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26 mars    2015 : En raison d'un appel à la grève
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J’ai l’habitude, lorsque je suis chez moi,  d’écouter France-Inter depuis tôt le matin, en travaillant. En voiture j’écoute France-Info ou France-Culture. Bref j’ai mes habitudes d’auditeur. Or, depuis plus d’une semaine, Radio-France est en grève. Et chacune des chaînes nous sert de la musique en continu, ce qu’on appelle dans le jargon du métier une « playlist musicale », entrecoupée de temps en temps par une voix féminine qui lance « vous écoutez France-Inter » (Ah bon !) ou sur France-Culture une autre voix, toujours féminine, qui annonce plus simplement « France-Culture ». Sur toutes les chaînes en revanche un même bref texte est lu par des voix encore féminines, sauf sur France-Info où c’est un homme :

« En raison d’un appel à la grève par plusieurs organisations syndicales portant sur les difficultés budgétaires et la défense de l’emploi à Radio France nous ne sommes pas en mesure de diffuser l’intégralité de nos programmes habituels, nous vous prions de nous en excuser ».

C’est bien peu, après huit jours de grève sans aucune explication. Mais il y aurait là un beau sujet d’étude : Les caractéristiques de la « playlist » de chacune des chaînes. Je me suis contenté de prêter attentivement l’oreille à celle de France-Inter, un mélange pas désagréable de jazz, de chanson francophone, latino ou anglo-saxonne, de rap, puis de commencer à l’analyser. Alternent des standards, un vieux Ferré (Ah ! Monsieur William), un vieux Gainsbourg ou un vieux Trenet, un Dylan ou un Cohen, de plus jeunes artistes déjà connus, Arthur H, Paradis ou Juliette, et des inconnus, du moins inconnus de moi, mais apparemment pleins de talent, et enfin des choses difficiles à qualifier, des morceaux qui n’auraient normalement aucune chance de passer sur les ondes hors des jours de grèves, de purs ringards qui profitent de l’anonymat (en effet, les morceaux et les interprètes ne sont jamais annoncés) pour engranger quelques droits d’auteurs. Mais, dans l’ensemble, on a plaisir à écouter en continu des choses que l’on aime, ou que j’aime, alors qu’il nous faudrait sortir de notre discothèque une centaine de CD pour nous ménager un récital comparable.

Parfois un titre joue les catalyseurs de mémoire. Ce matin j’ai entendu Cora Vaucaire chanter Trois petites notes de musique, qui m’a remémoré leurs auteurs, paroles d’Henri Colpi, musique de Georges Delerue, chanson d’un film de Colpi justement, Une aussi longue absence, et qui m’a rappelé Heureux qui comme Ulysse, des mêmes auteurs, que Brassens avait interprétée dans un autre film de Colpi, de même titre. Au moment au j’écris j’entends les Rita Mitsuko, et je pense à Catherine Ringer que j’ai vue il y a quelques semaines dans un spectacle de Bernard Lavilliers.

 

Finalement, ces « playlists » toutes prêtes pour jours de grève sont non seulement agréables, je l’ai dit, mais prêtent à la fois à la rêverie et à la réflexion, à l’analyse culturelle, sociologique et musicologique: c’est une bande son de notre histoire qui défile en boucle.

Tout cela me fait penser à deux chose. Le première est évidente : ces grévistes qui disposent de plusieurs chaines de radio ne sont pas capables de nous faire savoir pourquoi ils sont en grève. Mise à part la phrase citée plus haut, rien pour expliquer leur combat, et il nous faut chercher dans d’autres média pour tenter de comprendre  que Mathieu Gallet, jeune PDG de Radio-France monté en (mauvaise ?) graine un peu vite et au demeurant plus antipathique est derrière tout cela, et qu’il se trouve en mauvaise posture. Un peu paradoxal, non, que des gens de radio ne puissent pas s’expliquer sur les ondes ?

La seconde est plus grave. Outre qu’une telle grève est de nature à irriter les auditeurs fidèles de Radio-France, que les grévistes qui ne prennent pas la peine de nous expliquer leur mouvement sont en train de scier la branche qui les porte, le plaisir que l’on peut prendre à ces « playlists » pourrait être de nature à concurrencer les émissions habituelles de Radio-France. Deuxième paradoxe, tout aussi cruel que le premier.



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21 mars    2015 : Intermède linguistique
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Allez, avant la gueule de bois annoncée, je vous propose de changer d’idées à l’aide d’un intermède linguistique. J’ai il y a quelques jours dîné avec des amis, tous linguistes, et la conversation a porté sur la notion de corpus. Certains ont en effet littéralement déifié le corpus jusqu’à la caricature, considérant que deux ou trois heures d’enregistrement leur permettaient de tout savoir sur une communauté linguistique alors qu’il faut des semaines d’observation participante et des milliers de notes pour commencer à comprendre  ce qu’il s’y passe. Mais là n’est pas mon propos. Dans la chaleur de la discussion (et, peut-être, du vin) l’un d’entre nous a en effet lancé : « Vous savez d’où vient le corpus ? De corpus Christi ! ». Ah bon, ont répondu les autres (sauf moi), intéressés bien sûr par cette étymologie qui confirmait l’aspect presque religieux que la collecte des données dans laquelle certains linguistes voient une garantie de scientificité : si le sens premier de corpus était religieux, alors l’étymologie viendrait au secours de l’épistémologie et soulignerait cette place presque magique réservée au fameux corpus.

En fait, corpus existait bien sûr en latin bien avant l’apparition du catholicisme. Le dictionnaire Gaffiot en atteste et nous donne différents sens du mot, « corps » mais aussi « ensemble », « corporation » et surtout « tout le droit romain » (corpus omnis juris Romani). Plus tard, au XII° siècle, viendra l’expression ecclesia corpus Christi, « église, corps mystique du Christ », qui prendra au XVIII° le sens d’ « hostie ». Une étymologie doit toujours pouvoir expliquer deux filiations, l’une phonétique et l’autre sémantique, et l’on voit mal comment on aurait pu passer sémantiquement d’ « hostie » à « ensemble de données ». C’est en effet de corpus juris que va découler le sens dont nous parlions ce soir-là. On trouve par exemple dans le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey le passage suivant:

« Il a été repris en droit au XIX° siècle dans corpus juris (1863) « collection du droit romain », calque d’une expression du latin classique. Par généralisation du sens qu’il a dans cet emploi, il désigne un recueil de pièces et documents concernant une même discipline. Il est spécialisé en linguistique au sens d’ « ensemble d’énoncés servant de base à l’analyse » (1961) ». Et le dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg est tout aussi précis :

« Corpus, 1863 (corpus iuris, 1845). Tiré du lat. corpus juris ou corpus, « recueil de droit » ; sert aujourd’hui à désigner des recueils divers. »

Mais, dans le texte de Rey, juste avant le passage cité plus haut, apparaissait une mention de corpus Christi, et une lecture trop rapide pouvait faire croire à un lien. Cette idée de filiation entre la religion et la science était effectivement plaisante, mais ce qui m’intéresse ici, c’est qu’on interprète souvent les textes de la façon qui nous arrange, qui vient confirmer ce que nous pensons ou voulons prouver. Alors, pour revenir à l’actualité, et pour montrer que la linguistique peut parfois servir à la lecture du monde, je vous conseille de vous pencher sur les interprétations du Coran qui fleurissent de nos jours. Ou de vous demander comment certains de nos députés lisent certaines lois pour les critiquer. Mais vous avez sans doute autre chose à faire.

 

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 20 mars    2015 : Gueule de bois
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Les élections de dimanche vont être une catastrophe pour la gauche. Pourtant, selon un sondage publié hier, nous irions vers les pourcentages suivants : 30% pour l’UMP, 29% pour le FN et 35% pour la gauche. Mais voilà, la gauche est divisée comme jamais. Mélenchon rêve du modèle grec et se voit comme le sauveur de la « vraie gauche », sans qu’on sache vraiment ce qu’il entend par là, les Verts ne pensent qu’à leurs divisions internes, les communistes ne se rendent pas compte qu’ils vont disparaître, mais tous veulent être candidats et feront objectivement le jeu du FN. C’est donc là le premier facteur expliquant cette catastrophe annoncée. Le second facteur, c’est l’abstention attendue, plus de 50%. De cette abstention, les politiques sont bien sûr responsables : personne ne leur fait plus confiance. Mais il demeure que chacun de nous peut jouer un rôle. Nous ne pouvons certes pas renouer les liens entre des partis de gauche déchirés et égocentriques, mais nous pouvons voter et faire voter. Avant la gueule de bois de dimanche soir.

 

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 19 mars    2015 : Ratures
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J’ai sous les yeux une photo datant de mon adolescence. J’ai quinze ou seize ans et pose fièrement, en costume-cravate, devant de magnifiques mosaïques. Ma tante Cricri m’avait amené pour la première fois à Tunis, au musée du Bardo, que je fréquente donc depuis près de soixante ans. J’en ai suivi les modifications, dont certaines toutes récentes, l’évolution muséologique, j’y découvre sans cesse de nouvelles choses, bref le Bardo fait partie de mes petits secrets culturels. On dit beaucoup que la Tunisie est le seul pays arabe démocratique, ce qui est vrai, mais sa singularité est ailleurs, dans sa culture, justement. Les pays arabes n’aiment pas beaucoup ce qui n’appartient pas à l’histoire de l’islam, les Egyptiens par exemple ne s’intéressent guère à leur passé gréco-romains ou aux pyramides. La Tunisie pour sa part, même si les fouilles de Carthage mériteraient peut-être plus d’assiduité, mélange harmonieusement ses références et ses racines: l’amphithéâtre d’El-Djem voisine avec la grande mosquée de Kairouan, les ruines romaines d’Utique ou de Dougga avec la synagogue de Djerba. Et cette tolérance historique est aussi un signe de démocratie, de démocratie politique et culturelle. Je ne sais pas ce que visait l’attentat d’hier, tout à la fois sans doute, la politique, la culture, le tourisme, tout ce qui fait de ce pays qui est en partie le mien une petite perle rare au creux de la Méditerranée. Une perle que les fous de la kalachnikov veulent raturer. J’ai encore en mémoire une affiche du Hezbollah vue à Beyrouth il y a quelques années, sur laquelle, dans l’inévitable allah akbar, l’un des L d’allah se transforme en bras tenant une kalachnikov. Tout un programme !

J’avais prévu en fait de parler ce matin d’Israël. La presse prévoyait la fin de Netanyahou, et ce fut le contraire, la catastrophe. On peut songer à ces vers de Victor Hugo, dans Les Châtiments : « Le soir tombait, la lutte était ardente et noir/ Il avait l’offensive et presque la victoire/ Il tenait Wellington acculé sur un bois (...) Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! C’était Blücher ». Netanyahou/ Blücher l’a donc emporté. On a, dit une formule éculée, les dirigeants que l’on mérite. Les Israéliens ont choisi de conserver le plus conservateur de leurs hommes politiques dont la dernière intervention, durant la campagne, a été d’affirmer que, lui vivant, il n’y aurait jamais d’Etat palestinien. Ce qui a le mérite d’être clair, comme sont claires les déclarations de Sarkozy sur les menus des cantines scolaires. L’un vise le FN, l’autre les colons. A propos de colons, un simple regard sur la carte des territoires de l’autorité palestinienne est plein d’enseignement: on y voit un espace criblé de colonies, comme autant de violations des accords internationaux. Les Israéliens ont donc choisi, une fois de plus, le déni de justice, sans se rendre compte que dans leur mépris pour l’autre ils risquent de bâtir, pièce par pièce, la machine qui pourrait un jour les anéantir. Il y a un mouvement, Chalom Akhshav, « la paix maintenant », qui milite pour un objectif clair : deux peuples, deux états. Mais Netanyahou n’est pas la paix, il est sa rature.

 

 

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 11 mars    2015 : L'hélicoptère et la hache
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Depuis l’accident d’hélicoptères en Argentine lors du tournage d’une émission de TF1, Dropped, la télé-réalité est sur la sellette. Ce matin Libération nous sort un de ces titres-jeux de mots que j’adore, La télé-réalité au centre des dégâts. Dégâts, le mot est faible. Déjà, en 2013, un tournage de Koh Lanta au Cambodge avait entraîné deux morts, il y en a dix cette fois. La télé-réalité porte malheur ? La volonté d’aller toujours plus loin dans ces émissions débiles met les gens dans des situations limites ? Peu importe. Ce qui m’a frappé c’est qu’hier soir, au « Grand Journal » de Canal +, deux ou trois personnes visiblement proches de TF1 se battaient sur les mots, répétant jusqu’à la nausée qu’il ne s’agissait pas, en Argentine, d’une émission de télé-réalité mais d’une émission « d’aventure ». Emission de télé-réalité, émission d’aventure, qu’importe ? Quoi qu’il en soit : dix morts. On a beaucoup cité ces derniers temps une phrase d’Albert Camus selon laquelle « mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde ». Le malheur est déjà là, et le débat sur la nomination paraît un peu orwellien. Disons qu’il s’agit, si vous me permettez l’expression, d’émissions de merde. Mais nous sommes sur TF1. Faut-il rappeler qu’en 2004 l’ancien PDG de cette chaîne, Patrick Lelay, avait déclaré cette chose pleine de vérité :

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

Alors, deux morts, dix morts... On peut cependant s’étonner que les téléspectateurs, devant un tel mépris, continuent de regarder TF1.

Un qui ne s’embarrasse pas de mots, c’est le ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman. Selon NewsWeek (mais j’ai vu la séquence sur une chaîne de télé) il a déclaré dimanche, lors d’un meeting, que les Arabes israéliens qui n’étaient pas fidèles à Israël devaient être « décapités à la hache ». Fichtre ! Les commentateurs disent qu’il s’agit d’une déclaration « électorale ». Ce qui signifierait que l’électorat israélien est sensible à ce type de menaces et de pratiques. En Arabie Saoudite, on décapite au sabre. En Israël un ministre menace de décapiter à la hache. Vous avez une préférence ? Nous vivons une époque moderne !

 

 

 

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 10 mars    2015 : Retour d'Afrique
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Au Togo comme au Bénin les églises évangélistes pullulent et je ne résiste pas au plaisir de vous en donner quelques noms : Eglise des saints du dernier jour, église de la pentecôte, les épouses du Christ, église évangéliste de la foi, église des rachetés du Christ, église des assemblées de Dieu, les ambassadeurs du Christ, église du christianisme céleste, église du Dieu de la prophétie, église céleste du Christ, église évangélique de la parole du Christ au monde, etc. Elles ont en commun d’ignorer Marie (pauvre vierge oubliée) et d’être des pompes à fric, avec parfois un humour involontaire :  J’ai ainsi vu à Lomé une affiche annonçant « 24 heures sans interruption, prières et dévotions » avec, en surtitre, « Jésus Christ sponsor officiel ». Tout cela donne l’impression que les catholiques ont ici secrété leurs anticorps, mais en fait ces sectes viennent des pays anglophones voisins, Ghana et Nigeria, et donc indirectement des USA. Les voies du Dieu capital sont décidément très prévisibles.

Le Togo est un petit pays, étroit, si étroit qu’au centre de la capitale, Lomé, deux panneaux indiquent deux directions opposées : frontière Ghana, frontière Bénin. La frontière avec le Bénin est à 50 kilomètres, mais celle du Ghana passe dans la ville. Imaginez, au centre de Paris, un panneau indiquant la frontière allemande, un autre la frontière espagnole…

Peut-être ces dimensions réduites expliquent-elles qu’à la prochaine élection présidentielle, en avril, il n’y aura qu’un seul tour. Ce qui est bien pratique pour le sortant : l’opposition, divisée, n’aura aucune chance de se regrouper au deuxième tour, puisqu’il n’y a pas de deuxième tour. C’est même tellement pratique que l’on trouve le même système au Gabon, où l’on votera en 2016.

J’étais là-bas pour donner des conférences, dans le cadre du mois de la langue française, et à la fin d’une table ronde, au moment des interventions du public, j’ai noté quelques répliques intéressantes. Par exemple : « Le français est votre langue, vous devez nous aider à le maintenir » (comprendre : nous aider financièrement). Mais, surtout, et en particulier chez les jeunes, se manifeste une grande suspicion face à la francophonie, le mère de tous les maux selon certains, qui fait obstacle au développement des langues africaines. Mon propos était justement de parler de la promotion des langues africaines, et je n’étais pas dans le collimateur. Mais, cinquante cinq ans après les indépendances, on ne peut que noter deux choses : d’une part les gouvernements ne semblent pas concernés par ces langues, ou bien peu, et d’autre part les jeunes qui veulent défendre leurs langues ne se tournent pas vers leurs dirigeants mais vers la Francophonie, ce qui est un peu paradoxal. Je leur ai conseillé d’aller voter et de se demander quelle était la place des langues dans les programmes des candidats

 Pour finir avec quelque chose qui n’a rien avoir (quoique...), Vassilis Alexakis, dans son dernier roman, La clarinette,

joue avec l’étymologie du mot grec signifiant la vérité, aléthéia. En effet, en enlevant la a- privatif on obtient soit lathos (« erreur), ce qui ferait de la vérité ce qui n’est pas erroné, soit léthé (« oubli ») ce qui en ferait ce qu’on n’oublie pas. Comme dans un supermarché ou une cafétéria  vous pouvez choisir l’étymologie qui vous convient… Et certains militants africains pourraient réfléchir sur ce point : oubli ou erreur.

 

 


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  28 février   2015 : Dernière (et bonne) nouvelle
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La librairie Harmonia Mundi est sauvée, elle ne ferme pas. Ce qui n'enlève rien à la teneur de mon billet d'hier.
Ceci dit, je pars une semaine travailler en Afrique. A plus tard, pour des nouvelles de la francophonie....


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  27 février   2015 : Ouvrir, fermer
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Une librairie, la meilleure à mes yeux, d’Aix-en-Provence, Vents du sud, a disparu il y a deux mois. Une autre, Harmonia mundi,  va fermer. Il en restera deux ou trois, plus la FNAC. Il y a beaucoup de livres à la FNAC, mais jamais ceux que je cherche. Signe des temps : des piles de bouquins qui n’ont rien à dire, des bouquins à lire sur la plage, presque en pensant à autre chose, et si l’on sort de ce chemin balisé, aseptisé,  il nous faut commander ce que nous voulons lire et attendre... J’ai également vu, depuis une dizaine d’années, toujours à Aix-en-Provence, deux excellents disquaires fermer boutique, après l’ouverture de la FNAC justement. Il y a des disques à la FNAC, mais rarement ceux que je cherche. Voir plus haut.

 Passons à autre chose qui n’a rien à voir. Encore que, peut-être...

En 2001 les talibans afghans faisaient sauter à la dynamite les bouddhas de Bamyan. Plus récemment, à Tombouctou, on a brûlé des statues et des manuscrits, détruits des sanctuaires, interdit la musique. Et, il y a deux jours, au musée de Mossoul, des esthètes de Daech ont massacré à la masse des statues datant du VII° siècle avant notre ère. Derrière la haine de l’art, de l’écrit, de la musique, de que sais-je encore, il y a une haine plus profonde, la haine de ce qui n’est pas musulman, la haine de ce qui est plus ancien que l’islam, et derrière tout cela encore la haine de la vie mais, surtout, il y a une profonde inculture. Combien de gens se réclamant du Coran peuvent-ils réellement le lire et non pas réciter mécaniquement quelques sourates? On avance le chiffre de cinq pour cent. Mais c’est au nom d’un livre qu’on ne comprend pas que l’on hurle, que l’on condamne et que l’on tue. De la même façon qu’en Chine, durant la révolution culturelle, on hurlait, condamnait et tuait au nom du petit livre rouge dans lequel il n’y avait pas grand chose à comprendre.

On prête à Victor Hugo une phrase selon laquelle ouvrir une école ce serait fermer une prison. Il faut, bien sûr ouvrir des écoles et, dans le monde arabe, y enseigner la modernité, les cultures, toutes les cultures, non pas dans une langue incompréhensible mais dans la langue que les gens parlent. Mais il faudrait pour cela vouloir s’ouvrir au monde, vouloir s’ouvrir aux autres, vouloir lutter contre l’intolérance, ce qui est loin d’être gagné.

Ouvrir des écoles, apprendre à lire, fermer des librairies, interdire la musique, fermer des disquaires : Bien sûr tout cela n’a rien à voir, nous ne sommes ni à Tombouctou ni sous la botte des abrutis de Daech et je suis bien conscient d’exagérer un peu. Mais ce tourbillon d’inculture et de fermeture de lieux de culture me paraît inquiétant. J’espère être inutilement pessimiste.

 

 

 

 


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  25 février   2015 : Appeler un chat un chat
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Je ne crois pas beaucoup m’avancer en supposant que personne, parmi ceux qui me font l’amitié de me lire, ne souhaite aux Grecs plus de privations, de malheurs et d’austérité. Reste bien sûr à comprendre comment ils ont réussi à entrer dans l’Europe avec un dossier économique truqué et pourquoi, depuis des années, ils n’ont pas de cadastre (c’est-à-dire pas d’impôts locaux), pourquoi depuis que les impôts existent l’église, pourtant très riche, n’en paie pas, pourquoi tout le monde triche, bref, ce n’est pas mon sujet. Alexis Tsipras et son ministre des finances Yanis Varoufakis proclament depuis des semaines qu’ils refuseraient de se plier aux diktats de la « troïka » (c’est-à-dire la Commission européennes, la Banque Centrale Européenne et le FMI), que la Grèce ne paiera pas sa dette, qu’elle obtiendrait de nouvelles conditions, etc. Et le refus de la troïka était au centre de leurs discours. Ils ont dû céder sur tous les points devant l’intransigeance européenne, non seulement celle de l’Allemagne, dont tout le monde parle, mais aussi et peut-être surtout celle de pays qui ont, eux, appliqué avec succès un programme d’austérité et de redressement, comme l’Irlande, le Portugal ou l’Espagne, qui ne voient pas pourquoi ont accorderait à Athènes des faveurs qu’on leur a refusées. La Grèce a cédé, mais pas devant « la troïka », non, devant « les institutions » selon les documents qu’ils ont signés. C’est quoi, « les institutions » ? Et bien, c’est la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI, c’est-à-dire la troïka.

On cite beaucoup, depuis quelques semaines, une phrase d’Albert Camus selon laquelle « mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde ». Je ne sais pas si bien les nommer c’est donner du bonheur au monde, mais l’idée qu’il faut appeler un chat un chat est bien ancrée dans la culture française, depuis sans doute que Nicolas Boileau a un jour condamné sans appel en deux alexandrins cinglants un procureur véreux, Charles Rollet : 

« Je ne puis rien nommer si ce n’est par son nom         J’appelle un chat un chat et Rollet un fripon »

Dans un autre genre, Jean-Paul Sartre écrivait que « La fonction d’un écrivain est d’appeler un chat un chat. Si les mots sont malades, c’est à nous de les guérir. Au lieu de cela, beaucoup vivent de cette maladie » . Nommer les choses par leur nom, ou appeler un chat un chat, c’est appeler  « troïka » la Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI. Changer ce mot par « les institutions » c’est, bien sûr, badigeonner les choses, mais le faire sans beaucoup d’imagination. Les institutions ! C’est vague et bien peu poétique. Troïka renvoyait au moins à un traineau tiré par trois chevaux et glissant sur la neige ? Tant qu’à appeler un chat un chat, on aurait pu choisir dans une longue liste dont je ne donne que quelques éléments : chat, abricot, boutique, chagatte, cramouille, matou, minet, moule, etc.

 

 

 



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  19 février   2015 : Non à la litote!
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Vous le savez, bien sûr, la litote est une figure de style qui consiste à dire le moins pour laisser entendre le plus. On en donne souvent des exemples littéraires, comme cette phrase adressée par Chimène à Rodrigue dans Le Cid : « Va, je ne te hais point », pour dire « je t’aime ». Mais le langage populaire n’ignore pas ce procédé rhétorique, lorsqu’une formule comme « vous n’êtes pas sans savoir » est utilisée pour « vous savez très bien »,  « Il n’est pas gentil » pour « il est méchant », « ce n’est pas un enfant de chœur» pour « c’est un truand », « vous arrivez un peu en retard » pour « vous êtes très en retard », « les discours politiques ne sont pas très passionnants » pour « ils sont casse-pieds », etc.

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais qu’ai-je donc contre la litote pour avoir donné ce titre à mon billet ? Rien, je vous le jure, je n’ai rien contre la litote, même si ce titre pourrait constituer un slogan un peu sibyllin, à scander dans des manifestations contre le style de tel ou tel écrivain. Non, rien de tel. Mais attendez la suite.

Le mot litote, tous les dictionnaires étymologiques vous le diront, vient du latin, avec le même sens, qui lui-même l’avait emprunté au grec litotês,  qui signifiait « simplicité ». Mais il existe en grec moderne le mot λιτότητα qui a pris un sens très différent. Ne me demandez pas pourquoi, je ne connais pas assez le grec pour pouvoir expliquer cette évolution, mais λιτότητα signifie aujourd’hui « austérité ». Et Όχι στην λιτότητα est un titre fréquent dans la presse grecque, « non à l’austérité » donc mais que l’on pourrait entendre « non à la litote ». Je trouve ça très poétique, ou plutôt économico-poétique. Pas vous ?

 

 



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  14 février   2015 : Rafales, merci Sarkozy et double contrainte
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Il est des jours où il faut savoir faire amende honorable. Je me suis moqué pendant des années des mensonges et des approximations de Sarkozy chaque fois qu’il prétendait être sur le point de vendre des Rafales, plein de Rafales, au Brésil, à « monsieur Lula », comme il disait (vous imaginez la reine d’Angleterre par exemple parler de « monsieur Sarko » ?). J’ai d’abord, en tant que linguiste, été injuste car j’aurais dû souligner qu’il illustrait parfaitement les analyses du philosophe John Austin dans son livre What to do Things with Words (la traduction française de ce titre, Quand dire c’est faire, est tout aussi parlante) : effectivement, Sarkozy pense que dire c’est faire, et sur ce point non plus il n’a guère changé. Mais surtout, il s’est simplement trompé de pays, petite erreur géographique (on ne peut pas briller dans tous les domaines). Le Brésil, l’Egypte, c’est pareil, ce qui compte c’est de les vendre, « nos » Rafales. D’ailleurs, sans Sarkozy et son acolyte Tony Blair, Hollande n’en aurait jamais vendus. Pourquoi l’Egypte veut-elle acheter ces avions ? Parce que la Libye est plus que menaçante pour toute la région. Pourquoi est-elle menaçante ? Parce qu’il y règne une totale anarchie. Pourquoi cette anarchie ? Parce que Sarkozy et Blair y ont semé le désordre, voulant se débarrasser de Kadhafi sans se préoccuper de ce qui allait le passer ensuite et transformer une dictature en supermarché d’armes en tous genres. Et voilà ! Hollande n’a rien fait, merci Sarkozy !

La classe politique ne se trompe pas sur ce succès collectif, fruit de « l’esprit du 11 janvier », de la convergence de tous les courants, et elle se félicite d’une seule voix. Enfin presque. Emmanuelle Cosse, la secrétaire nationale des Verts, a d’abord répété que le Rafale était « un ratage industriel », puis s’est demandé si « la priorité de l’Egypte était vraiment d’acheter ces avions » (les Egyptiens sont sans doute flattés que madame Cosse se préoccupe de leur priorité), et a enfin rappelé que la police égyptienne a tiré il y a une semaine sur des manifestants. Après Sarkozy illustrant les théories d’Austin, Cosse vient illustrer ce qu’on appelle la « double contrainte », c’est-à-dire le fait qu’une injonction soit paradoxale. On en connaît de nombreux exemples, les plus savoureux étant ceux qui s’apparentent à des histoires drôles.  Ainsi une mère qui offre à son fils deux cravates, une noire et l’autre verte et qui le dimanche suivant le voit porter la noire et lui dit : la verte, tu ne l’aimes pas ? Ou encore un panneau de circulation qui porterait ce message : « ignorez ce panneau ».

Emmanuelle Cosse vient de nous fournir un nouvel exemple de double contrainte : « Le Rafale est un ratage industriel » mais « il ne faut pas vendre le Rafale ». Pour finir, est-il nécessaire de rappeler que Grégory Bateson avait lancé ce concept de double contrainte (qu’il appelait, en anglais, double bind) pour expliquer la schizophrénie ?

 

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  4 février   2015 : Ni-nisme et lessiveuse
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Au milieu des années 1950, dans l’une de ses Mythologies, Roland Barthes analysait ce qu’il appelait la « critique ni-ni », faisant allusion à un article anonyme publié dans l’Express, une sorte de profession de foi posant « que la critique ne doit être ni un jeu de salon, ni un service municipal ; entendez qu’elle ne doit être ni réactionnaire, ni communiste, ni gratuite, ni politique ». Il s’agissait, bien sûr, de critique littéraire, mais le commentaire qu’en faisait Barthes est, aujourd’hui, d’une lecture savoureuse. Il définissait cette « mécanique de la double exclusion » de la façon suivante :

« On fait le compte des méthodes avec une balance, on en charge les plateaux, à volonté, de façon à pouvoir apparaître soi-même comme un arbitre impondérable doué d’une spiritualité idéale, et par là-même juste, comme le fléau qui juge la pesée ».

Vous avez déjà compris où je veux en venir, vous qui avez vu ou entendu sur tous les media des politiques de l’UMP défendre leur position du « ni FN ni PS ». Mais continuons à lire Barthes :

« « Bien entendu cette belle morale du Tiers-Parti aboutit sûrement à une nouvelle dichotomie, tout aussi simpliste que celle qu’on voulait dénoncer au nom même de la complexité. C’est vrai, il se peut que notre monde soit alterné : mais soyez-sûrs que c’est une scission sans tribunal : pas de salut pour les Juges, eux aussi sont bel et bien embarqués ».

Parvenu à ce point, je me dis que cette position du juge, ou de « tiers-parti » (Ah ! la belle formule dont Barthes ne pouvait pas savoir qu’elle s’appliquerait si bien à ce que nous vivons aujourd’hui) pourrait bien impliquer que l’UMP se trouve un jour exclue  du jeu, prise au piège et minorée face aux deux plateaux de la balance, FN d’un côté, PS de l’autre. Je rêve ? Peut-être. Mais plus que la dévaluation du guide bonapartiste que veut être Sarkozy, plus que le refus du « front républicain » cher à la gauche naïve qui vota Chirac en 2001 pour faire échec à Le Pen, il y a dans ce grand désordre discursif que nous ont servi Juppé, Sarkozy, Guaino, Kosciusko-Morizet, Balkany et quelques autres, comme un constat  d’incapacité, de paralysie ou d’effroi face aux questions posées par le réel. La métaphore de la balance peut être d’ailleurs utilisée sur un mode plaisant : en balançant ce qu’il y a de chaque côté, ne se pose-t-on pas en fléau ? Ces « Ni-Ni », écrivait Barthes, sont « adaptes d’un univers bi-partite dont ils seraient la divine transcendance ». Mais n’est pas transcendantal qui veut, n’est-ce pas monsieur Balkany.

En des termes moins choisis, j’utiliserais volontiers une autre métaphore, tirant du côté des lavandières. Les thèses du FN représentent à mes yeux le linge sale de la France, chemises sales, slips sales, chaussettes sales. On peut choisir de se boucher le nez, pour tenter de récupérer quelques électeurs, de se détourner, de pérorer entre soi, pour finir par asséner la sentence, Ni-Ni, afin de ne pas exposer au grand jour ses divisions. Mais, outre qu’aujourd’hui il est impossible de cacher ces divisions, à vouloir éviter la grande lessive, en choisissant de laver son linge sale en famille, on risque de ne pas être devant la balance, impartial, mais dans le tuyau d’évacuation de la machine à laver.

 

 

 


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  23 janvier   2015 : Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière
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Il faudrait un jour, tâche harassante, faire un inventaire des lieux communs ou des postures politiquement correctes que la gauche angélique, dont je suis sans doute, s’abreuve. L’inventaire des lieux communs de droite serait d’ailleurs tout aussi intéressant et tout aussi harassant , mais j’avoue me sentir moins concerné par les bêtises de la droite que par celles de la gauche.

A gauche donc, on tend à nier toute influence autre que sociale sur les différents problèmes dont traite régulièrement la presse. Nous pouvons voir ici la marque d’un marxisme primaire, mal assimilé (pauvre Karl !), ou encore le fait de prendre systématiquement la position inverse de celle que prend la droite, peu importe, mais l’explication uniquement par le social a toutes les faveurs de la gauche et permet « d’expliquer » bien des choses de façon confortable. Une politique des banlieues (laquelle ?) permettrait ainsi de résoudre tous les problèmes.

D’ autres lieux communs viennent de ressurgir à l’occasion du massacre de Charlie hebdo. Je lis par exemple ce matin dans une tribune libre publiée par Libération une analyse simpliste, bien résumée par son titre (« Au commencement du jihad l’humiliation et la revanche »), selon laquelle ce serait « la longue mythologie de l’humiliation qui pétrit le monde musulman » qui expliquerait les actes des frères Kouachi, de Coulibaly et de quelques autres. Par ailleurs, disent certains, derrière les victimes c’est l’islam que les terroristes islamistes atteignent, l’islam qui serait donc une autre victime, ou une victime collatérale du terrorisme. D’autres clament « ce n’est pas cela l’islam », ou « pas en mon nom ». Et il découle de tout cela un dernier lieu commun : l’islam n’est pas comptable des horreurs de l’islamisme (le catholicisme ne serait alors pas comptable des croisades ?), nous ne pouvons pas demander aux musulmans de condamner sans cesse le terrorisme, ils en sont aussi victimes. On peut sourire, en évoquant Brassens qui chantait « ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière ». Mais on peut aussi souligner que nous entendons ces mêmes proclamations depuis près de quinze ans, que l’argument est un peu court. Et pourtant, si c’était cela aussi l’islam ? Si le silence  ou l’inaction de l’ensemble des pays arabo-musulmans face à Al-Qaeda ou à l’Etat Islamique était une forme de complicité ?   Il est bien sûr tentant d’invoquer l’humiliation dont le colonialisme serait le déclencheur, mais c’est oublier que la décadence de la pensée arabe date de près de dix siècles, lorsque Bagdad a cessé d’être le centre de la science méditerranéenne, lorsqu’après deux ou trois siècles au cours desquels on a traduit (du grec, du syriaque...) en arabe tous les textes scientifiques, le mouvement s’est inversé : on s’est mis à traduire de l’arabe vers le latin et on n’a plus entendu parler de  science en arabe. Aujourd’hui, il suffit pour s’en rendre compte de consulter l’index translationum de l’UNESCO : les pays arabes traduisent peu, et surtout des textes religieux, leurs citoyens n’ont pas accès à d’autres pensées que celle de leur idéologie dominante. Dès lors, la question n’est pas, ou pas seulement, de se pencher sur la situation sociale des quartiers défavorisés, des ghettos, voire de « l’apartheid » en France, ou sur les difficultés scolaires de certains de nos concitoyens. Elle est plutôt de s’interroger sur l’état de la pensée arabe et/ou musulmane, sur l’analphabétisme, au sens propre comme au sens figuré, qui se trouve derrière des manifestations ou des massacres en réponse à des textes que les manifestants n’ont pas lu, voire ne savent pas lire. J’ai cité Brassens, « ne jetez pas la pierre à la femme adultère, je suis derrière ». Lui, au moins, ne cachait pas sa position.

 

 


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  17 janvier   2015 : On peut pleurer de tout mais pas avec n'importe qui

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Depuis un peu plus d’une semaine je me suis trouvé loin de mon ordinateur de bureau, et dans l’impossibilité d’avoir accès à mon site. Je dois avouer que je n’en suis pas mécontent, car face au massacre qui a eu lieu à Paris mes réactions ont changé au fil des jours, voire des heures, et je préfère de très loin le recul et la réflexion. Voici donc une sorte de petit journal.

Paris, mercredi 7 janvier 2015. J’arrive à la gare de Lyon vers 12 heures 20, saute dans un taxi, circulation fluide, cinq minutes après nous sommes à la Bastille, où c’est un embouteillage inexplicable : des motards, des voitures de police-secours, des ambulances. Je demande au chauffeur de mettre la radio et j’apprends. Nous sommes à 300 mètres de Charlie Hebdo. Des assassins surarmés et peut-être surentraînés ont montré qu’ils avaient peur de dessinateurs, peur de la plume et du crayon, et qu’ils leur préféraient la kalachnikov. Ont montré qu’ils voulaient « punir » par la mort l’expression d’une liberté qui leur est inacceptable ou incompréhensible. Deux cultures, deux civilisations, les dessins contre l’intolérance, la kalachnikov contre le rire et la liberté. Et, derrière cela, se profilent deux grands principes : d’une part la liberté d’expression, imprescriptible, le droit à la caricature, voire au blasphème, et d’autre part le droit pour tous de croire ou de ne pas croire, et en même temps le devoir de ne pas vouloir imposer aux autres leur croyance ou leur non croyance.

Je suis d’une génération qui, il y a bien longtemps, a découvert le grand Duduche, ce personnage maladroit, timide, amoureux de la fille du proviseur, créé par Cabu, dans le journal Pilote au début des années 1960. Je suis d’une génération qui l’a suivi jusqu’au beauf puis au fils du beauf, dans le Canard enchaîné, en passant par Hara Kiri, l’Enragé et enfin Charlie hebdo.  Cabu qui était fou de Charles Trenet et de jazz. Je pense à cette chanson, Y d’la joie, massacrée par Maurice Chevalier qui sautait à pieds joints sur la dernière syllabe, avec une rythmique presque militaire, Y d’la joie, tandis que Trenet la swinguait en mettant en évidence la pénultième, Y d’la joie. Cabu c’était cela, tout à la fois la joie et le rire, le grand Duduche et le Beauf, la tendresse et la dérision, le swing. Le swing dans le trait du dessin, dans le regard tendre et ironique. Y d’la joie.

Je suis également d’une génération qui a découvert Siné pendant la guerre d’Algérie, Siné qui travaillait à l’Express avant de s’en faire virer, qui créa Siné Massacre, puis, en 1968, L’Enragé,  qui rejoignit Charlie hebdo puis créa Siné mensuel. Siné est un amoureux des mots et du graphisme, il sait jouer sur les deux à la fois, poétiquement, sémiologiquement, ce qui n’est pas si simple car en même temps il tire à vue sur tout ce qui bouge du côté de l’extrême droite, des racistes, des curés et autres ayatollahs, de l’armée, de la police. Il a pu réaliser un album jouant tout entier sur le mot chat, sur ses dérivés, sur ce que le va-et-vient entre le dessin et le mot pouvait dire, et un autre jouant malicieusement sur des finales hispanisantes en cia, évoquant en fait la CIA, de la poésie au militantisme. Dans son long parcours politique, pas une erreur, pas un renoncement. Pourquoi parler de Siné ? Disons-le tout de suite, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : je n’avais plus acheté Charlie hebdo depuis des années, depuis que Philippe Val, se prosternant devant Sarkozy, avaient viré Siné, avec sans doute l’assentiment d’une partie de la rédaction, ce qui avait d’ailleurs permis à Val d’obtenir la direction de France Inter. Cela ne change rien à mes sentiments d’aujourd’hui, à ce qui va suivre, aux analyses que je vais tenter, mais cette précision me paraissait nécessaire. Retournons donc à Paris, le 7 janvier.

Le soir, place de la République, des dizaines de milliers de personnes, venues pour être là, ensemble, sans se connaître mais se connaissant, se reconnaissant. Soudain, dans le ciel noir monte une sorte de mini montgolfière, un ballon de papier peut-être, ou une lanterne, je ne vois pas très bien, avec au centre une bougie, puis deux, trois, quatre lanternes, je ne compte plus, je suis sûr qu’il y en a douze, comme les douze assassinés. Une ribambelle de points lumineux qui vont très haut et disparaissent lentement dans l’obscurité. Une sorte de poésie et de joie lumineuse. Y d’la joie. Je sais que cette formule pourra choquer en de pareilles circonstances, mais Cabu et ses copains c’était cela, de la joie, de la poésie, qui rejoignait celle de Charles Trenet et son swing. Y d’la joie.   

 

Paris, jeudi 8 janvier 2015

Ce matin la presse est d’une unanimité suspecte, toutes les « unes » tirant vers le noir, jusqu’à Google affichant « je suis Charlie ». Ouais… Ca les aurait fait bien rigoler, les potes de Charlie : « Je suis Charlie », « nous sommes Charlie »… Une seule « une » me retient, celle d’un journal que je n’achète pratiquement jamais, L’Equipe : Liberté 0, Barbarie 12. C’est vrai que, pour l’instant, le match semble bien inégal.  Sur France Inter Patrick Pelloux, médecin urgentiste et chroniqueur à Charlie Hebdo, arrivé juste après le massacre, le premier à avoir vu les cadavres, explique des larmes dans la voix qu’il croit que Charb, avant d’être assassiné, a fait un bras d’honneur à ses bourreaux. On se prend à rêver que c’est vrai, même si ça ne change pas grand chose à l’horreur de ce qui s’est passé.

A midi, devant les locaux de Charlie Hebdo, nous sommes quelques centaines à déposer qui des fleurs, qui une bouteille de vin rouge ouverte, qui des bougies allumées, qui des crayons. Là, ils auraient bien rigolé, les potes de Charlie, surtout pour le pinard. Une minute de silence, puis de longs, très longs applaudissements, comme s’ils ne devaient jamais s’arrêter. Toutes les télévisions du monde sont à l’affut. Passe une vielle dame, un foulard sur la tête, visiblement maghrébine : une journaliste lui demande de traduire et de réciter une sourate du Qoran sur la paix. Un peu déstabilisée, elle répond par l’un des dix commandements, « tu ne tueras point »…  On me dit qu’il y a des milliers de gens devant Notre-Dame, pour écouter sonner le glas. Notre-Dame, ça les aurait fait encore plus rigoler, les potes de Charlie. Encore une fois, cette unanimité me gêne. Je suis de ceux qui pensent qu’on peut pleurer de tout, mais pas avec n’importe qui, que l’on peut choisir, que l’on doit choisir, avec qui partager sa peine. Je n’aime guère l’idée d’union ou d’unité nationale, et je ne me sens pas du tout concerné par tous ceux qui s’expriment en son nom. D’ailleurs,  sur les media audiovisuels, on commence à déverser des tombereaux de langue de bois, par la bouche des politiques: « ne nous laissons pas diviser »,  « ne culpabilisons pas les musulmans », etc. En face, certains disent que les musulmans sont bien muets, d’autres qu’à travers le monde tous les attentats viennent de l’islam. Le problème est qu’ils ont tous en partie raison. On parle d’unité nationale, et la tête de Christian Jacob expliquant que l’UMP sera au défilé de dimanche mais que chacun est libre d’y aller ou de ne pas y aller aurait inspiré Cabu, ou Charb, Wolinski ou Tignous.

Et puis on nous vend la traque des assassins, des informations clairsemées, avec ces clins d’œil des gens « informés » : « nous ne pouvons pas tout vous dire, pour ne pas gêner l’enquête ». Ouais, en attendant les chaînes de télé retrouvent leurs tics, accrocher le gogo, fidéliser, en meublant, en faisant parler des gens qui n’ont parfois pas grand chose à dire mais qui le disent avec componction. On pense aux chaînes de télé américaines lors de la première guerre du Golfe, disant tout et n’importe quoi, et surtout des mensonges dictés par l’armée US. Le métier, quoi.

Je ne suis pas sûr qu’ils en auraient ri, les potes de Charlie, ils auraient sans doute préféré quelques dessins pleins de bites et d’étrons, quelques formules bien senties. L’après-midi, dans le Monde, l’inévitable Bernard Henri Levy débite ses habituelles fadaises, « le moment churchillien de la V° république », ça ne mange pas de pain, « libérer l’islam de l’islamisme », tu l’as dit, bouffi, tu aurais peut-être mieux fait de réfléchir avant de prôner l’intervention en Libye…

Paris, vendredi 9 janvier

 Le matin, on continue de nous vendre la traque : ils sont cernés, avec un otage, ils sont retranchés dans un entrepôt de travaux publics, non, dans une imprimerie. Puis une autre prise d’otages, porte de Vincennes. Bref, le spectacle se poursuit. Le voyeurisme, notre voyeurisme se poursuit. J’ai envie de fermer la télévision mais ne peut m’y résoudre… Si je croyais en une vie après la vie, je les imaginerais volontiers, les potes de Charlie, tenant leur conférence de rédaction quelque part dans les nuées, échangeant des idées de « une ». Charlie  assassiné,  on arrête enfin de parler de Houellebecq. Sarkozy : merci Charlie , grâce à vous j’ai mis une dernière fois les pieds à l’Elysée. Siné : si Val ne m’avait pas viré, j’y aurais peut-être laissé ma peau. Hollande : merde Valérie n’était pas à Charlie… Je sais, ils auraient eu de meilleures idées, mais on tente de rire comme on peut.

Paris, samedi 10 janvier. Devant le siège de Charlie la foule continue de défiler, les fleurs, les bougies, les crayons constituent maintenant un mur qui traverse la rue. Le soir, boulevard de Rochechouart, au Trianon. Nous sommes un peu plus de mille dans cette salle bondée, où se produit pour un concert unique prévu depuis de longues semaines Bernard Lavilliers. Sur l’écran, avant le début du spectacle, en lettres géantes : Nous sommes tous Charlie. Après deux heures de musique je ressors, plein d’une énergie renouvelée. Merci Bernard.

Paris, dimanche 11 janvier. Impossible d’accéder à la place de la République. Nous zigzaguons d’une rue à l’autre, traversant des flots piétinants, comme s’il y avait des dizaines de manifestations, des affluents convergeant vers le fleuve central. Une images stupide me traverse l’esprit : l’Amazonie et ses flots boueux. Chacun a sa pancarte, le plus souvent Je suis Charlie, avec parfois des variantes dont l’une me ravit : Je blasphème donc je suis. Nous marchons plus de deux heures pour arriver enfin à rejoindre le flot principal. Il se dégage de tout cela une sorte de fraternité assez rare, même si, encore, je me méfie de l’aspect doucereux de l’unanimité. Ce qui est sûr, c’est que pour la première fois de ma vie je plaisante avec un CRS, lui demandant quel est le meilleur moyen de rejoindre le centre du défilé, lui me répondant qu’il n’en sait rien, qu’il est perdu, que sa compagnie vient du sud-ouest, moi le traitant en riant de provincial attardé… De cela, ainsi que de l’ampleur inégalée du défilé, tous les médias ont parlé. Mais peu ont relaté la chose la plus comique de la journée.  Derrière le premier groupe, celui des parents de victimes, il y avait celui des chefs d’états, strictement organisé par les services du protocole. Au premier rang Hollande, Merckel, Juncker, Netanyahou, Abbas et quelques autres, au troisième rang Sarkozy. Or une série de photos prises de haut nous le montre, jouant des coudes, se faufilant, pour arriver finalement à se glisser entre le président malien et le premier ministre israélien. Pour la photo officielle, on le remettra à sa place, il disparaîtra. Mais ce comportement de gamin qui veut être sur la photo met un peu de joie, sans pourtant nous faire oublier qu’il y a là quelques personnages peu recommandables, quoique chefs d’état : Bongo, Orban, Netanyahou… Encore une fois, l’unanimité me fait gerber. Je me refuse à partager ma peine avec ces gens-là.

Londres, lundi 12 janvier. Miracle de l’Eurostar, je commence pratiquement ma journée sur les rives de la Tamise après m’être réveillé à Paris. Toute la presse britannique rend compte de la marche parisienne, plusieurs pages chaque fois. Et si vous jetez un coup d’œil sur le Courrier international vous verrez qu’il en va de même dans le monde entier. Et puis, lentement, en passant d’une chaîne à une autre, je prends conscience d’une chose qui m’était à peine apparue la vieille au soir, en suivant le journal télévisé de la 2. En écoutant la BBC, j’ai soudain l’impression qu’il s’est produit à Paris un attentat antisémite. La grande synagogue de Paris, une visite de Netanyahou au supermarché kasher de la porte de Vincennes, des drapeaux israéliens, puis le lendemain le transport des corps, de quatre corps, vers Jérusalem, bref on parle bien du journal Charlie mais on a l’impression que les morts sont tous juifs. Après l’unanimité nationale factice, une sorte de détournement un peu indécent.

Mercredi 14 janvier, je me réveille à Londres et me couche à Paris. Charlie hebdo  d’après massacre est sorti, avec la une que vous savez, et de Paris à Londres la polémique enfle. En gros on parle de provocation. Pour ma part je crois que l’équipe de Charlie , du moins ce qu’il en reste, a fait le bon choix : ne pas céder à ceux qui veulent faire peur et, en même temps, donner du « prophète », dont je me fous d’ailleurs comme de ma première chemise, une image plutôt sympathique. En Grande Bretagne la presse écrite et télévisuelle a soigneusement flouté la couverture : on a le courage qu’on peut. Le journal, tiré à 700.000 exemplaires, est vendu en moins d’une heure. On le retire pour le lendemain, revendu aussi vite, on le retirera encore. Certains ont acheté plusieurs exemplaires et tentent de les revendre  10, 20, 40 fois plus cher. Ambiguïté totale, sens des affaires, le bizness n’est-ce pas. Il y aura sans doute plusieurs millions d’acheteurs de ce numéro. Et alors ? Et après ?

Jeudi 15 janvier, le soir je renoue avec la télé française et regarde C dans l’air. Le grand rabbin revient sur l’antisémitisme, sur les Juifs qui ont peur, qui veulent partir en Israël. Quelqu’un suggère que le conflit israélo-palestinien n’est pas étranger à cette ambiance. Il dénie avec vigueur. Et pourtant, monsieur le grand rabbin… Et pourtant, au minimum, si la colonisation de l’état israélien prenait fin, les décérébré antisémites n’auraient plus cet argument. Argument de mauvaise foi, dit le rabbin. Peut-être, sans doute, mais la colonisation, elle, est réelle, et les arguments israéliens d’une plus grande mauvaise foi encore. Mais qu’importe. Ce qui est clair c’est qu’il aura suffit de quelques jours pour que cette pseudo unanimité, cette union nationale factice, se dilue.

Le massacre de Charlie aura révélé beaucoup de choses, qu’il est difficile de démêler, des faux-culteries, des solidarités, sans que la frontière entre les deux soit nécessairement claire. Déjà, chez les jeunes beurs français circulent diverses théories du complot, par exemple que le policier musulman tué ne l’a pas été par des musulmans mais par le Mossad (les musulmans, c’est bien connu, n’assassinent pas des musulmans). D’autres disent clairement que ces assassins sont des héros : à chacun son Che Guevara. Le défi auquel nous sommes confrontés est peut-être là : comment lutter contre cette décérébration, contre cet analphabétisme politique sur lequel reposent les religions, qui fait que les uns idolâtrent « le prophète », les autres défendent inconditionnellement Israël. Ce qui nous mène, même si cela n’est pas politiquement correct, à un fait incontournable : de la même façon que les Etats Unis devraient cesser de soutenir de façon inconditionnelle l’injustifiable politique coloniale de l’état d’Israël, les musulmans devraient balayer devant leur porte, mettre de l’ordre dans leur basse-cour de tarés. Dans les deux cas, on peut toujours rêver…

Bref, tout cela est bien confus, mais tout est confus dans cette histoire, sauf peut-être cette pancarte aperçue dimanche : Je blasphème donc je suis. Bonne année tout de même.

 


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  24 décembre   2014 : Lectures, à plusieurs sens du terme
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Pour finir l’année, un peu de lecture. Dans un dossier de la revue Sciences Humaines tout d’abord (Les grands mythes) un papier que j’ai commis sur le mythe de la tour de Babel. Et, dans le numéro 70 de la revue Hermès (Le XX° siècle saisi par la communication), un autre papier (Mai 68 au filtre de la chanson. La chanson au filtre de mai 68).

Et, après cette autopromotion, passons à autre chose, mais sans nous éloigner de la lecture. J’ai toujours aimé la façon dont, en Afrique, on détournait les sigles français, leur donnant un sens critique, et j’y ai toujours vu une sorte de revanche de l’oralité sur l’écriture. En gros, une culture de l’oralité se voyant brutalement imposer l’écriture réagissait sur le mode de l’humour. J’en ai toute une collection, d’exemples, et je viens d’en relever un nouveau au Sénégal. A l’université de Dakar on a, comme en France, imposé le système dit LMD (licence master doctorat), et il a été mis en place de façon un peu improvisée. Les étudiants ont donc débaptisé et rebaptisé ce sigle, qui est devenu « Laisse Moi me Débrouiller ». Et cette relecture me ravit.

Une autre relecture, à propos de Nicolas Sarkozy qui a encore frappé dans le domaine des contrevérités. Donnant une conférence à Séoul, il a expliqué qu’il avait en 2008 « créé le G 20 », pour sauver le monde bien sûr. Mais un simple regard sur Wikipédia nous montre que le dit G 20 a été créé en septembre 1999, en marge d’une réunion du G7 à Washington, et à l’initiative du ministre canadien des Fiances Paul Martin. Un dicton populaire dit qu’il n’y a pas qu’un âne qui s’appelle Martin, mais celui-ci ne s’appelait sûrement pas Sarkozy. Ce gros mensonge s’explique à la fois par son égo démesuré, indéniable, mais aussi par ses problèmes de lecture. Dans G 20, il a sans doute entendu, et lu,  « j’ai vingt » (vingt sur vingt, bien sûr, lui qui est toujours si content de lui). Il est temps qu’il comprenne que G ne se lit  ni j’ai ni jet ni geai, pas plus qu’UMP ne se lit Un Mouvement Personnel, Union pour Ma Pomme ou encore Ultime Manipulation Protectrice.

 

 


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  15 décembre   2014 : Intolérances
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Brett Bailey est un artiste, metteur en scène, homme de théâtre sud-africain connu,reconnu, plusieurs fois honoré par des prix, dont le travail est tourné vers la mémoire, celle de son pays, et en particulier celle de l’apartheid, qu’il n’ad’ailleurs pas vraiment connu (il est né en 1967). Sa dernière intervention, Exhibit B (ainsi nommée parce qu’il avait déjà monté, en 2010, Exhibit A), est une installation de tableaux vivants évoquant des scènes coloniales etpostcoloniales. L’idée est de faire défiler des spectateurs, ou des visiteurs, devant ces scènes, de les faire réfléchir en leur donnant à voir. Voirquoi ? Des « acteurs » qui les regardent comme des animaux enfermés dans leurs cages regardent les visiteurs d’un zoo. « Zoo humain » ?Oui, il y a de ça, et des associations diverses ont tenté de faire interdire Exhibit B. En grattant un peu, on s’est rendu compte que ce qu’elles reprochaient essentiellement à Brett Bailey, c’estqu’il est blanc.  La belle affaire ! Et bien oui, c’est une affaire : seuls des Noirs, selon ces Trissotins,auraient le droit  de dénoncer les atrocités vécues par leurs ancêtres.

Il y a bien sûr là une logique imbécile. Seuls des Vietnamiens auraient eu le droit demiliter contre la guerre au Vietnam ? Seuls des femmes pourraient lutter contre le machisme ? Faudrait-il exclure des manifestationsd’intermittents du spectacle  les non intermittents venus les soutenir ? Et seuls des députés homos auraient dûêtre autorisés à voter la loi sur le mariage pour tous ?

Mais, au delà de cette imbécilité qui saute aux yeux, c’est une forme de racisme quipointe ici, un racisme à rebours, souvent assumé. Et qui se manifeste avec une intolérance rappelant celle de la manif pour tous. Car c’est cela qui frappe leplus, cette intolérance partagée, revendiquée et ravageuse.

Allez, je pars prendre un avion. Ce soir je serai au Sénégal. Tiens, je demanderai à mesamis, là-bas, ce qu’ils pensent de cette affaire.

 

 


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  9 décembre   2014 : Notes milanaises, fin
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Pendant mon séjour italien, la presse a révélé tout un réseau mafieux qui a corrompu la classe politique romaine. Au centre du système, Massimo Carminati, ancien terroriste d’extrême droite qui a copieusement arrosé la mairie de Rome, en particulier l’ancien maire de droite, pour obtenir sans appels d’offres des marchés juteux concernant les transports urbains ou la ramassage et le traitement des ordures. La ville toute entière est sous la coupe de ce clan, mais elle n’est pas la seule. A Venise, la construction de digues pour protéger la ville de la montée des eaux a donné lieu au même type de corruption. Et à Milan, qui doit recevoir en 2015 l’exposition universelle, corruptions en tous gentes, encore, pour les marchés publics. Bref, je ne vais pas vous donner la liste des noms, des sommes (ou trouve tout cela dans la presse italienne) mais vous parler d’écoutes téléphoniques. En effet Carminati a été écouté par la police, enfin par la partie non corrompue de la police, et la Repubblica  de vendredi dernier en a donné des extraits intéressants.

Dans l’un de ses coups de fil, Carminati élabore une théorie du « monde du milieu ». Extrait : E la teoria del mondo di mezzo compa’... Ci stanno come di dice... I vivi sopra e i morti sotto e noi stamo in mezzo... Un mondo in mezzo dove tutti s’incontrano et tu doco comme cazzo è possibile ». Les vivants sont en haut, les morts en dessous et nous sommes entre les deux, là où tous se rencontrent. La Repubblica  voit dans cette expression un écho de l’écrivain Tolkien et de son Middle-earth, le monde du milieu. Mais c’est prêter beaucoup de culture aux truands. En italien le « milieu » se dit la malavita, ou la tèppa, et les membres du « milieu » sont des teppisti. Mais Carmonati, en élaborant sa « théorie », utilise mezzo avec un sens proche de celui qu’il a en français. Zemmour devrait donc se rassurer : le rayonnement culturel de la France est intact.

Mais l’article de la Repubblica  est en outre plein de détails sur la langue utilisée par les mafieux, un véritable trésor pour linguiste. Il faut lire ces extraits (la Repubblica  du 5 décembre, page 13) pour percevoir toute la brutalité d’un langage qui tronque les mots, n’utilise pas d’adjectifs, va droit au fait, violemment. J’ai longtemps pensé qu’il n’y avait pas d’argot en italien parce que les différents dialectes en tenaient lieu : la mafia sicilienne parlait sicilien, la mafia napolitaine napolitain, etc. Mais les dialectes reculent, et ces écoutes téléphoniques témoignent peut-être de la naissance d’un argot. A suivre, donc, pour qui s’intéresse à ces faits de langue. A propos, les poésies de François Villon viennent d’être éditées dans la Pléiade. Avec toutes ses ballades en jargon, un argot lui aussi intéressant à étudier. Allez, au travail.

 

 

 


 



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  7 décembre   2014 : Notes milanaises, suite
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Je n’ai pas rapporté de Milan que des souvenirs visuels, j’y ai aussi acheté des livres, et l’un d’entre eux m’a singulièrement étonné. Il s’agit d’un ouvrage de Tullio de Mauro, In Europa son già 103 (en Europe elle sont déjà 103), dont le sous-titre est plus explicite : Troppe lingua per una democrazia ? (trop de langues pour une démocratie ?). Tullio de Mauro est un linguiste italien connu pour ses positions politiques (il fut adjoint au maire de Rome pour la culture, puis ministre communiste de l’éducation nationale) et pour la défense des dialectes italiens et des langues en général. Je l’ai connu, il y a longtemps, j’avais dans les années 1970 traduit en français l’un de ses ouvrages (Introduction à la sémantique) et je l’ai toujours lu avec plaisir. Et là, pardonnez-moi l’expression, j’en suis resté sur le cul. Il s’agit d’un petit livre, à peine 80 pages en gros caractères, dont le thème est donc une interrogation sur la politique linguistique dans l’union européenne. Et sa conclusion est surprenante. Je vous la livre dans le texte, pour ne pas le trahir, mais vous comprendrez sans difficultés :

« Si vogliamo un’Europa in cui i cittadini, per riprendere l’idea di Aristotele, parlino una lingua per discutere insieme ‘che cosa è giusto e che cosa no, che cosa conviene et che cosa no’ per la comune polis europea, oggi questa lingua è senza dubbio l’inglese ».

L’anglais au secours de la démocratie européenne ! De Mauro a par ailleurs, et c’est la toute fin de son livre, un curieux argument. Pour une fois, écrit-il, les Italiens peuvent faire une proposition tirée de leur histoire récente : depuis 50 ans ils ont appris l’italien sans faire disparaître leurs dialectes Et nous-autres Européens devrions faire la même chose avec l’anglais (ici je traduis) : « y mettre toute la riche variation de cultures, de sens et d’images des différentes langues, sans les abandonner et mettre dans nos langues le goût de la concision et de la limpidité de l’anglais ». Je vous laisse méditer sur cette proposition surprenante.

 







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  6 décembre   2014 : Notes milanaises
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Je viens de passer deux jours à Milan, où j’ai donné deux conférences, et j’en ai profité pour aller voir dans l’église de Santa Maria delle Grazie, la Cène de Leonardo da Vinci : Une peinture murale de plus de huit mètres de long, réalisée entre 1494 et 1498 dans le réfectoire de ce qui était alors un couvent dominicain. La salle est immense, vide, et à l’autre bout, face à la Cène, une autre peinture dont je n’avais jamais entendu parler, une Crucifixion de Donato Montorfano, réalisée en 1495, aussi large mais plus haute, monumentale. Et la comparaison de ces deux œuvres strictement contemporaines est passionnante. Commençons par la Cène. On y voit au premier plan le Christ entouré de ses douze apôtres, scène classique. Mais, de chaque côté, à droite et à gauche, il y a quatre portes dont la hauteur diminue au fur et à mesure que l’on s’éloigne du premier plan, et en prolongeant le haut de ces portes on obtient deux lignes de fuite convergeant vers la tête du Christ, qui constitue donc le point de fuite central. Et ce balbutiement de la perspective est à la fois touchant et instructif. Touchant parce qu’on y voit naître une technique. Instructif parce que cette technique est mise au service du pouvoir : le Christ n’est pas seulement au centre de la table, avec six apôtres à sa gauche et six à sa droite, il est aussi au centre de la construction, son principe, comme la référence suprême.

De l’autre côté de l’immense salle, la Crucifixion est construite de façon très différente. Trois croix, bien sûr, celle du Christ et des deux larrons, avec une foule à leur pied. Mais l’œuvre s’apparente à un triptyque,  chaque croix se détachant sous une voute différente, et derrière, comme une immense toile de fond, le ciel sur lequel s’inscrit l’ensemble : pas de point de fuite, pas de perspective. Les deux peintres ont travaillé à la même époque, dans la même salle, peut-être se sont-ils croisés, ont-ils observé le travail de l’autre, je n’en sais rien, mais leur technique est très différente.

Cela, bien sûr, se situe dans une histoire. Quarante ans avant, en 1456, Paolo Uccello peignait ses trois Bataille de San Romano. Cherchez-en des reproductions et vous verrez comment il contourne le problème de la perspective, en particulier à l’aide des lances, dressées ou brisées et à terre. Entre les deux, entre Uccello et Vinci, Botticelli. Dans le Printemps, en1477, il peint derrière le groupe de femmes une sorte de rideau de scène composé par des orangers pleins de fruits : pas de problème de perspective. En revanche dans La Naissance de Vénus, en 1485, il esquisse sur le côté droit de la toile des promontoires de plus en plus petit qui suggèrent l’éloignement, la distance.

Bon, je vais arrêter de jouer à l’historien d’art, que je ne suis pas, car ces évocations ne sont pas dues au hasard. La visite de Santa Maria delle Grazie tout d’abord a fait remonter en moi un souvenir inattendu. On entre dans l’ex réfectoire du couvent par petits groupes, une dizaine de personnes, et pour un temps limité, quinze minutes. Le groupe attend devant une porte en verre, elle s’ouvre, on entre dans un corridor, la porte se referme derrière nous, une autre s’ouvre, et l’on accède à la salle. Or ce système de sas m’a étrangement rappelé une époque lointaine où j’allais animer des spectacles en prison : le même système, une porte ne s’ouvrait jamais devant notre véhicule chargé de matériel de sonorisation avant que la précédente se referme derrière nous, principe de précaution.  Mais on imagine mal que deux peintures murales puissent s’échapper… Autre souvenir, en 1973 je crois, j’étais en vacances chez Léo Ferré, qui habitait en Toscane, entre Florence et Sienne. Un jour, en discutant avec lui, je me rends compte qu’il n’était jamais allé à la Galerie des Offices et lui dit qu’il devrait au moins voir les deux Botticelli dont je viens de parler. Le lendemain, il va à Florence, revient le soir et me dit, mais je suis incapable de suggérer dans l’écriture ses intonations : « Voilà, j’y suis allé, j’ai vu les deux tableaux, j’ai pleuré et je suis revenu ! ».  Une moderne variante du célèbre veni vidi vici  que Jules César, relatant une victoire éclair, aurait déclaré devant le sénat. Léo pour sa part était venu, avait vu, avait pleuré, et il le racontait de façon tout aussi laconique.  Tout cela pour dire qu’une petite visite dans une église milanaise a généré de bien étranges effets mémoriels.

 


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  1er décembre   2014 : Familles
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Deux élections ont eu lieu ce week-end dans le milieu politique (et nous verrons que le mot milieu est particulièrement bien choisi). La première au Front National, où Marine Le Pen a obtenu un score nord-coréen : 100% des voix. Mais ce qui frappe le plus c’est que dans les instances dirigeantes du parti d’extrême droite on trouve le père, Jean-Marie, la fille, Marine, la nièce, Marion, et le compagnon de la fille, Louis Aliot : une véritable petite entreprise familiale.

Nicolas Sarkozy a eu, lui, une élection moins brillante à l’UMP : un peu plus de 64% des voix. Et il a immédiatement déclaré : « Ce vote marque un nouveau départ pour notre famille politique ». Bien sûr, ses affidés ont repris l’image : Il faut unir la famille, faire la paix dans la famille, etc. Les communistes s’appellent entre eux camarades et les gaullistes compagnons. Je ne sais pas si l’UMP est encore gaulliste, sans doute pas puisque le parti de droite constitue, aux dires de ses dirigeants, une famille. Les camarades  sont ceux qui partagent la même chambre, les compagnons ceux qui partagent le pain, alors qu’en famille il y a des parents, des frères et des soeurs. Mais ce mot de famille me fait irrésistiblement penser aux mafia qui, elles, sont organisées en familles. Il y en a par exemple cinq aux USA, les familles Bonanno, Colombo, Genovese, Gambino et Lucchese. Et il y a en France la famille UMP, qui devrait nous dit-on changer de nom, mais qui restera une famille. Or une famille, dans la mafia, comporte un parrain (on l’appelle « Don ») autour duquel gravitent dans une hiérarchie scrupuleuse différents responsables et deuxièmes ou troisièmes couteaux : consigliere, sotto capo, capi et soldati. Vous avez donc toutes les données en main pour analyser l’organigramme de l’UMP que la presse vous révélera bientôt et donner aux différents responsables un titre. L’un est déjà attribué, bien sûr : Don Nicolas. Ah !, j’oubliais : il y a encore un point en commun aux milieux politiques et mafieux : les affaires.

 

 

 

 


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  25 novembre   2014 : Universalis vs Wikipédia
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La nouvelle a été présentée à peu près de la même façon par tous les média : L’Encyclopaedia Universalis  est en dépôt de bilan à cause de la concurrence de Wikipedia. Le Monde par exemple souligne que du côté d’Universalis il y a « des articles solides, écrits par des auteurs reconnus, souvent des universitaires » et, du côté de Wikipédia, « une encyclopédie en ligne riche, de plus en plus fiable, actualisée en permanence et, surtout, gratuite ». Dit comme cela, évidemment, deux instruments de savoir d’égale qualité, mais l’un gratuit et l’autre non : le match est joué d’avance. Le problème est que si Wikipédia est effectivement en progrès, il est difficile de la comparer à Universalis pour une raison toute simple : une encyclopédie participative, dans laquelle tout le monde peut intervenir, ne présentera jamais les garanties scientifiques nécessaires à une telle entreprise. Qui décide par exemple de la création d’article ? De leur longueur ? Qui vérifie leur impartialité ? Leur véracité ?

Je vais en prendre deux exemples. Il y a quelques années j’étais tombé par hasard sur l’article consacré à Patrick Balkany. On y trouvait entre autres choses l’indication de ses ennuis judiciaires, de ses condamnations, mais aussi le fait qu’une maîtresse l’avait accusé de l’avoir forcée à lui faire une fellation en lui mettant un révolver contre la tempe, puis avait retiré sa plainte. Et une note de bas de page signalait que tout le passage relatif aux ennuis judiciaires de Balkany était l’objet de nombreuses modifications émanant d’ordinateurs de la mairie de Levallois-Perret, celle dont il est maire. J’ai consulté ce matin l’article et cette précision a disparu. Mais ce n’est pas cela qui me paraît inquiétant, plutôt le fait qu’on puisse modifier un article à sa guise. Deuxième exemple, qui me concerne directement : on m’a signalé un jour qu’il y avait sur Wikipédia un article sur moi. Je ne sais absolument pas qui l’a rédigé, pas un de mes proches en tout cas. Je suis allé le voir, bien sûr, et j’ai corrigé quelques erreurs (l’article par exemple me donnait comme professeur à la Sorbonne alors que j’étais depuis plusieurs années à Aix-Marseille) et, de temps en temps, complété la bibliographie. Une autre fois j’ai découvert que l’article avait été considérablement allongé et modifié, avec une architecture nouvelle qui ne me paraissait pas pertinente mais à laquelle, bien sûr, je n’ai pas touché.

Mais, dans les deux cas, se manifeste une différence fondamentale entre Universalis et Wikipédia. Le fait que quelqu’un puisse intervenir dans un article le concernant jette un doute sur la crédibilité scientifique d’une entreprise. En outre, dans une entreprise éditoriale à caractère encyclopédique, il devrait y avoir une réflexion préalable sur les critères de création d’articles, sur la place à leur donner. Lorsque nous avons par exemple, avec Jean-Claude Klein et Chantal Brunswick, fait Cent ans de chanson française, nous avons longuement discuté sur la liste des entrées et sur leur longueur. Ce matin encore j’ai comparé trois articles de Wikipédia : sans compter la bibliographie celui d’André Martinet compte 16 lignes, celui d’Emile Benveniste 23 et le mien 57 ! Cela peut flatter mon ego mais me semble tout à fait disproportionné. Non, on ne peut pas mettre Universalis et Wikipédia sur le même plan. Ce qui n’enlève rien à l’utilité de Wikipédia, mais relativise un peu les choses.

En fait, le problème posé est celui d’un changement de paradigme et de culture. Quel que soit le sérieux des promoteurs de Wikipédia et leur méticulosité, cette encyclopédie est le reflet d’une époque qui semble oublier que la recherche nécessite de lents travaux, que l’acquisition d’un savoir passe par de nombreuses lectures. Lorsqu’un étudiant consulte Internet sur un thème quelconque et se contente de lire les deux ou trois premiers articles (c’est semble-t-il la moyenne) sans avoir les moyens d’en vérifier la véracité et le sérieux, nous sommes sur une pente dangereuse. De la même façon que les tweets de Nadine Morano ne constituent pas une sourde d’information politologique sérieuse ( au fait, l’article de Wipipédia la concernant est long de 80 lignes...) les articles de Wikipédia devraient toujours être utilisé avec précaution.

 




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  20 novembre   2014 : Tourismes
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Tourisme, le mot est en français récent, datant du XIX° siècle et il désignait à l’époque une activité britannique : les touristes venaient d’outre-Manche, il fuyaient leurs brumes pour aller jouir du soleil méditerranéen. D’ailleurs ces deux mots, touriste et tourisme, sont des emprunts à l’anglais (tourism, tourist) qui venaient eux-mêmes, comme souvent, du français (tour). Faire du tourisme c’est, selon le dictionnaire,  « voyager pour son plaisir », mais, étymologiquement c’est faire un tour.

Reste à savoir quel type de plaisir le touriste trouve-t-il dans ses tours. Du beau temps, de la nourriture raffinée, des lieux de culture, des changements de rythme de vie, l’éventail est large. Mais l’Anglais, comme chacun sait, est un pervers et il a donc perverti le tourisme : on s’est mis à parler de tourisme sexuel, vers la Thaïlande ou le Maroc, les Anglais pervers y allant abuser de petits garçons et de petites filles. Mais, la morale et les droits de l’homme veillant, des campagnes internationales dénoncèrent ces pratiques honteuses et britanniques. Le "tourisme sexuel" devint alors moins fréquent, ou moins visible.

La nature ayant horreur du vide, on vient cependant d’inventer deux nouvelles formes de tourisme : le tourisme mémoriel et le tourisme social. Le premier a été évoqué dans les média à propos des cérémonies de commémoration de la guerre de 14-18. Tous les goûts étant dans la nature des hordes de touristes se précipitent, dit-on, à Verdun ou ailleurs, attirés sans doute par le goût du sang : le tourisme, je le rappelle, est d’origine anglaise et tous les Anglais sont des Jack l’éventreur en puissance, ils aiment le sang. Mais les Anglais ne s’installaient pas à demeure sur les rives de la Méditerranée, ils y passaient l’hiver, trois p’tits tours et puis s’en allaient, pas plus qu’ils ne s’installent sur les traces de tranchées. Alors qu’il existe d’autres populations de touristes, qui commencent leur itinéraire par une petite croisière méditerranéenne, de la Libye vers Lampedusa par exemple, ou à travers le détroit de Gibraltar. Certains, trouvant l’eau à leur goût, y restent (je veux dire qu’ils y laissent leur peau). D’autres parviennent à rejoindre la terre ferme et beaucoup d’entre eux, voulant sans doute découvrir le pays inventeur du tourisme, se rendent dans la région de Calais en espérant pouvoir passer en Angleterre. D’autres restent sur le continent, France, Allemagne, Suède. En « touristes » donc. Mais se pose alors, aux yeux de certains Européens, un problème : : la libre circulation des personnes dans l’Union Européenne leur donne-t-elle droit aux prestations sociales accordées dans le pays qu’elles ont choisi pour leur « vacances »?. Certains hommes –et bien sûr certaines femmes- politiques ont alors inventé une nouvelle expression : tourisme social. La langue, avait dit un jour Roland Barthes, « est fasciste ». Elle n’est en fait fasciste que dans la bouche des fascistes. Et lorsqu’elle permet de créer une formule comme tourisme social, c’est-à-dire de nommer ainsi des malheureux qui cherchent de meilleures conditions de vie, elle est dégueulasse, ou pour être plus précis est employée par des gens dégueulasses. Adjectif qui, comme je l’ai souvent rappelé, vient du verbe dégueuler.

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  17 novembre   2014 : Interprètes et poids des langues
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J’ai la semaine dernière participé à Bruxelles au Forum mondial sur l’interprétation, dans les locaux du Parlement Européen, où j’ai donné une conférence. Et, je crois pour la première fois de ma vie, j’ai été traduit simultanément en 23 langues. Les hémicycles de l’UE ont ceci d’impressionnant que, lorsqu’on se trouve à la tribune, on voit 24 « aquariums », 24 cabines de traduction où s’affairent les interprètes. Métier éreintant (ils se remplacent toutes les vingt minutes) et métier nécessaire lorsqu’on veut que chacun puisse s’exprimer dans sa langue. J’ai longtemps trouvé cela déraisonnable : six langues à l’ONU, où siègent près de 190 pays, 24 langues pour 28 pays en Europe, pour un coût exorbitant. J’entendais bien sûr les arguments des défenseurs du système : d’une part, disent-ils, c’est le prix de la démocratie linguistique, et d’autre part la traduction et l’interprétation coûteraient l’équivalent d’un café par an et par européen. Outre que cet argument me paraît démagogique le calcul qui le sous-tend me semble largement approximatif et sous-évalué. Mais qu’importe. Deux ou trois choses m’ont fait réfléchir. D’une part, à la fin de ma conférence, une longue discussion a eu lieu avec la salle, les questions étant posées le plus souvent en français et parfois en anglais. Soudain quelqu’un prend la parole en allemand, langue que je ne comprend pas, je n’avais pas de casque et je lance : « could you speak English ? ». Je me rends alors compte, en sentant les réactions de la salle,  que je venais de dire une grosse bêtise (les habitudes des parlementaires européens sont justement de parler chacun sa langue) et, surtout, que j’étais en train d’alimenter la tendance à la domination de l’anglais. Bref, on m’a donné un casque et j’ai écouté l’intervenant germanophone en traduction française. D’autre part, une autre remarque m’a paru judicieuse. Olga Cosmidou, qui est en charge de tout le service de traduction de l’UE, racontait dans son intervention de clôture , qu’un jour on lui avait dit : « le plurilinguisme coûte trop cher à l’Europe, il faut arrêter ». Et elle avait répondu : « Les élections coûtent encore plus cher. Qu’est-ce que vous proposez ?». Argument imparable, qui nous ramène au coût de la démocratie : elle est onéreuse (surtout lorsque Sarkozy mène campagne), mais indispensable. Bref, j’ai changé d’avis sur le sujet des langues de l’UE. Et maintenant,  assez d’autocritique et de palinodie (mon ego va finir par en souffrir), passons aux interprètes.

Pendant les deux jours du colloque, ils étaient 63 à officier, 63 interprètes dont on nous avait distribué le profil, 63 représentant  21 langues premières, c’est-à-dire traduisant vers 21 langues (l’interprète traduit toujours vers sa langue). Pour compléter ce tableau collectif, ajoutons qu’ils pouvaient traduire à partir de 4 langues en moyenne, c’est-à-dire qu’ils connaissaient 4 langues en plus de la leur. De quelles langues traduisent-ils ? De toutes celles de l’UE, mais en entrant dans le détails de leur présentation on voyait que tous pouvaient traduire de l’anglais, que 46 traduisaient aussi  du français, 38 de l’allemand, 26 de l’espagnol et 25 de l’italien. Pour les autres langues, nous étions au dessous de 10 interprètes. Et ce déséquilibre m’intrigue. De quoi témoignent ces chiffres ? D’abord d’une demande, bien sûr. S’il y avait de nombreux parlementaires européens prenant la parole en maltais ou en gaëlique ou utilisant  la traduction vers le maltais ou le gaëlique, il y aurait beaucoup plus d’interprètes spécialisés en ces langues. Mais tout de même il reste une question. Le pays qui a le plus de députés européens est l’Allemagne (96 députés). Ceux qui en ont le moins (6 députés) sont l’Estonie, le Luxembourg et Malte. Les Estoniens ont autant de droits linguistiques que les Allemands, OK. Mais si nous additionnons les députés Allemands et Autrichiens nous arrivons à 114 germanophones. En additionnant les 73 Britanniques  et les 11 Irlandais nous avons 84 anglophones. Quant aux francophones, en comptant les 74 Français, la moitié des 21 Belges et des 6 Luxembourgeois, nous arrivons à un peu moins de 90. Pourquoi, malgré ces chiffres, y avait-il plus d’interprètes à partir de l’anglais et du français que de l’allemand ? La pratique des langues pivots l’explique en partie. Lorsqu’on ne dispose pas d’un interprète maltais-gaëlique par exemple, on va traduire du maltais vers l’anglais ou le français, puis de l’une de ces deux langues vers le gaëlique. Il reste que le groupe de tête, les langues dont on traduit le plus (anglais, français, allemand, espagnol) correspond aux premières langues de notre baromètre et constitue une sorte de club privé des langues ayant le plus de poids.

Tout ceci repose sur l’analyse du profil de 63 interprètes, échantillon bien limité (l’UE en utilise plus de 2.000) et mérite d’être approfondi. Ce sera pour une autre fois.

 

 

 

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  12 novembre   2014 : Le bal des déments
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A la une de Libération d’hier un titre, à côté des photos de François Fillion et Jean-Pierre Jouyet : Le bal des démenteurs. La formule est plaisante car, même si démenteur n’est pas dans le dictionnaire (ou du moins n’est pas dans les dictionnaires que je possède) et que le correcteur orthographique de mon traitement de texte le refuse, elle a le double mérite de rappeler une étymologie (démentir, c’est contredire ce qu’on considère ou présente comme un mensonge) et de faire planer dans l’air, de façon presque subliminale, le mot menteur : on ne peut pas ne pas lire ou entendre le bal des menteurs. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le journal joue sur ce mot :  le 12 mai 2013 Libération traitait déjà Claude Guéant de « cardinal démenteur », que l’on pouvait bien sûr entre « cardinal des menteurs ». Et cela ravive chez moi un vieux souvenir, qui remonte sans doute au début des années 1970, un titre à la une du Canard enchaîné proclamant « Michel Debré dément ». Les hommes politiques passant une bonne partie de leur temps à démentir des choses le plus souvent réelles, cela n’avait pas de quoi étonner. Sauf que ce titre ne renvoyait à aucun article, qu’il était impossible de savoir ce que Debré pouvait bien avoir démenti, et qu’il fallait donc prendre dément non pas comme un verbe mais comme un adjectif : Michel Debré était présenté comme fou. Et, pour revenir au titre de Libération d’hier, Le bal des démenteurs évoque alors non seulement le bal des menteurs mais aussi celui des déments



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11 novembre   2014 : Bêtise ou idiotie?
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Ouvrant ce matin mon ordinateur je consulte, comme tous les jours « les titres d’actu du matin », un service que L’Obs (ex Nouvel Observateur) sert quotidiennement à ses abonnés, et les deux premiers titres me sautent aux yeux : L’addition salée de Fillon et Jouyet d’une part, et d’autre part  On a découvert le virus qui rend idiot. Je crois l’avoir déjà écrit : jalouse de voir la droite française être qualifiée de « plus bête du monde » la gauche s’est mise sur les rangs, candidate au titre ou visant au minimum la première place ex aequo. L’histoire de Jouyet n’est qu’un épisode de plus dans cette compétition, et la seule question est de savoir de qui sera constitué le jury :par  les électeurs du Front National ?

Mais le second titre vient jeter une lumière nouvelle sur la situation politique. Des chercheurs américains viennent en effet de découvrir un virus « susceptible de nous rendre stupides, ou du moins d’altérer nos capacités cognitives ». Il s’agit du chlorovirus ATCV-1 qui se loge paraît-il dans la gorge  mais avait été déjà repéré dans les algues vertes. Comment ce chlorovirus ATCV-1 a-t-il pu passer des algues vers les gorges humaines ? Mystère. Mais une enquête portant sur 92 infectés par ces virus a montré que 44% des testés ont « moins bien réussi les tests créés pour mesurer leur rapidité et la performance de leurs capacités visuelles » et en outre « ont aussi obtenu de moins bon résultats aux épreuves destinés à mesurer leur attention ». Bien sûr le titre de L’Obs est un peu exagéré : est-ce être idiot que d’avoir moins de rapidité, moins de capacité visuelle et moins d’attention  que la moyenne? Sans doute pas, mais cette découverte ouvre des perspectives explicatives intéressantes. La baisse des capacités visuelles et de l’attention pourrait en effet  expliquer bien des choses. Que monsieur Jouyet par exemple n’ait pas vu le magnétophone que les journalistes du Monde avaient déposé devant lui. Que monsieur Sarkozy n’ait pas vu que sa campagne présidentielle coûtait beaucoup trop cher. Que monsieur Netanyahou et les hommes politiques israéliens qui l’ont précédé n’aient pas prêté attention au fait que la Palestine était d’abord habitée par des Palestiniens. Que Thomas Thévenoud n’a pas vu dans son courrier les lettres de l’administration des impôts. Que monsieur Copé n’a pas vu que les élections à la présidence de l’UMP étaient truquées en sa faveur, etc., etc., je vous laisse compléter à votre goût la liste des victimes du chlorovirus ATCV-1.  Ils sont tous idiots mais ce n’est pas de leur faute, ni celle de leur hérédité, ils sont victimes d’une épidémie.

Mais au fait ce mot, idiotie, que signifie-t-il exactement ? Son étymologie est intéressante. En grec classique ιδιος voulait dire « particulier », « spécifique » et les idiots potentiels que nous venons de lister sont effectivement bien particuliers. Et ιδιιωτης , qui en découle, signifiait « homme vulgaire, sot », ce qui semble encore correspondre à notre échantillonnage. Ah non, j’oubliais, idiốtês signifiait aussi  « particulier » au sens de  « pas magistrat », ou « qui ne participe pas à la vie politique de la république ». Il nous faudrait donc conclure que le chlorovirus ATCV-1 transforme les hommes politiques atteints de bêtise, dont je parlais dans mon billet précédent, en hommes qui ne participent pas à la vie politique. Et pourtant Jouyet, Sarkozy, Netanyahou, Thévenoud, Copé et tous ceux que vous aurez bien voulu ajouter à la liste participent bien à cette vie politique.  Idiots mais impliqués dans la vie politique. Ce qui nous montre, ce que les linguistes savaient d’ailleurs déjà, que l’évolution sémantoque modifie le sens, l’élargit ou le restreint. De la même façon que, par exemple, le travail  était un instrument de torture avant de prendre le sens de labeur, l’idiot  était extérieur à la politique avant de l’investir pleinement.



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8 novembre   2014 : Bêtise et morale dans le milieu new look

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Longtemps l’argot a été considéré comme étant essentiellement la langue du milieu, des truands, un jargon professionnel en quelque sorte. En gros, il s’agissait de formes cryptiques, permettant de garder le secret, de ne pas être compris des personnes extérieures au groupe, des gogos et des flics pour les truands, ou des clients pour les bouchers, qui utilisaient le louchebem. La thèse était simple et commode  mais fausse. Ou plutôt, elle est devenu fausse, depuis que le grand banditisme porte cravate, fréquente les cabinets ministériels et parle le langage de l’ENA, celui des banquiers ou encore le luxembourgeois. Car il y a aujourd'hui un milieu new look, socialement plus présentable mais pas fréquentable pour autant.

Deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, viennent de sortir un livre, Sarkozy s’est tuer, analysant la dizaine d’affaires dans lesquelles est impliqué l’ex chef de l’état et concluant en gros qu’il est difficile pour eux de savoir s’il est coupable mais qu’à tout le moins il navigue dans un « milieu » rempli des coupables, il est entouré de gens à différents degrés compromis. Car il y a un « milieu » politique français, ou si l’on préfère il y a des délinquants dans le milieu politique, qu’ils s’appellent Cahuzac, Balkany ou peut-être Sarkozy, et ils ne parlent pas argot, ils se contentent le plus souvent d’être grossiers. J’ajouterais qu’en outre ils ne brillent pas par leur intelligence : Cahuzac s’est fait pincer bêtement, Balkany ne va pas échapper à la justice (sa femme est déjà coincée) et les deux journalistes du Monde racontent une anecdote prouvant la bêtise de Sarkozy. Rappelons les faits. L’ex président communiquait avec son avocat grâce à un téléphone enregistré sous un faux nom, Paul Bismuth. Déjà, il peut sembler étrange qu’un homme de ce statut utilise un procédé de truands, mais qu’importe. Ce qui est intéressant est de savoir comment les enquêteurs l’ont découvert. Et c’est là qu’intervient la bêtise. L’homme et son avocat étaient écoutés sur leurs lignes légales et un jour est interceptée une communication entre Sarkozy et son ancienne femme, Cecilia, dans laquelle il lui promet de la rappeler. Mais il ne le fait pas. Tiens donc ! On va donc voir du côté des fadettes de la dame et l’on se rend compte qu’il l’a bien rappelée, mais avec un autre téléphone, celui qui est enregistré sous le nom de Bismuth. Voilà comment on se fait pincer bêtement, à cause d’une erreur de débutant. Comme quoi on peut ne pas être loin du milieu sans être vraiment professionnel.

D’autres professionnels qui frôlent la bêtise sont les pilotes d’Air France. Vous vous souvenez de leur grève de nantis qui a fait perdre quelques centaines de millions à leur compagnie sans leur rapporter grand chose. Or voici qu’ils se tournent contre Air France à propos du non paiement de leurs journées de grève. Si j’ai bien compris leur revendication, voici comment on peut l’expliquer. Si un pilote fait par exemple un vol Paris-Pékin, ou Paris-Rio, ou Paris New York, il ne va pas revenir quelques heures plus tard sur le même avion qui fera le vol en sens inverse: il a un ou deux jours de repos dans un hôtel luxueux à Pékin, à New York, ou à Rio de Janeiro, avant de reprendre les commandes d’un avion en sens inverse. Mais s’il est en grève, que le vol Paris-Rio par exemple ne quitte pas l’aéroport de Roissy et donc qu’il n’y a pas en retour de vol Rio-Paris, combien de jours le pilote a-t-il fait grève ? En d’autres termes, va-t-on retenir sur son salaire seulement les heures de vol qu’il aurait dû accomplir ou également le jour de repos entre les deux vols ? Et vous avez compris qu’ils réclament qu’on leur paie leurs jours de repos entre des vols qu’ils n’ont pas effectués. Cela s’appelle, bien sûr, de la cupidité. Mais aussi de la bêtise : quand on est aussi impopulaire, on devrait faire profil bas. Bien sûr je n'irais pas jusqu'à assimiler les pilotes d'Air France au milieu new look qui apparaît dans la politique, mais tout ce beau monde a au moins en commun le goût de l'argent.

C’est comme Thomas Thévenoud, député PS de Saône-et-Loire, obligé de démissionner neuf jours après avoir été nommé secrétaire d’état parce qu’il était en délicatesse avec le fisc, qui plaide la « phobie administrative » et revient sans vergogne à l’assemblée nationale pour pouvoir toucher son salaire. Décidément, si les truands ont bien changé sociologiquement, s’ils ne parlent plus argot, ils ont également changé sur un autre point : il y avait, dans le milieu, une forme de morale. Tiens, comment dit-on morale en luxembourgeois ?

 


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3 novembre   2014 : Versatilités

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Ce qui s’est passé en Tunisie est remarquable, de différents points de vue. Tout d’abord c’est à ma connaissance la première fois dans un pays arabe que deux forces politiques nettement antagonistes, sur des positions tranchées, s’affrontent démocratiquement. C’est aussi la première fois dans un pays musulman  qu’une coalisation politique affirmant vouloir séparer la religion de la politique se manifeste ouvertement et, en outre, l’emporte. En eux-mêmes, ces deux événements constituent une véritable révolution. Bien sûr, les choses sont un peu plus complexes. Le parti victorieux avec 85 sièges de députés, Nida Tounès (« appel à la Tunisie), est rarement qualifié de « laïque », plutôt de «séculier ». Laïcité est en effet considéré comme synonyme d’athéisme, ce qui est en pays musulman insupportable : il reste du chemin à faire. En outre les islamistes d’En Nahda (69 sièges) ont évité la déroute totale en présentant un visage « light » : barbes plus discrètes et professions de foi « démocratiques ». Les barbus sont soudain devenu partisans de l’égalité entre l’homme et la femme et affichent un respect pour le premier président de la république, feu Habib Bourguiba, qu’ils vouaient jusqu’ici aux gémonies. Cela s’appelle de la démagogie, mais ça marche. Bon, il reste à élire un président, à composer un gouvernement, les choses ne seront pas simples, mais ne boudons pas notre plaisir : le peuple tunisien a réussi à inverser la vapeur. Pourvu que ça dure : le peuple est versatile.

Au moment où j’écris ces lignes l’ex président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, a été poussé vers la sortie alors qu’il voulait changer la constitution pour pouvoir se faire élire une ixième fois, après 27 ans de pouvoir. Et, toujours au moment où j’écris, il y a dans ce pays deux présidents auto-proclamés, deux militaires, bien sûr. La foule, nous disent les média, fête le départ de Compaoré. Il y a trois mois je me trouvais à Ouagadougou et la foule l’acclamait : la foule est versatile…

Dans le colloque auquel j’étais invité, une personne présente une communication sur les problèmes de l’enseignement de la traduction en Arabie saoudite. A l’écouter, on a l‘impression que seules les filles ont des problèmes : « elles ont des difficultés… », « le travail personnel donne l‘occasion à l’étudiante de… », « les étudiantes ont choisi un ouvrage… ». Et les étudiants, ils n’ont pas de problèmes ? Sans doute, mais il faut savoir que l’enseignement supérieur, chez les Saoudiens, n’est pas mixte. Il y a donc des universités pour filles, avec des profs femmes, et des universités pour garçons, avec des profs hommes. Et d’ailleurs, parlant de l’avenir professionnel des étudiantes en traduction, on nous précise : « elles ont des débouchés dans les banques féminines ».  Non seulement les femmes sont cantonnées dans des universités féminines, mais encore elles disposent de banques féminines. Elles n’ont pas à se plaindre, les femmes, en Arabie saoudite. Mais méfions-nous tout de même : les femmes sont versatiles. Certaines, rares il est vrai, ont commencé à braver la loi en conduisant des voitures, ce qui leur est formellement interdit. On sait comment ça commence, en prenant le volant, on ne sait jamais comment ça finit. Bien que, parfois, la loi puisse elle aussi être versatile. Mais dans le cas en question, cela risque de prendre du temps.

Revenons, pour terminer, à la Tunisie. Aujourd’hui, en rentrant en France, je lis dans Libération  un entrefilet racontant qu’arrivant à Tunis vendredi soir Bernard-Henri Levy avait été accueilli par des huées à l’aéroport, des gens hurlant « BHL dégage », des gens « de la mouvance de la presse nationaliste » selon Libé et « d’exilés kadhafistes » selon Levy. Je me doutais qu’a peine arrivé en France il emploierait ses réseaux pour diffuser une version qui l’arrangeait. En fait il a été accueilli par des tunisiens de gauche, alertés non pas par les passagers de l’avion, malgré ce que dit Libé, mais sans doute par une « taupe » de la compagnie d’aviation puisque les manifestants étaient à l’aéroport avant son arrivée. Enquête faite, il aurait été invité par un homme d’affaire libyen, qui a payé son billet depuis la Tunisie et lui avait réservé six nuits dans un luxueux hôtel de Gammarth. A l’aéroport, il a pu être exfiltré, mais d’autres manifestants l’attendaient à l’hôtel. Deux analyses couraient les rues, la première voulant qu’il était venu s’immiscer dans la campagne présidentielle à l’appel du président sortant Marzouki, la seconde qu’il venait comploter avec des Libyens. La seconde est sans doute la plus proche de la vérité. Ce type se prend pour Malraux ou pour Sartre ou les deux à la fois, et comme il n’en a pas le talent littéraire, il tente de les mimer en jouant le rôle de l’intellectuel politique intervenant sur tous les fronts. A-t-il oublié ce qu’écrivait Marx, que lorsque l’histoire se répète, c’est sur le mode de la farce ? Et il est vrai que, de nos jours, le ridicule ne tue plus. Souvenez-vous de ses pitreries en ex-Yougoslavie, puis en Ukraine. Il imaginait débarquer au Maghreb en tête pensante de l’avenir de la Libye ? Ce qui est sûr, c’est que la presse francophone tunisienne l’a assassiné (« Il s’invite à nos élections... et c’est un DEGAGE » dans Le Temps, « Une visite qui sent le souffre, Dégage BHL » dans La Presse). Ce qui est sûr aussi, c’est que dès le lendemain, la Tunisie a poliment demandé à Levy de rentrer chez lui, ce qu’il a fait bien vote. Ces Arabes n’ont décidément aucune reconnaissance. Le sauveur de la Bosnie, de l’Ukraine, de la Libye débarque chez eux, et ils le virent. Ils sont versatiles, ces Arabes !

 


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28 octobre  2014 : Dimensions variables

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L’association Péta (pour une éthique dans le traitement des animaux) mène actuellement une campagne contre la compagnie Air France, qu’elle accuse de convoyer des singes utilisés pour des expériences de laboratoire. En effet, déclare Péta,  “en envoyant des milliers de singes aux laboratoires, Air France se rend tout aussi coupable des mutilations et du meurtre de ces animaux intelligents et sociaux que les expérimentateurs qui utilisent leurs foreuses, scalpels et seringues ». Noble combat ! Si noble, d’ailleurs, que la créa    trice de parfums et styliste de mode Lolita Lempicka l’a rejoint et, qu’invitée aujourd’hui à la « nouvelle édition » de Canal + elle a, dans un discours enflammé, suggéré de boycotter cette compagnie. 

Chaque fois que j’entends parler de ce type de campagne je me demande pourquoi les gens qui les mènent ne s’engagent pas en même temps, solennellement,  à refuser, en cas de maladie, d’être soignés avec des médicaments testés sur des animaux. Mais voulant tout de même être mieux informé, j’ai tapé sur Google « Lolita Lempicka Air France ». Faites comme moi et vous tomberez non pas sur la relation de ce juste combat mais sur un certain nombre de publicités pour la boutique Air France, qui vend sur tous ses vols les parfums Lempicka. Tiens donc ! Lolita Lempicka ne devrait-elle pas, en toute logique, interdire à cette méchante compagnie de diffuser ses produits ? Cela donnerait un peu plus de poids à ses protestations... Mais il est parfois des éthiques à dimensions variables.

Plus sérieusement, trois scrutins importants se sont déroulés dimanche dernier. En Ukraine, le corps électoral a donné une véritable baffe à Poutine. Au Brésil, Dilma Rousseff a été réélue, au ras des fesses mais réélue quand même, à la présidence de la république. Et en Tunisie les islamistes d’En Nahda ont été distancés par les listes « laïques ». Il faut dire que lorsqu’ils étaient au pouvoir les islamistes ont eu des positions à dimensions variables face aux terroristes, aux problèmes économiques, à la démocratie, et que le double jeu finit toujours par se payer.

 Justement, je pars demain en Tunisie, pour un colloque, mais bien content d’aller voir de plus près ce qui se passe dans mon pays natal. Je vous en parlerai peut-être la semaine prochaine.

 

 

 



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27 octobre  2014 : Passéismes

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Le 19 novembre 1964, le numéro 1 du Nouvel Observateur s’ouvrait sur un long entretien avec Jean-Paul Sartre, sous le titre L’Alibi, dans lequel le philosophe analysait la situation politique de la France, le rapport de la jeunesse à la politique et à l’autorité, son propre refus de recevoir le prix Nobel de littérature, bref, un joli coup journalistique. Cette semaine, le même hebdomadaire, sous un titre nouveau, L’Obs et une maquette renouvelée, titre sur Manuel Valls qui proclame à la une « Il faut en finir avec la gauche passéiste ». Cinquante ans séparent ces deux numéros, cinquante ans de journalisme, bien sûr, mais aussi de vie politique française. Si vous trouvez un exemplaire du premier, amusez-vous à faire la comparaison. Du changement ? Peut-être pas tant que cela. Sartre n’était pas encore radicalisé, comme lorsqu’il prendra la défense du journal maoïste La Cause du peuple, et je ne suis pas sûr qu’il aurait désavoué les propos de Valls.

Un qui ne change pas, c’est Alain Badiou. Accroché il y a quelques jours dans Libération par Laurent Joffrin qui, rendant compte de son livre d’entretiens avec Marcel Gauchet, le traitait de « dinosaure maoïste », Badiou répond ce matin dans une longue tribune. Il se livre d’abord à une incroyable et obscène comptabilité. La révolution culturelle chinoise a fait des morts ? Oui, mais les deux guerres mondiales, pourtant menées par des démocraties, en ont fait beaucoup plus, explique notre philosophe, avant de se livrer à une tentative de réhabilitation de ce mouvement lancé par Mao Dze Dong. Je vous en donne deux extraits. Pour Badiou, la révolution culturelle chinoise a été:

« La plus mémorable mobilisation démocratique que le monde ait jamais connue, puisqu’elle allait jusqu’au droit conféré aux organisations de masse d’entrer dans tous les bâtiments officiels et d’y examiner les papiers et archives d’état ».

Et il ajoute :

« Cette révolution qui porte l’avenir, qui est ce à partir de quoi doivent se formuler les principes de la nouvelle séquence du communisme, a échoue au regard des ambitions qui étaient les siennes ».

Je ne sais pas si la passion de Badiou pour cette période politique l’a poussé jusqu’à aller y voir de plus près, sur place. J’ai pour ma part des amis, à peine plus âgés que moi, des universitaires , qui en ont subi directement les effets, et je dois dire que leur point de vue est assez différent, c’est le moins qu’on puisse dire.

Allez, passons à quelque chose de plus drôle. On vient de publier en trois CD l’intégrale des chansons du père Duval. Je sais, il s’agit d’un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Le ciel est rouge, Rue des longues haires, Le seigneur reviendra, Qu’est-ce que j’ai dans ma p’tite tête étaient, au milieu des années 1950, des titres dont l’auteur et interprète, Aimé Duval, était une jésuite, missionnaire en milieu ouvrier, qui avait l’oreille de la jeunesse catholique. Son énorme succès ouvrit la voie à quelque imitateurs, le père Bernard, le père Cocagnac, et surtout à un autre énorme succès, celui de sœur Sourire, une dominicaine inoubliable interprète de Dominique. A l’époque, cette chanson nous faisait bien rire, car il fallait vivre en pays arabophone pour percevoir l’involontaire ambiguïté du refrain, « Dominique nique nique... ». Quoiqu’il en soit, le père Duval comme sœur Sourire ont mal fini, tous les deux alcooliques, elle défroquées, je ne sais pas pour lui, et tous les deux ruinés. Les royalties de leurs millions de disques vendus ont en effet atterri dans les caisses des jésuites, pour l’un, des dominicaines, pour l’autre. Moralité : les cathos chantent, et puis ils trinquent.

Ecouter aujourd’hui le père Duval ou sœur Sourire relève d’un étrange passéisme. Mais ce passéisme est-il plus grave que celui de Badiou?

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24 octobre