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fleche 18 août  2017 : "Développement durable de lapin"

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Dans les années 1970 et 1980 j’ai été à la fois enseignant à la Sorbonne et journaliste. C’est à cette époque que j’ai découvert le boulet que pouvez être le courrier des lecteurs. Que fait-on d’une lettre que vous envoie quelqu’un qui vous a lu et vous fait savoir qu’il est en total désaccord avec ce que vous avez écrit, ou qu’au contraire il approuve, ou encore qu’il en sait plus que vous sur le sujet et veut vous éclairer de ses lumières ? On la jette ? On y répond ? On la publie ? Peu à peu, je me suis interrogé sur le profil psychologique des auteurs de ces lettres de lecteurs, me demandant s’ils voulaient que leur nom apparaisse dans les colonnes de leur journal, pensant ainsi être reconnus, avoir un petit moment de célébrité... Et puis le courrier des lecteurs a pratiquement disparu des organes de presse. Mais il a été remplacé de deux façons différence, l’une invisible et l’autre audible.

La première, que personne ne voit (sauf, bien sûr, les destinataires) passe par Internet. Les journalistes de presse écrite et audio-visuelle reçoivent des dizaines de mails auxquels ils répondent ou pas et qu’ils utilisent parfois dans leur travail. Là aussi, les egos s’expriment : il ne s’agit plus de voir sa prose publiée mais de se croire entendu, écouté. Je connais ainsi une personne qui envoie régulièrement à la station de radio France Inter des mails de protestation contre telle ou telle émission, tel ou tel journaliste ou chroniqueur. Cette personne, politiquement engagée, syndicaliste, m’a un jour fièrement annoncée qu’elle avait exprimé dans un mail à cette radio sa détestation du chroniqueur culinaire  Jean-Pierre Coffe et avait réclamé qu’on le vire. Etrangement, elle n’a guère apprécié que je compare cette activité épistolaire à de la délation, et que le rôle d’un syndicaliste n’était peut-être pas de faire virer les gens mais plutôt de défendre l’emploi...  Les tweets sont aujourd’hui une autre façon de chercher à se faire connaître, entendre et peut-être citer, bouleversant les frontières entre différents modes d’expression. Ils sont écrits mais certains sont cités à la radio ou la télévision, ils ne passent pas seulement d’un émetteur à un récepteur mais ont un aspect réticulaire, et nous n’en finirions pas d’étudier ces réseaux qui sont aujourd’hui la variante moderne du « se faire connaître ».

L’autre façon, audible celle-là, de chercher à se  se faire connaître a été créée par les radios elles-mêmes. Il s’agit de toute ces émissions dans lesquelles les auditeurs peuvent téléphoner, poser une question ou donner leur avis. Elles pullulent et toutes utilisent le même système de filtrage : un standard téléphonique où l’on demande aux gens de quoi ils veulent parler, ce qu’ils veulent dire, et où l’on décide de les passer ou non à l’antenne. Le système a immédiatement produit son piratage : il suffit de mentir au standard et, une fois à l’antenne, de dire toute autre chose que ce qu’on a annoncé. J’ai il y a quelques jours entendu une variante intéressante de ces intrusions, qui est à l’origine de ce billet. Sur France Inter, quelques minutes avant la fin de l’émission, une voix se présente : un homme déclarant travailler à la montagne, dans l’agriculture, et voir ainsi les choses de haut, ou quelque chose du même genre.  Immédiatement cette voix me frappe. Le ton de ce type, sa diction, montrent qu’il est fier de lui, qu’il s’écoute parler, et je me dis qu’il ne veut pas poser de question, il veut parler. A un moment, il semble jouer le jeu, déclare qu’il veut parler du « développement durable de lapin », rit tout seul, répète « développement durable de lapin », précise que c’est un jeu de mots, et poursuit une sorte de diarrhée verbale que le journaliste n’arrive pas à endiguer. D’ailleurs l’heure a tourné et l’on passe au journal. Première conclusion, l’auditeur n’a posé aucune question. Seconde conclusion : il ne voulait pas poser de question, il voulait se faire entendre. Et je l’imagine ayant enregistré ce bref passage à l’antenne pour le faire ensuite écouter à ses amis, ses enfants, plus tard ses petits enfants, fier de son « développement durable de lapin ». Mieux encore, j’imagine qu’à tout hasard il a prévenu ses amis : « Ecoutez la radio, entre huit et neuf, vous allez peut-être m’entendre. On passerait ainsi  du vouloir « se faire connaître » au vouloir « se faire reconnaître », faire entendre et reconnaître sa voix par des gens qui, bien sûr, la connaissent déjà, condition nécessaire pour qu’il la reconnaissent. Combien de millions de gens rêvent-ils ainsi de sortir de leur anonymat, juste une minute au deux, serait-ce au prix d’une stupidité du genre « développement durable de lapin » ?

 Nous vivons une époque moderne.

 

 

 

 

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fleche 12 août  2017 : Idéologies centrifuges

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Selon l’OPEP, le Venezuela est le pays qui a le plus de « réserves conventionnelles » de pétrole, devant l’Arabie saoudite et l’Iran, selon la CIA, il serait le deuxième, après l’Arabie saoudite, du point de vue des « réserves prouvées ». Dans les deux cas, il aurait entre 20 et 30% des réserves mondiales, ce qui le place sur un sacré matelas de dollars. Pourtant, il suffit de lire la presse pour voir que la situation y est catastrophique. Laissons de côté (la presse en fait ses choux blancs) la crise politique et la violence qui déchire le pays. Depuis la mort de Chavez (2013), l’inflation est passé d’un peu plus de 30% à 720% par an. Une économie exclusivement fondée sur le pétrole (95% des exportations) a subi le choc de la baisse des cours, la croissance est négative, le manque de médicaments cruel, et la pénurie alimentaire endémique. En revanche les effectifs de l’armée ont été doublés... Bref le pouvoir en place a mis le Venezuela dans une situation dramatique et réagit aux protestations diverses avec la plus grande violence.

Libération consacre aujourd’hui six pages à ce pays, dont deux aux problèmes d’une partie de l’extrême gauche, en particulier la « France insoumise », face à ce qui s’y passe. Mélenchon, qui il y a encore quelques mois proposait que la France adhère à l’« Alliance bolivarienne » (créée par Cuba et le Venezuela) se tait (il est parti en vacances), laissant la parole aux autres. Et on ne peut pas dire que leurs avis soient très clairs. Ils sont d’accord sur un point, qui relève de la langue de bois la plus dure : « nous sommes soumis à une désinformations et ce sont les USA qui tirent les ficelles ». Argument facile et attendu, pas nécessairement faux, mais qui n’enlève rien à la réalité des faits. L’ennui, c’est qu’ensuite leurs arguments sont d’une attristante pauvreté. Eric Coquerel ne veut pas « renier un régime de gauche en disant qu’il a sombré dans la dictature », Clémentine Autain explique qu’on « attend de nous une dégitimation totale de Maduro, de Chavez, et derrière cela, de toutes les expériences sociale en Amérique du Sud »,  bref ils ont le plus grand mal à prendre leurs distances, à analyser la situation, se cachent les yeux et récitent leurs éléments de langage.

Mais j’ai le sentiment que ces casseroles vénézuéliennes accrochées aux basque de Mélenchon ne sont que des détails. Plus important me paraît le fait que l’extrême gauche française patauge depuis des dizaines d’années dans une idéologie centrifuge qui, plutôt que d’analyser la situation du pays et de proposer une politique en réponse, cherche ses modèles ailleurs. On se souvient du « bilan globalement positif » de l’URSS selon Georges Marchais, des étudiants marxistes-léninistes faisant l’apologie de la Chine, et du socialisme tropical de Cuba qui faisait rêver certains d’entre nous. C’est dans le droit fil de cette idéologie centrifuge que s’est situé Mélenchon, se réclamant successivement de la Grèce de  Syrisa, de l’Espagne de Podemos puis du Venezuela de Chavez. De ce point de vue, il faisait à la fois preuve de suivisme et d’une absence totale de créativité. Il ne parlait pas vraiment à ses partisans enfiévrés de la France, mais de modèles qu’il voulait importer d’ailleurs : pas de théorie ou de solutions endogènes mais le regard tourné vers d’autres horizons qui, pour ceux que je viens de nommer, se sont révélés décevants pour les deux premiers et meurtrier pour le troisième. Dès lors, prendre ses distance avec le Venezuela, le critiquer ou le condamner, ce serait renier des années de discours, reconnaître qu’on a eu tort. Mais voilà, Mélenchon ne peut pas avoir eu tort.

Dès lors, face à Maduro qui, au Venezuela, a choisi la fuite en avant policière, Mélenchon choisit l’aveuglement volontaire. Et la "France insoumise" se soumet.

 

 

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fleche 4 août  2017 : Corbettes et fatiha

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Le 31 août débutera l’Aïd el kebir (grande fête),  fête du mouton ou fête du sacrifice. Et on annonce qu’un million 200.000 moutons seront sacrifiés. « Pauvres bêtes » fait dire Lotfi, le dessinateur du quotidien tunisien La Presse, à son personnage. Le lendemain le même personnage réagira à l’annonce du transfert de Neymar au PSG (300 millions d’euros disait-on) ainsi : « De quoi payer tous nos fonctionnaires pendant deux mois ». La Tunisie, rit, se moque. Mais on vient d’y voter une loi punissant les violences faites aux femmes, on y enquête sur les réseaux ayant servi à envoyer des jeunes Tunisiens en Syrie et, là encore, on rit. Un exemple, que me raconte un étudiant. Deux tunisiens arrivent dans un camp de DAECH. « Comment t’appelles-tu » demande un responsable au premier. « Je m’appelle Youssouf ». « Tu peux me réciter la sourate de Youssouf ? ». L’homme déclare ne pas la connaître, et on le décapite aussitôt. « Et toi, comment t’appelles-tu ? » demande le responsable au second . « Je m’appelle Fatiha ». Explication : la sourate de Youssouf est longue de 12 verset, tandis que la fatiha (« l’ouverture »), première sourate du Qoran, que tous les musulmans connaissent (c’est d’ailleurs souvent la seule qu’ils connaissent) n’en a qu’un. Le même étudiant me dit qu’on a inventé un mot, corbettes, pour désigner les femmes en niqab. Ces niqabées que l'on voit de plus en plus se baigner dans leur armure. Corbette, un beau néologisme puisque corbeau n'a pas, à ma connaissance, de féminin en français. Sait-il qu’en France, il y a un siècle, on imitait le coassement des corbeaux au passage d’ecclésiastiques ou de nonnes ? Rien de nouveau sous le soleil...

Bref, je viens de passer huit ou neuf jours dans mon pays natal, dont une grande partie chez des amis, dans une villa au bord de la mer, isolée au bout d’une piste de deux kilomètres (je ne vous dirai pas l’endroit, il faut le préserver). Soleil, mer, et divers plats qui me sont autant de madeleines de Proust. Des vacances, donc, comme souvent lorsque je reviens au pays, mais aussi des petites scènes sur lesquelles je m’amuse à faire de la sociologie de l’ordinaire. Ainsi, au marché de Bizerte, je choisis des fruits, hésite, le vieux marchand me laisse faire et soudain son fils s’adresse à moi en anglais pour me vanter ses produits. Je lui réponds en arabe : pourquoi me parles-tu anglais ? Il s’excuse, je lui explique, toujours en arabe, que je suis né ici. Il me demande si je suis italien. Je lui réponds non, je suis français. Tu es né en 1956 ? Je lui réponds non, en 42, et le temps qu’il calcule mentalement mon âge je me demande : pourquoi 56 ? Et je comprends, ou crois comprendre : 1956 est la date de l’indépendance de la Tunisie et pour lui, ou dans le roman national dont il est l’héritier, les Français ne pouvaient pas parler arabe, ils s’en foutaient comme de l’an quarante. Pour qu’un Français parle arabe, il fallait donc qu’il soit né après l’indépendance...

Tout cela, je sais, n’a guère d’importance, et ce que je raconte est bien léger. Mais l’émotion n’a pas nécessairement besoin de grands mots pour s’exprimer. Tenez, un dernier exemple. Au départ de Tunis, l’avion dans lequel je suis prend un cap inhabituel et je me rends soudain compte qu’il survole Bizerte, cette ville dans laquelle je suis né, où j’ai vécu dix-huit ans et où je retourne très régulièrement. Le temps est très clair, je vois nettement le brise-lames, les deux jetées, la rue dans laquelle j’habitais, la corniche, le coin où je viens de passer quelques jours, le canal et, à son extrémité, le lac de Bizerte dont je connais l’existence depuis plus de 70 ans, dont j’ai parfois longé les rives, mais dont je n’avais jamais vraiment compris la superficie, la géographie. C’est la première fois que je le vois du ciel, que je perçois son immensité... La conscience géographique n’est pas la même lorsqu’on est en avion ou lorsqu’on a les pieds sur terre.

Allez, la prochaine fois, j’essaierai de vous parler de choses plus sérieuses


 

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fleche 17 juillet  2017 : Tout fout le camp

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Il y a à à Marseille, en pleine ville, une sorte de petit port très méditerranéen (on pourrait tout aussi bien se croire en Crète ou en Sicile), situé sous la corniche Kennedy, avec un quartier de petites rues étroites, des cabanons de pêcheurs et, bien sûr, des bateaux de pêche, des « pointus ». Cela s’appelle le vallon des Auffes, ce mot venant de la forme provençale de l’alfa, plante à partir de laquelle on fabrique des filets de pêche et des cordages. On y trouve aussi quelques restaurants. L’un d’eux, L’Epuisette, est hors concourt, s’apparentant à un gastronomique. Le deuxième, Fonfon, est également réputé, en particulier pour la bouillabaisse. Et le troisième, Chez Jeannot, fait surtout des pizzas et des fruits de mer. Mais tout ce paragraphe aurait pu, devrait plutôt être écrit à l’imparfait : il y avait... on y trouvait...

Je n’y étais pas allé depuis trois ou quatre ans et j’ai découvert cette semaine un sacré changement. J’avais réservé une table Chez Jeannot, pensant y manger des fruits de mer variés. Première surprise, les locaux sont rénovés, nappes blanches, genre plus stylé. Deuxième surprise, il n’y a pratiquement plus de fruits de mer : pizzas et viandes. Et, après enquête, troisième surprise : Jeannot n’est plus chez Jeannot. En fait, le restaurant qui était le plus populaire (au sens économique et social) du vallon a été racheté, après la mort de Fonfon, par l’un de ses héritiers, qui a aussi ouvert une sorte de bar à tapas, Viaghji di Fonfon, et en même temps offre quelques chambres ou studios à louer. Ajoutons à cela que les pointus des pêcheurs sont en train de devenir minoritaires, le petit port étant envahi par les hors-bords des bobos.

Bref, L’Epuisette mise à part, la plus grande partie du vallon des Auffes, deux restaus, un bar, un peu d’hôtellerie, est devenue une seule entreprise. Cela s’appelle de la concentration, de l’invasion capitaliste, ou la qatarisation  d’un quartier populaire. Jean-Claude Izzo n’y retrouverait pas son Marseille. Tout fout le camp.

 

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fleche 12  juillet  2017 : Exotisme

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A force de parcourir le monde, de la Chine au Maghreb, du Brésil au Congo, du Sénégal au Qatar, les différences s’émoussent un peu, l’étonnement s’estompe. Disons de façon un peu bête que l’idée d’exotisme perd de son sens : on se sent partout chez soi, sans surprise... Et puis, parfois, on se dit que l’exotisme se trouve tout près, de l’autre côté de la porte ou du boulevard, en face. Et je viens d’avoir cette impression en passant quatre jours en Allemagne. Dans une Allemagne un peu spéciale, à vrai dire, à Frankfort sur Oder, à la frontière avec la Pologne. Un simple pont sépare l’Allemagne de la ville polonaise de Slubice, un pont que les Allemands traversent souvent, pour aller faire le plein d’essence, acheter de l’alcool ou des cigarettes. Ici, dans les magasins, les restaurants, tout le monde parle allemand, anglais aussi, commerce oblige. En revanche, côté allemand, on ne parle guère polonais : rapport de force.

Pendant ces quatre jours j’ai fait une petite escapade à Potsdam, pour visiter le parc et le château du Sans-Souci. En déambulant, je tombe sur une rue Friedrich Engels. Tiens ! C’est vrai qu’ici comme à Frankfurt/Oder, nous sommes dans l’ex DDR. Et à Frankfurt il y a une avenue Karl Marx, coupée par une rue Rosa Luxemburg. Rien n’a été débaptisé. Il est vrai que la municipalité est tenue par Die Linke. Et on a l’impression que Frankfurt ou Potsdam sont à Berlin ou Bonn ce qu’en France  les municipalités communistes, avec leurs avenues Maurice Thorez, sont à Paris.

A l’intersection entre l’avenue Marx et la rue Luxembourg donc, en regardant vers le pont qui, à 400 mètres, mène en Pologne, on voit un M rouge, géant, le symbole d’une célèbre marque américaine de néfaste food. Et le tout constitue comme une forêt de signes. Bref, même si l’impérialisme alimentaire US domine, la DDR n’est s’est pas entièrement diluée dans le libéralisme. Une différence, peut-être : les gens peuvent enfin penser librement. Une autre encore : à Frankfurt, il y a beaucoup d’immeubles en ruine qu’on n’a pas reconstruit, ce qui n’est pas le cas à Berlin. Et une dernière différence : l’allemand qu’on y parle n’est pas vraiment le même que dans l’ex Allemagne de l’Ouest. Mais je connais trop mal cette langue pour en parler.

 

Le dernier jour, je prends le train pour rejoindre l’aéroport de Berlin. A la gare de  Frankfurt sur Oder on trouve tous les journaux allemands, un quotidien turc (Hurriyet), Le Monde diplomatique et l’édition allemande de  Charlie Hebdo. Mais, même en cherchant bien, je n’ai vu aucun journal polonais. J’achète donc le Monde diplo  que je lirai dans l’avion, et je tombe sur un article très documenté, « la langue sans nom des Balkans ». Je connais cette situation depuis longtemps, une langue qui avait deux noms, serbo-croate ou croato-serbe, deux alphabets, le latin ou le cyrillique, et des variantes que quelques mots différenciant. Disons que l’ex-Yougoslavie disposait d’une langue commune, que l’éclatement du pays a fait éclater. Aujourd’hui chacun veut avoir sa langue, le serbe, le croate, le bosniaque... Tout le monde se comprend mais chacun veut insister sur les différences. Bon, je ne vais pas vous faire un cours sur les langues polycentriques ou sur les rapports entre langue et nationalisme, mais ce qui est intéressant dans l’article en question, c’est la référence à une déclaration récente d’intellectuels réclamant que l’on revienne à la langue commune qui, disent-ils, n’a plus de nom. Ainsi le linguiste serbe Ranko Bugarski dit-il « chez nous ce sont les variantes qui portent un nom tandis que l’entité globale, qui n’a plus de statut, a perdu son nom officiel ». Et, bien sûr, des Croates protestent dans ce qu’ils voient comme une « agression contre la langue croate qui prépare une autre agression » (ça, c’est l’archevêque de Zagreb, Josip Bozanic).

Et, d’un coup, nous revenons vers une situation dont on voit partout l’équivalent. Qu’il s’agisse de l’ourdou et de l’hindi, du provençal, du gascon ou du languedocien face à la volonté de tout appeler occitan, etc.

Décidément, l’exotisme se fait rare.

 

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fleche 1er  juillet  2017 : A l'école, Le Maire!

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En octobre 2016, Macron déclarait à l’hebdomadaire Challenges qu’il serait un président « jupitérien », voulant bien sûr s’opposer au « président normal » qu’avait voulu être Hollande. En gros, Hollande aurait désacralisé la fonction, Macron voulait la re-sacraliser. Depuis lors, la formule a fait florès, tout le monde l’utilise. Mais certains pourrait s’en abstenir.

Ainsi, jeudi dernier, à New York, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a fait une étrange déclaration, en anglais. La voici, que je transcris à partir d’une vidéo :

«  Emmanuel Macro is Jupier. I’m Hermes, the Messenger. The messenger who conveys the message, A very clear, a very simple message : France is back »

Donc, selon Le Maire, le président n’est pas seulement, « jupitérien », il est Jupiter, le dieu qui, dans la mythologie latine romaine, gouvernait la terre et le ciel. Ciel ! (c’est le cas de le dire). Nous avons un dieu pour président ! Et Le Maire est Hermès, son messager. On hésite à qualifier notre ministre. Lèche-cul ou prétentieux ? Lèche-cul parce qu’il déifie Macron ou prétentieux parce qu’il se déifie lui-même ?

L’ennui c’est que Le Maire fait dans l’approximation. En effet, si Jupiter est un dieu romain, alors son messager n’est pas Hermès mais Mercure. Et il n’est pas  indifférent de noter que ce nom vient d’une racine latine qui signifie « commerce », « salaire » . Ainsi Le Maire ne serait pas seulement lèche-cul et prétentieux, il serait en outre mercanti. Et il semble aussi avoir oublié l’étymologie de ministre : minister, dérivé de minus, s’oppose à magister comme serviteur à maître.  A l’école, Le Maire !

 

 

 


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fleche 28  juin  2017 : Prix

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Le mot prix a la particularité de s’écrire de la même façon au singulier et au pluriel, ce qui donne à mon titre un aspect ambivalent qui m’arrange bien : je voudrais en effet vous parler d’un prix et de plusieurs. Le prix (au singulier), c’est celui que l’Académie française vient de m’attribuer, le prix Georges Dumézil (il s’agit d’une médaille d’argent), pour mon livre La Méditerranée, mer de nos langues. Je suis, bien sûr, plutôt content, d’autant plus que c’est le second prix que cet ouvrage me rapporte.

En fait, l’Académie française a annoncé le même jour soixante-trois prix (au pluriel, donc), ce qui relativise l’importance du mien : un parmi soixante-deux autres.  Et, parmi ces soixante-deux autres prix, il en est certains dont je suis content d’être le voisin. Le grand prix de la francophonie donné à l’écrivain guinéen Tierno Monénembo, la médaille de la francophonie au Libanais François Boustani et surtout celle de la chanson française à Gérard Manset. Vous connaissez Manset ? Je l’ai entendu pour la première fois en 1968.Grâce à une grève de la radio, sa première chanson, Animal on est mal, avait pris possession des ondes: un choc!. Puis ce fut Il voyage en solitaire, Solitude des latitudes, Marin bar et beaucoup d’autres. Manset a la particularité de ne s’être jamais produit sur scène, ce qui lui serait d’ailleurs difficile puisqu’en studio c’est lui qui joue de tous les instruments. Autre particularité : on ne connaît pratiquement aucune photo de lui. J’avais un jour suggéré à mon ami Daniel Colling, le fondateur des Zéniths, d’intriguer pour le faire monter sur ses scènes. Mais il s’agissait sans doute d’une mission impossible. Alors, si jamais il venait à l’Académie retirer son prix, je serais content de le voir enfin, de pouvoir lui parler. Il a le temps de se préparer, cela aura lieu le 30 novembre. Mais, là encore, il s’agit peut-être d’un souhait impossible.

 

 

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fleche 26  juin  2017 : Environnement sonore

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Je travaille depuis longtemps sur ce que j’appelle l’ environnement graphique, ce qui s’affiche dans nos sociétés, sur les murs, les enseignes, les véhicules, etc. On y lit le bilinguisme ou le plurilinguisme, on y trouve des jeux de mots, des références culturelles, bref la société y parle d’elle-même, et elle est bavarde...

Mais je n’avais pas songé à l’ environnement sonore. Et pourtant ! Dès le matin, quand j’ouvre mon ordinateur, un jingle retentit, qu’on n’entend que sur les Mac Intosh. Puis j’ouvre la radio et, avant les infos, j’entends un autre jingle qui connote sans conteste France Inter. En même temps ou presque le clocher de l’église sonne l’heure ou la demi-heure et, le soir, le journal à la  télévision s’ouvre sur le jingle d’Antenne 2. Je ne cite que quelques exemples, mais nous sommes environnés de sons, du matin au soir, des sons qui connote la société dans laquelle nous vivons, des sons qui ne sont pas toujours les mêmes en France, en Tunisie, à Hong Kong ou à New York. Ainsi, il y a quelques années, j’avais été frappé en attendant un train dans une gare de New York, Grand central, par le fait que les annonces des départs et des arrivées étaient rappées.

Vendredi j’étais à Avignon, invité par le « cercle des dircoms » à présenter une conférence avec trois autres personnes. Parmi elles, Laurent Cochini, directeur général de l’agence «sixième son ». Et j’avoue que j’ai été scotché. Cette agence, dont le slogan est « donner du son à votre image », crée des jingles justement. Elle a pour clients des marques aussi célèbres que Renault, Castorama, Roland-Garros, Michelin, Peugeot, EDF, Coca Cola, Paris Aéroport, la RATP, et bien d’autres encore, parmi lesquelles la SNCF. Si vous vivez en France, ou y êtes passés, vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu ces quatre notes qui précèdent toutes les annonces, dans les gares, dans les publicités ou au téléphone. A l’oreille, cela donne do sol la bémol mi bémol, mais j’hésite sur la quatrième note,  le mi bémol, que je ne parviens à réaliser ni sur mon piano ni sur ma guitare et qui me paraît relever du quart de ton. L’ensemble dure trois secondes, chanté quelque chose comme tou ta la la. Ce jingle a d’ailleurs frappé l’oreille de David Guilmour, le guitariste de Pink Floyd qui, l’ayant entendu en gare d’Aix-en-Provence, a décidé d’en faire une chanson qui devrait sortir à la rentrée. Mais il faudrait analyser de plus près ces trois secondes, car elles ont visiblement (je sais, le terme est mal choisi, mais audiblement n’est pas très français) été  travaillées en studio, avec de l’écho, ou de la réverbération, peut-être des techniques plus sophistiquées. Il y a là comme une sculpture du son, qui mériterait d’être étudiée de plus près. Et, plus largement, l’ environnement sonore pourrait être le sujet de plusieurs thèses de musicologie, ou de sociologie de la musique, ou encore de la sociologie des sons, que sais-je. Avis aux amateurs, je les lirai avec plaisir.

 

 

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fleche 22  juin  2017 : "Tais-toi Marseille"

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Hier, une fois n’est pas coutume, je suis allé à Marseille pour la fête de la musique. Depuis quelques années j’avais pris l’habitude de la passer à Paris, dans le Marais, entre la Bastille, la Place des Vosges, la rue Saint Antoine, où divers groupes ou solistes se produisaient. On n’avait que l’embarras du choix, rock, chanson française, rap, airs d’opéra, etc. Hier, donc, Marseille. Nous choisissons le quartier du vieux port. Rien ni personne. La place Etienne d’Orves idem. Derrière la mairie non plus. Bref, à part une jeune chanteuse sur le Quai du Port et une vague sono dans un bistrot, Marseille semblait ignorer qu’hier c’était la fête de la musique, et qu’il faut aussi l’entendre « faites de la musique ». Personne ou presque n’en faisait. Peut-être aurions-nous dû aller du côté de la Plaine, ou de la Friche mais là, au centre de la ville, silence.

Bien sûr, il faut voir dans cette absence de musique un effet du terrorisme, ou de l’état d’urgence. Chaque fois que je vois dans les rues les poubelles réduites à un sac en plastique transparent, qui sont rarement ragoutantes, je me dis que c’est une victoire du terrorisme : pour pouvoir vérifier qu’on ne met pas de bombes dans les poubelles, on expose leur contenu à tous les regards. Mais je me suis souvenu d’une chanson qu’interprétait Colette Renard (que les moins de vingt temps ne peuvent pas connaître) dont le refrain disait : « Marseille, tais-toi Marseille, tu cries trop fort. Je n’entends pas claquer les voiles dans le port ». Marseille se taisait hier. Et en plus, il n’y a plus de voiles dans le port, mais des bateaux à moteur. Dylan ne pourrait pas y chanter  « Blowin’ in the Wind », aucune voile ne claque dans le vent. Il nous reste  « The Times they are a changing ».

 

 

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fleche 20  juin  2017 : Sauce trempette, grammaire et statistiques

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Un ami québécois, Jacques Maurais,  m’écrit, à propos de mon récent billet sur la « trempette », que ce mot est depuis longtemps utilisé chez lui et me donne deux exemples. Tout d’abord un livre de cuisine de 1979 dans lequel Jehane Benoit écrivait : « Sur la table française, les crudités sont très appréciées, toujours présentées avec goût, nature ou avec une sauce trempette ». Et dans un article de1984 : « Les entrées sont simples : salade César (€3,25), crudités avec trempette (€2,50), etc. ». Merci Jacques. Mais il est troptard pour demander à la vendeuse de « sauce trempette » du marché d’Antibes si elle était québécoise.

Restons dans les mots, non plus ceux du Québec mais ceux de Mélenchon. Après son élection à Marseille il a utilisé, dans son allocution, quelques formules qui méritent d’être soulignées. Faisant allusion au taux d’abstention élevé, il a d’abord déclaré que « notre peuple est entré dans une forme de grève générale civique ». L’abstention une grève générale, il fallait l’inventer ! Mais il a ajouté que du coup la majorité n’avait pas « la légitimité pour perpétrer le coup d’Etat social qui était en prévision ». Petit problème, dans la circonscription qui l’a élu, l’abstention a été de 64,2%,  soit 7 points de plus que le chiffre national. Mais Mélenchon n’en a tiré aucune conclusion concernant sa propre légitimité. Ces pourcentages ne semblent pas l'intéresser outre mesure. Enfin il a lancé : « Et j’informe le nouveau pouvoir que pas un mètre du terrain du droit social ne lui sera cédé sans lutte ».  Analysez cette phrase avec soin et dîtes-moi ce que vous y comprenez. Pour moi,   «pas un mètre du terrain du droit social nelui sera cédé sans lutte »  ne peut avoir qu’un seul sens : nous lutterons et nous céderons.

Il y a quelques mois, dans une émission télévisée, Mélenchon avait, dans sa cuisine, montré comment il confectionnait une salade de quinoa, expliquant qu’il lui fallait maigrir pour aborder la campagne électorale en pleine forme. Il n’a pas dit s’il utilisait une sauce trempette. Ni s’il révisait sa grammaire et les statistiques.

 

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fleche 19  juin  2017 : Basculement

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J’ai toujours aimé les titres de Libération qui, vous le savez sans doute, ne sont jamais donnés par les journalistes (ils n’ont même pas le droit d’y mettre le nez) mais par un service spécial du journal. Aujourd’hui, ils battent tous les records. En une, Législatives, L’EMPRISE DU MILIEU, puis en page 2 Macron fait chambre à part, en page 5 Pour le Modem, une oasis après la traversée du désert, en page 6 Une élection qui attire l’abstention, en page 9 Pour Cédric Villani (un mathématicien de renom élu député hier) le compte est bon, en page 10 Nouvelle veste pour Philippot qui risque sa peau, bref un véritable festival.

Macron a donc fait main basse sur l’Assemblée nationale, et je laisse aux spécialistes le soin de commenter cette vague de « marcheurs », puisque tel est le mot qui désigne désormais les candidats de « la République en marche ».

Ce qui m'a frappé dans les résultats d'hier est ailleurs. Depuis que j’habite dans le Sud-Est de la France, à Aix-en-Provence pour être précis, la région PACA est la terre d’élection du Front National ? Il y obtenait au fil des élections 25% des voix, puis 30%, puis près de 50%.  Et il y gagnait des mairies dans la région PACA, celles de Marignane puis de Vitrolles dans les Bouches-du-Rhône, de Saint-Gilles dans le Gard, d’ Orange , de Toulon...  Aux législatives de 2012, deux députés FN ou apparentés étaient élus, l’un dans le Gard et l’autre dans le Vaucluse. Mais hier le FN a fait élire huit député, dont trois seulement sont dans le Sud (dans le Gard, les Pyrénées-Orientales et l’Hérault), et cinq dans le Nord-Pas-de-Calais. C’est-à-dire que nous assistons à un basculement du Sud vers le Nord, déplacement qui n’est pas seulement géographique mais plutôt social. Pendant longtemps, dans le sud, l’électorat du FN était essentiellement constitué de pieds noirs animés de rancœurs rassies, de nostalgies de l’Algérie française et de l’OAS. Mais, comme tout le monde, les pieds noirs vieillissent et disparaissent, et même si certains de leurs enfants héritent de l’idéologie de leurs parents, cette population électorale tend à se réduire. Le déplacement vers le Nord est d’un autre ordre : c’est dans une terre ouvrière et socialo-communiste que le FN s’implante. D’ailleurs, un de ses cinq élus dans le Nord-Pas-de-Calais est un ancien membre du parti communiste. Et il y a là de quoi réfléchir. Certains disent que la classe ouvrière a disparue, mais il en reste tout de même, et elle vote FN. Aveuglement ? Incapacité des partis de la gauche traditionnelle de leur ouvrir des horizons politiques ? Analphabétisme politique ? Tout cela à la fois ? C’est à voir, mais il faudrait voir vite. Dans quelques années il sera trop tard.

 


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fleche 12  juin  2017 : Trempette et tsunami

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Vous connaissez sans doute cette habitude qui consiste à servir, pour accompagner l’apéritif, des morceaux de légumes crus, carotte, fenouil, chou-fleur, que l’on trempe dans des sauces variées. J’ai toujours appelé et entendu appeler cela un dip, d’un mot terme anglais qui signifie « plonger ». On plonge donc, ou on trempe, son légume dans la sauce. Or, il y a quelques jours, sur le marché d’Antibes, j’ai vu devant des pots de sauce une étiquette proclamant pour trempettes. Trempette, le mot n’est pas mal trouvé, et cette néologie populaire (je veux dire qu’elle n’est pas sortie des bureaux des planificateurs ou des fonctionnaires de la langue) me ravit. Donc, si je vous invite un jour chez moi pour une trempette, il sera inutile de prendre votre maillot de bain.

De la trempette à la douche, il n’y a qu’un pas, et hier soir c’est une véritable douche qu’ont subie des candidats de droite, de gauche, d’extrême droite, dégagés dès le premier tour ou en situation difficile. La presse parle, pour les candidats macronistes, de tsunami, de raz-de-marée, de lame de fond, bref nous sommes en pleine métaphore aquatique. Pour les « dégagés » il faudrait donc parler de grande marée qui emporte tout vers le large, ou d’anguilles qui nageaient en eaux troubles et se retrouvent sur la rive, asphyxiées. Cela ne me fait ni chaud ni froid pour la droite, mais, vieux réflexe,  j’aimerais bien que les socialistes trouvent, d’une façon ou d’une autre, le moyen de se ressourcer. Ce que nous pourrions appeler, pour rester dans cette ambiance aquatique, une hydrothérapie, ou une renaissance dans un liquide amniotique. Si jamais cela advenait, nous pourrions alors célébrer ce miracle par quelques trempettes.

 

 

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fleche 6  juin  2017 : Le Qatar encerclé?

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Il y a un peu plus d’un an, début mai 2016, de retour du Qatar j’écrivais ceci :

« Au Qatar il faut tout importer. De la moindre carotte, la moindre pomme-de-terre à la machine à laver ou au climatiseur, des vêtements à l’huile, de la viande aux voitures. Ce qui constitue un étonnant paradoxe : le Qatar est à la fois une énorme puissance financière et un territoire qui (je fais de la politique fiction) s’écroulerait en peu de temps s’il était victime d’un embargo ou d’un blocus. Comment dit-on, sur le mode hypothétique, sic transit gloria mundi ? »

La politique fiction à laquelle je m’amusais alors pourrait aujourd’hui devenir réalité. En effet l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis, Bahrein et l’Egypte viennent de rompre leurs relations diplomatiques avec Doha. Je n’analyserai pas cette scission entre pays sunnites sur fond de « lutte » contre le terrorisme islamique du point de vue géopolitique, d’autres sont plus compétents que moi en la matière. Mais, parmi les mesures annoncées figure l’interdiction de survol du territoire de ces pays par les avions qataris. Regardez une carte. Un vol Paris-Doha qui jusqu’ici survolait bien sûr l’Arabie saoudite devrait désormais passer au Sud par la Libye, le Soudan, l’Ethiopie et contourner la péninsule arabique, ou au Nord survoler la Syrie et l’Iraq. Ce qui ne fera pas baisser le prix des billets...

Tout cela se résoudra sans doute sur le mode de la transaction, pour ne pas dire du marchandage diplomatique, et le Qatar a déjà fait appel au Koweït pour qu’il serve de médiateur. Mais, déjà, on se bouscule dans les supermarchés de Doha pour faire des provisions de riz et de sucre. Bref le Qatar est (momentanément ?) encerclé, et c’est à la fois inattendu et drôle.

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fleche 1er  juin  2017 : Covfefe...

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Je sais, j’arrive un peu après la bataille, mais cette phrase inachevée du président américain, despite the constant negative press covfefe..., pose problème. Non pas celui que l’on croit, concernant le sens de ce mot, covfefe, qui est clair, mais l’interruption de la phrase. Quelle est en effet la conséquence de ce covfefe négatif de la presse ? Qu’est-ce qui a empêché Trump de l’écrire en terminant sa phrase? That is the question, évidemment. On a dit qu’il été saoul, ou shooté, qu’il était tombé dans un profonde sommeil. Bullshits ! Il a été tout simplement désactivé, mis hors d’état de nuire.

En effet, covfefe a fait tilt en haut lieu, très haut lieu. Le côté obscurs de la force immédiatement alerté par les milliers de réseaux dont il dispose a fait ce qu’il fallait faire, et nul ne saura ce que Trump allait révéler : il a été remplacé par un chevalier Jedi à son image qui a d’ailleurs tout de suite pris une décision que jamais le véritable président n’aurait prise (tout le monde sait que plus écolo que lui tu meurs). L’empire galactique est ainsi sauvegardé. Ouf !

Déjà, sentant qu’il allait déraper avec ses tweets intempestifs, le côté obscurs de la force avait tenté de lui briser la main, en envoyant dans celle de Macron un fluide mortel.  Peine perdue ! Vous l’avez vu, Trump, dents serrées, suant, résistant à Macron qui faisait semblant de sourire mais lui transmettait en fait toutes les forces galactiques négatives. Trump a donc résisté ce jour-là. Mais lorsqu’il a dévoilé le mot magique, covfefe, que seuls connaissent de rares initiés, le côté obscurs de la force a prit la décision qui s’imposait, et le jedi qui a pris sa place fera, dorénavant, son devoir. Tu n’aurais pas dû, Trump, dévoiler ce covfefe, ce dérapage t’a été fatal.

Voilà, vous savez tout.

Quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire, covfefe ? Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous révéler notre code secret...

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fleche 31 mai  2017 : Préférences...

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Hier, j’étais invité à une émission de la radio suisse à propos de mon dernier bouquin. Le journaliste qui m’interrogeait et moi-même parlions la même langue, à quelques nonantes près : nous sommes en Suisse francophone. Avant de passer à l’antenne, j’écoute le journal de la RTS. On y parle, entre autres choses, de l’entrée de Wawrinka dans le tournoi de tennis de Roland Garros. Le matin, sur France Inter, on annonçait celles de Monfils et de Tsonga. Nous sommes bien en Suisse francophone : la même langue que la notre, mais côté sport une sorte de préférence nationale.

A propos de préférence, Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse, a expliqué hier qu’une charte locale de recrutement prévoyait que, dans les recrutements sur un emploi, les résidents corses seront favorisés. Après la préférence nationale, la préférence régionale. Racisme ? Infraction de discrimination à l’embauche ? L’avenir nous dira ce que deviendra cette charte...

Mais, jusqu’ici, c’est le Front National qui parlait de « préférence nationale ». Le FN aime bien mêler les sigles, UMPS par exemple, pour suggérer l’entente entre deux partis. La droite (Sarkozy, Copé, Kosciusko-Morizet...) l’a imité en suggérant une alliance objective entre FN et PS :  FNPS. Faudrait-il ici jouer sur l’enlacement des sigles FLNC (Front de Libération Nationale de la Corse) et FN ?

Tiens, à propos de FN. Une députée européenne FN, Sophie Montel, vient de dénoncer dans une lettre 19 eurodéputés français qui auraient employé des assistants travaillant en fait pour leur parti. On a beaucoup parlé de Marielle de Sarnez, parce qu’elle est ministre, mais il y a dans la liste d’autres nom connus (Michèle Alliot-Marie, Brice Hortefeux, Yannick Jadot, etc.) appartenant à tous les partis de l’éventail politique français. Le but de l’opération est clair : faire croire que le FN, qui a de graves problèmes avec la justice, n’est pas le seul « pourri ».  Ah bon ? Mais cette manœuvre jette une lumière intéressante sur la psychologie du FN. Que ces accusations soient fondées ou pas, nous le saurons un jour ou l’autre, il s’agit à la fois d’un comportement enfantin (les autres aussi, m’sieur, ils le font) et d’une véritable délation. Ainsi la préférence peut être nationale, régionale ou de parti...

 

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fleche 26 mai  2017 : Ca aurait pu être vrai

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Florian Philippot a cette semaine largement diffusé un SMS attribué à l’équipe de Macron conseillant à ses supportés d’aller perturber les manifestations du Front National. Problème : le SMS était un faux. Interrogé  par la presse, Philippot a reconnu : « oui, c’était un faux, mais ça aurait pu être vrai ». Ca aurait pu être vrai : nous entrons là dans une nouvelle ère , ou dans une nouvelle sémantique du vrai et du faux. Ce qui est vrai n’est plus ce qui est attesté, vérifié, authentifié, c’est ce qui est crédible. Autrement dit ce que les « gens » peuvent croire. Mieux encore : toute fausse donnée que l’on a intérêt à faire passer pour vraie et que le public pourra croire vraie sera considérée comme vraie. C’est ce que certains petits malins appellent la post-vérité, habile euphémisme pour désigner le mensonge.

Il est vrai, si je puis dire, que nous vivons depuis une vingtaine d’années sous la dictature de l’idéologie du post-quelque chose, en particulier de l’idéologie postmoderne. Désormais, post  n’indique plus la postérité, ce qui vient après, mais le contre-pied. Le postmodernisme n’est pas ce qui vient après le modernisme mais une façon ironique et désinvolte de se débarrasser de l’histoire.   Ce terme polysémique (celui de postmodernité) a servi d’étendard à divers mouvements artistiques, et il serait intéressant de demander à leurs adeptes ce qu’ils pensent de la post-vérité, qui d’un certain point de vue appartient à leur famille, la famille du post-quelque chose.

 Mais peu importe. Plus important en effet est que, dans les campagnes électorales des partisans du Brexit en Grande-Bretagne, de Trump, aux USA et en France de Le Pen, de Fillon, de Mélenchon et aujourd’hui de Baroin, les discours sont truffés de ces « fake news », de ces fausses nouvelles très vite amplifiées par les réseaux sociaux, assénées comme des vérités, c’est-à-dire, répétons-le, de nouvelles que certains veulent croire vraies.

Viendra bientôt un temps où l’on ne pourra plus dire à quelqu’un, dans une discussion, « ce que vous avancez est faux » sans qu’on vous rétorque « c’est une post-vérité ». Vous ne me croyez pas ? Pourtant ce pourrait être vrai.

 

 

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fleche 20 mai  2017 : Chomsky ne comprend pas

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Je viens de passer une semaine au Maroc, à un colloque, et je n’ai lu que dans l’avion le numéro de Libération du 11 mai, dans lequel se trouvait une longue interview de Noam Chomsky dont certains passages sont stupéfiants. On attribue au nazi Hermann Göring la phrase suivante : Quand l’entend le mot « culture » je sors mon révolver. La phrase n’est sans doute pas de lui, mais qu’importe, elle est caractéristique d’un certain état d’esprit. Or Chomsky déclare à Libé :

Quand j’entends des mots comme « dialectique » ou « herméneutique » et toutes sortes de choses prétendument profondes, alors, comme Goering, « je sors mon révolver ».

On se frotte les yeux, on relit, mais c’est bien ça : Quand j’entends des mots comme « dialectique » ou « herméneutique » et toutes sortes de choses prétendument profondes, alors, comme Goering, « je sors mon révolver ».

Et puis, il poursuit :

Si, par exemple, je lis Russell ou la philosophie analytique, ou encore Wittgenstein, il me semble que je peux comprendre ce qu’ils disent et pourquoi cela me paraît faux, comme c’est souvent le cas. Par contre quand je lis Derrida, Lacan, Althusser ou l’un ce deux-là, je ne comprends pas. C’est comme si les mots défilaient sous mes yeux : je ne suis pas leurs argumentations, je ne vois pas d’arguments, tout ce qui ressemble à une description des faits me semble faux. Alors peut-être qu’il me manque un gène ou je ne sais quoi, c’est possible. Mais ce que je crois vraiment, c’est qu’il s’agit de charlatanisme.

Résumons : Chomsky comprend Russell et Wittgenstein, et peut donc dire qu’ils ont tort. Il ne comprend rien à Derrida, Lacan ou Althusser, et affirme qu’ils sont des charlatans.

Cette ruse de la raison est vieille comme le monde. Dire qu’on ne comprend rien à quelque chose alors qu’on est supposé être intelligent, c’est laisser entendre qu’il n’y a rien à comprendre. Roland Barthes, dans une de ses Mythologies (« critique muette et aveugle »), épinglait dans les années 1950 les critiques qui feignaient de ne pas comprendre une œuvre pour laisser entendre qu'elle était nulle. Laissons-lui la parole :

Tout cela signifie en fait que l’on se croit d’une intelligence assez sûre pour que l’aveu d’une incompréhension mette en cause la clarté de l’auteur, et non celle de son propre cerveau : on mime la niaiserie, c’est pour mieux faire le public se récrier, et l’entraîner ainsi avantageusement d’une complicité d’impuissance à une complicité d’intelligence.

Chomsky va plus loin, il ne laisse pas penser qu’il n’y a rien à comprendre, il le dit : ce sont des charlatans.

Revenons à Barthes, qui écrivait un peu plus loin :

En fait toute réserve sur la culture est une position terroriste. Faire métier de critique et proclamer que l’on ne comprend rien à l’existentialisme ou au marxisme (...) c’est ériger sa cécité ou son mutisme en règle universelle de perception, c’est rejeter du monde le marxisme et l’existentialisme : « je ne comprends pas, donc vous êtes idiots ».

Chomsky procède de la même façon : « je suis intelligent, je ne comprend pas, donc c’est du charlatanisme ». Mais, en outre, il  sort son révolver, se revendiquant ouvertement de Göring. Il y a longtemps que je critique la façon de travailler des générativistes, qui choisissent soigneusement les exemples syntaxiques qui collent avec leurs théories et ignorent les autres, mais là leur maître à penser est plus expéditif: il tire. On croit rêver, mais on ne rêve pas, hélas.

 

 

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fleche 10 mai  2017 : Les gens du système, et le parachutage qui ne dégage pas

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J’ai reçu ce matin un mail, à propos d’un colloque auquel je suis invité. Le colloque se passe en Allemagne, mais la personne qui m’écrit est brésilienne, et le message se termine ainsi : Estamos muiot felices que vc. Va estar com a gente! Traduisons: « Nous sommes très heureux que vous soyez avec nous ». Il y a longtemps que cette spécificité du brésilien a été notée : a gente utilisé avec le sens de « on » ou, comme ci-dessus, « nous ». Mais ce petit détail m’a fait penser à la campagne qui vient de se terminer.

En effet, les élections présidentielles vont en général de pair avec une certaine créativité lexicale. Ainsi, en 2007, Sarkozy n’avait que la rupture à la bouche et Ségolène Royal son désir d’avenir. Et je me suis demandé ce qui avait lexicalement marqué la campagne de 2017. C’est à Mélenchon, bien sûr, que m’a fait penser le mail ci-dessus. De la même façon qu’il a remplacé l’Internationale par la Marseillaise, il a délaissé les camarades auxquels il s’adressait en 2012 par les gens. Négligeant les connotations du terme (songez à gendarmes ou à entregent), il en a fait un usage invasif, inaugurant d’ailleurs notablement sur un point de syntaxe :  « les gens » ne sont plus ceux dont on parle mais ceux à qui l’on parle : « Les gens, révoltez-vous », « réagissez les gens », « unissez-vous les gens ». Bref, il en a fait un vocatif. Cette invasion de gens dans ses discours est trop marquante pour qu’elle soit due au hasard, et il est clair qu’il voulait se débarrasser des camarades, trop communistes, pour « faire plus peuple ». Quant à son « dégagisme », emprunté aux révolutions arabes, en particulier à la « révolution de jasmin » tunisienne, il va bien sûr dans le même sens populiste.

Côté Le Pen, père et fille, il s’est également passé des mutations intéressantes. Il y a longtemps que Le Pen père s’est constitué un vocabulaire spécifique. Je n’en citerai que deux exemples, diaboliser et établissement.  Diaboliser signifiait dans sa bouche « critiquer le FN » et établissement était bien sûr un (mot) immigré  clandestin (establishment) qui se masquait sous de faux papiers français. Le Pen fille a repris l’idée en changeant sa forme : l’établissement est devenu le système, cause selon elle de tous les maux : « les candidats du système », « victime du système ». Et la diabolisation chère au père a repris du service chez la fille, sous une forme inversée : elle s’est attachée pendant des années (jusqu’au débat dont je traitais dans mon précédent billet et qui a détruit sa stratégie) à la dédiabolisation du FN...

Reste un point sur lequel Le Pen fille et Mélenchon se retrouvent. Il est un mot, ancien dans le vocabulaire politique : parachutage. Le terme désigne une pratique courante consistant à aller se présenter à une élection dans une circonscription sans avoir aucun lien avec elle mais dans laquelle on pense avoir de bonnes chances d’être élu. Notre histoire récente est remplie de ces parachutages, et c’est ainsi que Le Pen fille et Mélenchon se sont, en 2012, trouvés face-à-face à Hénin-Beaumont, où la première a d’ailleurs battu sèchement le second. Or, en écoutant d’une oreille distraire la radio tout en écrivant ce billet, j’apprends que Mélenchon sera dans quelques semaines candidat aux élections législatives à Marseille. Marseille ? Oui Marseille. Il est de Marseille, Mélenchon ? Non, pas du tout, mais il y a fait un succès au premier tour de la présidentielle, alors il y retourne, à tout hasard. Conclusion ? Le dégagisme est une notion à géométrie variable, qui ne concerne pas le parachutage.

 

 

 

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fleche 4 mai  2017 : A la schlague

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Depuis des jours on nous a abreuvés, à la radio comme à la télévision, de séquences de duels de second tours précédents, Giscard, Mitterrand, Chirac, Hollande, « vous n’avez pas le monopole du cœur », « vous êtes l’homme du passif », « vous avez raison, monsieur le premier ministre », « moi, président », etc., pour nous préparer à la soirée d’hier et nous mettre en position de carnassiers affamés. Nous allions nous mettre devant notre télé et attendre le massacre de l’un des candidats, la formule qui tue, compter les coups, saliver. Sur le premier point, les prévisions étaient fausses ou, du moins, le débat fut si brouillon qu’aucune formule particulière ne surnagea.

Débat atypique, ne ressemblant à aucun autre de la cinquième république : même Sarkozy n’a jamais atteint ce degré d’agressivité, c’est dire. En fait, c’est Le Pen qui démarra sur les chapeaux de roue, lâchant en rafale,  en deux ou trois minutes, tout ce qu’elle avait préparé comme qualificatifs désobligeants pour Macron : « candidat de la mondialisation sauvage », « saccage », « ubérisation », « froideur du banquier d’affaires », etc., ajoutant en contre-point « je suis la candidate du peuple ». Il ne lui restait qu’à marteler son thème majeur, l’appelant « monsieur le ministre», le traitant de « Hollande junior », martelant « vous étiez au gouvernement », se trompant au passage sur les dates : « quatre ans conseiller », « deux ans ministre », ce qui est un peu long pour un quinquennat, puis se rabattant sur un « des années et des années » plus vague.

Macron, bien sûr, ne fut pas en reste : « logorrhée », « poudre de Perlimpinpin », « sauts de cabri », « ne dîtes pas de bêtises », « impréparation crasse », « ne mentez pas »  (plusieurs fois), « galimatias », arrêtez vos caricatures », « grand n’importe quoi », « faux et archifaux », « mensonges et falsifications », « bidouillage », « vous n’avez pas assez travaillé », « vous n’avez pas de projet pour notre pays », et j’en passe.

De projet, effectivement, on parla peu. Le Pen, agressive, volubile, parfois perdue dans ses dossiers, se trompant dans ses références, a montré ses limites. De façon étonnante, elle a donné l’impression de ne pas savoir ce qu’étaient l’ECU ou le Serpent Monétaire Européen, de confondre Alstrom et SFR, ce qui permit à Macron de lui dire sur un ton professoral : « Vous êtes en train de lire une fiche qui ne correspond pas au dossier dont vous parlez, c’est triste pour vous... » Et il est vrai que sur l’économie, l’euro, les retraites elle a été pour le moins imprécise, donnant l’image d’une étudiante qui tente de lire en douce ses notes mais se prend les pieds dans le tapis.

Quelques détails qui m’ont frappé. Les plans de coupe tout d’abord (« plans d’écoute » ont dit certains), sélectionnés bien sûr par les "réalisateurs conseils" des candidats. Le Pen affichait un sourire étudié, qui s’éteignit peu à peu, Macron, les poings sous le menton, semblait écouter. Dans les deux cas, donc, pose étudiée. Deuxième chose : Le Pen avait pour stratégie de faire sortir Macron de ses gonds et, n’y parvenant pas, elle tenta à plusieurs reprises la magie du verbe, « calmez-vous », vous êtes énervé », comme si dire c’était faire ou plutôt faire faire, comme si à force de dire qu’il était énervé elle finirait par l’énerver.  Mais ce qui m’a frappé le plus, c’est l’absence de réaction de Le Pen lorsque Macron utilisa plusieurs fois la formule «extrême droite » qu’elle réfute d’habitude (je me souviens l’avoir entendu dire qu’elle attaquerait en justice quiconque la traiterait d’extrême droite), ou lorsqu’il asséna « vous êtes sous le coup d’une procédure judiciaire », « n’ajoutez pas à votre indignité personnelle une critique des juges »... Au bout du compte, Macron a martelé que Le Pen était incompétente (il faut dire qu’elle l’a bien aidé sur ce point en se trompant plusieurs fois) et elle l’a renvoyé plusieurs fois à « son passé » (de banquier, de ministre).

Pour finir par où j’ai commencé, il ne restera pas de ce débat une formule choc, un trait assassin définitif. Le Pen a bien essayé, mais en vain, avec "je suis la candidate du pouvoir d’achat et vous le candidat du pouvoir d’acheter », trop visiblement calquée sur le passé et le passif de Mitterrand. Mais on n’oubliera pas ce combat d’un style sans précédent. La presse de ce matin parle de « pugilat ». S’il fallait parler de boxe, cette rencontre pourrait rappeler celle de George Foreman contre Mohamed Ali à Kinshasa en 1974. Le premier, gros cogneur, se laissa prendre au piège, se fatigua et, finalement, fut mis KO pour la seule fois de sa carrière je crois. Ce fut sans doute la victoire de l’intelligence sur la brutalité bête. Le Pen tournait sans cesse autour de son adversaire qui tenait sa garde et décrochait des directs dès qu’elle se découvrait. Mais je penserais plutôt à un match qui aurait pu opposer Marcel Cerdan à Bruce Lee, ou aux judokas qui utilisent la violence de l’adversaire pour le faire tomber. Le Pen avait choisi le pugilat, le style bouledogue, mais elle a sans cesse donné l’impression que, battue pour battue, elle s’entraînait pour l’avenir, se préparait à être dans l’opposition à la présidence de Macron. Spectacle plus que débat, ce fut le spectacle d’un suicide politique.

Pour finir, une notation sémantique. Sans doute pour critique les ordonnances annoncées par Macron, Le Pen lança par deux fois qu’il irait « à la schlague ». Choix étrange, ou choix significatif. La schlague est en effet un mot dont on sait qu’il est d’origine allemande (schlagen « battre », Schlag « coup ») et qu’il connote irrésistiblement le nazisme. Peut-être voulait-elle renforcer son aspect dogue allemand...

 

 

 

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fleche 2 mai  2017 : Pudeur de gazelle ou le syndrome Mélenchon

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Certains m’ont reproché d’être injuste ou agressif  envers Mélenchon. Mais ce qui est en train de se passer a un goût amer. Selon les récents sondages, 20% de ceux qui ont voté pour lui reporteraient leurs suffrages sur Le Pen, ce qui lui ferait environ 5% de plus, auxquels il faut ajouter une bonne partie des électeurs de Fillon, 3 ou 4% venus de Dupont-Aignan (Celui-là, je vous avais dit qu’il la rejoindrait, et il a fait mieux : il serait son premier ministre...) Bref, les gens votent comme ils veulent, mais les hommes politiques devraient assumer leurs responsabilités. Or Mélenchon, concernant son propre vote, est pour le moins pusillanime : il ne votera pas pour Le Pen, dit-il. C’est la moindre des choses. Mais il refuse de dire ce qu’il votera faisant la preuve soit de lâcheté, soit d’irresponsabilité, soit d’une étrange modestie. « Pas une voix ne doit aller au front national » a-t-il lancé dimanche. Mais où doivent-elles aller ? Silence. Il aura fallu attendre ce mardi, soit neuf jours après le premier tour, pour que tombe le résultat de la « consultation » lancée auprès des adhérents de la « France insoumise » : ils optent aux 2/3 pour le vote blanc ou l’abstention. Ce n’est plus la France insoumise, c’est la France qui s’en lave les mains.

Et cette ambiguïté se retrouve chez ceux qui le soutiennent. Je n’ai entendu personne jouant un rôle important dans son entourage prendre une position opposée à la sienne. Le culte du chef ? Sans doute. Mais, sans entrer dans les invectives qui se pressent pourtant au bout de mes doigts, je dirai en termes que j’atténue avec peine que cela est déroutant. Disons, pour reprendre son expression à propos des affaires de Le Pen et Fillon, que Mélenchon fait montre d’une pudeur de gazelle, et que cela n’est pas à la hauteur de l’évènement. Revenir à la rhétorique du « bonnet blanc et noir bonnet », ou de « la peste ou le choléra » lorsque le lepénisme est aux portes, considérer que Macron et Le Pen c’est du pareil au même, tout cela n’a pas de sens. C'est du gauchisme déraillant, délirant.

Atrabilaire, Mélenchon ? Mauvais perdant ? Orgueilleux ? Enragé de ne pas avoir atteint le second tour ? Tout cela sans doute, et d’autres choses encore. Mais jouer à l’enfant gâté qui boude parce qu’il n’a pas eu le joujou qu’il attendait, afficher qu’il se fout de l’avenir du pays, c’est proprement insupportable. Si Le Pen l’emportait, ou faisait un score très important, se sentirait-il en partie responsable ? Je n’en sais bien sûr rien, et d’une certaine façon je m’en fous : Mélenchon est désormais pour moi sorti des radars.

Et que dire de la CGT, de FO, qui clament qu’il faut faire barrage à Le Pen sans jamais citer le nom de Macron, alors qu’il est jusqu’à plus ample informé le seul candidat en face d’elle. Ce mot, Macron, serait-il tabou ? Encore une fois, pudeur de gazelle ? Ou rage d’avoir été dépassés par la CFDT qui est désormais en tête des syndicats représentatifs ? On a l’impression que les uns et les autres présentent tous les signes de ce que nous pourrions appeler le syndrome Mélenchon : identifier un ennemi mais refuser de soutenir celui qui peut le battre. Bref, tout cela est inquiétant. J’ai souligné dans un précédent billet que dans les meetings de Mélenchon on chantait désormais la Marseillaise. En 1881, Léo Taxil avait écrit sur la même musique une Marseillaise anticléricale dont je vous livre le premier couplet et le refrain :

Allons ! Fils de la République,

Le jour du vote est arrivé !

Contre nous de la noire clique

L'oriflamme ignoble est levé. (bis)

Entendez-vous tous ces infâmes

Croasser leurs stupides chants ?

Ils voudraient encore, les brigands,

Salir nos enfants et nos femmes !

Refrain

Aux urnes, citoyens, contre les cléricaux !

Votons, votons et que nos voix

Dispersent les corbeaux !

Plutôt que de rester sans voix devant les atermoiements des victimes du syndrome Mélenchon et les méfaits de ce "vote gaucho", je vous suggère d’entonner, à pleine voix justement, ce refrain :

Aux urnes citoyens, contre le vote gaucho

Votons, votons, et que nos voix

Dispersent les fachos

 


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fleche 24 avril  2017 : Résultats

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Depuis plusieurs mois on croyait connaître le peloton de tête puis le carré gagnant et les demi-finalistes. Mais tout changea en cours de route. L’un d’entre eux se désista, deux autres puis trois furent éliminés durant les premiers tours et il n’en resta qu’un, qu’on n’avait d’abord pas vu monter, qui était loin dans les sondages et qui finalement l’emporta. Oui, je vous entend protester : nous n’en sommes qu’au premier tour, reste le second ! Mais de quoi parlez-vous ? Moi je parlais du tournoi de tennis de Monte-Carlo, dont Fédérer était absent, où les trois premiers, Murray, Djokovic et Wawrinka, furent éliminés les uns après les autres et que, finalement, Nadal, remontant de la septième place de l’ATP, remporta.

Ah oui, vous pensiez aux élections ! Pour Fillon, après les costumes ce fut une veste. Mélenchon, mauvais perdant (feignant jusqu’à tard dans la nuit de ne pas croire au résultat, attendant disait-il les chiffres du ministère de l’intérieur) frappa surtout, lui l’e candidat auto-proclamé, chef incontesté, décidant tout seul de tout,  il frappa donc en n’ayant pas le courage de dire pour qui il voterait au second tour. Macron, pour qui j’ai voté, commence à me casser les pieds avec sa Brigitte dont nous n’avons que faire. Et puis pauvre Hamon, massacré par son parti. Bon, le tournoi de Monte-Carlo est terminé, le spectacle se déplace vers les règlements de compte qui vont avoir lieu au PR et au PR. Ca va saigner. Une seule question, mais je n’ai pas la réponse : que va faire Sarkozy, lui qui a tiré les ficelles, pour maintenir Fillon afin de ne pas avoir Juppé ? Il va tenter de revenir? De placer Barroin? A suivre...

Bon, rendez-vous pour la suite. Le second tour ? Non, tout semble réglé. Le 11 juin. En effet,  cela ne vous a pas échappé, ce sera le premier tour des législatives et... la finale de Roland-Garros.


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fleche 21 avril  2017 : Studium et punctum sont dans un bateau

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Ouf ! Cette campagne touche à sa fin : Hier soir, sur la 2, se tenait le dernier débat avant le premier tour. Enfin, par vraiment un débat mais un défilé de têtes : onze séquences de quinze minutes dans lesquelles, seul, chacun des onze candidats s’exprimait, puis, tous réunis sur le plateau, onze nouvelles séquences de deux minutes trente, sans le moindre échange entre eux, le contraire d’un débat donc.

Nous sommes alors obligés de parler d’eux un à un, puisqu’ils n’ont pas communiqué entre eux. Ci-dessous, quelques notes, sans doute injustes et parfois politiquement incorrectes, sur les candidats, dans leur ordre d’apparition, avant d’en venir à des questions plus générales.

Le premier, Mélenchon, roublard et ego maniaque, dont tout le monde apprécie le jeu de scène, et peut-être les hologrammes, sans rien savoir de son programme. Ce qui l’arrange peut-être : on risquerait de se rendre compte que sur le plan économique et géopolitique il n’est guère différent de Le Pen.

Arthaud, bouche tordue comme par la haine, presqu’autiste, coincée par les consignes de sa secte, ce clone de Laguiller semble s’agiter dans une cage dont elle ne veut absolument pas sortir. Elle refuse de répondre à une question sur l’éventuelle existence d’un pays qui lui servirait de modèle. Normal : son modèle, c’est sa cage.

Le Pen toujours aussi approximative sur le plan économique (jusqu’au lapsus : « l’euro valait un euro quatre-vingt il y a cinq ans »), on l’imagine en uniforme de douanier (expulsion, frontières, suppression du droit du sol, etc.).

Asselineau. Il veut nationaliser, déchirer tous les traités, il fera baisser en deux ans le chômage de 1,5 à 2 millions (mais il ne donne pas sa recette). Un doux dingue adepte de la théorie du complot (les Américains sont, à l’entendre, responsables de tous nos maux). 

Hamon. Il se sait battu et pourtant il se bat, il est convaincant, sincère. Son parti, le PS, l’a lâché en rase campagne. On a envie de lui chanter une chanson de Souchon, Allo maman, bobo...

Dupont-Aignant. Je me souviens, il y a quelques années, au moment de l’affaire Bettencourt, de Woerth disant à un journaliste quelque chose comme « est-ce que j’ai l’air d’un voleur ?». Et je m’étais dit qu’il était impossible de répondre à cette question de façon objective, car « avoir l’air » n’est pas une catégorie scientifique. Ou alors j’aurais répondu : « puisque vous me posez une question subjective, alors, oui, je trouve, subjectivement,  que vous avez l’air d’un voleur ». Pour moi, Dupont-Aignant a surtout l’air niais. Je sais, ce n’est pas objectif.

Avec son ait benêt, il dit des chose semblables à celles qu’éructe Le Pen, et je ne crois pas beaucoup m’avancer en disant que si elle est au second tour il la ralliera à elle d’une façon ou d’une autre, subtilement ou pas.

Poutou. Lunaire, collectif (c’est le seul qui ne parle pas en je mais en nous), il est surtout marrant. Rappelle sans les nommer que Le Pen et Fillon sont des voleurs et des menteurs, ce que personne d’autre n’a osé dire. Hélas pour lui, il rappelle que « nous voulons » désarmer la police au moment même où un policier se fait flinguer sur les Champs Elysées. Pas de chance.

Macron. Flou et précis à la fois, ce gendre idéal était le premier à entrer sur le plateau en sachant ce qui venait de se passer à Paris. Du coup il avait laissé sa grammaire dans sa loge (chacun devait apporter un objet symbolique, lui c’était un livre de grammaire). Il tient des propos plutôt sympas sur l’école, flotte un peu sur la Syrie, mais l’absence d’aspérités fait qu’on ne peut que tourner autour de son discours, sans trouver de prise.

Cheminade.  Bien sûr il a lui-aussi un côté « théorie du complot » : il ne croit pas au 11 septembre. Mais il est touchant, ce grand-père qui, sur le tard, décide l’espace de quelques semaines se faire un peu de publicité avec l’aide des media publics. Pas antipathique, mais il a le défaut de tous les grands-pères, il croit tout savoir, n’avoir que de bonnes idées. Et puis il a sa part de rêve, Mars, la Lune... Bref il y est déjà un peu, dans la lune

Lassalle. On ne sait pas s’il est foldingue ou inconscient. Ce qui me frappe le plus ce n’est pas son accent mais sa diction, comme si ce grand corps de rugbyman avait peur de pousser sa voix vers l’extérieur. Du coup il semble incapable d’articuler quelque chose de suivi, de cohérent, il semble bredouiller. S’il chantait en béarnais ses propositions, il serait peut-être plus audible.

Et puis, pour finir, Fillon, en digestif un peu indigeste, malgré son costume de bonne coupe. Et ces deux derniers candidats, Lassalle et Fillon, m’amènent à des questions plus générales.

 

D’une part ils sont six sur onze à savoir, quoi qu’ils en disent, qu’ils feront entre zéro et quatre pour cent des suffrages. Dès lors on peut se demander pourquoi, certes après avoir obtenu les 500 parrainages légaux, ils doivent disposer du même temps de parole que les trois ou quatre qui ont une chance de parvenir au second tour. Je connais tous les arguments, la démocratie, la diversité, etc., mais, tout de même, il y a quelque chose de pourri au royaume de nos élections. D’ailleurs, tout le monde parle des petits candidats, avec ou sans guillemets.

D’autre part, et pire encore, ils sont deux à avoir devant eux un avenir judiciaire : après les plateaux, les tribunaux, du moins s’ils ne sont pas élus. Tout le monde le sait, Le Pen et Fillon sont malhonnêtes, ils ont piqué dans les caisses. Comment notre système permet-il à des voleurs (et ne me faites pas le coup de la présomption d’innocence, votre argument serait invalidé d’ici quelques mois, quand la justice sera passée) de prétendre à la fonction de président ? Comment les électeurs peuvent-ils passer l’éponge sur ce qu’ils savent être vrai ?

Ce matin, avec mon copain Michel (encore lui), nous parlions de Roland Barthes, de la Chambre claire et de la distinction qu’il proposait entre le studium et le punctum. Par studium il entendait un intérêt distancié, il parlait « d’affect moyen », pour une photo, « le goût pour quelqu’un, une sorte d’investissement général, empressé, certes, mais sans acuité particulière ». Et le punctum était pour lui un « second élément qui vient déranger le studium », une sorte de flèche « qui part de la scène... et vient me percer ». Ce qui se passe avec les électeurs de gens comme Le Pen, Fillon ou Mélenchon est différent. Ils perçoivent une mise en scène, un cadrage sur un personnage, ils aiment ça, c’est le studium. Mais ils refusent de se laisser atteindre, piquer, par le punctum. Barthes n’avait pas songé à ce genre de déni, à cette façon de ne pas vouloir être frappé par ce qui point de l’image, ou se cache derrière l’image et que refusent de sentir ceux qui, du même coup, se font complices. Pour faire un peu dans la parodie, une devinette: studium et punctum sont dans un bateau. Punctum tombe à l'eau, qui est-ce qui reste? La complicité coupable.

 

Je fais de la morale ? Peut-être. Mais les fautes morales me sont aussi insupportables que les fautes de goût ou les fautes de syntaxe (oui, je suis linguiste et ne devrait pas condamner les « fautes de syntaxe », mais j’ai droit à quelques périodes de repos). Et, pour revenir à cette élection, j’ai voté pour mes convictions en votant Hamon à la primaire de la gauche, mais je n’ai pas envie d’avoir un second tour Fillon/Le Pen, qui n’est pas exclu à l’heure où j’écris. Alors je voterai Macron, sans enthousiasme. Appelez-ça, si vous voulez, un vote utile. Mais utile pour qui ? Pas pour moi, en tout cas, ou du moins pas pour moi seul. Car je ne crois pas être le seul à refuser l’idée d’avoir pendant cinq ans un président qui échappe aux tribunaux.

 

 

 

 

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fleche 20 avril  2017 : Lectures

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Le livre que j’ai publié en 2002 aux éditions Plon Le marché aux langues, sous-titré Les effets linguistiques de la mondialisation, était depuis longtemps épuisé. Je viens de le ressortir en format de poche, sous le titre Les langues : quel avenir ? Les effets linguistiques de la mondialisation, chez CNRS éditions.

En fait je l’ai largement remanié. Cela n’implique pas que j’aurais changé d’avis sur les positions que j’y défendais. Mais d’une part la situation linguistique du monde a poursuivi son évolution et il nous faut en tenir compte. C’est par exemple le cas d’un chapitre sur la situation Corse, que j’ai largement actualisé, ou de données également actualisées dans l’ensemble du livre. D’autre part j’ai depuis quinze ans élaboré des instruments d’analyse qui rendent caduque une partie de l’ouvrage, en particulier un chapitre dans lequel je postulais un « système expert » sur lequel j’ai beaucoup avancé et un autre dans lequel j’apporte des analyses plus précises de la situation linguistique du monde. Enfin certains chercheurs ont également publié des recherches sur les mêmes thèmes, dont je tiens bien entendu compte dans cette réédition. L’articulation du livre est donc la même, mais son contenu tient compte, comme il se doit, de l’évolution des choses. Si ça vous amuse, donc, il sera en librairie début mai.

Autre informations, je viens de recevoir la traduction turque de ma biographie de Roland Barthes que j’avais publié il y a... plus de vingt-cinq ans. Oui, je sais, ils ne sont pas très en avance. Ca s’appelle, ô surprise, Roland Barthes, 1915-1980, et c’est aux éditions YKP (Yampi Kredi Yayinlari). Vous ne lisez pas le turc ? Pas grave, je vais en conseiller la lecture à Erdogan. Cela lui permettra peut-être de s’essayer à la sémiologie en écrivant une Mythologie de l’islamisme rampant en Turquie, en s’inspirant de la façon dont Barthes traitait de Billy Graham ou de Pierre Poujade. A ton calame, Erdogan !

 

 

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fleche 17 avril   2017 : écoute flottante

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On entend beaucoup de choses sans vraiment le chercher...Ce matin j’étais avec un copain à la terrasse d’un bistro, le fumais une pipe en buvant mon café, et comme Michel (c’est mon copain) était au téléphone je prêtais une écoute flottante à ce qui se disait derrière moi, dans la salle. Soudain j’entends une voix féminine:

« Ils sont tous pareils, ils avaient tous des maîtresses, Giscard, Mitterrand, Chirac... » Je suppose, vu le contexte électoral, qu’elle avait commencé par un candidat, et je tends l’oreille, me disant que j’allais peut-être apprendre des choses : Fillon, Le Pen, Mélenchon ou Macron auraient-ils une maîtresse ? La voix, appelons-la vox populi, poursuit :

« Je le sais, j’ai été la femme d’un député, et je n’ai jamais été aussi cocue »

Nous passons alors de la vox populi à une voix plus individuelle, qui poursuit :

« Je n’ai pas divorcé, j’aurais perdu tous les avantages ».

Je transcris cela de mémoire, je n’avais pas de quoi écrire, mais l’analyse de ce monologue peut être intéressante. « j’ai été la femme d’un député », donc elle ne l’est plus. « j’aurais perdu tous les avantages », donc il y a des avantages à être femme de député. Dès lors il y a deux solutions : soit elle est désormais veuve de député, soit elle a divorcé plus tard, non pas parce qu’elle était cocue mais parce qu’il n’était plus député et qu’il n’y avait plus d’avantages à attendre.

En ces temps où l’éthique passe bien après l’idéologie, où les électeurs de Le Pen ou Fillon se foutent comme de leur premier bulletin de vote de savoir si l’une et l’autre peuvent aller en prison, cela est instructif. « Le Pen pique dans la caisse de l’Europe ? Et alors ? Elle va nous débarrasser des métèques ». « Fillon s’en met plein les poches de ses costumes de luxe ? Qu’importe ? Il va supprimer l’impôt sur la fortune ». Et plus finir : « Mon mari député me trompe ? Je le garde pour garder les avantages de sa fonction ».

Où veux-je en venir ? Je n’en sais rien. C’était juste la pêche d’une écoute flottante.

 

 

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fleche 14 avril   2017 :  L'utopie zamenhofienne

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Il y a cent ans mourait Ludwik Zamenhof, l’inventeur de l’espéranto. Né en Pologne et mort à 58 ans à Varsovie, élevé en russe et en yiddish, parlant également le polonais et l’allemand, connaissant le français, l’anglais, le grec et le latin, il baigna dans les langues et imagina très tôt une langue universelle qui prendra le nom d’espéranto, d’après la formule par laquelle il signait ses articles, « doctor espéranto », docteur espérance (il avait fait des études de médecine à Moscou).

Cela fait donc plus d’un siècle que cette langue artificielle est, si je puis dire, dans les rayons du supermarché linguistique. Elle n’était d’ailleurs, à l’époque, pas la seule (le volapück, l’ido, interlingua et d’autres encore étaient également sur les rangs) et Zamenhof n’était pas le premier des rêveurs ou des philosophes à proposer une langue « universelle ».  Du côté des rêveurs on trouve des romanciers, des utopistes, dont l'archétype français pourrait être Cyrano de Bergerac dans son ouvrage Les Etats et Empires du soleil  et du côté des philosophes Descartes ou Leibniz, qui se proposaient d'élaborer ou espéraient une langue scientifique palliant les défauts inhérents aux langues naturelles.  D'un certain point de vue, Descartes, dans sa lettre au père Mersenne (20 novembre 1629) , soulignait cependant l'inanité de ces projets:  "Je tiens que cette langue est possible (.....) Mais n'espérez pas de la voir jamais en usage, cela présuppose de grands changements en l'ordre des choses, et il faudrait que le monde ne fût qu'un paradis terrestre". Staline n'avait sans doute pas lu Descartes, car la langue universelle sera également appelée de leurs vœux, dans un autre registre, par Nicolas Marr et le "petit père des peuples". Le premier, théoricien des "langues japhétiques", pensait que l'avenir de l'humanité  était d'être monolingue. Il a consacré à ce thème plusieurs textes, dans lesquels on trouve une foi solidement ancrée en l'émergence d'une langue unique parallèlement à l'unification mondiale de l'économie: c'était pour lui le socialisme universel qui devait produire une langue universelle.

Marr a été le linguiste officiel de l'URSS pendant un bon tiers de siècle, et si l'on sait en général comment Staline, en 1950, a mis fin à sa domination sur la linguistique soviétique, on connaît moins le Staline "marriste". Or, en 1930, lors du XVI° congrès du Parti Communiste de l'Union Soviétique, il déclarait: "La question du dépérissement des langues nationales et de leur fusion en une langue unique n'est pas unproblème intérieur à notre pays, ce n'est pas un problème de victoire du socialisme dans un seul pays, c'est une question internationale, celle de lavictoire du socialisme à l'échelle internationale". Nicolas Marr a commenté ce passage, en soulignant "la clarté et la profondeurstupéfiantes" du camarade Staline dont "la pensée politiquement directrice" retrouvait "très exactement la position à laquelle lathéorie japhétique est parvenue en élaborant à l'échelle mondiale une théorie absolue novatrice sur le langage". Je suis bien sûr incapable de dire sile passage du discours de Staline a été directement écrit par Marr, mais il est clair qu'il n'y a pas de hasard objectif et que si le "grand Staline"parvient aux mêmes conclusions que Marr, c'est bien entendu parce qu'il s'en est inspiré. Dans son indéniable folie, Marr avait cependant parfois deséclairs de lucidité, par exemple lorsqu'il écrivait: "Aucune langue individuelle, quelle que soit sa diffusion impérialiste, ne saurait être cette langue uniquede l'avenir. Toutes les langues qui furent autrefois internationales sont mortes; toutes les langues, quelle que soit leur expansion, petites ou grandespar le nombre de leurs locuteurs, émanant comme langues de classes des couches supérieures de la société ou au contraire productions plus vigoureuses desmasses, toutes périront de même; et ce ne sont pas, naturellement, ces ersatz du langage humain, les espéranto et autres ido, qui poussent aujourd'hui commedes champignons, ni aucune des langues que la création individuelle nous offrira dans l'avenir, qui sauront les remplacer", soulignant ainsi uneévidence qu'il est bon de rappeler de temps en temps.

On peut voir dans tout cela une nostalgie de la langue pré-babélique, une recherche d'une langue philosophique ou scientifique idéale, ou de l'avènement annoncé d'une langue universelle socialiste, donc une vision optimiste de l’avenir à travers une langue universelle. Mais ce thème a pris de nos jours d'autres connotations: il ne s'agit plus de construire ou d'appeler de ses vœux une langue qui nous ramène aux heureux temps pré-babéliques mais de montrer du doigt le danger d'une américanisation par la langue anglaise. Le projet espérantiste était de ce point de vue généreux : chacun parlerait sa langue et une langue universelle qui, empruntant à toutes les langues, ne serait en rien dominatrice. Bien sûr, cette définition est fausse : l’espéranto s’inspire essentiellement des langues indoeuropéenne et n’est guère familière à un locuteur de l’arabe ou du chinois, du bambara ou de l’aymara.

Quoi qu’il en soit, quelle est aujourd’hui la situation de ce projet? Après un siècle de militantisme, les espérantistes ne se sont pas imposés et la « guerre » entre les grandes langues impériales se poursuit. Il est d’ailleurs difficile d’évaluer le nombre de pratiquants de l’espéranto. On parle de 100.000 locuteurs, de dix millions de personnes qui l’auraient étudié, de mille qui l’auraient comme langue maternelle, mais tout ceci est impossible à vérifier.

Alors, l’héritage de Zamenhof ? Une belle utopie, sans doute, mais qui, comme toutes les utopies, ne se trouve nulle part...

 

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fleche 13 avril    2017 : Pénélope

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Au début de la semaine je suis allé assister à un concert : Le retour d’Ulysse, de Monteverdi, dirigé John Gardiner. Au centre de l’histoire, Pénélope, dont on dit qu’elle était si belle que son père dût organiser pour lui donner un mari des jeux auxquels participèrent tous ses prétendants et dont Ulysse sortit vainqueur. Puis, après la guerre de Troie, Ulysse disparut pendant vingt ans et Pénélope lui resta obstinément fidèle, expliquant à ses nouveaux prétendants qu’elle n’épouserait personne avant de terminer une toile, qu’elle tissait le jour et défaisait la nuit. Et, au retour de son mari, elle ne le reconnut pas et, là encore, elle eut recours à une épreuve : tendre l’arc d’Ulysse. Tous échouèrent, sauf Ulysse, bien sûr. Mais tout cela vous le savez.

Georges Brassens a rendu, à sa manière, hommage à cette fidélité, mettant en scène une Pénélope de banlieue :

« Toi l'épouse modèle

Le grillon du foyer

Toi qui n'a point d'accrocs

Dans ta robe de mariée

Toi l'intraitable Pénélope

En suivant ton petit

Bonhomme de bonheur

Ne berces-tu jamais

En tout bien tout honneur

De jolies pensées interlopes

Derrière tes rideaux

Dans ton juste milieu

En attendant l'retour

D'un Ulysse de banlieue

Penchée sur tes travaux de toile

Les soirs de vague à  l'âme

Et de mélancolie

N'as tu jamais en rêve

Au ciel d'un autre lit

Compté de nouvelles étoiles »

Pour ma part, bien sûr, bercé par la musique de Monteverdi, je n’ai pas pu ne pas penser à une autre Pénélope, celle dont tout le monde parle aujourd’hui, Pénélope Fillon, et à ses avanies supposées. Laissons encore la parole à Brassens :

 « N'aie crainte que le ciel

Ne t'en tienne rigueur

Il n'y a vraiment pas là 

De quoi fouetter un cœur

Qui bat la campagne et galope

C'est la faute commune

Et le péché véniel

C'est la face cachée

De la lune de miel

Et la rançon de Pénélope ».

Péché véniel ou pas, la justice tranchera. Je ne sais pas si elle s’inspirera de l’étymologie de ce prénom pour décider de son verdict. Mais les spécialistes ne sont pas tout à fait d’accord. Certains y voient un mot composé de pếnê (« tissu, toile ») et lépô  (« déchirer»), « celle qui déchire la toile » . Mais d’autres soutiennent que ce nom vient du grec pênélops, « oie sauvage ». Et tout le débat est là : une travailleuse qui se cache la nuit pour défaire son travail et n’en laisser aucune trace ou une oie blanche.

 

 

 

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fleche 11 avril    2017 : Epoque moderne

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Nous vivons un époque moderne, enfin, vous allez voir.

A la fin des meetings de Jean-Luc Mélenchon, on chante désormais La Marseillaise : il y a cinq ans, c’était L’Internationale.

Dans les meetings de Jean-Luc Mélenchon, on brandit des drapeaux tricolores : il y a cinq ans, c’était des drapeaux rouges.

Marseillaise et drapeau tricolore, deux symboles de la « nation », du nationalisme, qui ont accompagné toutes les aventures coloniales, toutes les bassesses, et que l’on a plutôt l’habitude de trouver chez Le Pen et Fillon. Tu vas où, Mélenchon ?

Dimanche, à Marseille, Mélenchon arborait un rameau d’olivier dans la pochette de sa veste, après avoir expliqué que c’était un symbole de paix. Hasard du calendrier, le dimanche 9 avril, c’était le dimanche des rameaux qui, dans le calendrier chrétien, marque l’ouverture de la semaine sainte et commémore la passion du Christ et sa mort sur la croix. Après un signe aux amateurs de drapeau tricolore et de Marseillaise, une signe aux grenouilles de bénitier qui font bénir ce dimanche des rameaux d’olivier! On le croyait bouffeur de curés, mais il caresse les cathos. Tu vas où, Mélenchon ? Ou plutôt : quo vadis ?

Nous vivons aussi une époque moderne de l’autre côté de l’Atlantique. Non, je ne veux pas parler de Trump, mais de l’Arkansas. Dans cet état, on a programmé  sept exécutions capitales avant le 1er mai. Recrudescence de l’insécurité, du crime ? Non, pas du tout. Mais en Arkansas on exécute les condamnés par injection létale. Or le stock du produit utilisé, un mélange chimique, sera périmé le 1er mai. Oui, il est écrit dessus : « messieurs les bourreaux, ne pas utiliser après le 1/5/2017 ». Alors, par souci d’économie, on va accélérer le massacre. C’est pas beau, le sens de l’économie ? Il faudrait leur envoyer Fillon : les économies, il connaît.

 

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fleche 5 avril    2017 : Vivement les vacances

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Près de quatre heures de débat, hier soir, entre les onze candidats à l’élection présidentielle. Bien sûr, il est jouissif d’entendre Poutou dire leurs quatre vérités à Fillon et Le Pen. "Plus on fouille plus on sent la corruption ", lance-t-il d’abord, poursuivant qu’il y a "des bonshommes qui nous expliquent qu'il faut la rigueur, l'austérité, et qui eux-mêmes piquent dans les caisses". Puis il passe à Le Pen, qui avance pour ne pas répondre à la convocation des juges l’argument de son immunité parlementaire: « quand nous on est convoqués par la police, nous ouvriers, on n’a pas d’immunité ouvrière, désolé. On y va », formule qui restera dans les mémoires. Mais au delà ?

Au delà, une sorte de cirque dans lequel Cheminade, Lassalle ou Asselineau jouent le rôle des clowns de service, parfois illuminés, parfois obsédés. Ajoutons-y Arthaud, qui fait de la colère une ligne politique, Dupont Aignan, qui donne l’impression de toujours se regarder dans une glace... On se demande ce que peut apporter au débat politique cette galerie de portraits hétéroclites. Les autres candidats, les « grands » comme on dit, on semblé se contenter de gérer prudemment leur capital. Les uns avec arrogance, comme Fillon ou Le Pen, les autres avec légèreté (Macron) ou opiniâtreté (Hamon, Mélenchon). Fillon est quand même sorti de sa hauteur lorsque Poutou est revenu à la charge ("Quand on voit même Fillon qui se dit préoccupé par la dette... Mais il y pense moins quand il se sert dans les caisses publiques quand il paye sa famille !") : "Je vais vous foutre un procès à vous."

Mais, au bout du compte, on se dit qu’on ne gagne rien à vouloir copier les autres (et ici les Américains). Les primaires de droite puis de gauche, les rebondissements, les feuilletons judiciaires, maintenant les débat télévisés embouteillés tout cela laisse un goût de trop plein, ou d’indigestion. A quoi servent des candidats qui n’ont aucune chance et le savent , même si certains font semblant d’y croire? C’est le prix de la démocratie ? Peut-être. Mais entendre un Asselineau citer sans cesse des articles d’on ne sait quel code ou quel traité, un Lassalle bredouillant des choses incohérentes, une Arthaud répéter toujours les mêmes mantras, est-ce bien nécessaire ? Bien sûr Hamon a pu agresser Fillon sur les postes de fonctionnaires qu’il veut supprimer, mais Le Pen peut répéter ses inepties sans qu’on l’interroge sérieusement sur son programme et son financement.

Bref, même si j’ai ri deux ou trois fois, moi qui suis presque drogué à la politique, je me sens fatigué par tout cela, une sorte de ras-le-bol. Vivement les vacances (parlementaires).

 

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