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  26 mai   2016:
Cocktail
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Ce matin il n’y a pas de journaux quotidiens dans les kiosques en France, enfin presqu’aucun. La « CGT livre », syndicat de l’imprimerie,  a en effet décidé de ne pas imprimer la presse, pas de Libération, pas de Figaro, pas d’Opinion, pas de Monde, pas de... Ah oui, il y a un journal que, sans doute par mégarde, la « CGT livre » a laissé paraître : L’Humanité. Motif ? Tous les autres journaux ont refusé de publier un texte de la CGT. Ce syndicat s’arroge donc le droit de décider du contenu de la presse et ne laisse passer que celle qui publie sa prose. La société idéale qu’imagine la CGT est une société avec un seul journal, celui qui publie ses textes. C’est ce qu’on appelle une démocratie sélective.

Hier Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement, recadrait Bruno Leroux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale : les socialistes ne sont pas toujours d’accord entre eux. Mais il l’a appelé « Bruno Reloux ». Le passage de Leroux à Reloux est techniquement une métathèse (en grec : « permutation »). L’ennui est que le mot auquel celle-ci a mené est aussi la forme verlanisée de lourd, relou, qui a pris un sens très péjoratif. C’est ce qu’on appelle un lapsus. Le Foll se méfierait-il  de Leroux le relou ?

Le mot le plus fréquent sur Google est depuis hier est le verbe siphonner. Il semblerait que certains automobilistes, craignant la pénurie d’essence, se servent directement à la source en siphonnant les camions qui transportent le précieux carburants. C’est ce qu’on appelle de la débrouille.

Mais le mot le plus fréquent dans la bouche des automobilistes est blocage. Le blocage des dépôts d’essence, bien sûr, au point que certains automobilistes débloquent.

Démocratie sélective, lapsus, débrouille, blocage et peut-être déblocage, mettez tout cela dans un shaker, ajoutez un zeste de mauvaise foi et de postures, et secouez. Vous avez un cocktail assez caractéristique de la situation politique de la France.

 

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  20 mai   2016: Les voies, la voix (de Dieu)

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J’ai vu hier soir un reportage sur Daech dans lequel, entre autres douceurs, on expliquait  que lorsqu’on prenait quelqu’un en train de fumer on lui coupait les deux doigts qu’il utilise pour tenir sa cigarette, que si on le prenait une deuxième fois on lui coupait toute la main, etc... Méthode radicale, comme on voit, mais qui pose quelques problèmes. Pourquoi en effet le tabac est-il haram (« illicite ») ? Tous les principes de l’Islam reposent sur le texte du Coran et sur la charia, mais il n’est pas nécessaire d’être un grand historien pour savoir qu’il est tout à fait impossible que ces deux sources aient dit la moindre chose sur l’usage du tabac. La première fois, en effet, que l’on entend parler de cette herbe, c’est lorsque Christophe Colomb en constate l’usage chez les indiens des Antilles (le mot tabac est d’ailleurs arawak). Puis c’est André Thevet (1516-1590) qui en 1556 en ramène du Brésil des graines et un nouveau nom, pétun (mot qui vient du tupi) et décrit la façon dont les Indiens l’utilise. Enfin Jean Nicot (1530-1604), en 1560, ramène du Portugal des graines qu’il introduit à la cour de France. Donc, en gros, c’est au milieu du 16ème siècle que cette herbe « maléfique » arrive en Europe. Or Mohamed est mort au début du 7ème siècle, en 632, et malgré sa hauteur de vue on a du mal à croire qu’il avait prévu et condamné l’usage de quelque chose qu’il ne connaissait pas.

Je suis donc allé me promener sur Internet et je suis tombé sur un certain Cheikh Mohammed Ibn Jamîl Zînoû, qui explique que, certes, le tabac n’était pas connu à l’époque du Prophète, mais que l’enseignement de l’Islam interdit « tout ce qui peut nuire au corps », et il cite une dizaine de sourates qu’il interprète comme cela l’arrange. Je ne vais évoquer que les deux premières. On lit, soyons précis, dans la sourate 7, verset 157 : « Et il leur rend licite les bonnes choses et leur interdit les mauvaises ».  On ne peut être que d’accord, mais reste à savoir quelles choses sont bonnes et quelles choses sont mauvaises. Puis vient la sourate dite de « la vache » qui en son verset 195 dit : « Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction ». Et là on se dit, ou du moins je me dis, que lorsqu’on on vous a coupé les mains vous ne pouvez certes plus vous jeter dans la destruction... «Tout ce qui peut nuire au corps » : il est indiscutable que le tabac « nuit au corps », mais couper deux doigts, une main, voire le cou me semble nuire gravement au corps et si l’on suit le Cheikh Mohammed Ibn Jamîl Zînoû on ne peut que conclure que les pratiques de Daech sont haram, que ceux qui luttent contre les nuisances sont les plus nuisibles et qu’il serait urgent de proclamer qu’ils vont contre les enseignements de l’Islam. Tout cela, bien sûr, est de l’herméneutique, qui est loin d’être une science exacte, et c’est là que réside le problème : on peut faire dire aux textes ce que l’on veut. Nous ne saurons donc jamais si le tabac est vraiment condamné par la religion... Si les voies de dieu sont impénétrables, la voix de dieu est souvent inaudible.

Mais j’ai une autre hypothèse. La grande majorité des musulmans ne considère pas le tabac comme illicite, mais ceux qui fument s’en abstiennent pendant le ramadan tant que le soleil ne s’est pas couché. Or en arabe, comme d’ailleurs dans beaucoup de langues africaines, il n’y a pas de verbe fumer : on boit le tabac. Et j’aperçois là comme un lueur explicative, qui n’est pas théologique mais sémantique. Si boire (de l’alcool) est illicite (ce qui reste à prouver, mais c’est une autre histoire) alors boire (du tabac) le serait tout autant. C’est ce qu’on appelle se faire piéger par les mots. Les maux des mots si je puis dire. Vous voyez bien que la voix de dieu est inaudible.

 

 

 

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  15 mai   2016: Hazard ou nécessité

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Le 29 mai on commémorerait donc, si j’en crois la presse, le centième anniversaire de la bataille de Verdun sans concert. C’est le maire socialiste de la ville, Samuel Hazard, qui a pris cette décision. Motif ? Le rappeur Black M, qui devait y participer, dit dans un de ses morceaux, Désolé, que la France est « un pays de kouffars », de mécréants. Je crois n’avoir jamais écouté Black M., et je ne sais rien de ce monsieur Hazard. Mais ce qui est clair, c’est qu’il a pris cette décision sous la pression de l’extrême droite.

Florilège. Marine Le Pen tout d’abord: Ces propos sont « extrêmement injurieux à l’égard de la France ». Marion-Maréchal Le Pen ensuite : « Il est inconcevable qu’un artiste qui insulte aussi violemment la France participe à un quelconque évènement officiel de commémoration de notre histoire nationale et d’hommage à nos combattants ». Et Florian Philippot : « Crachat contre un monument aux morts ». Et j’en passe.

Mais cet incident est caractéristique de l’ambiance délétère dans laquelle nous baignons. Le politiquement correct avait pourtant depuis longtemps dépassé tous les sommets de la connerie, mais nous sommes désormais bien au delà de la connerie, dans une société complètement parano, paralysée, qui semble avoir perdu tous ses repères. Nous sommes désormais dans une société de bâillon volontaire, d’autocensure, avec un Big Brother collectif en chacun de nous ou presque, qui fait que nous nous surveillons tout seul, sans cesse, que nous nous demandons si nous pouvons dire ou écrire ce que nous nous allons dire ou écrire. Quand on a un censeur dans la tête, on n’a plus besoin de censure.

Alors, pour nous revivifier un peu les méninges, je voudrais rappeler quelques chansons qui sont dans notre culture collective et dont je me demande si elles pourraient être enregistrées aujourd’hui. Tiens, commençons par Léo Ferré.

« J’connais une grue qu’a pas d’principes (...) C’est dans les champs qu’elle traîne son cul Où y’a des croix comme des oiseaux Des croix blanches plantées pour la peau La peau des autres bien entendu » (La Marseillaise). Ou encore « C’est un pays qui me débèqu’te Pas moyen de se faire anglais, ou suisse ou con ou bien insecte Partout ils sont con fédérés » (Ils ont votés)

Et Brassens, pourrait-il chanter aujourd’hui :

« Le jour du 14 juillet Je reste dans mon lit douillet La musique qui marche au pas Cela ne me regarde pas » (La mauvaise réputation).

Et Renaud, dont la France entière fête le retour, faut-il rappeler ce qu’il chantait dans Hexagone :

« Ils font la fête au mois d'juillet, En souv'nir d'une révolution Qui n'a jamais éliminé La misère et l'exploitation, Ils s'abreuvent de bals populaires, D'feux d'artifice et de flonflons, Ils pensent oublier dans la bière Qu'ils sont gouvernés par des cons».

La nation, les mœurs, la religion, tout cela est devenu explosif, tabou, dangereux. Laisserait-on Brassens chanter aujourd’hui « Elle n’avait pas de tête elle n’avait pas L’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre, Mais pour l’amour on ne demande pas Aux filles d’avoir inventer la poudre » (Une jolie fleur) ou Putain de toi ? Et Ferré ? Se souvient-on d’une chanson dont le titre est Ton style c’est ton cul ?

Arrêtons là cette liste, elle pourrait être longue. Jacques Brel était misogyne et le chantait, Brassens parfois homophobe. Et alors ? Sommes-nous si peu sûrs de nos positions, de nos choix, de nos principes, que nous sommes devenus incapables d’accepter d’entendre ces artistes? Faut-il interdire les livres de Céline ? Ou Histoire d’O ? Ou L’Amant de lady Chatterley ?

Bref, monsieur Hazard, maire socialiste de Verdun, était-il vraiment nécessaire que vous vous déculottiez devant les jappements du FN ?

 

 

 

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  10 mai   2016: Baupin au féminin

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C’était  il y a de bien nombreuses années, j’étais encore jeune et sémillant, et j’étais allé interviewer un groupe de chanteuses. Je portais ce jour-là un pantalon moulant et l’une des interviewées me mit la main sur le sexe, la main aux couilles pour être plus précis, et me lança : « c’est à vous, çà ? ». La surprise passée j’ai ri, puis je me suis dit que les femmes devaient subir ce genre d’attouchements tous les jours et j’ai pris l’incident comme une leçon de choses, ou comme une petite vengeance humoristique de femmes en avance sur le temps.

Depuis hier, tous les media bruissent : un homme politique, Denis Baupin, est subitement dénoncé par un certain nombre de femmes du même bord politiques, les Verts, pour harcèlement sexuel.

D’un côté dragueur invétéré, mains baladeuses, blagues graveleuses, de l’autre silence, protection peut-être, omertà... Et puis les langues se délient, bien tard, mais elles se délient. Laissons de côté le moralisme ou l’indignation, choses faciles, attendues, pour nous demander pourquoi ce long silence. Volonté d’une organisation politique de ne pas faire de remous ? (on parle souvent des Verts, et rarement en bien). Crainte des victimes de se voir mises au ban de la carrière politique ? (les psys expliquent que la parole des femmes se libère difficilement)

Ce qui est sûr, c’est que cette parole est aujourd’hui libérée et qu’on ne l’arrêtera plus.

Au fond, il y a 45 ans, j’aurais dû porter plainte contre cette main féminine baladeuse. Non, je rigole. Et pour rire encore un peu plus (mais je dois à la vérité de dire que j’emprunte en partie ma chute à Roselyne Bachelot, merci Roselyne), je me demande ce qui se passerait si l’on décidait de féminiser le nom de Denis Baupin. Denise, certes. Mais Baupin ? Ah oui, belle pine. Mais ça reste à démontrer...

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  4 mai   2016: Golfe persique, un p'tit tour et puis m'en vais

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De Doha…

Depuis que je traîne mes guêtres à travers le monde j’ai toujours une petite interrogation lorsque je vais dans un pays que je ne connais pas encore. Bien sûr on a toujours des idées toutes faites, des représentations, on s’attend à quelque chose, que l’on trouvera ou pas. Cette fois-ci, j’allais pour la première fois dans deux pays d’un seul coup, le Qatar et le Koweït, avec une certaine curiosité: pays arabes riches, golfe persique, wahhabisme, pétrole, statut de la femme, tout cela se mêlait dans mon esprit et orientait mes interrogations.

Tout commence à l’aéroport de Roissy. Je suis en classe affaires et j’ai donc accès à un « salon », que Qatar Airways partage avec une compagnie yéménite et une pakistanaise. Fauteuils confortables, presse quotidienne et hebdomadaire, un bar où jus de fruits et amuse-gueules sont en libre service. Peut-être victime de préjugés ou de représentations, je me demandais s’il y aurait de l’alcool. Réponse ? Oui, mais… Mais il faut avoir du nez pour penser à contourner le comptoir et découvrir derrière un mur les vins et alcools, également en libre service mais légèrement dissimulés aux regards. Et il en va un peu de même dans l’avion. On vous distribue un menu bilingue, en anglais et en arabe, dans lequel vous pouvez choisir vos plats et vos boissons sans alcools. En revanche la liste des boissons alcoolisées, distribuée à part, est uniquement en anglais. Procédure d’évitement, ou de dissimulation ? Je ne sais pas, et je ne sais pas non plus comment les choses se passent en classe touriste, mais ici, en classe affaires, tout semble légèrement flou. Ainsi, toujours peut-être victime de préjugés ou de représentations, je me demandais si les hôtesses seraient voilées. Réponse ? Non, mais… Mais les hôtesses sont indiennes, asiatiques ou africaines, en bref elles ne sont ni qataries ni, sans doute, musulmanes.

Et puis, toujours dans l’avion, sur l’écran qui affiche l’altitude, le temps de vol, la température extérieure, apparaît de temps en temps le dessin d’un avion, le notre bien sûr, auquel s’ajoute une flèche indiquant la direction de la Mecque. Mais je n’ai vu personne prier… Et, en sept heures de présence dans l’avion, je n’ai pas entendu un mot d’arabe : uniquement anglais et français. Il est vrai que le commandant de bord était français, française plutôt, car il s’agissait d’une pilote, le commandant était une femme.

Je suis arrivé à Doha au petit matin. Le passage des formalités de police est ultra rapide : il y a un itinéraire réservé aux passagers de classe affaires, je vois les gens préparer leur carte de crédit pour régler les frais de visa, mais « mon » policier repousse la mienne d’un geste et me dit qu’il a déjà été payé par l’université. L’accueil est ici prévenant.

Une voiture m’attend et sur la route qui mène au centre ville j’ai une impression de verdure : lauriers roses, pelouses… Mais il s’agit d’une verdure « subventionnée » si je puis dire, d’une verdure généreusement arrosée alors qu’ailleurs, pas très loin, c’est la sécheresse qui règne. D’un côté la mer, de l’autre le désert, et entre les deux un pays de 11. 500 km2  et d’un peu plus de 2 millions d’habitants, dans les deux cas quatre fois moins que la Suisse. Mais la Suisse n’est pas propriétaire du PSG  et ne possède pas 35.000 mètres carrés d’immobilier sur les Champs Elysées… Le Qatar est donc un tout petit pays qui se porte fort bien du point de vue économique.

La population de Doha a, depuis 1986, était multipliée par quatre. Ces chiffres nous montrent qu’il ne peut pas s’agir d’un accroissement naturel (la différence entre les morts et les naissances)  et que seules les migrations peuvent les expliquer. En fait, les Qataris d’origine représentent environ 20% de la population et l’on entend, dans les rues parler les différentes formes d’arabe aussi bien que le tagalog, le malayalam, le l’hindi, l’ourdou, le tamoul et bien sûr l’anglais: un véritable laboratoire pour qui voudrait faire des enquêtes sur le plurilinguisme.

Mon hôtel, à Doha, s’appelle Retaj, nom fortement connoté : le mot signifie en arabe « cadenas » et a donné le verbe « cadenasser », mais c’est selon certains le nom de la grande porte ou de la clef de la Ka’aba, à la Mecque. Or (ou par conséquent) l’hôtel Retaj est géré selon les principes de la charia, défense d’y fumer et d’y boire. En fait ils ont ménagé un espace confortable dehors, tables, chaises, fauteuil, parasols, où l’on peut  fumer en mangeant un morceau ou en buvant son café. Je sais, défense de boire, mais vous avez remarqué que certains verbes, employés de façon intransitive, prennent un sens renforcé : « il boit », cela signifie il boit comme un trou, il est alcoolo, et « défense de boire » signifie donc défense de boire de l’alcool.

Toutes les femmes travaillant à l’hôtel portent un pantalon, une longue tunique et un foulard cachant leurs cheveux. En revanche, parmi les clientes il y a une certaine diversité. Cela va du niqab intégral à la jupe au dessus du genou. La charia ne s’applique donc pas aux clientes, seulement aux employées. Mais pour l’alcool elle s’applique à tout le monde. Le climat est sec au Qatar, le régime aussi. A propos de régime, le Qatar, selon l’article 1er de sa constitution, est un « système politique démocratique », et ses lois ont pour « source première » la « Charia islamique ». Cela ressemble à un oxymore, mais je n’ai pas eu le temps, durant mon court séjour, d’enquêter du côté des droits de l’homme. On dit que l’homosexualité est punie par la peine de mort, que les relations sexuelles extraconjugales sont interdites, mais je ne me suis pas trouvé en situation de vérifier l’une ou l’autre de ces assertions. Quant aux bruits selon lesquels le pays financerait largement le terrorisme islamiste, je n’en sais rien non plus, mais il y a ici tellement d’argent… Le Qatar finance même le PSG, c’est vous dire. Quoiqu’il en soit, l’accueil est très chaleureux, très amical, malgré les oppositions théoriques dont je parlerai plus loin.

 

De la fenêtre de ma chambre, j’ai une vue à 180° sur la mer et sur la ville, une ville de 800.000 habitants, qui je l’ai dit a connu une croissance rapide et n’a guère plus de 50 ans. Le centre ville (souk Wakif, marché aux faucons, marché de l’or…) présente une architecture traditionnelle, souks, maisons basses, mais tout cela sent le ciment du 20ème siècle. Et, en roulant le long de la corniche, on voit, à côté de tours qui n’ont rien à envier à celles de Hong Kong, de vieux boutres, souvenirs d’une époque pas très lointaine où la principale ressource du pays était la pêche aux perles. Mais le gaz naturel et le pétrole ont renvoyé les pêcheurs de perles au rayon des antiquités… A propos de perles, je suis allé me promener dans un nouveau quartier (en fait, un quartier plus récent que les autres, en attendant le prochain), qui s’appelle the pearl, une sorte d’île artificielle en forme de perle, où l’on trouve des commerces et des logements de luxe ainsi que ne nombreux restaurants. Sans doute a-t-on voulu concurrencer Dubaï, où l’on a construit trois îles artificielles en forme de palmiers. Et l’on a l’impression d’assister à une course à la démesure : la plus haute tour, le plus grand port et même … le plus grand dictionnaire historique de l’arabe, que le Qatar finance à grands frais. Ce qui me mène à quelques notations professionnelles.

 

Je suis venu à Doha pour faire la conférence inaugurale d’un colloque consacré aux « politiques linguistiques dans le monde arabe, réalité et perspectives ». Détail piquant, je suis le seul invité occidental, le seul aussi à ne pas intervenir en arabe : les autres intervenants sont du Qatar, bien sûr, mais aussi du Maroc, de Jordanie, d’Arabie saoudite, d’Iraq, d’Algérie ou de Tunisie. J’ai évidemment expliqué, avec le plus de diplomatie possible, qu’une politique linguistique est difficile à imaginer si elle porte sur une langue « sacrée » (on ne peut guère que tenter de l’imposer à tout le monde), qu’il y a contradiction entre le caractère séculier des arabes nationaux (tunisien, marocain, égyptien, libanais, etc.) et  de l’amazighe (berbère) d’une part, et d’autre part le caractère sacré de l’arabe officiel, que pour la réussite scolaire des enfants il était préférable de commencer à les éduquer dans une langue qu’ils parlent déjà (leur arabe local) que dans une langue qu’ils ne parlent pas (la langue officielle), etc., terminant en évoquant Malte dont la langue nationale, le maltais, est une forme d’arabe, mais un arabe séculier : si la langue du peuple peut y avoir une reconnaissance officielle, c’est bien entendu parce que Malte n’est pas un pays musulman, que l’arabe n’y a aucune valeur sacrée.

Et les réactions ont été très intéressantes. D’une part un groupe majoritaire d’intervenant s’est insurgé contre le fait que, selon moi, l’arabe officiel n’existait pas (j’avais dit en fait qu’il n’était la langue maternelle de personne), insistant sur le fait que les « dialectes » étaient de l’arabe classique, une forme de l’arabe classique, mais de l’arabe classique, que la garantie de la survie de l’arabe c’étai le Coran, etc.  Quelqu’un a même expliqué que si un berbère lisait le Coran et disait la prière, alors il parlait arabe au moins une heure par jour. D’autre part un groupe plutôt minoritaire a soutenu que les pays arabes se contentaient d’une politique de l’autruche,  qu’ils avaient besoin de regard extérieur comme le mien, qu’ils ne pourraient pas avancer s’ils n’acceptaient pas ce que je disais, et un collègue m’a même dit ensuite : « ce que tu as dit est tellement vrai qu’on ne peut pas l’accepter ». Le premier groupe avait des arguments tirant sur la théologie, et venait essentiellement du Machrek, le second avait des arguments plus linguistiques et venait plutôt du Maghreb. Situations différentes, bien sûr, mais aussi formations théoriques et idéologiques différentes. Entre Machrek et Maghreb il y a un gouffre, du moins pour ce qui concerne la génération présente au colloque, mais un gouffre qui est peut-être en train d’être partiellement comblé par l’islamisme : les interventions maghrébines les plus favorables à l’imposition d’une unité linguistique arabe venaient des plus jeunes participants.

Dans la suite des communications auxquelles j’ai assisté, j’ai été frappé par un thème récurrent : la protection de la langue arabe, l’idée que l’identité arabe repose sur deux piliers, la religion et la langue, qu’il faut unifier les « dialectes » en une seule langue arabe, qu’il faut purifier, améliorer  l’arabe, ces différents arguments apparaissant plusieurs fois. Il y a bien sûr une contradiction entre l’idée que l’arabe est une langue parfaite, la langue de Dieu, et l’idée qu’il faudrait la purifier, l’améliorer, la protéger. Mais, surtout, j’ai le sentiment  que la situation actuelle des parlers arabes face à la fusha (la langue officielle) est comparable à celle de l’espagnol, du français, de l’italien, etc. face au latin il y a quelques siècles. On sait que cette dernière situation a évolué vers une différenciation, vers l’émergence de nouvelles langues, on ne sait pas encore comme évoluera la situation arabe, vers une unification ou vers un éclatement. Mais j’ai aussi le sentiment qu’en défendant bec et ongles la fusha, qu’en cherchant à la normaliser toujours plus, à l’imposer, on accroît le fossé entre elle et les « dialectes », qu’on appelle darija dans le Maghreb, ammiya dans le Machrek, et qu’on joue en quelque sorte contre son camp. De tout cela il m’a été difficile de discuter, et j’avais l’impression de me trouver face à une grande paranoïa : une partie de mes interlocuteurs semblait dans une grande insécurité identitaire (leur religion, leur langue) et considérait mes arguments comme l’émanation d’un complot contre l’arabe. Mais surtout, j’ai eu le sentiment que beaucoup de participants n’avaient aucune formation à l’analyse ou à la critique des théories, qu’ils ne prenaient aucun recul face à leur situation, en un mot qu’ils étaient loin de la science et en pleine idéologie ou théologie, ce qui revient d’ailleurs au même.

 

Bon, nous allons en rester là pour ces considérations qui vont finir par vous casser les pieds. Mais j’oubliais, les femmes. En grande majorité elles portent le niqab, ce qui fait du Qatar un pays doublement bicolore : blanc (les hommes dans leur dichdach) et noir (les femmes dans leur niqab), bleu (le ciel, la mer) et jaune (le sable). L’université est dédoublée, une partie pour les hommes et l’autre pour les femmes, et la bibliothèque universitaire l’est également, un étage pour les hommes, l’autre pour les femmes. Nous sommes rassurés. Mais les femmes sortent seules, on les voit au restaurant, dans la rue (enfin, on ne les voit pas, on voit leur emballage) et elles conduisent leurs voitures. Nous sommes  donc doublement rassurés.

Je l’ai dit, l’accueil est très chaleureux, et en outre on mange très bien au Qatar, du moins pour qui aime la cuisine orientale. Mais il est, selon mon expérience, impossible d’y boire. Peut-être en apparence : on m’a dit plusieurs fois (encore des résidents Maghrébins) que « halal » était ici toujours à mettre entre guillemets, ou qu’on le mettait volontiers entre parenthèses. Mais, guillemets ou pas, parenthèses ou pas, je n’ai pas absorbé une goutte d’alcool en quatre jours. Régime sec. Renseignements pris, les Qataris n’ont pas le droit de boire de l’alcool et ne peuvent pas en acheter. Mais les étrangers, y compris ceux originaires de pays arabo-musulmans, peuvent en acquérir dans des endroits spécialisés en présentant leur feuille de paie : ils ont droit de dépenser un certain pourcentage de leur salaire. Mais je ne sais pas si l’état qatari tire un bénéfice de taxes sur ces alcools, comme l’état français tire de confortables bénéfices des taxes sur le tabac, dont il combat par ailleurs la consommation…

Pour finir, je voudrais ajouter deux choses. D’une part, que la situation de ce pays est fascinante. Il n’y avait rien, ou pas grand chose, sur ce bout de terre il y a soixante ans. Aujourd’hui, on construit sans cesse et partout, on travaille sur les chantiers 24 heures par jour et certains me disent que, partant quelques semaines en vacances, ils trouvent leur quartier modifié à leur retour et doivent retrouver leurs marques (à propos, Jean Nouvel est en train de construire un musée en forme de…rose des sables. J’ai vu le chantier, ça promet !). D’autre part qu’au Qatar il faut tout importer. De la moindre carotte, la moindre pomme-de-terre à la machine à laver ou au climatiseur, des vêtements à l’huile, de la viande aux voitures. Ce qui constitue un étonnant paradoxe : le Qatar est à la fois une énorme puissance financière et un territoire qui (je fais de la politique fiction) s’écroulerait en peu de temps s’il était victime d’un embargo ou d’un blocus. Comment dit-on, sur le mode hypothétique, sic transit gloria mundi ?

 

…à Koweit city

Un peu plus grand (17.000 km2) et un peu plus peuplé (3 millions d’habitants) que le Qatar, le Koweit est encore plus urbanisé : 90% de la population vit dans la capitale et seulement 8% du territoire est occupé. Si j’avais effectué mon parcours dans l’autre sens, Koweit puis Qatar, j’aurais sans doute eu une impression différente. Après l’extrême sophistication architecturale de Doha, Koweit city est en effet décevante. A part les quelques tours ultramodernes du centre ville, l’architecture évoque majoritairement des HLM entre lesquels subsistent parfois des villas, belles ou décaties. En fait tout semble ici moins récent, ou moins neuf voire un peu fané. Car si Doha est une ville « fondée », relevant presque de la génération « spontanée », à l’image des Neapolis, des Newton, des Villeneuve ou des Neuville que l’on trouve un peu partout dans le monde, Koweit a une histoire : si le pays, comme le Qatar, est d’indépendance récente, la famille Al-Sabah est au pouvoir depuis près de trois siècles alors qu’en comparaison les Al-Thani font un peu nouveau riche.

Son port naturel est en activité depuis au moins la fin du 17ème siècle, abritant d’abord des pêcheurs arabes, puis des navigateurs commerçant avec l’ensemble de la région, jusqu’aux Indes. Dans le port, les boutres sont toujours en activité, alimentant chaque jour le grand souk aux poissons dont la visite est, de ce point de vue, intéressante. Sur les étals en effet, les pancartes ne donnent jamais le nom des produits vendus mais leur provenance : poissons ou crevettes venant du Koweit, bien sûr, mais aussi d’Inde, d’Arabie saoudite, d’Iran, de Dubaï, de Bahreïn…, une véritable carte géopolitique qui témoigne de liens commerciaux multiples. Et le grand souk, même s’il est relativement moderne, semble plus naturel que ce que l’on voit à Doha, plus vivant aussi : les tables des restaurants en plein air accueillent diverses couches de la populations qui se mêlent, avec la même bigarrure linguistique qu’à Doha cependant.

Un tiers seulement de la population a la nationalité koweitienne.  Les autres ont un statut « inférieur », moins de droits, moins d’accès aux carrières, à l’université publique, etc. que les citoyens du Koweit. Mais il y a une curieuse partition sémantique de ces étrangers. Les uns sont, en arabe comme en anglais local, baptisés « expats » (expatriés). En français le terme est plutôt valorisant, les « expats » sont envoyés par leur gouvernement ou leur entreprise, ils sont en général surpayés, et jouissent d’un statut social sans comparaison possible avec celui de ceux qu’on appelle  travailleurs migrants ou clandestins et qui sont pourtant eux aussi expatriés. Mais tous les étrangers qui travaillent au Koweit sont considérés comme des « expats », du PDG d’une grande entreprise aux femmes de ménage philippines, ce qui, sur le plan intellectuel, est plutôt satisfaisant. Il y a cependant une deuxième catégorie, les « bidouns», mot qui signifie en arabe « sans nationalité », « apatride », à comprendre comme « sans la nationalité koweitienne ». Ces « bidouns » cependant sont parfois de faux apatrides, qui tentent d’obtenir des papiers koweti. Et la chasse aux faux papiers bat son plein. La presse parle de trafics, certains payant de 30 à 60.000 euros pour obtenir de faux papiers koweitiens pour eux ou pour leurs enfants. Evidemment, lorsqu’on les prend sur le fait, ce sont les acheteurs qui sont punis et non pas les vendeurs…

Autre différence avec le Qatar, même si la richesse est à peu près la même, on a l’impression que le « bling bling » est moins présent, moins pesant. Et l’on se dit que l’invasion irakienne de 1990 et l’intervention « salvatrice » des puissances occidentales a peut-être laissé des traces dans les mentalités, qu’en gros les Koweti la ramènent moins que les Qatari. Il y a pourtant dans la ville un lieu de passage obligé, l’Avenues mall, une structure de plus d’un kilomètre de long (des travaux en cours vont au moins doubler sa superficie), climatisée à mort (45 degrés dehors, 17 dedans), où s’entassent des boutiques de toutes les grandes marques européennes et des restaurants qui n’ont rien de populaire. Les gens s’y pressent, s’y montrent, paradent, en particulier beaucoup de Saoudiens qui font un peu péquenots découvrant la ville, un peu « cousins de la campagne » qui ne savent pas trop comment s’habiller. Mais, en y regardant de plus près, tous ces gens ne semblent guère acheter. Peut-être préparent-ils tout simplement leur voyage de l’été prochain en Europe et iront-ils acheter à la source, à Milan ou à Paris, ce qu’ils ont repéré dans cette galerie… Pour le reste, on a la même impression qu’au Qatar : pour les femmes, burqa très répandue et liberté de mouvement (ici aussi elles conduisent, ici aussi elles sortent seules), et une plus grande sévérité pour l’alcool (introuvable, même à l’aéroport), je vais y revenir.

Et puis, bien sûr, j’ai donné des conférences au Koweit, avec le même type de réactions mélangées qu’au Qatar. Alors coupons là et finissons par là ou j’ai commencé, l’alcool. Ici seules les ambassades et leur personnel échappent au régime sec. Ce qui m’a permis d’assister à une scène amusante. Je revenais d’une sortie au restaurant dans la voiture d’une couple de Français travaillant à l’ambassade (et ayant donc de l’alcool) avec un « expatrié » maghrébin. Les Français nous proposent de monter boire un verre chez eux, le Maghrébin accepte avec un enthousiasme non dissimulé et me cite une proverbe tunisien : « Quand on demande à un aveugle ce qu’il souhaite le plus, il répond un panier d’yeux ». Transposez à l’alcool : ça ne vaut pas nécessairement les poèmes d’Omar Khayyâm, mais ça tient quand même la route.

Je parlais, au début de ce billet, d’idées toutes faites ou de représentations, et je me rends compte que je n’y ai pas échappé. Sans doute n’ai-je pas assez insisté sur le dynamisme de ces situations. On a le sentiment que tout peut évoluer subitement dans un sens ou dans l’autre, que l’on vit au dessous d’un volcan sommeillant (je sais, il serait plus juste d’écrire que l’on dort au dessus de champs de pétrole vieillissants), et que le déséquilibre entre les populations autochtones, minoritaires, et les autres, ainsi que la situation géopolitique plus large, pourraient bien mettre un jour un grain de sable dans les rouages. Le voyageur pressé que j’étais, un p'tit tour et puis s'en va, est peut-être passé à côté de courants souterrains plus intéressants que ce que je viens de vous raconter.


 

 


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  22 avril   2016: Lecture

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Un peu d’auto-promotion. Ca vient de sortir, j’y ai travaillé cinq ou six ans et j’y tiens, cela s’appelle La Méditerranée, mer des nos langues, et c’est publié par CNRS éditions.

Ceci dit, je pars donner des conférences au Qatar et au Koweit, je vous en parlerai au retour.

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  14 avril   2016: Amalgame

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Cela ne vous aura pas échappé, toutes les radios, toutes les télévision, tous les journaux en ont fait leurs titres: Renaud est de retour dans la chanson française. Je ne vais parler ici ni de sa carrière ni de son dernier disque, je le fais dans un article à paraître dans le prochain numéro du Français dans le Monde, la revue des professeurs de français à l’étranger En revanche, je voudrais commenter ce qu’en a écrit Sophie Delassein dans L’Obs. Voici tout d’abord le passage qui a retenu mon attention :

« Mais là où il étonne vraiment, c’est quand il fait taire en lui ses tropismes antisionistes pour pleurer, dans « Hyper Cacher », les victimes juives de la porte de Vincennes ».

En général, j’aime bien ce qu’écrit sur la chanson S. Delassein, mais cette phrase m’a révolté. Ainsi, parce que Renaud est antisioniste, il ne pourrait pas pleurer des victimes juives du terrorisme ? Il y a là un amalgame cher à l’état israélien, qui confond systématiquement antisionisme et antisémitisme, un amalgame qu’il est déshonorant d’utiliser. Comme si l’état d’Israël n’était pas un état comme les autres, dont on peut critiquer la politique sans pour autant amalgamer ses citoyens derrière cette politique. Israël bafoue systématiquement les règlements internationaux, il colonise impunément ce qui lui plait des territoires palestiniens, ne respecte pas les résolutions de l’ONU, sans que personne (et surtout pas les USA) ne s’en émeuve, et nous ne devrions pas le dénoncer, sauf à passer pour racistes ? Critiquer la politique de Poutine, est-ce être raciste anti russe ? Critiquer la politique de la Corée du nord, est-ce être raciste anti coréen ? Cette ruse de la raison, qui voit de l’islamophobie derrière la critique de l’islam radical et de l’antisémitisme derrière la critique de l’impérialisme israélien, qui voyait naguère de l’ « anticommunisme primaire » derrière la dénonciation des crimes du stalinisme, est proprement insupportable. Elle est pourtant de plus en plus répandue, pensée politiquement correcte dévoyée. L’état d’Israël est un état voyou, un état assassin, et une bonne partie de ses citoyens, mais une partie minoritaire, s’oppose fermement à sa politique, il suffit de voir les résultats des élections. Dire cela, c’est affirmer une opinion politique et sûrement pas un quelconque racisme. Dire le contraire, confondre volontairement la critique d’un état avec du racisme, c’est plus que de la mauvaise foi, c’est du totalitarisme. C’est vouloir faire d’Israël un état à part, protégé, sacré, et qui aurait tous les droits. C’est vouloir jouer sur une certaine mauvaise conscience occidentale, c’est utiliser l’horreur de l’holocauste comme excuse à d’autres horreurs, bref c’est dégueulasse.

 

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  11 avril   2016: Le jeu des je

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Il a suffi que je m’absente quelques jours pour que Macron, sans rien me dire, en douce, comme un voleur, crée son propre parti, En Marche, ni de gauche ni de droite dit-il, ce qui bien sûr en fait rire plus d’un. Mais il ne trompe personne, surtout pas moi qui, dans une vie antérieure, ai travaillé sur les sigles. Tu es démasqué, Emmanuel : ni gauche ni droite peut-être, mais surtout macroniste ! Car, de la même façon que « Les Républicains » sont devenus LR,  « En Marche », donnera très vite EM, c’est-à-dire Emmanuel Macron. Un parti à sa gloire, vous l’aurez compris.

Dans ce bal des égos que constitue le monde politique il serait d’ailleurs amusant que chacun des danseurs ou chacune des danseuses crée un groupe, un parti ou un mouvement à ses initiales. Ainsi, pour commencer par les femmes, ce qui est la moindre des courtoisies, Michèle Alliot-Marie pourrait prendre la tête d’un Mouvement Affaires et Magouilles,  Ségolène  Royal pourrait créer le Syndicat des Recalés et Rachida Dati le groupe Restons Dormir (sur les bancs du parlement européen, bien sûr).

Passons aux hommes et tout d’abord au premier d’entre eux, notre président de la république François Hollande, qui lancerait le groupe Faire Honte. Pour Alain Juppé nous pourrions penser au mouvement des Anciens Jeunes tandis que Manuel Valls créerait le parti des Mâles Volcaniques. Et Claude Bartolone pour sa part, après son échec aux élections régionales, aurait pu créer le Club des Battus. Restent bien sûr deux cas à part, Sarkozy et Mélenchon. Pour le premier, ses supporters pencheraient bien sûr pour Notre Seigneur ou Notre Sauveur, mais son programme pourrait, de façon plus appropriée, être baptisé Nouvelle Salade et les rappeurs aimeraient sans doute Nique Sa mère. En son for intérieur, il verrait cependant bien sa carrière politique frappée d’un tampon Non Stop (ce qui, grâce aux diverses immunités dont il pourrait ainsi jouir, mettrait fin aux diverses poursuites judiciaires qui le menacent). Quant à Mélenchon, qui dans le bal des égos est la vedette incontestée, il rêve peut-être que l’on crée pour le soutenir le mouvement Je Loue Mélenchon, que les jeunes se mobilisent dans une Jeune Ligue Mélenchoniste ou sous l’appellation des Jeunes Loups Méchants, mais pour nous en tenir au jeu des je, quelque chose comme Je Lutte pour Moi, J’ai Le Moral  ou encore J’ai Le Melon serait du plus bel effet.

 

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9 avril   2016: Allez en Tunisie

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C’est toujours avec émotion que, une ou deux fois par an, je vais dans mon pays natal, la Tunisie. Et les choses ont pris une tournure différente depuis la « révolution de jasmin » : les signes du changement, et de la résistance au changement, voire de la réaction, sont partout visibles. Mes séjours sont donc désormais presque sémiologiques.

Tout d’abord, on célébrait le 6 avril le quinzième anniversaire de la  mort d’Habib Bourguiba, le premier président de la république, déposé en 1987 par son premier ministre, Ben Ali, qui aura le sort que l’on sait. Mais avant d’être éjecté par une révolte populaire, Ben Ali avait tenté d’oblitérer le souvenir du « combattant suprême » : pendant plus de vingt ans on ne parla guère de celui qui avait été l’artisan de l’indépendance du pays puis de sa modernisation. On débaptisa bien des « boulevards Bourguiba », devenu « boulevards de l’environnement » (l’écologie a parfois bon dos). Or, cette année, la presse a consacré une grande place à Bourguiba, qui semble redécouvert. L’actuel président s’est rendu à son mausolée, à Monastir, une plaque a été posée devant son ancien cabinet d’avocat, de nombreux articles mettent l’accent sur ce qu‘il a apporté au pays, bref, s’il est des morts qu’il faut qu’on tue il en est d’autres qu’on réhabilite.

Si la fin de son « règne » fut calamiteuse, Bourguiba a en effet apporté beaucoup de choses à son pays, en particulier dans les domaines de la condition féminine, de l’éducation et de la santé. Les jeunes tunisiennes, nées dans un pays où la femme avait pratiquement les mêmes droits que l’homme, ne savaient sans doute pas qu’elles devaient leur presque égalité (qui saute aux yeux lorsqu’on compare leur statut à celui des femmes dans les autres pays arabes) à leur ancien président. Elles semblent le redécouvrir aujourd’hui.

Le hasard a fait que deux figures tunisiennes sont mortes le même 6 avril. Adel Mothéré d’une part, journaliste radio de grande qualité, que j’avais un peu connu, et Mohamed Sghaier Ouled Ahmed, un grand poète de langue arabe. Je suis allé à l’enterrement du premier et, surprise, il y avait beaucoup de femmes, la plupart ne portant pas de voile. Traditionnellement, les femmes ne vont pas à l’enterrement des hommes, elles sont considérées comme « impures » et leur présence est jugée néfaste au devenir du défunt. Ce n’est que le lendemain qu’elles peuvent se rendre sur la tombe. J’ai su par un ami qu’à l’autre enterrement, celui du poète, une femme portait même le corps (enveloppé dans un linceul le corps est portés sur les épaules de parents ou d’amis), qu’une autre jeta de la terre dans la fosse, ce qui était impensable en Tunisie il y a quelques années et l’est toujours dans les autres pays arabes.

Le poète Ouled Ahmed était un contestataire d’une grande lucidité, honni par les islamistes et adoré par les progressistes. Il avait écrit, avec émotion, sur sa mère, prénommée Tounès (« Tunisie »), et il avait vécu dans une quasi misère. De son côté, Bourguiba avait, à sa mort, l’équivalent de trente euros sur son compte en banque, ce qui nous change de bien des chefs d’état. Un article publié le 7 avril dans La Presse avait pour titre « Etre Bourguiba et Ouled Ahmed ou ne pas être », une façon de relier ces deux hommes qui, métaphoriquement, avaient le même amour pour Tounès.

Bref, les choses changent, et elles changent par le bas, par un militantisme quotidien des femmes tunisiennes qui se sont mobilisées dès qu’elles ont compris qu’En Nahda, le parti islamiste, voulait réduire leur liberté. Autre chose impensable, certaines se rendent dans les cafés, où l’on ne voyait naguère que des hommes.

Les attentats du Bardo et de Sousse ont eu pour conséquence une réduction terrible du nombre de touristes étrangers, en particulier français. Or l’économie du pays repose en grande pays sur le tourisme, qui se trouve désormais dans une situation économique tragique. C’est d’ailleurs l’un des objectifs du terrorisme, couper les pays arabes de l’Occident. Alors, dès que vous en aurez le loisir, allez en Tunisie.

 

 

 

 

 

 

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flecheavril2   2016: RATP

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Le premier avril stimule parfois l’imagination, jusque dans des lieux imprévisibles. Ainsi, hier, la RATP est intervenues sur les noms des stations de métro.  La station Cadet est devenue Cadet Rousselle, Crimée est devenue Crimée châtiments, Pyrénées Alpes, Alexandre Dumas Trois Mousquetaires. Ou encore Parmentier a été remplacée par Pomme de terre,

Pyrénées par Alpes, Télégraphe par #Tweet, Château d’eau par Château de sable, Monceau par Ma pelle, Saint Jacques par Coquille, Joinville-le-Pont par Joinville-le-Pont Pon ! Pon !, Opéra par Apéro.

Pour finir, deux réussites : Quatre Septembre a donné Premier avril et Anvers a été écrit à l’envers. Non pas en verlan, mais comme si la plaque avait été tournée dans l’autre sens (faites les pieds au mur et lisez ANVERS).

Chacun de ces exemples mériterait un commentaire culturel et linguistique. Mais je sais que vous n’en avez pas besoin. En revanche, si vous êtes prof, vous devriez pouvoir vous amuser avec vos élèves.

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fleche29 mars  2016: Pas de photo, pas de preuve...

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Chaque fois que je vais en Grande-Bretagne, et j’y vais souvent et depuis longtemps, j’ai l’impression que la distance culturelle qui nous en sépare est inversement proportionnelle à la distance géographique : si proche et si lointaine...  Bref, passer quelques jours à Londres est une expérience agréable, que l’on a toujours plaisir à renouveler, et qui prête à la réflexion. A Pâques, les jonquilles sont omniprésentes et me remémorent un poème de William Wordsworth qui traîne dans un coin du dortoir de ma mémoire depuis le collège : « I wandered lonely as a cloud/that floats on high over vales and hills/ When all at once I saw a cloud/ A host of golden daffodils... ». Bref, cela me rajeunit. Mais Londres et la Grande-Bretagne ne sauraient se ramener aux jonquilles pascales,.

 

Sur la BBC, je vois une journaliste en direct de Bruxelles, présentée comme « Europe correspondant », et je me demande si le continent est considéré comme un tout ou s’il s’agit simplement de la correspondante de la chaîne auprès de l’Union européenne. Quoi qu’il en soit, l’Europe est lointaine, et certains veulent d’ailleurs s’en éloigner plus encore. On dresse des listes d’entreprises ou de personnalités, les pour, les contre, avec une signalétique simple : Remain ou Leave. Le Brexit est en marche... Pourtant, à l’hôtel ou dans les restaurants, les employés sont rarement britanniques : hongrois, français, italiens, espagnols, le plus souvent reconnaissables à leur accent. L’Europe est là, à tous les coins de rue, et pas seulement l’Europe d’ailleurs. Le Moyen Orient est lui aussi bien représenté, restaurants halal, agences immobilières proposant en arabe des appartements luxueux, agences de voyage également arabisées...

J’avais lu il y a quelques mois un petit livre du dessinateur néerlandais Peter de Wit, Burqa fashionista, dans lequel on voyait des femmes en noir, toutes semblables, fantômes à forme oblongue avec un mince trait blanc au travers duquel les belles sont sensées voir. Ainsi deux fantômes avachis dans un canapé regardent à la télévision un autre fantôme que rien de distingue d’elles, et l’un des deux dit : « Tu ne trouves pas qu’elle a pris un coup de vieux ? ». Ou encore deux fantômes portant chacun un panier de courses, l’une disant à l’autre : « Le ramadan ? Oh non, tu sais, la religion et moi... ». Bref, rire de l’oppression des femmes musulmanes peut parfois être salutaire mais ne change guère leur condition, surtout lorsqu’il s’agit de servitude volontaire, comme aurait dit La Boétie. Mais la réalité dépasse parfois la fiction. Dans une rue de Londres, je vois passer deux femmes bâchées, niqab total, grillage devant les yeux, au point qu’un mari polygame n’y reconnaîtrait pas plus ses épouses qu’une chatte ne reconnaîtrait ses petits dans le brouillard londonien. L’un des deux fantômes s’arrête, sort de son sac un téléphone portable et fait un « selfie » devant un monument. Cette façon de s’approprier les lieux, de collectionner des preuves  pour pouvoir les montrer aux amis et dire « j’y étais » est fréquente chez les touristes. Pas de photo pas de preuve dit la sagesse populaire, et la photo prouve qu’on ne raconte pas des voyages imaginaires. J’aurais pu par exemple mettre dans ce billet une photo de moi devant un parterre de jonquilles, pour vous prouver que j’étais vraiment à Londres. Mais dans ce cas précis, on s’interroge. Une niqabée par définition méconnaissable devant un monument londonien : la preuve est-elle vraiment acceptable ? Il faudrait voir ce qu’en dit la jurisprudence musulmane. A moins qu’il ne s’agisse d’une petite maligne qui pourra ensuite vendre le cliché à des centaines de copines qui n’ont pas les moyens de voyager et pourront faire croire que, elles aussi, « y étaient ». Ou encore, puisqu’on n’arrête pas le progrès, peut-être la niqabée avait-elle un appareil à infrarouges faisant disparaître les vêtements, auquel  cas le cliché la représenterait à poil dans une rue londonienne. Mais, là aussi, il faudrait savoir ce qu’en pense le droit musulman. Et il y a d’ailleurs là un beau sujet de débat : le Coran et la charia avaient-ils prévu la photographie, les mobiles, les selfies, les infrarouges ?

Quoi qu’il en soit, nous vivons une époque moderne.

 

 

 


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fleche21 mars  2016: Haut et bas de France

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Depuis que le nombre de régions a été ramené, en France métropolitaine, à douze, toutes ou presque ont des problèmes de nomination. En effet, la reconfiguration n’a pas seulement été géographique, elle a aussi été lexicale, menant à des appellations baroques : Lorraine Champagne Ardennes Alsace,  Auvergne  Rhône Alpes, Bourgogne Franche Comté, Poitou Charentes Limousin Aquitaine, etc.   Seule la région Centre a un nom aisément prononçable et pourrait s’en contenter, mais pour les autres la situation, on le comprend, est difficile... D’où une quête effrénée de noms nouveaux, avec chaque fois une grande difficulté pour recueillir l’approbation de tous. La région Provence Alpes Côte d’Azur a depuis longtemps choisi la solution du sigle (PACA), mais on imagine pas la région Auvergne  Rhône Alpes se donner un nom de perroquet (ARA). Dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie on est cependant parvenu à un accord : Hauts-de-France. Du coup, en regardant la carte, on voit que dans ce grand désordre il y a une logique minoritaire : Hauts-de-France et Centre. Et l’on peut alors penser, en continuant cette logique, à Bas-de-France. Problème, il y a trois « bas de France », la région Poitou Charentes Limousin Aquitaine  , la région Midi Pyrénées Languedoc Roussillon et enfin la région Paca. Il faudrait donc préciser, en distinguant entre Bas-de-France gauche, Bas-de-France centre et Bas-de-France droite. Mais, comme on sait, gauche, centre et droite ont aussi un sens politique. Alors, pourquoi ne pas s’en inspirer ? Poitou Charentes Limousin Aquitaine  et  Midi Pyrénées Languedoc Roussillon ont une majorité de gauche et nous pourrions donc les baptiser respectivement Bas-de-France gauche gauche et Bas-de-France gauche centre, ou encore Bas-de-France gauche 1 et Bas-de-France gauche 2. Quant à la région PACA, elle deviendrait bien sûr Bas-de-France extrême droite, ce qui aurait l’avantage de concilier une réalité géographique et une réalité électorale.

 


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fleche16 mars  2016: Surdité, suite

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Il y a, a chaque élection présidentielle, des candidats dont tout le monde sait (y compris eux-mêmes ?) qu’ils n’ont aucune chance de parvenir au second tour et qui se présentent pour témoigner ou pour faire entendre les positions de groupes politiques inaudibles, voire inconnus, profitant ainsi des media, en particulier de la télévision. Ce fut en 1974 le cas de Jean-Marie Le Pen pour le FN (0,75% au premier tour), de Bertrand Renouvin pour les royalistes (0,17%) ou de René Dumont pour les écologistes (1,32%), en 1981 de Marie-France Garaud (1,33%), Michel Debré (1,66%) ou Huguette Bouchardeau (1,10%), etc.

Dans cette longue série, Arlette Laguillier détient à ce jour le record absolu du nombre de candidatures à l’élection présidentielle. Entre 1974 et 2007 elle s’est en effet présentée régulièrement au nom de Lutte Ouvrière, six fois de suite, avec des résultats en dents de scie, mais toujours très bas. En 1974 elle obtenait 2,33% des voix (et Alain Krivine pour le front communiste révolutionnaire 0,75%), en 1981 2,30%, en 1988 1,99%, en 1995 5,3%, en  2002  5,73% ( et Olivier Besancenot 4,25%)  et en 2007 1,33% (Olivier Besancenot 4,08). En 2012 ce sera, toujours pour Lutte Ouvrière, le tour de Nathalie Arthaud qui obtiendra 0,56% des voix ( Jean-Luc Mélenchon pour  le Front de gauche 11,10% et Philippe Poutou pour le NPA 1,15%).

On voit qu’il y a dans cette succession deux pics, en 2002 dans les scores de l’extrême gauche (Laguiller + Besancenot = 10% des voix) et en 2012 (Mélenchon + Poutou + Arthaud = 13% des voix). Mais il n’est pas sûr que le phénomène Mélenchon survive à son jeu personnel. Quoiqu’il en soit, la clone de Laguiller n’a guère brillé lors de la dernière élection : 0,56% des voix ! Pourtant nous venons d’apprendre qu’elle va récidiver. Je serai candidate, a-t-elle déclaré, « pour faire entendre le camp des travailleurs ».  Je m’amusais il y a deux jours en moquant Jean-Luc Mélenchon qui se disait malentendant et pourtant à l’écoute des masses, mais nous sommes ici dans un autre cas de surdité. En effet, lorsqu’on voit les scores successifs des candidates de Lutte Ouvrière, on se dit que c’est « le camp des travailleurs » qui doit être atteint de surdité, puisqu’il n’entend pas la voix de celles qui le défendent et ne leur donne pas ses voix.

Plus sérieusement, en 2002, ce sont les voix de Laguiller, Besancenot, Mamère, Chevènement et Taubira qui ont fait passer Le Pen au second tour (il précédait Jospin de O,68% des voix et les cinq susdits en totalisaient 22,97%). Si « le camp des travailleurs » est sourd au discours de Lutte Ouvrière, il en est qui sont sourds aux leçons de l’histoire et nous sommes partis, pour l’élection de 2017, vers le même drame : l’absence de la gauche au second tour.

 

 

 

 


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fleche15 mars  2016: Semaine de la langue française

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J’ai fait la semaine dernière un rapide voyage en Corse, pour donner une conférence à l’université de Corte et cela m’a mené à faire, dans la même journée, un aller-retour en voiture entre l’aéroport de Bastia et l’université Pascal Paoli. J’aime bien ces parcours dans des situations comme celle de la Corse, car ils me permettent d’observer les panneaux portant les noms de lieux, les toponymes. En Corse, la situation est très particulière. La France a en effet respecté les appellations locales, qui étaient toscanes, ne les a pas « francisées », et l’on lit donc sur les panneaux routiers deux formes, la première en toscan et la seconde en corse. Les différences entre les deux ne sont jamais très importantes : le plus souvent des voyelles prononcées différemment et dont la graphie rend compte. Ainsi on peut lire Ajaccio (version toscane) et Aiacciu (version corse). Parfois la graphie est la même mais la prononciation différente, comme Bastia dont les voyelles finales se prononcent en toscan comme dans  l’arbre thuya et en corse  comme dans le plat marocain pastilla. Mais, dans tous les cas, les formes sont relativement proches. Il est fréquent, en Bretagne ou dans le Pays basque, où les toponymes sont d’abord en version française puis en version bretonne ou basque, de voir la première badigeonnée en noir. Par exemple Rennes raturée au profit de Roazhon. J’ai également vu, en Espagne, une plaque annonçant que nous arrivions à La Coruña transformée, toujours à la peinture noire, en A Corunha, forme galicienne (mais, s’il y a bien une différence d’article entre les deux langues,  Coruña et Corunha se prononcent exactement de la même façon). Or, en Corse, on voit parfois la forme toscane peinturlurée, comme pour imposer la seule forme corse. Bref, dans tous les cas, il s’agit bien sûr d’affirmer, linguistiquement, son nationalisme régional.

Mais, toujours sur la route en Bastia et Corte j’ai vu un panneau indiquant la direction d’un lieu-dit, A Poretta, dont le collègue qui m’avait pris dans sa voiture n’a pas su me donner le sens. Cette forme m’a pourtant fait penser à une autre forme, pourette, qui dans certains parlers français désigne la ciboulette. Je l’avais entendue dans la bouche de ma compagne, qui la tenait de sa mère et pensait qu’il s’agissait d’une expression familiale. En fait elle remonte au latin porrum, « poireau », la ciboulette ou ciboule pouvant être considérée comme un petit poireau. Je ne sais pas si la poretta corse a le même sens, mais j’ai été bien content de ma découverte car je n’aime pas qu’une étymologie me résiste.

Sur le même trajet en voiture nous avons parlé, avec mon collègue corse, de la charcuterie locale et il m’expliquait qu’on ne la préparait qu’en hiver. Mais, pour le dire, il utilisa deux fois le verbe charcuter : "on peut charcuter qu’en hiver, quand il fait froid". Or, pour moi, charcuter n’a qu’un sens possible, « découper maladroitement de la viande » et, par extension, «opérer maladroitement, en dépit du bon sens ». Je lui ai demandé s’il s’agissait d’une forme corse, mais non. Il avait spontanément inventé ce verbe. Dans un cas, donc, une volonté d’oblitérer  des appellations d’origine exogène, « coloniales », et dans l’autre une créativité spontanée, qui fait bouger la langue. Un pas en arrière, un autre en avant.

Faîtes de cela ce que vous voudrez. C’était ma modeste contribution, sans beaucoup d’intérêt, je vous l’accorde, à la semaine de la langue française.



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fleche14 mars  2016: Surdité

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Comme sans doute une partie d’entre vous j’ai un avis très mitigé sur Jean-Luc Mélenchon. Son populisme tout d’abord, qui le mène parfois à se trouver sur des positions proches de celles du Front National, me révulse. Si ses accents gauchistes peuvent parfois me toucher, je le trouve dans certains cas simpliste, voire de mauvaise foi, et je ne comprends pas ses positions concernant Poutine, dont il se fait le défenseur. Son jeu personnel, témoignage de son égo surdimensionné, ramène à peu de chose ses discours sur sa volonté d’unifier la gauche de la gauche, alors qu’il veut plutôt l’unité autour de lui. Mais, surtout, je ne supporte pas son agressivité, son ton, en bref sa façon de gueuler. Au point que je pense souvent, en l’écoutant à ce débat, dans les années 1990, où Bernard Tapie avait lancé à Jean-Marie Le Pen : « ce n’est pas parce que vous avez une grande gueule que ce que vous dîtes est vrai ». Or, hier soir, Mélenchon était invité à l’émission C politique et alors que, comme d’habitude, il interrompait ses interlocuteurs ou couvrait leur voix en parlant plus fort, il répondit à quelqu’un qui le lui reprochait : « Je parle fort parce que je suis malentendant ». J’avoue que j’ai sursauté. Non pas à cause de la formule politiquement correcte (j’aurais pour ma part dit, en pareille circonstance, « je suis un peu sourd ») mais parce que je ne m’attendais pas à ce type de confidence de la part de Mélenchon. Le porte-voix autoproclamé d’une partie de l’extrême gauche serait sourd ? Un véritable scoop !

A dire vrai, je n’y crois pas vraiment. Sourd, ou un peu sourd, Mélenchon ? Allons donc ! La télévision nous abreuve de publicités pour je ne sais quels types d’appareils, tous plus efficaces et plus discrets les uns que les autres nous dit-on, et si son image de grande gueule ne tenait qu’à une légère surdité il y a longtemps qu’il aurait pu résoudre ce problème. Mais surtout, pour quelqu’un qui se dit à l’écoute des masses, des revendications qui sourdent (du verbe sourdre, rien à voir avec la surdité), venant des classes populaires, cela ne fait pas très sérieux d’entendre mal, ça lui enlève toute crédibilité. Bref, je crois que le camarade Mélenchon a encore essayé de nous bourrer le mou...

 

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fleche4 mars  2016: Abou

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Bon, je vais peut-être vous ennuyer au début mais j’essaierai, pour finir, de vous faire rire. Commençons donc par l’ennui, enfin un ennui tout relatif car vous allez quand même apprendre des choses.

Les Arabes ont, traditionnellement, cinq types de noms  qui s’enchaînent: un nom personnel, appelé ism (disons « untel »), suivi d’un nasab indiquant la généalogie (ibn untel, « fils d’untel ») puis d’une nisba, l’origine territoriale (par exemple tounsi, « tunisien »), d’une kunia (abou ou oum  untel, père ou mère de...) et enfin, éventuellement, d’un laqab, un surnom.

La kunia est parfois factice, reposant sur un jeu de mots. Par exemple Yasser Arafat était également connu sous le nom d’Abou Ammar alors qu’il n’était le père d’aucun Ammar. Mais Mohamed avait un compagnon nommé Ammar Ibn Yasser, «Ammar fils de Yasser », et donc Yasser était bien le père (abou) d’Ammar...

Ceci dit, la kunia  (abou) a depuis longtemps disparu dans le Maghreb, son usage est uniquement oriental, mais elle connaît aujourd’hui une nouvelle fortune. En particulier, beaucoup d’islamistes prennent aujourd’hui des pseudonymes en abou. Par exemple le calife autoproclamé de DAECH se fait appeler Abou bakr al baghdadi (il s’appelle en fait Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri) et beaucoup de terroristes français ont fait de même. Boubaker al Hakim, né à paris, devient en Irak Abu Mouqatel. Son frère, Redouane al Hakim devient Abu Abdallah.

Le toulousain Nicolas Bons, converti, prend le nom de Abu Abdel Rahman, « le père du serviteur du miséricordieux », un des 99 noms d’Allah. Amedy Coilibaly, un des assassins de janvier 2015, se faisait appeler Abu Bassir Abdallah al-Ifriqui

Maxime Hauchard, converti,  se fait appeler en Syrie, Abu Abdallad al Firansi. Romain Letellier, né en Normandie, animateur d’un site salafiste francophone, se fait appeler Abu Siad al-Normandy. Et en janvier 2016 on a trouvé dans la poche d’un tunisien, Tarek Belkacem, abattu par la police française un papier sur lequel il avait écrit , en arabe, « je suis Abou Jihad Tounsi.

Je sais, tout ceci n’est guère marrant, et je vous avais promis de vous faire rire. Alors Allons-y. En Algérie, il y a plus de vingt ans, a fleuri un usage ironique du abou pour se moquer de cette vogue orientale, en particulier dans des jeux de mots plus ou moins bilingues pour désigner les différents ministères. En voici donc une liste, que je dois à mon amie Dalila Morsly. Ministère de la santé : abou-galb (galb signifie le cœur en arabe). Ministère de l’intérieur : abou-lice (il n’y a pas de p en arabe et le mot d’emprunt police est devenu boulice). Ministère de la jeunesse et des sports : abou de souffle. Ministère de la Défense : abou-portant. Ministère de l’émigration : abou-gnoule. Ministère de l’industrie lourde : abou-loune ( entendez « boulon »). Ministère de l’industrie légère : abou-choune (« bouchon »). Ministère de l’éducation : abou-ricot.

Et, pour finir, un super-ministère, c’est-à-dire la présidence : about-galypse.

 

Fevrier 2016

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fleche26 février 2016: In vitro et in vivo

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Je voudrais revenir à la « réforme » de l’orthographe dont j’ai parlé le 5 février, non pas pour traiter encore des réactions un peu démesurées qu’elle a suscitées, mais pour la prendre comme exemple de ce que j’ai appelé une politique linguistique in vitro, menées dans les bureaux des décideurs, par opposition aux politiques in vivo, celles qui procèdent des pratiques sociales. Pour dire les choses simplement, dans le premier cas des politiques ou des experts décident et appliquent une politique, dans le second les locuteurs, font évoluer la langue par la façon dont ils l’utilisent tous les jours. Si par exemple des verbes comme kiffer ou chouffer, forgés  à partir de racines arabes, entrent en français, c’est bien parce que, in vivo, des gens les utilisent. Mais si nénufar s’impose finalement face à nénuphar ce sera parce que, in vitro, des gens en auront décidé et auront réussi à faire appliquer leur décision.

La France n’a que depuis peu de temps des instruments de politique du français. C’est en 1966, alors que de Gaulle était Président de la République, qu’est créé par Georges Pompidou le Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue française, rattaché aux services du premier ministre et qui, en 1973, devient le Haut Comité de la langue française. Cette création n’était sans doute pas sans liens avec la situation postcoloniale de l’époque. Depuis des années en effet des chefs d’états comme Habib Bourguiba (Tunisie), Leopold Senghor (Sénégal), Hamadi Diori (Niger) et Norodom Sihanouk (Cambodge) plaidaient pour l’organisation d’une sorte de Commonwealth à la française, initiative dont se méfiait de Gaulle (selon certains témoignages il aurait appelé la francophonie « ce machin »). Pompidou a donc convaincu le Président et André Malraux, alors ministre de la culture, organisera en 1969 à Niamey une Conférence des états francophones qui mènera l’année suivante à la naissance de l’ACCT (Agence de Coopération Culturelle et Technique), ancêtre de l’actuelle OIF. Ainsi, d’un côté, la Francophonie (ACCT puis OIF) s’occupait de la langue française à l’international tandis que de l’autre le Haut Comité s’occupait de la langue en France. Le Haut Comité sera en 1984 scindé en un Comité consultatif et un Commissariat général à la langue française. Et, comme nous le verrons, ces modifications administratives se poursuivront, mais de Gaulle n’était plus là pour traiter ces différents organismes de « machins ».

Laissons de côté cet aspect administratif, nous y reviendrons, pour parler des hommes et des idées. En 1987, Michel Rocard publiait un livre, Le cœur à l’ouvrage, dont le chapitre sur la langue française, rédigé par le linguiste Pierre Encrevé, défendait déjà l’idée d’une simplification de l’orthographe. En mai 1988 Rocard devient premier ministre et il prend l’historien Alain Decaux comme ministre de la francophonie. Decaux est membre de l’Académie Française depuis 1979, et c’est par son entremise que des contacts sont établis avec Maurice Druon, qui en est le secrétaire perpétuel. Bernard Pivot, alors journaliste littéraire célèbre, qui peu de temps avant, en 1985, avait lancé les dicos d’or, préfiguration de sa « dictée », est également contacté, et tous tombent d’accord sur le principes des « rectifications» de l’orthographe. Cette stratégie soigneusement pensée, tournant autour d’hommes clés, explique comment, un peu plus tard, l’Académie entérinera le texte qui va maintenant être élaboré.

Revenons donc au point de vue institutionnel. En 1989 Pierre Encrevé qui, membre du cabinet de Rocard, est au centre du dispositif, prépare alors avec un autre linguiste, Bernard Quémada, les décrets créant un Conseil supérieur à la langue française et remplaçant le Haut commissariat à la langue française par la Délégation générale à la langue française. Dans cette configuration, le  Conseil supérieur, dirigé par Quémada sous l’autorité du premier ministre,  supervise la DGLF qui assure son secrétariat et sera dirigé par le linguiste Bernard Cerquiglini. Un rapport sur les « rectifications », approuvé donc par l’Académie Française, sera alors publié en 1990 au Bulletin officiel de l’éducation nationale. Fin du premier acte. Dans l’acte deux l’Académie reviendra sur sa position, dans l’acte trois le texte sera publié dans le Journal officiel  en 2008 et dans l’acte quatre il sera recommandé par le ministère de l’éducation nationale en 2016.

L’acte cinq n’est pas encore écrit, mais cette suite de séquences m’apparaît comme une leçon de choses qui pourrait servir d’études de cas qui quiconque voudrait former des étudiants en politique linguistique. Tout cela, encore une fois, a débuté in vitro et la balle est désormais dans le camp de l’in vivo. A suivre...

 


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fleche18 février 2016: non bis in idem

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Les professeurs de latin doivent être contents : tout le monde ou presque a désormais dans l’oreille cette formule latine, non bis in idem, selon laquelle nul ne peut être poursuivi ou condamné deux fois pour la même chose. Or, depuis que Sarkozy a été mis en examen pour « financement illégal de campagne », son avocat Thierry Herzog se répand sur toutes les chaînes de radio et de télévision pour expliquer qu’il a déjà été « condamné » par le Conseil constitutionnel, qu’il a payé et ne peut donc être à nouveau poursuivi. Et personne ne l’a contredit. Au contraire, les amis de Sarkozy reprennent à leur tour l’argument : non bis in idem . Hier soir, dans l’émission C dans l’air (Herzog n’y était pas) les journalistes n’ont même pas souligné la contradiction que je vais maintenant exposer.

Retour sur les faits, donc. En 2013, le Conseil constitutionnel a effectivement invalidé les comptes de campagne « certifiés sincères »  du candidat battu : il avait dépassé le niveau autorisé de 466 118 euros et a payé pour cela. Mais c’est bien après ça, en 2014, qu’a éclaté l’affaire Bygmalion, et il ne s’agit plus de 466 118 euros mais de quelque chose comme 28 millions d’euros, excusez du peu. Sans être juriste, j’ai tout de même l’impression qu’il s’agit d’un nouveau dossier. Pas vous ? La situation de Sarkozy ne serait donc pas si sûre que ça. En outre, il a aussi été mis en examen pour « corruption et trafic d’influence actifs », lorsque sur une ligne téléphonique au nom de Paul Bismuth (un ex président de la république a donc besoin d’une ligne téléphonique sous un faux nom) il a discuté avec son avocat pour obtenir d’un haut magistrat, en échange d’un poste à Monaco, des informations confidentielles sur ce que les juges savaient de l’affaire Bettencourt. Je sais, cela fait beaucoup d’affaires... Face à tout cela, le citoyen moyen que je suis s’interroge : alors tout est permis ? 28 millons d’euros ce n’est rien ? On peut tenter de corrompre un magistrat ? Et si l’on a un téléphone sous un faux nom, c’est qu’on n’a rien à cacher ? Décidément, nous vivons une époque moderne.

Pour finir, avant que vous ne me le demandiez,  « mauvaise foi » se dit en latin : fides mala. Et, ma générosité étant sans limite, je vous donne d’autres munitions pour la route : fidem facere alicujus rei, « faire croire à quelqu’un », hinc fides, illinc fraudation, « d’un côté la loyauté, de l’autre la fourberie », et pour conclure, vix fides fit, « on a peine à croire... »

 

 

 

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fleche15 février 2016: Technicien de surface monégasque...
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On entend dire sans cesse que Coluche ou Pierre Desproges ne pourraient plus aujourd’hui s’exprimer comme ils le faisaient de leur temps, pourtant pas si lointain, et que le politiquement correct nous bâillonne, voire nous censure en permanence, ce qui lorsqu’on y réfléchit n’est pas si faux. Impossible, ou difficile, de critiquer la politique d’Israël sans se faire traiter d’antisémite, difficile aussi de ne pas passer pour islamophobe lorsqu’on tente d’analyser ce qui se passe aujourd’hui au nom de l’islam. Sans parler des sujets quasiment tabous comme les homosexuels, les sourds, les roux, les gros, les fumeurs de pipe, les mangeurs de choucroutes, les jardiniers, les éboueurs, les syndicalistes, les Morvandiaux, les Corses, les joueurs de foot et que sais-je encore. Bref, les temps sont durs pour qui tente de jeter un regard un peu ironique sur le monde.

Pourtant il en est un qui s’en tire avec élégance et humour : Stéphane Guillon. Si vous êtes à Paris, précipitez-vous à son spectacle, si vous n’êtes pas à Paris allez-y . Ca se passe au théâtre Dejazet et, croyez-moi, ça vaut le déplacement. L’ami Guillon ne se prive de rien, mais je ne vais pas tout vous dévoiler, vous découvrirez par vous-mêmes. Il est toujours aussi irrésistible lorsqu’il imite Sarkozy, lui mettant dans la bouche des formules comme les chiens aboient la caravane se gare, ou qui veut voyager loin ménage sa toiture, bref multipliant les attaques « à l’abdomen » comme il lui fait dire (ad hominem pour ceux d’entre vous qui sont fatigués). Et, bien sûr, il aborde ce problème de la dictature du politiquement correct. Un seul exemple : peut-on dire qu’on a vu un balayeur black obèse ? Non bien sûr, puisqu’un balayeur est désormais un technicien de surface, un obèse quelqu’un qui a une surcharge pondérale et que black, tout comme noir d’ailleurs risque d’être pris pour un terme raciste. Guillon illustre d’ailleurs ce dernier point en évaluant les risques que prend Johnny Hallyday en chantant « noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir », puis il nous propose de régler le problème du balayeur noir obèse en ne parlant que de technicien de surface monégasque présentant une surcharge pondérale.

Bon, c’était juste un exemple, je ne veux pas déflorer le spectacle. Mais Guy Bedos n’est pas loin. Merci Guillon.


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fleche5 février 2016: Tempête dans un encrier
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Voilà bien longtemps que, se moquant de la polémique sur la messe en latin ou en français, Georges Brassens chantait, dans Tempête dans un bénitier, « sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde » et il ajoutait plus loin : « O très sainte Marie mère de Dieu, dites à ces putains de moines qu’ils nous emmerdent sans le latin ». Mais Brassens avait la rythmique subtile, et il coupait cette longue phrase en quatre vers :

« O très sainte Marie mèr’ de

Dieu dites à ces putains

De moines qu’ils nous emmerdent

Sans le latin »

faisant ainsi sortir de son texte des rimes et, du même coup, nous faisant entendre par le jeu des coupes et des temps forts de la mesure « sainte Marie merde » ou « Dieu dites à ces putains ». Et cette chanson est une bonne introduction à la tempête, dans un encrier cette fois, qui traverse la France.

Mais, avant d’y venir, quelques précisions utiles sur le latin, qui n’a jamais été une « langue sacrée ». La Bible par exemple a été écrite essentiellement en hébreu et dans un deuxième temps, en grec. L’ensemble sera traduit en grec à Alexandrie au III° siècle avant J-C (c’est ce qu’on appelle la « Septante »), puis en latin par Saint Jérôme au IV° siècle après J-C (c’est ce qu’on appelle la « Vulgate »). Le latin n’a donc rien d’une langue « sacrée » et le rôle qu’il a longtemps joué dans l’église catholique ne repose sur aucun argument historique ou théologique. Mais le latin a donné au culte, célébré en cette langue que peu de gens comprenaient, une sorte d’aura de mystère et les traditionnalistes s’y raccrochent.

Certaines particularités de l’orthographe française auraient-elles la même aura ? Depuis deux jours en effet, les media ne parlent que de ça. De quoi ? En fait d’une vieille histoire, comme on va en juger. En 1990 le Conseil supérieur de la langue française faisait des propositions de « rectifications » de l’orthographe, qui recueilleront un avis favorable du Conseil international de la langue française et seront approuvé à l’unanimité par l’Académie française, qui cependant conservait les deux orthographes. Il s’agissait essentiellement de mettre fin à quelques incohérences (chariot avec un seul r, charrette avec 2), de supprimer l’accent circonflexe lorsqu’il ne jouait pas un rôle distinctif (comme dans mur et mûr), de supprimer le trait d’union dans les mots composés et de simplifier quelques mots (comme nénufar au lieu de nénuphar). Tout cela constituait des « recommandations », ou des « tolérances ». Et c’était il y a un quart de siècle. En juin 2008 le Bulletin officiel de l’Education Nationale annonçait que cette orthographe révisée était désormais la référence, mais personne n’y fit attention et seule quelques revues l’utilisaient, sans que personne n’y fit d’ailleurs attention. La réforme était de façon générale appliquée en Belgique et en Suisse, mais ignorée en France.

Or voici qu’on annonce, pour la rentrée prochaine, que les manuels scolaires devront l’appliquer. Aussitôt, levée de boucliers des nostalgiques qui, allez savoir pourquoi, se focalisent sur l’accent circonflexe comme d’autres sur la messe en latin. Touche pas à mon accent semble soudain être le slogan d’une partie (une petite partie) de la population. Le Figaro d’aujourd’hui consacre trois grandes pages à l’évènement, et on y apprend par exemple que l’Académie ne « veut pas être prise en otage ». En fait il y a là une légère embrouille. Car ce n’est pas l’Académie qui avait décidé de cette réforme, elle avait simplement approuvé, je l’ai dit, une réforme élaborée  par le Conseil supérieur de la langue français. Et certains de ceux qui avaient voté cette approbation en 1990 se  rebiffent aujourd’hui. Jean d’Ormesson, par exemple. Il explique aujourd’hui qu’à l’époque il était « plutôt favorable à cette tendance réformatrice. Parce qu’il y a vingt-cinq ans les gens n’étaient pas malheureux comme aujourd’hui, et le pays dans cet état ». Et il termine en affirmant que « on réformera l’orthographe quand la prospérité sera revenue ».

Ce lien entre prospérité du pays et acceptabilité de modifications de l’orthographe peut surprendre, mais il n’est au fond pas si idiot. J’ai l’impression que dans la grande déprime que nous vivons certains Français veulent défendre des particularités de notre culture comme une chatte ses chatons, et je ne serais pas surpris de voir resurgir quelques égéries de la manif pour tous (Holà, Brigide Barjot !) sous un nouveau drapeau du genre « l’accent circonflexe pour tous ». L’insécurité va parfois se nicher en de curieux endroits.

Bon, tout cela ne mange pas de pain, mais quelques remarques s’imposent. La première est que cette « réforme » n’a aucun caractère obligatoire et que les enseignants feront ce qu’ils voudront, comme tout le monde d’ailleurs, et je continuerai pour ma part à écrire nénuphar ou dégoût.  La deuxième est que, comme par hasard, c’est de la droite que viennent les protestations, alors que le décret de 2008 instituant cette réforme à l’école était signée par Xavier Darcos et que le président de la République était alors un certain Sarkozy. La troisième est que notre gouvernement actuel fait un peu n’importe quoi, qu’il intervient de façon brouillonne ou désordonnée, et que notre ministre de l’Education Nationale aurait peut-être pu s’éviter cette levée de boucliers. A moins que... A moins qu’il n’y ait derrière tout cela une manipulation des éditeurs qui, pour vendre de « nouveaux » manuels, feraient de l’application de cette réforme une preuve de « nouveauté ».

Quoi qu’il en soit je vous invite, puisqu’en France dit-on tout se termine par des chansons, à entonner selon ce que vous pensez soit, sur un air de Brassens (Tempête dans un bénitier), « sans notre accent, sans notre accent l’école nous emmerde », soit, sur un air de Gainsbourg (En relisant ta lettre), « en relisant ta lettre je m’aperçois que l’orthographe et toi ça fait deux... Te faire la fête prend pas d’accent et dégoûtant s’en passe autant »


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fleche4 février 2016: Violon
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 Le semaine dernière, le 27 janvier pour être précis, je suivais sur la 5 l’émission C dans l’air, consacrée ce jour-là à Christiane Taubira, qui venait de démissionner de son poste de ministre. A l’animateur, Yves Calvi, demandant si elle pourrait jouer un rôle dans l’opposition de gauche au gouvernement, une journaliste répondit : « Non, c’est une soliste, pas un chef d’orchestre », façon élégante de dire qu’elle ne savait pas « jouer collectif » et qu’il était plutôt dans son tempérament de « jouer perso ». Yves Calvi ponctua alors: « Remarquez, c’est normal, le garde des sceaux est spécialiste du violon ». Personne, sur le plateau, n’esquissa le moindre sourire alors que j’éclatais de rire. Il ne faisait en effet pas référence à une éventuelle compétence musicale de Taubira, qui serait violoniste soliste mais, rebondissant sur l’image (« soliste, pas chef d’orchestre ») il jouait sur le sens argotique du terme violon, qui a pris le sens de « prison ». J’ai un peu honte d’expliquer cela, je pensais que tout le monde le savait, mais l’absence de réactions sur le plateau comme autour de moi (je ne suivais pas l’émission seul) m’a mis la puce à l’oreille. Le sens argotique de violon serait-il aujourd’hui inconnu ?

Pourtant cet usage est ancien. En 1881 Loredan Larchey le donnait déjà dans son Dictionnaire historique d’argot et, selon Alain Rey (Dictionnaire historique de la langue française), il daterait de 1790. Pour les uns il s’agit d’une image faisant allusion à la boite étroite du violon, pour les autres d’une analogie entre les cordes de l’instrument et les barreaux d’une cellule, ces deux explications pouvant d’ailleurs n’en faire qu’une : au fond de la boite étroite on regarde vers l’extérieur, à travers les barreaux. C’est-à-dire que l’on se trouve du point de vue de l’âme du violon, cette pièce d’épicéa verticale dans la caisse de résonance et qui lui transmet la vibration des cordes. L’argot aurait donc pu faire de cette âme le synonyme de « prisonnier », ce n’est pas le cas. Mais nous pourrions en décider, utiliser désormais âme avec le sens de prisonnier,  il suffirait pour cela d’accorder nos violons. Et, tant qu’à faire, dire que s’il est en prison, le dit prisonnier paie les violons du bal...

 

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fleche1er février 2016 : Points de vue
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Je suis en train de préparer une réédition augmentée de mon Marché aux langues, publié il y a près de quinze ans et depuis longtemps épuisé. Je lis donc beaucoup en ce moment et, dans un ouvrage collectif (Gestion des minorités linguistiques dans l’Europe du XXI° siècle, Lambert-Lucas éditeur), je tombe dans un chapitre de Christian Lagarde sur un passage me concernant. S’interrogeant sur les outils de description et sur la difficulté à articuler les approches micro- et macro-sociolinguistiques, l’auteur passe à une idée qui dit-il circule aujourd’hui et selon laquelle « la théorisation par le conflit serait obsolète » et le modèle de langues en contact serait «mieux adapté à l’analyse de sociétés plus avancées». Ce qui le mène à écrire ceci:

« C’est dans cet esprit que se pose la question de savoir s’il y a lieu par exemple de récuser le «premier Calvet» de Linguistique et colonialisme (1974) et de La Guerre des langues (1987) au profit du «second Calvet» de Pour une écologie des langues du monde (1999) et du Marché aux langues (2001). L’approche gravitationnelle et plutôt constatative du « second » l’emporte-elle véritablement sur la démarche «glottophagique» du « premier » qui s’incarne dans une substitution qui avance à grands pas à l’échelon planétaire ?»

Passons sur l’aspect qui pourrait sembler dynastique de ce « premier » et ce « second » Calvet (Calvet premier, Calvet deux, et pourquoi pas trois, quatre…) pour en venir à la vraie question de Lagarde : doit-on opposer un sociolinguistique « chaude », militante, à une sociolinguistique « froide », plus distante ou plus descriptive, ou doit-on les dialectiser ? D’une certaine façon, la réponse est dans sa façon de poser la question, et Lagarde penche visiblement pour la seconde branche de l’alternative. Mais ce qui me retient ici est la dichotomie qu’il opère dans quatre de mes livres, Linguistique et colonialisme et de La Guerre des langues d’un côté, Pour une écologie des langues du monde et Le Marché aux langues de l’autre, qui certes correspond, comme l’indiquent les dates, à une chronologie, mais pas nécessairement à une partition entre approche «chaude» et approche «froide». D’une part parce que un Linguistique et colonialisme comme La Guerre des langues relèvent des deux approches (par exemple les enquêtes sur les marchés plurilingues africains ou chinois relèvent de la description et non pas de la dénonciation mais, dans le même ouvrage, l’analyse des idéologues de la supériorité relève de l’inverse) et d’autre part pour la raison qu’il n’y a pas opposition entre un regard empathique, ou impliqué, sur les situations, et le besoin de se construire des instruments de description et de compréhension les précis possibles de ces mêmes situations. Etre concerné par l’avenir des langues régionales ou minoritaires, avoir analysé et mis à jour les relations entre le discours linguistique et l’idéologie coloniale, n’empêche pas que l’on cherche en même temps à se donner les meilleurs instruments possibles de description de situations sociolinguistiques. Mais je reviendrai de façon plus précise sur ces points dans la prochaine réédition de mon Marché aux langues… Simplement, n’étant pas habitué à me considérer comme objet de discours, j’ai été intrigué et je me suis un peu promené sur Internet, pour voir ce qu’on y disait de moi. Résultat partiel, ces quelques passages (j’en avais déjà lu deux sur quatre, au moment de leur publication) :

-Calvet est un « tenant de l’analyse psychanalytique du langage » (J.P.Bronckart, Théories du langage, une introduction critique, Bruxelles, Mardaga, 1977)

-Calvet représente la « sociolinguistique fonctionnaliste » (Bernard Laks, «Le champ de la sociolinguistique française de 1968 à 1983, production et fonctionnement», in Langue française N°63, septembre 1984)

-Calvet est un «importateur du marxisme en linguistique», « marxisant» et « fonctionnaliste critique» (Robert Forest in L’état des sciences sociales en France, Paris, La Découverte, 1986)

-Calvet est un « partisan de la marge linguistique» (Didier de Robillard, «Peut-on construire des faits linguistiques comme chaotiques,», in Michel Santacroce (ed), Faits de langue, faits de discours, Paris, l’Harmattan, 2002).

Fermons le ban sur ce kaléidoscope, qui témoigne soit de points de vue différents soit, bien sûr, de l’individu à multiples faces que je serais. Il se trouve que je suis intervenu vendredi à l’Institut Henri Poincaré, à Paris, dans un colloque sur « complexité et désordre » et que, devant un public essentiellement formé de mathématiciens et de physiciens, pour montrer comment les linguistes se construisaient la langue, j’ai évoqué la montagne Sainte Victoire que Cézanne a toujours représentée vue de l’Ouest, sous la forme d’un rectangle de trois kilomètres de base alors que vue du Nord ou du Sud elle s‘étend sur dix kilomètre. Il s’inventait ainsi une Sainte Victoire, comme les linguistes s’inventent différentes langues, à chacun la sienne ou presque. Encore une fois, question de point de vue. J’ai donc eu le sentiment qu’on s’inventait différents Calvet, et même si cela pourrait flatter mon ego, je dois dire que je préférerais qu’on me lâche les baskets et qu’on se préoccupe de l’essentiel : donner une assise scientifique à des revendications politiques. En effet, avant d’élaborer et de proposer une politique linguistique, il n’est pas inutile d’avoir la compréhension la plus fine possible des situations sur laquelle on veut intervenir. Alors, au travail.

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Janvier 2016

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fleche24 janvier 2016 : Quand les Chinois s'éveilleront...
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Je n’ai ni le temps ni le goût d’aller chercher dans le labyrinthe de ce site les billets dans lesquels je parlais de la Chine, mais j’ai le sentiment d’avoir écrit deux ou trois fois que ce pays était en situation prérévolutionnaire. La Chine en situation prérévolutionnaire ! Cela peut paraître étrange dans un régime « communiste », dans un pays qui a déjà fait sa révolution ou du moins qui vit sur ce mythe.

Revenons-y, à partir de ce qui est en train de se passer dans l’économie chinoise. La croissance du PIB tourne en Chine autour de 7%, ce qui est enviable pour beaucoup de pays, en particulier la France. Mais il flirtait avec les 10% il y a quelques années, et rien ne prouve d’ailleurs que le chiffre actuel (7,3% pour être précis) ne soit pas truqué à la hausse. La bourse est en train de s’écrouler, la banque de Chine intervient à coup de milliards de dollars, et ce désordre gagne les bourses occidentales.

Braquons maintenant le projecteur sur un autre phénomène : la corruption. Elle est, en Chine, généralisée, du sommet de l’état aux plus petites ruelles des plus petites villes. Tout le monde le sait, tout le monde l’accepte, à condition que chacun y trouve son compte : dans des proportions certes différentes, chacun peut profiter de cette corruption généralisée. De temps en temps on dénonce, condamne, exclue un gros corrompu, un chef d’entreprise ou un haut responsable politique, pour se débarrasser en fait d’un adversaire et donner des airs d’honnêteté au régime, et tout recommence comme avant. Le problème n’est pas en effet de lutter contre la corruption mais de conserver le pouvoir. Il y a des milliardaires visibles, ostensibles, se pavanant dans leurs grosses voitures, et qui se pavaneront tant que des corrompus mieux placés qu’eux les toléreront...

Ou tant que le peuple les tolérera. Car il y a des pauvres en Chine, voire des très pauvres, qui grappillent eux aussi des miettes aux marges de la corruption mais dont les conditions de vie s’aggravent. Dans ces couches subalternes de la société, comme dans les couches moyennes d’ailleurs, le niveau de vie baisse. Et si les miettes de la corruption cessent de descendre jusqu’au bas de l’échelle sociale, le système craquera. C’est la grande crainte de ce régime « communiste », que le peuple se révolte. Ou qu’un jour un patron du comité central questionne : « C’est une révolte ? » Et qu’on lui réponde : « Non, camarade, c’est une révolution ». On prête à Bonaparte cette formule, reprise en partie par Alain Peyrefitte comme titre de livre, « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». On pourrait bien un jour la détourner : « Quand les Chinois s’éveilleront, la Chine tremblera ».

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fleche20 janvier 2016 : Lisbonne
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J’ai parfois l’impression, lorsque je rentre de voyage et parle ici de mes impressions, de faire du « journalisme gonzo » : mélange de subjectivisme et de mise en scène de ma propre personne. Mais qu’importe, même là n’est pas mon intention, j’en prends le risque. J’étais allé à Lisbonne deux ou trois fois, mais pour des raisons professionnelles (soutenance de thèse, conférence, réunion de travail), et je n’avais guère eu de temps pour arpenter la ville. Je viens d’y passer quatre jours de vacances, et j’en suis rentré conquis. Conquis par le trajet du tramway 28, qui serpente dans des rues étroites en un trajet incompréhensible sans carte. Conquis par les azulejos qui ornent la majorité des façades, carreaux le plus souvent bleus, d’où une fausse étymologie fondée sur azul, « bleu », alors que le terme vient d’un mot arabe signifiant « petite pierre polie ». Conquis par les poulpes, les seiches, les calamars que j’ai ingurgités en les arrosant de « vinho verde ». Conquis par les points de vue sur le Tage qui apparaissent soudain, au bout d’une ruelle, bref conquis par beaucoup de choses... Lisbonne est une ville géographiquement compliquée, aux multiples collines que l’urbanisme cache un peu, une ville qui résiste à la compréhension, ou qui s’ouvre très lentement. Et, bien sûr, la ville du fado.

Le fado est un genre musical qui pousse au désespoir si l’on en écoute les paroles, disons, pour faire plus chic, à la saudade, quelque chose comme la mélancolie. Dans le bairro alto, un quartier qui, comme son nom l’indique, est surélevé par rapport au centre ville historique, on trouve des dizaines de restaurants qui proposent un spectacle de fado, la plupart de qualité moyenne. Pourtant, parfois, on tire le bon numéro. Dans une toute petite rue portant le nom d’un journal qui y eut un temps son siège (rua do Diaro de Noticias), la Tasca do Chico est l’un de ces bons numéros. Une salle minuscule, sept ou huit tables de bois brut, mais beaucoup plus de clients debout qu’assis, une nourriture réduite au minimum, fromages, jambon, pasteis de morue, du vin et des alcools... Et la musique.

La maison fournit en fait les musiciens, une guitare portugaise, à douze cordes avec une caisse en forme de poire, et une guitare classique, appelée, je ne sais pas pourquoi, « guitare française ». Quant aux voix, elles viennent de la salle, ou de la rue, de clients ou de voisins. Un vieil homme qui arrive sur deux béquilles, s’appuie contre le mur et se met à chanter, puis repart. Ou une jeune fille brune, presque une adolescente, qui tremble avant de se produire, puis se lance, et c’est l’extase. Plantée fermement sur ses pieds, elle a des élans du corps vers la salle, comme pour pousser sa voix vers le public, au point qu’on se demande si elle ne va pas tomber vers l’avant. Bref, si vous passez par Lisbonne, faites le détour, il en vaut la peine.

Autre chose qui surprend un peu, la présence de la langue française. Je ne parle pas des intellectuels, ni des professionnels du tourisme, mais du peuple. Cela s’explique en partie par les travailleurs migrants ayant séjourné en France ou au Luxembourg puis étant retournés au pays. Un exemple parmi d’autres : ma compagne Claude s’adresse en anglais à un employé du métro, assis derrière une vitre, et lui demande s’il a une carte du réseau. Il la lui tend et lui dit : « pourquoi me parlez-vous en anglais ? La prochaine fois, parlez français ». Cela m’a rappelé un Québécois avec lequel je dînai dans un restaurant d’Alexandrie, en Egypte, et qui, voulant des frites, commanda des french fries. « Des frites ? » lui répondit le garçon. Anecdote, je sais, qui ne repose sur aucune enquête exhaustive, mais la domination de l’anglais est aussi en partie dans la tête des gens.

Mais, pour finir par là où j’ai commencé, si on ne parle ni de frites, ni de plan de métro dans le fado, et si on y chercherait en vain des mots français, cela n’enlève rien à sa grandeur. Vous vous en doutiez sans doute...

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fleche13 janvier 2016 : Démesure et PMA
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En une semaine, le monde de la musique a perdu trois personne : Michel Delpech, Pierre Boulez et David Bowie. Je sais, ils ne jouaient pas dans la même catégorie et il est inutile de comparer l’incomparable. Mais j’ai été frappé par la place respective accordée dans les média aux trois susdits. Pour ne pas être trop long, je ne vais utiliser que l’aune de Libération. Mort de Delpech, quatre pages. Mort de Boulez, deux pages. Mort de Bowie, trente-deux pages. Oui, vous avez bien lu, trente-deux pages, entre lesquelles était inséré un Libération de seize pages traitant du reste de l’actualité. J’avais déjà trouvé un peu raide que l’on considère Boulez comme deux fois moins important que Delpech, mais considérer Bowie comme seize fois plus important que Boulez, cela me semble quelque peu démesuré.

Passons à autre chose. La presse catholique italienne s’est levée comme un seul homme contre un projet de mariage pour les homosexuels, dénonçant dans le même temps la PMA, la procréation médicalement assistée. En gros, les catholiques italiens adoptaient les mêmes positions que les français, lors des manifestations contre le mariage pour tous. Là aussi, démesure. Des amis avocats me disaient à l’époque qu’ils étaient bien contents de cette loi, qui allait leur fournir des clients, lorsque les homos mariés allaient se mettre à divorcer. Pourtant je n’ai ni vu ni entendu des avocats catholiques défendre le mariage pour tous. C’est sans doute ce qu’on appelle jouer contre son camp. Et, de façon plus générale, les catholiques dans leur ensemble jouent contre leur camp lorsqu’ils s’opposent à la PMA. S’ils réfléchissaient un peu, ils se rendraient compte que, face aux incrédules qui se gaussent de la virginité de Marie, de cette fable selon laquelle elle aurait pu mettre au monde un enfant, Jésus, tout en étant vierge, leur seule planche de salut serait justement la PMA. Cela donnerait une petite couche de modernité à leur fonds de commerce : Jésus et Marie précurseurs de la procréation médicalement assistée. Non, non, merci, c’est un conseil gratuit, gardez le denier du culte pour autre chose...

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fleche1er janvier    2016 : Année de merde
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Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, des centaines de milliers de réfugiés fuyant les massacres du Levant, Bolloré instaurant un régime soviétique à Canal +, le 13 novembre et ses 130 morts à Paris, la fièvre brune façon FN, telle une épidémie rampante, l’état d’urgence, la déchéance de nationalité et quelques autres bonnes nouvelles, comme en Irak, en Syrie, au Cameroun et ailleurs, l’année 2015 a vraiment été ce qu’en termes choisis je pourrais, comme la reine Elizabeth II en 1992, qualifier d’annus horribilis mais que je préfère nommer de façon plus prosaïque année de merde. Et je ne vois guère comment les choses pourraient changer en quelques secondes, juste après le carillon de minuit, un baiser et une coupe de champagne et hop, fini 2015, vive 2016, finie l’année de merde, vive l’année glorieuse ! Vous y croyez, vous ? Pas moi.

Il y en a cependant qui commencent bien l’année 1916 : les habitants de Aït Yahia, petit village kabyle de la wilaya de Tizi Ouzou. C’est là, en effet, qu’est né en 1926 Hocine Aït Ahmed. Opposé au régime du parti unique algérien il avait été le fondateur du FFS (Front des Forces Socialistes). Il avait donc été emprisonné, condamné à mort. Puis il s’était échappé et s’était installé en Suisse, où il vient de mourir. Son corps a été rapatrié en Algérie avec tous les honneurs, les morts, comme chantait Brassens, « sont tous de braves types ». Il doit être enterré aujourd’hui dans son village natal et, pour l’occasion, on a goudronné la route qui y mène. Je vous le disais, les habitants de Aït Yahia commencent bien l’année : ils ont une route goudronnée. Je ne sais pas comment on dit « bonne année » en kabyle. Alors, en arabe, sana saïda. Profitez de votre route, amis de Aït Yahia. Ca ne va sans doute pas durer.

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