2014

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  15 décembre   2014 : Intolérances
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Brett Bailey est un artiste, metteur en scène, homme de théâtre sud-africain connu,reconnu, plusieurs fois honoré par des prix, dont le travail est tourné vers la mémoire, celle de son pays, et en particulier celle de l’apartheid, qu’il n’ad’ailleurs pas vraiment connu (il est né en 1967). Sa dernière intervention, Exhibit B (ainsi nommée parce qu’il avait déjà monté, en 2010, Exhibit A), est une installation de tableaux vivants évoquant des scènes coloniales etpostcoloniales. L’idée est de faire défiler des spectateurs, ou des visiteurs, devant ces scènes, de les faire réfléchir en leur donnant à voir. Voirquoi ? Des « acteurs » qui les regardent comme des animaux enfermés dans leurs cages regardent les visiteurs d’un zoo. « Zoo humain » ?Oui, il y a de ça, et des associations diverses ont tenté de faire interdire Exhibit B. En grattant un peu, on s’est rendu compte que ce qu’elles reprochaient essentiellement à Brett Bailey, c’estqu’il est blanc.  La belle affaire ! Et bien oui, c’est une affaire : seuls des Noirs, selon ces Trissotins,auraient le droit  de dénoncer les atrocités vécues par leurs ancêtres.

Il y a bien sûr là une logique imbécile. Seuls des Vietnamiens auraient eu le droit demiliter contre la guerre au Vietnam ? Seuls des femmes pourraient lutter contre le machisme ? Faudrait-il exclure des manifestationsd’intermittents du spectacle  les non intermittents venus les soutenir ? Et seuls des députés homos auraient dûêtre autorisés à voter la loi sur le mariage pour tous ?

Mais, au delà de cette imbécilité qui saute aux yeux, c’est une forme de racisme quipointe ici, un racisme à rebours, souvent assumé. Et qui se manifeste avec une intolérance rappelant celle de la manif pour tous. Car c’est cela qui frappe leplus, cette intolérance partagée, revendiquée et ravageuse.

Allez, je pars prendre un avion. Ce soir je serai au Sénégal. Tiens, je demanderai à mesamis, là-bas, ce qu’ils pensent de cette affaire.

 

 


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  9 décembre   2014 : Notes milanaises, fin
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Pendant mon séjour italien, la presse a révélé tout un réseau mafieux qui a corrompu la classe politique romaine. Au centre du système, Massimo Carminati, ancien terroriste d’extrême droite qui a copieusement arrosé la mairie de Rome, en particulier l’ancien maire de droite, pour obtenir sans appels d’offres des marchés juteux concernant les transports urbains ou la ramassage et le traitement des ordures. La ville toute entière est sous la coupe de ce clan, mais elle n’est pas la seule. A Venise, la construction de digues pour protéger la ville de la montée des eaux a donné lieu au même type de corruption. Et à Milan, qui doit recevoir en 2015 l’exposition universelle, corruptions en tous gentes, encore, pour les marchés publics. Bref, je ne vais pas vous donner la liste des noms, des sommes (ou trouve tout cela dans la presse italienne) mais vous parler d’écoutes téléphoniques. En effet Carminati a été écouté par la police, enfin par la partie non corrompue de la police, et la Repubblica  de vendredi dernier en a donné des extraits intéressants.

Dans l’un de ses coups de fil, Carminati élabore une théorie du « monde du milieu ». Extrait : E la teoria del mondo di mezzo compa’... Ci stanno come di dice... I vivi sopra e i morti sotto e noi stamo in mezzo... Un mondo in mezzo dove tutti s’incontrano et tu doco comme cazzo è possibile ». Les vivants sont en haut, les morts en dessous et nous sommes entre les deux, là où tous se rencontrent. La Repubblica  voit dans cette expression un écho de l’écrivain Tolkien et de son Middle-earth, le monde du milieu. Mais c’est prêter beaucoup de culture aux truands. En italien le « milieu » se dit la malavita, ou la tèppa, et les membres du « milieu » sont des teppisti. Mais Carmonati, en élaborant sa « théorie », utilise mezzo avec un sens proche de celui qu’il a en français. Zemmour devrait donc se rassurer : le rayonnement culturel de la France est intact.

Mais l’article de la Repubblica  est en outre plein de détails sur la langue utilisée par les mafieux, un véritable trésor pour linguiste. Il faut lire ces extraits (la Repubblica  du 5 décembre, page 13) pour percevoir toute la brutalité d’un langage qui tronque les mots, n’utilise pas d’adjectifs, va droit au fait, violemment. J’ai longtemps pensé qu’il n’y avait pas d’argot en italien parce que les différents dialectes en tenaient lieu : la mafia sicilienne parlait sicilien, la mafia napolitaine napolitain, etc. Mais les dialectes reculent, et ces écoutes téléphoniques témoignent peut-être de la naissance d’un argot. A suivre, donc, pour qui s’intéresse à ces faits de langue. A propos, les poésies de François Villon viennent d’être éditées dans la Pléiade. Avec toutes ses ballades en jargon, un argot lui aussi intéressant à étudier. Allez, au travail.

 

 

 


 



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  7 décembre   2014 : Notes milanaises, suite
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Je n’ai pas rapporté de Milan que des souvenirs visuels, j’y ai aussi acheté des livres, et l’un d’entre eux m’a singulièrement étonné. Il s’agit d’un ouvrage de Tullio de Mauro, In Europa son già 103 (en Europe elle sont déjà 103), dont le sous-titre est plus explicite : Troppe lingua per una democrazia ? (trop de langues pour une démocratie ?). Tullio de Mauro est un linguiste italien connu pour ses positions politiques (il fut adjoint au maire de Rome pour la culture, puis ministre communiste de l’éducation nationale) et pour la défense des dialectes italiens et des langues en général. Je l’ai connu, il y a longtemps, j’avais dans les années 1970 traduit en français l’un de ses ouvrages (Introduction à la sémantique) et je l’ai toujours lu avec plaisir. Et là, pardonnez-moi l’expression, j’en suis resté sur le cul. Il s’agit d’un petit livre, à peine 80 pages en gros caractères, dont le thème est donc une interrogation sur la politique linguistique dans l’union européenne. Et sa conclusion est surprenante. Je vous la livre dans le texte, pour ne pas le trahir, mais vous comprendrez sans difficultés :

« Si vogliamo un’Europa in cui i cittadini, per riprendere l’idea di Aristotele, parlino una lingua per discutere insieme ‘che cosa è giusto e che cosa no, che cosa conviene et che cosa no’ per la comune polis europea, oggi questa lingua è senza dubbio l’inglese ».

L’anglais au secours de la démocratie européenne ! De Mauro a par ailleurs, et c’est la toute fin de son livre, un curieux argument. Pour une fois, écrit-il, les Italiens peuvent faire une proposition tirée de leur histoire récente : depuis 50 ans ils ont appris l’italien sans faire disparaître leurs dialectes Et nous-autres Européens devrions faire la même chose avec l’anglais (ici je traduis) : « y mettre toute la riche variation de cultures, de sens et d’images des différentes langues, sans les abandonner et mettre dans nos langues le goût de la concision et de la limpidité de l’anglais ». Je vous laisse méditer sur cette proposition surprenante.

 







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  6 décembre   2014 : Notes milanaises
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Je viens de passer deux jours à Milan, où j’ai donné deux conférences, et j’en ai profité pour aller voir dans l’église de Santa Maria delle Grazie, la Cène de Leonardo da Vinci : Une peinture murale de plus de huit mètres de long, réalisée entre 1494 et 1498 dans le réfectoire de ce qui était alors un couvent dominicain. La salle est immense, vide, et à l’autre bout, face à la Cène, une autre peinture dont je n’avais jamais entendu parler, une Crucifixion de Donato Montorfano, réalisée en 1495, aussi large mais plus haute, monumentale. Et la comparaison de ces deux œuvres strictement contemporaines est passionnante. Commençons par la Cène. On y voit au premier plan le Christ entouré de ses douze apôtres, scène classique. Mais, de chaque côté, à droite et à gauche, il y a quatre portes dont la hauteur diminue au fur et à mesure que l’on s’éloigne du premier plan, et en prolongeant le haut de ces portes on obtient deux lignes de fuite convergeant vers la tête du Christ, qui constitue donc le point de fuite central. Et ce balbutiement de la perspective est à la fois touchant et instructif. Touchant parce qu’on y voit naître une technique. Instructif parce que cette technique est mise au service du pouvoir : le Christ n’est pas seulement au centre de la table, avec six apôtres à sa gauche et six à sa droite, il est aussi au centre de la construction, son principe, comme la référence suprême.

De l’autre côté de l’immense salle, la Crucifixion est construite de façon très différente. Trois croix, bien sûr, celle du Christ et des deux larrons, avec une foule à leur pied. Mais l’œuvre s’apparente à un triptyque,  chaque croix se détachant sous une voute différente, et derrière, comme une immense toile de fond, le ciel sur lequel s’inscrit l’ensemble : pas de point de fuite, pas de perspective. Les deux peintres ont travaillé à la même époque, dans la même salle, peut-être se sont-ils croisés, ont-ils observé le travail de l’autre, je n’en sais rien, mais leur technique est très différente.

Cela, bien sûr, se situe dans une histoire. Quarante ans avant, en 1456, Paolo Uccello peignait ses trois Bataille de San Romano. Cherchez-en des reproductions et vous verrez comment il contourne le problème de la perspective, en particulier à l’aide des lances, dressées ou brisées et à terre. Entre les deux, entre Uccello et Vinci, Botticelli. Dans le Printemps, en1477, il peint derrière le groupe de femmes une sorte de rideau de scène composé par des orangers pleins de fruits : pas de problème de perspective. En revanche dans La Naissance de Vénus, en 1485, il esquisse sur le côté droit de la toile des promontoires de plus en plus petit qui suggèrent l’éloignement, la distance.

Bon, je vais arrêter de jouer à l’historien d’art, que je ne suis pas, car ces évocations ne sont pas dues au hasard. La visite de Santa Maria delle Grazie tout d’abord a fait remonter en moi un souvenir inattendu. On entre dans l’ex réfectoire du couvent par petits groupes, une dizaine de personnes, et pour un temps limité, quinze minutes. Le groupe attend devant une porte en verre, elle s’ouvre, on entre dans un corridor, la porte se referme derrière nous, une autre s’ouvre, et l’on accède à la salle. Or ce système de sas m’a étrangement rappelé une époque lointaine où j’allais animer des spectacles en prison : le même système, une porte ne s’ouvrait jamais devant notre véhicule chargé de matériel de sonorisation avant que la précédente se referme derrière nous, principe de précaution.  Mais on imagine mal que deux peintures murales puissent s’échapper… Autre souvenir, en 1973 je crois, j’étais en vacances chez Léo Ferré, qui habitait en Toscane, entre Florence et Sienne. Un jour, en discutant avec lui, je me rends compte qu’il n’était jamais allé à la Galerie des Offices et lui dit qu’il devrait au moins voir les deux Botticelli dont je viens de parler. Le lendemain, il va à Florence, revient le soir et me dit, mais je suis incapable de suggérer dans l’écriture ses intonations : « Voilà, j’y suis allé, j’ai vu les deux tableaux, j’ai pleuré et je suis revenu ! ».  Une moderne variante du célèbre veni vidi vici  que Jules César, relatant une victoire éclair, aurait déclaré devant le sénat. Léo pour sa part était venu, avait vu, avait pleuré, et il le racontait de façon tout aussi laconique.  Tout cela pour dire qu’une petite visite dans une église milanaise a généré de bien étranges effets mémoriels.

 


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  1er décembre   2014 : Familles
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Deux élections ont eu lieu ce week-end dans le milieu politique (et nous verrons que le mot milieu est particulièrement bien choisi). La première au Front National, où Marine Le Pen a obtenu un score nord-coréen : 100% des voix. Mais ce qui frappe le plus c’est que dans les instances dirigeantes du parti d’extrême droite on trouve le père, Jean-Marie, la fille, Marine, la nièce, Marion, et le compagnon de la fille, Louis Aliot : une véritable petite entreprise familiale.

Nicolas Sarkozy a eu, lui, une élection moins brillante à l’UMP : un peu plus de 64% des voix. Et il a immédiatement déclaré : « Ce vote marque un nouveau départ pour notre famille politique ». Bien sûr, ses affidés ont repris l’image : Il faut unir la famille, faire la paix dans la famille, etc. Les communistes s’appellent entre eux camarades et les gaullistes compagnons. Je ne sais pas si l’UMP est encore gaulliste, sans doute pas puisque le parti de droite constitue, aux dires de ses dirigeants, une famille. Les camarades  sont ceux qui partagent la même chambre, les compagnons ceux qui partagent le pain, alors qu’en famille il y a des parents, des frères et des soeurs. Mais ce mot de famille me fait irrésistiblement penser aux mafia qui, elles, sont organisées en familles. Il y en a par exemple cinq aux USA, les familles Bonanno, Colombo, Genovese, Gambino et Lucchese. Et il y a en France la famille UMP, qui devrait nous dit-on changer de nom, mais qui restera une famille. Or une famille, dans la mafia, comporte un parrain (on l’appelle « Don ») autour duquel gravitent dans une hiérarchie scrupuleuse différents responsables et deuxièmes ou troisièmes couteaux : consigliere, sotto capo, capi et soldati. Vous avez donc toutes les données en main pour analyser l’organigramme de l’UMP que la presse vous révélera bientôt et donner aux différents responsables un titre. L’un est déjà attribué, bien sûr : Don Nicolas. Ah !, j’oubliais : il y a encore un point en commun aux milieux politiques et mafieux : les affaires.

 

 

 

 


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  25 novembre   2014 : Universalis vs Wikipédia
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La nouvelle a été présentée à peu près de la même façon par tous les média : L’Encyclopaedia Universalis  est en dépôt de bilan à cause de la concurrence de Wikipedia. Le Monde par exemple souligne que du côté d’Universalis il y a « des articles solides, écrits par des auteurs reconnus, souvent des universitaires » et, du côté de Wikipédia, « une encyclopédie en ligne riche, de plus en plus fiable, actualisée en permanence et, surtout, gratuite ». Dit comme cela, évidemment, deux instruments de savoir d’égale qualité, mais l’un gratuit et l’autre non : le match est joué d’avance. Le problème est que si Wikipédia est effectivement en progrès, il est difficile de la comparer à Universalis pour une raison toute simple : une encyclopédie participative, dans laquelle tout le monde peut intervenir, ne présentera jamais les garanties scientifiques nécessaires à une telle entreprise. Qui décide par exemple de la création d’article ? De leur longueur ? Qui vérifie leur impartialité ? Leur véracité ?

Je vais en prendre deux exemples. Il y a quelques années j’étais tombé par hasard sur l’article consacré à Patrick Balkany. On y trouvait entre autres choses l’indication de ses ennuis judiciaires, de ses condamnations, mais aussi le fait qu’une maîtresse l’avait accusé de l’avoir forcée à lui faire une fellation en lui mettant un révolver contre la tempe, puis avait retiré sa plainte. Et une note de bas de page signalait que tout le passage relatif aux ennuis judiciaires de Balkany était l’objet de nombreuses modifications émanant d’ordinateurs de la mairie de Levallois-Perret, celle dont il est maire. J’ai consulté ce matin l’article et cette précision a disparu. Mais ce n’est pas cela qui me paraît inquiétant, plutôt le fait qu’on puisse modifier un article à sa guise. Deuxième exemple, qui me concerne directement : on m’a signalé un jour qu’il y avait sur Wikipédia un article sur moi. Je ne sais absolument pas qui l’a rédigé, pas un de mes proches en tout cas. Je suis allé le voir, bien sûr, et j’ai corrigé quelques erreurs (l’article par exemple me donnait comme professeur à la Sorbonne alors que j’étais depuis plusieurs années à Aix-Marseille) et, de temps en temps, complété la bibliographie. Une autre fois j’ai découvert que l’article avait été considérablement allongé et modifié, avec une architecture nouvelle qui ne me paraissait pas pertinente mais à laquelle, bien sûr, je n’ai pas touché.

Mais, dans les deux cas, se manifeste une différence fondamentale entre Universalis et Wikipédia. Le fait que quelqu’un puisse intervenir dans un article le concernant jette un doute sur la crédibilité scientifique d’une entreprise. En outre, dans une entreprise éditoriale à caractère encyclopédique, il devrait y avoir une réflexion préalable sur les critères de création d’articles, sur la place à leur donner. Lorsque nous avons par exemple, avec Jean-Claude Klein et Chantal Brunswick, fait Cent ans de chanson française, nous avons longuement discuté sur la liste des entrées et sur leur longueur. Ce matin encore j’ai comparé trois articles de Wikipédia : sans compter la bibliographie celui d’André Martinet compte 16 lignes, celui d’Emile Benveniste 23 et le mien 57 ! Cela peut flatter mon ego mais me semble tout à fait disproportionné. Non, on ne peut pas mettre Universalis et Wikipédia sur le même plan. Ce qui n’enlève rien à l’utilité de Wikipédia, mais relativise un peu les choses.

En fait, le problème posé est celui d’un changement de paradigme et de culture. Quel que soit le sérieux des promoteurs de Wikipédia et leur méticulosité, cette encyclopédie est le reflet d’une époque qui semble oublier que la recherche nécessite de lents travaux, que l’acquisition d’un savoir passe par de nombreuses lectures. Lorsqu’un étudiant consulte Internet sur un thème quelconque et se contente de lire les deux ou trois premiers articles (c’est semble-t-il la moyenne) sans avoir les moyens d’en vérifier la véracité et le sérieux, nous sommes sur une pente dangereuse. De la même façon que les tweets de Nadine Morano ne constituent pas une sourde d’information politologique sérieuse ( au fait, l’article de Wipipédia la concernant est long de 80 lignes...) les articles de Wikipédia devraient toujours être utilisé avec précaution.

 




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  20 novembre   2014 : Tourismes
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Tourisme, le mot est en français récent, datant du XIX° siècle et il désignait à l’époque une activité britannique : les touristes venaient d’outre-Manche, il fuyaient leurs brumes pour aller jouir du soleil méditerranéen. D’ailleurs ces deux mots, touriste et tourisme, sont des emprunts à l’anglais (tourism, tourist) qui venaient eux-mêmes, comme souvent, du français (tour). Faire du tourisme c’est, selon le dictionnaire,  « voyager pour son plaisir », mais, étymologiquement c’est faire un tour.

Reste à savoir quel type de plaisir le touriste trouve-t-il dans ses tours. Du beau temps, de la nourriture raffinée, des lieux de culture, des changements de rythme de vie, l’éventail est large. Mais l’Anglais, comme chacun sait, est un pervers et il a donc perverti le tourisme : on s’est mis à parler de tourisme sexuel, vers la Thaïlande ou le Maroc, les Anglais pervers y allant abuser de petits garçons et de petites filles. Mais, la morale et les droits de l’homme veillant, des campagnes internationales dénoncèrent ces pratiques honteuses et britanniques. Le "tourisme sexuel" devint alors moins fréquent, ou moins visible.

La nature ayant horreur du vide, on vient cependant d’inventer deux nouvelles formes de tourisme : le tourisme mémoriel et le tourisme social. Le premier a été évoqué dans les média à propos des cérémonies de commémoration de la guerre de 14-18. Tous les goûts étant dans la nature des hordes de touristes se précipitent, dit-on, à Verdun ou ailleurs, attirés sans doute par le goût du sang : le tourisme, je le rappelle, est d’origine anglaise et tous les Anglais sont des Jack l’éventreur en puissance, ils aiment le sang. Mais les Anglais ne s’installaient pas à demeure sur les rives de la Méditerranée, ils y passaient l’hiver, trois p’tits tours et puis s’en allaient, pas plus qu’ils ne s’installent sur les traces de tranchées. Alors qu’il existe d’autres populations de touristes, qui commencent leur itinéraire par une petite croisière méditerranéenne, de la Libye vers Lampedusa par exemple, ou à travers le détroit de Gibraltar. Certains, trouvant l’eau à leur goût, y restent (je veux dire qu’ils y laissent leur peau). D’autres parviennent à rejoindre la terre ferme et beaucoup d’entre eux, voulant sans doute découvrir le pays inventeur du tourisme, se rendent dans la région de Calais en espérant pouvoir passer en Angleterre. D’autres restent sur le continent, France, Allemagne, Suède. En « touristes » donc. Mais se pose alors, aux yeux de certains Européens, un problème : : la libre circulation des personnes dans l’Union Européenne leur donne-t-elle droit aux prestations sociales accordées dans le pays qu’elles ont choisi pour leur « vacances »?. Certains hommes –et bien sûr certaines femmes- politiques ont alors inventé une nouvelle expression : tourisme social. La langue, avait dit un jour Roland Barthes, « est fasciste ». Elle n’est en fait fasciste que dans la bouche des fascistes. Et lorsqu’elle permet de créer une formule comme tourisme social, c’est-à-dire de nommer ainsi des malheureux qui cherchent de meilleures conditions de vie, elle est dégueulasse, ou pour être plus précis est employée par des gens dégueulasses. Adjectif qui, comme je l’ai souvent rappelé, vient du verbe dégueuler.

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  17 novembre   2014 : Interprètes et poids des langues
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J’ai la semaine dernière participé à Bruxelles au Forum mondial sur l’interprétation, dans les locaux du Parlement Européen, où j’ai donné une conférence. Et, je crois pour la première fois de ma vie, j’ai été traduit simultanément en 23 langues. Les hémicycles de l’UE ont ceci d’impressionnant que, lorsqu’on se trouve à la tribune, on voit 24 « aquariums », 24 cabines de traduction où s’affairent les interprètes. Métier éreintant (ils se remplacent toutes les vingt minutes) et métier nécessaire lorsqu’on veut que chacun puisse s’exprimer dans sa langue. J’ai longtemps trouvé cela déraisonnable : six langues à l’ONU, où siègent près de 190 pays, 24 langues pour 28 pays en Europe, pour un coût exorbitant. J’entendais bien sûr les arguments des défenseurs du système : d’une part, disent-ils, c’est le prix de la démocratie linguistique, et d’autre part la traduction et l’interprétation coûteraient l’équivalent d’un café par an et par européen. Outre que cet argument me paraît démagogique le calcul qui le sous-tend me semble largement approximatif et sous-évalué. Mais qu’importe. Deux ou trois choses m’ont fait réfléchir. D’une part, à la fin de ma conférence, une longue discussion a eu lieu avec la salle, les questions étant posées le plus souvent en français et parfois en anglais. Soudain quelqu’un prend la parole en allemand, langue que je ne comprend pas, je n’avais pas de casque et je lance : « could you speak English ? ». Je me rends alors compte, en sentant les réactions de la salle,  que je venais de dire une grosse bêtise (les habitudes des parlementaires européens sont justement de parler chacun sa langue) et, surtout, que j’étais en train d’alimenter la tendance à la domination de l’anglais. Bref, on m’a donné un casque et j’ai écouté l’intervenant germanophone en traduction française. D’autre part, une autre remarque m’a paru judicieuse. Olga Cosmidou, qui est en charge de tout le service de traduction de l’UE, racontait dans son intervention de clôture , qu’un jour on lui avait dit : « le plurilinguisme coûte trop cher à l’Europe, il faut arrêter ». Et elle avait répondu : « Les élections coûtent encore plus cher. Qu’est-ce que vous proposez ?». Argument imparable, qui nous ramène au coût de la démocratie : elle est onéreuse (surtout lorsque Sarkozy mène campagne), mais indispensable. Bref, j’ai changé d’avis sur le sujet des langues de l’UE. Et maintenant,  assez d’autocritique et de palinodie (mon ego va finir par en souffrir), passons aux interprètes.

Pendant les deux jours du colloque, ils étaient 63 à officier, 63 interprètes dont on nous avait distribué le profil, 63 représentant  21 langues premières, c’est-à-dire traduisant vers 21 langues (l’interprète traduit toujours vers sa langue). Pour compléter ce tableau collectif, ajoutons qu’ils pouvaient traduire à partir de 4 langues en moyenne, c’est-à-dire qu’ils connaissaient 4 langues en plus de la leur. De quelles langues traduisent-ils ? De toutes celles de l’UE, mais en entrant dans le détails de leur présentation on voyait que tous pouvaient traduire de l’anglais, que 46 traduisaient aussi  du français, 38 de l’allemand, 26 de l’espagnol et 25 de l’italien. Pour les autres langues, nous étions au dessous de 10 interprètes. Et ce déséquilibre m’intrigue. De quoi témoignent ces chiffres ? D’abord d’une demande, bien sûr. S’il y avait de nombreux parlementaires européens prenant la parole en maltais ou en gaëlique ou utilisant  la traduction vers le maltais ou le gaëlique, il y aurait beaucoup plus d’interprètes spécialisés en ces langues. Mais tout de même il reste une question. Le pays qui a le plus de députés européens est l’Allemagne (96 députés). Ceux qui en ont le moins (6 députés) sont l’Estonie, le Luxembourg et Malte. Les Estoniens ont autant de droits linguistiques que les Allemands, OK. Mais si nous additionnons les députés Allemands et Autrichiens nous arrivons à 114 germanophones. En additionnant les 73 Britanniques  et les 11 Irlandais nous avons 84 anglophones. Quant aux francophones, en comptant les 74 Français, la moitié des 21 Belges et des 6 Luxembourgeois, nous arrivons à un peu moins de 90. Pourquoi, malgré ces chiffres, y avait-il plus d’interprètes à partir de l’anglais et du français que de l’allemand ? La pratique des langues pivots l’explique en partie. Lorsqu’on ne dispose pas d’un interprète maltais-gaëlique par exemple, on va traduire du maltais vers l’anglais ou le français, puis de l’une de ces deux langues vers le gaëlique. Il reste que le groupe de tête, les langues dont on traduit le plus (anglais, français, allemand, espagnol) correspond aux premières langues de notre baromètre et constitue une sorte de club privé des langues ayant le plus de poids.

Tout ceci repose sur l’analyse du profil de 63 interprètes, échantillon bien limité (l’UE en utilise plus de 2.000) et mérite d’être approfondi. Ce sera pour une autre fois.

 

 

 

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  12 novembre   2014 : Le bal des déments
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A la une de Libération d’hier un titre, à côté des photos de François Fillion et Jean-Pierre Jouyet : Le bal des démenteurs. La formule est plaisante car, même si démenteur n’est pas dans le dictionnaire (ou du moins n’est pas dans les dictionnaires que je possède) et que le correcteur orthographique de mon traitement de texte le refuse, elle a le double mérite de rappeler une étymologie (démentir, c’est contredire ce qu’on considère ou présente comme un mensonge) et de faire planer dans l’air, de façon presque subliminale, le mot menteur : on ne peut pas ne pas lire ou entendre le bal des menteurs. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le journal joue sur ce mot :  le 12 mai 2013 Libération traitait déjà Claude Guéant de « cardinal démenteur », que l’on pouvait bien sûr entre « cardinal des menteurs ». Et cela ravive chez moi un vieux souvenir, qui remonte sans doute au début des années 1970, un titre à la une du Canard enchaîné proclamant « Michel Debré dément ». Les hommes politiques passant une bonne partie de leur temps à démentir des choses le plus souvent réelles, cela n’avait pas de quoi étonner. Sauf que ce titre ne renvoyait à aucun article, qu’il était impossible de savoir ce que Debré pouvait bien avoir démenti, et qu’il fallait donc prendre dément non pas comme un verbe mais comme un adjectif : Michel Debré était présenté comme fou. Et, pour revenir au titre de Libération d’hier, Le bal des démenteurs évoque alors non seulement le bal des menteurs mais aussi celui des déments



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11 novembre   2014 : Bêtise ou idiotie?
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Ouvrant ce matin mon ordinateur je consulte, comme tous les jours « les titres d’actu du matin », un service que L’Obs (ex Nouvel Observateur) sert quotidiennement à ses abonnés, et les deux premiers titres me sautent aux yeux : L’addition salée de Fillon et Jouyet d’une part, et d’autre part  On a découvert le virus qui rend idiot. Je crois l’avoir déjà écrit : jalouse de voir la droite française être qualifiée de « plus bête du monde » la gauche s’est mise sur les rangs, candidate au titre ou visant au minimum la première place ex aequo. L’histoire de Jouyet n’est qu’un épisode de plus dans cette compétition, et la seule question est de savoir de qui sera constitué le jury :par  les électeurs du Front National ?

Mais le second titre vient jeter une lumière nouvelle sur la situation politique. Des chercheurs américains viennent en effet de découvrir un virus « susceptible de nous rendre stupides, ou du moins d’altérer nos capacités cognitives ». Il s’agit du chlorovirus ATCV-1 qui se loge paraît-il dans la gorge  mais avait été déjà repéré dans les algues vertes. Comment ce chlorovirus ATCV-1 a-t-il pu passer des algues vers les gorges humaines ? Mystère. Mais une enquête portant sur 92 infectés par ces virus a montré que 44% des testés ont « moins bien réussi les tests créés pour mesurer leur rapidité et la performance de leurs capacités visuelles » et en outre « ont aussi obtenu de moins bon résultats aux épreuves destinés à mesurer leur attention ». Bien sûr le titre de L’Obs est un peu exagéré : est-ce être idiot que d’avoir moins de rapidité, moins de capacité visuelle et moins d’attention  que la moyenne? Sans doute pas, mais cette découverte ouvre des perspectives explicatives intéressantes. La baisse des capacités visuelles et de l’attention pourrait en effet  expliquer bien des choses. Que monsieur Jouyet par exemple n’ait pas vu le magnétophone que les journalistes du Monde avaient déposé devant lui. Que monsieur Sarkozy n’ait pas vu que sa campagne présidentielle coûtait beaucoup trop cher. Que monsieur Netanyahou et les hommes politiques israéliens qui l’ont précédé n’aient pas prêté attention au fait que la Palestine était d’abord habitée par des Palestiniens. Que Thomas Thévenoud n’a pas vu dans son courrier les lettres de l’administration des impôts. Que monsieur Copé n’a pas vu que les élections à la présidence de l’UMP étaient truquées en sa faveur, etc., etc., je vous laisse compléter à votre goût la liste des victimes du chlorovirus ATCV-1.  Ils sont tous idiots mais ce n’est pas de leur faute, ni celle de leur hérédité, ils sont victimes d’une épidémie.

Mais au fait ce mot, idiotie, que signifie-t-il exactement ? Son étymologie est intéressante. En grec classique ιδιος voulait dire « particulier », « spécifique » et les idiots potentiels que nous venons de lister sont effectivement bien particuliers. Et ιδιιωτης , qui en découle, signifiait « homme vulgaire, sot », ce qui semble encore correspondre à notre échantillonnage. Ah non, j’oubliais, idiốtês signifiait aussi  « particulier » au sens de  « pas magistrat », ou « qui ne participe pas à la vie politique de la république ». Il nous faudrait donc conclure que le chlorovirus ATCV-1 transforme les hommes politiques atteints de bêtise, dont je parlais dans mon billet précédent, en hommes qui ne participent pas à la vie politique. Et pourtant Jouyet, Sarkozy, Netanyahou, Thévenoud, Copé et tous ceux que vous aurez bien voulu ajouter à la liste participent bien à cette vie politique.  Idiots mais impliqués dans la vie politique. Ce qui nous montre, ce que les linguistes savaient d’ailleurs déjà, que l’évolution sémantoque modifie le sens, l’élargit ou le restreint. De la même façon que, par exemple, le travail  était un instrument de torture avant de prendre le sens de labeur, l’idiot  était extérieur à la politique avant de l’investir pleinement.



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8 novembre   2014 : Bêtise et morale dans le milieu new look

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Longtemps l’argot a été considéré comme étant essentiellement la langue du milieu, des truands, un jargon professionnel en quelque sorte. En gros, il s’agissait de formes cryptiques, permettant de garder le secret, de ne pas être compris des personnes extérieures au groupe, des gogos et des flics pour les truands, ou des clients pour les bouchers, qui utilisaient le louchebem. La thèse était simple et commode  mais fausse. Ou plutôt, elle est devenu fausse, depuis que le grand banditisme porte cravate, fréquente les cabinets ministériels et parle le langage de l’ENA, celui des banquiers ou encore le luxembourgeois. Car il y a aujourd'hui un milieu new look, socialement plus présentable mais pas fréquentable pour autant.

Deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, viennent de sortir un livre, Sarkozy s’est tuer, analysant la dizaine d’affaires dans lesquelles est impliqué l’ex chef de l’état et concluant en gros qu’il est difficile pour eux de savoir s’il est coupable mais qu’à tout le moins il navigue dans un « milieu » rempli des coupables, il est entouré de gens à différents degrés compromis. Car il y a un « milieu » politique français, ou si l’on préfère il y a des délinquants dans le milieu politique, qu’ils s’appellent Cahuzac, Balkany ou peut-être Sarkozy, et ils ne parlent pas argot, ils se contentent le plus souvent d’être grossiers. J’ajouterais qu’en outre ils ne brillent pas par leur intelligence : Cahuzac s’est fait pincer bêtement, Balkany ne va pas échapper à la justice (sa femme est déjà coincée) et les deux journalistes du Monde racontent une anecdote prouvant la bêtise de Sarkozy. Rappelons les faits. L’ex président communiquait avec son avocat grâce à un téléphone enregistré sous un faux nom, Paul Bismuth. Déjà, il peut sembler étrange qu’un homme de ce statut utilise un procédé de truands, mais qu’importe. Ce qui est intéressant est de savoir comment les enquêteurs l’ont découvert. Et c’est là qu’intervient la bêtise. L’homme et son avocat étaient écoutés sur leurs lignes légales et un jour est interceptée une communication entre Sarkozy et son ancienne femme, Cecilia, dans laquelle il lui promet de la rappeler. Mais il ne le fait pas. Tiens donc ! On va donc voir du côté des fadettes de la dame et l’on se rend compte qu’il l’a bien rappelée, mais avec un autre téléphone, celui qui est enregistré sous le nom de Bismuth. Voilà comment on se fait pincer bêtement, à cause d’une erreur de débutant. Comme quoi on peut ne pas être loin du milieu sans être vraiment professionnel.

D’autres professionnels qui frôlent la bêtise sont les pilotes d’Air France. Vous vous souvenez de leur grève de nantis qui a fait perdre quelques centaines de millions à leur compagnie sans leur rapporter grand chose. Or voici qu’ils se tournent contre Air France à propos du non paiement de leurs journées de grève. Si j’ai bien compris leur revendication, voici comment on peut l’expliquer. Si un pilote fait par exemple un vol Paris-Pékin, ou Paris-Rio, ou Paris New York, il ne va pas revenir quelques heures plus tard sur le même avion qui fera le vol en sens inverse: il a un ou deux jours de repos dans un hôtel luxueux à Pékin, à New York, ou à Rio de Janeiro, avant de reprendre les commandes d’un avion en sens inverse. Mais s’il est en grève, que le vol Paris-Rio par exemple ne quitte pas l’aéroport de Roissy et donc qu’il n’y a pas en retour de vol Rio-Paris, combien de jours le pilote a-t-il fait grève ? En d’autres termes, va-t-on retenir sur son salaire seulement les heures de vol qu’il aurait dû accomplir ou également le jour de repos entre les deux vols ? Et vous avez compris qu’ils réclament qu’on leur paie leurs jours de repos entre des vols qu’ils n’ont pas effectués. Cela s’appelle, bien sûr, de la cupidité. Mais aussi de la bêtise : quand on est aussi impopulaire, on devrait faire profil bas. Bien sûr je n'irais pas jusqu'à assimiler les pilotes d'Air France au milieu new look qui apparaît dans la politique, mais tout ce beau monde a au moins en commun le goût de l'argent.

C’est comme Thomas Thévenoud, député PS de Saône-et-Loire, obligé de démissionner neuf jours après avoir été nommé secrétaire d’état parce qu’il était en délicatesse avec le fisc, qui plaide la « phobie administrative » et revient sans vergogne à l’assemblée nationale pour pouvoir toucher son salaire. Décidément, si les truands ont bien changé sociologiquement, s’ils ne parlent plus argot, ils ont également changé sur un autre point : il y avait, dans le milieu, une forme de morale. Tiens, comment dit-on morale en luxembourgeois ?

 


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3 novembre   2014 : Versatilités

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Ce qui s’est passé en Tunisie est remarquable, de différents points de vue. Tout d’abord c’est à ma connaissance la première fois dans un pays arabe que deux forces politiques nettement antagonistes, sur des positions tranchées, s’affrontent démocratiquement. C’est aussi la première fois dans un pays musulman  qu’une coalisation politique affirmant vouloir séparer la religion de la politique se manifeste ouvertement et, en outre, l’emporte. En eux-mêmes, ces deux événements constituent une véritable révolution. Bien sûr, les choses sont un peu plus complexes. Le parti victorieux avec 85 sièges de députés, Nida Tounès (« appel à la Tunisie), est rarement qualifié de « laïque », plutôt de «séculier ». Laïcité est en effet considéré comme synonyme d’athéisme, ce qui est en pays musulman insupportable : il reste du chemin à faire. En outre les islamistes d’En Nahda (69 sièges) ont évité la déroute totale en présentant un visage « light » : barbes plus discrètes et professions de foi « démocratiques ». Les barbus sont soudain devenu partisans de l’égalité entre l’homme et la femme et affichent un respect pour le premier président de la république, feu Habib Bourguiba, qu’ils vouaient jusqu’ici aux gémonies. Cela s’appelle de la démagogie, mais ça marche. Bon, il reste à élire un président, à composer un gouvernement, les choses ne seront pas simples, mais ne boudons pas notre plaisir : le peuple tunisien a réussi à inverser la vapeur. Pourvu que ça dure : le peuple est versatile.

Au moment où j’écris ces lignes l’ex président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, a été poussé vers la sortie alors qu’il voulait changer la constitution pour pouvoir se faire élire une ixième fois, après 27 ans de pouvoir. Et, toujours au moment où j’écris, il y a dans ce pays deux présidents auto-proclamés, deux militaires, bien sûr. La foule, nous disent les média, fête le départ de Compaoré. Il y a trois mois je me trouvais à Ouagadougou et la foule l’acclamait : la foule est versatile…

Dans le colloque auquel j’étais invité, une personne présente une communication sur les problèmes de l’enseignement de la traduction en Arabie saoudite. A l’écouter, on a l‘impression que seules les filles ont des problèmes : « elles ont des difficultés… », « le travail personnel donne l‘occasion à l’étudiante de… », « les étudiantes ont choisi un ouvrage… ». Et les étudiants, ils n’ont pas de problèmes ? Sans doute, mais il faut savoir que l’enseignement supérieur, chez les Saoudiens, n’est pas mixte. Il y a donc des universités pour filles, avec des profs femmes, et des universités pour garçons, avec des profs hommes. Et d’ailleurs, parlant de l’avenir professionnel des étudiantes en traduction, on nous précise : « elles ont des débouchés dans les banques féminines ».  Non seulement les femmes sont cantonnées dans des universités féminines, mais encore elles disposent de banques féminines. Elles n’ont pas à se plaindre, les femmes, en Arabie saoudite. Mais méfions-nous tout de même : les femmes sont versatiles. Certaines, rares il est vrai, ont commencé à braver la loi en conduisant des voitures, ce qui leur est formellement interdit. On sait comment ça commence, en prenant le volant, on ne sait jamais comment ça finit. Bien que, parfois, la loi puisse elle aussi être versatile. Mais dans le cas en question, cela risque de prendre du temps.

Revenons, pour terminer, à la Tunisie. Aujourd’hui, en rentrant en France, je lis dans Libération  un entrefilet racontant qu’arrivant à Tunis vendredi soir Bernard-Henri Levy avait été accueilli par des huées à l’aéroport, des gens hurlant « BHL dégage », des gens « de la mouvance de la presse nationaliste » selon Libé et « d’exilés kadhafistes » selon Levy. Je me doutais qu’a peine arrivé en France il emploierait ses réseaux pour diffuser une version qui l’arrangeait. En fait il a été accueilli par des tunisiens de gauche, alertés non pas par les passagers de l’avion, malgré ce que dit Libé, mais sans doute par une « taupe » de la compagnie d’aviation puisque les manifestants étaient à l’aéroport avant son arrivée. Enquête faite, il aurait été invité par un homme d’affaire libyen, qui a payé son billet depuis la Tunisie et lui avait réservé six nuits dans un luxueux hôtel de Gammarth. A l’aéroport, il a pu être exfiltré, mais d’autres manifestants l’attendaient à l’hôtel. Deux analyses couraient les rues, la première voulant qu’il était venu s’immiscer dans la campagne présidentielle à l’appel du président sortant Marzouki, la seconde qu’il venait comploter avec des Libyens. La seconde est sans doute la plus proche de la vérité. Ce type se prend pour Malraux ou pour Sartre ou les deux à la fois, et comme il n’en a pas le talent littéraire, il tente de les mimer en jouant le rôle de l’intellectuel politique intervenant sur tous les fronts. A-t-il oublié ce qu’écrivait Marx, que lorsque l’histoire se répète, c’est sur le mode de la farce ? Et il est vrai que, de nos jours, le ridicule ne tue plus. Souvenez-vous de ses pitreries en ex-Yougoslavie, puis en Ukraine. Il imaginait débarquer au Maghreb en tête pensante de l’avenir de la Libye ? Ce qui est sûr, c’est que la presse francophone tunisienne l’a assassiné (« Il s’invite à nos élections... et c’est un DEGAGE » dans Le Temps, « Une visite qui sent le souffre, Dégage BHL » dans La Presse). Ce qui est sûr aussi, c’est que dès le lendemain, la Tunisie a poliment demandé à Levy de rentrer chez lui, ce qu’il a fait bien vote. Ces Arabes n’ont décidément aucune reconnaissance. Le sauveur de la Bosnie, de l’Ukraine, de la Libye débarque chez eux, et ils le virent. Ils sont versatiles, ces Arabes !

 


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28 octobre  2014 : Dimensions variables

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L’association Péta (pour une éthique dans le traitement des animaux) mène actuellement une campagne contre la compagnie Air France, qu’elle accuse de convoyer des singes utilisés pour des expériences de laboratoire. En effet, déclare Péta,  “en envoyant des milliers de singes aux laboratoires, Air France se rend tout aussi coupable des mutilations et du meurtre de ces animaux intelligents et sociaux que les expérimentateurs qui utilisent leurs foreuses, scalpels et seringues ». Noble combat ! Si noble, d’ailleurs, que la créa    trice de parfums et styliste de mode Lolita Lempicka l’a rejoint et, qu’invitée aujourd’hui à la « nouvelle édition » de Canal + elle a, dans un discours enflammé, suggéré de boycotter cette compagnie. 

Chaque fois que j’entends parler de ce type de campagne je me demande pourquoi les gens qui les mènent ne s’engagent pas en même temps, solennellement,  à refuser, en cas de maladie, d’être soignés avec des médicaments testés sur des animaux. Mais voulant tout de même être mieux informé, j’ai tapé sur Google « Lolita Lempicka Air France ». Faites comme moi et vous tomberez non pas sur la relation de ce juste combat mais sur un certain nombre de publicités pour la boutique Air France, qui vend sur tous ses vols les parfums Lempicka. Tiens donc ! Lolita Lempicka ne devrait-elle pas, en toute logique, interdire à cette méchante compagnie de diffuser ses produits ? Cela donnerait un peu plus de poids à ses protestations... Mais il est parfois des éthiques à dimensions variables.

Plus sérieusement, trois scrutins importants se sont déroulés dimanche dernier. En Ukraine, le corps électoral a donné une véritable baffe à Poutine. Au Brésil, Dilma Rousseff a été réélue, au ras des fesses mais réélue quand même, à la présidence de la république. Et en Tunisie les islamistes d’En Nahda ont été distancés par les listes « laïques ». Il faut dire que lorsqu’ils étaient au pouvoir les islamistes ont eu des positions à dimensions variables face aux terroristes, aux problèmes économiques, à la démocratie, et que le double jeu finit toujours par se payer.

 Justement, je pars demain en Tunisie, pour un colloque, mais bien content d’aller voir de plus près ce qui se passe dans mon pays natal. Je vous en parlerai peut-être la semaine prochaine.

 

 

 



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27 octobre  2014 : Passéismes

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Le 19 novembre 1964, le numéro 1 du Nouvel Observateur s’ouvrait sur un long entretien avec Jean-Paul Sartre, sous le titre L’Alibi, dans lequel le philosophe analysait la situation politique de la France, le rapport de la jeunesse à la politique et à l’autorité, son propre refus de recevoir le prix Nobel de littérature, bref, un joli coup journalistique. Cette semaine, le même hebdomadaire, sous un titre nouveau, L’Obs et une maquette renouvelée, titre sur Manuel Valls qui proclame à la une « Il faut en finir avec la gauche passéiste ». Cinquante ans séparent ces deux numéros, cinquante ans de journalisme, bien sûr, mais aussi de vie politique française. Si vous trouvez un exemplaire du premier, amusez-vous à faire la comparaison. Du changement ? Peut-être pas tant que cela. Sartre n’était pas encore radicalisé, comme lorsqu’il prendra la défense du journal maoïste La Cause du peuple, et je ne suis pas sûr qu’il aurait désavoué les propos de Valls.

Un qui ne change pas, c’est Alain Badiou. Accroché il y a quelques jours dans Libération par Laurent Joffrin qui, rendant compte de son livre d’entretiens avec Marcel Gauchet, le traitait de « dinosaure maoïste », Badiou répond ce matin dans une longue tribune. Il se livre d’abord à une incroyable et obscène comptabilité. La révolution culturelle chinoise a fait des morts ? Oui, mais les deux guerres mondiales, pourtant menées par des démocraties, en ont fait beaucoup plus, explique notre philosophe, avant de se livrer à une tentative de réhabilitation de ce mouvement lancé par Mao Dze Dong. Je vous en donne deux extraits. Pour Badiou, la révolution culturelle chinoise a été:

« La plus mémorable mobilisation démocratique que le monde ait jamais connue, puisqu’elle allait jusqu’au droit conféré aux organisations de masse d’entrer dans tous les bâtiments officiels et d’y examiner les papiers et archives d’état ».

Et il ajoute :

« Cette révolution qui porte l’avenir, qui est ce à partir de quoi doivent se formuler les principes de la nouvelle séquence du communisme, a échoue au regard des ambitions qui étaient les siennes ».

Je ne sais pas si la passion de Badiou pour cette période politique l’a poussé jusqu’à aller y voir de plus près, sur place. J’ai pour ma part des amis, à peine plus âgés que moi, des universitaires , qui en ont subi directement les effets, et je dois dire que leur point de vue est assez différent, c’est le moins qu’on puisse dire.

Allez, passons à quelque chose de plus drôle. On vient de publier en trois CD l’intégrale des chansons du père Duval. Je sais, il s’agit d’un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Le ciel est rouge, Rue des longues haires, Le seigneur reviendra, Qu’est-ce que j’ai dans ma p’tite tête étaient, au milieu des années 1950, des titres dont l’auteur et interprète, Aimé Duval, était une jésuite, missionnaire en milieu ouvrier, qui avait l’oreille de la jeunesse catholique. Son énorme succès ouvrit la voie à quelque imitateurs, le père Bernard, le père Cocagnac, et surtout à un autre énorme succès, celui de sœur Sourire, une dominicaine inoubliable interprète de Dominique. A l’époque, cette chanson nous faisait bien rire, car il fallait vivre en pays arabophone pour percevoir l’involontaire ambiguïté du refrain, « Dominique nique nique... ». Quoiqu’il en soit, le père Duval comme sœur Sourire ont mal fini, tous les deux alcooliques, elle défroquées, je ne sais pas pour lui, et tous les deux ruinés. Les royalties de leurs millions de disques vendus ont en effet atterri dans les caisses des jésuites, pour l’un, des dominicaines, pour l’autre. Moralité : les cathos chantent, et puis ils trinquent.

Ecouter aujourd’hui le père Duval ou sœur Sourire relève d’un étrange passéisme. Mais ce passéisme est-il plus grave que celui de Badiou?

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24 octobre  2014 : Sociolinguistique, idéologie, mauvaise foi...

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Me voici donc rentré d’un colloque qui avait lieu à Ouarzazate, dans le désert marocain, un colloque dont les organisateurs étaient bien embêtés : plus de la moitié des participants s’étaient désistés après l’annonce de la décapitation d’un otage français en Algérie. Ces annulations impliquaient, bien sûr, une réorganisation totale du programme, mais surtout posaient quelques problèmes vis-à-vis de l’hôtel dans lequel les chambres avaient été réservées. En toute chose il y a cependant matière à rire : parmi la soixantaine d’absents, soit la moitié des inscrits, les premiers à s’être désistés étaient les cinq ou six Corses attendus, et les Marocains, qui ont sans doute mauvais esprit, insinuaient que, pourtant, ils devaient être habitués aux bombes et autres petits inconvénients de la vie quotidienne. Pour être tout à fait honnête, je dois dire que j’ai moi-même annulé ma participation à un autre colloque, en Algérie celui-là. Oui, je connais la parabole de la paille et de la poutre, mais je connais aussi la différence entre le Maroc et l’Algérie.

Venons-en donc au colloque, du moins à quelques petits évènements qui l’ont marqué. Les trois langues de travail étaient l’anglais, l’arabe et le français, et les interventions étaient aux deux tiers en français, au tiers en arabe, une seule étant en anglais. Une linguiste marocaine présente donc, en français, un travail sur la darija, l’arabe populaire marocain, devant un public composé essentiellement de locuteurs de l’arabe et/ou du berbère et du français, et de quelques locuteurs de l’arabe et de l’anglais. Elle vient de commencer son intervention en expliquant, à propos de la place des langues dans la constitution marocaine, qui considère l’arabe comme la langue officielle et l’amazighe (le berbère) comme une langue officielle, que la darija était en même temps « incluse dans et exclue par  le mot arabe dans la constitution », et s’arrête parce que dans la salle un linguiste venu d’un pays du Machrak proteste, expliquant qu’il ne comprend pas le français. Elle propose alors de se traduire elle-même en darija, en arabe marocain, donc. Et l’autre réplique en arabe, montrant par là qu’il a compris le français : « non, en fusha », c’est-à-dire en arabe « classique ». Quelques minutes plus tard il quittera d’ailleurs la salle, illustrant merveilleusement le fait que: « la darija est en même temps incluse dans et exclue par  le mot arabe ».

Le lendemain, après une conférence en français sur les rapports entre religion et religiosité dans le roman arabe, un remarquable travail fondé sur l’analyse de plus de 130 romans récents, le même machrakin prend la parole en arabe, sur un ton d’inquisiteur, pour exiger du conférencier qu’il dise comment il se positionnait par rapport au contenu de ces romans. S’ensuit une violente altercation, en arabe, l’un expliquant qu’il présente un travail scientifique, qu’il analyse des textes et n’a pas à exprimer sa position personnelle, l’autre persistant à exiger qu’il dise ce qu’il pense, voulant en fait qu’il dénonce la façon humoristique de parler de la religion dans certains de ces romans.

Il y a dans tout cela une véritable leçon de chose. J’avais présenté une conférence inaugurale en français, m’arrêtant toutes les dix minutes pour qu’on résume en arabe mes propos, et personne n’y avait trouvé à redire. Mais les deux incidents que je viens de relater concernent un tabou (la religion) et un refus (l’arabe réellement parlé, qu’il soit marocain ou libanais ou ce que l’on veut). Surtout, pour un observateur extérieur, il était évident que le machrakin avait parfaitement compris la conférence sur les romans, alors que la veille il exigeait une traduction en « fusha ». Si tout cela avait était filmé, nous aurions un magnifique document à présenter dans des séminaires sur la sociolinguistique des pays arabes, ou sur l’idéologie, ou sur la mauvaise foi...

 

 

 


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18 octobre  2014 : Langues, frontières, nations, ethnies...

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Il y a eu, lors d’un récent match éliminatoire de l’Euro 2016 entre la Serbie et l’Albanie, un petit scandale : un drone a survolé le terrain de foot, tirant derrière lui un drapeau albanais. Le terrain a été envahi par des supporters serbes qui se sont copieusement bastonnés avec les joueurs albanais, le match a été interrompu, reporté, et l’UEFA doit décider de la suite à donner à cette affaire. Mais le problème n’est pas seulement sportif. En effet, le drapeau en cause était celui de la « Grande Albanie ». Le drapeau albanais est constitué de deux aigles noirs sur fond rouge, alors que sur celui de la « Grande Albanie »  les deux aigles sont sur une carte rouge  qui englobe les communautés albanophones d’Albanie, du Kosovo, du Monténégro, de Macédoine, de Grèce et de Serbie. C’est-à-dire qu’il ne s’agit de l’Albanie politique mais d’une Albanie « ethnique », ou « linguistique », revendiquant des morceaux de territoires des différents pays voisins, dont la Serbie, ce qui explique la fureur du public : le match avait en effet lieu à Belgrade, capitale de la Serbie.

L’incident pose à ceux qui s’intéressent  aux politiques linguistiques une question complexe: une unité linguistique suffit-elle à constituer une nation ? Et nous allons voir apparaître, beaucoup plus concrètement, la même question au Levant. Sur le terrain, face aux fous de Dieu du soi-disant état islamique, les seuls réels combattants sont les peshmergas, c’est-à-dire des combattants kurdes. Vue de loin, disons de chez nous, il s’agit d’une minorité vivant en Turquie ou en Iran. En fait ils sont 45 millions, à cheval sur quatre pays, la Syrie, la Turquie, l’Irak et l’Iran, constituant un vaste ensemble continu, et ils ont déjà un début de reconnaissance en Iran (une province du Kurdistan) et en Irak (une province autonome du Kurdistan). Je ne connais pas assez la situation pour savoir s’ils se comprennent tous entre eux, mais je suppose qu’ils doivent avoir un bon degré d’intercompréhension, tout comme les Albanais. Quoiqu’il en soit, le problème de la création d’un Kurdistan unifié ne peut que se poser à moyen terme, et il met déjà le pouvoir turc en rage.

Et  je repose ma question : une unité linguistique suffit-elle à constituer une nation ? Cette question va au delà des revendications comme celles de la Catalogne, puisque celle-ci constitue déjà une région reconnue. Elle implique une mise en cause des frontières. En d’autres termes les gens par exemple qui parlent hausa au Niger et au Nigéria doivent-ils être regroupés pour former un nouveau pays? La France doit-elle revendiquer les zones francophones de Suisse et de Belgique ? La Catalogne doit-elle s’étendre au Nord jusqu’à Perpignan, au Sud jusqu’à Valence et à l’Est jusqu’aux Baléares ? Bref il y a à travers le monde une bonne centaine de situations de ce type et notre sympathie spontanée envers les Kurdes et leur éventuel futur pays devrait être tempéré par la vague de nationalismes qui pourraient percer un peu partout. Nous savons que les frontières politiques et les frontières linguistiques ne coïncident que rarement, et ce n’est pas très grave, mais le problème se complique lorsqu’interviennent des considérations nationalistes ou ethniques.

Bon, rassurez-vous si du moins vous étiez inquiets), cela ne m’empêche pas de dormir. D’ailleurs je pars pour un colloque au Maroc, retour en fin de semaine prochaine. A bientôt.

 

 


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13 octobre  2014 : Madrague

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La seule fois où j’ai vu Guy Bedos prendre un bide, un vrai, c’était devant un tribunal. Nous étions tous les deux témoins (à décharge) de Roger Knobelspiess, j’étais passé avant Guy et je l’ai vu, à l’appel de son nom, courir vers le président du tribunal en criant « c’est pas moi, j’y étais pas ». Mais il fut arrêté dans son élan par le juge qui, froidement, déclina : « Nom, prénom, âge et qualité ». Le bide, donc, du moins aux yeux des magistrats, tandis que dans la salle les partisans de Knobelspiess et les amateurs de Bedos rigolaient.

Il se passe un peu la même chose, actuellement, dans les meetings de Sarkozy. Régulièrement il évoque les affaires, s’estime victime d’un acharnement juridique, et lance quelque chose comme : « je suis aujourd’hui à (la ville dans laquelle il se trouve), il y a eu une agression, mais ce n’est pas moi, j’ai un alibi, j’étais avec lui (montrant son voisin, en général le maire) ». La salle rit, applaudit, les juges ne sont pas là mais pourraient décliner, froidement, « nom, prénom, âge et qualité ». Car s’il fait un tabac devant son public, Sarkozy fait un bide, tous les sondages le montrent, dans l’opinion publique. Je ne sais bien entendu pas s’il finira par échapper aux différentes casseroles qu’il traîne derrière lui, nous verrons bien. Le problème n’est d’ailleurs pas de savoir s’il est coupable ou innocent (on ne prête qu’aux riches et il doit bien être coupable de quelque chose) mais s’ii réussira à passer à travers les mailles des nombreux filets qui l’entourent. Cela me fait penser à ce qu’on appelle en italien la mattanra, en français la madrague, une technique de pêche pratiquée depuis longtemps en Méditerranée qui consiste à piéger les thons rouges dans un labyrinthe de filets pour les amener dans la « chambre de la mort », les poissons étant alors sur un filet que l’on tend pour les amener à la surface de l’eau où on les massacre à coups de gourdins. Sarkozy se trouve donc dans ce labyrinthe de filets.  Il y a longtemps que je pense raconter un jour la vie politique française sous forme de fable, chaque personnage étant un animal. Gattaz par exemple, le patron des patrons, serait bien évidemment un crapaud, il en a la posture physique. Et Sarkozy pourrait être un thon rouge. Mais ce poisson là me fait en même temps irrésistiblement penser à Berlusconi. Lui aussi traîne ou a traîné de nombreuses casseroles. Lui aussi a accusé les juges. Lui aussi a tenté de magouiller pour s’en tirer. Reste à savoir si le français finira comme l’italien, éjecté de la vie politique, piégé dans la madrague.

 

 



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5 octobre  2014 : Sémiologie

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La Société Protectrice des Animaux, la SPA donc, vient de lancer une publicité originale. Commençons par le début : je vous décris l’affiche. Deux hommes se regardent, se sourient amoureusement, et l’un d’eux, du côté gauche de l’affiche,  tient dans ses bras un gros chat. Au dessus de la photo, un titre : A la SPA tout le monde peut adopter. On voit que ces deux éléments peuvent fonctionner séparément, avec des effets de sens différents. La photo est simplement une photo, qui toute seule pourrait représenter un vétérinaire rendant un animal guéri à son propriétaire ou n’importe quoi d’autre. Le titre seul, A la SPA tout le monde peut adopter, est une information, ou une invitation : venez adopter les animaux abandonnés et recueillis par la SPA. C’est le rapport entre les deux qui fait du sens supplémentaire. A l’heure où, en France, on débat sur le point de savoir si les couples homosexuels doivent pouvoir adopter, la SPA joue (habilement ?) sur l’actualité : clin d’œil aux homos et, en même temps, appel à adopter des animaux.

Cela, c’est le B.A. BA de la sémiologie, une analyse simpliste, presque évidente, de la construction du sens. Mais il est peut-être possible d’aller plus loin, d’interroger le choix des personnages par exemple (on pourrait imaginer une enquête : les homosexuels ne reconnaissent-ils dans ce couple, aiment-ils l’image qu’on leur renvoie d’eux-mêmes ?). Et pourquoi un chat ? Je sais que les rhinocéros ou les alligators ne sont pas très fréquents à la SPA, mais on pourrait imaginer un chien, un hamster ou un canari à la place du chat. Et d’ailleurs, est-ce un chat ou une chatte ? Indécidable, du moins à mes yeux.

Mais je viens de me rendre compte qu’en écrivant ce quyi précède j’introduisais une autre direction interprétative, un possible autre niveau sémantique. Et si c’était une chatte ?

Allez, je m’égare. Aujourd’hui des milliers de réacs vont défiler pour tenter d’imposer leur conception de la famille, comme s’il n’y en avait qu’une, ou comme si seule la leur était acceptable. Je ne sais pas si l’affiche de la SPA se trouvera sur le trajet de leur manifestation. Et si c’est le cas, je ne sais pas s’ils la comprendront. Le problème, avec la sémiologie, c’est qu’on a parfois l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, de prendre les gens pour des imbéciles en leur expliquant des choses évidentes, alors que souvent les gens ne voient pas le sens qui s’affiche sous leurs yeux.

 

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2 octobre  2014 : Hong Kong

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Cela fait pratiquement trente ans que je vais régulièrement en Chine et à Hong Kong. En 1985, alors que j’enseignais quelques mois à Canton, on commençait à entendre parler de la formule de Deng Xiao Ping pour décrire l’avenir du territoire britannique et de ses relations avec la Chine, « un seul pays, deux systèmes ». Mais la rétrocession semblait lointaine. Les quelques enseignants étrangers du campus se rendaient parfois à Hong Kong, pour faire des courses, respirer comme un air d’Europe et lire la presse libre qui n’arrivait pas en Chine. Depuis lors, chaque fois que je vais dans cette partie de l’Asie, en Chine, au Japon, en Corée ou à Taïwan, je me débrouille pour passer quelques jours dans l’île, à l’aller ou au retour. Et chaque fois je me dis que Hong Kong n’a pas changé. On sait, bien sûr, que s’y  trouvent environ dix milles soldats de l’armée rouge, mais on ne les voit pas, on n’a pas besoin de visa (contrairement aux Chinois), les commerces sont les mêmes, les touristes aussi, à une différence près. Les Chinois du continent viennent, de plus en plus nombreux, visiter cette vitrine du capitalisme, et le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne sont pas très bien vus. Les Hongkongais les trouvent balourds, vulgaires, mal élevés. Et il est vrai qu’en passant du continent à l’île, de Shanghai ou Pékin à Hong-Kong, on change d’univers. De langue d’abord, le mandarin n’étant pas très parlé à HK, mais surtout d’ambiance générale et de culture politique. D’un côté des media muselés, une censure généralisée, de l’autre une ambiance encore britannique et des habitudes de liberté. Pour ne prendre qu’un exemple très contemporain, les media de Hong Kong parlent de la répression sauvage qui se passe dans le Xinjiang, mais les seuls Chinois continentaux au courant des manifestations à Hong Kong sont ceux qui s’y trouvent en touristes. J’ai d’ailleurs raconté ici que début juin, lors du vingt-cinquième anniversaire de Tian An Men, la presse chinoise ne parlait de rien, en particulier pas des manifestations à Hong Kong, et que l’accès à Internet était coupé.

Et cela me mène à une comparaison fréquente dans la presse française entre Hong Kong aujourd’hui et Tian An Men il y a 25 ans, alors que beaucoup de choses les séparent. Il y a 25 ans les Chinois de Tian An Men réclamaient quelque chose qu’ils n’avaient pas : la liberté et la démocratie. Aujourd’hui à Hong Kong les manifestants veulent conserver quelque chose qu’ils ont depuis longtemps : la liberté et la démocratie. Et cela fait une sacrée différence. Du coup, le pouvoir chinois n’a qu’une crainte : que les Hongkongais donnent des idées aux Chinois continentaux et n’alarment aussi les Taïwanais. C’est pourquoi il faut suivre avec soin ce que va faire le pouvoir. A suivre...

 

 





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1er octobre  2014 : Lecture

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Sortie aujourd’hui en livre de poche (Flammarion, collection Champs) « dans toutes les bonnes librairies » comme on dit de la biographie de Roland Barthes que j’avais publiée en 1991. J’y ai ajouté une longue préface mais n’ai pas modifié le texte. Ceux qui l’ont déjà lu peuvent donc garder leur argent pour s’acheter des bonbons. Pour les autres, précipitez-vous. Neuf euros, c’est donné.




Septembre 2014



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30 septembre 2014 : Low cost et charter

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Je reçois en réaction à mon dernier billet le message suivant :

« Dans votre précédent billet, vous traitiez de la dérive de notre vocabulaire, dérive qui m’insupporte tout comme vous. Pourquoi alors, dans votre billet consacré à la grève des pilotes d’Air France, recourir au terme étrange de « low cost », tellement passé dans le langage que, lorsque certains emploient l’expression « bas-coût », ils se sentent obligés de l’expliquer en la faisant suivre de son équivalent anglais. Il est vrai que, certaines fois, le coté plus compact de l’anglais peut le faire sembler mieux adapté qu’une traduction française. Mais ici, on ne voit pas ce qui peut le faire préférer au français ».

Oui, effectivement, j’aurais pu écrire « bas-coût », mêle si mon correcteur orthographique le souligne en rouge, ou « tarif réduit », comme je pourrais écrire « vol nolisé » et non pas « vol charter ». Sauf que dans ce cas la plupart d’entre vous se précipiterait sans doute sur un dictionnaire pour chercher le sens de « nolisé ». D’ailleurs, mon correspondant explique lui-même que « low cost » est tellement passé dans le langage que, etc., etc. En fait dans mon précédent billet, celui du 25 septembre, j’écrivais justement que mon problème n’était pas de me battre mot à mot, pas à pas, contre les emprunts à l’anglais ou les anglicismes, mais de m’interroger sur la signification globale de ce phénomène, "lorsque se met subrepticement en place une sorte de lexique alternatif qui semble témoigner d’une pensée alternative".  Quoi qu'il en soit, le débat est ouvert.


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27 septembre 2014 : Qui disparaîtra en premier?

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A Air France, la grève des nantis se poursuit. Et l’on semble oublier qu’au tout début, la revendication principale des pilotes était d’accélérer leur plan de carrière, de faciliter l’accès au grade de commandant de bord. Puis ils ont élargi leur propos, voulant visiblement la peau du projet de filiale « low cost », Transavia. Et la direction ayant largement reculé, ils s’acharnent. Au treizième jour de grève l’image de la compagnie est dégradée, les pertes financières énormes et à terme l’avenir d’Air France menacé. Tout cela n’est pas très gai, les pilotes semblent irresponsables, aveuglés par leurs intérêts corporatistes, mais il y a heureusement quelques raisons de rire. Hier soir, invité au Grand Journal de Canal +, Olivier Besancenot, l’ex porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste, a exprimé son soutien aux grévistes. Les rires et les quolibets du plateau l’ont un temps déstabilisé, mais il a de la répartie et s’est vite repris. N’empêche, on a l’impression que dès qu’un syndicat, fut-il corporatiste, est en jeu, dès qu’une grève, fut-elle égoïste, se déclenche, le NPA frétille et croit percevoir les prémices du grand soir. S’ils attendent les pilotes d’Air France pour faire la révolution, le capitalisme a encore de beaux jours devant lui.

De la même façon que le retour de Sarkozy donne de l’air au gouvernement, les media oubliant l’un pour parler de l’autre, la grève des pilotes fait oublier le reste. Par exemple les élections partielles au Sénat qui auront lieu demain. Mais en aurait-on vraiment parlé sans cette grève ? Il semblerait que tout le monde se soucie du Sénat comme de sa première chemise, ou de son premier vol en avion. A quoi sert-il ? De point de vue législatif, je veux dire du point de vue du vote des lois, à pas grand chose sinon à le ralentir. Ralentir, c’est le bon verbe. Souvenons-nous de la fable de La Fontaine, Le lièvre et la tortue, dans laquelle le lièvre gambade, laissant la tortue aller « son train de sénateur ». Bien sûr, à la fin, la tortue l’emporte. Mais c’est oublier que sénat vient du latin senex, « vieux », et que les vieux finissent par disparaître...

Alors, pour mettre un peu de sel dans l’actualité, une petite question : qui selon vous disparaîtra en premier ? Le sénat ou Air France ?

 



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25 septembre 2014 : Une semaine en vrac

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Pierre Marcelle, chroniqueur à Libération depuis 25 ans, semble être sur le départ et a entrepris, chaque vendredi de revisiter l’histoire du journal. Le 19 septembre il retrace une évolution insidieuse du journal à travers les mots et se souvient de « lorsque nous ne nous découvrîmes plus que quelques un-e-s à nous offusquer de la banalisation d’expressions telles que être en capacité, d’anglicisme du tonneau de performer, de challenger, de cliver ou d’impacter (comme verbes !), de tics de langage  sollicitant l’ADN  de tout et de n’importe quoi, au point de rendre nécessaire un changement de logiciel, tout ce charabia qu’une novlangue d’inspiration affairiste inspirait, il était trop tard. Trop tard pour se rendre compte que, depuis des années et sans que nulle bible ne l’imposât, il y avait bien plus qu’une mode dans le remplacement somme toute paisible, dans l’espace public, de patrons par chefs d’entreprise, d’usagers (des services publics démantelés) par clients, de cotisations  par charges, de prix du travail par coût du travail. Il n’y avait pas eu de guerre des mots. Il n’y avait eu que l’inexorable marche en avant d’une autre grammaire, d’une autre syntaxe, d’un autre lexique, dans un air du temps auquel on ne résistait guère ».

Le soir même, dans l’émission C dans l’air, j’entendais deux invités répéter plusieurs fois, à propos du retour annoncé de Sarkozy, « step by step ». Pourquoi pas « par étapes » ? Puis sur Canal + la ministre de la santé parlait d’un « personnel dédié » à propos d’une française atteinte par le virus Ebola. Pourquoi pas « spécialisé » ? Ou, dans d’autres contextes, « consacré » ? Ne parlons pas de l’invasion depuis deux ou trois ans de « juste » mis à toutes les sauces. Ces anglicismes à la pelle m’intéressent depuis des années en tant que linguiste et m’énervent en tant que citoyen ou, tout simplement (et non pas « juste ») en tant que francophone. Mais tenter de lutter contre eux me fait penser à la médecine symptomatique, celle qui ne guérit pas mais lutte contre les manifestations de la maladie : faire baisser la fièvre ne guérit pas d’Ebola. L’intérêt de l’approche de Pierre Marcelle c’est qu’il ne proteste pas contre les anglicismes au nom de la défense de la langue, mais qu’il s’interroge sur leur sens sociologique, ou plus encore, sur leur sens politique. De quoi sont-ils le signe ? Nous savons depuis longtemps que les langues passent leur temps à s’emprunter mutuellement des mots, que cela est dans la nature des choses, des contacts, des rencontres, en bref de l’histoire. Mais lorsque se met subrepticement en place une sorte de lexique alternatif qui semble témoigner d’une pensée alternative, nous sommes confrontés à un autre phénomène sur lequel il faudrait réfléchir.

Venons-en à un mot qui n’est pas un anglicisme, loin s’en faut, mais que nous entendons sans cesse depuis quelques mois : les frondeurs. Au sens premier du terme, un frondeur est celui qui lance des pierres avec une fronde, comme un mitrailleur est celui qui tire avec une mitraillette. Dans ma prime adolescence, à treize ou quatorze ans, j’ai passé un an en pension dans une petite ville de Tunisie. La cour du collège était entourée de hauts murs derrières lesquels émergeaient des réverbères et, le soir, nous faisions des concours. Armés de nos tire-boulettes (que nous appelions si je me souviens bien des tawat en arabe tunisien) nous visions les lampes des réverbères et le gagnant était bien sûr le premier qui réussissait à en casser une. Nous étions donc, au sens propre du terme, des frondeurs. Le terme a cependant pris d’autres sens. D’abord un sens politique, désignant ceux qui critiquent le pouvoir établi. Souvenez-vous, c’était au milieu du 17ème siècle, et le Parlement, puis les Princes, se dressèrent contre le pouvoir royal et tout cela finira mal pour les frondeurs : victoire de Louis XIV et de Mazarin, exil du prince de Condé (d’ailleurs condamné à mort). Ensuite un sens plus large, désignant ceux qui critiquent les idées toutes faites. Restent donc nos modernes « frondeurs », mélange improbable de gens aux horizons politiques divers, Aubryste, Strauss-Kahniens ou rien du tout, mais qui ont en commun leur ambition (peser sur les choix du gouvernement) et leur pusillanimité (ils n’osent pas voter contre, pensant sans doute à leur avenir, à leur future investiture). Pusillanimes ou ambitieux, coincés parce que sans perspectives politiques, ils confondent l’Assemblée Nationale avec une assemblée générale de l’UNEFou un congrès des Verts, jouent à se faire peur mais ne font guère de bien au gouvernement et constituent une sorte de prince de Condé collectif. Reste à avoir s’ils finiront comme lui. Mais revenons à mon activité de frondeur, lorsque j’étais pensionnaire. Un jour, nous nous sommes rendus compte que, chaque fois que nous parvenions à détruire un certain réverbère, un de nos copains tunisiens n’avait pas fait ses devoirs. Il habitait juste à côté du collège, n’avait pas l’électricité chez lui et travaillait à la lumière de ce réverbère. Par solidarité, nous avons arrêté nos caillassages.  C’était juste une petite histoire, en passant.

 

 20 septembre, je suis invité au salon de la biographie, à Chaville, où 80 écrivains viennent signer leurs livres. Par curiosité, je regarde à qui sont consacrées ces biographies qui nous réunissent. Dans le désordre (ou plutôt dans l’ordre alphabétique des auteurs) il y a des gens aussi différents que Frank Sinatra, Marie-Madeleine, Modigliani, La Fontaine, Barrès, Olympe de Gouge, Colette, Rameau, Berlioz, Léo Ferré, Georges Moustaki, Coco Chanel, Zénobie, Alexandre Dumas, Bernanos, Georges Sand, Churchill, Dreyfus, Bonaparte, Montgomery, Apollinaire, Pu Yi, Jean Renoir, Madame de Staël, Marguerite Duras, Gorbatchev, Diane de Poitiers, Pierre Herbart, Ninon de Lenclos, Isodora Ducan et quelques autres. Un beau capharnaüm. Et je me demandais ce qui pouvait bien pousser des gens à acheter des biographies. Car, dans ce salon réservé justement aux biographies, il y avait foule. J’ai même vu des clients partir avec une dizaines de livres. Remarquez, vous pourriez vous demander ce qui peut bien pousser des gens à écrire des biographies. En guise de début de réponse, juste un détail : il y avait au salon de Chaville  six livres consacrés à Jean Jaurès, qui comme chacun sait est mort en 1914, il y a un siècle. Alors, si vous avez des velléités, un petit conseil. D’abord, évaluez le temps qu’il vous faudrait pour écrire une bio. Disons trois ans. Donc vous pourriez sortir en 2017. Maintenant, cherchez qui est mort en 1917. Vous n’aurez pas de mal : rien que dans les tranchées de Craonne ou du chemin des Dames il doit y en avoir un demi-million. Dans cet ensemble, cherchez quelqu’un de célèbre et hop, vous tenez votre thème. Au travail ! Au fait, en 2017 il y aura une élection présidentielle, suivie d’élections législatives, ce n’est peut-être pas une bonne année pour une biographie. Alors choisissez une autre année, 2018 par exemple, ah non, on commémorera la fin de la Première guerre mondiale… Bon, écrivez donc de la poésie.

21 septembre au soir, sur A2, j’ai l’impression d’être face à une bande d’actualité d’il y a cinq ou six ans. Je me frotte les yeux, mais oui, c’est bien lui, Nicolas Sarkozy. Il veut revenir, président de l’UMP d’abord, avant de viser plus haut, il va revenir, il revient. Pour quelle politique ? Ca, il n’en a rien dit. Simplement il nous a expliqué qu’il le doit, qu’il se doit au pays, « avec toute l’expérience que j’ai accumulée », entre Bonaparte, homme présidentiel, et Jeanne d’Arc, qui entendait des voix lui ordonnant de courir au secours de la France. 

Comme le Beaujolais, le Sarkozy nouveau serait arrivé ? Pas vraiment, car il n’a rien de nouveau :

Il est toujours méprisant, expliquant qu’il aura besoin de Fillon et Juppé et, surtout, disant plusieurs fois au journaliste Delahousse « soyez précis » ou lui assenant « est-ce que vous êtes drogué à l’actualité ou est-ce que vous avez perdu toute mémoire ? »

Il est toujours aussi réaliste sur lui-même: « Je suis courtois et plutôt bien élevé »

Il est toujours aussi vantard : « J’ai été battu de si peu »

Il est toujours aussi prétentieux : « Est-ce que vous me prêtez deux neurones d’intelligence », formule répétée deux fois, ou encore, à propos de Patrick Buisson, « personne n’a jamais lobotomisé mon cerveau »

Il parle toujours aussi bien le français : « Qu’est-ce qui va nous donner la garantie que vous tiendrez ce que vous dîtes ».

Il est toujours un peu malade, mais cette fois-ci il souffre d’amnésie : 74 millions de dettes de l’UMP, quels 74 millions ? Ou encore, parlant du « mur des cons » du syndicat de la magistrature, il s’excuse de prononcer un tel mot. A-t-il oublié le « casse-toi pauvre con » ?

Bref, il s’agissait bien d’une vieille bande d’actualité. Nous vivons une époque formidable : en allumant la télévision nous rajeunissons de six ans.

 C’est vrai,  cette époque est formidable. Regardez Serge Moatti, juif, fils de déporté, qui sort un livre dans lequel il explique tout le bien qu’il pense de Jean-Marie le Pen. Et Jérôme Kerviel, ce trader dont la folie à coûté 4 ou 5 milliards, caricature du système de la finance spéculative, invité par Jean-Luc Mélenchon à la fête du journal communiste l’Humanité. Sans oublier la grève des pilotes d’Air France, qui sont payés entre 13.000 et 15.000 euros par mois : une grève de nantis, de riches. Et Aquilino Morelle, l’ex conseiller de Hollande, se disant victime d’une épuration ethnique (je sais, il a démenti, et d’ailleurs il est toujours vivant). Epuration ethnique ! Frondeurs ! Je suis courtois et plutôt bien élevé ! Ce qui caractérise finalement cette époque formidable dans laquelle nous vivons, c’est que les mots ne pèsent pas lourd, ou ne coûtent pas cher.


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fleche19 septembre 2014 : Retour

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Ce site a été en maintenance pendant quelques jours et le voilà donc de retour. Petite nouveauté : vous trouverez, sous le baromètre des langues du monde, un baromètre des langues africaines, résultat d’un gros boulot. Dans le premier baromètre nous prenions en compte les 563 langues du monde ayant plus de 500.000 locuteurs . Nous avons cette fois pris en compte toutes les langues d’Afrique, c’est-à-dire 1979. L’ergonomie est la même : tous les facteurs ont, par défaut, la valeur 1, mais à l’aide de curseurs vous pouvez modifier cette valeur et effectuer ainsi votre propre classement. Bonne visite.

Pour ma part je serai de retour en milieu de semaine prochaine.



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fleche10 septembre 2014 : Tu veux de l'info, en vlà!

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Depuis qu’elle a été nommée ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem est la cible d’attaques haineuses qui puent le racisme et la mauvaise foi. Le dernier exemple est une fausse lettre à en-tête du ministère et portant sa signature demandant aux maires d’organiser, dans le cadre des activités périscolaires, des cours d’arabe. Tu veux de l’info, en vlà !

Deux journaux français, dont le métier est d’informer, L’opinion et Valeurs actuelles ont publié un sondage selon lequel si Sarkozy était candidat à l’élection présidentiel il serait avec 30% des voix devant Marine Le Pen (23%) et Français Hollande (16%) et l’emporterait au second tour. Cette enquête était présenté comme réalisée par l’institut IPSOS à la demande de l’UMP. Seulement l’IPSOS a déclaré n’avoir jamais fait cette enquête et l’UMP a déclaré ne l’avoir jamais commandée. Tu veux de l’info, en vlà !

Enfin Christian Estrosi, le maire de Nice, invité sur les ondes de BFM Politique à dire ce qu’il pensait de Sarkozy, répond que ce dernier « est le mieux placé pour faire sa propre autopsie ». Le journaliste : « Nicolas Sarkozy doit faire son autopsie ? ». Estrosi : « Mais je fais la mienne ! Je dois faire la mienne ! Nous devons tous faire la nôtre ! » On lui a sans doute expliqué ensuite qu’il fallait dire « autocritique ». Alors, lapsus ? Cela y ressemble fort, et il est bien amusant. Mais si ce n’était pas un lapsus ? Si c’était simplement de l’info. Tu veux de l’info, en vlà !

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fleche6 septembre 2014 : Le syndrome  du trou de la serrure

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Lorsque j’ai vu pour la première fois Valérie Trierweiler je me suis dit que, décidément, Hollande choisissait bien mal ses compagnes. Je n’avais jamais supporté Ségolène Royal, sa mise en scène médiatique d’un de ses accouchements, sa « foldinguerie » pendant sa campagne présidentielle, j’avais voté pour elle par défaut mais, et je vous accorde que c’est bien subjectif, cette femme m’irritait à la fois politiquement et humainement. Et j’ai eu la même pénible impression en voyant les premiers pas de la nouvelle « première dame », le sentiment d’un mélange de méchanceté, d’arrivisme  et de volonté de puissance. Lorsqu’en juin 2012 elle avait publiquement soutenu par un tweet le dissident du PS qui, à La Rochelle, s’opposait à Ségolène Royal, j’ai pensé que le président nouvellement élu ferait bien de se débarrasser au plus vite de sa seconde compagne. Je sais que certains verront dans ces mots un preuve de machisme, mais qu’importe. A mes yeux, Dominique Strauss-Kahn avait été pour le moins déraisonnable après ses problèmes post-Sofitel de s’embarquer dans une aventure avec Marcela Iacub qui, visiblement, l’avait manipulé pour écrire  Belle et Bête, et François Hollande avait été déraisonnable de passer l’éponge sur cette histoire de tweet.

Bref, vous avez compris de quoi je parle, du livre qui vient de sortir, de la comédie de boulevard donnée par une femme jalouse, une femme blessée mais suffisamment calculatrice pour écrire en cachette, en prenant avec la complicité de son éditeur des précautions d’agent secret, ordinateur non relié à Internet, manuscrit enfermé dans un coffre fort, impression en Allemagne, sous un faux titre, un texte ravageur dont elle savait très bien la tempête qu’il allait déclencher et pour lequel, dit-on, elle a touché une avance de 100.000 euros. En février 2013, découvrant dans Paris Match un reportage photographique sur elle et Hollande réalisé à son insu, madame Trierweiler l’avait traité de « journal de merde », mais cela ne l’a pas empêchée, encore une fois dans le plus grand secret, d’organiser avec ce « journal de merde » la sortie d’un numéro spécial sur son livre. Comment qualifier l’opération ? Saloperie, agression, traitrise, violence, « livre de merde », bombe, brûlot ? Qu’importe. Tout cela ne grandit pas la politique mais, surtout, cela ne grandit pas les auteurs de livres comme ceux de Iacub ou de Trierweiler. Et du coup Ségolène Royal m’en paraît presque sympathique : elle, au moins, n’a jamais débiné publiquement son ancien compagnon.

Mais, au delà de ces pratiques de poubelles, de ces viols non plus de la vie privée mais de la vie intime, de ces mensonges peut-être, de ces injustices sûrement, la parution du livre de Trierweiler pose un autre problème qui, je crois, est plus grave. Qu’elle ait voulu se venger en tentant de détruire un homme et, au bout du compte, sa politique, cela relève de la psychiatrie. Qu’elle favorise tout à la fois le poujadisme, madame Le Pen, le populisme et la méfiance des Français envers les politiques, c’est son problème. Mais que des dizaines de milliers, peut-être des centaines de milliers de personnes se soient précipitées, le jour de sa parution, pour acheter ce livre relève de ce que j’appellerai une psychiatrie sociale et révèle un profond malaise dans notre société. Les Français ne votent guère, ne s’intéressent pas à la politique ou la dénigrent, mais se jettent, voraces, sur ce genre d’ouvrage. Et ce syndrome du trou de la serrure est inquiétant. On imagine les consommateurs en demander toujours plus (oui, les consommateurs, et non pas les lecteurs, car il ne s’agit ni de lecture ni de littérature mais bien de consommation). Il bande ? Il se masturbe ? Tous les jours ? Elle le suce ? Ses slips sont propres ? Ses règles sont régulières ? Elle baise bien ?

Ce que montre le livre de Trierweiler, au delà de la personnalité malsaine de son auteur, c’est qu’il y a des gens pour l’acheter, des gens qui peuvent se poser ce genre de questions, des gens qui préfèrent le trou de la serrure à un peu de réflexion politique. Un révélateur.

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Août 2014

 

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fleche30 août 2014 : Il y a balles et balles

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Arnaud Montebourg, après avoir été viré, a d’abord déclaré en privé qu’il allait ouvrir une galerie de peinture (en fait il citait ce que Chirac avait dit à Giscard) puis, en public : « Je vais prendre exemple sur Cincinnatus, qui préféra quitter le pouvoir pour retourner  à ses champs et à ses charrues ». Je ne connais pas les compétences de Montebourg en matière d’histoire, mais Cincinnatus est dans l’histoire romaine une sorte de mythe dont on ne sait pas grand chose. Allégorie de l’homme politique désintéressé il aurait en 458 avant J-C sauvé Rome en 16 jours avant de retourner sur ses terres « nu et labourant » selon un ouvrage attribué, sans doute à tort, à Aurelius Victor, Liber de viris illustribus. Après avoir porté une marinière « made in France », notre ancien ministre va-t-il se mettre, dans le plus simple appareil, aux travaux champêtres ? Ce serait plaisant, non ? Je l’imagine déjà poussant une balle de foin.

En fait je cherchais une transition. Il y a, en effet, balles et balles. Au Sénégal un étudiant, Bassirou Faye, a été tué par la police sur le campus de l’université de Dakar  lors d’une manifestation : les étudiants réclamaient le paiement de leurs bourses, qu’ils n’avaient pas touchées depuis octobre 2013. On leur a répondu par des balles, mais pas celles qu’ils attendaient. Ne reculant devant aucun sacrifice, le président de la République, Macky Sall, a décidé d’offrir à la famille du défunt un billet pour la Mecque. Dieu est grand !

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fleche27 août