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Février 2017

 

 

 
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fleche13 décembre  2017 : Traducteurs: vers une inflation des langues?

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Il y a bientôt vingt ans que j’ai noté un changement dans la « signature » des traducteurs. Là où on lisait « traduit de l’anglais » ou « traduit de l’espagnol » apparaissaient de nouvelles formules : « traduit de l’anglais (USA) », « traduit de l’anglais (Australie)», ou encore « traduit de l’espagnol  (Cuba) », « traduit de l’espagnol (Argentine) », etc. Les linguistes savent que les langues connaissent des variations géographiques ou sociales, qu’on ne parle pas le même français à Paris ou à Marseille, dans « la haute » ou chez les prolos. De ce point de vue, la langue peut être considérée comme une immense variable qui se manifeste sous la forme de différentes variantes, géographiques ou sociales Mais l’ensemble de ces variantes constitue une même langue.

Cependant, la question « qu’est-ce qu’une même langue ? », est parfois problématique. Par exemple, y a-t-il un seul arabe (celui qui est officiel dans les pays arabo-musulman) ou plusieurs, une seule langue d’oc (l’occitan) ou plusieurs (languedocien, gascon, provençal...) ? Le plus simple, pour bien séparer les problèmes linguistiques des problèmes religieux ou identitaires, est pour l’instant, et en attendant mieux, de se fonder sur le code ISO 639 (oui, il y a un code ISO des langues) qui distingue entre trente arabes ou cinq langues d’oc.

Bien sûr, les traducteurs qui disaient traduire de l’anglais (USA) ou de l’espagnol (Cuba) ne pouvaient pas décréter à eux seuls l’existence d’un anglais ou d’un espagnol différents des autres. Tout au plus voulaient-il un peu frimer, ou se valoriser,  en affirmant connaître particulièrement une variante locale d’une langue, de telle ou telle partie du monde. Mais ils en suggéraient du même coup l’existence de différentes formes. Un nouveau pas vient d’être franchi. Je lis cette semaine dans un hebdomadaire l’annonce de la parution d’un livre de Douglas Kennedy, La symphonie du hasard, « traduit de l’américain par Chloé Royer » . Traduit de l’américain, et non pas de l’anglais (USA). Il y aurait donc une langue, l’américain, différente d’une autre, l’anglais. Nous n’en sommes pas là, même si l’anglais parlé en Inde se distingue de celui parlé à Atlanta, ou si l’espagnol de Buenos Aires se distingue de celui parlé à Madrid. Mais il sera intéressant de suivre cet indicateur. Allons-nous voir apparaître des traducteurs de l’australien, du canadien, de l’irlandais... et de l’anglais, du cubain, du mexicain...et de l’espagnol. Ce serait un cas original (et improbable) d’émergence de nouvelles langues. Des conflits religieux, ethniques ou nationalistes ont poussé à la distinction entre hindi et ourdou, ou entre serbe, croate et bosniaque. Mais nous n’avons jamais vu, du moins à ma connaissance, d’invention de nouvelles langues par des traducteurs. D’autant que les cas de variations étant très nombreux, nous risquons d’assister à une inflation du nombre de langues.

 


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fleche11 décembre  2017 : La nation et le peuple

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Nous avons la semaine dernière échappé, de très peu, au ridicule. Pendant quelques heures, jeudi, le bruit courait que Johnny Hallyday aurait des obsèques nationales. Des obsèques nationales ! Le dernier artiste a avoir bénéficié de cet honneur, si c’est un honneur, fut Victor Hugo, poète, homme politique, romancier. Qu’on apprécie ou pas Hallyday, il est difficile de penser qu’il fut à la chanson ce que Hugo fut à la littérature. Nous avons donc échappé au ridicule, grâce à une astuce sémantique établissant en outre une sorte de hiérarchie : Jean d’Ormesson a eu droit vendredi à un hommage national et Johnny Hallyday samedi à un hommage  populaire. Hommage national, hommage populaire, les élèves de terminale pourraient peut-être disserter sur cette distinction, et je ne suis pas convaincu qu’entre la nation et le peuple ils parviendraient à distinguer autre chose que du mépris pour le peuple...

 

Reste à essayer de comprendre ce qu’Hallyday représentait pour le « peuple ». Je ne sais plus qui a dit de Victor Hugo qu’il était un «Niagara verbal ». Hallyday fut une sorte de Niagara sonore, mais la comparaison s’arrête sans doute là. Johnny en effet a commencé par importer. Mais il habillait ses produits d’importation d’un corps et d’une voix. Une voix dans les aigus, souvent à la limite de la rupture, comme une façon de se mettre sans cesse en danger, mais une voix parfois miraculeuse par son ampleur, et un corps, une présence scénique étonnante, des mises en scène époustouflantes. De ce point de vue il ne relève pas vraiment de la critique musicale, mais de la sociologie et de la sémiologie. A chacun de ses spectacles on découvrait une nouvelle cascade, une nouvelle folie vestimentaire, un nouveau rêve.

Tout public a droit à son idole, ou à ses idoles, et toute idole vit sur un public. Mais le statut de l’idole interpelle le sociologue : qu’y a-t-il derrière cette adoration, ces rites, cette secte de bikers tatoués, à la syntaxe approximative, derrière ces grands-parents, ces parents éperdus d’admiration et d’amour et tentant de convaincre les plus jeunes, leurs enfants et petits-enfants ? Car l’idole des jeunes était devenu un chanteur pour vieux, disons pour les plus de cinquante ans, les grognards de l’armée des baby boomers, la vieille garde du rock, du twist... . Un chanteur pour vieux et pour blancs : ni beurs ni blacks dans la foule de samedi , eux ils écoutent du rap, auquel Hallyday n’a jamais touché. Quelle fonction sociologique, donc ? On entend à ce propos tout et son contraire. Un philosophe va jusqu’à dire que « Johnny avait quelque chose de Schopenhauer en lui ». Bof ! D’autres, pas philosophes eux, expliquent que ses chansons ont accompagné tous les moments de leur vie. J’ai entendu quelqu’un dire « mes premiers accords de guitare, je les ai appris avec Le Pénitencier et on a envie de répondre non, avec The house of the rising sun. Idem pour nombre de ses premiers titres, adaptés de succès américains, de La fille de l’été dernier (Summertime blues,  Eddie Kochran) à Memphis USA (Memphis Tennessee, Chuck Berry) en passant par Hey Joe (Hey Joe ,Jimmy Hendrix). Le rock, le twist, le madison, le blues, la country... Hallyday a d’abord copié. Certains le voient comme une marionnette entre les mains de ses paroliers qui lui faisaient chanter de pâles traductions de standards américains, d’autres comme un caméléon. Je le verrais plutôt comme un porte-manteau ou un mannequin, sur lequel on mettait une mode, puis une autre, une mode d’abord importée, je l’ai dit, puis plus tard produite localement, parfois par des auteurs de talent, Michel Berger, Miossec et quelques autres. Le nombre d’adaptations qu’il a interprétées (plus de deux cents sur toute sa carrière) diminue d’ailleurs régulièrement, de 1960 à 2010, laissant de plus en plus la place à des produits locaux.  Mais s’il a importé il n’a jamais, quoi qu’on tente de nous faire croire, exporté. Les Brésiliens de la bossa nova ou les Rolling Stones et les Beatles ont eu un succès mondial, pas Hallyday. Lorsque ses auteurs étaient bons, Hallyday tenait un tube, que les radios bastonnaient. On aimait, parfois, on coupait le son dans d’autres cas.

 

Mais il y a une chose d’indiscutable. J’ai toujours aimé  les reprises, lorsque de jeunes chanteurs voulant rendre hommage à des anciens, Brel, Brassens, Ferré, Gainsbourg, interprètent leurs chansons, imprimant sur elles leur marque. Or chaque fois que j’ai entendu quelqu’un interpréter un des tubes de Hallyday, la comparaison était douloureuse : sa voix, son coffre, faisaient la différence, personne ne pouvait vraiment reprendre ses succès, faire concurrence à sa voix. La voix du peuple ? Peut-être. Mais une voix qui défendait Giscard, Chirac, Sarkozy, et dont les fans votaient sans doute en partie Le Pen.

 

Nous avons aussi échappé au ridicule en ne faisant pas des obsèques nationales à un évadé fiscal aux Etats Unis, puis en Suisse, qui essaiera entre les deux de devenir belge et, disent les mauvaises langues, qui reviendra en France lorsque ses problèmes de santé nécessiteront l’aide de la sécurité sociale. Mais, encore une fois, tout public a droit à une idole, qu’il fabrique à son image, comme les croyants ont droit à leur Dieu, qu’il inventent comme ils peuvent. Quelle image du peuple se profile donc derrière lui, en jeans et en perfecto d’abord, tatoué et perché sur une Harley Davidson, puis vêtu sur scène de façon chaque fois différente et chaque fois plus étonnante ? Un peuple rêveur ? Qui cherche à s’échapper à sa condition à travers ce que les magazines people lui donnent à voir de son idole ? Un peuple mimétique, qui s’habille comme elle, l’idole, se fait tatouer comme elle, et ne peut guère aller plus loin, faute de moyens ?Ou une forme de religion ?  Car il y a de la religion dans tout cela et la foule parisienne de samedi scandant son prénom, Johnny, Johnny, faisait penser à la foule romaine qui en avril 2005, à la mort du pape Jean-Paul II, hurlait Santo subito (« sanctification immédiate »).

 

Revenons à ce couple de disparus que, dans mon précédent billet je mettais en parallèle. Une trentaine d’académiciens en grande tenue aux Invalides pour l’un, sept cents bikers en blouson noir et des centaines de milliers de gens sur les Champs Elysées pour l’autre : deux France, deux mythologies, toutes deux surannées et que seul relie un président de la République présent dans les deux cas. Deux images. Dun côté un écrivain que beaucoup achetaient mais que peu lisaient, un écrivain populaire mais mineur, à qui les historiens de la littérature ne réserveront sans doute pas une grande place, un homme de droite sympathique, avenant, souriant : les Français ont guillotiné leur dernier roi mais aime bien la noblesse, et cet écrivain à particule qui passait si bien à la télévision voisinait dans leur imaginaire avec les princes britanniques et leurs histoires sentimentales. D’un autre côté un chanteur cent fois plus populaire mais qui n’a été qu’un interprète. Une réplique de Maurice Chevalier en quelque sorte, mutantis mutandis. Chevalier ne changea jamais de tenue, costume et canotier, mais retourna souvent sa veste, en particulier avant, pendant et après l’occupation allemande. Hallyday changea souvent de tenue mais tint toujours le même type de discours. Ou plutôt : on lui fit tenir le même discours, un discours grâce auquel le « peuple » pouvait oublier un instant ses misères quotidiennes, rêver d’amour, d’Amérique, d’ailleurs. D’Ormesson et Hallyday sont deux images d’une France divisée, insécure, un peu repliée sur elle-même, comme un village gaulois encerclé par la mondialisation. Un village socialement structuré, avec ceux qui ont droit à un hommage national, comme le scribe d'Ormessonnix, et ceux qui ont droit à un hommage populaire, comme le barde Johnnix. La nation et le peuple...

 

 

 


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fleche6 décembre  2017 : Une mort chasse l'autre

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Jeudi dernier, j’ai passé l’après-midi à l’Académie française, où je recevais un prix. A gauche de la tribune, je voyais les académiciens en grande tenue, certains que je reconnaissais, d’autres non, mais il en manquait deux ou trois, parmi lesquels Jean d’Ormesson. Le même jeudi, mais je ne l’ai appris que le lendemain par une amie du show-biz, la presse était mobilisée toute la journée devant le domicile de Johnny Hallyday, à Marne-la-Coquette, piétinant dans le froid : on avait lancé le bruit que le chanteur était sur le point de mourir. Fausse alerte. Cinq jours plus tard mourait d’Ormesson, précédant Hallyday de vingt-quatre heures. Hier les radios et les télévisions ne parlaient que de l’écrivain, aujourd’hui ce sera le chanteur. On parle, on parlera de leur carrière, on ne dira que du bien d’eux. Comme le chantait Brassens, « Il est toujours joli le temps passé, une fois qu’ils ont cassé leur pipe... les morts sont tous des braves types ». Hier les media bousculaient leurs programmes pour parler de la mort d’un «  grand écrivain », aujourd’hui, depuis quatre heures trente du matin (avant je dormais) on ne parle que de la mort du « grand rockeur ». Une mort chasse l’autre.

Et cette succession est caractéristique du spectacle continu que constitue l’information. Ce matin, en tendant l’oreille , on percevait vaguement quelques rumeurs, le comité olympique exclue la Russie des prochains jeux, Trump s’apprêterait à reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël, mais tout cela ne pesait guère : un « monument » de la littérature est parti, suivi par un « monument » de la chanson. Chacun y va de sa formule, plus ou moins fine, plus ou moins bête. Selon le communiqué de l’Elysées, « on a tous en nous quelque chose d’Hallyday » : Ah bon ? Pour l’écrivain Alain Mabanckou, « La grande symphonie musicale francophone a perdu son âme la plus généreuse ». Ah oui ? Selon Jack Lang, « c’était une boule de feu ». Pour Line Renaud « Il restera. Le lien créé entre Johnny et la nation est trop fort ». Au passage, nous apprenons qu’il a mangé chez elle il y a quelques temps  « avec Brigitte et Emmanuel Macron ». La nation, décidément, traîne partout... François Hollande pour sa part joue sur un titre (Retiens la nuit) du chanteur : « Johnny est parti dans la nuit. Nous aurions tellement aimé le retenir ». Bof ! Et Thomas Legrand, sur France Inter, nous rappelle opportunément que Johnny  était un homme d’ordre, un homme de droite, qu’il avait soutenu De Gaulle, Chirac, Sarkozy, qu’il avait chanté « on a tous en nous quelque chose de Jacques Chirac », même s’il s’est produit une fois à la fête de l’Humanité. Sur France Inter toujours, on lit le message d’un auditeur qui dit en substance: « Vous ne passez jamais de chansons de Johnny, même sur la bande sonore des jours de grève. Aujourd’hui vous ne parlez que de lui. Bande de faux culs ». Belle analyse.

Vingt-quatre heures séparent donc les deux morts, et la presse écrite quotidienne pourra enchaîner. A chaque jour suffit sa peine, a chaque jour suffisent ses colonnes à la une. Ce matin La Provence titre « l’immortel au paradis » et Libération « Jean d’Ormesson à droite du paradis ». Demain ils passeront à Hallyday. En revanche que fera d’ici quelques jours la presse hebdomadaire ? Une couverture coupée en deux ? Dans mon bistro habituel je vois, sur l’écran de LCI, un bandeau : « La France pleure Johnny ».  Et un client lance au patron : « Ils devraient faire l’enterrement ici, ton bar débordera de clients pendant trois jours ». En octobre 1963, Edith Piaf mourrait quelques heures avant Jean Cocteau. Les funérailles de la chanteuse furent grandioses, faisant presque oublier celles du poète. Il est à parier que la mort de Johnny Hallyday fera passer au second plan celle de Jean d’Ormesson. Sic transit gloria mundi. Et puis l’on passera à autre chose, on reviendra à autre chose. A la Palestine, à la Syrie, au Yémen, aux Rohingyas. En attendant qu’une autre mort médiatique mobilise à nouveau les media avides.

Allez, finissons en chanson, avec Jacques Brel :  « Au suivant ». Mais lequel ?


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fleche5 décembre  2017 : Nationalisme

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Le résultat du premier tour des élections territoriales en Corse est étonnant. Non pas par les 45% des nationalistes et indépendantistes réunis, ni par les 28% de la droite régionaliste (il faudrait, mais ce n’est pas mon propos, faire une analyse sémantique de ces trois adjectifs, nationaliste, régionaliste et indépendantiste) et de la droite sarkozyste (je ne vois pas comment qualifier autrement ce que deviennent Les Républicains) mais par le score du Front National. Effectuons un petit retour en arrière. Au second tour de l’élection présidentielle de cette année, Marine Le Pen avait obtenu en Corse 48,52% des voix. Or le Front National vient d’obtenir 3,28% des voix, perdant 45%. Je sais, il ne s’agissait ni de la même élection ni du même problème, mais tout de même : cette presque moitié du corps électoral qui choisissait en mai un parti d’extrême droite existe toujours et devrait donc se retrouver dans les voix des nationalistes, indépendantistes et régionalistes. Il est peu probable en effet qu’ils soient dans le 11% obtenus par la République en marche ou le 5% du PC et de la France insoumise.

C’est-à-dire, vous me voyez venir, que la gauche n’a pas grand chose à faire dans cette histoire. Dans les années 1970, alors que je suivais de près les mouvements régionalistes, dans les domaines culturel, en particulier la chanson, et politique, tous, qu’ils soient pacifiques ou armés, se réclamaient de la gauche et étaient soutenus par une partie de la gauche. La chanson bien sûr, bretonne, occitane, catalane ou alsacienne, mais aussi les mouvements armés comme l’ETA au pays basque ou le FLB en Bretagne, étaient suivis et soutenus par la presse d’extrême gauche. Je ne sais pas si ces qualificatifs, gauche, ou extrême gauche, ont conservé aujourd’hui un sens. Mais je ne crois pas que ce qu’il reste de la gauche, de ses principes, voire de ses illusions, puisse se retrouver dans un corps électoral qui balance entre le Front National et le nationalisme régional. Ou il faudra qu’on m’explique...

 

 

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fleche18 novembre 2017 : #balancetatruie

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Il y a sur la chaîne de télé M6 une émission, Nouvelle Star, dans laquelle des inconnus dont certains sont prometteurs viennent se produire devant un jury de professionnels, une chanteuse, Cœur de pirate, un chanteur, Benjamin Biolay, un compositeur, Dany Synthé (sans doute un pseudo) et une conseillère en image, Nathalie Noennec. Cette semaine, donc, un candidat porte un kilt. La conseillère en image décide de faire son métier : porte-t-il un slip sous son kilt ou est-il nu? Ni une ni deux elle va vers le jeune homme et procède à une vérification en lui passant la main sur les fesses. Je précise que je n’étais pas présent et que je raconte la scène à partir d’articles de presse. Cela, bien sûr, fait du bruit dans Landernau. Protestations diverses sur twitter, lettres au CSA, etc.

De deux choses l’une. Ou bien la conseillère en image a décidé de donner à voir une image forte, pour venger les femmes victimes d’agression sexuelles (c’est sans doute ce qu’elle dira, ou ce que diront ses avocats), ou bien non. Et dans le cas, il faudra créer une version masculine de la fameuse formule féministe #balancetonporc : #balance ta truie. Et pourquoi s'en tenir là, d'ailleurs. Face à la pédophilie dans l'église catholique les victimes pourraient lancer #balancetasoutane. Il y a sans doute d'autres situations qui justifieraient d'autres mots d'ordre du même gente. Je laisse à votre imagination ou à votre expérience le soin de les créer...



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fleche13 novembre 2017 : Si les mots ont un sens...

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Vous vous souvenez sans doute de Raquel Garrido, la porte-parole de Jean-Luc Mélenchon pendant la campagne électorale, passionaria des Insoumis qui, depuis la rentrée émarge chez Bolloré en participant à l’émission Les terriens du dimanche sur C8. Elle vient d’annoncer qu’elle quittait la politique active et s’en est expliquée hier dans le Journal du dimanche. Selon ses dires, c’est le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) qui l’a obligée à prendre cette décision : « Le CSA m’a placée devant un dilemme. Soit renoncer à mon engagement politique soit être décomptée France  insoumise (...) Le CSA a exigé un retrait total de mes activités politiques ». Le problème est que le CSA dément formellement cette version. Selon lui il s’agit d’un décision personnelle de Garrido, explicable par le fait que la société de production de l’émission avait demandé si les chroniques de Garrido seraient  comptabilisées comme du temps de parole politique. Et la réponse fut positive.

De deux choses l’une, donc. Soit Raquel Garrido est une grosse menteuse, soit, comme Jeanne d’Arc, elle entend des voix. Ce qui est sûr, si les mots ont un sens, c’est que le CSA n’a rien exigé, mais que Garrido a décidé, ou choisi, peut-être parce que ses chroniques chez Bolloré lui rapportent plus d’argent que ses activités politiques.

A propos du sens des mots, Abdelkader Merah interrogé par les juges à propos d’un jour où il aurait menacé son frère d’un couteau, a répondu : « Je n’ai pas voulu le planter, je voulais juste le tailler ». Et je reste admiratif et ému devant cette sollicitude fraternelle.


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fleche9 novembre 2017 : Lecture et écriture inclusive (suite)

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Lecture tout d'abord. La neuvième édition de mon Que sais-je? sur La sociolinguistique, mise à jour, vient de sortir, qu'on se le dise.

Quant à l'écriture inclusive, la municipalité de Fontenay-sous-Bois (front de gauche) vient de décider, pour "s'engager pour l'égalité", de l'utiliser dans son guide "à destination des Fontenaysiens" écrit Libération. On aurait pu attendre "à destination des Fontenaysien.e.s", mais personne, même Libération,  n'est parfait. Sur le site de la mairie on trouve d'ailleurs la liste des heures de permanence des "élu-es de la majorité municipale" et des "élu-es de l'opposition", mais sous le titre général de "les élus et leurs permanences". Ici encore, personne n'est parfait.



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fleche6 novembre 2017 : A voix haute

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Les éditions Hatier ont récemment sorti un manuel d’histoire  pour le CE2 utilisant ce qu’il est convenu d’appeler l’ « écriture inclusive », ce qui a lancé depuis deux ou trois semaines un débat comme souvent en France, enflammé, déchaîné et qui parfois déraille. Il s’agit de savoir comment donner (ou s’il faut donner) la même place aux genres masculin et féminin dans l’écriture. Il y a longtemps qu’on a travaillé sur la féminisation des noms de métiers. En 1984 était mise en place  une commission présidée par Benoîte Groult, qui avait mené à la publication d’une directive en 1986. Puis, en 1999, un Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions, préfacé par Lionel Jospin, avait vu le jour. Et depuis lors les publications militantes ou officielles se succèdent. Mais le débat qui s’enflamme aujourd’hui est un peu différent : comment inclure les deux sexes dans la langue ? Il y a par exemple en français des traducteur et des traductrice c’est clair, audible. Mais comment nommer une association ou un syndicat regroupant des traducteurs et des traductrices ? Association des traducteurs et traductrices ? Association de traducteurs/trices, ou des traducteur-rice-s ? Et la même question se pose dans l’accord du participe passé.  Cette inclusion fleurit dans les articles et surtout dans les « opinions » publiées dans la presse : les citoyen.ne.s, les électeur-rice.s, etc.  et cela déclenche des oppositions tranchées avec, comme d’habitude, une sorte de jeu de rôles convenu. Pour simplifier, il y aurait d’un côté l’Académie française, immédiatement qualifiée de réactionnaire, et de l’autre les défenseurs d’une justice ou d’une place à rendre aux femmes, autoproclamés progressistes. Et, comme les choses sont parties, nous allons finir par en venir aux poings (à propos de points !), ou bien les passions se calmeront, le débat sera enterré et nous parlerons d’autre choses, alors que le problème posé n’est pas négligeable.

 

Il est évident que dans cette question des noms de métiers il y a plusieurs cas de figure, et l’on me pardonnera de rappeler ces évidences, voire ces trivialités. D’une part soit la forme féminine existe (chanteur/chanteuse, traducteur/traductrice, etc.), et s’emploie régulièrement,  soit elle n’existe pas (médecin, secrétaire...). D’autre part soit la forme féminine s’entend (président/présidente) soit elle ne s’entend pas (professeur/professeure, député/députée) . Et, bien sûr, le problème est en partie réglé par les articles (un/une secrétaire, le/la secrétaire). Enfin la création d’une forme féminine pose parfois problème : faut-il appeler sans faire rire une femme conduisant un bus par exemple une chauffeuse ?

La même question se pose bien sûr pour l’accord du participe passé : on nous a appris à l’école que le masculin l’emporte sur le féminin. Il est vrai que cette supériorité présumée ou abusive du masculin est récente, elle remonte au 17ème siècle, et qu’auparavant l’adjectif s’accordait avec le nom le plus proche (les hommes et le femmes concernées, les femmes et les hommes concernés) ou avec la majorité (plus de femmes que d’hommes ou l’inverse) et qu’on pourrait revenir à l’un de ces usages. Mais qui décidera ? Et faudrait-il imposer une police de l’orthographe alors que la plupart des enseignants ne pénalisent même plus vraiment les élèves pour les fautes d’accord du participe?

 

En 1990, le Journal officiel publiait un texte intitulé Les rectifications de l’orthographe, précédé d’une longue présentation de Maurice Druon, alors secrétaire perpétuel de l’Académie française et d’une réponse de Michel Rocard, le premier ministre de l’époque. Ce dernier était prudent, ou ambigu :

Il n’a jamais été question pour le Gouvernement de légiférer en cette matière : la langue appartient à ses usagers, qui ne se font pas faute de prendre chaque jour des libertés avec les normes établies. Mais il appartient au Gouvernement de faire ce qui relève de son pouvoir pour favoriser l’usage qui paraît le plus satisfaisant — en l’occurrence celui que vous proposez.

 

 Le rapport portait sur différents points,  l’accent circonflexe, ou des formes comme éléphant ou éléfant, nénufar ou nénuphar, trente et un ou trente-et-un, chariot ou charriot, etc. Et il n’était pas question d’en imposer l’une ou l’autre : « la langue appartient à ses usagers » disait Rocard, conseillé en fait par un linguiste qui se trouve être l’un de mes amis.

 

Pour tenter de dépassionner le débat, jetons sur cette question un regard de linguiste. La première question que je me pose est celle de savoir si c’est par le lexique ou par l’orthographe que l’on parviendra à l’égalité homme-femme. Appeler présidente celle qui préside un groupe industriel est une chose, une autre est de savoir si elle touche le même salaire que les hommes. Et écrire salariés ou salarié.e.s est une chose, une autre est de savoir si ils ou elles touchent le même salaire.  Cette question n’est pas vraiment nouvelle. Déjà en 1978, dans la préface de son livre Les mots et les femmes, Marina Yaguello se demandait : « Suffit-il de supprimer les mots racistes  ou sexistes pour supprimer les mentalités sexistes ou racistes ? ». Et, en bas de page, elle s’adressait aux «lecteurs (trices)», alors que trois pages plus haut, toujours en bas de page,  elle écrivait « le lecteur devra se reporter à la bibliographie.. ». Contradiction ? Hésitation ?

Une autre question porte sur les liens entre la graphie et la phonie. Aujourd’hui les profs conseillent aux élèves, lorsqu’ils ne savent pas choisir entre l’infinitif et le participe passé pour un verbe du premier groupe, de le remplacer par une verbe d’un autre groupe. S’ils ne parviennent pas à choisir entre cela me fait penser... et cela me fait pensé... par exemple, remplacer penser par rire les tirera d’affaire. Mais cette petite anecdote met en lumière une chose fondamentale : l’écrit est une transcription de l’oral. Ce que proposent les partisans (ou les partisanes, ou les partisan.e.s) de l’écriture inclusive inverse les rapports entre l’oral et l’écrit. Comment l’oral traitera-t-il les formes produites par l’écriture inclusive?

Dans le métier que j’ai exercé à l’université, les hommes et les femmes de rang égal et de même indice touchent le même salaire. Or, si l’on peut écrire professeures pour les unes et professeurs pour les autres, cela ne s’entend pas. Les étudiants, ou les étudiantes, ou les étudiant.e.s parleront du prof, et de la prof, mais il faudrait des acrobaties phonétiques pour distinguer entre professeur et professeure, comme cet instituteur de Pagnol (Topaze), dans ce passage par exemple où il faut soupeser avec soin les didascalies :

«  Des moutons...Des moutons...étaient en sûreté dans un parc ; dans un parc (Il se penche sur l'épaule de l'Elève et reprend). Des moutons...moutonss (L'Elève le regarde ahuri). Voyons, mon enfant, faites un effort. Je dis moutonsse. Etaient (il reprend avec finesse) étai-eunnt. C'est-à-dire qu'il n'y avait pas qu'un moutonne. Il y avait plusieurs moutonsse ».

 

Caricature ? Peut-être. Mais que serait une éventuelle réforme dont une bonne partie ne concernerait que l’écrit, n’existerait pas à l’oral ? Faudrait-il, pour lire à voix haute un texte comme les étudiant.e.s sont prié.e.s de se présenter au.à la secrétaire inventer des signes de la mains aussi stupides que celui venus des USA qui indique quel'on met un mot entre guillemets?

Je sais qu’on dira, en catégorisant de façon brutale comme souvent,  que cette écriture inclusive est défendue par les femmes et critiquées par les hommes, ce qui reste d'ailleurs à prouver. Les choses ne sont pas aussi bêtes, ni aussi superficielles. Et il semble peu productif de déclarer une guerre du genre dans l’écriture. Les langues ne sont pas congelées, elles changent sans cessent, dans les pratiquent de ceux qui les parlent. L’écriture suit, ou ne suit pas. Mais la langue est d’abord parlée et, dans la majorité des cas (je veux dire dans la majorité des langues du monde) elle n’est pas écrite. Pour celle qui s’écrivent, est-il raisonnable de créer une forme linguistique pour lecture silencieuse et une autre pour la voix haute ?

De tout cela il faudrait discuter calmement, sans invectives et sans outrances. En parlant du fond et non pas de la forme. En soupesant toutes les conséquences possibles d’une éventuelle réforme. Et, encore une fois,  sans instituer une police de l’écriture qui serait le prodrome d’une police de la pensée. Mais est-ce possible ?

 

 

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fleche3    novembre 2017 : Les mots et les choses

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J’ai eu cette semaine un long entretien avec l’ancien patron des éditions Assimil (qui est le fils du créateur et le père de l’actuel directeur : Assimil est une entreprise familiale) et il m’a, entre autres choses plus intéressantes les unes que les autres, raconté qu’ils ont été parfois menés à modifier un dessin ou un passage dans l’une ou l’autre de leur méthode. En gros, des histoires qui leur paraissaient drôles sont devenues au fil du temps plus du tout drôles, ou des dessins  qui se voulaient comiques ont paru racistes. Le politiquement correct était passé par là. Et j’ai pensé à Michel Foucault qui, dans Les mots et les choses, montrait  que les « conditions de discours » sont historiques, qu’elles évoluent. Ce que l’on peut dire, ce qu’on a le droit de dire, change avec le temps et caractérise une époque. Je me suis par exemple souvent dit que Georges Brassens ne pourrait pas débuter aujourd’hui, qu’il serait immédiatement condamné pour homophobie, misogynie ou attaqué par les militants de la manif pour tous pour discrimination d’une religion... Les « conditions de discours » donc changent, pour le meilleur ou pour le pire.

Deux évènements récents et très différents en attestent.  D’une part, au Pérou, l’élection de la miss nationale a dû en perturber plus d’un ou plus d’une. Traditionnellement, les candidates vont l’une après l’autre au micro et se présentent au public et au jury, déclinant leur nom et leurs mensurations. Cette habitude, qui peut faire penser à une foire aux bestiaux, a été cette année bouleversée. Toutes les candidates ont effet déclaré, après leur nom : « et mes mensurations sont »... Sont quoi ? Sont « 81% des auteurs d’agressions sexuelles sur des jeunes filles de moins de 5 ans sont proches de la famille »,sont  « une fillette meurt toutes les dix minutes, victime de l’exploitation sexuelle », sont « 2202 féminicides en neuf ans dans mon pays », etc. Il s’agissait donc de mettre des mots sur les choses, de dévoiler si je puis dire et, en même temps, de renvoyer les déclarations convenues et humiliantes au folklore. Je ne sais pas si les miss du Pérou feront école, mais le spectacle était réjouissant, même si le verbe réjouir n’est pas vraiment approprié. Disons qu’elles ont secoué le cocotier, et que c’était bien.

L’autre évènement s’est passé en France. Le gouvernement Macron, autoproclamé moderniste, a présenté en grande cérémonie son plan pour l’université. A cette occasion on a vu disparaître la notion de « prérequis », c’est-à-dire, pour le dictionnaire, « les conditions à remplir pour entreprendre une action ou remplir une fonction ». Plus de prérequis donc, parce que le mot faisait irrésistiblement penser à la sélection et que les syndicats étudiants n’en voulaient pas. Et on l’a remplacé par attendus. Ce terme existe surtout dans le langage juridique et désigne les éléments qui fondent un jugement, justifient une décision. C’est dire qu’il ne change pas grand chose à la situation des bacheliers qui souhaitent entrer à l’université. Jusqu’ici on voulait leur imposer des prérequis pour les y accepter, c’est-à-dire les connaissances qu’on attendait d’eux, dorénavant ils devront répondre à des attendus. Cela change tout selon la ministre de l’enseignement supérieur, cela ne change en fait rien. On a juste ajouté une couche de peinture (on proposera ou imposera à ceux qui ne remplissent pas les prérequis ou les attendus  des cours de recyclage), mais on a surtout changé un mot sans changer la chose. Les « conditions de discours » chères à Foucault sont ici déclinées à la mode de la langue de bois.

Pour revenir à ce par quoi j’ai commencé, la méthode Assimil, des auteurs facétieux en avaient donné une parodie savoureuse, la Méthode à Mimile, consacrée à l’argot. Mais qui rédigera La langue de bois ans peine ?

 

 

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fleche30  octobre  2017 :Le "bien" et le "vrai"

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Dans un ouvrage récent (Le danger sociologique, Paris, PUF, 2017) Gérald Bronner et Etienne Géhin adressent à certains disciples de Bourdieu une critique un peu rude : selon eux ils subordonneraient leur démarche scientifique à leurs choix militants. Je n’entrerai pas dans ce débat (mes compétences sont en la matière limitées) mais voudrais poser le même type de question à propos d’un thème  dont l’actualité est chaude.

Il existe sur Internet une liste grâce à laquelle  les sociolinguistiques du monde francophone échangent des informations professionnelles: annonce de colloques ou de publications, appel à communications, etc. Mais, de temps en temps, le réseau s’enflamme. Ainsi, à la fin de ce mois d’octobre, un thème l’a subitement animé: la façon dont une partie de la presse traite ce qui se passe en Espagne et plus particulièrement en Catalogne. Les choses sont allé très vite. Le 24 octobre, un message signalait, sans commentaire, un article du quotidien Le Monde, « Catalogne, les langues se défient ». Le jour même, un autre message s’étonnait « qu’un journal si prestigieux adopte une direction si peu informée. C’est le quota que Le Monde doit payer au 15% du groupe espagnol PRISA ? ». Le lendemain, un autre message dénonçait le « parti-pris de dénigrement non seulement des indépendantistes (...) mais aussi des catalanistes voire des Catalans en général, ce qui frise parfois le ridicule. Le summum est atteint dans l’article que vous citez où l’auteure (par ignorance ?) ne dit rien du catalan comme langue officielle (...) Seulement voilà,  notre « journal de référence » n’est plus ce qu’il était, comme du reste El Pais, son confrère espagnol du même groupe de presse qui ne cesse de glisser sur la même pente d’oubli de la plus élémentaire déontologie journalistique au nom de l’intérêt supérieur de la Nation ».

J’arrête là les citations mais tout cela donnait un peu l’impression de taurillons s’excitant subitement à la vue  d’un bout de chiffon rouge. Car on trouve dans ces quelques extraits des traces de théorie du complot (Le Monde comme El Pais seraient vendus, car membres du même groupe de presse), des arguments d’autorité (Le Monde est « peu informé », sous-entendu : « nous, nous sommes bien informés »), voire des accusations plus graves (absence de déontologie, soumission à « l’intérêt supérieur de la Nation »), mais pas le moindre argument politique ou scientifique. Et, du coup, le message global semblait être : Le Monde et El Pais ont tort parce qu’ils ne pensent pas comme nous. Il y a là, hélas, une tendance assez répandue qui, de façon plus large,  peut se résumer ainsi : ce qui est bien (aux yeux de notre idéologie, ou de nos choix politiques ou militants), c’est-à-dire ce qui nous conforte, est vrai. Tendance qui est tout sauf scientifique et risque de mener parfois un trucage des données, ou à un aveuglement volontaire face à ces données lorsqu’elles ne vont pas dans le sens que nous souhaitons.

Mais là n’est pas le problème. Je l’ai déjà écrit ici, la Catalogne aura sans doute un jour un statut d’autonomie plus large, peut-être son indépendance. J’ai aussi écrit que je détestai les hymnes, les drapeaux, les frontières, les nations. Mon avis n’engage que moi, mais nous pouvons espérer que la démocratie réglera tout cela, alors que je relate autre chose, un emballement peu scientifique (je rappelle que tout cela s’est exprimé sur une liste de diffusion scientifique),  déraisonnable, et un déchaînement de dénonciations assez peu sympathiques et s’apparentant à de la délation.

Le hasard a fait que dans le numéro du Monde du 29 octobre le médiateur du journal, qui ne semble pas avoir lu la liste dont je viens de parler, répondait au courrier de lecteurs reçu à propos de cette question. « Depuis plusieurs semaines, vous êtes très nombreux à nous écrire à propos de ce qui se passe en Catalogne (...) soit pour exprimer votre point de vue ou pour apporter un éclairage historique original, soit pour nous reprocher de ne pas partager votre opinion ». Et il poursuivait : « Pour certains d’entre vous, nous serions des suppôts du pouvoir central madrilène ; pour d’autres, au moins aussi nombreux, nous aurions succombé à une forme de sympathie coupable envers la cause indépendantiste catalane ».  Ainsi le quotidien aurait reçu (je n’ai pas les moyens de le vérifier) autant de lettre l’accusant de favoriser Madrid que de lettres l’accusant du contraire. Et les « scientifiques » de la liste de diffusion se classaient  donc dans l’un de ces groupes.

A chacun son « bien » et à chacun son « vrai ». Mais si la politique devrait consister à rendre possible ce qui est souhaitable, ce n’est pas vraiment le rôle de la recherche scientifique.

 

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fleche23  octobre  2017 : C'est écrit dans le journal

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Pauline Julien, une chanteuse québécoise qui était chère à mon cœur, avait écrit une chanson ironique,  C’est marqué su’l’journal, pour se moquer de cette presse qui peut nous faire avaler n’importe quoi, et de la crédulité de certains de ses lecteurs.  Et l’expression courante en français, «c’est vrai, puisque c’est écrit dans le journal » , joue un peu la même fonction. On croit ce que l’on lit, lorsqu’on sait lire bien sûr.

A propos, vous connaissez l’histoire du lion qui s’était fait sodomiser par un singe ? C’est un lion qui se promène dans la forêt et voit un singe dans un arbre.

-Bonjour, petit singe, veux-tu venir jouer avec moi ?

-Non, répond le singe, je te connais, tu es un méchant lion, tu as bouffé plusieurs de mes frères singes.

Le lion nie, insiste, proteste de son innocence, au point que le singe semble hésiter :

-« D’accord, je vais venir jouer avec toi, mais d’abord je vais t’attacher la gueule et les pattes. »

Le lion accepte, le singe prend des lianes, fait un lasso et attrape la gueule du lion, qu’il attache fermement, puis un autre lasso pour attacher ses pattes, descend de son arbre et, pour se venger des méchancetés passées du lion, il le sodomise. Puis, conscient d’avoir fait une grosse bêtise, il se sauve en courant. Le lion, furieux, se débat, se libère de ses liens, et part à sa poursuite. Le singe court, court, ne sachant où se cacher, il aperçoit un journal qui traînait par là, le prend, le déplie et se cache derrière. Le lion arrive, voit ce lecteur et lui demande :

-Vous n’avez pas vu un singe ?

-Quoi ? Celui qui a enculé un lion ?

Et le lion :

-C’est déjà dans le journal !

 

Mais laissons ce singe et ce lion et revenons à nos moutons. je viens de trouver, ce n’est pas d’ailleurs la première fois, une autre forme de crédulité tout aussi intéressante. J’ai parfois entendu des musulmans me dire que ce que racontaient les linguistes était déjà dans le Coran ou chez les premiers grammairiens arabes, que Saussure n’avait rien inventé. Or, si j’en crois la presse de ce matin, l ‘autorité palestinienne manquerait de médicaments, en particulier de contraceptifs. J’ai ainsi appris que, dans la bande de Gaza, 53% des femmes mariées prennent un contraceptifs et en même tems, comme dirait Macron, qu’elles ont en moyenne entre quatre et cinq enfants. Ma première réaction a été que les Israéliens sont bien bêtes. Eux qui craignent comme Azraël (l’ange de la mort, chez moi, en Tunisie, on l’appelle Azraïne) la croissance démographique des Palestiniens, devraient les inonder de contraceptifs, non ? Et puis je me suis dit que de toute façon l’Islam devait les interdire.

Et bien non, je me trompais. Le cheikh Omar Nofal, « autorité religieuse et juridique respecté de la bande de Gaza », aurait déclaré : « C’est autorisé si c’est choisi par le couple, le Coran le dit ». Alors, si le Coran le dit ! Mais, même si  j’avoue ne pas être très compétent en la matière, je ne suis pas persuadé que la contraception était à l’époque ce qu’elle est aujourd’hui. Donc le Coran a non seulement autorisé la contraception (à condition que le mari soit d’accord, il ne faut pas exagérer le libéralisme en laissant les femmes libres de choisir seules), mais il avait prévu la contraception moderne. Ceci dit, j’aime bien apprendre, découvrir,  je suis ouvert. Alors, si quelqu’un peut me signaler la sourate dans laquelle apparaît cette prévision et cette autorisation, je me précipiterai sur elle. Et, bien sûr, je la publierai dans un journal.

 

 

 

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fleche20  octobre  2017 : La sardine et la baleine

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Non, ce n'est pas une fable de La Fontaine, du genre  "la sardine ayant nagé tout l'été..." C'est une histoire vraie, ou plutôt deux histoires vraies.

Chaque fois que l’on veut illustrer les galéjades marseillaises, on lance la même formule : « la sardine qui a bouché le port de Marseille », ce qui apparaît bien sûr comme une bonne blague. En fait tout cela est simplement une affaire de sourde et de sonore diraient les phonéticiens, un D ayant remplacé un T. En 1779 une frégate portant le nom d’Antoine de Sartine, ministre de la marine de Louis XVI, s’écrasa contre des rochers  puis coula dans le goulet d’entrée du vieux port. Il fallut utiliser des treuils et batailler quelques jours pour le dégager. Les Marseillais, certes, galèjent volontiers, mais c’est la Sartine et non pas une sardine qui avait bouché le port. Et d’ailleurs, si quelque chose devait le boucher aujourd’hui, ce serait plutôt, suite aux grèves à rallonge des employés de la voirie, les tonnes d’ordures qui parsèment les trottoirs de la ville.

 

Et pourtant ! Avant-hier, une baleine est entré dans le vieux port. Enfin pas vraiment une baleine mais un rorqual, un jeune rorqual qui mesurait quand même de 10 à 15 mètres de long. Entré le nez vers l’avant, enfin le rostre vers l’avant, il était incapable de se retourner pour se diriger vers le large, coincé contre le quai au pied du Pharo. Il a fallu l’intervention de plongeurs des marins pompiers et un canon à eau pour rediriger l’animal dans le bon sens.

Du rorqual à la baleine il n’y a qu’un pas, ou un brasse. Peut-être dans quelques dizaines d’années racontera-t-on l’histoire du bas de laine qui a bouché le port de Marseille.

 

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fleche15  octobre  2017 : La faute aux antibiotiques

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Oui, je sais, je vous avais dit que je serais au Brésil. Mais une bronchite carabinée m’a empêché de prendre l’avion. Du coup, bourré d’antibiotiques, j’ai pu assister hier soir à la causerie d’Emanuel Macron. Causerie, c’est bien le mot car le président a parlé, parlé, même s’il a précisé d’entrée de jeu qu’il ne voulait pas de «de présidence bavarde », ce pourquoi il ne rencontrait pas souvent la presse, qu’il voulait garder la solennité » de sa fonction. Il a pourtant donné l’impression de bavarder, à un tel rythme que les trois journalistes venus l’interroger avaient parfois du mal à placer un mot. Interrogé sur son vocabulaire bien éloigné de la solennité   qu’il invoquait (fainéants, cyniques, gens de peu, mettre le bordel)  il a répondu, sans doute conseillé par je ne sais quel linguiste un peu démodé,  en termes de « registres » et de « contexte »: fainéants, cyniques, sont pour lui d’un registre élevé, « le mot bordel c’est du registre populaire, comme dit l’Académie française », « les gens de peu : on sort le texte du contexte », et d’ailleurs  « nos élites politiques se sont habitués à ne plus dire les choses ».

Lui il dit des choses, beaucoup, trop, les répète plusieurs fois de suite, longuement. Des choses ou plutôt des mots qu’il enchaîne comme une tricoteuse championne du monde de vitesse (cela doit exister, le championnat du monde de vitesse des tricoteuse, non ?). Pujadas lui demande à plusieurs reprises des réponse rapides, des réponses plus courtes, des réponses en quelques mot, en vain. J’étais un peu abruti par les médicaments et cela m’a peut-être empêché de percevoir les subtilités de son discours. Je n’ai donc perçu qu’un type lisse, un peu fade et surtout bavard, au milieu d’un décor dont la caméra léchait certains détails, des livres en pile (avec un Malraux bien visible), une tapisserie d'Alechinsky, un galet tricolore. Mais le président était sans doute très bien, et si je ne l’ai pas compris c’est la faute aux antibiotiques.

 

 

 

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fleche11  octobre  2017 : Docimologie

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Le numéro du 11  octobre de Charlie Hebdo à, en couverture, un dessin représentant trois homme cagoulés, armés de kalachnikovs, assis derrière une table dont la nappe est ornée de l’emblème corse, une tête de maure. Et l’un d’eux dit : « nous exigeons un débat ». Au dessus, en titre : Les Catalans plus cons que les Corses. Cela pose une question à laquelle je n’ai pas le temps de tenter de répondre : je pars travailler au Brésil et ne reprendrai la plume (enfin, le clavier) que d’ici dix jours. Alors je vous laisse un devoir de vacances. Répondez à la questions Les Catalans sont-ils plus cons que les Corses. Et, en question subsidiaire : Les Espagnols sont-ils plus cons que les deux précédents ?

Cela pose, bien sûr, quelques problèmes théoriques : comment mesurer la connerie ? Vous exposerez donc votre méthodologie.

Et pour les ignorants qui ne savent pas ce qu’est la docimologie (du grec dokimé, « épreuve » et logos, « discours ») : c’est la science de l’évaluation en pédagogie, ou si vous préférez la science de la façon dont on note les examens. Vous avez le droit de consulter les travaux d’Henri Piéron, mais je ne suis pas sûr que cela vous aidera beaucoup dans votre tâche.

 

 

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fleche9  octobre  2017 : Islamo-gauchisme, racisé, fachosphère...

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Sonia Nour (pourquoi ne pas la nommer, son nom est désormais partout), qui travaille à la mairie de La Courneuve, a mis lundi dernier sur Facebook, après l’assassinat de deux jeunes-filles à la gare de Marseille, le texte suivant :

« Quand un martyr égorge une femme et poignarde une autre là ça fait du bruit. Terrorisme, du sang, civilisation Bla Bla Bl... Par contre que le terrorisme patriarcal nous tue tous les deux jours on l’entend moins votre grande gueule ».

Immédiatement, le maire (PCF) l’a suspendue. Et des membres de l’UNEF (S. Nour était membre du bureau de ce syndicat étudiant en 2010) ont protesté, expliquant que l’intéressée faisait « un lien utile et nécessaire entre classe, race et genre » tandis que d’autres reprochaient au maire d’avoir agi « sous la pression de la fachosphère » ou expliquaient que « la violence de la charge contre Sonia Nour tient principalement au fait qu’elle est racisée ».

Martyr, fachosphère, racisée, nous entrons dans une constellation sémantique qui mérite qu’on prenne quelques minutes pour y réfléchir. Jean-Luc Mélenchon vient de démissionner d’une commission parlementaire sur la Nouvelle-Calédonie, parce qu’il ne supportait pas que le président en soit Manuel Valls, selon lui « personnage extrêmement clivant » (Mélenchon, lui, n’est pas clivant) ayant « une proximité avec les thèses ethnicistes de l’extrême droite ». Valls répond vertement, dénonçant un discours « ignoble et outrancier », ce à quoi Mélenchon réplique que « la bande à Valls est totalement intégrée à la fachosphère et à sa propagande ». Ajoutons pour compléter le tableau que Valls avait, il n’y a guère, qualifié le discours des députés de la France insoumise d’ « islamo-gauchiste ». Et notre constellation sémantique s’enrichit : après martyr, fachosphère, racisée donc, voici arriver ethniciste et islamo-gauchiste...

Ce n’est peut-être pas par hasard que dans ces créations lexicales apparaissent à la fois l’UNEF et la France insoumise. J’ai un attachement très personnel à l’UNEF, j’en étais vice-président à l’information en 1964-1965 et depuis lors j’ai toujours suivi son évolution avec intérêt. En 1965 le syndicat avait 100.000 adhérents, chiffre qui est tombé à 2.000 à la fin des années 1960. L’organisation, exsangue, est alors une proie facile pour l’Union des Etudiants Communistes et le PSU qui tentent de prendre le contrôle de ses dépouilles. Le syndicat explose en 1970, puis se réunifie en 2001. Il avait 29.000 adhérents en 2005, 20.000 aujourd’hui, et se trouve dans la même situation qu’en 1970 : on tente de récupérer cette structure moribonde. Après l’UEC, le PSU puis le PS (Benoît Hamon était alors à la manœuvre), il semble que ce soit aujourd’hui le tour de la France insoumise. Cet été, huit membres de la direction de l’UNEF en ont été exclus: ils étaient tous membres de LFI, et soupçonnés de vouloir noyauter le syndicat. Or l’organisation étudiante est traversée par des débats intenses, en particulier à propos de la laïcité. On y organise par exemple des réunions « non mixtes racisées » (tiens ! Revoilà le racisé), c’est-à-dire  des réunions d’hommes ou de femmes, mais pas les deux, Africains et Maghrébins : les blancs ou les blanches en sont exclus. On croit rêver, mais cette longue parenthèse sur l’UNEF nous ramène à ce qui se passe aujourd’hui.

Que LFI tente de prendre le pouvoir à l’UNEF ne serait pas étonnant : il s’agit d’un technique trotskiste classique. Mais le thème de la race et de la religion pose en ce moment problème au sein de l’extrême gauche. Et ce n’est pas par hasard si des membres de l’UNEF se sont portés au secours de S. Nour. Elle utilise dans son texte un mot, martyr, qui est tout sauf innocent, correspondant à l’arabe chahid désignant aujourd’hui pour les islamistes celui qui meurt pour la religion. Pour certains en effet, l’islam doit être analysé comme une victime. Le Parti des Indigènes de la République par exemple, qui veut « décoloniser la république » et défendre « les Noirs, les Arabes et les musulmans ». Or une députée de LFI, Danièle Obono, s’est récemment illustrée en répondant à un journaliste qui lui parlait d’un chauffeur de bus musulman refusant de prendre le volant après une femme que cela n’avait rien à voir avec la religion ou la radicalisation mais n’était qu’un signe de machisme. Des Indigènes de la République à la France insoumise en passant par une partie de l’UNEF apparaît ainsi comme un fil rouge, au bout du compte opposé à la laïcité: la volonté de dédouaner l'islam. Je pourrais multiplier les exemples de cette gêne, à l’extrême gauche, mais elle peut se ramener à un grand principe : ce qui se passe dans les attentats, les massacres, n’a rien à voir avec l’islam. Et la constellation sémantique qui en découle, martyr, islamophobie, racisé, fachosphère d’un côté, islamo-gauchiste, ethniciste de l’autre, en témoigne bien. Le Parti des Indigènes de la République continuera très certainement sur la même voie, mais Mélenchon pour sa part se tait (comme il continue à se taire sur le Venezuela) : il laisse parler l’inénarrable Corbières. Entre aveuglement ou opportunisme et réalisme, il lui faudra pourtant bien trancher un jour.

 


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fleche3  octobre  2017 : Jeu à somme négative

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Un jour ou l’autre, la Catalogne aura une forme d’indépendance, à ses risques et périls. Après tout, le droit des peuples à l’autodétermination est un principe acquis et, sur le fond, il n’y a pas de débat. Sur la forme, en revanche...

Au Québec comme en Ecosse des référendums ont été organisés sans que cela suscite le moindre problème. Dans les deux cas, le résultat fut négatif. Et dans les deux cas aussi la consultation avait été organisée dans le cadre de la loi du Canada ou de la Grande Bretagne, un peu comme la France a procédé en Nouvelle Calédonie. La Catalogne, ou plutôt certains de ses dirigeants, ont procédé à l’inverse. Dès le début Madrid a annoncé que si la Catalogne organisait de son propre chef un référendum, elle se mettait dans l’illégalité, ce qui est sans doute juridiquement vrai. Dès lors, Barcelone a répliqué qu’il serait de toute façon organisé.  Comme des petites frappes de cour de récréation, le premier ministre Rajoy et le président de la Generalitat Puigdemont ont haussé le ton, montrant leurs muscles et faisant dans l’hystérie. A des lieues de la politique, ils ont joué aux petites machos, ou aux roitelets.

Pour ma part je déteste les frontières, les drapeaux, les hymnes. C’est vous dire que les arguments des uns et des autres me laissent froid.

Dans la théorie des jeux et de la décision, on distingue entre les jeux à somme nulle et les jeux à sommes positive. Dans le premier cas, la somme que les uns perdent est la même que celle perdue par les autres, comme la somme d’argent sur un tapis de poker : l’un des joueur ramasse ce que les autres ont perdu. Dans le second cas, tout le monde gagne, mais pas la même chose, bien sûr. Si Madrid et Barcelone jouaient aux dés, ils y aurait un vainqueur et un vaincu. S’ils discutaient ils pourraient tous deux sauver la face (on dit en Chine qu’il faut toujours « laisser une face » à l’ennemi) et parvenir à une solution raisonnable. Ils sont en fait en train d’inventer un autre cas de figure : un jeu à somme négative, dans lequel tout le monde perdrait. Enfin, pas tout à fait, car un troisième larron pourrait tirer les marrons du feu : le nationalisme. On a vu ce que cela a donné dans l’ex-Yougoslavie.

 

 

 

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fleche1er  octobre  2017 : régime alimentaire

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Il y a quelques mois je dînais, à Paris, chez des amis journalistes et, en arrivant, nous trouvâmes trois autres invités. Des Américains. C’était peu de temps après l’élection de Trump et, tout au long de l’apéritif et  durant les hors d’œuvres, la conversation porta sur la politique. Arriva le plat principal, un rôti ou un gigot, je ne sais plus, et en cœur ou presque ils lancèrent : « sorry, we are vegetarian ». Vous imaginez la tête de la maîtresse de maison, obligée d’improviser en hâte pour eux un plat de remplacement... Avec ma compagne, sur le chemin du retour, nous nous dîmes qu’ils étaient soit inconscient soit impolis : comment accepter une invitation sans préciser une telle chose ?

Ce matin, j’écoutais sur France Inter une émission que j’aime bien, On va déguster, qui porte sur la cuisine et dans laquelle je trouve parfois des recettes intéressantes. Cette fois-ci l’émission portait sur la cuisine végétarienne. Enfin, pas tout à fait car ils distinguaient entre végétariens, végétaliens et véganes. Vous connaissez les différences entre ces trois catégories ? Si non, vous n’êtes pas venus pour rien. Les végétariens ne consomment aucune chair animale, ni viande ni poisson. Les végétaliens, pour leur part, refusent en outre les fruits de mer, la gélatine, la pressure, le miel, les œufs... Comme quoi la simple alternance entre un l et un r change bien des chose. Cela me fait penser à une blague que l’on racontait lorsque Clinton était président des Etas Unis. Lors d’un voyage officiel dans un pays peu démocratique et dont la langue confondait le l et l e r, sa femme, Hillary, d’humeur provocatrice, demanda au chef d’état : « When did you have your last election ? » Et il répondit « This morning ». Mais restons sérieux. Quant aux véganes, ils ne consomment ni viandes ni poissons ni produits laitiers ni œufs ni miel mais excluent aussi les produits issus des animaux (cuir, fourrure, laine, soie, cire d’abeille, etc.).

Je croyais être au bout de mon apprentissage, mais non. Le journaliste qui présente l’émission ajouta qu’il y avait un débat chez les véganes à propos des truffes. Les truffes ? Oui, les truffes. En effet, les véganes sont antispécistes, ils sont contre la domination d’une espèce par une autre, en particulier contre la domination ou l’utilisation de l’espèce animale par l’espèce humaine. Qu’est-ce que cela a à voir avec les truffes ? Et bien, si, pour chercher des truffes on utilise un cochon ou un chien truffier, les véganes sont contre la consommation de ces truffes. Je sais, cela s’apparente à la sodomisation de diptères brachycères... Mais, en même temps, cela m’a posé un grave problème. Imaginons que j’adhère à la légitime idéologie végane, et que je décide dorénavant de ne consommer que des légumes et des fruits. Je serai alors confronté à un dilemme. Les arbres fruitiers ne sont pas, en effet, auto-fertiles, et la production de fruits nécessite une pollinisation croisée (le pollen d’une fleur doit être déposée sur les stigmates d’une autre fleur), ce transport étant assuré soit par le vent soit par des abeilles. Donc, si je suis dans l’impossibilité de savoir si les fruits qui se trouvent dans mon assiette doivent leur existence au vent ou à une abeille, je m’abstiendrai d’un consommer. Me restent donc les légumes. Mais alors il me faut savoir si le labour des champs dans lesquels ils sont produits est effectué à l’aide d’une charrue ou d’un tracteur. Dans le premier cas, si la charrue est tirée par une vache, mon antispécisme m’interdira leur consommation. Et dans le second cas, le tracteur fonctionnant à l’essence ou au mazout, produits polluants comme on sait, mon véganisme entrera en conflit en conflit avec mon écologisme. Allez, je vais me faire griller une côte de bœuf.

Mais nous vivons vraiment une époque moderne.

 

 

 


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fleche 21 septembre  2017 : Rétro

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Le cinéma vit à l’heure du biopic,  comme on dit en globish pour biographie ou film biographique. Un Gauguin vient de sortir, après un Van Gogh naguère, et des dizaines d’autres, consacrés à Piaf ou La Fontaine en 2007, Sagan, Coluche, Chanel et Mesrine en 2008, Gainsbourg ou Camus en 2009, Louise Michel ou Carlos en 2010, Claude François en 2012, un cheval (Jappeloup) et Camille Claudel en 2013, Yves Saint Laurent deux fois en 2014, Pierre Brossolette en 20015, Chocolat, Dalila, Django Reinhardt  et Cézanne en 20016, pour nous en tenir aux années récentes à quelques sujets français.

 

Deux films qui viennent de sortir, Le Redoutable et Barbara changent cependant un peu la donne. Il ne s’agit pas d’une continuité, de la naissance à la mort d’un individu, mais d’un effet de zoom sur un moment limité d’une vie, dans le cas de Godard, ou d’une mise en abyme d’un film en train de se faire dans le film, pour Barbara. Du coup, nous sommes presque dans l’anti-biopic. Le Redoutable peut en laisser certains sur leur faim mais, pour quelqu’un de ma génération, il évoque des manifs auxquelles il a participé ou des amphis de la Sorbonne bondés qu’il a connus. Il y a Godard, bien sûr, le Godard mao (enfin, « le plus con des Suisse pro chinois» comme on disait alors), un Godard extrémiste et influençable à la fois, un peu autiste, fermé sur lui-même, bref un homme dans une tempête historique et personnelle. Quant à Barbara, il en va un peu de même : on ne la raconte pas, on la donne à voir, « en vrai » par le biais d’images d’archives et « en faux » lorsqu’une actrice qui doit la jouer s’y prépare et, là aussi, les gens de ma génération retrouvent des échos d’une Barbara qu’ils ont découverte au début des années 1960, à l’Ecluse (un des rares cabarets disposant d’un piano : ailleurs on s’accompagnait à la guitare), puis suivie, de disque en disque, de spectacle en spectacle. Encore une fois, donc, non pas un biopic mais un zoom légèrement pointilliste.

Reste cependant une question : biopic ou pas, anti ou faux biopic, ce cinéma s’attache tout de même à des moments du passé, à des personnages ou à des œuvres qui ont marqué notre histoire récente, les chansons de Piaf, Cloclo ou Barbara, les vêtements de Saint-Laurent, la guitare de Django, les romans de Sagan, etc.  De quoi un cinéma qui regarde ainsi dans le rétroviseur, est-il le signe ? Nostalgie ? Volonté de rattraper des bribes de mémoires ? De réveiller ou de titiller le dortoir de notre mémoire ?

 

Un qui n’arrête pas de regarder derrière, c’est Mélenchon, qui ne se console pas de son échec à l’élection présidentielle. Son porte-parole, Alexis Corbières, a trouvé une façon originale de présenter les choses : Macron, dit-il, n’a aucune légitimité, il n’a recueilli que 18% des voix des électeurs inscrits. C’est bien sûr une façon de compter comme une autre, à deux petits détails près. D’une part, il s’agit du résultat du premier tour (en comptant de la même façon Macron a obtenu au second tour un peu plus de 43% des inscrits). D’autre part, Corbières devrait rappeler que Mélenchon, lui, n’a alors recueilli que 14% des voix. Mais les rétroviseurs sont parfois déformants.

 

Une autre façon, elle-aussi récente, de regarder dans le rétroviseur, touche au politiquement correct. Après les évènements  aux USA, à Charlottesville, qui ont en particulier vu l’émergence d’une volonté de supprimer partout les statues du général Lee, certains réclament que l’on fasse disparaître de l’espace public français  les traces de l’esclavage. Ainsi une pétition récente réclame que l’on débaptise les lycées Colbert, parce que ce ministre de Louis XIV  est le fondateur de la Compagnie des Indes occidentales et l’initiateur du Code noir. Mais pourquoi s’arrêter à Colbert ? Bonaparte a rétabli l’esclavage en mai 1802 et il y a partout en France des lycées, des rues, des places qui portent son nom. Et faut-il d’ailleurs ne lui reprocher que ce rétablissement? Il a fait tuer des milliers de Français dans ses campagnes et fait massacrer d’autres milliers d’Européens. Supprimons donc Bonaparte de l’espace public, qui déborde en effet de noms propres qui sont souvent bien sales. Une grande entreprise de nettoyage s’impose, qui impliquerait que des commissions examinent, cas par cas, tous ces noms et décident ou pas de les oblitérer ! Voltaire, qui dans son Traité de métaphysique défendait la supériorité de l’homme blanc, y survivrait-il? Je n’en sais rien, mais ces commissions en décideraient. Et Céline, faudrait-il l’interdire dans toutes les bibliothèques et l’oublier dans les cours de littérature ? Et Jules Ferry, qui théorisa la colonisation ? Et Thiers, le massacreur de la Commune de Paris ? Et, pourquoi pas, Saint Michel, ce massacreur de dragons ? Je rigole ? Oui, je m’amuse en partie. Mais le communautarisme est en train de faire en France des ravages. L’esclavage, faut-il le rappeler, a été une chose horrible. Et regarder dans le rétroviseur est une démarche fondamentale. Mais analyser ce qu’on y voit relève du travail des historiens, non pas dans un esprit revanchard mais dans une volonté de mise en perspective, d’analyse. Plutôt que de supprimer les lycées Colbert, Ferry, Bonaparte ou Thiers (laissons de côté Saint-Michel pour cette fois), ne faut-il pas mieux expliquer aux élèves qui ils furent et ce qu’ils firent?  Vouloir faire disparaître certains noms des édifices publics, n’est-ce pas oblitérer une partie de l’histoire ? N’est-ce pas se masquer les yeux plutôt que de faire la lumière sur le passé ? Et n’est-il pas plus efficace de rendre aux Noirs, puisque c’est le CRIN (conseil représentatif des associations noires) qui appelle à débaptiser les lycées et collèges Colbert, de leur rendre donc leur place dans l’histoire de France ?

Je sais, ce débat est complexe, mais je crois préférable de l’aborder de front et de regarder notre passé en face plutôt que de se donner bonne conscience en barbouillant ses traces sur des plaques de rues ou des frontons de lycées.

 

Allez, pour terminer avec le sourire et quitter le rétro pour l’immédiate actualité, Macron a déclaré hier à New York, devant un public de Français :  « j’ai décidé qu’en novembre prochain nous sortirons de l’état de droit...euh, de l’état d’urgence ».

 

 


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fleche 6 septembre  2017 : L'entrisme et la Nadine Morano de la France insoumise

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Raquel Garrido, porte parole de la France insoumise et avocate de Jean-Luc Mélenchon, vient de prendre un curieux virage à 180 degrés : elle travaille désormais comme chroniqueuse (à partir du samedi 9) dans l’émission « Salut les terriens », c’est-à-dire qu’elle travaille pour Bolloré, l’une des têtes de turc de la France insoumise. A ce titre elle a été accréditée à la conférence de presse du Premier ministre le 31 août, alors qu’elle n’est pas journaliste. Dans la profession on s’étonne ou on fulmine : que faisait-elle là ? Certains avancent l’hypothèse qu’il s’agit d’un coup monté par Matignon pour décrédibiliser la profession : si n’importe qui peut poser une question dans une conférence de presse, alors les compétences des journalistes sont rabaissées...

Ce qui est sûr, c’est que Raquel Garrido n’a jamais vraiment fait dans l’information. Pendant la campagne présidentielle, elle s’est surtout illustrée par son usage continu de la langue de bois et, le soir du premier tour elle a nié jusqu’au bout (enfin, disons le plus tard possible) l’élimination de Mélenchon. Hier soir, invitée sur la 5, elle s’est lancée dans un discours fumeux pour défendre, encore une fois, le Venezuela, agressant Patrick Cohen, donnant des leçons "d'impartialité". Depuis des mois elle me fait furieusement penser à Nadine Morano: l’une est blonde l’autre brune, l’une est bien à droite l’autre d’extrême gauche, mais toutes deux ont été porte-parole (l’une du RPR l’autre de la France insoumise) et toutes deux sont prêtes à utiliser n’importe quel argument pour défendre leur chef ou leur ex-chef (Sarkozy pour l’une, Mélenchon pour l’autre) et leur ligne politique. La France insoumise a donc trouvé sa Nadine Morano.

Mais que fait-elle chez Bolloré ?

Nous entrons là dans un autre débat. Le trotskisme français, longtemps divisé en deux grandes tendances, le pablisme et le lambertisme (la tendance de Mélenchon mais aussi, naguère, de Lionel Jospin, de Jean-Christophe Cambadélis  ou des frères Assouline), a toujours pratiqué l’entrisme, cherchant à noyauter des partis (le PCF, Le PS, en particulier par le biais de leurs organisations de jeunesse) ou des syndicats pour y faire progresser ses idées. Certains l’ont faire de façon clandestine, d’autres ouvertement. Or, même si aucun commentateur politique ne semble l’avoir souligné, du moins à ma connaissance, j’ai l’impression que la France insoumise est en train de réussir ce que les petits mouvements trotskistes ont toujours raté. Lutte Ouvrière et la Ligue Communiste (reconvertie en Nouveau Parti Anticapitaliste), malgré le talent d’Arlette Laguiller ou d’Olivier Besancenot, n’ont jamais réussi à fait un score à deux chiffres dans les élections. Mélenchon oui. Et je crois que l’entrisme est l’un des éléments explicatifs de sa statégie.

Mais de là à noyauter la télévision de Bolloré ! La Nadine Morano d’extrême gauche se fait peut-être beaucoup d’illusions.

 

 

 


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fleche 3 septembre  2017 : Empapaouter

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En général propre sur lui, lisse et l’air un peu niais, le premier ministre s’est pourtant lâché aujourd’hui dans le Journal du dimanche. Interrogé sur le fait de savoir s’il était mal préparé lors de son interview par Jean-Jacques Bourdin (souvenez-vous, « j’suis un gars sérieux », voir mon billet du 28 août) il a répondu : « Je connais tellement de gens, en politique, qui font semblant de savoir et qui vous empapaoutent... Moi pas. Je ne connais pas tous les chiffres par cœur, je ne suis pas Wikipedia ». Donc, contrairement à « tellement de gens, en politique » et à Wikipedia, le premier ministre ne nous empapaoute pas. Du moins à ce qu’il dit. Mais sait-il ce qu’il dit ?

Dans l’ouvrage récent le plus sérieux consacré à la « langue verte », Dictionnaire de l’argot (1990),  Jean-Paul Colin glose le verbe empapaouter par « sodomiser » et pour empapaouté il écrit :  « n.m. Syn. Enculé ». Pour l’étymologie, cependant, il ne se mouille pas, reprenant une vieille explication (1924) de L. Tailhade citée par Jacques Cellard et Alain Rey dans leur Dictionnaire du français non conventionnel (1980). Après avoir traduit le verbe par « sodomiser, dans une relation homosexuelle », ils donnaient comme étymologie « formation plaisante, à partir sans doute de empaffer, avec une pseudo filiation évoquant une peuplade imaginaire (cf. aller se faire voir chez les...) » Mais Alain Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française (1992), ignorait ou évitait le terme.

Remontons un peu dans le temps. En 1967, dans son Dictionnaire des injures, Robert Edouard écrivait « va te faire empapaouter ! Va te faire voir chez les Grecs, de préférence au mois d’août (sans doute parce que, selon certains vacanciers, ils ont à ce moment de l’année les yeux plus gros que le ventre) » . Pour Lazare Sainéean (Le langage parisien au XIX° siècle, 1920) empapaouter signifiait « ennuyer » mais il citait pourtant le Père Peinard qui le 3 janvier 1892 écrivait « en parlant des pédérastes » : « A Chalons ousqu’on pratique l’empapaoutage grande largeur ». Emile Chautard, La vie étrange de l’argot (1931) écrivait pour sa part « empapaouter (se faire), subir le coït anal ». Géo sandry et Marcel Carrère (commissaire de police à la sureté nationale) écrivaient  quant à eux dans leur Dictionnaire de l’argot moderne (1953)« Empapaouter, acte de pédérastie ». Bref, selon les époques, on tourne autour du pot (si j’ose dire, tiens, une autre fois je vous conterai l’histoire de l’expression avoir du pot, du bol, du fion, du cul...) pour un des termes argotiques qui a le plus de synonymes : daufer, empaffer, encaldosser, enculer, endauffer, englander, pointer, troncher...

Donc, qu’on se le dise, le premier ministre ne veut pas nous enculer. Mais pourquoi ne le dit-il pas de façon plus simple ? Serait-ce parce ce qu’il connaît aussi mal le vocabulaire argotique que les chiffres ?


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fleche 29 août  2017 : Réforme ou transformation?

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La semaine dernière, en Roumanie, le président Macron lançait que « les Français détestent les réformes », et il enfonçait le clou : « dès qu’on peut éviter les réformes, on le fait ». Problème : depuis le début de sa campagne puis de son quinquennat il ne parle que de réformes : réforme des retraites, réforme du code du travail, etc. Dès lors il se mettait lui même dans un piège sémantique : comment lancer des réformes alors que les Français les détestent ? En allant contre leurs désirs, leurs goûts, leurs dilections, leurs envies ?

La solution est venue de je ne sais quel communiquant et le premier ministre a déclaré hier que «le pays a besoin de transformation et les français le savent ». Les autres membres du gouvernement ont enchaîné très vite et l’on n’entend plus désormais parler que de transformations. On perçoit tout de suite l’aspect orwellien de ce changement de pied : il ne s’agit pas de changer ce que l’on va faire mais  de changer la façon de nommer ce que l’on va faire.

Or il y a peut-être une autre solution. En observant les formes verbales dont elles découlent, réformer et transformer, on se rend compte que réforme et transformation sont étymologiquement bien proches. Du latin forma, dont le sens premier était « moule » (d’où en français la fourme, moule à fromage puis fromage moulé),  transformer  (du latin tranformare) signifie « changer une chose en une autre », ou « aller au-delà de la forme » tandis que réformer  (du latin reformare)  signifie « revenir en arrière, redonner la forme initiale », puis au sens figuré « améliorer ». On voit que la différence est légère, mais que cependant réforme  a une petite connotation passéiste (la Réforme des Protestants était après tout la volonté de revenir aux sources du christianisme) tandis que transformation a d’étranges relents, allant du transformisme, l’art de changer rapidement de costume, à l’illusionnisme. Dans les deux cas, les termes sont mal choisis. Le réformisme a pourtant un sens politique, entre révolution et conservatisme, mais les Français, nous dit Macron, n’aime pas les réformes, et le transformisme est polysémique. Mais l’union des deux pourrait être une solution : revenir en arrière (réformer) pour changer les choses (transformer). La seule question est alors de décider dans quel ordre il conviendrait de mettre ces termes. Et, pour rester dans la stylistique de Macron, de choisir entre « réformer et en même temps transformer » ou « transformer et en même temps réformer ».

 

 

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fleche 28 août  2017 : Pédagogie

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Des membres de la majorité, face à l’aspect un peu secoué de la rentrée, déclarent qu’il leur faut faire « plus de pédagogie ». Effectivement, à l’écoute du discours des politiques, les pédagogues s’arrachent les cheveux. Ainsi le Premier ministre vient-il de déclarer à la radio que « 30% des Français bénéficieront en 2O18 de la suppression de la taxe d’habitation » en 2018 alors qu’en fait 80% des foyers bénéficieront d’une baisse de 30% de cette taxe. Que voulez-vous que fasse un prof de maths si ses élèves lui rapportent ces propos ? Le même Premier ministre, décidément en verve, a continué en disant qu’il irait vérifier ses chiffres à la pause (la coupure publicitaire) et a tenu à préciser pour justifier son incapacité à répondre : « j’suis un gars sérieux ». Imaginez que tous les examinateurs de tous les oraux de tous les examens se trouvent devant des candidats qui tous leur disent : « j’suis un gars sérieux, laissez-moi sortir cinq minutes pour pouvoir vous répondre plus précisément ». Une génération de jeunes branleurs invoquant l’exemple du premier ministre pour justifier leur besoin d’aller consulter leurs pompes, bref pour tricher, cela marque mal ...

Et s’il n’y avait que le premier ministre (je n’ai toujours pas retenu son nom, désolé, Edouard quelque chose je crois, et n’étant pas un gars sérieux je n’irai pas chercher sur Internet). Prenez le Président, oui, Macron. Il n’a cessé de pratiquer une curieuse formule, « X, et en même temps Y », « à droite et, en même temps, à gauche ». Vous imaginez le désespoir des moniteurs d’auto-école dont les élèves mettront le clignotant « à gauche, et en même temps, à droite », ou tourneront « à gauche, et en même temps, à droite »? Le même Président a déclaré qu’il serait jupitérien. Comment les profs d’histoire vont-ils pouvoir expliquer que le dieu des dieux, bien à l’aise là-haut, au dessus des nuages, puisse connaître une telle chute dans les sondages ?

Continuons. Samedi, à Marseille, la France insoumise organisait un débat sur le thème « Faut-il dégager les média ? » Selon la presse, la foule aurait répondu en hurlant « ouiiiiii ! » Vous imaginez la gueule de Mélenchon sir la foule avait hurlé « Ouiii et en même temps noooon ! »

Et que vont faire les profs de lettres face à la valse des sigles, ISF (impôt sur la fortune) venant d’être remplacé par IFI (impôt sur la fortune immobilière) ? Comment expliquer que l’Etat fait un cadeau de 3 milliards aux riches en ne taxant plus leur fortune financière sans faire de la politique, alors que leur rôle est d’enseigner la grammaire ?

Bref, ils ont bien raison, les membres de la majorité, de vouloir faire de la pédagogie. Faute de quoi  La France en marche risquerait de devenir La France en marche et en même temps à l’arrêt. Encore faudrait-il qu’ils sachent l’étymologie de ce terme : « mener les l’enfants », le pédagogue étant l’esclave qui menait les enfants à l’école. Et si les enfants ne voulaient pas se laisser mener ?

 

 

 

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fleche 26 août  2017 : Changer de pays

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Selon un diction bambara, quand on met un crapaud dans une calebasse, il dit « nous avons changé de pays ». Traduisons : un crapaud ne voit pas plus loin que le bout de son nez, il est certes dans une calebasse, mais toujours dans le même pays. Pourtant, on change parfois de pays sans le quitter. Je viens de passer quatre jours à Angers, et moi qui suis familier d’au moins trois villes en France, Paris, Aix et Marseille (les autres, aux quatre coins du monde, n’ont rien à faire ici), j’avais l’impression d’être dans un autre pays.

Première impression, le silence : on ne klaxonne pas. Les voitures se déplacent tranquillement, sans agressivité. On m’avait dit un jour que la meilleure définition de la nanoseconde était, lorsque vous êtes arrêtés à un feu rouge à Marseille, le temps qui s’écoule entre le moment où le feu passe au vert et le moment où la voiture qui est derrière vous se met à klaxonner furieusement. A Angers, rien de cela. En outre, lorsqu’un piéton met le pied sur la chaussée, les voitures s’arrêtent pour le laisser traverser. Tel le crapaud, je me croyais dans un autre pays.

On continue ? Cette ville tranquille, qui vous fait comprendre ce qu’est « la douceur angevine » chère à du Bellay (il est vrai qu’il l’opposait à « l’air marin ») est, en outre, étonnamment  propre. Et là encore, Marseille est loin du podium, tout comme Paris d’ailleurs

Mais, bien sûr, on ne peut pas gagner tout le temps. Ainsi, dans un bistro, je m’assieds et demande ce qu’ils ont comme pastis. La réponse aurait surpris un Aixois ou un Marseillais : « du pastis normal et du Ricard ». Du pastis normal, qu’es aquo ?  D’un certain point de vue, le crapaud avait raison.

 

 

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fleche 18 août  2017 : "Développement durable de lapin"

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Dans les années 1970 et 1980 j’ai été à la fois enseignant à la Sorbonne et journaliste. C’est à cette époque que j’ai découvert le boulet que pouvez être le courrier des lecteurs. Que fait-on d’une lettre que vous envoie quelqu’un qui vous a lu et vous fait savoir qu’il est en total désaccord avec ce que vous avez écrit, ou qu’au contraire il approuve, ou encore qu’il en sait plus que vous sur le sujet et veut vous éclairer de ses lumières ? On la jette ? On y répond ? On la publie ? Peu à peu, je me suis interrogé sur le profil psychologique des auteurs de ces lettres de lecteurs, me demandant s’ils voulaient que leur nom apparaisse dans les colonnes de leur journal, pensant ainsi être reconnus, avoir un petit moment de célébrité... Et puis le courrier des lecteurs a pratiquement disparu des organes de presse. Mais il a été remplacé de deux façons différence, l’une invisible et l’autre audible.

La première, que personne ne voit (sauf, bien sûr, les destinataires) passe par Internet. Les journalistes de presse écrite et audio-visuelle reçoivent des dizaines de mails auxquels ils répondent ou pas et qu’ils utilisent parfois dans leur travail. Là aussi, les egos s’expriment : il ne s’agit plus de voir sa prose publiée mais de se croire entendu, écouté. Je connais ainsi une personne qui envoie régulièrement à la station de radio France Inter des mails de protestation contre telle ou telle émission, tel ou tel journaliste ou chroniqueur. Cette personne, politiquement engagée, syndicaliste, m’a un jour fièrement annoncée qu’elle avait exprimé dans un mail à cette radio sa détestation du chroniqueur culinaire  Jean-Pierre Coffe et avait réclamé qu’on le vire. Etrangement, elle n’a guère apprécié que je compare cette activité épistolaire à de la délation, et que le rôle d’un syndicaliste n’était peut-être pas de faire virer les gens mais plutôt de défendre l’emploi...  Les tweets sont aujourd’hui une autre façon de chercher à se faire connaître, entendre et peut-être citer, bouleversant les frontières entre différents modes d’expression. Ils sont écrits mais certains sont cités à la radio ou la télévision, ils ne passent pas seulement d’un émetteur à un récepteur mais ont un aspect réticulaire, et nous n’en finirions pas d’étudier ces réseaux qui sont aujourd’hui la variante moderne du « se faire connaître ».

L’autre façon, audible celle-là, de chercher à se  se faire connaître a été créée par les radios elles-mêmes. Il s’agit de toute ces émissions dans lesquelles les auditeurs peuvent téléphoner, poser une question ou donner leur avis. Elles pullulent et toutes utilisent le même système de filtrage : un standard téléphonique où l’on demande aux gens de quoi ils veulent parler, ce qu’ils veulent dire, et où l’on décide de les passer ou non à l’antenne. Le système a immédiatement produit son piratage : il suffit de mentir au standard et, une fois à l’antenne, de dire toute autre chose que ce qu’on a annoncé. J’ai il y a quelques jours entendu une variante intéressante de ces intrusions, qui est à l’origine de ce billet. Sur France Inter, quelques minutes avant la fin de l’émission, une voix se présente : un homme déclarant travailler à la montagne, dans l’agriculture, et voir ainsi les choses de haut, ou quelque chose du même genre.  Immédiatement cette voix me frappe. Le ton de ce type, sa diction, montrent qu’il est fier de lui, qu’il s’écoute parler, et je me dis qu’il ne veut pas poser de question, il veut parler. A un moment, il semble jouer le jeu, déclare qu’il veut parler du « développement durable de lapin », rit tout seul, répète « développement durable de lapin », précise que c’est un jeu de mots, et poursuit une sorte de diarrhée verbale que le journaliste n’arrive pas à endiguer. D’ailleurs l’heure a tourné et l’on passe au journal. Première conclusion, l’auditeur n’a posé aucune question. Seconde conclusion : il ne voulait pas poser de question, il voulait se faire entendre. Et je l’imagine ayant enregistré ce bref passage à l’antenne pour le faire ensuite écouter à ses amis, ses enfants, plus tard ses petits enfants, fier de son « développement durable de lapin ». Mieux encore, j’imagine qu’à tout hasard il a prévenu ses amis : « Ecoutez la radio, entre huit et neuf, vous allez peut-être m’entendre. On passerait ainsi  du vouloir « se faire connaître » au vouloir « se faire reconnaître », faire entendre et reconnaître sa voix par des gens qui, bien sûr, la connaissent déjà, condition nécessaire pour qu’il la reconnaissent. Combien de millions de gens rêvent-ils ainsi de sortir de leur anonymat, juste une minute au deux, serait-ce au prix d’une stupidité du genre « développement durable de lapin » ?

 Nous vivons une époque moderne.

 

 

 

 

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fleche 12 août  2017 : Idéologies centrifuges

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Selon l’OPEP, le Venezuela est le pays qui a le plus de « réserves conventionnelles » de pétrole, devant l’Arabie saoudite et l’Iran, selon la CIA, il serait le deuxième, après l’Arabie saoudite, du point de vue des « réserves prouvées ». Dans les deux cas, il aurait entre 20 et 30% des réserves mondiales, ce qui le place sur un sacré matelas de dollars. Pourtant, il suffit de lire la presse pour voir que la situation y est catastrophique. Laissons de côté (la presse en fait ses choux blancs) la crise politique et la violence qui déchire le pays. Depuis la mort de Chavez (2013), l’inflation est passé d’un peu plus de 30% à 720% par an. Une économie exclusivement fondée sur le pétrole (95% des exportations) a subi le choc de la baisse des cours, la croissance est négative, le manque de médicaments cruel, et la pénurie alimentaire endémique. En revanche les effectifs de l’armée ont été doublés... Bref le pouvoir en place a mis le Venezuela dans une situation dramatique et réagit aux protestations diverses avec la plus grande violence.

Libération consacre aujourd’hui six pages à ce pays, dont deux aux problèmes d’une partie de l’extrême gauche, en particulier la « France insoumise », face à ce qui s’y passe. Mélenchon, qui il y a encore quelques mois proposait que la France adhère à l’« Alliance bolivarienne » (créée par Cuba et le Venezuela) se tait (il est parti en vacances), laissant la parole aux autres. Et on ne peut pas dire que leurs avis