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Février 2017

 

 



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fleche15  octobre  2017 : La faute aux antibiotiques

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Oui, je sais, je vous avais dit que je serais au Brésil. Mais une bronchite carabinée m’a empêché de prendre l’avion. Du coup, bourré d’antibiotiques, j’ai pu assister hier soir à la causerie d’Emanuel Macron. Causerie, c’est bien le mot car le président a parlé, parlé, même s’il a précisé d’entrée de jeu qu’il ne voulait pas de «de présidence bavarde », ce pourquoi il ne rencontrait pas souvent la presse, qu’il voulait garder la solennité » de sa fonction. Il a pourtant donné l’impression de bavarder, à un tel rythme que les trois journalistes venus l’interroger avaient parfois du mal à placer un mot. Interrogé sur son vocabulaire bien éloigné de la solennité   qu’il invoquait (fainéants, cyniques, gens de peu, mettre le bordel)  il a répondu, sans doute conseillé par je ne sais quel linguiste un peu démodé,  en termes de « registres » et de « contexte »: fainéants, cyniques, sont pour lui d’un registre élevé, « le mot bordel c’est du registre populaire, comme dit l’Académie française », « les gens de peu : on sort le texte du contexte », et d’ailleurs  « nos élites politiques se sont habitués à ne plus dire les choses ».

Lui il dit des choses, beaucoup, trop, les répète plusieurs fois de suite, longuement. Des choses ou plutôt des mots qu’il enchaîne comme une tricoteuse championne du monde de vitesse (cela doit exister, le championnat du monde de vitesse des tricoteuse, non ?). Pujadas lui demande à plusieurs reprises des réponse rapides, des réponses plus courtes, des réponses en quelques mot, en vain. J’étais un peu abruti par les médicaments et cela m’a peut-être empêché de percevoir les subtilités de son discours. Je n’ai donc perçu qu’un type lisse, un peu fade et surtout bavard, au milieu d’un décor dont la caméra léchait certains détails, des livres en pile (avec un Malraux bien visible), une tapisserie d'Alechinsky, un galet tricolore. Mais le président était sans doute très bien, et si je ne l’ai pas compris c’est la faute aux antibiotiques.

 

 

 

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fleche11  octobre  2017 : Docimologie

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Le numéro du 11  octobre de Charlie Hebdo à, en couverture, un dessin représentant trois homme cagoulés, armés de kalachnikovs, assis derrière une table dont la nappe est ornée de l’emblème corse, une tête de maure. Et l’un d’eux dit : « nous exigeons un débat ». Au dessus, en titre : Les Catalans plus cons que les Corses. Cela pose une question à laquelle je n’ai pas le temps de tenter de répondre : je pars travailler au Brésil et ne reprendrai la plume (enfin, le clavier) que d’ici dix jours. Alors je vous laisse un devoir de vacances. Répondez à la questions Les Catalans sont-ils plus cons que les Corses. Et, en question subsidiaire : Les Espagnols sont-ils plus cons que les deux précédents ?

Cela pose, bien sûr, quelques problèmes théoriques : comment mesurer la connerie ? Vous exposerez donc votre méthodologie.

Et pour les ignorants qui ne savent pas ce qu’est la docimologie (du grec dokimé, « épreuve » et logos, « discours ») : c’est la science de l’évaluation en pédagogie, ou si vous préférez la science de la façon dont on note les examens. Vous avez le droit de consulter les travaux d’Henri Piéron, mais je ne suis pas sûr que cela vous aidera beaucoup dans votre tâche.

 

 

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fleche9  octobre  2017 : Islamo-gauchisme, racisé, fachosphère...

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Sonia Nour (pourquoi ne pas la nommer, son nom est désormais partout), qui travaille à la mairie de La Courneuve, a mis lundi dernier sur Facebook, après l’assassinat de deux jeunes-filles à la gare de Marseille, le texte suivant :

« Quand un martyr égorge une femme et poignarde une autre là ça fait du bruit. Terrorisme, du sang, civilisation Bla Bla Bl... Par contre que le terrorisme patriarcal nous tue tous les deux jours on l’entend moins votre grande gueule ».

Immédiatement, le maire (PCF) l’a suspendue. Et des membres de l’UNEF (S. Nour était membre du bureau de ce syndicat étudiant en 2010) ont protesté, expliquant que l’intéressée faisait « un lien utile et nécessaire entre classe, race et genre » tandis que d’autres reprochaient au maire d’avoir agi « sous la pression de la fachosphère » ou expliquaient que « la violence de la charge contre Sonia Nour tient principalement au fait qu’elle est racisée ».

Martyr, fachosphère, racisée, nous entrons dans une constellation sémantique qui mérite qu’on prenne quelques minutes pour y réfléchir. Jean-Luc Mélenchon vient de démissionner d’une commission parlementaire sur la Nouvelle-Calédonie, parce qu’il ne supportait pas que le président en soit Manuel Valls, selon lui « personnage extrêmement clivant » (Mélenchon, lui, n’est pas clivant) ayant « une proximité avec les thèses ethnicistes de l’extrême droite ». Valls répond vertement, dénonçant un discours « ignoble et outrancier », ce à quoi Mélenchon réplique que « la bande à Valls est totalement intégrée à la fachosphère et à sa propagande ». Ajoutons pour compléter le tableau que Valls avait, il n’y a guère, qualifié le discours des députés de la France insoumise d’ « islamo-gauchiste ». Et notre constellation sémantique s’enrichit : après martyr, fachosphère, racisée donc, voici arriver ethniciste et islamo-gauchiste...

Ce n’est peut-être pas par hasard que dans ces créations lexicales apparaissent à la fois l’UNEF et la France insoumise. J’ai un attachement très personnel à l’UNEF, j’en étais vice-président à l’information en 1964-1965 et depuis lors j’ai toujours suivi son évolution avec intérêt. En 1965 le syndicat avait 100.000 adhérents, chiffre qui est tombé à 2.000 à la fin des années 1960. L’organisation, exsangue, est alors une proie facile pour l’Union des Etudiants Communistes et le PSU qui tentent de prendre le contrôle de ses dépouilles. Le syndicat explose en 1970, puis se réunifie en 2001. Il avait 29.000 adhérents en 2005, 20.000 aujourd’hui, et se trouve dans la même situation qu’en 1970 : on tente de récupérer cette structure moribonde. Après l’UEC, le PSU puis le PS (Benoît Hamon était alors à la manœuvre), il semble que ce soit aujourd’hui le tour de la France insoumise. Cet été, huit membres de la direction de l’UNEF en ont été exclus: ils étaient tous membres de LFI, et soupçonnés de vouloir noyauter le syndicat. Or l’organisation étudiante est traversée par des débats intenses, en particulier à propos de la laïcité. On y organise par exemple des réunions « non mixtes racisées » (tiens ! Revoilà le racisé), c’est-à-dire  des réunions d’hommes ou de femmes, mais pas les deux, Africains et Maghrébins : les blancs ou les blanches en sont exclus. On croit rêver, mais cette longue parenthèse sur l’UNEF nous ramène à ce qui se passe aujourd’hui.

Que LFI tente de prendre le pouvoir à l’UNEF ne serait pas étonnant : il s’agit d’un technique trotskiste classique. Mais le thème de la race et de la religion pose en ce moment problème au sein de l’extrême gauche. Et ce n’est pas par hasard si des membres de l’UNEF se sont portés au secours de S. Nour. Elle utilise dans son texte un mot, martyr, qui est tout sauf innocent, correspondant à l’arabe chahid désignant aujourd’hui pour les islamistes celui qui meurt pour la religion. Pour certains en effet, l’islam doit être analysé comme une victime. Le Parti des Indigènes de la République par exemple, qui veut « décoloniser la république » et défendre « les Noirs, les Arabes et les musulmans ». Or une députée de LFI, Danièle Obono, s’est récemment illustrée en répondant à un journaliste qui lui parlait d’un chauffeur de bus musulman refusant de prendre le volant après une femme que cela n’avait rien à voir avec la religion ou la radicalisation mais n’était qu’un signe de machisme. Des Indigènes de la République à la France insoumise en passant par une partie de l’UNEF apparaît ainsi comme un fil rouge, au bout du compte opposé à la laïcité: la volonté de dédouaner l'islam. Je pourrais multiplier les exemples de cette gêne, à l’extrême gauche, mais elle peut se ramener à un grand principe : ce qui se passe dans les attentats, les massacres, n’a rien à voir avec l’islam. Et la constellation sémantique qui en découle, martyr, islamophobie, racisé, fachosphère d’un côté, islamo-gauchiste, ethniciste de l’autre, en témoigne bien. Le Parti des Indigènes de la République continuera très certainement sur la même voie, mais Mélenchon pour sa part se tait (comme il continue à se taire sur le Venezuela) : il laisse parler l’inénarrable Corbières. Entre aveuglement ou opportunisme et réalisme, il lui faudra pourtant bien trancher un jour.

 


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fleche3  octobre  2017 : Jeu à somme négative

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Un jour ou l’autre, la Catalogne aura une forme d’indépendance, à ses risques et périls. Après tout, le droit des peuples à l’autodétermination est un principe acquis et, sur le fond, il n’y a pas de débat. Sur la forme, en revanche...

Au Québec comme en Ecosse des référendums ont été organisés sans que cela suscite le moindre problème. Dans les deux cas, le résultat fut négatif. Et dans les deux cas aussi la consultation avait été organisée dans le cadre de la loi du Canada ou de la Grande Bretagne, un peu comme la France a procédé en Nouvelle Calédonie. La Catalogne, ou plutôt certains de ses dirigeants, ont procédé à l’inverse. Dès le début Madrid a annoncé que si la Catalogne organisait de son propre chef un référendum, elle se mettait dans l’illégalité, ce qui est sans doute juridiquement vrai. Dès lors, Barcelone a répliqué qu’il serait de toute façon organisé.  Comme des petites frappes de cour de récréation, le premier ministre Rajoy et le président de la Generalitat Puigdemont ont haussé le ton, montrant leurs muscles et faisant dans l’hystérie. A des lieues de la politique, ils ont joué aux petites machos, ou aux roitelets.

Pour ma part je déteste les frontières, les drapeaux, les hymnes. C’est vous dire que les arguments des uns et des autres me laissent froid.

Dans la théorie des jeux et de la décision, on distingue entre les jeux à somme nulle et les jeux à sommes positive. Dans le premier cas, la somme que les uns perdent est la même que celle perdue par les autres, comme la somme d’argent sur un tapis de poker : l’un des joueur ramasse ce que les autres ont perdu. Dans le second cas, tout le monde gagne, mais pas la même chose, bien sûr. Si Madrid et Barcelone jouaient aux dés, ils y aurait un vainqueur et un vaincu. S’ils discutaient ils pourraient tous deux sauver la face (on dit en Chine qu’il faut toujours « laisser une face » à l’ennemi) et parvenir à une solution raisonnable. Ils sont en fait en train d’inventer un autre cas de figure : un jeu à somme négative, dans lequel tout le monde perdrait. Enfin, pas tout à fait, car un troisième larron pourrait tirer les marrons du feu : le nationalisme. On a vu ce que cela a donné dans l’ex-Yougoslavie.

 

 

 

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fleche1er  octobre  2017 : régime alimentaire

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Il y a quelques mois je dînais, à Paris, chez des amis journalistes et, en arrivant, nous trouvâmes trois autres invités. Des Américains. C’était peu de temps après l’élection de Trump et, tout au long de l’apéritif et  durant les hors d’œuvres, la conversation porta sur la politique. Arriva le plat principal, un rôti ou un gigot, je ne sais plus, et en cœur ou presque ils lancèrent : « sorry, we are vegetarian ». Vous imaginez la tête de la maîtresse de maison, obligée d’improviser en hâte pour eux un plat de remplacement... Avec ma compagne, sur le chemin du retour, nous nous dîmes qu’ils étaient soit inconscient soit impolis : comment accepter une invitation sans préciser une telle chose ?

Ce matin, j’écoutais sur France Inter une émission que j’aime bien, On va déguster, qui porte sur la cuisine et dans laquelle je trouve parfois des recettes intéressantes. Cette fois-ci l’émission portait sur la cuisine végétarienne. Enfin, pas tout à fait car ils distinguaient entre végétariens, végétaliens et véganes. Vous connaissez les différences entre ces trois catégories ? Si non, vous n’êtes pas venus pour rien. Les végétariens ne consomment aucune chair animale, ni viande ni poisson. Les végétaliens, pour leur part, refusent en outre les fruits de mer, la gélatine, la pressure, le miel, les œufs... Comme quoi la simple alternance entre un l et un r change bien des chose. Cela me fait penser à une blague que l’on racontait lorsque Clinton était président des Etas Unis. Lors d’un voyage officiel dans un pays peu démocratique et dont la langue confondait le l et l e r, sa femme, Hillary, d’humeur provocatrice, demanda au chef d’état : « When did you have your last election ? » Et il répondit « This morning ». Mais restons sérieux. Quant aux véganes, ils ne consomment ni viandes ni poissons ni produits laitiers ni œufs ni miel mais excluent aussi les produits issus des animaux (cuir, fourrure, laine, soie, cire d’abeille, etc.).

Je croyais être au bout de mon apprentissage, mais non. Le journaliste qui présente l’émission ajouta qu’il y avait un débat chez les véganes à propos des truffes. Les truffes ? Oui, les truffes. En effet, les véganes sont antispécistes, ils sont contre la domination d’une espèce par une autre, en particulier contre la domination ou l’utilisation de l’espèce animale par l’espèce humaine. Qu’est-ce que cela a à voir avec les truffes ? Et bien, si, pour chercher des truffes on utilise un cochon ou un chien truffier, les véganes sont contre la consommation de ces truffes. Je sais, cela s’apparente à la sodomisation de diptères brachycères... Mais, en même temps, cela m’a posé un grave problème. Imaginons que j’adhère à la légitime idéologie végane, et que je décide dorénavant de ne consommer que des légumes et des fruits. Je serai alors confronté à un dilemme. Les arbres fruitiers ne sont pas, en effet, auto-fertiles, et la production de fruits nécessite une pollinisation croisée (le pollen d’une fleur doit être déposée sur les stigmates d’une autre fleur), ce transport étant assuré soit par le vent soit par des abeilles. Donc, si je suis dans l’impossibilité de savoir si les fruits qui se trouvent dans mon assiette doivent leur existence au vent ou à une abeille, je m’abstiendrai d’un consommer. Me restent donc les légumes. Mais alors il me faut savoir si le labour des champs dans lesquels ils sont produits est effectué à l’aide d’une charrue ou d’un tracteur. Dans le premier cas, si la charrue est tirée par une vache, mon antispécisme m’interdira leur consommation. Et dans le second cas, le tracteur fonctionnant à l’essence ou au mazout, produits polluants comme on sait, mon véganisme entrera en conflit en conflit avec mon écologisme. Allez, je vais me faire griller une côte de bœuf.

Mais nous vivons vraiment une époque moderne.

 

 

 


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fleche 21 septembre  2017 : Rétro

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Le cinéma vit à l’heure du biopic,  comme on dit en globish pour biographie ou film biographique. Un Gauguin vient de sortir, après un Van Gogh naguère, et des dizaines d’autres, consacrés à Piaf ou La Fontaine en 2007, Sagan, Coluche, Chanel et Mesrine en 2008, Gainsbourg ou Camus en 2009, Louise Michel ou Carlos en 2010, Claude François en 2012, un cheval (Jappeloup) et Camille Claudel en 2013, Yves Saint Laurent deux fois en 2014, Pierre Brossolette en 20015, Chocolat, Dalila, Django Reinhardt  et Cézanne en 20016, pour nous en tenir aux années récentes à quelques sujets français.

 

Deux films qui viennent de sortir, Le Redoutable et Barbara changent cependant un peu la donne. Il ne s’agit pas d’une continuité, de la naissance à la mort d’un individu, mais d’un effet de zoom sur un moment limité d’une vie, dans le cas de Godard, ou d’une mise en abyme d’un film en train de se faire dans le film, pour Barbara. Du coup, nous sommes presque dans l’anti-biopic. Le Redoutable peut en laisser certains sur leur faim mais, pour quelqu’un de ma génération, il évoque des manifs auxquelles il a participé ou des amphis de la Sorbonne bondés qu’il a connus. Il y a Godard, bien sûr, le Godard mao (enfin, « le plus con des Suisse pro chinois» comme on disait alors), un Godard extrémiste et influençable à la fois, un peu autiste, fermé sur lui-même, bref un homme dans une tempête historique et personnelle. Quant à Barbara, il en va un peu de même : on ne la raconte pas, on la donne à voir, « en vrai » par le biais d’images d’archives et « en faux » lorsqu’une actrice qui doit la jouer s’y prépare et, là aussi, les gens de ma génération retrouvent des échos d’une Barbara qu’ils ont découverte au début des années 1960, à l’Ecluse (un des rares cabarets disposant d’un piano : ailleurs on s’accompagnait à la guitare), puis suivie, de disque en disque, de spectacle en spectacle. Encore une fois, donc, non pas un biopic mais un zoom légèrement pointilliste.

Reste cependant une question : biopic ou pas, anti ou faux biopic, ce cinéma s’attache tout de même à des moments du passé, à des personnages ou à des œuvres qui ont marqué notre histoire récente, les chansons de Piaf, Cloclo ou Barbara, les vêtements de Saint-Laurent, la guitare de Django, les romans de Sagan, etc.  De quoi un cinéma qui regarde ainsi dans le rétroviseur, est-il le signe ? Nostalgie ? Volonté de rattraper des bribes de mémoires ? De réveiller ou de titiller le dortoir de notre mémoire ?

 

Un qui n’arrête pas de regarder derrière, c’est Mélenchon, qui ne se console pas de son échec à l’élection présidentielle. Son porte-parole, Alexis Corbières, a trouvé une façon originale de présenter les choses : Macron, dit-il, n’a aucune légitimité, il n’a recueilli que 18% des voix des électeurs inscrits. C’est bien sûr une façon de compter comme une autre, à deux petits détails près. D’une part, il s’agit du résultat du premier tour (en comptant de la même façon Macron a obtenu au second tour un peu plus de 43% des inscrits). D’autre part, Corbières devrait rappeler que Mélenchon, lui, n’a alors recueilli que 14% des voix. Mais les rétroviseurs sont parfois déformants.

 

Une autre façon, elle-aussi récente, de regarder dans le rétroviseur, touche au politiquement correct. Après les évènements  aux USA, à Charlottesville, qui ont en particulier vu l’émergence d’une volonté de supprimer partout les statues du général Lee, certains réclament que l’on fasse disparaître de l’espace public français  les traces de l’esclavage. Ainsi une pétition récente réclame que l’on débaptise les lycées Colbert, parce que ce ministre de Louis XIV  est le fondateur de la Compagnie des Indes occidentales et l’initiateur du Code noir. Mais pourquoi s’arrêter à Colbert ? Bonaparte a rétabli l’esclavage en mai 1802 et il y a partout en France des lycées, des rues, des places qui portent son nom. Et faut-il d’ailleurs ne lui reprocher que ce rétablissement? Il a fait tuer des milliers de Français dans ses campagnes et fait massacrer d’autres milliers d’Européens. Supprimons donc Bonaparte de l’espace public, qui déborde en effet de noms propres qui sont souvent bien sales. Une grande entreprise de nettoyage s’impose, qui impliquerait que des commissions examinent, cas par cas, tous ces noms et décident ou pas de les oblitérer ! Voltaire, qui dans son Traité de métaphysique défendait la supériorité de l’homme blanc, y survivrait-il? Je n’en sais rien, mais ces commissions en décideraient. Et Céline, faudrait-il l’interdire dans toutes les bibliothèques et l’oublier dans les cours de littérature ? Et Jules Ferry, qui théorisa la colonisation ? Et Thiers, le massacreur de la Commune de Paris ? Et, pourquoi pas, Saint Michel, ce massacreur de dragons ? Je rigole ? Oui, je m’amuse en partie. Mais le communautarisme est en train de faire en France des ravages. L’esclavage, faut-il le rappeler, a été une chose horrible. Et regarder dans le rétroviseur est une démarche fondamentale. Mais analyser ce qu’on y voit relève du travail des historiens, non pas dans un esprit revanchard mais dans une volonté de mise en perspective, d’analyse. Plutôt que de supprimer les lycées Colbert, Ferry, Bonaparte ou Thiers (laissons de côté Saint-Michel pour cette fois), ne faut-il pas mieux expliquer aux élèves qui ils furent et ce qu’ils firent?  Vouloir faire disparaître certains noms des édifices publics, n’est-ce pas oblitérer une partie de l’histoire ? N’est-ce pas se masquer les yeux plutôt que de faire la lumière sur le passé ? Et n’est-il pas plus efficace de rendre aux Noirs, puisque c’est le CRIN (conseil représentatif des associations noires) qui appelle à débaptiser les lycées et collèges Colbert, de leur rendre donc leur place dans l’histoire de France ?

Je sais, ce débat est complexe, mais je crois préférable de l’aborder de front et de regarder notre passé en face plutôt que de se donner bonne conscience en barbouillant ses traces sur des plaques de rues ou des frontons de lycées.

 

Allez, pour terminer avec le sourire et quitter le rétro pour l’immédiate actualité, Macron a déclaré hier à New York, devant un public de Français :  « j’ai décidé qu’en novembre prochain nous sortirons de l’état de droit...euh, de l’état d’urgence ».

 

 


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fleche 6 septembre  2017 : L'entrisme et la Nadine Morano de la France insoumise

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Raquel Garrido, porte parole de la France insoumise et avocate de Jean-Luc Mélenchon, vient de prendre un curieux virage à 180 degrés : elle travaille désormais comme chroniqueuse (à partir du samedi 9) dans l’émission « Salut les terriens », c’est-à-dire qu’elle travaille pour Bolloré, l’une des têtes de turc de la France insoumise. A ce titre elle a été accréditée à la conférence de presse du Premier ministre le 31 août, alors qu’elle n’est pas journaliste. Dans la profession on s’étonne ou on fulmine : que faisait-elle là ? Certains avancent l’hypothèse qu’il s’agit d’un coup monté par Matignon pour décrédibiliser la profession : si n’importe qui peut poser une question dans une conférence de presse, alors les compétences des journalistes sont rabaissées...

Ce qui est sûr, c’est que Raquel Garrido n’a jamais vraiment fait dans l’information. Pendant la campagne présidentielle, elle s’est surtout illustrée par son usage continu de la langue de bois et, le soir du premier tour elle a nié jusqu’au bout (enfin, disons le plus tard possible) l’élimination de Mélenchon. Hier soir, invitée sur la 5, elle s’est lancée dans un discours fumeux pour défendre, encore une fois, le Venezuela, agressant Patrick Cohen, donnant des leçons "d'impartialité". Depuis des mois elle me fait furieusement penser à Nadine Morano: l’une est blonde l’autre brune, l’une est bien à droite l’autre d’extrême gauche, mais toutes deux ont été porte-parole (l’une du RPR l’autre de la France insoumise) et toutes deux sont prêtes à utiliser n’importe quel argument pour défendre leur chef ou leur ex-chef (Sarkozy pour l’une, Mélenchon pour l’autre) et leur ligne politique. La France insoumise a donc trouvé sa Nadine Morano.

Mais que fait-elle chez Bolloré ?

Nous entrons là dans un autre débat. Le trotskisme français, longtemps divisé en deux grandes tendances, le pablisme et le lambertisme (la tendance de Mélenchon mais aussi, naguère, de Lionel Jospin, de Jean-Christophe Cambadélis  ou des frères Assouline), a toujours pratiqué l’entrisme, cherchant à noyauter des partis (le PCF, Le PS, en particulier par le biais de leurs organisations de jeunesse) ou des syndicats pour y faire progresser ses idées. Certains l’ont faire de façon clandestine, d’autres ouvertement. Or, même si aucun commentateur politique ne semble l’avoir souligné, du moins à ma connaissance, j’ai l’impression que la France insoumise est en train de réussir ce que les petits mouvements trotskistes ont toujours raté. Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste (reconvertie en Nouveau Parti Anticapitaliste), malgré le talent d’Arlette Laguiller ou d’Olivier Besancenot, n’ont jamais réussi à fait un score à deux chiffres dans les élections. Mélenchon oui. Et je crois que l’entrisme est l’un des éléments explicatifs de sa statégie.

Mais de là à noyauter la télévision de Bolloré ! La Nadine Morano d’extrême gauche se fait peut-être beaucoup d’illusions.

 

 

 


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fleche 3 septembre  2017 : Empapaouter

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En général propre sur lui, lisse et l’air un peu niais, le premier ministre s’est pourtant lâché aujourd’hui dans le Journal du dimanche. Interrogé sur le fait de savoir s’il était mal préparé lors de son interview par Jean-Jacques Bourdin (souvenez-vous, « j’suis un gars sérieux », voir mon billet du 28 août) il a répondu : « Je connais tellement de gens, en politique, qui font semblant de savoir et qui vous empapaoutent... Moi pas. Je ne connais pas tous les chiffres par cœur, je ne suis pas Wikipedia ». Donc, contrairement à « tellement de gens, en politique » et à Wikipedia, le premier ministre ne nous empapaoute pas. Du moins à ce qu’il dit. Mais sait-il ce qu’il dit ?

Dans l’ouvrage récent le plus sérieux consacré à la « langue verte », Dictionnaire de l’argot (1990),  Jean-Paul Colin glose le verbe empapaouter par « sodomiser » et pour empapaouté il écrit :  « n.m. Syn. Enculé ». Pour l’étymologie, cependant, il ne se mouille pas, reprenant une vieille explication (1924) de L. Tailhade citée par Jacques Cellard et Alain Rey dans leur Dictionnaire du français non conventionnel (1980). Après avoir traduit le verbe par « sodomiser, dans une relation homosexuelle », ils donnaient comme étymologie « formation plaisante, à partir sans doute de empaffer, avec une pseudo filiation évoquant une peuplade imaginaire (cf. aller se faire voir chez les...) » Mais Alain Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française (1992), ignorait ou évitait le terme.

Remontons un peu dans le temps. En 1967, dans son Dictionnaire des injures, Robert Edouard écrivait « va te faire empapaouter ! Va te faire voir chez les Grecs, de préférence au mois d’août (sans doute parce que, selon certains vacanciers, ils ont à ce moment de l’année les yeux plus gros que le ventre) » . Pour Lazare Sainéean (Le langage parisien au XIX° siècle, 1920) empapaouter signifiait « ennuyer » mais il citait pourtant le Père Peinard qui le 3 janvier 1892 écrivait « en parlant des pédérastes » : « A Chalons ousqu’on pratique l’empapaoutage grande largeur ». Emile Chautard, La vie étrange de l’argot (1931) écrivait pour sa part « empapaouter (se faire), subir le coït anal ». Géo sandry et Marcel Carrère (commissaire de police à la sureté nationale) écrivaient  quant à eux dans leur Dictionnaire de l’argot moderne (1953)« Empapaouter, acte de pédérastie ». Bref, selon les époques, on tourne autour du pot (si j’ose dire, tiens, une autre fois je vous conterai l’histoire de l’expression avoir du pot, du bol, du fion, du cul...) pour un des termes argotiques qui a le plus de synonymes : daufer, empaffer, encaldosser, enculer, endauffer, englander, pointer, troncher...

Donc, qu’on se le dise, le premier ministre ne veut pas nous enculer. Mais pourquoi ne le dit-il pas de façon plus simple ? Serait-ce parce ce qu’il connaît aussi mal le vocabulaire argotique que les chiffres ?


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fleche 29 août  2017 : Réforme ou transformation?

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La semaine dernière, en Roumanie, le président Macron lançait que « les Français détestent les réformes », et il enfonçait le clou : « dès qu’on peut éviter les réformes, on le fait ». Problème : depuis le début de sa campagne puis de son quinquennat il ne parle que de réformes : réforme des retraites, réforme du code du travail, etc. Dès lors il se mettait lui même dans un piège sémantique : comment lancer des réformes alors que les Français les détestent ? En allant contre leurs désirs, leurs goûts, leurs dilections, leurs envies ?

La solution est venue de je ne sais quel communiquant et le premier ministre a déclaré hier que «le pays a besoin de transformation et les français le savent ». Les autres membres du gouvernement ont enchaîné très vite et l’on n’entend plus désormais parler que de transformations. On perçoit tout de suite l’aspect orwellien de ce changement de pied : il ne s’agit pas de changer ce que l’on va faire mais  de changer la façon de nommer ce que l’on va faire.

Or il y a peut-être une autre solution. En observant les formes verbales dont elles découlent, réformer et transformer, on se rend compte que réforme et transformation sont étymologiquement bien proches. Du latin forma, dont le sens premier était « moule » (d’où en français la fourme, moule à fromage puis fromage moulé),  transformer  (du latin tranformare) signifie « changer une chose en une autre », ou « aller au-delà de la forme » tandis que réformer  (du latin reformare)  signifie « revenir en arrière, redonner la forme initiale », puis au sens figuré « améliorer ». On voit que la différence est légère, mais que cependant réforme  a une petite connotation passéiste (la Réforme des Protestants était après tout la volonté de revenir aux sources du christianisme) tandis que transformation a d’étranges relents, allant du transformisme, l’art de changer rapidement de costume, à l’illusionnisme. Dans les deux cas, les termes sont mal choisis. Le réformisme a pourtant un sens politique, entre révolution et conservatisme, mais les Français, nous dit Macron, n’aime pas les réformes, et le transformisme est polysémique. Mais l’union des deux pourrait être une solution : revenir en arrière (réformer) pour changer les choses (transformer). La seule question est alors de décider dans quel ordre il conviendrait de mettre ces termes. Et, pour rester dans la stylistique de Macron, de choisir entre « réformer et en même temps transformer » ou « transformer et en même temps réformer ».

 

 

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fleche 28 août  2017 : Pédagogie

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Des membres de la majorité, face à l’aspect un peu secoué de la rentrée, déclarent qu’il leur faut faire « plus de pédagogie ». Effectivement, à l’écoute du discours des politiques, les pédagogues s’arrachent les cheveux. Ainsi le Premier ministre vient-il de déclarer à la radio que « 30% des Français bénéficieront en 2O18 de la suppression de la taxe d’habitation » en 2018 alors qu’en fait 80% des foyers bénéficieront d’une baisse de 30% de cette taxe. Que voulez-vous que fasse un prof de maths si ses élèves lui rapportent ces propos ? Le même Premier ministre, décidément en verve, a continué en disant qu’il irait vérifier ses chiffres à la pause (la coupure publicitaire) et a tenu à préciser pour justifier son incapacité à répondre : « j’suis un gars sérieux ». Imaginez que tous les examinateurs de tous les oraux de tous les examens se trouvent devant des candidats qui tous leur disent : « j’suis un gars sérieux, laissez-moi sortir cinq minutes pour pouvoir vous répondre plus précisément ». Une génération de jeunes branleurs invoquant l’exemple du premier ministre pour justifier leur besoin d’aller consulter leurs pompes, bref pour tricher, cela marque mal ...

Et s’il n’y avait que le premier ministre (je n’ai toujours pas retenu son nom, désolé, Edouard quelque chose je crois, et n’étant pas un gars sérieux je n’irai pas chercher sur Internet). Prenez le Président, oui, Macron. Il n’a cessé de pratiquer une curieuse formule, « X, et en même temps Y », « à droite et, en même temps, à gauche ». Vous imaginez le désespoir des moniteurs d’auto-école dont les élèves mettront le clignotant « à gauche, et en même temps, à droite », ou tourneront « à gauche, et en même temps, à droite »? Le même Président a déclaré qu’il serait jupitérien. Comment les profs d’histoire vont-ils pouvoir expliquer que le dieu des dieux, bien à l’aise là-haut, au dessus des nuages, puisse connaître une telle chute dans les sondages ?

Continuons. Samedi, à Marseille, la France insoumise organisait un débat sur le thème « Faut-il dégager les média ? » Selon la presse, la foule aurait répondu en hurlant « ouiiiiii ! » Vous imaginez la gueule de Mélenchon sir la foule avait hurlé « Ouiii et en même temps noooon ! »

Et que vont faire les profs de lettres face à la valse des sigles, ISF (impôt sur la fortune) venant d’être remplacé par IFI (impôt sur la fortune immobilière) ? Comment expliquer que l’Etat fait un cadeau de 3 milliards aux riches en ne taxant plus leur fortune financière sans faire de la politique, alors que leur rôle est d’enseigner la grammaire ?

Bref, ils ont bien raison, les membres de la majorité, de vouloir faire de la pédagogie. Faute de quoi  La France en marche risquerait de devenir La France en marche et en même temps à l’arrêt. Encore faudrait-il qu’ils sachent l’étymologie de ce terme : « mener les l’enfants », le pédagogue étant l’esclave qui menait les enfants à l’école. Et si les enfants ne voulaient pas se laisser mener ?

 

 

 

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fleche 26 août  2017 : Changer de pays

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Selon un diction bambara, quand on met un crapaud dans une calebasse, il dit « nous avons changé de pays ». Traduisons : un crapaud ne voit pas plus loin que le bout de son nez, il est certes dans une calebasse, mais toujours dans le même pays. Pourtant, on change parfois de pays sans le quitter. Je viens de passer quatre jours à Angers, et moi qui suis familier d’au moins trois villes en France, Paris, Aix et Marseille (les autres, aux quatre coins du monde, n’ont rien à faire ici), j’avais l’impression d’être dans un autre pays.

Première impression, le silence : on ne klaxonne pas. Les voitures se déplacent tranquillement, sans agressivité. On m’avait dit un jour que la meilleure définition de la nanoseconde était, lorsque vous êtes arrêtés à un feu rouge à Marseille, le temps qui s’écoule entre le moment où le feu passe au vert et le moment où la voiture qui est derrière vous se met à klaxonner furieusement. A Angers, rien de cela. En outre, lorsqu’un piéton met le pied sur la chaussée, les voitures s’arrêtent pour le laisser traverser. Tel le crapaud, je me croyais dans un autre pays.

On continue ? Cette ville tranquille, qui vous fait comprendre ce qu’est « la douceur angevine » chère à du Bellay (il est vrai qu’il l’opposait à « l’air marin ») est, en outre, étonnamment  propre. Et là encore, Marseille est loin du podium, tout comme Paris d’ailleurs

Mais, bien sûr, on ne peut pas gagner tout le temps. Ainsi, dans un bistro, je m’assieds et demande ce qu’ils ont comme pastis. La réponse aurait surpris un Aixois ou un Marseillais : « du pastis normal et du Ricard ». Du pastis normal, qu’es aquo ?  D’un certain point de vue, le crapaud avait raison.

 

 

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fleche 18 août  2017 : "Développement durable de lapin"

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Dans les années 1970 et 1980 j’ai été à la fois enseignant à la Sorbonne et journaliste. C’est à cette époque que j’ai découvert le boulet que pouvez être le courrier des lecteurs. Que fait-on d’une lettre que vous envoie quelqu’un qui vous a lu et vous fait savoir qu’il est en total désaccord avec ce que vous avez écrit, ou qu’au contraire il approuve, ou encore qu’il en sait plus que vous sur le sujet et veut vous éclairer de ses lumières ? On la jette ? On y répond ? On la publie ? Peu à peu, je me suis interrogé sur le profil psychologique des auteurs de ces lettres de lecteurs, me demandant s’ils voulaient que leur nom apparaisse dans les colonnes de leur journal, pensant ainsi être reconnus, avoir un petit moment de célébrité... Et puis le courrier des lecteurs a pratiquement disparu des organes de presse. Mais il a été remplacé de deux façons différence, l’une invisible et l’autre audible.

La première, que personne ne voit (sauf, bien sûr, les destinataires) passe par Internet. Les journalistes de presse écrite et audio-visuelle reçoivent des dizaines de mails auxquels ils répondent ou pas et qu’ils utilisent parfois dans leur travail. Là aussi, les egos s’expriment : il ne s’agit plus de voir sa prose publiée mais de se croire entendu, écouté. Je connais ainsi une personne qui envoie régulièrement à la station de radio France Inter des mails de protestation contre telle ou telle émission, tel ou tel journaliste ou chroniqueur. Cette personne, politiquement engagée, syndicaliste, m’a un jour fièrement annoncée qu’elle avait exprimé dans un mail à cette radio sa détestation du chroniqueur culinaire  Jean-Pierre Coffe et avait réclamé qu’on le vire. Etrangement, elle n’a guère apprécié que je compare cette activité épistolaire à de la délation, et que le rôle d’un syndicaliste n’était peut-être pas de faire virer les gens mais plutôt de défendre l’emploi...  Les tweets sont aujourd’hui une autre façon de chercher à se faire connaître, entendre et peut-être citer, bouleversant les frontières entre différents modes d’expression. Ils sont écrits mais certains sont cités à la radio ou la télévision, ils ne passent pas seulement d’un émetteur à un récepteur mais ont un aspect réticulaire, et nous n’en finirions pas d’étudier ces réseaux qui sont aujourd’hui la variante moderne du « se faire connaître ».

L’autre façon, audible celle-là, de chercher à se  se faire connaître a été créée par les radios elles-mêmes. Il s’agit de toute ces émissions dans lesquelles les auditeurs peuvent téléphoner, poser une question ou donner leur avis. Elles pullulent et toutes utilisent le même système de filtrage : un standard téléphonique où l’on demande aux gens de quoi ils veulent parler, ce qu’ils veulent dire, et où l’on décide de les passer ou non à l’antenne. Le système a immédiatement produit son piratage : il suffit de mentir au standard et, une fois à l’antenne, de dire toute autre chose que ce qu’on a annoncé. J’ai il y a quelques jours entendu une variante intéressante de ces intrusions, qui est à l’origine de ce billet. Sur France Inter, quelques minutes avant la fin de l’émission, une voix se présente : un homme déclarant travailler à la montagne, dans l’agriculture, et voir ainsi les choses de haut, ou quelque chose du même genre.  Immédiatement cette voix me frappe. Le ton de ce type, sa diction, montrent qu’il est fier de lui, qu’il s’écoute parler, et je me dis qu’il ne veut pas poser de question, il veut parler. A un moment, il semble jouer le jeu, déclare qu’il veut parler du « développement durable de lapin », rit tout seul, répète « développement durable de lapin », précise que c’est un jeu de mots, et poursuit une sorte de diarrhée verbale que le journaliste n’arrive pas à endiguer. D’ailleurs l’heure a tourné et l’on passe au journal. Première conclusion, l’auditeur n’a posé aucune question. Seconde conclusion : il ne voulait pas poser de question, il voulait se faire entendre. Et je l’imagine ayant enregistré ce bref passage à l’antenne pour le faire ensuite écouter à ses amis, ses enfants, plus tard ses petits enfants, fier de son « développement durable de lapin ». Mieux encore, j’imagine qu’à tout hasard il a prévenu ses amis : « Ecoutez la radio, entre huit et neuf, vous allez peut-être m’entendre. On passerait ainsi  du vouloir « se faire connaître » au vouloir « se faire reconnaître », faire entendre et reconnaître sa voix par des gens qui, bien sûr, la connaissent déjà, condition nécessaire pour qu’il la reconnaissent. Combien de millions de gens rêvent-ils ainsi de sortir de leur anonymat, juste une minute au deux, serait-ce au prix d’une stupidité du genre « développement durable de lapin » ?

 Nous vivons une époque moderne.

 

 

 

 

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fleche 12 août  2017 : Idéologies centrifuges

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Selon l’OPEP, le Venezuela est le pays qui a le plus de « réserves conventionnelles » de pétrole, devant l’Arabie saoudite et l’Iran, selon la CIA, il serait le deuxième, après l’Arabie saoudite, du point de vue des « réserves prouvées ». Dans les deux cas, il aurait entre 20 et 30% des réserves mondiales, ce qui le place sur un sacré matelas de dollars. Pourtant, il suffit de lire la presse pour voir que la situation y est catastrophique. Laissons de côté (la presse en fait ses choux blancs) la crise politique et la violence qui déchire le pays. Depuis la mort de Chavez (2013), l’inflation est passé d’un peu plus de 30% à 720% par an. Une économie exclusivement fondée sur le pétrole (95% des exportations) a subi le choc de la baisse des cours, la croissance est négative, le manque de médicaments cruel, et la pénurie alimentaire endémique. En revanche les effectifs de l’armée ont été doublés... Bref le pouvoir en place a mis le Venezuela dans une situation dramatique et réagit aux protestations diverses avec la plus grande violence.

Libération consacre aujourd’hui six pages à ce pays, dont deux aux problèmes d’une partie de l’extrême gauche, en particulier la « France insoumise », face à ce qui s’y passe. Mélenchon, qui il y a encore quelques mois proposait que la France adhère à l’« Alliance bolivarienne » (créée par Cuba et le Venezuela) se tait (il est parti en vacances), laissant la parole aux autres. Et on ne peut pas dire que leurs avis soient très clairs. Ils sont d’accord sur un point, qui relève de la langue de bois la plus dure : « nous sommes soumis à une désinformations et ce sont les USA qui tirent les ficelles ». Argument facile et attendu, pas nécessairement faux, mais qui n’enlève rien à la réalité des faits. L’ennui, c’est qu’ensuite leurs arguments sont d’une attristante pauvreté. Eric Coquerel ne veut pas « renier un régime de gauche en disant qu’il a sombré dans la dictature », Clémentine Autain explique qu’on « attend de nous une dégitimation totale de Maduro, de Chavez, et derrière cela, de toutes les expériences sociale en Amérique du Sud »,  bref ils ont le plus grand mal à prendre leurs distances, à analyser la situation, se cachent les yeux et récitent leurs éléments de langage.

Mais j’ai le sentiment que ces casseroles vénézuéliennes accrochées aux basque de Mélenchon ne sont que des détails. Plus important me paraît le fait que l’extrême gauche française patauge depuis des dizaines d’années dans une idéologie centrifuge qui, plutôt que d’analyser la situation du pays et de proposer une politique en réponse, cherche ses modèles ailleurs. On se souvient du « bilan globalement positif » de l’URSS selon Georges Marchais, des étudiants marxistes-léninistes faisant l’apologie de la Chine, et du socialisme tropical de Cuba qui faisait rêver certains d’entre nous. C’est dans le droit fil de cette idéologie centrifuge que s’est situé Mélenchon, se réclamant successivement de la Grèce de  Syrisa, de l’Espagne de Podemos puis du Venezuela de Chavez. De ce point de vue, il faisait à la fois preuve de suivisme et d’une absence totale de créativité. Il ne parlait pas vraiment à ses partisans enfiévrés de la France, mais de modèles qu’il voulait importer d’ailleurs : pas de théorie ou de solutions endogènes mais le regard tourné vers d’autres horizons qui, pour ceux que je viens de nommer, se sont révélés décevants pour les deux premiers et meurtrier pour le troisième. Dès lors, prendre ses distance avec le Venezuela, le critiquer ou le condamner, ce serait renier des années de discours, reconnaître qu’on a eu tort. Mais voilà, Mélenchon ne peut pas avoir eu tort.

Dès lors, face à Maduro qui, au Venezuela, a choisi la fuite en avant policière, Mélenchon choisit l’aveuglement volontaire. Et la "France insoumise" se soumet.

 

 

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fleche 4 août  2017 : Corbettes et fatiha

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Le 31 août débutera l’Aïd el kebir (grande fête),  fête du mouton ou fête du sacrifice. Et on annonce qu’un million 200.000 moutons seront sacrifiés. « Pauvres bêtes » fait dire Lotfi, le dessinateur du quotidien tunisien La Presse, à son personnage. Le lendemain le même personnage réagira à l’annonce du transfert de Neymar au PSG (300 millions d’euros disait-on) ainsi : « De quoi payer tous nos fonctionnaires pendant deux mois ». La Tunisie, rit, se moque. Mais on vient d’y voter une loi punissant les violences faites aux femmes, on y enquête sur les réseaux ayant servi à envoyer des jeunes Tunisiens en Syrie et, là encore, on rit. Un exemple, que me raconte un étudiant. Deux tunisiens arrivent dans un camp de DAECH. « Comment t’appelles-tu » demande un responsable au premier. « Je m’appelle Youssouf ». « Tu peux me réciter la sourate de Youssouf ? ». L’homme déclare ne pas la connaître, et on le décapite aussitôt. « Et toi, comment t’appelles-tu ? » demande le responsable au second . « Je m’appelle Fatiha ». Explication : la sourate de Youssouf est longue de 12 verset, tandis que la fatiha (« l’ouverture »), première sourate du Qoran, que tous les musulmans connaissent (c’est d’ailleurs souvent la seule qu’ils connaissent) n’en a qu’un. Le même étudiant me dit qu’on a inventé un mot, corbettes, pour désigner les femmes en niqab. Ces niqabées que l'on voit de plus en plus se baigner dans leur armure. Corbette, un beau néologisme puisque corbeau n'a pas, à ma connaissance, de féminin en français. Sait-il qu’en France, il y a un siècle, on imitait le coassement des corbeaux au passage d’ecclésiastiques ou de nonnes ? Rien de nouveau sous le soleil...

Bref, je viens de passer huit ou neuf jours dans mon pays natal, dont une grande partie chez des amis, dans une villa au bord de la mer, isolée au bout d’une piste de deux kilomètres (je ne vous dirai pas l’endroit, il faut le préserver). Soleil, mer, et divers plats qui me sont autant de madeleines de Proust. Des vacances, donc, comme souvent lorsque je reviens au pays, mais aussi des petites scènes sur lesquelles je m’amuse à faire de la sociologie de l’ordinaire. Ainsi, au marché de Bizerte, je choisis des fruits, hésite, le vieux marchand me laisse faire et soudain son fils s’adresse à moi en anglais pour me vanter ses produits. Je lui réponds en arabe : pourquoi me parles-tu anglais ? Il s’excuse, je lui explique, toujours en arabe, que je suis né ici. Il me demande si je suis italien. Je lui réponds non, je suis français. Tu es né en 1956 ? Je lui réponds non, en 42, et le temps qu’il calcule mentalement mon âge je me demande : pourquoi 56 ? Et je comprends, ou crois comprendre : 1956 est la date de l’indépendance de la Tunisie et pour lui, ou dans le roman national dont il est l’héritier, les Français ne pouvaient pas parler arabe, ils s’en foutaient comme de l’an quarante. Pour qu’un Français parle arabe, il fallait donc qu’il soit né après l’indépendance...

Tout cela, je sais, n’a guère d’importance, et ce que je raconte est bien léger. Mais l’émotion n’a pas nécessairement besoin de grands mots pour s’exprimer. Tenez, un dernier exemple. Au départ de Tunis, l’avion dans lequel je suis prend un cap inhabituel et je me rends soudain compte qu’il survole Bizerte, cette ville dans laquelle je suis né, où j’ai vécu dix-huit ans et où je retourne très régulièrement. Le temps est très clair, je vois nettement le brise-lames, les deux jetées, la rue dans laquelle j’habitais, la corniche, le coin où je viens de passer quelques jours, le canal et, à son extrémité, le lac de Bizerte dont je connais l’existence depuis plus de 70 ans, dont j’ai parfois longé les rives, mais dont je n’avais jamais vraiment compris la superficie, la géographie. C’est la première fois que je le vois du ciel, que je perçois son immensité... La conscience géographique n’est pas la même lorsqu’on est en avion ou lorsqu’on a les pieds sur terre.

Allez, la prochaine fois, j’essaierai de vous parler de choses plus sérieuses


 

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fleche 17 juillet  2017 : Tout fout le camp

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Il y a à à Marseille, en pleine ville, une sorte de petit port très méditerranéen (on pourrait tout aussi bien se croire en Crète ou en Sicile), situé sous la corniche Kennedy, avec un quartier de petites rues étroites, des cabanons de pêcheurs et, bien sûr, des bateaux de pêche, des « pointus ». Cela s’appelle le vallon des Auffes, ce mot venant de la forme provençale de l’alfa, plante à partir de laquelle on fabrique des filets de pêche et des cordages. On y trouve aussi quelques restaurants. L’un d’eux, L’Epuisette, est hors concourt, s’apparentant à un gastronomique. Le deuxième, Fonfon, est également réputé, en particulier pour la bouillabaisse. Et le troisième, Chez Jeannot, fait surtout des pizzas et des fruits de mer. Mais tout ce paragraphe aurait pu, devrait plutôt être écrit à l’imparfait : il y avait... on y trouvait...

Je n’y étais pas allé depuis trois ou quatre ans et j’ai découvert cette semaine un sacré changement. J’avais réservé une table Chez Jeannot, pensant y manger des fruits de mer variés. Première surprise, les locaux sont rénovés, nappes blanches, genre plus stylé. Deuxième surprise, il n’y a pratiquement plus de fruits de mer : pizzas et viandes. Et, après enquête, troisième surprise : Jeannot n’est plus chez Jeannot. En fait, le restaurant qui était le plus populaire (au sens économique et social) du vallon a été racheté, après la mort de Fonfon, par l’un de ses héritiers, qui a aussi ouvert une sorte de bar à tapas, Viaghji di Fonfon, et en même temps offre quelques chambres ou studios à louer. Ajoutons à cela que les pointus des pêcheurs sont en train de devenir minoritaires, le petit port étant envahi par les hors-bords des bobos.

Bref, L’Epuisette mise à part, la plus grande partie du vallon des Auffes, deux restaus, un bar, un peu d’hôtellerie, est devenue une seule entreprise. Cela s’appelle de la concentration, de l’invasion capitaliste, ou la qatarisation  d’un quartier populaire. Jean-Claude Izzo n’y retrouverait pas son Marseille. Tout fout le camp.

 

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fleche 12  juillet  2017 : Exotisme

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A force de parcourir le monde, de la Chine au Maghreb, du Brésil au Congo, du Sénégal au Qatar, les différences s’émoussent un peu, l’étonnement s’estompe. Disons de façon un peu bête que l’idée d’exotisme perd de son sens : on se sent partout chez soi, sans surprise... Et puis, parfois, on se dit que l’exotisme se trouve tout près, de l’autre côté de la porte ou du boulevard, en face. Et je viens d’avoir cette impression en passant quatre jours en Allemagne. Dans une Allemagne un peu spéciale, à vrai dire, à Frankfort sur Oder, à la frontière avec la Pologne. Un simple pont sépare l’Allemagne de la ville polonaise de Slubice, un pont que les Allemands traversent souvent, pour aller faire le plein d’essence, acheter de l’alcool ou des cigarettes. Ici, dans les magasins, les restaurants, tout le monde parle allemand, anglais aussi, commerce oblige. En revanche, côté allemand, on ne parle guère polonais : rapport de force.

Pendant ces quatre jours j’ai fait une petite escapade à Potsdam, pour visiter le parc et le château du Sans-Souci. En déambulant, je tombe sur une rue Friedrich Engels. Tiens ! C’est vrai qu’ici comme à Frankfurt/Oder, nous sommes dans l’ex DDR. Et à Frankfurt il y a une avenue Karl Marx, coupée par une rue Rosa Luxemburg. Rien n’a été débaptisé. Il est vrai que la municipalité est tenue par Die Linke. Et on a l’impression que Frankfurt ou Potsdam sont à Berlin ou Bonn ce qu’en France  les municipalités communistes, avec leurs avenues Maurice Thorez, sont à Paris.

A l’intersection entre l’avenue Marx et la rue Luxembourg donc, en regardant vers le pont qui, à 400 mètres, mène en Pologne, on voit un M rouge, géant, le symbole d’une célèbre marque américaine de néfaste food. Et le tout constitue comme une forêt de signes. Bref, même si l’impérialisme alimentaire US domine, la DDR n’est s’est pas entièrement diluée dans le libéralisme. Une différence, peut-être : les gens peuvent enfin penser librement. Une autre encore : à Frankfurt, il y a beaucoup d’immeubles en ruine qu’on n’a pas reconstruit, ce qui n’est pas le cas à Berlin. Et une dernière différence : l’allemand qu’on y parle n’est pas vraiment le même que dans l’ex Allemagne de l’Ouest. Mais je connais trop mal cette langue pour en parler.

 

Le dernier jour, je prends le train pour rejoindre l’aéroport de Berlin. A la gare de  Frankfurt sur Oder on trouve tous les journaux allemands, un quotidien turc (Hurriyet), Le Monde diplomatique et l’édition allemande de  Charlie Hebdo. Mais, même en cherchant bien, je n’ai vu aucun journal polonais. J’achète donc le Monde diplo  que je lirai dans l’avion, et je tombe sur un article très documenté, « la langue sans nom des Balkans ». Je connais cette situation depuis longtemps, une langue qui avait deux noms, serbo-croate ou croato-serbe, deux alphabets, le latin ou le cyrillique, et des variantes que quelques mots différenciant. Disons que l’ex-Yougoslavie disposait d’une langue commune, que l’éclatement du pays a fait éclater. Aujourd’hui chacun veut avoir sa langue, le serbe, le croate, le bosniaque... Tout le monde se comprend mais chacun veut insister sur les différences. Bon, je ne vais pas vous faire un cours sur les langues polycentriques ou sur les rapports entre langue et nationalisme, mais ce qui est intéressant dans l’article en question, c’est la référence à une déclaration récente d’intellectuels réclamant que l’on revienne à la langue commune qui, disent-ils, n’a plus de nom. Ainsi le linguiste serbe Ranko Bugarski dit-il « chez nous ce sont les variantes qui portent un nom tandis que l’entité globale, qui n’a plus de statut, a perdu son nom officiel ». Et, bien sûr, des Croates protestent dans ce qu’ils voient comme une « agression contre la langue croate qui prépare une autre agression » (ça, c’est l’archevêque de Zagreb, Josip Bozanic).

Et, d’un coup, nous revenons vers une situation dont on voit partout l’équivalent. Qu’il s’agisse de l’ourdou et de l’hindi, du provençal, du gascon ou du languedocien face à la volonté de tout appeler occitan, etc.

Décidément, l’exotisme se fait rare.

 

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fleche 1er  juillet  2017 : A l'école, Le Maire!

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En octobre 2016, Macron déclarait à l’hebdomadaire Challenges qu’il serait un président « jupitérien », voulant bien sûr s’opposer au « président normal » qu’avait voulu être Hollande. En gros, Hollande aurait désacralisé la fonction, Macron voulait la re-sacraliser. Depuis lors, la formule a fait florès, tout le monde l’utilise. Mais certains pourrait s’en abstenir.

Ainsi, jeudi dernier, à New York, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a fait une étrange déclaration, en anglais. La voici, que je transcris à partir d’une vidéo :

«  Emmanuel Macro is Jupier. I’m Hermes, the Messenger. The messenger who conveys the message, A very clear, a very simple message : France is back »

Donc, selon Le Maire, le président n’est pas seulement, « jupitérien », il est Jupiter, le dieu qui, dans la mythologie latine romaine, gouvernait la terre et le ciel. Ciel ! (c’est le cas de le dire). Nous avons un dieu pour président ! Et Le Maire est Hermès, son messager. On hésite à qualifier notre ministre. Lèche-cul ou prétentieux ? Lèche-cul parce qu’il déifie Macron ou prétentieux parce qu’il se déifie lui-même ?

L’ennui c’est que Le Maire fait dans l’approximation. En effet, si Jupiter est un dieu romain, alors son messager n’est pas Hermès mais Mercure. Et il n’est pas  indifférent de noter que ce nom vient d’une racine latine qui signifie « commerce », « salaire » . Ainsi Le Maire ne serait pas seulement lèche-cul et prétentieux, il serait en outre mercanti. Et il semble aussi avoir oublié l’étymologie de ministre : minister, dérivé de minus, s’oppose à magister comme serviteur à maître.  A l’école, Le Maire !

 

 

 


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fleche 28  juin  2017 : Prix

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Le mot prix a la particularité de s’écrire de la même façon au singulier et au pluriel, ce qui donne à mon titre un aspect ambivalent qui m’arrange bien : je voudrais en effet vous parler d’un prix et de plusieurs. Le prix (au singulier), c’est celui que l’Académie française vient de m’attribuer, le prix Georges Dumézil (il s’agit d’une médaille d’argent), pour mon livre La Méditerranée, mer de nos langues. Je suis, bien sûr, plutôt content, d’autant plus que c’est le second prix que cet ouvrage me rapporte.

En fait, l’Académie française a annoncé le même jour soixante-trois prix (au pluriel, donc), ce qui relativise l’importance du mien : un parmi soixante-deux autres.  Et, parmi ces soixante-deux autres prix, il en est certains dont je suis content d’être le voisin. Le grand prix de la francophonie donné à l’écrivain guinéen Tierno Monénembo, la médaille de la francophonie au Libanais François Boustani et surtout celle de la chanson française à Gérard Manset. Vous connaissez Manset ? Je l’ai entendu pour la première fois en 1968.Grâce à une grève de la radio, sa première chanson, Animal on est mal, avait pris possession des ondes: un choc!. Puis ce fut Il voyage en solitaire, Solitude des latitudes, Marin bar et beaucoup d’autres. Manset a la particularité de ne s’être jamais produit sur scène, ce qui lui serait d’ailleurs difficile puisqu’en studio c’est lui qui joue de tous les instruments. Autre particularité : on ne connaît pratiquement aucune photo de lui. J’avais un jour suggéré à mon ami Daniel Colling, le fondateur des Zéniths, d’intriguer pour le faire monter sur ses scènes. Mais il s’agissait sans doute d’une mission impossible. Alors, si jamais il venait à l’Académie retirer son prix, je serais content de le voir enfin, de pouvoir lui parler. Il a le temps de se préparer, cela aura lieu le 30 novembre. Mais, là encore, il s’agit peut-être d’un souhait impossible.

 

 

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fleche 26  juin  2017 : Environnement sonore

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Je travaille depuis longtemps sur ce que j’appelle l’ environnement graphique, ce qui s’affiche dans nos sociétés, sur les murs, les enseignes, les véhicules, etc. On y lit le bilinguisme ou le plurilinguisme, on y trouve des jeux de mots, des références culturelles, bref la société y parle d’elle-même, et elle est bavarde...

Mais je n’avais pas songé à l’ environnement sonore. Et pourtant ! Dès le matin, quand j’ouvre mon ordinateur, un jingle retentit, qu’on n’entend que sur les Mac Intosh. Puis j’ouvre la radio et, avant les infos, j’entends un autre jingle qui connote sans conteste France Inter. En même temps ou presque le clocher de l’église sonne l’heure ou la demi-heure et, le soir, le journal à la  télévision s’ouvre sur le jingle d’Antenne 2. Je ne cite que quelques exemples, mais nous sommes environnés de sons, du matin au soir, des sons qui connote la société dans laquelle nous vivons, des sons qui ne sont pas toujours les mêmes en France, en Tunisie, à Hong Kong ou à New York. Ainsi, il y a quelques années, j’avais été frappé en attendant un train dans une gare de New York, Grand central, par le fait que les annonces des départs et des arrivées étaient rappées.

Vendredi j’étais à Avignon, invité par le « cercle des dircoms » à présenter une conférence avec trois autres personnes. Parmi elles, Laurent Cochini, directeur général de l’agence «sixième son ». Et j’avoue que j’ai été scotché. Cette agence, dont le slogan est « donner du son à votre image », crée des jingles justement. Elle a pour clients des marques aussi célèbres que Renault, Castorama, Roland-Garros, Michelin, Peugeot, EDF, Coca Cola, Paris Aéroport, la RATP, et bien d’autres encore, parmi lesquelles la SNCF. Si vous vivez en France, ou y êtes passés, vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu ces quatre notes qui précèdent toutes les annonces, dans les gares, dans les publicités ou au téléphone. A l’oreille, cela donne do sol la bémol mi bémol, mais j’hésite sur la quatrième note,  le mi bémol, que je ne parviens à réaliser ni sur mon piano ni sur ma guitare et qui me paraît relever du quart de ton. L’ensemble dure trois secondes, chanté quelque chose comme tou ta la la. Ce jingle a d’ailleurs frappé l’oreille de David Guilmour, le guitariste de Pink Floyd qui, l’ayant entendu en gare d’Aix-en-Provence, a décidé d’en faire une chanson qui devrait sortir à la rentrée. Mais il faudrait analyser de plus près ces trois secondes, car elles ont visiblement (je sais, le terme est mal choisi, mais audiblement n’est pas très français) été  travaillées en studio, avec de l’écho, ou de la réverbération, peut-être des techniques plus sophistiquées. Il y a là comme une sculpture du son, qui mériterait d’être étudiée de plus près. Et, plus largement, l’ environnement sonore pourrait être le sujet de plusieurs thèses de musicologie, ou de sociologie de la musique, ou encore de la sociologie des sons, que sais-je. Avis aux amateurs, je les lirai avec plaisir.

 

 

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fleche 22  juin  2017 : "Tais-toi Marseille"

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Hier, une fois n’est pas coutume, je suis allé à Marseille pour la fête de la musique. Depuis quelques années j’avais pris l’habitude de la passer à Paris, dans le Marais, entre la Bastille, la Place des Vosges, la rue Saint Antoine, où divers groupes ou solistes se produisaient. On n’avait que l’embarras du choix, rock, chanson française, rap, airs d’opéra, etc. Hier, donc, Marseille. Nous choisissons le quartier du vieux port. Rien ni personne. La place Etienne d’Orves idem. Derrière la mairie non plus. Bref, à part une jeune chanteuse sur le Quai du Port et une vague sono dans un bistrot, Marseille semblait ignorer qu’hier c’était la fête de la musique, et qu’il faut aussi l’entendre « faites de la musique ». Personne ou presque n’en faisait. Peut-être aurions-nous dû aller du côté de la Plaine, ou de la Friche mais là, au centre de la ville, silence.

Bien sûr, il faut voir dans cette absence de musique un effet du terrorisme, ou de l’état d’urgence. Chaque fois que je vois dans les rues les poubelles réduites à un sac en plastique transparent, qui sont rarement ragoutantes, je me dis que c’est une victoire du terrorisme : pour pouvoir vérifier qu’on ne met pas de bombes dans les poubelles, on expose leur contenu à tous les regards. Mais je me suis souvenu d’une chanson qu’interprétait Colette Renard (que les moins de vingt temps ne peuvent pas connaître) dont le refrain disait : « Marseille, tais-toi Marseille, tu cries trop fort. Je n’entends pas claquer les voiles dans le port ». Marseille se taisait hier. Et en plus, il n’y a plus de voiles dans le port, mais des bateaux à moteur. Dylan ne pourrait pas y chanter  « Blowin’ in the Wind », aucune voile ne claque dans le vent. Il nous reste  « The Times they are a changing ».

 

 

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fleche 20  juin  2017 : Sauce trempette, grammaire et statistiques

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Un ami québécois, Jacques Maurais,  m’écrit, à propos de mon récent billet sur la « trempette », que ce mot est depuis longtemps utilisé chez lui et me donne deux exemples. Tout d’abord un livre de cuisine de 1979 dans lequel Jehane Benoit écrivait : « Sur la table française, les crudités sont très appréciées, toujours présentées avec goût, nature ou avec une sauce trempette ». Et dans un article de1984 : « Les entrées sont simples : salade César (€3,25), crudités avec trempette (€2,50), etc. ». Merci Jacques. Mais il est troptard pour demander à la vendeuse de « sauce trempette » du marché d’Antibes si elle était québécoise.

Restons dans les mots, non plus ceux du Québec mais ceux de Mélenchon. Après son élection à Marseille il a utilisé, dans son allocution, quelques formules qui méritent d’être soulignées. Faisant allusion au taux d’abstention élevé, il a d’abord déclaré que « notre peuple est entré dans une forme de grève générale civique ». L’abstention une grève générale, il fallait l’inventer ! Mais il a ajouté que du coup la majorité n’avait pas « la légitimité pour perpétrer le coup d’Etat social qui était en prévision ». Petit problème, dans la circonscription qui l’a élu, l’abstention a été de 64,2%,  soit 7 points de plus que le chiffre national. Mais Mélenchon n’en a tiré aucune conclusion concernant sa propre légitimité. Ces pourcentages ne semblent pas l'intéresser outre mesure. Enfin il a lancé : « Et j’informe le nouveau pouvoir que pas un mètre du terrain du droit social ne lui sera cédé sans lutte ».  Analysez cette phrase avec soin et dîtes-moi ce que vous y comprenez. Pour moi,   «pas un mètre du terrain du droit social nelui sera cédé sans lutte »  ne peut avoir qu’un seul sens : nous lutterons et nous céderons.

Il y a quelques mois, dans une émission télévisée, Mélenchon avait, dans sa cuisine, montré comment il confectionnait une salade de quinoa, expliquant qu’il lui fallait maigrir pour aborder la campagne électorale en pleine forme. Il n’a pas dit s’il utilisait une sauce trempette. Ni s’il révisait sa grammaire et les statistiques.

 

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fleche 19  juin  2017 : Basculement

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J’ai toujours aimé les titres de Libération qui, vous le savez sans doute, ne sont jamais donnés par les journalistes (ils n’ont même pas le droit d’y mettre le nez) mais par un service spécial du journal. Aujourd’hui, ils battent tous les records. En une, Législatives, L’EMPRISE DU MILIEU, puis en page 2 Macron fait chambre à part, en page 5 Pour le Modem, une oasis après la traversée du désert, en page 6 Une élection qui attire l’abstention, en page 9 Pour Cédric Villani (un mathématicien de renom élu député hier) le compte est bon, en page 10 Nouvelle veste pour Philippot qui risque sa peau, bref un véritable festival.

Macron a donc fait main basse sur l’Assemblée nationale, et je laisse aux spécialistes le soin de commenter cette vague de « marcheurs », puisque tel est le mot qui désigne désormais les candidats de « la République en marche ».

Ce qui m'a frappé dans les résultats d'hier est ailleurs. Depuis que j’habite dans le Sud-Est de la France, à Aix-en-Provence pour être précis, la région PACA est la terre d’élection du Front National ? Il y obtenait au fil des élections 25% des voix, puis 30%, puis près de 50%.  Et il y gagnait des mairies dans la région PACA, celles de Marignane puis de Vitrolles dans les Bouches-du-Rhône, de Saint-Gilles dans le Gard, d’ Orange , de Toulon...  Aux législatives de 2012, deux députés FN ou apparentés étaient élus, l’un dans le Gard et l’autre dans le Vaucluse. Mais hier le FN a fait élire huit député, dont trois seulement sont dans le Sud (dans le Gard, les Pyrénées-Orientales et l’Hérault), et cinq dans le Nord-Pas-de-Calais. C’est-à-dire que nous assistons à un basculement du Sud vers le Nord, déplacement qui n’est pas seulement géographique mais plutôt social. Pendant longtemps, dans le sud, l’électorat du FN était essentiellement constitué de pieds noirs animés de rancœurs rassies, de nostalgies de l’Algérie française et de l’OAS. Mais, comme tout le monde, les pieds noirs vieillissent et disparaissent, et même si certains de leurs enfants héritent de l’idéologie de leurs parents, cette population électorale tend à se réduire. Le déplacement vers le Nord est d’un autre ordre : c’est dans une terre ouvrière et socialo-communiste que le FN s’implante. D’ailleurs, un de ses cinq élus dans le Nord-Pas-de-Calais est un ancien membre du parti communiste. Et il y a là de quoi réfléchir. Certains disent que la classe ouvrière a disparue, mais il en reste tout de même, et elle vote FN. Aveuglement ? Incapacité des partis de la gauche traditionnelle de leur ouvrir des horizons politiques ? Analphabétisme politique ? Tout cela à la fois ? C’est à voir, mais il faudrait voir vite. Dans quelques années il sera trop tard.

 


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fleche 12  juin  2017 : Trempette et tsunami

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Vous connaissez sans doute cette habitude qui consiste à servir, pour accompagner l’apéritif, des morceaux de légumes crus, carotte, fenouil, chou-fleur, que l’on trempe dans des sauces variées. J’ai toujours appelé et entendu appeler cela un dip, d’un mot terme anglais qui signifie « plonger ». On plonge donc, ou on trempe, son légume dans la sauce. Or, il y a quelques jours, sur le marché d’Antibes, j’ai vu devant des pots de sauce une étiquette proclamant pour trempettes. Trempette, le mot n’est pas mal trouvé, et cette néologie populaire (je veux dire qu’elle n’est pas sortie des bureaux des planificateurs ou des fonctionnaires de la langue) me ravit. Donc, si je vous invite un jour chez moi pour une trempette, il sera inutile de prendre votre maillot de bain.

De la trempette à la douche, il n’y a qu’un pas, et hier soir c’est une véritable douche qu’ont subie des candidats de droite, de gauche, d’extrême droite, dégagés dès le premier tour ou en situation difficile. La presse parle, pour les candidats macronistes, de tsunami, de raz-de-marée, de lame de fond, bref nous sommes en pleine métaphore aquatique. Pour les « dégagés » il faudrait donc parler de grande marée qui emporte tout vers le large, ou d’anguilles qui nageaient en eaux troubles et se retrouvent sur la rive, asphyxiées. Cela ne me fait ni chaud ni froid pour la droite, mais, vieux réflexe,  j’aimerais bien que les socialistes trouvent, d’une façon ou d’une autre, le moyen de se ressourcer. Ce que nous pourrions appeler, pour rester dans cette ambiance aquatique, une hydrothérapie, ou une renaissance dans un liquide amniotique. Si jamais cela advenait, nous pourrions alors célébrer ce miracle par quelques trempettes.

 

 

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fleche 6  juin  2017 : Le Qatar encerclé?

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Il y a un peu plus d’un an, début mai 2016, de retour du Qatar j’écrivais ceci :

« Au Qatar il faut tout importer. De la moindre carotte, la moindre pomme-de-terre à la machine à laver ou au climatiseur, des vêtements à l’huile, de la viande aux voitures. Ce qui constitue un étonnant paradoxe : le Qatar est à la fois une énorme puissance financière et un territoire qui (je fais de la politique fiction) s’écroulerait en peu de temps s’il était victime d’un embargo ou d’un blocus. Comment dit-on, sur le mode hypothétique, sic transit gloria mundi ? »

La politique fiction à laquelle je m’amusais alors pourrait aujourd’hui devenir réalité. En effet l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis, Bahrein et l’Egypte viennent de rompre leurs relations diplomatiques avec Doha. Je n’analyserai pas cette scission entre pays sunnites sur fond de « lutte » contre le terrorisme islamique du point de vue géopolitique, d’autres sont plus compétents que moi en la matière. Mais, parmi les mesures annoncées figure l’interdiction de survol du territoire de ces pays par les avions qataris. Regardez une carte. Un vol Paris-Doha qui jusqu’ici survolait bien sûr l’Arabie saoudite devrait désormais passer au Sud par la Libye, le Soudan, l’Ethiopie et contourner la péninsule arabique, ou au Nord survoler la Syrie et l’Iraq. Ce qui ne fera pas baisser le prix des billets...

Tout cela se résoudra sans doute sur le mode de la transaction, pour ne pas dire du marchandage diplomatique, et le Qatar a déjà fait appel au Koweït pour qu’il serve de médiateur. Mais, déjà, on se bouscule dans les supermarchés de Doha pour faire des provisions de riz et de sucre. Bref le Qatar est (momentanément ?) encerclé, et c’est à la fois inattendu et drôle.

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fleche 1er  juin  2017 : Covfefe...

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Je sais, j’arrive un peu après la bataille, mais cette phrase inachevée du président américain, despite the constant negative press covfefe..., pose problème. Non pas celui que l’on croit, concernant le sens de ce mot, covfefe, qui est clair, mais l’interruption de la phrase. Quelle est en effet la conséquence de ce covfefe négatif de la presse ? Qu’est-ce qui a empêché Trump de l’écrire en terminant sa phrase? That is the question, évidemment. On a dit qu’il été saoul, ou shooté, qu’il était tombé dans un profonde sommeil. Bullshits ! Il a été tout simplement désactivé, mis hors d’état de nuire.

En effet, covfefe a fait tilt en haut lieu, très haut lieu. Le côté obscurs de la force immédiatement alerté par les milliers de réseaux dont il dispose a fait ce qu’il fallait faire, et nul ne saura ce que Trump allait révéler : il a été remplacé par un chevalier Jedi à son image qui a d’ailleurs tout de suite pris une décision que jamais le véritable président n’aurait prise (tout le monde sait que plus écolo que lui tu meurs). L’empire galactique est ainsi sauvegardé. Ouf !

Déjà, sentant qu’il allait déraper avec ses tweets intempestifs, le côté obscurs de la force avait tenté de lui briser la main, en envoyant dans celle de Macron un fluide mortel.  Peine perdue ! Vous l’avez vu, Trump, dents serrées, suant, résistant à Macron qui faisait semblant de sourire mais lui transmettait en fait toutes les forces galactiques négatives. Trump a donc résisté ce jour-là. Mais lorsqu’il a dévoilé le mot magique, covfefe, que seuls connaissent de rares initiés, le côté obscurs de la force a prit la décision qui s’imposait, et le jedi qui a pris sa place fera, dorénavant, son devoir. Tu n’aurais pas dû, Trump, dévoiler ce covfefe, ce dérapage t’a été fatal.

Voilà, vous savez tout.

Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, covfefe ? Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous révéler notre code secret...

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fleche 31 mai  2017 : Préférences...

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Hier, j’étais invité à une émission de la radio suisse à propos de mon dernier bouquin. Le journaliste qui m’interrogeait et moi-même parlions la même langue, à quelques nonantes près : nous sommes en Suisse francophone. Avant de passer à l’antenne, j’écoute le journal de la RTS. On y parle, entre autres choses, de l’entrée de Wawrinka dans le tournoi de tennis de Roland Garros. Le matin, sur France Inter, on annonçait celles de Monfils et de Tsonga. Nous sommes bien en Suisse francophone : la même langue que la notre, mais côté sport une sorte de préférence nationale.

A propos de préférence, Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse, a expliqué hier qu’une charte locale de recrutement prévoyait que, dans les recrutements sur un emploi, les résidents corses seront favorisés. Après la préférence nationale, la préférence régionale. Racisme ? Infraction de discrimination à l’embauche ? L’avenir nous dira ce que deviendra cette charte...

Mais, jusqu’ici, c’est le Front National qui parlait de « préférence nationale ». Le FN aime bien mêler les sigles, UMPS par exemple, pour suggérer l’entente entre deux partis. La droite (Sarkozy, Copé, Kosciusko-Morizet...) l’a imité en suggérant une alliance objective entre FN et PS :  FNPS. Faudrait-il ici jouer sur l’enlacement des sigles FLNC (Front de Libération Nationale de la Corse) et FN ?

Tiens, à propos de FN. Une députée européenne FN, Sophie Montel, vient de dénoncer dans une lettre 19 eurodéputés français qui auraient employé des assistants travaillant en fait pour leur parti. On a beaucoup parlé de Marielle de Sarnez, parce qu’elle est ministre, mais il y a dans la liste d’autres nom connus (Michèle Alliot-Marie, Brice Hortefeux, Yannick Jadot, etc.) appartenant à tous les partis de l’éventail politique français. Le but de l’opération est clair : faire croire que le FN, qui a de graves problèmes avec la justice, n’est pas le seul « pourri ».  Ah bon ? Mais cette manœuvre jette une lumière intéressante sur la psychologie du FN. Que ces accusations soient fondées ou pas, nous le saurons un jour ou l’autre, il s’agit à la fois d’un comportement enfantin (les autres aussi, m’sieur, ils le font) et d’une véritable délation. Ainsi la préférence peut être nationale, régionale ou de parti...

 

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fleche 26 mai  2017 : Ca aurait pu être vrai

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Florian Philippot a cette semaine largement diffusé un SMS attribué à l’équipe de Macron conseillant à ses supportés d’aller perturber les manifestations du Front National. Problème : le SMS était un faux. Interrogé  par la presse, Philippot a reconnu : « oui, c’était un faux, mais ça aurait pu être vrai ». Ca aurait pu être vrai : nous entrons là dans une nouvelle ère , ou dans une nouvelle sémantique du vrai et du faux. Ce qui est vrai n’est plus ce qui est attesté, vérifié, authentifié, c’est ce qui est crédible. Autrement dit ce que les « gens » peuvent croire. Mieux encore : toute fausse donnée que l’on a intérêt à faire passer pour vraie et que le public pourra croire vraie sera considérée comme vraie. C’est ce que certains petits malins appellent la post-vérité, habile euphémisme pour désigner le mensonge.

Il est vrai, si je puis dire, que nous vivons depuis une vingtaine d’années sous la dictature de l’idéologie du post-quelque chose, en particulier de l’idéologie postmoderne. Désormais, post  n’indique plus la postérité, ce qui vient après, mais le contre-pied. Le postmodernisme n’est pas ce qui vient après le modernisme mais une façon ironique et désinvolte de se débarrasser de l’histoire.   Ce terme polysémique (celui de postmodernité) a servi d’étendard à divers mouvements artistiques, et il serait intéressant de demander à leurs adeptes ce qu’ils pensent de la post-vérité, qui d’un certain point de vue appartient à leur famille, la famille du post-quelque chose.

 Mais peu importe. Plus important en effet est que, dans les campagnes électorales des partisans du Brexit en Grande-Bretagne, de Trump, aux USA et en France de Le Pen, de Fillon, de Mélenchon et aujourd’hui de Baroin, les discours sont truffés de ces « fake news », de ces fausses nouvelles très vite amplifiées par les réseaux sociaux, assénées comme des vérités, c’est-à-dire, répétons-le, de nouvelles que certains veulent croire vraies.

Viendra bientôt un temps où l’on ne pourra plus dire à quelqu’un, dans une discussion, « ce que vous avancez est faux » sans qu’on vous rétorque « c’est une post-vérité ». Vous ne me croyez pas ? Pourtant ce pourrait être vrai.

 

 

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fleche 20 mai  2017 : Chomsky ne comprend pas

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Je viens de passer une semaine au Maroc, à un colloque, et je n’ai lu que dans l’avion le numéro de Libération du 11 mai, dans lequel se trouvait une longue interview de Noam Chomsky dont certains passages sont stupéfiants. On attribue au nazi Hermann Göring la phrase suivante : Quand l’entend le mot « culture » je sors mon révolver. La phrase n’est sans doute pas de lui, mais qu’importe, elle est caractéristique d’un certain état d’esprit. Or Chomsky déclare à Libé :

Quand j’entends des mots comme « dialectique » ou « herméneutique » et toutes sortes de choses prétendument profondes, alors, comme Goering, « je sors mon révolver ».

On se frotte les yeux, on relit, mais c’est bien ça : Quand j’entends des mots comme « dialectique » ou « herméneutique » et toutes sortes de choses prétendument profondes, alors, comme Goering, « je sors mon révolver ».

Et puis, il poursuit :

Si, par exemple, je lis Russell ou la philosophie analytique, ou encore Wittgenstein, il me semble que je peux comprendre ce qu’ils disent et pourquoi cela me paraît faux, comme c’est souvent le cas. Par contre quand je lis Derrida, Lacan, Althusser ou l’un ce deux-là, je ne comprends pas. C’est comme si les mots défilaient sous mes yeux : je ne suis pas leurs argumentations, je ne vois pas d’arguments, tout ce qui ressemble à une description des faits me semble faux. Alors peut-être qu’il me manque un gène ou je ne sais quoi, c’est possible. Mais ce que je crois vraiment, c’est qu’il s’agit de charlatanisme.

Résumons : Chomsky comprend Russell et Wittgenstein, et peut donc dire qu’ils ont tort. Il ne comprend rien à Derrida, Lacan ou Althusser, et affirme qu’ils sont des charlatans.

Cette ruse de la raison est vieille comme le monde. Dire qu’on ne comprend rien à quelque chose alors qu’on est supposé être intelligent, c’est laisser entendre qu’il n’y a rien à comprendre. Roland Barthes, dans une de ses Mythologies (« critique muette et aveugle »), épinglait dans les années 1950 les critiques qui feignaient de ne pas comprendre une œuvre pour laisser entendre qu'elle était nulle. Laissons-lui la parole :

Tout cela signifie en fait que l’on se croit d’une intelligence assez sûre pour que l’aveu d’une incompréhension mette en cause la clarté de l’auteur, et non celle de son propre cerveau : on mime la niaiserie, c’est pour mieux faire le public se récrier, et l’entraîner ainsi avantageusement d’une complicité d’impuissance à une complicité d’intelligence.

Chomsky va plus loin, il ne laisse pas penser qu’il n’y a rien à comprendre, il le dit : ce sont des charlatans.

Revenons à Barthes, qui écrivait un peu plus loin :

En fait toute réserve sur la culture est une position terroriste. Faire métier de critique et proclamer que l’on ne comprend rien à l’existentialisme ou au marxisme (...) c’est ériger sa cécité ou son mutisme en règle universelle de perception, c’est rejeter du monde le marxisme et l’existentialisme : « je ne comprends pas, donc vous êtes idiots ».

Chomsky procède de la même façon : « je suis intelligent, je ne comprend pas, donc c’est du charlatanisme ». Mais, en outre, il  sort son révolver, se revendiquant ouvertement de Göring. Il y a longtemps que je critique la façon de travailler des générativistes, qui choisissent soigneusement les exemples syntaxiques qui collent avec leurs théories et ignorent les autres, mais là leur maître à penser est plus expéditif: il tire. On croit rêver, mais on ne rêve pas, hélas.

 

 

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