable d’unir et de répondre au malaise social réel. Beaucoup le perçoivent comme un politicien à l’ancienne, successivement trotskyste puis mitterrandiste, sénateur, ministre de Jospin et maintenant se voulant la premier opposant à Macron. En cela, d’ailleurs, il sert de faire-valoir au Président et pourrait bientôt apparaître comme l’idiot utile. Par ailleurs, peut-être sommes-nous en train d’assister à la mort d’une certaine forme de revendication, à la mort des manifestations de rue, à la mort d’un certain syndicalisme.

Quoiqu’il en soit, la métaphore n’a pas remplie la fonction performative qu’espérait Mélenchon, il n’y a pas eu de « marée populaire », tout au plus une vaguelette. Pour mener plus loin la réflexion, peut-être faudrait-il méditer sur la chanson de Raoul de Godewarsvelde :

« Quand la mer monte

J'ai honte, j'ai honte

Quand ell' descend

Je l'attends

A marée basse

Elle est partie hélas

A marée haute

Avec un autre ».

 

 


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fleche15 mai     2018: Tutti frutti

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Cela fait des années qu’on sert et ressert aux oreilles naïves le même oxymore : « Israël est un pays démocratique, Israël est un pays impérialiste », ce dernier adjectif étant la version la plus douce que j’ai trouvée. Oxymore, donc : 58 morts sur la frontière entre Israël et Gaza tandis qu’une poupée Barbie, au demeurant fille du président des EU, inaugurait « l’ambassade » de son pays àJérusalem et sabrait le champagne. « L’ambassade », entre guillemets, car il s’agissait d’un véritable tour de passe-passe en même temps qu’une provocation. L’ambassade américaine déplacée à Jérusalem n’est, du point de vue matériel, que le consulat rebaptisé et aménagé à toute vitesse, et la date choisie, le 14 mai, est celle de la création d’Israël, la nakbah (la « catastrophe »), comme disent les Palestiniens.

 

Ici une précision s’impose. L’ONU, dont Israël et les USA sont pays membres, a, dans ses résolutions 476 et 478, déclaré que la prétention d’Israël à faire de Jérusalem sa capitale était nulle et non avenue. Et tout récemment, le 21 décembre dernier, elle a par 128 voix pour, 9 voix contre et 35 abstentions, condamné la décision de Trump et demandé que les EU s’abstiennent d’établir des missions diplomatiques dans cette ville et, encore une fois, déclaré  nulle et non avenue toute décision contraire. Israël et les EU sont donc deux pays voyous, pour utiliser une terminologie chère aux Américains, qui ignorent superbement toutes les résolutions de l’ONU tandis que l’un attise les braises en espérant du côté arabe une réaction militaire permettant à l’autre de taper encore plus fort tout en émouvant l’occident sur les dangers qui le menacent. Plus faux-cul que ça, tu meurs. Alors, Israël, une démocratie ? Un pays impérialiste ? C’est surtout, comme d’ailleurs les pays arabes, un régime théocratique, la religion, l’opium des peuples comme disait le vieuxMarx, permettant tout, les exactions, la terreur, les massacres.

 

Changeons de sujet pour passer aux marronniers de saison : comme chaque année les dictionnaires petit format, le Larousse etle Robert, publient la liste des mots nouvellement introduits. L’exercice, consistant à « reconnaître » des termes que tout le monde utilisedepuis longtemps, est bien sûr salutaire, mais on a cette année l’impression d’un certain empressement. On trouve donc dans cette liste rageux, webinaire, glander, se palucher (« une certaine félicité solitaire »),  mais aussi frotteur et dégagisme, qui font écho, peut-être un peu trop vite, à l’actualité immédiate. Ajoutons-y flexitarisme (est flexitariste le végétarien qui, de temps en temps, mange du poisson ou de la viande). Mais les dictionnaires ne nous disent pas si l’on peutemployer ce dernier adjectif pour un pays « démocratique » qui de temps en temps (ou plus souvent) pratique l’oppression et le massacre. Ce quiserait une façon de sortir de l’oxymore par lequel j’ai commencé ce billet : Israël ne serait pas un pays démocratique et impérialiste mais un pays flexitariste. Ce serait beau comme de l’antique.

 

Une autre qui fait, peut-être, un peu trop vite écho à  l’actualité, c’est notre ministre de la culture, Madame Nyssen. Voilà qu’elle nous annonce des « assises del’égalité femmes-hommes dans le cinéma »,  dont le but serait d’élaborer une charte dont l’adhésion conditionnerait l’attribution de l’aide du Centre National duCinéma. Cela sent à la fois les quotas et la censure. Mais cela nous ramène aussi à l’empressement souligné à propos des dictionnaires. Le gouvernementMacron, qui ne s’empresse guère à prendre des décisions de gauche, colle de plus en plus à l’évènement, tombant dans ce que j’appellerais volontiers lesyndrome Sarkozy : un évènement, une loi...

 

Pour finir dans la gaieté, il y a eu ce week-end le Concours eurovision de la chanson. Quoique m’intéressant, comme on sait, beaucoup à la chanson, je ne regarde jamais cettemascarade nationaliste. Comme chaque fois, on nous a bassinés pendant des jours avec les chances de la France... qui a fini quatorzième. Mais une chose m’aintrigué : la victoire est allée à une chanteuse représentant Israël. Israël ? Je croyais que dans Eurovision il y avait Europe. J’ai cherché une explication. L’Eurovision est organisé parl’Union européenne de radio-télévision (UER) depuis 1956 et ses statuts précisent selon Wikipédia que : « L'Eurovision est ouvert aux seuls membres actifs de l'UER. Ces membres sont des diffuseurs soit de pays situés dans la Zone européenne de radiodiffusion soit des diffuseurs de pays situés en dehors de cette zone mais membres du Conseil de l'Europe. Tous doivent être membres de l'Union internationale des télécommunications ». Israël serait donc soit situé dans la zone européenne de radiodiffusion, ce  qui n’est pas géographiquement évident, soit membre du Conseil de l’Europe. Or, le Conseil de l’Europe compte 47 membres, tous européens, un état candidat, la Biélorussie, et 5 états observateurs, leCanada, les Etats-Unis, le Japon, le Mexique et le Saint-Siège. D’Israël point. Mais, en grattant un peu, j’ai  appris qu’on a accordé à la Knesset israélienne le statut  d’observateur non pas au Conseil de l’Europe mais à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, sans droit de vote. J’aurais dû faire des études juridiques, mais il est un peu tard, pour comprendre ces subtilités. Si quelqu’un peut m’expliquer, je suis preneur.Tiens, en passant, ce quelqu’un pourrait aussi m’expliquer pourquoi le discours dominant nous parle sans cesse de charges patronales, alors qu’il s’agit de cotisations patronales. Cela n’a rien à voir, je sais.

Mais je me rend compte que j’avais dit finir dans la gaieté. Alors, puisque le Saint-Siège est, lui, membre observateur en bonne et due forme, nous pourrions imaginer qu’un groupe vocal de curés ou de bonnes sœurs emporte un jour l’Eurovision. Il pourrait reprendre le vieux succès de Sœur Sourire, « Dominique, nique, nique... » Cela ferait rire une bonne partie des francophones.

 

 


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fleche3 mai     2018: 700 , 274, 220, 212 ou 130 millions?

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Le 20 mars dernier, à l’Institut de France, Emmanuel Macron faisait un discours sur la langue française et déclarait : « La Francophonie, ce seront, me dit-on, plus de 700 millions de femmes et d’hommes dans le monde dans quelques années ». Je ne sais pas quel « on » a dit cela au président, mais c’est sans conteste un grand incompétent. Il est certes difficile de compter le nombre de locuteurs d’une langue, mais il est scientifiquement prudent de préciser un certain nombre de choses pour savoir de quoi nous parlons. Il faut en effet distinguer au minimum entre les locuteurs L1 (ceux qui ont le français pour langue « maternelle ») qui sont aujourd’hui moins de cent millions et les locuteurs L2,  ceux pour qui le français est une  langue seconde (non maternelle mais qu’ils utilisent touts les jours, par exemple en Afrique francophone). Et, dans ce second cas, il faut prendre garde à ne pas considérer tous les habitants des pays francophones comme francophones (on évalue en général pour l¹Afrique à 10% des populations lesafricains qui parlent français). Il y a enfin ceux qui ont étudié ou étudient le français à l’école ou à l’université.

Il est en outre fréquent de dire que la natalité africaine fait de ce continent l’avenir du français. Peut-être, à condition que l’école fonctionne, et que les pays francophones conservent le français comme langue officielle. A titre indicatif, selon Ethnologue, le français est aujourd’hui la 14ème langue du monde du point de vue du nombre de ses locuteurs L1, ce qui incite à la modestie. Et la force de notre langue repose sur d’autres facteurs que je ne vais pas exposer ici.

La revue Le 1 vient de publier un hors série intitulé Le Français a-t-il perdu sa langue ?, regroupant de petits textes de différents auteurs, parmi lesquels Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie, le géographe Michel Foucher et le linguiste Bernard Cerquiglini. La première annonce qu’il y a 274 millions de francophones, sans préciser de quels « francophones » il s’agit. Le deuxième détaille ces 274 millions : 212 millions peuvent parler français en usage quotidien, au foyer ou à l’école, ou encore dans la vie administrative, sociale ou culturelle ; les 62 millions de francophones restants ont simplement étudié cette langue. Le nombre de locuteurs francophones réels, en pratique quotidienne, s’élève lui à 130 millions ». Mais il ne précise pas ce que signifie un « locuteurs réel » ni la différence entre les  212 millions qui « peuvent parler français en usage quotidien » et ces 130 millions de « locuteurs réels ». Et le troisième annonce que « depuis qu’il s’est détaché du latin le français n’a jamais été autant parlé (220 millions de locuteurs), autant écrit (grâce au numérique), autant appris (112 millions). 700 millions bientôt pour le président de la république, 274 millions pour la secrétaire générale de l’OIF, 130 ou 212 millions pour le géographe, 220 millions pour l’ancien recteur de l’AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) : les francophones apparaissent comme une entité à dimension variable.

Je suis bien placé pour savoir quelles sont les difficultés de ce genre de décomptes, mais il serait utile de se mettre d’accord pour des critères communs et de parler d’une seule voix. Faute de quoi la défense du français apparaîtra au mieux comme un concert d’approximations ou comme une cacophonie, au pire comme une collection de « fake news » qui ferait les délices du canard Trump.


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fleche1er mai     2018: Tunis Air misère

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Dimanche dernier je quittais la Tunisie par un vol supposé décoller à 17 heures 15. Enregistrement, contrôle de police, salle d’attente. Soudain, vers 17 heures, l’affichage électronique annonce que le départ est reporté à 20 heures 30. Puis plus rien, aucune explication, aucune annonce. Plus de trois heures à attendre. La foule, très majoritairement composée de familles tunisiennes rentrant à Marseille, commence à gronder. Et un groupe d’hommes croyant se comporter comme « des hommes » part à la recherche de responsables. Ils tombent sur une femme en uniforme, l’entourent, la pressent de questions, et reviennent avec l’assurance que l’avion arrive bientôt.

Vers 19 heures 30, les gens se pressent devant la porte d’embarquement, mais personne, pas un membre du personnel de Tunis Air. Et l’affichage change : vol reporté à 21 heures.

Commence alors un phénomène intéressant : celui des bruits. L’un dit qu’il n’y a pas d’avion, que nous allons passer la nuit là. Un autre qu’un avion va venir de Paris pour nous chercher, un autre encore qu’il est impossible de se poser à Marseille, qu’on va nous emmener à Orly et nous abandonner là-bas. Le seul bruit un peu optimiste est que nous aurons un avion d’ici une heure, mais personne n'y croit. Et toujours aucune annonce de la compagnie.

Le groupe d’hommes se prenant pour « des hommes » repart, retrouve la même femme, le ton monte et, selon les témoignages (je n’y étais pas),  l’un d’entre eux la bouscule ou la frappe. Devant l’embarquement une file s’est créée, inutile puisqu’aucun appel n’a été lancé. Et le groupe d’hommes, plus nombreux, décide d’aller au bureau de Tunis Air. Ils ont l’air très énervés, et je décide de les suivre, me disant que je pourrais peut-être éviter le pire. Lorsque j’arrive, le bureau est pratiquement occupé par les voyageurs, le chef d’escale est acculé contre un mur, objet d’injures et de menaces. Et j’ai soudain l’impression que nous sommes à la limite du lynchage, que j’assiste à un phénomène de foule hystérique, prête à tout. Une employée arrive, je l’interroge, elle me répond que l’avion est déjà là, que l’équipage est prêt, et que nous partirons d’ici trente minutes. Je fais suivre l’info, la foule se calme un peu.

Pendant ce temps des enfants qui ont suivi leurs pères ont aperçu dans un coin du bureau un plateau rempli de sandwiches. Ils s’en emparent et partent en courant vers la salle d’attente. Et là j’assiste à un spectacle réconfortant. Ces gosses (ils ont 14 ou 15 ans), dont les pères ont failli lyncher un homme, font le tour de la salle, distribuent d’abord leur butin aux enfants, puis au vieux, avec une organisation remarquable. Deviendront-ils plus tard aussi cons que leurs pères ? Je n’en sais rien mais ils donnent là une grande leçon de civisme et d’humanité. A vingt et une heures trente arrive une employée et un policier. L’embarquement commence mais nous attendrons encore une bonne heure dans l’avion, avant de décoller, avec près de cinq heures de retard. Et à Marseille, au débarquement, un voyage lance à quelqu’un venu l’attendre : « Tunis Air misère ! »

Pourquoi ai-je ressenti le besoin de raconter cela ? Pour plusieurs raisons. D’abord parce que les mouvements de foule ont parfois de quoi faire peur. De gens rentrant de vacances avec leur famille prêts à cogner sur d’autres, qui ne sont sans doute responsables de rien, cela donne à réfléchir sur l’espèce humaine. Ensuite parce que j’ai déjà eu plusieurs fois le même type de problème avec cette compagnie tunisienne, dont on peut se demander si elle a de l’avenir. Mais, comme disait Woody Allen, « il est très difficile de prévoir, surtout quand il s’agit de l’avenir ». Enfin parce que j’ai été très impressionné par le comportement des enfants. Certaines femmes encourageaient leur mari de leurs cris, les excitaient . Eux, les gosses, leur donnaient sans le savoir une leçon, une leçon qu’ils n’ont sans doute pas reçue. Peut-être faudrait-il créer une branche de l'anthropologie qui s'appelerait entomologie humaine. Elle nous apprendrait bien des choses...

 

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fleche17 avril    2018: Naïveté

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J’ai rencontré hier un collègue turc, de passage en France et nous avons, entre autres choses, parlé de politique. A table, avec d’autres collègues français, nous évoquons l’émission de la veille dans laquelle Macron s’était livré à un exercice de boxe à trois. Réactions variées.. Puis nous sortons fumer, le Turc et moi, et il me dit : « Vous savez comment Erdogan lui a cloué le bec, à Macron ? ». Je réponds que non, et il poursuit en substance : « Erdogan a dit que, dans une conversation téléphonique, Macron lui a parlé des Kurdes. Alors notre président a monté le ton de sa voix et Macron s’est écrasé ». Ah bon! "Oui, me dit-il, tout le monde le sait à Istanbul". Je lui réponds que l’intervention de la Turquie sur le territoire syrien est une intrusion inacceptable, comme il est inacceptable d’aller massacrer des gens qui ont lutté contre Daech. « Mais ce sont des terroristes ! » Je lui parle des journalistes, des artistes, des universitaires en prison. « Ils soutiennent les terroristes ». La discussion s’envenime un peu, je lui demande s’il ne croit pas que les Kurdes ont droit à un pays, il s’énerve et j’ai le malheur de lui parler d’un interdit, en Turquie, le massacre des Arméniens... Bref nous ne sommes, comme vous vous en doutez, pas parvenus au moindre accord, il m’a seulement répété que la Turquie ne pouvait pas parler avec des terroristes.

J’avoue que j’ai été pris de court, non pas par cette dernière phrase, mais par le fait qu’un intellectuel, prof de fac, soit à ce point pro-Erdogan. Je m’imaginais naïvement que ce qu’il faut bien appeler un régime à tendance dictatoriale ne pouvait pas être soutenu par des universitaires. Et bien je me suis planté.


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fleche6 avril    2018: Arcelormittaliser

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Jeudi dernier, Bernard Lavilliers se produisait à Marseille, avec en première partie Cyril Mokaiesh, qui avait eu un succès d’estime en 2011 avec J’suis communiste et qui a surtout brisé le  plafond de verre des débutants en 2015 avec La loi du marché, en duo avec Lavilliers qui est en quelque sorte son parrain dans la chanson.

Il y a chez Mokaiesh un regard à la fois critique et tendre sur la société, mais je ne parlerai ici que de ses innovations lexicales, parce qu’elles sont frappantes, efficaces, mais aussi parce qu’elles illustrent parfaitement une tendance forte de la langue française actuelle à n’inventer que des verbes du premier groupe (pour mémoire kiffer pour « aimer » ou « apprécier », chouffer pour « surveiller », dans les deux cas à partir d’une racine arabe, ou encore solutionner pour éviter les difficultés de conjugaison du verbe résoudre, etc.) Mokaiesh donc, a le talent de résumer, en forgeant un nouveau verbe, toute une analyse sociale. Exemples :

« On vous laisse Arcelormittaliser à Florange l’or et l’acier »

« Ça les perdra de bouclieriser l'élite »

« J'suis dalai lamiste »

 « J'suis jeune branleuriste »

« J'suis méfie-toitiste » , « Absurditiste » , « Suicidairiste » , etc.

Bref, une belle inventivité qui, encore une fois, a le mérite de mettre par les mots le projecteur sur le monde qu’ils occultent parfois.

Un autre qui fait preuve d’inventivité, c’est bien sûr Bernard Lavilliers. A la fin de son concert, il revient sur scène, entouré de ses musiciens, remercie la salle en disant à peu près « c’est grâce à vous que nous sommes ici, grâce au public qui paie  sa place, en fait nous vivons de l’argent que vous nous donnez, nous sommes des ouvriers et vous êtes nos patrons ». Puis il ajoute « ça vous emmerde d’êtres des patrons, hein, mais ce n’est pas souvent que l’on voit des patrons applaudir leurs ouvriers ». Encore une fois, en changeant légèrement le champ du projecteur, ou en faisant un contrechamp, on révèle autre chose. Et l’humour n’y perd rien. C’est ce qu’on pourrait appeler contrechamp-iser.

 

 

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fleche31  mars  2018: Que faire?

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Mardi et mercredi pas de trains, puis trois jours avec, deux jours sans, trois jours avec, deux jours sans, trois jours avec, etc., jusqu’au 28 juin. Vous y comprenez quelque chose ? Il va dorénavant falloir un algorithme  (c’est un mot à la mode) pour programmer ses déplacements.

Un vieil ami (je veux dire un ami de très longue date) m’a fait suivre un appel à aider financièrement les grévistes de la SNCF. Et il ajoute quelque chose comme « si on pousse, on arrivera peut-être à la même chose qu’en 95 », faisant allusion aux grèves qui avaient poussé le gouvernement d’Alain Juppé à retirer sa réforme des retraites et des régimes spéciaux (SNCF, RATP, EDF). J’avoue que je suis un peu perplexe. Aider, financièrement ou de toute autre façon, des grévistes, implique que l’on adhère à leur mouvement. Et populariser ce mouvement implique qu’une bonne partie de la population y adhère. Or  le sentiment général me semble être  que les cheminots veulent défendre un statut dont, de toute façon, ils bénéficieront jusqu’à leur retraite, dont l’âge est d’ailleurs un privilège. Ils se battraient pour les autres, ceux qui viendront après ? Difficile à croire. Ils se battent pour les usagers ? Il faudrait qu’ils nous expliquent en quoi. Ne s’agit-il pas plutôt, pour les syndicats, de chercher à prouver qu’ils existent, qu’ils ont encore du pouvoir ?

Et la grève des pilotes d’Air France. Ils sont, dit-on, parmi les mieux payés au monde mais, cycliquement, se mettent en grève pour réclamer une augmentation. Pour le bien de tous ? Là aussi, il faudrait qu’ils nous expliquent en quoi.

On dit que les Français sont attachés au service public, mais ils critiquent sans cesse les fonctionnaires. Qu’ils sont attachés à la SNCF, mais ils se plaignent des retards, des tarifs incompréhensibles. Et je n’ai pas l’impression que ces grèves à répétition les feront l’apprécier plus. Ainsi, selon un sondage Harris, 69% des Français sont pour la fin du statut des cheminots. Je sais qu’il faut prendre ces sondages avec précaution, mais d’autres vont dans le même sens.

Depuis la dernière élection présidentielle, les cartes du jeu politique sont brouillées et j’avoue n’avoir pas trouvé le logiciel qui m’aiderait à comprendre ce qui s’est passé et comment s’en sortir. La droite et la gauche traditionnelles, le PS et LR, sont en pleine déliquescence. Mélenchon vire de plus en plus au populisme et j’ai du mal en me reconnaître dans les postures de la France insoumise. Quant aux trotskistes, ils continuent à présenter à chaque élection présidentielle deux candidats, comme d'autres vont chaque année à la messe à Noël et à Pâques, mais je ne vois pas bien quelles perspectives ouvrent ces deux partis, LO et le NPA. Alors quoi ? Que faire ? Faut-il, lorsqu’on se sent de gauche ou d’extrême gauche, défendre par principe ou par réflexe les cheminots parce qu’ils s’opposeraient au libéralisme macronien ? Les défendre même si l’on n’est pas d’accord avec leurs objectifs, ou qu’on ne les comprend pas parce qu’ils ne sont pas très clairs ? Est-il honteux de penser que la dette de la SNCF ou celle du régime des retraites atteignent des niveaux sur lesquels il serait irresponsable de ne pas se pencher ? Faut-il écouter certains économistes, atterrés ou pas, lorsqu’ils nous disent que la dette n’est pas un problème ?

J’avoue humblement ne pas m’y retrouver mais, de toute façon, je ne vois pas pourquoi, pour la première fois de ma vie, je céderais à un mouvement moutonnier et j’abandonnerais mon sens critique.

 

 


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fleche16  mars  2018:  et en même temps 手 机

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Je me suis trouvé cette semaine devant un public d’étudiants étrangers qui, par hasard, étaient très majoritairement chinois. J’ai donc adapté ma conférence à leur culture et à leur langue et, parlant de néologismes, je leur ai demandé comment ils disaient « téléphone » en chinois. La réponse, immédiate et collective, fut shouji (手 机) littéralement « machine dans la main ». Un peu surpris, j’ai répliqué : « Et dianhua ? » ( ), littéralement « parole électrique ». Ah oui, ont-ils répondu avec cet air de commisération que l’on prend devant une personne âgée.

Vous avez compris, un téléphone était pour eux un portable et, comme il se doit, on l’a toujours en main. Entre dianhua et shouji  passe donc une frontière, ces deux termes caractérisant deux classes différentes, non pas deux classes sociales mais deux classes d’âge.

Je ne sais pas si dianhua disparaîtra un jour du lexique chinois, au fur et à mesure que le portable se généralisera et fera disparaître le téléphone fixe, mais il y a là un thème de réflexion intéressant. Les langues de demain seront, dans leur forme, plus proches de celle des jeunes d’aujourd’hui que de celle de leurs grands-parents. C’est là un trait général, qui n’a jamais empêché la continuité de la communication. Parfois les parents, un peu démagogues, tentent de parler « jeune ». Parfois certains jeunes voulant paraître bons élèves tentent de parler « vieux ». Cela donne au différents registres utilisés une certaine coloration, certaines connotations. Mais, au bout du compte, les langues continuent leur petit bonhomme de chemin, éliminant certaines nouveautés, en conservant d’autres.

Mais cela m’a fait penser à autre chose. J’ai souvent dit que les hommes politiques étaient plurilingues, qu’ils parlaient par exemple le français mais aussi la langue de bois ainsi que la langue de pute ou la langue de vipère. A chacun son plurilinguisme... Mais dans la recomposition du champ politique que le macronisme semble être en train d’instituer, on a parfois l’impression qu’une autre façon de parler politique apparaît. Certes, la langue de bois est toujours là, mais face au et en même temps qui se répand de plus en plus, le discours politique « traditionnel » perd un peu pied. En entendant parler les socialistes ou les républicains, voire même Mélenchon, je me demande parfois si je n’entends pas les prémisses d’une langue morte qui, faut-il le préciser, n’exclut ni la langue de pute ni celle de vipère. De la même qu’en chinois le téléphone se dit dianhua « et en même temps » shouji.

 

 

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